Le Compagnon du tour de France/Tome II/Chapitre XXXIV

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CHAPITRE XXXIV.


Le comte eut une congestion cérébrale, qu’on prit d’abord pour une sérieuse attaque d’apoplexie, et qui répandit l’alarme dans le château. Mais aux premières gouttes de sang qu’on lui tira, il se sentit soulagé, et tendit la main à sa petite-fille, qui, plus pâle et plus malade que lui, était agenouillée, demi-morte, auprès de son lit. Affaibli de corps et d’esprit, le vieillard ne songea point à revenir sur l’étrange déclaration qu’Yseult lui avait faite. Il s’endormit assez paisiblement vers le point du jour ; et Yseult, brisée de fatigue, toujours à genoux près de lui, s’endormit la face appuyée contre le lit, et les genoux pliés sur un coussin.

Ce que souffrit Pierre Huguenin durant cette nuit-là dépassa tout ce qu’il avait jamais souffert dans sa vie. D’abord il avait aidé Yseult à transporter son père dans sa chambre et à appeler du secours ; mais quand le médecin eut fait sortir tout le monde, excepté mademoiselle de Villepreux et son frère ; quand il lui fallut quitter l’intérieur du château, où sa présence à cette heure avancée n’était plus explicable ni possible, il fut en proie à toutes les angoisses de l’inquiétude et de l’épouvante. Il songeait à ce que devait souffrir Yseult ; il croyait que le comte allait mourir ; et il était livré à des remords affreux, comme s’il eût été coupable de quelque crime. Il erra jusqu’au jour dans le parc, revenant d’heure en heure interroger la Savinienne, qui était accourue auprès d’Yseult, et qui veillait dans la chambre voisine. De temps en temps elle descendait furtivement au jardin pour tranquilliser son ami. Lorsqu’il sut que le comte était tout à fait hors de danger, et que l’accident n’aurait pas de suites sérieuses, il s’enfonça de nouveau dans le parc, et alla rêver aux mêmes lieux où il avait tant rêvé déjà, et qui avaient été témoins des joies chastes de son amour. D’abord, tout entier à sa position, il ne songea qu’aux chances d’éternelle union ou de séparation absolue que lui faisaient pressentir, d’une part, la ferme volonté de la jeune fille, de l’autre la colère et le désespoir du vieux comte. Tout souvenir des obstacles qu’il devait rencontrer dans sa propre conscience s’était effacé dans la joie soudaine et ineffable de cet amour partagé. Il se disait qu’Yseult vaincrait tous ceux que sa famille pourrait lui susciter, et il s’abandonnait à elle avec une confiance religieuse. D’ailleurs son sang bouillonnait dans ses veines et obscurcissait toutes ses idées ; son cœur battait si violemment au souvenir des paroles célestes qui vibraient encore dans ses oreilles, qu’il était forcé à chaque pas de s’arrêter et de s’asseoir pour ne pas étouffer. La nuit était sombre et pluvieuse. Il marchait dans le sable délayé et dans les froides herbes sans s’apercevoir de rien. Les grandes rafales de l’automne soulevaient autour de lui des tourbillons de feuilles sèches. Ce vent furieux et cette nature agitée convenaient à la disposition orageuse et confuse de son âme.

Mais lorsque le jour parut, Pierre se retrouva identiquement à la même place où, quatre mois auparavant, à la même heure, il avait soulevé dans son esprit le problème de la richesse avec d’incroyables souffrances et d’affreuses incertitudes. Depuis ce jour mémorable dans sa vie à tant d’autres égards, Pierre avait tendu continuellement son esprit vers ce problème ; et s’il avait eu de grands instincts, si d’immuables principes de vérité avaient traversé le chaos de sa pensée, s’il avait trouvé sa règle de conduite et fixé ses rapports avec la société présente, il n’en était pas moins certain que le problème général restait encore aussi terrible et aussi mystérieux pour lui que pour les hommes les plus forts de son époque. Pierre devait traverser bien des croyances diverses, bien des systèmes incomplets, juger bien des erreurs, partager bien des enivrements politiques et philosophiques avant de recevoir ces lueurs plus fécondes et plus certaines qui commencent à éclairer le vaste horizon du peuple.

