Le Glorieux

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Philippe Néricault-Destouches


PRÉFACE.

Cette comédie vient d’être reçue si favorablement du public, que je me croirais indigne des applaudissements dont il m’a honoré, si je ne m’efforçais pas de lui en témoigner ma reconnaissance. J’ose lui protester qu’elle est aussi vive que juste. Je ne trouve point de termes qui puissent l’exprimer ; mais pour la faire éclater d’une manière sensible, je promets à ce même public, à qui je suis si redevable, qu’en cherchant à lui procurer de nouveaux amusements, je n’épargnerai ni soins, ni travaux, pour mériter le continuation de ses suffrages. Quoique les caractères semblent épuisés, il m’en reste encre plusieurs à traiter. Ce n’est pas que je ne sois très convaincu des difficultés et des périls de l’entreprise, parce que les caractères les plus faciles et les plus saillants ont déjà parus sur la scène. Mais comme les succès redoublent mon zèle, peut-être augmenteront-ils mes forces. Ce qui doit au moins m’en faire augurer, c’est que mon objet est généralement approuvé. On sait que j’ai toujours devant les yeux ce grand principe dicté par Horace:

Omne tulit qui miscuit utile dulci;

Et que je crois que l’art dramatique n’est estimable qu’autant qu’il a pour but d’instruire en divertissant. J’ai toujours eu pour maxime incontestable que, quelque amusant que puisse être une comédie, c’est un ouvrage imparfait et même dangereux, si l’auteur ne s’y propose de corriger les mours, de tomber sur le ridicule, de décrier le vice, et de mettre la vertu dans un si beau jour, qu’elle s’attire l’estime et la vénération publiques. Tous mes spectateurs ont fait connaître unanimement, et, si je l’ose dire, d’une manière bien flatteuse pour moi, qu’ils se livraient avec plaisir à un objet si raisonnable. Je ne craindrai pas même d’ajouter ici, qu’en m’honorant de leurs applaudissements, ils se sont faits honneur à eux-mêmes. Car enfin, qu’y a-t-il de plus glorieux pour notre nation, si fameuse d’ailleurs par tant de qualités, que de faire aujourd’hui connaître à tout l’univers, que les comédies, à qui l’ancien préjugé ne donne pour objet que celui de plaire ou de divertir, ne peuvent la divertir et lui plaire longtemps, que lorsqu’elle trouve dans cet agréable spectacle, non seulement ce qui peut le rendre innocent et permis, mais même ce qui peut contribuer à l’instruire et à la corriger ? Il est donc de mon devoir, en payant au public le juste tribut qu’il attend de ma reconnaissance, de la féliciter sur le goût qu’il fait toujours éclater pour les ouvrages qui ne tendent qu’à épurer la scène, qu’à la purger de ces frivoles saillies, de ces débauches d’esprit, de ces faux brillants, de ces sales équivoques, de ces fades jeux de mots, de ces mours basses et vicieuses, dont elle a été souvent infectée, et qu’à la rendre digne de l’estime et de la présence des honnêtes gens. Il est aisé de voir dans tous mes ouvrages, remplis au surplus d’une infinité de défauts, que c’est uniquement à ces sortes de spectateurs que je me suis toujours efforcé de plaire. Il ne manque à un objet si légitime que les talents nécessaires pour y parvenir. Toute le gloire dont je puisse me flatter, c’est d’avoir pris un ton qui a paru nouveau, quoique, après l’incomparable Molière, il semblât qu’il n’y eût point d’autres secret de plaire que celui de marcher sur ses traces. Mais quelle témérité de vouloir suivre un modèle que les auteurs les plus sages et les plus judicieux ont toujours regardé comme inimitable ! Il nous a laissé que le désespoir de l’égaler:trop heureux, si, par quelque route nouvelle, nous pouvons nous rendre supportables après lui ! C’est à quoi je me suis borné dans mes ouvrages dramatiques ; et c’est sans doute à cette précaution essentielle que je dois l’accueil favorable qu’ils ont reçu.

Je n’en suis pas moins redevable à l’art des acteurs ; qui en ont employé tous les ressorts et toutes les finesses, principalement dans cette dernière comédie, pour signaler leur zèle et leur amitié pour moi. Je leur dois à tous, sans nulle exception, cette justice ; et je leur la rends avec d’autant plus de plaisir, que le public l’autorise par ses applaudissements. M. Quinault l’aîné, dans le rôle de Lycandre, a fait voir qu’il sait se transformer en toutes sortes de caractères; que, quelque différents qu’ils puissent être les uns des autres, ils lui fournissent également une occasion brillante de faire admirer ses talents et son esprit, et qu’il peut se donner le ton, la gravité, les entrailles de père, avec autant de justesse, de précision et de vérité, qu’il s’approprie les saillies, la vivacité et les grâces d’un jeune homme, quand il est question de les représenter. Quelle estime, quelle vénération, quel amour n’a-t-il point inspiré pour le malheureux père du comte de Tufière et de Lisette !

Je dois les mêmes louanges à son frère, M. Dufresne, qui a trouvé l’art d’annoncer le caractère du « Glorieux » même avant que de prononcer une parole, et par le seule manière de se présenter sur scène. Quelle noblesse dans le port ! Quelle grandeur dans son air ! Quelle fierté dans sa démarche ! Quel art, quelles grâces, quelle vérité dans tout le débit du rôle, et quelle finesse, quelle variété dans tous les jeux du théâtre !

Jamais personnage ne fut plus difficile à représenter que celui de Lisette, fille de condition, et femme de chambre en même temps. Être trop comique, c’était s’exposer à refroidir l’action et à rendre le personnage ennuyeux/ Il s’agissait de trouver un juste milieu entre les saillies et les vivacités d’une suivante, et la noble retenue d’une fille de qualité. C’est ce qu’on vient de voir exécuter avec tant de succès par l’excellente actrice (mademoiselle Quinault) chargée du rôle de Lisette.

Me sera-t-il permis de faire souvenir le public de l’air de confiance, de joie, de naïveté, et des plaisantes brusqueries de Lisimon, ou plutôt de l’acteur judicieux et naturel (M. Duchemin) qui a paru sous le nom de ce bourgeois ennobli ? L’extrême plaisir qu’il a fait aux spectateurs ne me laisse assurément aucun lieu de douter qu’il n’ait beaucoup contribué au succès de mon ouvrage.

Je me ferais encore une devoir bien agréable de faire ici l’éloge de mes autres acteurs, si la crainte d’ennuyer par un trop long détail, ne mettait, malgré moi, des bornes à ma connaissance.

Après ce juste tribut qu’elle exigeait de ma plume, ce serait ci l’occasion naturelle d’employer quelques lignes à réfuter la censure de l’auteur d’une petite comédie, ou plutôt d’un ouvrage qui en usurpe le nom, et qui a paru pendant quelques jours sur le Théâtre italien [ « Polichinelle, comte de Ponsier », parodie de la comédie du Glorieux, donnée au mois de mars 1732, BnF ASP — 8-RF-9054 ]. Mais, quoiqu’il ne convienne moins qu’à qui que ce puisse être de mépriser mes confrères les auteurs, et que je reconnaisse en eux des talents supérieurs aux miens, je crois pouvoir affecter le silence à l’égard de l’auteur dont il est question:je me dispenserai même de la nommer [cet auteur est Charles-Simon Favart (1710-1792)], pour ne le point tirer de son obscurité, et je lui laisse le champ libre sur un théâtre qui est son unique ressource, et qui est propre à exercer son génie ; théâtre qui ne subsiste qu’aux dépend des meilleurs ouvrages, et dont le mérite principal est de les tourner en ridicule, et de les livrer à l’envie et au mauvais goût. Il me suffit que le public ait eu la bonté de suivre ma comédie; en l’approuvant, il s’est chargé de la défendre et de justifier en même temps les suffrages. Tout ce qu’il me reste à dire maintenant, c’est qu’on me trouvera toujours également disposé à me corriger sur les avis des personnes impartiales et judicieuses, et à mépriser les censures de certains petits auteurs étouffés qui tâchent de se donner quelque relief, en attaquant sans mesure et sans discernement tout ce que le public ne juge pas indigne de ses louanges.

PERSONNAGES


LISIMON, riche bourgeois.

ISABELLE.

VALÈRE, fils de Lisimon.

LE COMTE DE TUFIÈRE, amant d’Isabelle.

PHILINTE, amant d’Isabelle.

LYCANDRE.

LISETTE, fille de Lisimon.

PASQUIN, valet de chambre du Comte.

LA FLEUR, laquais du Comte.

MONSIEUR JOSSE, notaire.

UN LAQUAIS de Lycandre.

PLUSIEURS LAQUAIS du Comte .


La scène est à Paris dans un hôtel garni.


ACTE I



Scène I


PASQUIN

Seul.

Lisette ne vient point : je crois que la friponne

A voulu se moquer un peu de ma personne

En me donnant tantôt un rendez-vous ici.

Pour le coup je m’en vais. Ah ! Ma foi, la voici.



Scène II

Lisette, PASQUIN



LISETTE

5 Mon cher Monsieur Pasquin, je suis votre servante.


PASQUIN

Très humble serviteur à l’aimable suivante

D’une aimable maîtresse.


LISETTE

Un si doux compliment

Mérite de ma part un long remerciement ;

Mais, pour m’en acquitter, je manque d’éloquence.

10 Vous vous contenterez de cette révérence.

Je vous ai fait attendre…


PASQUIN

À vous parler sans fard,

Ma reine, au rendez-vous vous venez un peu tard.


LISETTE

J’aurais voulu pouvoir un peu plus tôt m’y rendre.


PASQUIN

Autrefois j’étais vif, et j’enrageais d’attendre ;

15 Rien ne pouvait calmer mes désirs excités ;

Mais l’âge a mis un frein à mes vivacités.


LISETTE

Si bien que vous voilà devenu raisonnable ?


PASQUIN

Et j’en suis bien honteux.


LISETTE

Honteux d’être estimable ?


PASQUIN

Oui, de l’être avec vous ; et je lis dans vos yeux

20 Qu’avec moins de raison je vous plairais bien mieux.


LISETTE

À moi ? Je vous fuirais, si vous étiez moins sage.


PASQUIN

Me voilà donc au fait, et j’entends ce langage.

Vous me trouvez trop vieux pour être un favori,

Et de moi vous ferez un honnête mari.

25 Je me sens pour ce titre un fond de patience

Dont vous pourrez bientôt faire l’expérience.


LISETTE

Vous vous trompez bien fort : car je ne veux

De vous ni faire mon amant, ni faire mon époux.


PASQUIN

Que me voulez-vous donc ? Quel sujet nous assemble ?


LISETTE

30 Je veux que nous tenions ici conseil ensemble.


PASQUIN

Sur quoi ?


LISETTE

Sur votre maître et ma maîtresse.


PASQUIN

Eh bien ?


LISETTE

Traitons cette matière, et ne nous cachons rien. Tous deux à les servir étant d’intelligence,

Nous leur pourrons tous deux être utiles, je pense.


PASQUIN

35 Votre idée est très juste ; elle me plaît.


LISETTE

Tant mieux.

Le Comte votre maître est froid et sérieux,

Et, depuis trois grands mois qu’avec nous il demeure,

Je n’ai pas encor pu lui parler un quart d’heure.

Quel est son caractère ? Entre nous, j’entrevois

40 Que ma maîtresse l’aime ; et cependant je crois

Qu’il ne doit pas longtemps compter sur sa tendresse :

Car, avec de l’esprit, du sens, de la sagesse,

Des grâces, des attraits, elle n’a pas le don

S’aimer avec constance. Avant qu’aimer, dit-on,

45 Il faut connaître à fond : car l’amour est bien traître.

Pour Isabelle, elle aime avant que de connaître ;

Mais son penchant ne peut l’aveugler tellement

Qu’il dérobe à ses yeux les défauts d’un amant.

Les cherchant avec soin et les trouvant sans peine,

50 Après quelques efforts sa victoire est certaine ;

Honteuse de son choix, elle reprend son cour,

Et l’on voit à ses feux succéder la froideur ;

Sur le point d’épouser, elle rompt sans mystère.


PASQUIN

Voilà, sur ma parole, un plaisant caractère.

55 Un cour tendre et volage, un esprit vif, ardent

Jusqu’à l’étourderie, et toutefois prudent ;

Coquette au par-dessus.


LISETTE

Non, point capricieuse,

Point coquette, et surtout point artificieuse.

Elle aime tendrement, et de très bonne foi ;

60 Mais cela ne tient pas. Maintenant dites-moi

Toutes les qualités du comte votre maître.

C’est pour le mieux servir que je veux le connaître.

Sans deviner pourquoi, j’ai du penchant pour lui,

Et vous l’éprouverez même dès aujourd’hui.

65 S’il a quelques défauts, empêchons ma maîtresse

De s’en apercevoir, et fixons sa tendresse.

Mais découvrez-les-moi pour me mettre en état

De faire que l’hymen prévienne cet éclat.


PASQUIN

Instruit de vos desseins, je parlerai sans craindre,

70 Et de la tête aux pieds je vais vous le dépeindre.

Ses bonnes qualités seront mon premier point ;

Ses défauts, mon second. Je ne vous cache point

Que je serai très court sur le premier chapitre,

Très long sur le dernier. Premièrement, son titre

75 De comte de Tufière est un titre réel,

Et son air de grandeur est un air naturel :

Il est certainement d’une haute naissance.


