Le Compagnon du tour de France/Tome II/Chapitre XXIV

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CHAPITRE XXIV.


Lorsque Pierre Huguenin aborda ses deux nobles hôtes, le comte était assis sur un fauteuil rustique à l’ombre de son tilleul favori. Il lisait ses gazettes en faisant un déjeuner pythagorique, et sa petite-fille lui coupait avec un couteau d’or une brochure politique qu’il venait de recevoir ; un chien favori dormait à leurs pieds. Un vieux valet de chambre allait et venait autour d’eux, veillant à ce qu’ils n’eussent pas le temps d’exprimer un désir. Yseult avait les yeux constamment fixés sur l’allée par laquelle Pierre arriva. Il la trouva timide, presque tremblante. Lui, exalté et ranimé par je ne sais quelle force inconnue, se sentait plein de courage et de sérénité.

— Approchez, approchez, mon cher maître Pierre, s’écria le comte en posant son journal sur la table et en ôtant ses lunettes. J’ai grand plaisir à vous voir, et je vous remercie de vous être rendu à mon invitation. Veuillez vous asseoir ici. Et il lui désigna une chaise à sa gauche, Yseult étant à sa droite.

— Je venais pour prendre vos ordres, répondit Pierre hésitant à s’asseoir.

— Il ne s’agit pas d’ordres ici, reprit le comte ; on ne donne pas d’ordres à un homme tel que vous. Dieu-merci, nous avons abjuré ces vieilles formules de maître à compagnon. D’ailleurs, n’êtes-vous pas maître vous-même dans votre art ?

— Mon art n’est qu’un obscur métier, répondit Pierre, qui se sentait peu disposé à l’expansion.

— Vous êtes propre à tout, reprit le comte ; et si vous sentez quelque autre ambition…

— Aucune, monsieur le comte, interrompit Pierre avec une fermeté tranquille.

— Il faut pourtant venir au fait, mon brave jeune homme, et vous asseoir à côté de moi pour causer sans méfiance et sans hauteur avec un vieillard qui vous en prie amicalement.

Pierre, vaincu par ces paroles affectueuses et peut-être aussi par l’attitude triste et inquiète de mademoiselle de Villepreux, se laissa tomber sur le siége vis-à-vis d’elle. Il pensait qu’elle allait se lever et s’éloigner, comme elle faisait ordinairement quand il conférait avec son grand-père ; mais cette fois elle resta, et n’éloigna même pas sa chaise de cette table étroite, qui ne mettait entre son visage et celui du compagnon menuisier qu’une courte distance, et entre leurs genoux peut-être qu’un intervalle plus court encore. Pierre se garda bien d’approcher tout à fait son siége de la table. Il se sentait calme et maître de lui-même ; mais il lui semblait que, s’il eût effleuré seulement la robe d’Yseult, la terre se fût dérobée sous lui, et qu’il serait retombé dans l’empire des songes.

— Pierre, reprit le comte avec un ton d’autorité paternelle, il faut m’ouvrir votre cœur. Ma fille vous a rencontré ce matin dans le parc, accablé, désespéré, hors de vous-même. Elle vous a abordé, elle vous a interrogé ; elle a bien agi. Elle vous a fait, en mon nom, des offres de services, des promesses d’amitié ; elle a parlé selon son cœur. Vous avez rejeté ces offres avec une fierté qui vous rend encore plus estimable à mes yeux, et qui me fait un devoir de vous servir malgré vous. Prenez donc garde d’être injuste, Pierre ! Je sais d’avance tout ce que votre vieux républicain de père a pu vous dire pour vous mettre en garde contre moi. J’estime infiniment votre père, et ne veux pas blesser ses préjugés ; mais il y a cette différence entre lui et moi, qu’il est l’homme du passé, et que moi, son aîné, je suis pourtant l’homme du présent. Je me flatte de mieux comprendre l’égalité que lui ; et si vous refusez de me confier le secret de votre peine, je croirai comprendre la fraternité humaine mieux que vous aussi.

