Le Compagnon du tour de France/Tome II/Chapitre XXXII

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CHAPITRE XXXII.


M. Isidore Lerebours, l’employé aux ponts et chaussées, était depuis quelque temps l’habitant à poste fixe du château de Villepreux. Son père prétendait qu’il avait eu quelques désagréments avec son inspecteur, et que, dégoûté de la partie, il avait donné sa démission. Mais le fait est que la sottise et l’ignorance d’Isidore avaient été insupportables à son chef, qu’il y avait eu des paroles très-vives échangées entre eux ; et que, sur le rapport auquel cette discussion avait donné lieu, il avait été destitué. Il était hébergé au château, en attendant qu’on lui trouvât un nouvel emploi, et demeurait dans la tour que son père occupait au fond de la grande cour, et qui faisait vis-à-vis à la Tour carrée de la Savinienne.

Voyant donc de sa fenêtre tout ce qui se passait là, il s’était bientôt convaincu que la belle veuve n’avait d’intrigue amoureuse ni avec Pierre ni avec le Corinthien ; et, ne doutant pas que ses beaux habits et sa bonne mine ne fissent de l’effet sur cette femme simple et condamnée au travail, il se hasarda à coqueter autour d’elle. La Savinienne ne songea pas d’abord à s’en effrayer, et ne ressentit pas pour lui cet éloignement qu’il inspirait à toutes les femmes de la maison. La Mère des compagnons avait vu tant et de si rudes natures gronder autour d’elle qu’elle ne s’étonnait plus guère de rien, et ne connaissait pas d’ailleurs cette peur anticipée et puérile qui tient de près à la coquetterie agaçante.

Charmé de n’être pas brusqué par elle comme il avait l’habitude de l’être par Julie et les autres soubrettes, Isidore crut que la Savinienne serait de meilleure composition, et s’enhardit auprès d’elle au point de vouloir folâtrer dans la cour lorsqu’elle la traversait le soir après avoir porté son linge au château. Ces gentillesses n’étaient pas du goût de la Savinienne : elle le menaça de lui donner un soufflet, ce qu’elle eût fait aussi tranquillement qu’elle le disait. Mais il était écrit dans le ciel qu’Isidore serait réprimé par une main plus robuste.

Un soir, étant ivre, Isidore vit la Savinienne chercher au bas de la Tour carrée un jeune pigeon qui venait de tomber du nid. Il s’élança vers elle, sans voir que Pierre Huguenin était à deux pas de là ; et il recommença ses grossières importunités avec des expressions si triviales et des manières si peu respectueuses, que Pierre indigné s’approcha et lui ordonna de s’éloigner. Isidore, qui n’était pourtant pas brave, mais à qui le vin donnait de l’audace, voulut insister, et, devenant tout à fait brutal, prétendit qu’il allait embrasser la Savinienne à la barbe de son galant. — Je ne suis pas son galant, dit Pierre, mis je suis son ami ; et, pour le prouver, je la débarrasse d’un sot. En parlant ainsi, il prit Isidore par les deux épaules ; et, quoiqu’il conservât assez de patience pour n’employer pas toute sa force, il l’envoya tomber contre un mur où l’ex-employé s’endommagea quelque peu le visage.

Il se le tint pour dit, et, connaissant désormais le bras de l’ouvrier, il ne se vanta pas de sa mésaventure ; mais il sentit revenir tous ses projets de vengeance, et sa haine contre Pierre Huguenin se rallume plus vive et plus motivée.

Il commença par s’attaquer au plus faible ennemi, et par déchirer la Savinienne. Il confia tout bas à tout le monde que le Corinthien et Pierre se partageaient ses faveurs avec un mépris cynique pour elle et pour la morale publique, et même que le Berrichon était son amant par-dessus le marché. — Il en était bien sûr, disait-il ; il voyait de sa fenêtre tout ce qui se passait la nuit à la Tour carrée.

Quelques personnes se refusèrent à le croire ; un plus grand nombre le crurent sans examen, et le répétèrent sans scrupule. Les domestiques du château, observant de près la conduite de la Savinienne, repoussaient à bon escient les calomnies d’Isidore, que, du reste, ils détestaient cordialement ; et, comme ils avaient beaucoup d’estime et d’affection pour Pierre, ils se gardèrent de les lui répéter. Mais ils les donnèrent à entendre au Corinthien, qu’ils aimaient beaucoup moins, parce qu’ils le trouvaient fier, et quelque peu méprisant à leur endroit.