LISETTE

C’est l’effet du hasard. Passons.


PASQUIN

Toute la France

Convient de sa valeur, et, brave confirmé,

80 Parmi les gens de guerre il est très estimé.

Il fera son chemin, à ce que l’on assure.

Il est homme d’honneur ; on vante sa droiture.

Quoique vif, pétulant, il a le cour très bon.

Voilà mon premier point.


LISETTE

Passons vite au second.



Scène III

LISETTE, PASQUIN, LA FLEUR



PASQUIN

85 Ah ! Te voilà, La Fleur ? Que fait monsieur le Comte ?


LA FLEUR

Il joue ; et, qui plus est, il y fait bien son compte :

Car il va mettre à sec un franc provincial

Au moins aussi nigaud qu’il me paraît brutal ;

Notre maître, tandis qu’il jure et se désole,

90 Embourse son argent sans dire une parole.


PASQUIN

Pourquoi viens-tu sitôt ?


LA FLEUR

Pour un dessein que j’ai.


PASQUIN

Quel dessein ?


LA FLEUR

Je vous viens demander mon congé.


PASQUIN

À moi ?


LA FLEUR

Sans doute. Autant que je puis m’y connaître,

Vous êtes factotum de monsieur notre maître.

95 On n’ose lui parler sans le mettre en courroux :

Il faut par conséquent que l’on s’adresse à vous.


PASQUIN

Tu me surprends, La Fleur, je te croyais plus sage.

Servir monsieur le comte est un grand avantage.

Pourquoi donc le quitter ? Éclaircis-moi ce point.


LA FLEUR

100 C’est que vous parlez trop, et qu’il ne parle point.


LISETTE

Le trait est singulier, et la plainte est nouvelle.


LA FLEUR

Tel que vous me voyez, ma chère demoiselle,

Vous ne le croiriez pas, on me prend pour un sot ;

Et mon maître, en trois mois, ne m’a pas dit un mot.


PASQUIN

105 Que t’importe cela ?


LA FLEUR

Comment donc, que m’importe ?

Peut-il avec ses gens en user de la sorte ?

Que je sois tout un jour dans son appartement,

Il ne daignera pas me gronder seulement ;

Et j’ai quitté pour lui la meilleure maîtresse…

110 Qui voulait qu’on parlât, et qui parlait sans cesse.

On ne s’ennuyait point. Tous les jours, tour à tour,

Elle nous chantait pouille avant le point du jour. [ 1 ]

C’était un vrai plaisir.


LISETTE

Tu veux donc qu’on te gronde ?


LA FLEUR

Je ne hais point cela, pourvu que je réponde.

115 Répondre, c’est parler. Encor vit-on. Mais bon !

Avec monsieur le comte on ne dit oui ni non ;

Il ne dit pas lui-même une pauvre syllabe.

Oh ! J’aimerais autant vivre avec un arabe.

Cela me fait sécher, cela me pousse à bout ;

120 Moi, qui dis volontiers mon sentiment sur tout,

Le silence me tue, et… vous riez ?


LISETTE

Achève.


LA FLEUR

En pleurant.

Si je reste céans, il faudra que je crève.


LISETTE

A Pasquin.

Que j’aime sa franchise et sa naïveté !


LA FLEUR

Foi de garçon d’honneur, je dis la vérité.


PASQUIN

125 Notre maître à ses gens fait garder le silence ;

Mais ils sentent l’effet de sa magnificence ;

Bien nourris, bien vêtus, et payés largement.


LA FLEUR

Eh ! Tout cela pour moi n’est point contentement.


LISETTE

Enfin, il faut qu’il parle ; et c’est là sa folie.


LA FLEUR

130 Autrement je succombe à la mélancolie.

J’eus un maître autrefois que je regrette fort,

Et que je ne sers plus, attendu qu’il est mort.

Il ne me faisait pas de fort gros avantages,

Il me nourrissait mal, me payait mal mes gages ;

135 Jamais aucun profit, et souvent en hiver

Il me laissait aller presque aussi nu qu’un ver ;

Mais je l’aimais. Pourquoi ? C’est qu’il me faisait rire,

Et que de mon côté je pouvais tout lui dire.

Il m’appelait son cher, son ami, son mignon ;

140 Et nous vivions tous deux de pair à compagnon.

Mais, pour monsieur le comte, au diantre si je l’aime !

Il est toujours gourmé, renfermé dans lui-même,

Toujours portant au vent, fier comme un écossais.

Je ne puis le souffrir, à vous parler français ;

145 Et, dût-il m’enrichir, que le diable m’emporte

Si je voulais servir un maître de la sorte !


PASQUIN

Patience ; à ta face on s’accoutumera,

Et tu verras qu’un jour monsieur te parlera.

Mais ne t’échappe point. Attends l’heure propice.

150 Depuis dix ans au moins je suis à son service,

Et n’ose lui parler que par occasion.


LISETTE

A Pasquin.

Ce pauvre garçon-là me fait compassion.

Faites que l’on lui dise au moins quelques paroles.


LA FLEUR

Tenez, j’aimerais mieux deux mots que deux pistoles.


PASQUIN

155 J’y ferai de mon mieux.


LA FLEUR

Enfin point de milieu ;

Il faut ou qu’on me parle, ou qu’on me chasse.

Adieu. Voilà mon dernier mot ; c’est moi qui vous l’annonce ;

Et je parlerai, moi, si je n’ai pas réponse.



Scène IV

LISETTE, PASQUIN.



PASQUIN

J’ai pitié, comme vous, de ce pauvre La Fleur.


LISETTE

160 Le comte de Tufière est donc un fier seigneur ?


PASQUIN

C’est là mon second point.


LISETTE

Fort bien.


PASQUIN

Sa politique est d’être toujours grave avec un domestique.

S’il lui disait un mot, il croirait s’abaisser ;

Et qu’un valet lui parle, il se fera chasser :

165 Enfin, pour ébaucher en deux mots sa peinture,

C’est l’homme le plus vain qu’ait produit la nature.

Pour ses inférieurs plein d’un mépris choquant,

Avec ses égaux même il prend l’air important ;

Si fier de ses aïeux, si fier de sa noblesse,

170 Qu’il croit être ici-bas le seul de son espèce ;

Persuadé d’ailleurs de son habileté,

Et décidant sur tout avec autorité ;

Se croyant en tout genre un mérite suprême ;

Dédaignant tout le monde, et s’admirant lui-même ;

175 En un mot, des mortels le plus impérieux,

Et le plus suffisant, et le plus glorieux.


LISETTE

Ah ! Que nous allons rire !


PASQUIN

Et de quoi donc ?


LISETTE

Son faste,

Sa fierté, Ses hauteurs, font un parfait contraste

Avec les qualités de son humble rival,

180 Qui n’oserait parler de peur de parler mal,

Qui par timidité rougit comme une fille,

Et qui, quoique fort riche et de noble famille,

Toujours rampant, craintif, et toujours concerté,

Prodigue les excès de sa civilité ;

185 Pour les moindres valets rempli de déférences,

Et ne parlant jamais que par ses révérences.


PASQUIN

Oui, ma foi, le contraste est tout des plus parfaits,

Et nous en pourrons voir d’assez plaisants effets.

Ce doucereux rival, c’est Philinte, sans doute ?

190 Mon maître d’un regard doit le mettre en déroute.


LISETTE

Mais ce comte si fier est donc bien riche aussi ?

Du moins il le paraît.


PASQUIN

Riche ? Non, dieu merci :

Car c’est là, quelquefois, ce qui rabat sa gloire ;

Et tout son revenu, si j’ai bonne mémoire,

195 Vient de sa pension et de son régiment ;

Mais il sait tous les jeux et joue heureusement :

C’est par là qu’il soutient un train si magnifique.


LISETTE

Et faites-vous fortune ?


PASQUIN

Oui, par ma politique.

Avec moi quelquefois il prend des libertés.

200 Je le boude, il sourit. Mes dépits concertés,

Un air froid et rêveur, quelques brusques paroles,

L’amènent où je veux. Par quatre ou cinq pistoles

Il cherche à m’apaiser, à me calmer l’esprit ;

Et, comme j’ai bon cour, son argent m’attendrit.


LISETTE

205 Vous m’avez mise au fait et je vais vous instruire.

Le comte va bientôt lui-même se détruire

Dans l’esprit d’Isabelle ; oui, soyez-en certain,

S’il ne lui cache pas son naturel hautain.

Elle est d’humeur liante, affable, sociable :

210 L’orgueil est à ses yeux un vice insupportable ;

Et, malgré les grands biens qui lui sont assurés,

Son air et ses discours sont simples, mesurés,

Honnêtes, prévenants et pleins de modestie.


PASQUIN

Si bien qu’avec mon maître elle est mal assortie ?


LISETTE

215 Il aura son congé s’il ne se contraint point.

Donnez-lui cet avis.


PASQUIN

Il est haut à tel point…


LISETTE

J’entends du bruit. Je crois que c’est notre vieux maître.

Ne me laissez pas seule avec lui.


PASQUIN

Ce vieux reître [ 2 ]

Est-il si dangereux ?


LISETTE

À cinquante-cinq ans,

220 Il est plus libertin que tous nos jeunes gens ;

Et, ce qui me surprend, c’est que son fils Valère

A toute la sagesse et la vertu d’un père.



Scène V

LISIMON, LISETTE, PASQUIN.



LISIMON

Courant à Lisette.

Bonjour, ma chère enfant ; embrasse-moi bien fort.

Comment donc, tu me fuis ?


LISETTE

Réservez ce transport pour madame.


LISIMON

225 Eh ! Fi donc ! Tu te moques, je pense ?

J’arrive de campagne, et, plein d’impatience

De te revoir, j’accours… Quel est ce garçon-là ?

Tête à tête tous deux ? Je n’aime point cela.

Je gage qu’avec lui tu n’étais pas si fière ?


LISETTE

230 Nous nous entretenions du comte de Tufière,

Son maître.


LISIMON

Ce seigneur que l’on m’a proposé

Pour ma fille ?


PASQUIN

Oui, monsieur.


LISIMON

Je suis très disposé,

Sur ce qu’on m’en écrit, à le choisir pour gendre ;

On me le vante fort, et l’on me fait entendre

235 Qu’il est homme d’honneur, de grande qualité

Mais est-il vif, alerte, étourdi, bien planté,

Bon vivant ? Car je veux tout cela pour ma fille.


PASQUIN

Vous faites son portrait, et c’est par là qu’il brille.


LISIMON

Bon. Aime-t-il la table, et boit-il largement ?


PASQUIN

240 Diable ! Il est le plus fort de tout le régiment.

Il a fait son chef-d’œuvre en Allemagne, en Suisse.


LISIMON

Voilà mon homme. Il faut que l’autre déguerpisse.


LISETTE

Qui, Philinte ?


LISIMON

Lui-même. Il me cajole en vain.

C’est un homme qui met le tiers d’eau dans son vin.

245 Ce fade personnage, en ses façons discrètes,

Me donne la colique à force de courbettes.

Mon gendre buveur d’eau ! Fût-il prince, morbleu !

Je le refuserais. Nous allons voir beau jeu :

Car ma femme, dit-on, le destine à ma fille.

250 Sait-elle que je suis le chef de ma famille,

Le monarque absolu d’elle et de mes enfants,

Que j’en veux disposer ? Mais est-elle céans ?


LISETTE

Oui, monsieur.


LISIMON

Tu diras à ma chère compagne

Qu’il faut que dès ce soir elle aille à la campagne.


LISETTE

255 Et pourquoi donc ?


LISIMON

Pourquoi ? C’est que je suis ici.

Belle demande !


LISETTE

Mais…


LISIMON

Dans cette maison-ci

Nous sommes à l’étroit et trop près l’un de l’autre,

Et l’on travaille à force à rebâtir la nôtre.

Mon hôtel sera vaste, et je prendrai grand soin

260 Que nos appartements se regardent de loin,

Afin qu’un même toit elle et moi nous assemble

Sans nous apercevoir que nous logions ensemble.


LISETTE

Je vais voir si madame est visible.


LISIMON

Non, non ;

J’ai deux mots à te dire. Et toi, sors, mon garçon.

265 Va-t’en chercher ton maître en toute diligence :

Il faut qu’incessamment nous fassions connaissance.


LISETTE

Son maître va rentrer.


PASQUIN

Et je l’attends ici.


LISIMON

Va l’attendre dehors. Décampe.



Scène VI

LISIMON, LISETTE.



LISIMON

Dieu merci,

Nous sommes tête à tête, et ma vive tendresse…

270 Où vas-tu donc ?


LISETTE

Je vais rejoindre ma maîtresse,

Elle m’appelle.


LISIMON

Non.


LISETTE

Ne l’entendez-vous pas ?


LISIMON

Moi ! Point.


LISETTE

Moi, je l’entends, et j’y cours de ce pas.


LISIMON

Qu’elle attende.


LISETTE

Monsieur, voulez-vous qu’on me gronde ?


LISIMON

Qui l’oserait céans ? Je veux que tout le monde

275 T’y regarde en maîtresse, et me respecte en toi ;

Que femme, enfants, valets, tout t’obéisse.


LISETTE

À moi,

Monsieur ? Y pensez-vous ?


LISIMON

Oui, ma petite reine ;

De mon cour, De mes biens, je te rends souveraine.


LISETTE

Ce langage est obscur, et je ne l’entends pas.


LISIMON

280 Je m’en vais m’expliquer. Charmé de tes appas,

J’ai conçu le dessein de faire ta fortune.