Ramené, au milieu de sa joie et de son ivresse d’amour, au sentiment de ce devoir austère qu’il s’était imposé de chercher la vérité et la justice, il fut épouvanté de cette richesse, qui semblait s’offrir à lui et le convier aux jouissances des privilégiés. Quelle que fût l’opposition du comte aux projets de sa petite-fille, Pierre pouvait l’épouser. Le comte était vieux, Yseult forte et fidèle. Pierre n’avait donc qu’un mot à dire, un serment à accepter ; et ces terres, et ce château, et ce beau parc qui lui avait donné la première idée de la nature vaincue et idéalisée par la main de l’homme, tout cela pouvait être à lui. Il pouvait fermer désormais son cœur à la souffrance de la pitié, s’endormir pour quarante ou cinquante ans dans la vie du siècle, oublier le problème divin, profiter de la loi qui consacre et qui sanctifie presque le bonheur exclusif de certains hommes… Eh ! pourquoi ne pouvait-il accepter ce bonheur sans abjurer ses principes ? Ne pouvait-il donc suivre le flot de la société ? être, comme Amaury, l’homme de son temps, l’heureux parvenu, l’artiste conquérant ou le riche improvisé, sans cesser d’être homme de bien, sans abandonner la recherche de l’idéal ? Ne pouvait-il faire servir sa richesse à la découverte du problème, répandre ses bienfaits sur un certain nombre d’hommes, essayer diverses formes d’exploitation rurale avantageuses au cultivateur prolétaire, fonder des hôpitaux, des écoles ? Ces nobles rêves traversèrent sa pensée. Yseult, à coup sûr, au lieu de l’entraver, le seconderait de toute sa volonté et de toute sa vertu. Sans doute, c’étaient là les grands arguments qu’elle avait en réserve pour vaincre son désintéressement et sa fierté.

Mais Pierre, en songeant aux devoirs qu’imposerait la richesse à un homme aussi religieux que lui, s’effraya de son ignorance. Il se demanda s’il avait autre chose que de bonnes intentions, et si son éducation l’avait mis à même de développer ses principes et de les appliquer. Il chercha ce qu’il ferait de bon, de sage, et de vraiment utile, le jour où il entrerait en possession de la fortune, et il ne trouva en lui qu’incertitude et perplexité. Sa nature, toute mystique, toute tournée à la contemplation méditative, excluait cette activité pratique, cette habileté spéciale, ce savoir-faire, cette arithmétique en un mot, qui seraient nécessaires, au degré le plus éminent, à l’homme généreux, pour pratiquer le bien dans une société livrée au mal. Il sonda son intelligence sans fausse humilité, mais sans vaine complaisance, et sans permettre à la soif du bonheur de lui faire illusion. Il sentit et reconnut qu’il n’était point cet homme-là ; que le principe l’absorberait toujours tout entier, et que les conséquences viendraient à lui échapper. Pierre avait vingt et un ans, et, sachant tout ce que l’homme le plus éclairé de son temps eût pu savoir dans l’ordre moral, il ne savait rien dans les choses de pure intelligence. Il se sentait dix ans de trop pour refaire son éducation, et il n’avait pas pour ces choses l’innéité qui supplée au défaut de culture. Il reporta sa pensée sur tous les éléments de corruption qui, dans la richesse, pouvaient déflorer son idéal, et fausser ses bonnes intentions, avant que la lumière lui fût venue. Il se dit que peut-être, à son âge, le comte de Villepreux, cet homme qui avait de si belles théories et de si misérables applications, avait été comme lui pénétré de l’amour de la justice. Il eut horreur de devenir riche, parce qu’il craignit d’aimer la richesse elle-même et de n’en savoir point user.