Ce fut un grand châtiment pour Amaury, et un nouveau remords, que de voir celle qu’il avait aimée et appelée auprès de lui, diffamée à cause de lui et défendue par un autre que lui. Il jura que le fils Lerebours s’en repentirait cruellement ; mais il fut empêché de prendre aucun parti par la jalousie de la marquise.

Joséphine avait l’habitude de causer le matin avec sa soubrette, pendant qu’elle se faisait coiffer, et Julie la tenait au courant de tous les cancans de l’office et du village. Lorsqu’elle apprit les soupçons dont la Savinienne était l’objet, avant d’examiner s’ils étaient fondés, elle conçut une aversion étrange pour cette victime de ses amours avec le Corinthien. Elle commença par interroger ce dernier, et le fit avec tant d’aigreur et d’emportement que le Corinthien, dont l’humeur était déjà assez sombre, lui répondit avec un peu de hauteur qu’il ne lui devait pas compte de son passé.

— Pourtant, ajouta-t-il, je veux bien vous le dire, pour vous faire voir à quel point vos outrages sont mal fondés et votre jalousie injuste. Il est bien vrai que j’ai aimé la Savinienne et que j’ai été aimé d’elle ; il est bien vrai que je devais l’épouser à la fin de son deuil, et que je l’aurais fait si je ne vous avais pas rencontrée ; il est bien vrai aussi que j’ai brisé le plus fidèle et le plus généreux cœur qui fut jamais, pour en conserver un qui me dédaigne et m’échappe à chaque instant. Mais soyez tranquille ; quoique je sente ma folie, quoique je suis certain d’être brisé un jour par vous à mon tour, je vous adore et je n’aime plus la Savinienne. C’est en vain que je rougis de ma conduite, c’est en vain que je voudrais réparer mou crime : c’est pour moi un supplice affreux que de la voir, et, lorsque Pierre me traîne auprès d’elle, j’y compte les minutes que je voudrais passer avec vous.

— Et alors, dit la marquise en secouant la tête d’un air d’incrédulité, cette femme généreuse et fidèle, que vous ne daignez pas seulement regarder, se jette par désespoir dans les bras de votre ami Pierre, et se console avec lui de votre abandon ?

Le Corinthien fut outré de cette accusation. Il n’aurait jamais pensé que le vanité froissés pût donner à Joséphine des pensées aussi mauvaises et de tels accès de méchanceté. Il en fit la cruelle épreuve ; car, dans son indignation, il défendit chaudement la Savinienne, et, poussé à bout par les sarcasmes amers de la marquise, il se laissa entraîner jusqu’à rabaisser celle-ci pour exalter sa rivale. Alors Joséphine entra en fureur, eut de véritables attaques de nerfs et ne s’apaisa que lorsque, brisée de fatigue, épuisée de larmes, elle eut jeté à ses pieds son amant, égaré et brisé comme elle.

Ces orages se renouvelèrent la nuit suivante, et furent plus violents encore. Joséphine chassa le Corinthien de sa chambre, et, quand il fut dans le passage secret, elle eut de tels sanglots et de tels délires, qu’il revint sur ses pas pour la défendre contre elle-même. Ils se réconcilièrent pour se brouiller encore ; et, dans ces tristes convulsions d’un amour que la foi ne dominait plus, il y eut de ces paroles qui tuent l’idéal, et de ces réponses que rien ne peut effacer. Le Corinthien, consterné, se demandait avec épouvante si c’était de l’amour ou de la haine qu’il y avait entre lui et Joséphine.

Jusque-là de telles précautions avaient été prises par eux, que pas un souffle, pas un bruit imprudent n’avait troublé le silence des longues nuits du vieux château. Mais, dans ces deux nuits d’orage, on se fia trop à l’épaisseur des murs et à la situation isolée de l’appartement. Le comte, qui dormait peu et d’un sommeil léger, comme tous les vieillards, fut frappé des cris étouffés, des sourds gémissements et des éclats de voix soudainement comprimés, qui semblaient s’exhaler des flancs massifs de la muraille. Le passage secret passait non loin de sa chambre à coucher. Il le savait, mais il ignorait qu’une communication pût être établie entre cette impasse et le boyau plus étroit et plus mystérieux que le Corinthien seul avait découvert dans la boiserie de la chapelle.