Pour nous débarrasser d’une foule importune,

Je te veux à l’écart loger superbement.

Les soirs, j’irai chez toi souper secrètement ;

285 Je ferai tous les frais d’un nombreux domestique,

D’un équipage leste autant que magnifique ;

Habits, ajustements, rien ne te manquera ;

Et sur tous tes désirs mon cour te préviendra :

M’entends-tu maintenant ?


LISETTE

Oui, monsieur, à merveille.


LISIMON

290 Et ce discours, je crois, te chatouille l’oreille ?

Que réponds-tu, ma chère, à ces conditions ?


LISETTE

Je ne puis accepter vos propositions,

Monsieur, sans consulter une très bonne dame

Que j’honore.


LISIMON

Et qui donc ?


LISETTE

Madame votre femme.


LISIMON

295 Comment, diable, ma femme !


LISETTE

Oui, monsieur, s’il vous plaît.

À ce qui me regarde elle prend intérêt,

Et je ne doute point qu’elle ne soit ravie

De me voir embrasser ce doux genre de vie.


LISIMON

Te moques-tu ?


LISETTE

Je vais aussi prendre l’avis

300 De ma maîtresse, et puis de monsieur votre fils.

Tous trois, édifiés, à ce que j’imagine,

Du soin que vous prenez d’une pauvre orpheline,

Seront touchés de voir que, lui prêtant la main,

Vous la mettiez vous-même en un si beau chemin,

305 Et qu’à votre âge, enfin, votre charité brille

Jusqu’à les ruiner pour placer une fille.


LISIMON

Tu le prends sur ce ton ?


LISETTE

Oui, monsieur, je l’y prends.

Apprenez, je vous prie, à connaître vos gens.

Un cour tel que le mien méprise les richesses,

310 Quand il faut les gagner par de telles bassesses.


LISIMON

Oh ! Puisque mon amour, mes offres, mes discours,

Ne peuvent rien sur toi, je prétends…


LISETTE

S’enfuyant

Au secours !


LISIMON

Quoi ! Friponne, me faire une telle incartade ?



Scène VII

VALERE, LISETTE, LISMON.



VALERE

Accourant

Mon père, qu’avez-vous ?


LISIMON

Rien.


VALERE

Êtes-vous malade ?


LISIMON

315 Non ; je me porte bien. Que voulez-vous ?


VALERE

Qui, moi ?

On criait au secours, et, plein d’un juste effroi,

Je suis vite accouru.


LISIMON

C’est prendre trop de peine.

Lisette me suffit.


VALERE

Mais…


LISIMON

Votre aspect me gêne,

Sortez.


VALERE

Moi, vous quitter en ce pressant besoin !

320 Je n’ai garde à coup sûr. Lisette, j’aurai soin

De monsieur ; sortez vite ; allez dire à ma mère

Qu’elle vienne au plus tôt.


LISIMON

Eh ! Je n’en ai que faire,

Bourreau.


LISETTE

J’y vais.


LISIMON

A Valère.

Demeure. Et toi, sors à l’instant.


VALERE

S’il ne tient qu’à cela pour vous rendre content,

325 Lisette restera. Mais aussi je vous jure

De ne vous point quitter dans cette conjoncture.

Vous voilà trop ému. Vos yeux sont tout en feu.

Je crains quelque accident. Asseyez-vous un peu.

Vous êtes, je le vois, fatigué du voyage.

330 Il faut vous ménager un peu plus à votre âge.

Enverrai-je chercher le médecin ?


LISIMON

Tais-toi.

En sortant.

Traître, tu le payeras.



Scène VIII

VALERE, LISETTE.



LISETTE

Vous voyez ?


VALERE

Oui, je vois

À quel indigne excès veut se porter mon père.

Quel exemple pour moi ! Quel chagrin pour ma mère !

335 Je ne m’étonne plus si sa faible santé

L’oblige à renoncer à la société,

Et si, toujours livrée à sa mélancolie,

Dans son appartement elle passe sa vie.


LISETTE

Je veux sortir d’ici.


VALERE

Non, non, ne craignez rien.

340 De mon père, après tout, nous vous défendrons bien.


LISETTE

Je le sais ; mais enfin je veux sortir, vous dis-je.


VALERE

Songez-vous à quel point votre discours m’afflige ?

Oui, si vous nous quittez, je mourrai de douleur.

Vous savez mon dessein.


LISETTE

Il ferait mon bonheur

345 S’il pouvait s’accomplir ; mais il est impossible.

Je sens de vous à moi la distance terrible.

Un mariage en forme est ce que je prétends :

Vous me le promettez, mais en vain je l’attends.

Chaque jour, chaque instant détruit mon espérance.

350 Vos parents sont puissants ; une fortune immense

Doit vous faire aspirer aux plus nobles partis :

Jugez si vous et moi nous sommes assortis.


VALERE

L’amour assortit tout, et mon âme ravie

Trouve en vous ce qui fait le bonheur de la vie.


LISETTE

355 Songez que je n’ai rien, et ne sais d’où je sors.


VALERE

Esprit, grâces, beauté, ce sont là vos trésors,

Vos titres, vos parents.


LISETTE

Vous flattez-vous, Valère,

De faire à notre hymen consentir votre père ?


VALERE

Nous nous passerons bien de son consentement.


LISETTE

360 Oui, vous, mais non pas moi.


VALERE

Je puis secrètement…


LISETTE

Non, non, ne croyez pas qu’un vain espoir m’endorme.

Je vous l’ai dit, je veux un mariage en forme,

Et me garderai bien de courir le hasard…


VALERE

Vous n’avez rien à craindre, et… que veut ce vieillard ?


LISETTE

365 Tout pauvre qu’il paraît, sa sagesse est profonde,

Et c’est le seul ami qui me reste en ce monde.

Depuis près de deux ans, cet ami vertueux,

Sensible à mes besoins, empressé, généreux,

Fait de me secourir sa principale affaire :

370 Je trouve en sa personne un guide salutaire.

Laissez-nous un moment, s’il vous plaît.


VALERE

De bon cœur ;

Mais revenez bientôt me joindre chez ma sœur.



Scène IX

LYCANDRE, LISETTE.



LYCANDRE

Enfin, je vous revois ; cette rencontre heureuse

Me comble de plaisir.


LISETTE

Moi, je suis bien honteuse

375 Que vous me retrouviez dans l’état où je suis.


LYCANDRE

Que faites-vous ici ?


LISETTE

Je fais ce que je puis

Pour me le cacher ; mais…


LYCANDRE

Quoi ?


LISETTE

J’y suis en service.


LYCANDRE

Juste ciel ! Et c’est donc pour ce vil exercice

Que sans m’en avertir vous sortez du couvent ?


LISETTE

380 Autrefois pour me voir vous y veniez souvent ;

Mais depuis quelque temps vous m’avez négligée.

De plus, ma mère est morte. Inquiète, affligée,

N’entendant rien de vous, sans espoir, sans appui,

Quelle ressource avais-je en ce cruel ennui ?

385 La fille de céans, à présent ma maîtresse,

Mon amie au couvent, sensible à ma tristesse,

Sur le point de sortir, m’offrit obligeamment

De me prendre auprès d’elle. Elle me fit serment

Que je serais plutôt compagne que suivante :

390 Je ne pus résister à son offre pressante.

Ce ne fut pas pourtant sans verser bien des pleurs ;

Mais mon sort le voulut : et voilà mes malheurs.


LYCANDRE

Ô fortune cruelle ! Et vous tient-on parole

Par de justes égards ?


LISETTE

Oui.


LYCANDRE

Cela me console

395 D’un si triste incident, que j’aurais prévenu

Si mes infirmités ne m’eussent retenu

Pendant près de six mois dans la retraite

Obscure où je mène moi-même une vie assez dure.

Si bien que vous voilà plus heureuse aujourd’hui ?


LISETTE

400 Autant qu’on le peut être au service d’autrui.


LYCANDRE

Hélas !


LISETTE

Vous soupirez ? Dans ma triste aventure

Je ne sais quel espoir me soutient, me rassure ;

Mais je n’ai rien perdu de ma vivacité.


LYCANDRE

Votre espoir est fondé. Le moment souhaité

405 Peut arriver bientôt. La fortune se lasse

De vous persécuter. Mais, dites-moi, de grâce,

À qui parliez-vous là, quand je suis survenu ?


LISETTE

Au fils de la maison. S’il vous était connu,

Vous l’estimeriez fort.


LYCANDRE

Il a donc votre estime ?

410 Vous rougissez ?


LISETTE

Qui, moi ? Me feriez-vous un crime

De lui rendre justice ?


LYCANDRE

Il est jeune, bien fait,

Riche ; Il vous voit souvent ?


LISETTE

Oui, souvent, en effet.


LYCANDRE

Vous êtes jeune, aimable, et sans expérience :

Voilà bien des écueils.


LISETTE

Soyez en assurance.

415 Mon cour est au-dessus de ma condition.

J’ai des principes sûrs contre l’occasion.


LYCANDRE

J’y compte. Mais enfin que vous dit ce jeune homme ?


LISETTE

Il se nomme Valère.


LYCANDRE

Eh ! Mon dieu, qu’il se nomme

Ou Valère, ou Cléon, que m’importe ? Il s’agit

420 De m’informer à fond des choses qu’il vous dit.


LISETTE

Qu’il m’aime.


LYCANDRE

Est-ce là tout ?


LISETTE

Oui.


LYCANDRE

C’est tout ? Oui, vous dis-je.


LYCANDRE

Vous me trompez.


LISETTE

Eh ! Mais… Ce reproche m’afflige.

Eh bien donc, ce jeune homme, à ne rien déguiser,

Si j’y veux consentir, m’offre de m’épouser en secret.


LYCANDRE

425 En secret ? Il cherche à vous surprendre.


LISETTE

Non ; je réponds de lui. Mais, bien loin de me rendre,

En acceptant son cour je refuse sa main,

À moins que ses parents n’approuvent son dessein.

Ils le rejetteront, je n’en suis que trop sûre ;

430 Et, pour fuir un éclat, monsieur, je vous conjure

De me tirer d’ici dès demain, dès ce soir,

Pour que Valère et moi nous cessions de nous voir.


LYCANDRE

D’un sort moins rigoureux ô fille vraiment digne !

Ce que vous exigez est une preuve insigne

435 Et de votre prudence et de votre vertu.

Il faut vous révéler ce que je vous ai tu.

Vous pouvez aspirer à la main de Valère,

Et même l’épouser de l’aveu de son père.


LISETTE

Moi, monsieur ?


LYCANDRE

Je dis plus : ils se tiendront heureux,

440 Dès qu’ils vous connaîtront, de former ces beaux nouds ;

Et, respectant en vous une haute naissance,

Ils brigueront l’honneur d’une telle alliance.


LISETTE

Vous vous moquez de moi. Pourquoi, jusqu’à sa mort,

Ma mère a-t-elle eu soin de me cacher mon sort ?

445 Mon père est-il vivant ?


LYCANDRE

Il respire, il vous aime,

Et viendra de ce lieu vous retirer lui-même.


LISETTE

Et pourquoi si longtemps m’abandonner ainsi ?


LYCANDRE

Vous saurez ses raisons. Mais demeurez ici

Jusqu’à ce qu’il se montre, et gardez le silence ;

450 C’est un point capital.


LISETTE

Moi, d’illustre naissance !

Ah ! Je ne vous crois point, si vous n’éclaircissez

Tout ce mystère à fond.


LYCANDRE

Non, j’en ai dit assez.

Pour savoir tout le reste, attendez votre père.

Adieu. Mais dites-moi, le comte de Tufière

455 Demeure-t-il céans ?


LISETTE

Oui, depuis quelques mois.


LYCANDRE

Il faut que je lui parle.


LISETTE

Ah ! Monsieur, je prévois

Qu’il vous recevra mal en ce triste équipage,

Car on me l’a dépeint d’un orgueil si sauvage…


LYCANDRE

Je saurai l’abaisser.


LISETTE

Il vous insultera.


LYCANDRE

460 J’imagine un moyen qui le corrigera.

Jusqu’au revoir. Songez qu’une naissance illustre

Des sentiments du cour reçoit son plus beau lustre :

Pour les faire éclater il est de sûrs moyens ;

Et, si le sort cruel vous a ravi vos biens,

465 D’un plus rare trésor enviant le partage,

Soyez riche en vertus : c’est là votre apanage.


ACTE II



Scène I


LISETTE

Dois-je me réjouir ? Dois-je m’inquiéter ?

Ce que m’a dit Lycandre est bien prompt à flatter

Mon petit amour-propre ; et pourtant plus j’y pense,

470 Et moins à son discours je trouve d’apparence.

Le bonhomme, à coup sûr, s’est diverti de moi.

Mais non, il m’aime trop pour me railler. Je crois

Démêler sa finesse. Il veut me rendre fière

Afin que je me croie au-dessus de Valère,

475 Et le vieillard adroit, usant de ce détour,

Arme la vanité pour combattre l’amour.

Oui, oui, tout bien pesé, m’en voilà convaincue.

De toutes mes grandeurs je suis bientôt déchue !

Je redeviens Lisette, et le sort conjuré…

480 Pauvre Lisette ! Hélas ! Ton règne a peu duré !

Je me suis endormie et j’ai fait un beau songe,

Mais dans mon triste état le réveil me replonge.



Scène II

LISETTE, VALERE.