Il eût été bien difficile au jeune ouvrier de refuser sa confiance et son admiration à un pareil langage. Il se sentit tout pénétré de reconnaissance et de sympathie. Pendant que le comte lui parlait, Yseult avait avancé une tasse de vieux-sèvres jusque sous la main de l’ouvrier, et le comte lui avait versé du café avec tant de naturel et de bonhomie, que Pierre comprit que le meilleur goût possible, en cette circonstance, était d’accepter comme on lui offrait, sans hésiter et sans faire de phrases. Mais il se troubla lorsque Yseult se leva à demi pour lui présenter du sucre. Il n’eut que la force de la regarder, et l’expression de sensibilité affectueuse qu’il rencontra sur sa physionomie lui fit un bien mêlé d’un certain mal. Il rougit comme un enfant, et se mit à déjeuner sans trop savoir ce qu’il faisait. Il acceptait et avalait tout ce qu’elle lui offrait, n’osant rien lui refuser, et ne craignant rien tant que d’échanger quelque parole avec elle dans ce moment-là. Cependant, à mesure qu’il mangeait (et il en avait grand besoin, car il était à jeun), il sentait revenir sa présence d’esprit. Le moka, qui était fort savoureux, et dont il n’avait point l’habitude, communiqua spontanément à son cerveau une chaleur souveraine. Il sentit sa langue se délier, son sang circuler librement, ses idées s’éclaircir, et la crainte du ridicule céder à des considérations plus sérieuses.

— Vous voulez que je parle ? dit-il au comte, après avoir répondu négativement à toutes les suppositions que celui-ci faisait sur la cause de son chagrin. Eh bien ! je parlerai. Ce sera sans doute un discours bien inutile, et je crois que ce beau chien que voici, et dont l’embonpoint et la propreté feraient envie à bien des hommes, serait le premier à le mépriser s’il pouvait l’entendre.

— Mais nous ne sommes pas des chiens, répliqua en riant le vieux comte : j’espère que nous comprendrons ; et nous nous garderons bien d’être méprisants, dans la crainte d’être méprisés à notre tour. Allons, jeune orgueilleux, dites votre pensée.

Alors Pierre se mit à raconter naïvement toutes les idées qui lui étaient venues dans le parc depuis l’aube jusqu’au soleil levant. Il le fit sans emphase, mais sans embarras et sans fausse honte. Il ne craignit pas de dire au comte tout ce qu’il trouvait d’illégitime dans le fait de sa richesse ; car, en même temps, il lui dit tout ce qu’il trouvait de sacré dans ses droits au bonheur. Il lui posa tout le problème social qui s’agitait en lui avec une clarté et même avec une éloquence qui révélèrent au comte un homme peu ordinaire, et qui le forcèrent de regarder de temps en temps sa fille avec une expression d’étonnement et d’admiration qu’elle partageait bien visiblement. J’ignore si Pierre s’aperçut de ce dernier point : je pense qu’il ne voulut pas regarder Yseult, dans la crainte qu’un air de doute et de pitié ne lui ôtât la force de tout dire. Je pense aussi que, s’il l’eût regardée et qu’il l’eût vue sourire d’adhésion avec des yeux humides de sympathie ; il eût perdu la tête, ou tout au moins le fil de son discours.

Quand il eut dit tout l’effroi et toute la douleur que ses réflexions lui avaient causés et l’abîme de doute et de désespoir où elles l’avaient conduit, il confessa qu’il avait senti en lui, à ce moment de détresse, l’horreur de la vie et le besoin de fuir vers un monde meilleur. Il avoua qu’il avait eu des pensées de suicide, et que le sentiment du devoir filial avait pu seul le rattacher à une existence qui ne lui apparaissait plus que comme une épreuve accablante dans un lieu de tortures et d’iniquités.

Lorsqu’il prononça ces derniers mots d’une voix émue et le visage couvert de pâleur, Yseult se leva brusquement et fit quelques tours d’allée, feignant de chercher quelque chose. Mais, lorsqu’elle revint à sa place, ses traits étaient fatigués et son regard brillant : peut-être avait-elle pleuré.