Le vieux comte croyait peu aux revenants. Il pensa d’abord à sa petite-fille, se leva, et approcha de son appartement qui était situé au bout du corridor et qui avait une communication par la tourelle avec l’atelier. Il n’entendit aucun bruit, entra doucement, trouva Yseult paisiblement endormie, et traversa sa chambre pour descendre le petit escalier tournant qui conduisait au cabinet de la tourelle. Durant ce court trajet, les bruits étranges qui l’avaient frappé ne se firent plus entendre. Mais quand il se fut avancé sur la tribune de l’atelier, il lui sembla les retrouver encore.

Le comte avait toujours eu la vue très-basse, et en revanche l’oreille excessivement fine et exercée. Il entendit venir, comme par un conduit acoustique, deux voix qui se querellaient, et qui semblaient partir de très-loin. Il examina les sculptures avec son lorgnon ; mais le panneau mobile était placé trop haut pour qu’il pût en voir le disjoint. D’ailleurs il n’entendit plus rien, et il allait se retirer, lorsqu’il vit le panneau s’ébranler, glisser comme dans une coulisse, et le Corinthien pâle, les cheveux, en désordre et la rage dans les yeux, sauter de dix pieds de haut sur un tas de copeaux qu’il avait placés là pour amortir le bruit de sa chute quotidienne. Il montait avec une échelle qu’il jetait ensuite par terre sur ces mêmes copeaux pour ôter tout soupçon à ceux qui pourraient entrer la nuit dans l’atelier.

Aussitôt que le comte avait vu remuer le panneau, il s’était retiré en arrière, et, se cachant derrière le rideau de tapisserie, il avait lorgné et observé le Corinthien sans être aperçu. À peine le jeune homme se fut-il retiré que le comte descendit dans l’atelier, frotta le bout de sa béquille dans un pot de blanc de céruse, et fit sur le panneau mobile une marque pour le reconnaître. Puis, avant que le jour fût levé, il alla réveiller Camille, son vieux valet de chambre, le plus petit, le plus vert, le plus pointu, le plus rusé et le plus discret de tous les Frontins du temps passé. Camille prit ses passe-partout et conduisit son maître par un autre chemin à l’atelier. Il posa l’échelle contre la boiserie désignée, prit sa petite lanterne sourde, grimpa lestement malgré ses soixante-dix ans, pénétra dans le couloir mystérieux comme un furet, et, traversant la trouée faite dans l’impasse, arriva jusqu’à la porte de l’alcôve de la marquise, qu’il connaissait fort bien pour avoir dans sa jeunesse fait passer par là un rival de son maître. À telles enseignes que le couloir avait été muré, mais trop tard.

Lorsqu’il revint apprendre au comte (non pas sans quelque embarras) le résultat de son voyage à travers les murs, le comte, au lieu de se troubler, lui dit d’un air ironique : — Camille, je ne savais pas qu’au lieu d’un couloir il y en avait deux ! J’ai été trompé plus longtemps que je ne croyais.

Puis, lui recommandant le silence sur l’existence du couloir et se gardant bien de lui dire quel homme il avait vu en sortir, il alla se recoucher assez tranquillement. Il avait tant vécu, que rien ne pouvait lui sembler neuf, ni exciter sa stupeur ou son indignation. Mais il ne s’endormit pas avant d’avoir calculé ce qu’il avait à faire pour mettre fin à une intrigue qu’il ne voulait tolérer en aucune façon.

Le lendemain, de grand malin, le jeune Raoul partit pour la chasse avec Isidore Lerebours, dont il se servait comme d’un piqueur robuste pour courir le lièvre, et comme d’un maquignon effronté dans l’achat ou l’échange de ses chevaux. Vers midi, en revenant au château, il lui adressa plusieurs questions sur la Savinienne, dont la beauté avait excité en lui quelque désir ; et Isidore lui ayant répondu que c’était une prude hypocrite, il lui demanda s’il jugeait qu’elle serait sensible à quelques présents. Isidore, qui désirait surtout se venger de Pierre, l’encouragea dans son projet de séduction, et ajouta que si on pouvait écarter le fils Huguenin, qui était fort jaloux d’elle, il serait bien plus facile de s’en faire écouter.

— Éloigner cet ouvrier de la maison ne me paraît pas chose aisée, répondit Raoul ; mon père et ma sœur en sont coiffés, et le citent à tout propos comme un homme de génie. Quel homme est-ce ?