VALERE

J’avais beau vous attendre. Eh quoi ! Seule à l’écart ?

Qu’y faites-vous ?


LISETTE

Je rêve.


VALERE

Il faut que ce vieillard

485 Qui vous est venu voir vous ait dit quelque chose

D’affligeant.


LISETTE

Au contraire.


VALERE

Et quelle est donc la cause

De votre rêverie ?


LISETTE

Un fait qui sûrement

Devrait me réjouir ; et c’est précisément

Ce qui m’afflige.


VALERE

Oh ! Oh ! Le trait, sur ma parole,

490 Est des plus surprenants.


LISETTE

Vous m’allez croire folle

Sur ce que je vous dis ; et cependant ce trait

D’un excès de sagesse est peut-être l’effet.


VALERE

Je ne vous comprends point. Expliquez ce mystère.


LISETTE

Cela m’est défendu ; mais je ne puis me taire,

495 Et, quoique l’on m’ordonne un silence discret,

Je sens bien que pour vous je n’ai point de secret.

Je soutiens avec peine un fardeau qui me lasse.


VALERE

à la tentation succombez donc, de grâce.


LISETTE

C’est le meilleur moyen de m’en guérir, je crois ;

500 Mais, si je vais parler, vous vous rirez de moi.


VALERE

Quoi ! Vous pouvez…


LISETTE

Jurez que, quoi que je vous dise,

Vous n’en raillerez point.


VALERE

J’en jure.


LISETTE

Ma franchise,

Ou, si vous le voulez, mon indiscrétion,

Exige de ma part cette précaution ;

505 Au surplus, vous pourrez m’éclaircir sur un doute

Qui me tourmente fort. Or, écoutez.


VALERE

J’écoute.


LISETTE

Ce bonhomme m’a dit… Vous allez vous moquer.


VALERE

.

Eh ! Non, vous dis-je, non.


LISETTE

Avant de m’expliquer,

Valère, permettez Que je vous interroge.

510 Répondez franchement, et surtout point d’éloge.


VALERE

Voyons.


LISETTE

Me trouvez-vous l’air de condition

Que donne la naissance et l’éducation ?

Et croyez-vous mes traits, mes façons, mon langage,

Propres à soutenir un noble personnage ?


VALERE

515 Un amant sur ce point est un juge suspect.

Mais vous m’avez d’abord inspiré le respect,

La vénération. Qui les a pu produire ?

Votre rang ? Votre bien ? Plût au ciel ! Je soupire

Lorsque je vois l’état où vous réduit le sort.

520 Mais pour vous abaisser il fait un vain effort,

Et, de quelques parents que vous soyez issue,

Chacun remarque en vous, à la première vue,

Certain air de grandeur qui frappe, qui saisit ;

Et ce que je vous dis, tout le monde le dit.


LISETTE

525 Ce discours est flatteur ; mais est-il bien sincère ?


VALERE

Oui, foi de galant homme.


LISETTE

Apprenez donc, Valère,

Ce qu’on vient de me dire, et ce qui m’est bien doux,

Parce que son effet rejaillira sur vous.

Par de fortes raisons, qu’on doit bientôt m’apprendre,

530 On m’a caché mon rang. J’ai l’honneur de descendre

D’une famille illustre et de condition,

Si l’on n’a point voulu me faire illusion.


VALERE

Non, on vous a dit vrai, c’est moi qui vous l’assure,

Et j’en ferai serment.


LISETTE

En riant.

Fort bien.


VALERE

Je vous conjure,

535 Charmante Lis… Ô ciel ! Je ne sais plus comment

Vous nommer ; mais enfin, je vous prie instamment,

Si vous m’aimez encor, d’être persuadée

Qu’on vous donne de vous une très juste idée,

Et souffrez que l’amour, jaloux de votre droit,

540 Vous rende le premier l’hommage qu’on vous doit.

Il se met à genoux.


LISETTE

Valère, levez-vous, vous me rendez confuse.


VALERE

Quoi ! Vous, servir ma sour ! Ah ! Déjà je m’accuse

D’avoir été trop lent à la désabuser ;

À vous manquer d’égards je pourrais l’exposer.

545 Mon père m’inquiète, et je sais que ma mère

Quelquefois avec vous prend un ton trop sévère.

Je vais donc avertir ma famille, et je crains…


LISETTE

Ah ! Voilà mon secret en de fort bonnes mains !

On me défend surtout de me faire connaître.

550 Si vous dites un mot à qui que ce puisse être,

Bien loin de me servir…


VALERE

Eh bien, je me tairai.

Je suis dans une joie… Oh ! Je me contraindrai,

Ne craignez rien.


LISETTE

Paix donc ! J’aperçois Isabelle.



Scène III

ISABELLE, VALERE, LISETTE.



VALERE

Courant au-devant d’Isabelle.

Ma sour, que je vous dise une grande nouvelle !


LISETTE

Le retenant.

555 Eh bien, ne voilà pas mon étourdi ?


VALERE

Mon cour

Ne peut se contenir. Je sors. Adieu, ma sour.


ISABELLE

Adieu ! Vous moquez-vous ? Dites-moi donc, mon frère,

Cette grande nouvelle.


VALERE

Oh ! Ce n’est rien.


ISABELLE

Valère,

Quoi ! Vous me plaisantez ?


VALERE

Non, non, quand vous saurez…


LISETTE

Bas à Valère.

560 Allez-vous-en.


VALERE

Sort en revient.

Ma sœur, lorsque vous parlerez

À Lisette…


ISABELLE

Eh bien donc ?


VALERE

Ayez toujours pour elle

Le respect…


ISABELLE

Le respect ?


VALERE

Oui, car mademoiselle…

Je veux dire Lisette, a certainement lieu

De prétendre de vous, et de nous tous… Adieu.

Il sort brusquement.



Scène IV

ISABELLE, LISTTE.




ISABELLE

565 Je ne sais que penser d’un discours aussi vague ;

Qu’en dites-vous ? Je crois que mon frère extravague.


LISETTE

Quelque chose à peu près.


ISABELLE

Moi, pour vous du respect !

C’est aller un peu loin. Ce discours m’est suspect.

Oh çà, conviendrez-vous de ce que j’imagine ?


LISETTE

570 Quoi ?


ISABELLE

Mon frère vous aime. Oh ! Oui, oui, je devine,

Votre air embarrassé confirme mon soupçon.


LISETTE

Et quand il m’aimerait, serait-ce un crime ?


ISABELLE

Non.

Mais…


LISETTE

Si je l’en veux croire, il me trouve jolie.

Mais bon, je n’en crois rien.


ISABELLE

Pourquoi ?


LISETTE

Pure saillie

575 De jeune homme qui sait prodiguer les douceurs,

Et qui, sans rien aimer, en veut à tous les cours.


ISABELLE

Non, mon frère n’est point de ces conteurs volages

Qui d’objet en objet vont offrir leurs hommages.

Je connais sa droiture et sa sincérité,

580 Et, s’il dit qu’il vous aime, il dit la vérité.


LISETTE

Vivement.

Quoi ! Sérieusement ?


ISABELLE

Oui, la chose est certaine.

Je vois que ce discours ne vous fait point de peine.

Ah ! Ma bonne !


LISETTE

Quoi donc ?


ISABELLE

Je pénètre aisément.


LISETTE

Quoi ? Que pénétrez-vous ?


ISABELLE

Mon frère est votre amant,

585 Et mon frère, à coup sûr, n’aime point une ingrate.

Vous avez le cour haut et l’âme délicate.


LISETTE

Voici le fait. Il dit que, si je n’étais point

Ce que je suis…


ISABELLE

Eh bien ?


LISETTE

Il m’estime à tel point

Qu’il ferait son bonheur de m’obtenir pour femme.


ISABELLE

590 Ensuite ? Vous rêvez ! Je vous ouvre mon âme

En toute occasion, Lisette, imitez-moi.

Que lui répondez-vous ? Parlez de bonne foi.


LISETTE

Eh ! Mais… Je lui réponds… Vous êtes curieuse

À l’excès.


ISABELLE

Poursuivez.


LISETTE

Que je serais heureuse

595 Si j’étais un parti qui lui pût convenir.

Voilà tout.


ISABELLE

Je le crois. Mais je crains l’avenir.

Votre amour vous rendra malheureux l’un et l’autre.


LISETTE

Vous avez votre idée, et nous avons la nôtre.


ISABELLE

Comment donc ?


LISETTE

Quelque jour j’éclaircirai ceci.

600 Sur votre frère, enfin, n’ayez aucun souci,

Ne vous alarmez point de ce que je hasarde,

Et venons maintenant à ce qui vous regarde.


ISABELLE

Volontiers.


LISETTE

De mon cour vous connaissez l’état,

Parlons un peu du vôtre. Inquiet, délicat,

605 Aux révolutions il est souvent en proie.

Comment se porte-t-il ?


ISABELLE

Mal.


LISETTE

J’en ai de la joie.

Il est donc bien épris ?


ISABELLE

Oui, Lisette, si bien

Qu’il le sera toujours.


LISETTE

Oh ! Ne jurons de rien.


ISABELLE

J’en ferais bien serment.


LISETTE

Le ciel vous en préserve !


ISABELLE

610 Pourquoi donc ?


LISETTE

Votre esprit a toujours en réserve

Quelques si, quelques mais, qui, malgré votre ardeur,

Pénètrent tôt ou tard au fond de votre cour.

Le comte est sûrement d’une aimable figure,

Son mérite y répond, ou du moins je l’augure ;

615 Mais vous ne le voyez que depuis quelques mois,

Vous le connaissez peu. C’est pourquoi je prévois

Qu’avant qu’il soit huit jours, croyant le mieux connaître,

Quelque défaut en lui vous frappera peut-être.


ISABELLE

Cela ne se peut pas. C’est un homme accompli.

620 De ses perfections mon cour est si rempli

Qu’il le met à couvert de ma délicatesse.

S’il a quelque défaut, c’est son peu de tendresse.

Il me voit rarement.


LISETTE

C’est qu’il a du bon sens.

Qui se fait souhaiter se fait aimer longtemps.

625 Qui nous voit trop souvent voit bientôt qu’il nous lasse.


ISABELLE

Vous l’excusez toujours ; mais dites-moi, de grâce,

Ne lui trouvez-vous point quelques défauts ?


LISETTE

Qui, moi ?

Pas le moindre.


ISABELLE

Tant mieux.


LISETTE

Mais, s’il en a, je crois

Qu’ils n’échapperont pas longtemps à votre vue ;

630 Et c’est tant pis pour vous. Êtes-vous résolue

De ne prendre qu’un homme accompli de tout point ?

Cet homme est le phénix ; il ne se trouve point.

Si le comte à vos yeux est ce rare miracle,

Croyez-en votre cour. Que ce soit votre oracle.

635 Mettez l’esprit à part, suivez le sentiment ;

S’il vous trompe, du moins c’est agréablement.

Il est bon quelquefois de s’aveugler soi-même,

Et bien souvent l’erreur est le bonheur suprême.


ISABELLE

Me voilà résolue à suivre vos avis.


LISETTE

640 Vous me remercierez de les avoir suivis.

Mais que va devenir notre pauvre Philinte ?

Son mérite autrefois a porté quelque atteinte

À votre cour.


ISABELLE

Je sens qu’il m’ennuie à mourir.

Je l’estime beaucoup, et ne puis le souffrir.

645 Le moyen d’y durer ? Toutes ses conférences

Consistent en regards, ou bien en révérences :

Dès qu’il parle, il s’égare, il se perd ; en un mot,

Quoiqu’il ait de l’esprit, on le prend pour un sot.


LISETTE

Le voici.


ISABELLE

Que veut-il ?


LISETTE

À votre esprit critique

650 Il vient fournir des traits pour son panégyrique.



Scène V

ISABELLE LISETTE, PHILINTE



PHILINTE

Du fond du théâtre, après plusieurs révérences.

Madame… je crains bien de vous importuner.


LISETTE

A Isabelle.

Cet homme a sûrement le don de deviner.


ISABELLE

Un homme tel que vous…


PHILINTE

redoublant ses révérences.

Ah ! Madame !… De grâce,

Si je suis importun, punissez mon audace.


ISABELLE

Lui faisant la révérence.

655 Monsieur…


PHILINTE

Et faites-moi l’honneur de me chasser.


ISABELLE

De ma civilité vous devez mieux penser.


PHILINTE

Lui faisant la révérence.

Madame, en vérité…


ISABELLE

La lui rendants.

J’ai pour votre personne

A Lisette.

L’estime et les égards… Aidez-moi donc, ma bonne.


LISETTE

Après avoir fait plusieurs révérences à Philinte, lui présente un siège.

Vous plaît-il vous asseoir ?


PHILINTE

Vivement.

Que me proposez-vous ?

660 Ô ciel ! Devant madame il faut être à genoux.


LISETTE

À vous permis, monsieur.

A Isabelle.

Dites-lui quelque chose.


ISABELLE

Je ne saurais.


LISETTE

Fort bien ; l’entretien se dispose

À devenir brillant… Monsieur, je m’aperçois

que vous faites façon de parler devant moi.

665 Je me retire.


PHILINTE

La retenant.

Non, il n’est pas nécessaire,

Et je ne veux ici qu’admirer et me taire.


LISETTE

A Philinte.

Vous vous contentez donc de lui parler des yeux ?


PHILINTE

Je ne m’en lasse point.


LISETTE

Parlez de votre mieux,

Rien ne vous interrompt.