Je ne vous donne point ses conclusions pour le dernier mot de la sagesse, ami lecteur. Si la jeunesse de Pierre Huguenin, le Compagnon du Tour de France, a pu vous intéresser quelque peu, sa virilité, dont je compte vous entretenir dans un second roman, vous intéressera davantage, je l’espère ; et vous verrez que plusieurs fois, dans la suite de ses années, il douta de ce qu’il avait fait, et s’interrogea en conscience. Mais, à l’âge où je vous le montre, son âme fervente ne pouvait admettre que le renoncement poétique et quasi-chrétien aux joies de la terre. Il avait vécu de cela ; il y avait puisé sa vertu, sa poésie et son amour : il ne pouvait pas les abjurer en un instant. Il avait soif de faire une grande chose ; elle se présentait, il n’hésita pas. Il fut plus romanesque que tous les romans qu’il avait lus. Il crut mériter l’amour d’Yseult en y renonçant, et justifier sa préférence en prouvant qu’il était au-dessus de tous ces biens qu’elle lui offrait. Il y eut donc aussi de l’orgueil dans son fait. On en trouverait dans toutes les belles actions, si on les analysait ainsi.

Il attendit que le comte de Villepreux fût bien reposé, et se risqua a lui demander une entrevue. Elle lui fut d’abord refusée. Il insista, et l’obtint.

Le vieillard était pâle et sévère. — Pierre, dit-il d’une voix affaiblie, venez-vous insulter à la douleur et à la maladie ? Vous que j’aimais comme mon fils, vous à qui j’ai ouvert mes bras, et pour qui j’aurais donné la moitié de mes biens comme à l’homme le plus digne et le plus utile, vous m’avez trompé, vous m’avez déchiré le cœur ; vous avez séduit ma fille !

Pierre ne fut pas dupe de cette déclamation préparée d’avance, et sourit intérieurement de la peine qu’on voulait se donner pour enchaîner un homme qui venait se livrer de lui-même.

— Non, monsieur le comte, répondit-il d’un ton ferme, je n’ai pas un pareil crime à me reprocher ; et si j’avais été assez lâche pour y songer, votre noble fille eût su s’en garantir. Je puis vous jurer par tout ce qu’il y a de plus sacré pour vous et pour moi sur la terre, par elle, que ma main a touché la sienne hier pour la première fois, et que jamais, avant cet instant, je n’avais eu la pensée qu’elle pût m’aimer.

Cette déclaration, qu’il était impossible de révoquer en doute quand on connaissait tant soit peu la sincérité et la moralité de Pierre Huguenin, ôta un poids affreux au vieux comte. Il connaissait trop sa petite-fille pour craindre que son roman ne ressemblât à celui de la marquise. Mais en apprenant que l’éclosion du projet d’Yseult était si récente, il eut l’espoir de l’y faire renoncer plus aisément.

— Pierre, dit-il, je vous crois ; je douterais de moi-même plutôt que de vous. Mais aurez-vous autant de courage que de franchise ? N’ayant rien fait, comme je le présume, pour égarer l’esprit de ma fille, ferez-vous tout votre possible pour la ramener à son devoir et à la soumission qu’elle me doit ?

— Vous allez bien vite, monsieur le comte, répondit Pierre, et vous avez de ma force d’âme une bien haute opinion apparemment. Je vous en remercie humblement, mais je voudrais savoir pourquoi vous refuseriez la main de votre fille chérie à l’homme que vous estimez au point de lui demander d’emblée un effort de vertu que vous n’oseriez attendre d’aucun autre.

Cette question embarrassante fut la seule vengeance que Pierre voulut tirer de l’hypocrisie du vieux comte. Celui-ci ne pouvait y répondre qu’avec des arguments puérils, et il s’embarqua dans des considérations si mesquines et si vulgaires que Pierre en eut pitié. Il invoqua des engagements pris d’avance pour l’établissement d’Yseult. Pierre savait bien qu’il mentait, et qu’il n’aurait pas promis sa petite-fille sans qu’elle y eût consenti. Il parla du monde, de l’opinion, des préjugés ; du malheur, de l’abandon, et du mépris qui seraient le partage de sa fille, si elle écoutait la voix de son cœur sans consulter ce monde absurde et injuste auquel il fallait, cependant, prêter foi et hommage, sous peine de n’avoir plus une pierre où reposer sa tête. Yseult était une enfant : elle se repentirait d’avoir cédé à une inspiration romanesque, le jour où il serait trop tard pour en revenir ; et Pierre, à son tour, se repentirait amèrement ; il serait livré à l’humiliation, au remords, à la douleur mortelle de voir souffrir un être qui se serait sacrifié pour lui.