— Un sot, répondit l’ex-employé aux ponts et chaussées, un manant, qui vous manquerait de respect si vous vous commettiez avec lui en quoique ce soit. Il se donne de grands airs parce que M. le comte le protège, et il dit tout haut que si vous faisiez mine de regarder la Savinienne, vous trouveriez à qui parler, tout comte que vous êtes.

— Ah ! eh bien ; nous verrons cela. Mais, dites-moi, la Savinienne est donc bien réellement sa maîtresse ?

— Il n’y a que vous qui ne le sachiez pas.

— Ma sœur se persuade cependant que c’est la plus honnête femme du monde.

— Hélas ! mademoiselle Yseult, est dans une grande erreur. Il est bien malheureux qu’elle ait laissé ces gens-là se familiariser avec elle ; cela pourra lui faire plus de tort qu’elle ne pense.

Raoul devint tout à coup sérieux, et, ralentissant son cheval : — Qu’entendez-vous par là ? dit-il ; quelle familiarité trouvez-vous possible entre ma sœur et des gens de cette sorte ?

Le lecteur n’a pas oublié l’aversion que le fils Lerebours nourrissait contre Yseult depuis le jour où elle avait ri de sa chute de cheval. De son côté, elle n’avait jamais pu lui dissimuler l’antipathie et l’espèce de mépris qu’elle éprouvait pour lui, et l’aventure du plan de l’escalier lui avait arraché quelques moqueries qui étaient revenues à Isidore. Il n’avait donc jamais négligé l’occasion de la dénigrer, lorsqu’il avait pu le faire sans se compromettre ; et, depuis quelque temps, il poussait la vengeance jusqu’à insinuer que mademoiselle de Villepreux ne regardait pas de travers le fils Huguenin ; que, de sa chambre, il les voyait causer ensemble des heures entières chez la Savinienne, et qu’il était tout au moins fort singulier qu’une demoiselle de son rang fréquentât une femme de mauvaise vie et prit ses amis dans le ruisseau.

Il pensa donc qu’en attribuant à l’opinion publique les sales idées qui lui étaient venues, et en les faisant pressentir au frère ultra de la jeune républicaine, il porterait un grand coup, soit à l’indépendance et au bonheur domestique d’Yseult, soit à Pierre Huguenin et à la Savinienne. Il répondit à Raoul que l’on avait remarqué dans la maison l’intimité étrange qui s’était établie à la Tour carrée entre la demoiselle du château, la lingère et les artisans ; que les domestiques en avaient bavardé dans le village ; que, du village, les mauvais propos avaient été plus loin, et que, dans les foires et marchés des environs, il n’était pas question d’autre chose. Il ajouta que cela lui faisait une peine mortelle, et qu’il avait failli se battre avec ceux qui déchiraient ainsi la sœur de M. Raoul.

— Vous auriez dû le faire et n’en jamais parler, lui répondit Raoul qui l’avait écouté en silence ; mais, puisque vous n’avez fait ni l’un ni l’autre, je vous conseille fort, monsieur Isidore, de ne vous lamenter auprès de personne autre que moi de la malveillance dont ma sœur est l’objet. Il est possible qu’elle ait eu trop de liberté pour une jeune personne ; mais est impossible qu’elle en ait jamais abusé. Il est possible encore que je m’occupe de faire cesser les causes de ces mauvais bruits ; il est possible surtout que je fasse un exemple, et que les bavards insolents aient à se repentir avant qu’il soit peu. Quant à vous, rappelez-vous qu’il y a une manière de défendre les personnes à qui l’on doit du respect, qui est pire que de les accuser. Si vous veniez à l’oublier, je pourrais bien, malgré toute l’amitié que j’ai pour vous, vous casser sur la tête la meilleure de mes cannes.

En parlant ainsi, Raoul piqua des deux et froissa assez rudement, du poitrail de son cheval, le bidet beauceron d’Isidore, qui marchait à ses côtés. Le fils de l’économe fut forcé de faire place à son maître, qui franchit lestement la grille du parc, et laissa derrière lui l’officieux causeur, fort étonné et un peu inquiet du résultat de son entreprise.

Pendant que la Savinienne était l’objet de cet entretien, il y en avait un autre non moins animé à son sujet entre Yseult et la marquise. Yseult était entrée le matin chez sa cousine, et s’était inquiétée de l’altération de ses traits. La marquise avait répondu qu’elle souffrait beaucoup des nerfs. Elle avait grondé sa suivante à tout propos ; elle avait essayé dix collerettes sans en trouver une qui fût blanchie et repassée à son gré, et elle avait fini par défendre à Julie de confier davantage ses dentelles à cette stupide Savinienne, qui ne savait rien faire que du scandale et des enfants.