Rien n’égalait la surprise du comte de Villepreux. Il regardait avec des yeux perçants la figure inspirée du jeune prolétaire, et se demandait où cet homme, habitué à manier un rabot, avait pu découvrir et développer le germe d’idées si vastes et de préoccupations si élevées.

— Savez-vous, maître Pierre, lui dit-il lorsqu’il l’eut écouté jusqu’au bout avec la plus grande attention, que vous feriez un grand orateur, et peut-être un grand écrivain ? Vous parlez comme un apôtre et vous raisonnez comme un philosophe !

Quoique cette remarque lui parut frivole à propos d’une discussion si sérieuse, Pierre fut flatté malgré lui d’être loué ainsi devant Yseult.

— Je ne sais ni parler ni écrire, répondit-il en rougissant ; et, n’ayant que des problèmes à poser, je serais un méchant prédicateur, à moins que vous ne voulussiez, monsieur le comte, me dicter mes conclusions et me poser mes articles de foi.

— Palsambleu ! s’écria le comte en frappant sur la table avec sa tabatière et en regardant sa fille, comme il parle de cela ! Il remue le ciel et la terre de fond en comble, il fouille plus avant dans les mystères de la vie humaine que tous les sages de l’antiquité, et il veut que je sache les secrets du Père éternel ! Mais me prenez-vous donc pour le diable ou pour le pape ? Et croyez-vous qu’il ne faille pas la sagesse de deux mille ans à venir, ajoutée à toute la sagesse du passé, pour répondre à votre proposition ? Les plus grands esprits du siècle présent n’auront autre chose à vous dire que ceci : De quoi diable vous inquiétez-vous là ? Tâchez d’être riche et de vous habituer à voir autour de vous des pauvres ; — ou bien : Mon cher ami, vous êtes fou, il faut vous soigner. Oui, sur ma parole, mon pauvre maître Pierre ; de cent mille systèmes, tous plus beaux et plus impossibles les uns que les autres, que l’on pourra vous présenter, il n’y en pas un seul qui vaille celui que j’ai mis à mon usage particulier.

— Et quel est-il donc, monsieur ? repartit Pierre avec vivacité ; car c’est là ce que je vous demande.

— Admirer ce que vous dites, et supporter ce qui se fait ici-bas.

— Est-ce là tout ? s’écria Pierre en se levant d’un air exalté. En vérité, ce n’était pas la peine de m’interroger, si vous n’aviez rien de mieux à me répondre. Ah ! je vous le disais, mademoiselle, ajouta-t-il en regardant Yseult sans aucun ressentiment de trouble amoureux, absorbé qu’il était dans de plus hautes pensées ; je vous le disais bien que votre père ne pouvait rien pour moi !

— Est-ce que la résignation n’est pas le résultat de l’expérience et le dernier terme de la sagesse ? répondit Yseult avec effort.

— La résignation pour soi-même est une vertu qu’il faut avoir et qui n’est pas bien difficile quand on se respecte un peu, répondit Pierre. Quant à moi, je déclare que ma pauvreté et mon obscurité ne me pèsent pas encore, et que je serais bien plus malheureux, bien plus troublé dans mon sentiment de la justice si j’étais né riche comme vous, mademoiselle. Mais se résigner au malheur d’autrui, mais supporter le joug qui pèse sur des têtes innocentes, mais regarder tranquillement le train du monde sans essayer de découvrir une autre vérité, un autre ordre ; une autre morale ! oh ! c’est impossible… impossible ! Il y a là de quoi ne jamais dormir, ne jamais se distraire, ne jamais connaître un instant de bonheur ; il y a de quoi perdre le courage, la raison ou la vie !

— Eh bien, mon père ?… s’écria Yseult en levant vers le comte des yeux humides, ardents d’espoir et d’impatience.

Elle attendit en vain une réponse qui sanctionnât, par la maturité du jugement, l’enthousiasme évangélique du jeune ouvrier. Le comte sourit, leva les yeux au ciel, et attira sa fille contre son cœur, tandis qu’il tendait son autre main à Pierre.