— En voilà bien assez, monsieur le comte, dit Pierre, pour motiver votre crainte et votre refus. Tout cela ne serait rien, si je n’étais décidé d’avance à vous donner gain de cause ; car j’ai une plus haute idée que vous de la sagesse et de la fermeté de votre fille. Mais je venais ici pour vous dire ce à quoi vous ne vous attendez peut-être pas : c’est que je refuserais de devenir votre gendre lors même que vous y consentiriez. Rappelez-vous un assez long entretien que vous avec daigné avoir avec moi sur la propriété, monsieur le comte, et rappelez-vous que je n’ai pas reçu de vous la solution que j’en attendais. Comme je suis un homme simple et ignorant, et cependant un honnête homme, et comme vous n’avez pas voulu me dire si la richesse était un droit et la pauvreté un devoir, dans le doute je m’abstiens et reste pauvre. Voilà toute ma réponse.

Le comte ouvrit ses bras à l’artisan, et, affaibli par la peur, la maladie et la reconnaissance, le remercia en pleurant de ce qu’il voulait bien ne pas toucher à sa richesse et à sa vanité.

— Maintenant, lui dit Pierre froidement après avoir subi un torrent d’éloges qui n’enfla pas beaucoup son orgueil, je vous demande la permission de voir mademoiselle de Villepreux et de lui parler sans témoins.

— Allez, Pierre ! répondit le comte après un moment d’hésitation et de trouble. Vous ne pouvez pas mentir, c’est impossible. Ce que vous avez promis, vous le tiendrez. Ce que vous avez conçu, vous l’exécuterez.

Pierre resta enfermé deux heures avec Yseult. Ils débattirent pied à pied leur différente manière de comprendre et de pratiquer le beau idéal. Yseult était inébranlable dans son dessein de s’unir à celui qu’elle avait élu ; et Pierre, accablé de cette lutte contre lui-même, ne sut que lui répondre lorsqu’elle finit en lui disant :

— Pierre, je reconnais qu’il faut que nous nous quittions pour quelques mois, pour quelques années peut-être. La douleur et l’effroi que j’ai éprouvés hier en voyant mon père désavouer le choix immuable que j’ai fait de vous, m’ont appris à quels remords je serais en proie si je causais par ma résistance la mort de l’homme que je chéris le plus au monde après vous ; oui, Pierre, après vous : le plus vertueux des deux a la plus grande place dans mon cœur. Mais j’ai envers mon aïeul des devoirs de toute la vie, dont un jour de faiblesse et d’erreur de sa part ne saurait me dégager. Tant qu’il sera contraire à notre amour, je ne lui en parlerai plus ; à Dieu ne plaise que j’empoisonne ses dernières années par une persécution à laquelle il céderait peut-être ! Mais il est possible que de lui-même (et j’y compte, moi qui ne suis pas habituée à douter de lui), il revienne à la vérité que je lui ai toujours vu aimer et pratiquer. S’il persiste, je me soumettrai à toutes ses volontés, excepté à celle d’épouser un autre homme que vous. À cet égard, je ne me regarde plus comme libre. Ce que je vous ai dit, je l’ai juré à Dieu et à moi-même. Je ne me parjurerai pas. Ainsi, dans un an comme dans dix, le jour où je serai libre, si vous avez eu la patience de m’attendre, Pierre, vous me retrouverez dans les sentiments où vous me laissez aujourd’hui.

Trois jours après, le comte, son fils, sa fille et sa nièce roulaient en berline à quatre chevaux sur la route de Paris, et le Corinthien en diligence sur celle de Lyon pour gagner l’Italie. La Savinienne rangeait le cabinet d’Yseult, et versait de grosses larmes en silence. Le Berrichon chantait dans l’atelier ; et Pierre Huguenin, pâle comme un linceul, amaigri, vieilli de dix années en un jour, travaillait d’un air calme, et répondait avec douceur aux caresses et aux questions inquiètes de son père.


FIN.