Lorsque Julie fut sortie, Yseult reprocha sévèrement à Joséphine la manière dont elle s’était exprimée sur le compte d’une femme respectable.

Faire l’éloge de la Savinienne devant la marquise, c’était verser de l’huile bouillante sur le feu. Elle continua de l’accuser avec une étrange aigreur d’être la maîtresse de Pierre Huguenin et d’Amaury. — Je ne comprends pas, ma chère enfant, lui répondit Yseult avec un sourire de pitié, que tu ajoutes foi à des propos ignobles, et que tu leur donnes accès sur ta jolie bouche. Si j’avais l’esprit aussi mal disposé que tu l’as ce matin, je te dirais que je suis presque tentée de prendre au sérieux les plaisanteries que nous te faisions il y a quelque temps sur le Corinthien.

— Ce serait de ta part, à coup sûr, une mortelle insulte, répondit la marquise ; car tu poses en principe qu’un artisan n’est pas un homme : ce qui fait que tu passes ta vie avec eux comme si c’étaient des oiseaux, des chiens ou des plantes.

— Joséphine ! Joséphine ! s’écria Yseult en joignant les mains avec une surprise douloureuse, que se passe-t-il donc en toi, que tu sois aujourd’hui si différente de toi-même ?

— Il se passe en moi quelque chose d’affreux ! répondit la marquise en se jetant tout échevelée le visage contre son lit, et en se tordant les mains avec des torrents de larmes. Yseult fut effrayée de ce désespoir, qu’elle avait pressenti depuis quelque temps en voyant les traits de Joséphine s’altérer et son caractère s’aigrir. Elle y prit part avec toute la bonté de son cœur et tout le zèle de ses intentions ; et, la serrant dans ses bras, elle la supplia, avec de tendres caresses et de douces paroles, de lui ouvrir son âme.

Certes, la marquise ne pouvait rien faire de plus déplacé, de plus coupable peut-être, que de confier son secret à une jeune fille chaste, pour laquelle l’amour avait encore des mystères où l’imagination n’avait voulu pénétrer ; mais Joséphine n’était plus maîtresse d’elle-même. Elle déroula devant sa cousine, avec une sorte de cynisme exalté, tout le triste roman de ses amours avec le Corinthien ; et elle termina par une théorie du suicide qui n’était pas trop affectée dans ce moment-là.

Yseult écouta ce récit en silence et les yeux baissés. Plusieurs fois la rougeur lui monta au visage, plusieurs fois elle fut sur le point d’arrêter l’effusion de Joséphine. Mais chaque fois elle se commanda le courage, étouffa un soupir, et se soutint ferme et résolue, comme une jeune sœur de charité qui voit pour la première fois une opération de chirurgie, et qui, prête à défaillir, surmonte son dégoût et son effroi par la pensée d’être utile et de soulager un membre de la famille du Christ.

Répondre à cette confession, porter sur Joséphine un jugement qui ne la blessât point, ou justifier un amour adultère, était tout aussi impossible l’un que l’autre à mademoiselle de Villepreux. Il eût fallu raisonner sur des principes ; Joséphine n’en avait pas et ne pouvait pas en avoir, grâce à son éducation, à son mariage, et à sa position fausse et douloureuse dans la société. Yseult tâcha cependant de lui faire comprendre qu’en condamnant sa violation du mariage elle ne méprisait point le choix qu’elle avait fait ; mais elle ne l’approuva pas non plus. D’après ce que la Savinienne lui avait confié du passé du Corinthien, Yseult pressentait de plus en plus dans ce jeune homme des instincts et une destinée peu compatibles avec le bonheur d’une femme, quelle qu’elle fût. Elle osa dire toute sa pensée à la marquise, et lui fit faire des réflexions qu’elle n’avait pas encore faites sur l’effrayante personnalité qui se développait insensiblement chez le Corinthien depuis le jour où la protection de M. de Villepreux l’avait fait sortir du néant.

Joséphine commençait à se calmer, et le langage de la raison la préparait à entendre celui de la morale, lorsqu’on frappa à la porte. Yseult ayant été voir ce que c’était, ouvrit à son grand-père en lui adressant, comme elle faisait toujours en le voyant, quelque tendre parole.