— Jeunes âmes généreuses, leur dit-il après un instant de silence, vous ferez encore bien des rêves de ce genre avant de reconnaître que ce sont d’immenses paradoxes et de sublimes problèmes sans solution possible en ce bas monde. Je ne vous souhaite pas de si tôt le découragement et le dégoût qui sont le partage de la sagesse en cheveux blancs. Faites des vœux, faites des systèmes ; faites-en tant que vous voudrez, et renoncez à y croire le plus tard que vous pourrez. Maître Pierre, ajouta-t-il en se levant et en soulevant son bonnet de velours noir devant le jeune homme stupéfait, ma vieille tête s’incline devant vous. Je vous estime, vous admire et vous aime. Venez souvent causer avec moi. Votre vertu me rajeunira un peu, et peut-être après bien des rêveries, la montagne qui pèse sur notre idéal sera-t-elle allégée de tout le poids d’un grain de sable.

En parlant ainsi, il passa son bras sous celui de sa fille, et s’éloigna, emportant ses brochures, ses lunettes et ses gazettes avec la tranquillité d’un homme habitué à jouer avec les plus grandes idées et les sentiments les plus sacrés.

Pierre resta accablé d’abord ; puis une ironie, mêlée d’indignation et de pitié, s’empara de lui. Il se trouva bien ridicule d’avoir laissé profaner le secret de ses plus hautes pensées par le souffle glacé de ce vieillard blanchi dans les défections. Il eut peine à ne pas l’accabler intérieurement du plus profond mépris.

— Et quoi ! se disait-il, connaître ces choses, n’avoir ni le moyen ni le désir d’en repousser la vérité, et les garder en soi comme un trésor inutile dont on ne comprend ni la valeur ni l’usage ! Être grand seigneur, riche et puissant, avoir vieilli au milieu des luttes sociales, avoir traversé la république et les cours, et pourtant n’avoir pas une croyance arrêtée, pas un sentiment victorieux, pas une volonté efficace, pas même une espérance généreuse ! Et toucher au terme de la vie sans savoir exprimer autre chose qu’un stérile regret, une sympathie dérisoire, un découragement hypocrite !… Si c’est là un des plus spirituels et des plus instruits de sa caste, que sont donc les autres, et que peut-on espérer de cadavres parés des plus beaux insignes de la vie : le pouvoir et la renommée ?

Dans sa sainte colère, Pierre s’emporta secrètement jusqu’à l’injustice. Il ne pouvait pas se rendre bien compte de l’effet d’une première éducation et des préjugés sucés avec le lait. Rien n’est plus difficile que de se placer à un point de vue tout à fait différent de celui d’où l’on regarde. Si Pierre eût connu la société, non telle qu’elle doit être, mais telle qu’elle est, il eût, malgré l’impétuosité de son vertueux élan, conservé quelque respect et beaucoup d’affection pour ce vieillard, supérieur à la plupart de ses pareils, et remarquable entre tous les hommes par la bonté de ses instincts et la naïveté de ses premières impressions. Mais il avait été amené vers lui par les promesses d’Yseult, et un instant, à se voir écouté avec tant d’intérêt, il avait compté sur une solution conforme à ses vœux. Sa douleur était grande de se voir loué et plaint à la fois comme un apôtre et comme un fou.

Une seule chose lui donna la force de retourner au travail, c’est-à-dire de reprendre patiemment le joug de la vie : ce fut le souvenir de l’expression qu’avait Yseult en le quittant. Il lui sembla que la surprise, le désappointement, la consternation qu’il avait éprouvés en cet instant remplissaient l’âme de la noble fille comme la sienne. Il avait éprouvé, en rencontrant son dernier regard, quelque chose de solennel comme un engagement éternel, on comme un éternel adieu. Son âme, en se reportant à cette mystérieuse commotion, se sentait abreuvée de joie et de douleur en même temps. Il reconnaissait, à cette heure, qu’il aimait passionnément, et il ignorait si les tressaillements de son âme étaient de désespoir ou de bonheur.