ISABELLE

A Lisette.

Oh ! Je perds contenance.


LISETTE

Bas à Isabelle.

670 Eh bien, interrogez-le, il répondra, je pense.


ISABELLE

Bas à Lisette.

Vous-même avisez-vous de quelque question.


LISETTE

Bas à Isabelle.

C’est à vous d’entamer la conversation.


ISABELLE

BA Philinte, après avoir un peu rêvé.

Quel temps fait-il, monsieur ?


LISETTE

A part.}

Matière intéressante !


PHILINTE

Madame,… en vérité,… la journée est charmante.


ISABELLE

675 Monsieur, en vérité,… j’en suis ravie.


LISETTE

Et moi,

J’en suis aussi charmée, en vérité. Mais quoi !

La conversation est donc déjà finie ?

Ça, pour la relever employons mon génie.

A part

Dit-on quelque nouvelle ? Enfin, il parlera.


ISABELLE

680 N’avez-vous rien appris du nouvel opéra ?


PHILINTE

On en parle assez mal.


LISETTE

A part

Cet homme est laconique.


ISABELLE

A Philinte.

Qu’y désapprouvez-vous ? Les vers ou la musique ?


PHILINTE

Je sais peu de musique et fais de méchants vers,

Ainsi j’en pourrais bien juger tout de travers.

685 Et d’ailleurs j’avouerai qu’au plus mauvais ouvrage

Bien souvent, malgré moi, je donne mon suffrage.

Un auteur, quel qu’il soit, me paraît mériter

Qu’aux efforts qu’il a faits on daigne se prêter.


LISETTE

Mais on dit qu’aux auteurs la critique est utile.


PHILINTE

690 La critique est aisée et l’art est difficile.

C’est là ce qui produit ce peuple de censeurs,

Et ce qui rétrécit les talents des auteurs.

A Isabelle.

mais vous êtes distraite et paraissez en peine.


ISABELLE

Je n’en puis plus.


PHILINTE

Bon dieu ! Qu’avez-vous ?


ISABELLE

La migraine.


PHILINTE

S’en allant avec précipitation.

695 Je m’enfuis.


ISABELLE

Le retenant.

Non, restez.


PHILINTE

Quel excès de faveur !


ISABELLE

C’est moi qui vais m’enfuir. Je crains que ma douleur

Ne vous afflige trop. Je souffre le martyre.


PHILINTE

J’en suis au désespoir. Je veux vous reconduire.

Il met ses gants avec précipitation.

Madame, vous plaît-il de me donner la main ?


ISABELLE

700 Je n’en ai pas la force. Adieu, jusqu’à demain.


PHILINTE

À quelle heure, madame ?


ISABELLE

Ah ! Monsieur, à toute heure.

Mais ne me suivez point, de grâce.


PHILINTE

A Lisette.

Je demeure

Pour vous dire deux mots.


LISETTE

Monsieur,… en vérité,

J’ai la migraine aussi. Vous aurez la bonté

705 De ne pas prendre garde à mon impolitesse

Et mon devoir m’appelle auprès de ma maîtresse.

Philinte lui donne la main et la reconduit.



Scène VI


PHILINTE

Seul.

Cette migraine-là vient bien subitement !

C’est moi qui l’ai donnée indubitablement.

C’est ma timidité que je ne saurais vaincre

710 Qui me rend ridicule. On vient de m’en convaincre.

Que je suis malheureux ! Des jeunes courtisans

Que n’ai-je le babil et les airs suffisants !

Quiconque s’est formé sur de pareils modèles

Est sûr de ne jamais rencontrer de cruelles.



Scène VII

PHILINTE, UN LAQUAIS MAL VETU.



LE LAQUAIS

715 Cette lettre, monsieur, s’adresse à vous, je crois.


PHILINTE

Lit.

Au comte de Tufière. Elle n’est pas pour moi ;

Mais il demeure ici.


LE LAQUAIS

Pardonnez, je vous prie.


PHILINTE

Lui faisant la révérence.

A part.

Ah ! Monsieur. C’est à lui que l’on me sacrifie.

Madame Lisimon n’y pourra consentir,

720 Et je veux lui parler avant que de sortir.

Il sort.



Scène VIII

PASQUIN, LE LAQUAIS.



LE LAQUAIS

Holà ! Quelqu’un des gens du comte de Tufière !


PASQUIN

D’un ton arrogant.

Que voulez-vous ?


LE LAQUAIS

Cet homme a la parole fière.


PASQUIN

Parlez donc.


LE LAQUAIS

Est-ce vous qui vous nommez Pasquin ?


PASQUIN

C’est moi-même, en effet. Mais apprenez, faquin,

725 Que le mot de monsieur n’écorche point la bouche.


LE LAQUAIS

Monsieur, je suis confus. Ce reproche me touche,

J’ignorais qu’il fallût vous appeler monsieur,

Mais vous me l’apprenez, j’y souscris de bon cour.


PASQUIN

D’un ton important.

Trêve de compliments.


LE LAQUAIS

Voudrez-vous bien remettre

730 Au comte votre maître un petit mot de lettre ?


PASQUIN

Donnez. De quelle part ?


LE LAQUAIS

Je me tais sur ce point ;

Elle est d’un inconnu qui ne se nomme point.

Adieu, Monsieur Pasquin ; quoique mon ignorance

Ait pour Monsieur Pasquin manqué de déférence,

735 Il verra désormais à mon air circonspect

Que pour Monsieur Pasquin je suis plein de respect.



Scène IX


PASQUIN

Seul.

Ce maroufle me raille, et même je soupçonne

Qu’il n’a pas tort. Au fond les airs que je me donne

Frisent l’impertinent, le suffisant, le fat ;

740 Et si, tout bien pesé, je ne suis qu’un pied plat,

Sans ce pauvre garçon j’allais me méconnaître

Et me gonfler d’orgueil aussi bien que mon maître.

Je sens qu’un glorieux est un sot animal !

Mais j’entends du fracas. Ah ! C’est l’original

745 De mes airs de grandeur qui vient tête levée,

Mon éclat emprunté cesse à son arrivée.



Scène X

LE COMTE, PASQUIN, SIX LAQUAIS.



LE COMTE

Entre marchant à grands pas et la tête levée.

Ses six laquais se rangent au fond du théâtre d’un air respectueux. Pasquin est un peu plus avancé..

L’impertinent !


PASQUIN

Lui présentant la lettre

Monsieur…


LE COMTE

Marchant toujours.

Le fat !


PASQUIN

Monsieur…


LE COMTE

Tais-toi.

Un petit campagnard s’emporter devant moi !

Me manquer de respect pour quatre cens pistoles !


PASQUIN

750 Il a tort.


LE COMTE

Hem ! À qui s’adressent ces paroles ?


PASQUIN

Au petit campagnard.


LE COMTE

Soit. Mais d’un ton plus bas,

S’il vous plaît. Vos propos ne m’intéressent pas.

Tenez, serrez cela.

Il lui donne une grosse bourse.


PASQUIN

Peste ! Qu’elle est dodue !

À ce charmant objet je me sens l’âme émue.

Il ouvre la bourse et en tire quelques pièces.


LE COMTE

Le surprenant.

755 Que fais-tu ?


PASQUIN

Je veux voir si cet or est de poids.


LE COMTE

Lui reprenant la bourse.

Vous êtes curieux.

Il fait plusieurs signes, et, à mesure qu’il les fait,

ses laquais le servent. Deux approchent la table,

deux autres un fauteuil ;

le cinquième apporte une écritoire et des plumes,

et le sixième du papier ;

ensuite il se met à écrire.


PASQUIN

Monsieur, je puis, je crois,

Sans manquer au respect, vous donner cette lettre

Que pour vous à l’instant on vient de me remettre


LE COMTE

Continuant d’écrire après l’avoir prise.

Ah ! C’est du petit duc ?


PASQUIN

Non, un homme est venu…


LE COMTE

760 C’est donc de la princesse…


PASQUIN

Elle est d’un inconnu

Qui ne se nomme pas.


LE COMTE

Et qui vous l’a remise ?


PASQUIN

Un laquais mal vêtu…


LE COMTE

Lui jetant la lettre.

C’est assez ; qu’on la lise,

Et qu’on m’en rende compte. Entendez-vous ?


PASQUIN

J’entends.

Il lit la lettre bas.


LE COMTE

Toujours écrivant.

Monsieur Pasquin ?


PASQUIN

Monsieur.


LE COMTE

Faites sortir mes gens.


PASQUIN

D’un air suffisant.

765 Sortez.


LA FLEUR

Au comte.

Monsieur…


LE COMTE

Comment ?


LA FLEUR

Oserais-je vous dire ?…


LE COMTE

Il me parle, je crois ! Holà ! Qu’il se retire,

Qu’on lui donne congé.


PASQUIN

A la Fleur.

Je te l’avais prédit.

Va-t’en, je tâcherai de lui calmer l’esprit.



Scène XI

LE COMTE, PASQUIN.


Le comte relit ce qu’il a écrit, et Pasquin lit la lettre.


LE COMTE

Après avoir lu ce qu’il écrivait.

Tu ne partiras point ; et c’est une bassesse

770 Dans les gens de mon rang d’outrer la politesse.

Un homme tel que moi se ferait déshonneur

Si sa plume à quelqu’un donnait du monseigneur.

Non, mon petit seigneur, vous n’aurez pas la gloire

De gagner sur la mienne une telle victoire.

775 Vous pourriez m’assurer un bonheur très complet,

Mais, si c’est à ce prix, je suis votre valet.

Il déchire la lettre.

Ôte-moi cette table. Eh bien, que dit l’épître ?


PASQUIN

Elle roule, monsieur, sur un certain chapitre

Qui ne vous plaira point.


LE COMTE

Pourquoi donc ? Lis toujours.


PASQUIN

780 Vous me l’ordonnez, mais…


LE COMTE

Oh ! Trêve de discours.


PASQUIN

Lit.

Celui qui vous écrit…


LE COMTE

Qui vous écrit ! Le style

Est familier.


PASQUIN

Il va vous échauffer la bile.

Il lit.

« Celui qui vous écrit, s’intéressant à vous,

Monsieur, vous avertit sans crainte et sans scrupule

785 Que par vos procédés, dont il est en courroux,

Vous vous rendez très ridicule. »


LE COMTE

Se levant brusquement.

Si je tenais le fat qui m’ose écrire ainsi…


PASQUIN

Poursuivrai-je ?


LE COMTE

Oui, voyons la fin de tout ceci.


PASQUIN

Lit.

« Vous ne manquez pas de mérite,

790 Mais…


LE COMTE

Vous ne manquez pas ! Ah ! Vraiment je le crois.

Bel éloge ! En parlant d’un homme tel que moi.


PASQUIN

Lit.

« Vous ne manquez pas de mérite,

Mais, bien loin de vous croire un prodige étonnant,

795 Apprenez que chacun s’irrite

De votre orgueil impertinent. »


LE COMTE

Donnant un soufflet à Pasquin.

Comment, maraud ?…


PASQUIN

Fort bien, le trait est impayable,

De ce qu’on vous écrit suis-je donc responsable ?

Au diable l’écrivain avec ses vérités !

Il jette la lettre sur la table.


LE COMTE

800 Ah ! Je vous apprendrai…


PASQUIN

Quoi ! Vous me maltraitez

Pour les fautes d’autrui ? Si jamais je m’avise

D’être votre lecteur…


LE COMTE

Lui donnant sa bourse.

Faut-il que je vous dise

Une seconde fois de serrer cet argent ?

Tenez, voilà ma clef, et soyez diligent.


PASQUIN

Va et revient.

805 Savez-vous à combien cette somme se monte ?


LE COMTE

Non, pas exactement.


PASQUIN

Je vous en rendrai compte.

A part.

Je m’en vais du soufflet me payer par mes mains.



Scène XII


LE COMTE

Seul.

Puissé-je devenir le plus vil des humains,

Si j’épargne celui qui m’a fait cette injure !

810 Voyons si je pourrais connaître l’écriture.

Il lit.

« L’ami de qui vous vient cette utile leçon

Emprunte une main étrangère ; »

Haut.

Il fait fort bien.

« Mais il ne vous cache son nom

815 Que pour donner le temps à votre âme trop fière

De se prêter à la seule raison ;

Et lui-même, ce soir, il viendra sans façon

Vous demander si votre humeur altière

Aura baissé de quelque ton. »

Il jette le billet.

820 Voilà, sur ma parole, un hardi personnage ;

S’il vient, il payera cher un si sensible outrage.

Qui peut m’avoir écrit ce libelle outrageant ?

Plus j’y pense…



Scène XIII

LE COMTE, PASQUIN.



PASQUIN

Monsieur, j’ai compté cet argent.


LE COMTE

Il se monte ?


PASQUIN

À trois cent quatre-vingt-dix pistoles.


LE COMTE

825 Mais…


PASQUIN

Si vous y trouvez seulement deux oboles de plus,

Je suis un fat.


LE COMTE

Mais cependant mon gain

Montait à quatre cens, et j’en suis très certain.


PASQUIN

C’est vous qui vous trompez, ou c’est moi qui vous trompe ;

830 Et vous ne pensez pas que l’argent me corrompe ?


LE COMTE

Monsieur Pasquin ?


PASQUIN

Monsieur.


LE COMTE

Vous êtes un fripon.


PASQUIN

Je vous respecte trop pour vous dire que non ;

Mais…


LE COMTE

Brisons là-dessus.