— Va-t’en, mon enfant, dit le comte. Je veux être seul avec ta cousine.

Yseult obéit, et M. de Villepreux, s’asseyant avec une lenteur solennelle, entama ainsi l’entretien :

— J’ai à vous parler, ma chère Joséphine, de choses assez délicates et des plus grands secrets qu’une femme puisse avoir. Êtes-vous bien certaine que personne ne peut nous entendre ?

— Mais je crois que cela est impossible, dit Joséphine, un peu interdite de ce préambule et du regard scrutateur que le comte attachait sur elle.

— Eh bien, reprit-il, regardez aux portes… À toutes les portes !

Joséphine se leva, et alla voir si la porte de sa chambre qui donnait sur le corridor, et celle qui communiquait avec les autres pièces de l’appartement, étaient bien fermées ; puis elle revint pour s’asseoir.

— Vous oubliez une porte, lui dit le comte en prenant une prise de tabac, et en la regardant par-dessus ses lunettes.

— Mais, mon oncle, je ne connais pas d’autre porte répondit Joséphine pâlissant.

— Et celle de l’alcôve ? Est-ce que vous ne savez pas que de l’atelier on entend tout ce qui se passe ici ?

— Mon Dieu, dit Joséphine tremblante, comment cela se pourrait-il ? Il y a là, je crois, un passage sans issue.

— Vous en êtes bien sûre, Joséphine ? Voulez-vous que je demande, à cet égard, des renseignements au Corinthien ?

Joséphine se sentit défaillir ; elle tomba sur ses genoux, et regarda le vieillard avec une angoisse inexprimable, sans avoir la force de dire un mot.

— Relevez-vous, ma nièce, reprit le comte avec une douceur glaciale ; asseyez-vous, et écoutez-moi.

Joséphine obéit machinalement et resta devant lui, immobile et pâle comme une statue.

— De mon temps, ma chère enfant, dit le comte, il y avait certaines marquises qui prenaient leurs laquais pour amants. En général, c’étaient des femmes moins jeunes, moins belles et moins recherchées que vous dans le monde ; ce qui rendait peut-être cette fantaisie un peu plus explicable de leur part. C’était le temps du Parc-aux-Cerfs, après lequel on crie beaucoup aujourd’hui, et que les industriels nous jettent continuellement à la tête comme une souillure ineffaçable imprimée à la noblesse.

— Assez, mon oncle, au nom du ciel ! dit Joséphine en joignant les mains. Je comprends bien !

— Loin de moi, dit le comte, la pensée de vous humilier et de vous blesser, ma chère Joséphine. Je voulais seulement vous dire (ayez un peu de courage, je serai bref) que les mœurs de Louis XV, excusables peut-être dans leur temps, ne sont plus praticables aujourd’hui. Une femme du monde ne pourrait plus dire, au point du jour, à un manant : « Va-t’en, je n’ai plus besoin de toi ! » car il n’y a plus de manants. Un palefrenier est un homme ; un artisan est un artiste ; un paysan est un propriétaire, un citoyen ; et aucune femme, fût-elle reine, n’a le pouvoir de persuader à un homme qu’il redevient son inférieur en sortant de ses bras. Vous n’avez donc pas dérogé, ma chère nièce, en choisissant pour votre amant un jeune homme intelligent, né dans les rangs du peuple. Si vous étiez libre de joindre le don de votre main à celui de votre cœur, je vous dirais de le faire, si cela vous convient ; et, au lieu d’être la marquise des Frenays, vous seriez la Corinthienne, sans que j’en fusse humilié ou scandalisé le moins du monde. Mais vous êtes mariée, mon enfant, et votre mari est trop malade (je viens encore de recevoir une lettre de son médecin qui ne lui en donne pas pour six mois), vous touchez de trop près à votre liberté pour qu’il vous soit pardonné de n’avoir pas su attendre. Il est des malheurs de toute la vie où l’erreur de quelques instants est presque inévitable et trouve grâce devant le monde. Dans votre position, vous ne trouveriez aucune indulgence. Voilà pourquoi je vous engage à éloigner de vous le Corinthien, sauf à le rappeler pour l’épouser après une année de veuvage.