PASQUIN

Oui. Parlons d’Isabelle.

Vous vous refroidissez, ce me semble, pour elle.

835 Elle s’en plaint, du moins.


LE COMTE

Elle sait mon amour.

J’ai parlé, c’est assez.


PASQUIN

Son père est de retour.


LE COMTE

C’est à lui de venir et de m’offrir sa fille.


PASQUIN

Ah ! Monsieur ! Vous voulez qu’un père de famille

Fasse les premiers pas ?


LE COMTE

Oui, monsieur, je le veux.

840 Un homme de mon rang doit tout exiger d’eux.


PASQUIN

Prenez une manière un peu moins dédaigneuse :

Car Lisette m’a dit…


LE COMTE

Petite raisonneuse

Qui veut parler sur tout, et ne dit jamais rien.


PASQUIN

Pour une raisonneuse, elle raisonne bien.


LE COMTE

845 Et que dit-elle donc ?


PASQUIN

Elle dit qu’Isabelle

A pour les glorieux une haine mortelle.


LE COMTE

Se levant.

Que dites-vous ?


PASQUIN

Moi ? Rien. C’est Lisette. J’espère…


LE COMTE

On vient ; voyez qui c’est.


PASQUIN

Ma foi, c’est le beau-père.


LE COMTE

J’étais bien assuré qu’il ferait son devoir.


PASQUIN

850 Il faudrait vous lever pour l’aller recevoir.


LE COMTE

Je crois que ce coquin prétend m’apprendre à vivre.

Allez, faites-le entrer, et moi, je vais vous suivre.



Scène XIV

LE COMTE, LISIMON, PASQUIN.



LISIMON

.

A Pasquin.

Le comte de Tufière est-il ici, mon cour ?


PASQUIN

Oui, monsieur, le voici.

Le comte se lève nonchalamment et fait un pas au-devant de Lisimon qui l’embrasse.


LISIMON

Cher comte, serviteur.


LE COMTE

A Pasquin.

855 Cher comte ! Nous voilà grands amis, ce me semble.


LISIMON

Ma foi, je suis ravi que nous logions ensemble.


LE COMTE

Froidement.

J’en suis fort aise aussi.


LISIMON

Parbleu ! Nous boirons bien.

Vous buvez sec, dit-on ; moi, je n’y laisse rien.

Je suis impatient de vous verser rasade,

860 Et ce sera bientôt. Mais êtes-vous malade ?

à votre froide mine, à votre sombre accueil…


LE COMTE

A Pasquin qui présente un siège.

Faites asseoir monsieur… Non, offrez le fauteuil.

Il ne le prendra pas, mais…


LISIMON

Je vous fais excuse,

Puisque vous me l’offrez, trouvez bon que j’en use.

865 Que je m’étale aussi : car je suis sans façon,

Mon cher, et cela doit vous servir de leçon.

Et je veux qu’entre nous toute cérémonie,

Dès ce même moment, pour jamais soit bannie.

Oh çà, mon cher garçon, veux-tu venir chez moi ?

870 Nous serons tous ravis de dîner avec toi.


LE COMTE

Me parlez-vous, monsieur ?


LISIMON

À qui donc, je te prie ?

À Pasquin ?


LE COMTE

Je l’ai cru.


LISIMON

Tout de bon ?

Je parie qu’un peu de vanité t’a fait croire cela ?


LE COMTE

Non, mais je suis peu fait à ces manières-là.


LISIMON

875 Oh bien ! Tu t’y feras, mon enfant. Sur les tiennes,

À mon âge, crois-tu que je forme les miennes ?


LE COMTE

Vous aurez la bonté d’y faire vos efforts.


LISIMON

Tiens, chez moi le dedans gouverne le dehors.

Je suis franc.


LE COMTE

Quant à moi, j’aime la politesse.


LISIMON

880 Moi, je ne l’aime point, car c’est une traîtresse

Qui fait dire souvent ce qu’on ne pense pas.

Je hais, je fuis ces gens qui font les délicats,

Dont la fière grandeur d’un rien se formalise,

Et qui craint qu’avec elle on ne familiarise ;

885 Et ma maxime, à moi, c’est qu’entre bons amis

Certains petits écarts doivent être permis.


LE COMTE

D’amis avec amis on fait la différence.


LISIMON

Pour moi, je n’en fais point.


LE COMTE

Les gens de ma naissance

Sont un peu délicats sur les distinctions,

890 Et je ne suis ami qu’à ces conditions.


LISIMON

Ouais ! Vous le prenez haut. Écoute, mon cher comte,

Si tu fais tant le fier, ce n’est pas là mon compte.

Ma fille te plaît fort, à ce que l’on m’a dit :

elle est riche, elle est belle, elle a beaucoup d’esprit ;

895 Tu lui plais ; j’y souscris du meilleur de mon âme,

D’autant plus que par là je contredis ma femme,

Qui voudrait m’engendrer d’un grand complimenteur,

Qui ne dit pas un mot sans dire une fadeur.

Mais aussi, si tu veux que je sois ton beau-père,

900 Il faut baisser d’un cran et changer de manière,

Ou sinon, marché nul.


LE COMTE

A Pasquin, se levant brusquement.

Je vais le prendre au mot.


PASQUIN

Vous en mordrez vos doigts, ou je ne suis qu’un sot.

Pour un faux point d’honneur perdre votre fortune ?


LE COMTE

Mais si…


LISIMON

Toute contrainte, en un mot, m’importune.

905 L’heure du dîner presse, allons, veux-tu venir ?

Nous aurons le loisir de nous entretenir

Sur nos arrangements ; mais commençons par boire.

Grand soif, bon appétit, et surtout point de gloire.

C’est ma devise. On est à son aise chez moi,

910 Et vivre comme on veut, c’est notre unique loi.

Viens, et, sans te gourmer avec moi de la sorte, [ 3 ]

Laisse en entrant chez nous ta grandeur à la porte.



Scène XV


PASQUIN

Seul.

Voilà mon glorieux bien tombé ! Sa hauteur

Avait, ma foi, besoin d’un pareil précepteur,

915 Et, si cet homme-là ne le rend pas traitable,

Il faut que son orgueil soit un mal incurable.


ACTE III


Scène I

LE COMPTE, PASQUIN.



LE COMTE

Oui, quoiqu’à mes valets je parle rarement,

Je veux bien en secret m’abaisser un moment,

Et descendre avec toi jusqu’à la confiance.

920 De ton attachement j’ai fait l’expérience ;

Je te vois attentif à tous mes intérêts,

Et tu seras charmé d’apprendre mes progrès.


PASQUIN

Je vois que vous avez empaumé le beau-père.


LE COMTE

Il m’adore à présent.


PASQUIN

J’en suis ravi.


LE COMTE

J’espère

925 Que me connaissant mieux il me respectera,

Et je te garantis qu’il se corrigera.


PASQUIN

Du moins pour le gagner vous avez fait merveilles,

Et vous avez vidé presque vos deux bouteilles

Avec tant de sang-froid et d’intrépidité

930 Que le futur beau-père en était enchanté.


LE COMTE

Il vient de me jurer que je serais son gendre ;

Sa fille était ravie, et me faisait entendre

Combien à ce discours son cour prenait de part ;

Et moi, j’ai bien voulu, par un tendre regard,

935 Partager le plaisir qu’elle laissait paraître.


PASQUIN

Quel excès de bonté ! Si son père est le maître,

L’affaire ira grand train. Par mon air de grandeur

J’ai frappé le bonhomme ; il contraint son humeur,

Et n’ose presque plus me tutoyer.


PASQUIN

Cet homme

940 Sent ce que vous valez ; mais je veux qu’on m’assomme

Si vous venez à bout de le rendre poli.


LE COMTE

D’où vient ?


PASQUIN

C’est qu’il est vieux et qu’il a pris son pli.

D’ailleurs, il compte fort que sa richesse immense

Est du moins comparable à la haute naissance.


LE COMTE

945 Il veut le faire croire, et pourtant n’en croit rien.

Je vois clair ; je suis sûr que, malgré tout son bien,

Il sent qu’il a besoin de se donner du lustre,

et d’acheter l’éclat d’une alliance illustre.

De ces hommes nouveaux c’est là l’ambition.

950 L’avarice est d’abord leur grande passion ;

Mais ils changent d’objet dès qu’elle est satisfaite,

Et courent les honneurs quand la fortune est faite.

Lisimon, nouveau noble et fils d’un père heureux

Qui, le comblant de biens, n’a pu combler ses voux,

955 Souhaite de s’enter sur la vieille noblesse ; [ 4 ]

Et sa fille, sans doute, a la même faiblesse.

Un homme tel que moi flatte leur vanité ;

Et c’est là ce qui doit redoubler ma fierté.

Je veux me prévaloir du droit de ma naissance ;

960 Et, pour les amener à l’humble déférence

Qu’ils doivent à mon sang, je vais dans le discours

Leur donner à penser que mon père est toujours

Dans cet état brillant, superbe et magnifique

Qui soutint si longtemps notre noblesse antique,

965 Et leur persuader que, par rapport au bien

Qui fait tout leur orgueil, je ne leur cède en rien.


PASQUIN

Mais ne pourront-ils point découvrir le contraire ?

Car un vieux serviteur de monsieur votre père

Autrefois m’a conté les cruels accidents

970 Qui lui sont arrivés, et peut-être…


LE COMTE

Le temps

Les a fait oublier. D’ailleurs notre province,

Où mon père autrefois tenait l’état d’un prince,

Est si loin de Paris qu’à coup sûr ces gens-ci

De nos adversités n’ont rien su jusqu’ici,

975 Si ta discrétion…


PASQUIN

Croyez…


LE COMTE

Point de harangue ;

Les effets parleront.


PASQUIN

Disposez de ma langue.

Je la gouvernerai tout comme il vous plaira.


LE COMTE

Sur l’état de mes biens on t’interrogera.

Sans entrer en détail, réponds en assurance

980 Que ma fortune au moins égale ma naissance :

À Lisette surtout persuade-le bien.

Pour établir ce fait c’est le plus sûr moyen :

Car elle a du crédit sur toute la famille.


PASQUIN

Ma foi, vous devriez ménager cette fille.

985 Elle vous veut du bien, à ce qu’elle m’a dit.


LE COMTE

.

D’une suivante, moi, ménager le crédit !

J’aurais trop à rougir d’une telle bassesse.

Près d’elle, j’y consens, fais agir ton adresse,

Sans dire que ce soit de concert avec moi ;

990 J’approuve ce commerce, il convient d’elle à toi.

On vient, sors, et surtout fais bien ton personnage.


PASQUIN

Oh ! Quand il faut mentir nous avons du courage



Scène II

ISABELLE, LE COMTE, LISETTE.



ISABELLE

Je vous trouve à propos, et mon père veut bien

Que nous ayons tous deux un moment d’entretien.

995 Il me destine à vous ; l’affaire est sérieuse.


LE COMTE

Et j’ose me flatter qu’elle n’est pas douteuse ;

Que par vous mon bonheur me sera confirmé ;

J’aspire à votre main ; mais je veux être aimé.

à ce bonheur parfait oserais-je prétendre ?

1000 C’est un charmant aveu que je brûle d’entendre.


LISETTE

Je sais ce qu’elle pense, et je crois qu’en effet

Vous avez lieu, monsieur, d’en être satisfait.


LE COMTE

A Isabelle, après avoir regardé dédaigneusement Lisette.

Eh ! Faites-moi l’honneur de répondre vous-même.


LISETTE

Une fille, monsieur, ne dit point : « je vous aime » ;

1005 Mais garder le silence en cette occasion,

C’est assez bien répondre à votre question.


LE COMTE

A Isabelle.

Ne parlez-vous jamais que par une interprète ?


ISABELLE

Comme elle est mon amie, et qu’elle est très discrète…


LE COMTE

Votre amie ?


ISABELLE

Oui, monsieur.


LE COMTE

Cette fille est à vous,

1010 Ce me semble ?


ISABELLE

Il est vrai ; mais ne m’est-il pas doux

D’avoir en sa personne une compagne aimable,

Dont la société rend ma vie agréable ?


LE COMTE

Quoi ! Lisette avec vous est en société ?

Je ne vous croyais pas cet excès de bonté.


ISABELLE

1015 Et pourquoi non, monsieur ?


LE COMTE

Chacun a sa manière

De penser, mais pour moi…


LISETTE

A part.

Le comte de Tufière

Est un franc glorieux ; on me l’avait bien dit.


ISABELLE

Je lui trouve un bon cour joint avec de l’esprit,

De la sincérité, de l’amitié, du zèle,

1020 Et je ne puis avoir trop de retour pour elle :

Car enfin…


LE COMTE

Votre père a-t-il fixé le jour

Où je dois recevoir le prix de mon amour ?


ISABELLE

Vous allez un peu vite, et nous devons peut-être

Avant le mariage un peu mieux nous connaître ;

1025 Examiner à fond quels sont nos sentiments,

Et ne pas nous fier aux premiers mouvements.

C’est peu qu’à nous unir le penchant nous anime,

Il faut que ce penchant soit fondé sur l’estime,

Et…


LE COMTE

J’attendais de vous, à parler franchement,

1030 Moins de précaution et plus d’empressement.

Je croyais mériter que d’une ardeur sincère

Votre cour appuyât l’aveu de votre père,

Et que, sur votre hymen me voyant vous presser,

Vous me fissiez l’honneur de ne pas balancer.