Cette manière de prendre les choses était si éloignée de ce que Joséphine attendait de la sévérité de son oncle, que la surprise remplaça la consternation. Elle leva les yeux plusieurs fois sur lui pour voir s’il parlait sérieusement, et les baissa aussitôt après s’être assurée qu’il ne riait pas le moins du monde. Et pourtant ce n’était qu’un jeu d’esprit, un piége moqueur, le dénouement bouffon d’une comédie sceptique. Le vieux comte savait fort bien quel en serait l’effet, et ne craignait nullement que sa comédie tournât contre lui. Il connaissait Joséphine beaucoup mieux qu’elle ne se comprenait elle-même. Il rendait les rênes, sachant bien que c’est la seule manière de gouverner un coursier impétueux.

Joséphine demeura quelques instants muette, et enfin elle répondit :

— Je vous remercie, mon cher, mon généreux oncle, de me traiter avec cette bonté, lorsqu’au fond du cœur vous me méprisez certainement.

— Moi, vous mépriser, mon enfant ! Et pourquoi donc, je vous prie ? Si vous étiez une de ces marquises galantes dont je parlais tout à l’heure, je vous traiterais avec plus de sévérité ; car un noble esprit doit savoir commander aux sens. Mais ce n’est point une faute de ce genre que vous avez commise…

— Non, mon oncle ! s’écria Joséphine, à qui l’inspiration du mensonge revint avec l’espérance de se disculper ; je vous jure que c’est un amour de tête, une folie, un rêve romanesque, et que ce jeune homme ne venait ici…

— Que pour vous baiser la main, je n’en doute pas, répondit le comte avec un sourire d’une si terrible ironie, qu’il ôta tout d’un coup à Joséphine la prétention de lui en imposer. Mais je ne vous demandais pas cela, ajouta-t-il en reprenant son sérieux affecté. Il est des fautes complètes où le cœur joue un si grand rôle qu’on les plaint au lieu de les condamner. Je suis donc bien persuadé que vous avez pour le Corinthien une affection très-sérieuse, et que, prévoyant la fin prochaine de M. des Frenays, vous lui avez promis de vous unir un jour à lui. Eh bien, mon enfant, si vous avez fait cette promesse, il faudra la tenir ; je vous répète que je ne m’y oppose pas.

— Mais, mon oncle, dit naïvement Joséphine, je ne lui ai jamais fait aucune promesse !…

Le comte poursuivit, comme s’il n’avait pas entendu cette réponse, qu’il venait pourtant de noter très-particulièrement :

— Et même, si vous voulez que je dise au Corinthien la manière dont j’envisage la chose, je la lui dirai aujourd’hui.

— Mais, mon oncle, ce serait lui donner une espérance qui ne se réalisera peut-être pas. Je n’attends ni ne désire la mort de l’homme auquel vous m’avez mariée ; et ce serait un crime, à ce qu’il me semble, de présenter cette chance sinistre, à l’homme que j’aime, comme un rêve et un espoir de bonheur.

— Aussi n’est-il pas convenable, dans ce moment, que vous le fassiez vous-même. J’approuve vos scrupules à cet égard. Mais moi qui sais bien que mon cher neveu, le marquis n’est guère aimable, et par conséquent guère regrettable, moi qui ne vous imposerai jamais le semblant d’une hypocrite douleur, et qui comprends fort bien, dans le fond de mon âme, le désir que vous avez d’être libre, je dois me charger de rassurer le Corinthien sur la durée de votre séparation. Cette séparation est nécessaire ; ce que moi seul sais aujourd’hui, tout le monde pourrait le découvrir demain. Il lui sera douloureux de vous quitter : il doit vous aimer éperdument. Mais en lui faisant comprendre qu’il doit vous mériter par ce sacrifice, et qu’il en sera récompensé dans deux ans tout au plus, je ne doute pas qu’il n’accepte la proposition que je vais lui faire.

— Quelle proposition, mon oncle ? demanda Joséphine effrayée.

— Celle de partir tout de suite pour l’Italie, afin d’aller se livrer au culte de l’art sur une terre qui en a gardé les traditions et qui lui fournira les plus beaux modèles. Je lui donnerai tous les moyens d’y faire de bonnes études et de rapides progrès. Dans deux ans peut-être il pourra concourir pour un prix, et alors vous aurez pour époux un élève distingué auquel votre fortune aplanira le chemin de la réputation.

— Je suis bien sûre, mon oncle, dit Joséphine que ce jeune homme ne l’entend pas ainsi. Il est fier, désintéressé : il ne voudrait pas devoir ses succès à la position que je lui aurais faite dans le monde.

— Il a de l’ambition, dit le comte ; quiconque se sent artiste en a, et la soif de la gloire vaincra bien vite ses scrupules.