ISABELLE

1035 Moi, j’ai cru mériter que, du moins pour ma gloire,

Vous me fissiez l’honneur de ne pas tant vous croire ;

Que, de votre personne osant moins présumer,

Vous parussiez moins sûr que l’on dût vous aimer ;

Et ce doute obligeant, qui ne pourrait vous nuire,

1040 Calmerait un soupçon que je voudrais détruire.


LE COMTE

Quel soupçon, s’il vous plaît ?


ISABELLE

Le soupçon d’un défaut

Dont l’effet contre vous n’agirait que trop tôt.



Scène III

ISABELLE, LE COMTE, VALERE, LISTTE.



VALERE

Dois-je croire, ma sour, ce qu’on vient de m’apprendre ?


ISABELLE

Quoi ?


VALERE

Que vous épousez monsieur.


LE COMTE

J’ose m’attendre,

1045 Monsieur, que son dessein aura votre agrément.


VALERE

Je crois…


LE COMTE

Et vous pouvez m’en faire compliment.

Il veut sortir.

J’en serai très flatté. Je rejoins votre père,

pour lui donner parole et conclure l’affaire.


VALERE

Vous pourrez y trouver quelque difficulté.


LE COMTE

1050 Moi, monsieur ?


VALERE

J’en ai peur.


LE COMTE

Aurez-vous la bonté

De me faire savoir qui peut la faire naître ?

Qui me traversera ?


VALERE

Mais… Ma mère, peut-être.


LE COMTE

Votre mère !


VALERE

Oui, monsieur.


Le comte

Riant.

Cela serait plaisant.


ISABELLE

Bas à Lisette.

Il prend avec mon frère un ton bien suffisant.


LE COMTE

1055 Elle ne sait donc pas que j’adore Isabelle,

Et qu’un ami commun m’a proposé pour elle ?


VALERE

Pardonnez-moi, monsieur.


LE COMTE

Vous m’étonnez.


VALERE

Pourquoi ?


LE COMTE

C’est que j’avais compté qu’elle serait pour moi.

J’avais imaginé que mon rang, ma naissance,

1060 Méritaient des égards et de la déférence ;

Que bien d’autres raisons que je pourrais citer,

Si j’étais assez vain pour oser me vanter,

Feraient pencher pour moi madame votre mère.

Mais je me suis trompé, je le vois bien.

1065 Qu’y faire ? Peut-être en ma faveur suis-je trop prévenu.

Oui, j’ai quelque défaut qui ne m’est pas connu,

Et, loin que le mépris et m’offense et m’irrite,

Je ne m’en prends jamais qu’à mon peu de mérite.


VALERE

Qui, nous, vous mépriser ? En recherchant ma sœur,

1070 Certainement, monsieur, vous nous faites honneur.


LE COMTE

Avec un sourire dédaigneux.

Ah ! Mon dieu, point du tout.


VALERE

Mais, à parler sans feinte,

Depuis assez longtemps ma mère est pour Philinte ;

Elle a même avec lui quelques engagements,

Et l’amitié, l’estime, en sont les fondements.


LE COMTE

D’un ton railleur.

1075 Oh ! Je le crois. Philinte est un homme admirable.


VALERE

Non, mais, à dire vrai, c’est un homme estimable ;

Quoiqu’il ne soit plus jeune, il peut se faire aimer ;

Et, riche sans orgueil…


LE COMTE

Vous allez m’alarmer

Par le portrait brillant que vous en voulez faire.

1080 Je commence à sentir que je suis téméraire

D’entrer en concurrence avec un tel rival,

Quoiqu’il soit, m’a-t-on dit, un franc original.

Oui, oui, j’ouvre les yeux. Ma figure, mon âge,

Tout ce qu’on vante en moi n’est qu’un faible avantage,

1085 Sitôt qu’avec Philinte on veut me comparer,

Et c’est lui faire tort que de délibérer.


LISETTE

A Isabelle.

Quoi ! N’admirez-vous pas cette humble repartie ?


ISABELLE

Je n’en suis point la dupe, et cette modestie

N’est, selon mon avis, qu’un orgueil déguisé.


LE COMTE

A Isabelle.

1090 Madame, en vain pour vous je m’étais proposé.

Mon ardeur est trop vive et trop peu circonspecte ;

On m’oppose un rival qu’il faut que je respecte.


ISABELLE

En souriant.

Philinte du respect veut bien vous dispenser.


LE COMTE

Faisant la révérence.

Il me fait trop d’honneur.


VALERE

Mais, sans vous offenser,

1095 Il a cent qualités respectables. Du reste,

Plus on veut l’en convaincre, et plus il est modeste.

Il se tait sur son rang, sur sa condition.


LE COMTE

Et fait très sagement : car, sans prévention,

Il aurait un peu tort de vanter sa naissance.


VALERE

1100 Il est bien gentilhomme.


LE COMTE

On a la complaisance

De le croire.


VALERE

Et de plus il le prouve.


LE COMTE

Ma foi,

c’est tout ce qu’il peut faire. À des gens tels que moi,

Ce n’est pas là-dessus que l’on en fait accroire,

Et j’ose me vanter, sans me donner de gloire,

1105 Car je suis ennemi de la présomption,

Que, si Philinte était d’une condition

Et de quelque famille un peu considérable,

Nous n’aurions pas sur lui de dispute semblable,

Et que bien sûrement il me serait connu.

1110 Mais son nom jusqu’ici ne m’est pas parvenu ;

Preuve que sa noblesse est de nouvelle date.


VALERE

C’est ce qu’on ne dit pas dans le monde.


LE COMTE

On le flatte.

Par exemple, monsieur, vous connaissiez mon nom

Avant de m’avoir vu.


VALERE

Je vous jure que non.


LE COMTE

1115 Tant pis pour vous, Monsieur : car le nom de Tufière

Nous ne le prenons pas d’une gentilhommière,

Mais d’un château fameux. L’histoire en cent endroits

Parle de mes aïeux et vante leurs exploits.

Daignez la parcourir, vous verrez qui nous sommes,

1120 Et qu’entre mes vassaux j’ai trois cents gentilshommes

Plus nobles que Philinte.


VALERE

Ah ! Monsieur, je le crois.


LE COMTE

Les gens de qualité le savent mieux que moi.

Pour moi, je n’en dis rien, il faut être modeste.


VALERE

C’est très bien fait à vous. L’orgueil…


LE COMTE

Je le déteste.

1125 Les grands perdent toujours à se glorifier,

Et rien ne leur sied mieux que de s’humilier.

Vous sortez ?


VALERE

Oui, monsieur, je quitte la partie,

Et je sors enchanté de votre modestie.


LE COMTE

Lui touchant dans la main.

Sommes-nous bons amis ?


VALERE

Ce m’est bien de l’honneur,

1130 Et je…


LE COMTE

Parbleu, je suis votre humble serviteur.

Si vous voyez Philinte, engagez-le, de grâce,

À ne pas m’obliger à lui céder la place.

Il fera beaucoup mieux, s’il renonce à l’espoir

D’épouser votre sour et cesse de la voir.

1135 Dites-lui que je crois qu’il aura la prudence

De ne me pas porter à quelque violence :

Car, je vous le déclare en termes très exprès,

S’il l’emportait sur moi, nous nous verrions de près.


VALERE

à cet égard, Monsieur, je ne puis rien vous dire,

1140 Mais j’entends ce discours, et je vais l’en instruire.



Scène IV

ISABELLE, LE COMTE, LISETTE.



ISABELLE

Vous traitez vos rivaux avec bien du mépris !


LE COMTE

Personne, selon moi, n’en doit être surpris.

Je n’ai pas de fierté ; mais, à parler sans feinte,

Je suis choqué de voir qu’on m’oppose Philinte.

1145 Un rival comme lui n’est pas fait, que je crois,

Pour traverser les voux d’un homme tel que moi.


ISABELLE

D’un homme tel que moi ! Ce terme-là m’étonne ;

Il me paraît bien fort.


LE COMTE

C’est selon la personne.

Je conviens avec vous qu’il sied à peu de gens.

1150 Mais je crois que l’on peut me le passer.


ISABELLE

J’entends. Le ciel vous a fait naître avec tant d’avantage

Que tout le genre humain vous doit un humble hommage.


LE COMTE

Comment donc ! D’un rival prenez-vous le parti ?


ISABELLE

Non pas ; mais, à présent que mon frère est sorti,

1155 Souffrez que je vous parle avec moins de contrainte

Et blâme vos hauteurs à l’égard de Philinte.


LE COMTE

J’en attendais de vous un plus juste retour,

Et ma vivacité vous prouve mon amour.


ISABELLE

Dites votre amour-propre. Oui, tout me le fait croire,

1160 Vous avez moins d’amour que vous n’avez de gloire.


LE COMTE

L’un et l’autre m’anime, et la gloire que j’ai

Soutient les intérêts de l’amour outragé.

Elle n’a pu souffrir l’indigne préférence

Dont j’étais menacé, même en votre présence :

1165 Vous dites qu’elle est fière et parle avec hauteur.

Mais qu’est-ce que ma gloire, après tout ? C’est l’honneur.

Cet honneur, il est vrai, veut le respect, l’estime ;

Mais il est généreux, sincère, magnanime ;

Et, pour dire en deux mots quelque chose de plus,

1170 Il est et fut toujours la source des vertus.


ISABELLE

Des effets de l’honneur je suis persuadée ;

Mais a-t-il de soi-même une si haute idée

Qu’il la laisse éclater en propos fastueux ?

Le véritable honneur est moins présomptueux ;

1175 Il ne se vante point, il attend qu’on le vante ;

Et c’est la vanité, qui, lasse de l’attente,

Et qui, fière des droits qu’elle sait s’arroger,

Croit obtenir l’estime en osant l’exiger.

Mais, loin d’y réussir, elle offense, elle irrite,

1180 Et ternit tout l’éclat du plus parfait mérite.


LE COMTE

De grâce, à quel propos cette distinction ?


ISABELLE

Je vous laisse le soin de l’application ;

Et, de la modestie embrassant la défense,

Je soutiens que par elle on voit la différence

1185 Du mérite apparent au mérite parfait.

L’un veut toujours briller, l’autre brille en effet

Sans jamais y prétendre, et sans même le croire.

L’un est superbe et vain, l’autre n’a point de gloire.

Le faux aime le bruit, le vrai craint d’éclater ;

1190 L’un aspire aux égards, l’autre à les mériter.

Je dirai plus. Les gens nés d’un sang respectable

Doivent se distinguer par un esprit affable,

Liant, doux, prévenant ; au lieu que la fierté

Est l’ordinaire effet d’un éclat emprunté.

1195 La hauteur est partout odieuse, importune.

Avec la politesse, un homme de fortune

Est mille fois plus grand qu’un grand toujours gourmé,

D’un limon précieux se présumant formé,

Traitant avec dédain, et même avec rudesse,

1200 Tout ce qui lui paraît d’une moins noble espèce ;

Croyant que l’on est tout quand on est de son sang,

Et croyant qu’on n’est rien au-dessous de son rang.


LE COMTE

Ce discours est fort beau ; mais que voulez-vous dire ?


ISABELLE

Lisette, mieux que moi, saura vous en instruire.

1205 Je lui laisse le soin de vous interpréter

Un discours qui paraît déjà vous irriter.


LE COMTE

Non, de grâce, avec vous souffrez que je m’explique.

Cette fille, après tout, est votre domestique ;

Ne me commettez pas.


ISABELLE

Quand vous la connaîtrez,

1210 Des gens de son état vous la distinguerez,

Et vous me ferez voir une preuve fidèle

De vos égards pour moi dans vos égards pour elle.

Elle connaît à fond mon esprit, mon humeur ;

Écoutez, profitez, et méritez mon cour.

1215 Adieu.



Scène V

LE COMTE, LISETTE.



LE COMTE

Vous restez donc ?


LISETTE

Excusez mon audace,

Et souffrez une fois que je me satisfasse.

Il faut que je vous parle ; on me l’ordonne, et moi

J’en meurs d’envie aussi ; mais je ne sais pourquoi.


LE COMTE

Votre ton familier m’importune et me blesse.


LISETTE

1220 Vous n’êtes occupé que de votre noblesse ;

Mais, en interprétant ce que l’on vous a dit,

Quand on fait trop le grand, on paraît bien petit.


LE COMTE

Quoi ! Vous osez ?…


LISETTE

Oui, j’ose ; et votre erreur extrême

Me force à vous prouver à quel point je vous aime.

1225 Vous vous perdez, monsieur.


LE COMTE

Comment donc, je me perds ?


LISETTE

Votre orgueil a percé. Vos hauteurs, vos grands airs,

Vous décèlent d’abord, malgré la politesse

Dont vous les décorez. La gloire est bien traîtresse.

Le discours d’Isabelle était votre portrait,

1230 Et son discernement vous a peint trait pour trait.

Dût la gloire en souffrir, je ne saurais me taire.

Je ne vous dirai pas : « Changez de caractère »,

Car on n’en change point, je ne le sais que trop.

Chassez le naturel, il revient au galop ;

1235 Mais du moins je vous dis : " Songez à vous contraindre,

Et devant Isabelle efforcez-vous de feindre ;

Paraissez quelque temps de l’humeur dont elle est,

Et faites que l’orgueil se prête à l’intérêt. "

" Voilà mon sentiment. Profitez-en ou non,

1240 Mon cour seul m’a dicté cette utile leçon.

Votre gloire irritée en paraît mécontente,

Je lui baise les mains, et je suis sa servante.