— Mais moi, mon oncle, je ne voudrait pas servir d’instrument à la fortune d’un ambitieux. Si le Corinthien pouvait accepter ma fortune avant d’avoir à m’offrir un nom en échange, je douterais de son amour et ne le partagerais plus.

— Eh bien, comme le temps presse et qu’il faut prendre un parti, je vais l’interroger, dit le comte en se levant. Il faut qu’il sache bien que vous l’aimez assez pour l’épouser, quelle que soit sa position, et que j’y consentirais, dût-il rester ouvrier. N’est-ce pas que c’est bien là votre pensée ?

— Mais, men oncle,… dit Joséphine en se levant aussi et en retenant le comte qui faisait mine de la quitter, donnez-moi le temps de la réflexion. Je n’ai jamais songé à tout cela, moi ! Prendre l’engagement de me remarier, quand je ne suis pas encore veuve, et que je ne connais du mariage que ses plus grands maux… c’est impossible ! il faut que je respire, que je demande conseil…

— À qui, ma chère nièce ? au Corinthien ?

— À vous, mon oncle, c’est à vous que je demanderai conseil ! s’écria Joséphine en se jetant dans les bras du comte avec une ruse caressante.

Le vieux comprit fort bien que la jeune marquise le suppliait de la détourner d’un engagement dont elle avait peur, et qu’elle ne demandait qu’un peu d’aide pour rompre une liaison dont elle rougissait. Joséphine avait aimé le Corinthien, mais elle était vaine : on ne renonce pas au grand monde quand on s’est sacrifié pour y être admise. On aime mieux y briller quelquefois, sauf à y souffrir sans cesse, que d’en être bannie et de n’y pouvoir plus rentrer.

Le comte, riant en lui-même du succès de sa feinte, la quitta en lui promettant de réfléchir à l’explication qu’il aurait avec le Corinthien et en lui donnant jusqu’au soir pour y réfléchir elle-même.

La marquise courut trouver Yseult, et lui raconta de point en point tout ce que le comte venait de lui dire. Yseult l’écouta avec une vive émotion. Sa figure s’éclaira d’une joie étrange ; et la marquise, en finissant son récit, vit avec surprise des larmes d’enthousiasme inonder le visage de sa cousine.

— Eh bien, lui dit-elle, qu’as-tu donc, et que penses-tu de tout cela ?

— Ô mon cher, mon noble aïeul ! s’écria Yseult en levant les yeux et les mains vers le ciel ; j’en étais bien sûre, j’avais bien raison de compter sur lui ! Je le savais bien, moi, que, dans l’occasion, sa conduite s’accorderait avec ses paroles ! Oh ! oui, oui, Joséphine, il faudra épouser le Corinthien !

— Mais je ne te comprends pas, Yseult : tu me disais tantôt qu’il ne me rendrait jamais heureuse, qu’il fallait rompre avec lui ; et maintenant tu me conseilles de m’engager à lui pour toujours !

— J’avais cru devoir te parler ainsi et te montrer les défauts de ton amant pour te guérir d’un amour qui me semblait coupable. Mais mon père a eu le sentiment d’une morale plus élevée ; il comprend la vraie morale, lui ! Il t’a conseillé de redevenir fidèle à ton mari, à l’approche de cette heure solennelle, après laquelle tu seras libre, et pourras faire le serment d’un amour plus légitime et plus heureux !

— Ainsi tu me conseilles toi-même d’épouser le Corinthien ! Et son ambition, et sa jalousie, et ses outrages, dont j’ai tant souffert, et son amour pour la Savinienne qui n’est peut-être pas éteint ? Tu oublies que cette nuit je l’ai chassé d’ici dans un accès de haine et de colère inexprimable.

— Il reviendra te demander pardon de ses torts, et tu le corrigeras de ses défauts en le guérissant de ses souffrances, en lui prouvant ta sincérité par des promesses…

— C’est de la folie ! s’écria la marquise poussée à bout. Ou vous jouez, ton père et toi, une comédie pour m’éprouver, ou vous êtes sous l’empire de je ne sais quel rêve de républicanisme romanesque auquel vous voulez me sacrifier. Je voudrais bien voir ce que dirait mon oncle si tu voulais épouser Pierre Huguenin, et ce que tu dirais toi-même si on te le conseillait…

Yseult sourit, et déposa sans rien répondre un long baiser sur le front de sa cousine. Son visage avait une expression sublime.