Scène VI


LE COMTE

Seul.

Il n’est donc plus permis de sentir ce qu’on vaut ?

Savoir tenir son rang passe ici pour défaut ?

1245 Et ces petits bourgeois traiteront d’arrogance

Les sentiments qu’inspire une haute naissance ?

Si je m’en croyais… Non, je veux prendre sur moi,

L’amour et l’intérêt m’en imposent la loi.

Oui, devant Isabelle il faudra me contraindre.

1250 Mais l’indigne rival qu’on veut me faire craindre

Va dès ce même instant me voir tel que je suis,

S’il m’ose disputer l’objet que je poursuis.

Je veux connaître un peu ce petit personnage,

Et lui parler d’un ton à le rendre plus sage.



Scène VII

LE COMTE, PHILINTE.



PHILINTE

.

Faisant plusieurs révérences.

1255 Je ne viens vous troubler dans vos réflexions

Que pour vous assurer de mes soumissions,

Monsieur. Depuis longtemps je vous dois cet hommage,

Et je ne le saurais différer davantage.


LE COMTE

Très obligé, Monsieur. D’où nous connaissons-nous ?


PHILINTE

1260 Si je n’ai pas l’honneur d’être connu de vous,

J’aurai bientôt celui de me faire connaître.

Mon nom n’impose pas, mais…


LE COMTE

Cela peut bien être.


PHILINTE

Tel qu’il est, puisqu’il faut qu’il vous soit décliné…

En faisant une profonde révérence.

Je m’appelle Philinte.


LE COMTE

Oh ! J’ai donc deviné.

1265 Je vous ai reconnu d’abord aux révérences.


PHILINTE

D’un air très humble.

Je ne puis vous marquer par trop de déférences

Combien je vous honore.


LE COMTE

Et vous avez raison.

Mais de quoi s’agit-il ? Parlez-moi sans façon.


PHILINTE

Valère est mon ami, vous le savez, je pense.


LE COMTE

1270 Que m’importe cela ?


PHILINTE

Tantôt, en sa présence,

Si j’en crois son rapport, et j’en suis peu surpris,

Vous m’avez honoré… d’un assez grand mépris.


LE COMTE

Il vous exaltait fort, moi, j’ai dit ma pensée.

Votre délicatesse en est-elle blessée ?


PHILINTE

Faisant la révérence.

1275 Ah ! Monsieur ! Point du tout ; je me connais ; je crois

Qu’on peut avec raison dire du mal de moi.

Mais on ajoute encore, à l’égard d’Isabelle,

Que vous me défendez de revenir chez elle.


LE COMTE

Voilà précisément ce que j’ai prétendu

1280 Qu’on vous dît.


PHILINTE

Je croyais avoir mal entendu.


LE COMTE

Pourquoi ?


PHILINTE

Vous exigez un cruel sacrifice,

Et je doute bien fort que je vous obéisse.


LE COMTE

D’un air railleur.

Vous en doutez, Monsieur ?


PHILINTE

Jamais, jusqu’à ce jour,

Je ne me suis senti si plein de mon amour.


LE COMTE

1285 Je vous en guérirai.


PHILINTE

Monsieur, j’en désespère,

Et j’en viens d’assurer Isabelle et sa mère.


LE COMTE

Mettant son chapeau.

Et vous venez me faire un pareil compliment ?


PHILINTE

Avec confusion, mais très distinctement.

La nature, envers moi moins mère que marâtre,

1290 M’a formé très rétif et très opiniâtre,

Surtout lorsque quelqu’un veut m’imposer la loi.


LE COMTE

L’opiniâtreté ne tient point contre moi,

Je vous en avertis.


PHILINTE

La mienne est bien mutine.

Plus on lui fait la guerre, et plus elle s’obstine ;

1295 Et jamais la hauteur ne pourra la dompter.


LE COMTE

Vous êtes bien hardi de venir m’insulter !

Un petit gentilhomme ose avoir cette audace ?


PHILINTE

Moi, monsieur ? Je vous viens demander une grâce.


LE COMTE

Et c’est ?


PHILINTE

De m’accorder le plaisir et l’honneur…

1300 de me couper la gorge avec vous.


LE COMTE

La faveur

Est bien grande, en effet. Vous êtes téméraire.

Vous vous méconnaissez. Mais il faut vous complaire.

L’honneur que vous avez d’être un de mes rivaux

Va vous faire monter au rang de mes égaux.


PHILINTE

D’un air railleur, mettant ses gants.

1305 Je suis reconnaissant de cette grâce insigne,

Et je vais vous prouver que mon cour en est digne.


LE COMTE

Trêve de compliment. Moi, je vais vous prouver

Que l’on court un grand risque en osant me braver.

Ils mettent l’épée à la main.



Scène VIII

LE COMTE, PHILINTE, LISIMON.



LISIMON

Accourant.

Chez moi, morbleu, chez moi faire un pareil vacarme ?

1310 Par la mort, le premier…


PHILINTE

Le respect me désarme.


LISIMON

Ah ! Vous êtes mutin, monsieur le doucereux ?


PHILINTE

Quelquefois.


LE COMTE

Par bonheur il n’est pas dangereux.


PHILINTE

C’est ce qu’il faudra voir. Du moins je vous assure

Que de cette maison si quelqu’un peut m’exclure,

1315 Ce ne sera pas vous.


LISIMON

Non, mais ce sera moi.


PHILINTE

Je prends la liberté de vous dire…


LISIMON

Je crois

Qu’un père de famille en ce cas est le maître.


PHILINTE

J’en conviens.


LISIMON

Et je prends la liberté de l’être,

En dépit de ma femme et de ses adhérents:

1320 Si tu ne le sais pas, c’est moi qui te l’apprends.

Le comte aime ma fille, il a droit d’y prétendre ;

J’ai pris la liberté de le choisir pour gendre.

Ma fille en est d’accord, et prend la liberté

De se soumettre en tout à mon autorité.

1325 Ainsi, sans te flatter contre toute apparence,

En prenant ton congé tire ta révérence.


PHILINTE

J’aurai l’honneur, Monsieur, de répondre à cela

Que madame n’est pas de ce sentiment-là.


LISIMON

Madame n’en est pas ? J’ai donné ma parole.

1330 Si pour me chicaner madame est assez folle,

Madame sur-le-champ, par le pouvoir que j’ai,

En même temps que toi, recevra son congé.


PHILINTE

J’adore votre fille ; et l’aveu de sa mère

Me permet d’aspirer au bonheur de lui plaire.

1335 Dès qu’elles m’excluront, je leur obéirai.

Jusque-là j’ai mes droits, et je les soutiendrai.

Il sort.



Scène IX

LE COMTE, LISIMON.



LISIMON

Quelle obstination !


LE COMTE

Ceci vient de Valère,

Et je m’en vengerais si vous n’étiez son père.


LISIMON

Je veux le faire, moi, mourir sous le bâton,

1340 Ou le gueux dès ce soir quittera ma maison.

Il m’a joué d’un tour… Eh ! Là là, patience !


LE COMTE

C’est un petit monsieur rempli de suffisance.


LISIMON

Le portrait de sa mère, un sot, un freluquet [ 5 ]

Qui fait le bel esprit et n’a que du caquet. [ 6 ]

1345 Oh ! La méchante femme ! Avec son air affable,

Composé, doucereux ; c’est un tyran, un diable

De sang-froid. Tout à l’heure, en termes éloquents,

Et tous bien de niveau, mais malins et piquants,

Devant ma fille même, elle m’a fait entendre

1350 Qu’elle me quittera si je vous prends pour gendre ;

Et moi, j’ai répondu que j’étais résigné

À souffrir ce malheur dès qu’elle aurait signé;

Qu’immédiatement après sa signature

Elle pourrait aller à sa bonne aventure.

1355 Sur cela, force pleurs, évanouissement.

Isabelle et Lisette avec gémissement

L’ont vite secourue, et, par cérémonie,

Toutes trois à présent pleurent de compagnie:

Car qu’une femme pleure, une autre pleurera,

1360 Et toutes pleureront tant qu’il en surviendra.


LE COMTE

Ainsi notre projet souffre de grands obstacles ?


LISIMON

Pour en venir à bout je ferai des miracles.

Ce que j’apprends de toi me réchauffe le cour.

Je ne te croyais pas un si puissant seigneur.

1365 Comment, diable ! Ton père, à ce que l’on m’assure,

Fait dans sa baronnie une noble figure.


LE COMTE

Lui frappant sur l’épaule.

Allez, mon cher, allez, quand vous me connaîtrez,

De vos tons familiers vous vous corrigerez ;

Vous ne tutoierez plus un gendre de ma sorte.


LISIMON

1370 Ma foi, sans y penser l’habitude m’emporte,

Au cérémonial enfin je me soumets.


LE COMTE

Me le promettez-vous ?


LISIMON

Oui, je te le promets.

Va, tu seras content.


LE COMTE

Fort bien. Belle manière

De se corriger !


LISIMON

Oh ! Trêve à votre humeur fière,

1375 Et consultons tous deux comment je m’y prendrai

Pour finir.


LE COMTE

Le conseil que je vous donnerai,

C’est de ne plus souffrir qu’ici l’on se hasarde

À dire son avis sur ce qui me regarde.

Pour trancher en un mot toute difficulté,

1380 Sachez vous prévaloir de votre autorité.


LISIMON

Si vous vouliez m’aider…


LE COMTE

Non, monsieur, je vous jure.

Quand vous serez d’accord, je suis prêt à conclure.



Scène X


LISIMON

Seul.

Il faut que je sois bien possédé du démon

Pour souffrir les hauteurs d’un pareil rodomont, [ 7 ]

1385 Et que l’ambition m’ait bien tourné la tête,

Puisque dans mon dépit son empire m’arrête.

Je vais rompre. Attendons. Si je prends ce parti,

De mon autorité me voilà départi ;

Je ferai triompher et mon fils et ma femme,

1390 Et monsieur, désormais, dépendra de madame.

Bel honneur que je fais à messieurs les maris !

Non, il n’en sera rien. Le dépit m’a surpris ;

Mais l’honneur me réveille ; il m’excite à combattre,

Et je m’en vais pour lui faire le diable à quatre.


ACTE IV


Scène I

LISTTE, PASQUIN.


Ils entrent par deux différents côtés du théâtre ; Pasquin le premier, et marchant fort vite.


LISETTE

1395 Quoi ! Sans me regarder doubler ainsi le pas ?


PASQUIN

Ah ! Ma reine, pardon, je ne vous voyais pas.

Auriez-vous par hasard quelque chose à me dire ?


LISETTE

Oui, sur de certains faits voudriez-vous m’instruire ?


PASQUIN

Le puis-je ?


LISETTE

Assurément.


PASQUIN

Vous avez donc grand tort

1400 d’en douter.


LISETTE

Mais sur vous il faut faire un effort.


PASQUIN

Vous n’avez qu’à parler. Je suis homme à tout faire

Pour vous marquer mon zèle et tâcher de vous plaire.

Quel est ce grand effort que votre autorité

M’impose ?


LISETTE

De me dire ici la vérité.


PASQUIN

1405 Rien ne me coûte moins.


LISETTE

Pour entrer en matière,

Avez-vous jamais vu le château de Tufière ?


PASQUIN

Si je l’ai vu ? Cent fois.

A part.

C’est mentir hardiment.


LISETTE

Est-ce un si bel endroit qu’on nous l’a dit ?


PASQUIN

Comment !

C’est le plus beau château qui soit sur la Garonne.

1410 Vous le voyez de loin qui forme un pentagone…


LISETTE

Pentagone ! Bon dieu ! Quel grand mot est-ce là ?


PASQUIN

C’est un terme de l’art.


LISETTE

Je veux croire cela.

Mais expliquez-moi bien ce que ce mot veut dire.


PASQUIN

Cela m’est très facile, et je vais vous décrire

1415 Ce superbe château, pour que vous en jugiez,

Et même beaucoup mieux que si vous le voyiez.

D’abord, ce sont sept tours entre seize courtines…

Avec deux tenaillons placés sur trois collines…

Qui forment un vallon, dont le sommet s’étend

1420 Jusque sur… un donjon… entouré d’un étang…

Et ce donjon, placé justement… sous la zone,…

Par trois angles saillants forme le pentagone.


LISETTE

Voilà, je vous l’avoue, un merveilleux château.


PASQUIN

Je crois, sans vanité, que vous le trouvez beau.


LISETTE

1425 Et c’est donc en ce lieu que le père du comte

Tient sa cour ?


PASQUIN

Oui, ma reine; et faites votre compte

Que dans tout le royaume il n’est point de seigneur

Qui soutienne son rang avec plus de splendeur.

Meutes, chevaux, piqueurs, superbes équipages,

1430 Table ouverte en tout temps, deux écuyers, six pages,

Domestiques sans nombre et bien entretenus,

Tout cela ne saurait manger ses revenus.


LISETTE

Mais c’est donc un seigneur d’une richesse immense ?


PASQUIN

Vous en pouvez juger par sa magnificence.


LISETTE

1435 Je trouve en vos récits quelque petit défaut.

Vous mentez à présent, ou vous mentiez tantôt.


PASQUIN

Comment donc ?


LISETTE

Un menteur qui n’a pas de mémoire

Se décèle d’abord. Si je veux vous en croire,

Le comte est grand seigneur:dans un autre entretien,

1440 Cous m’avez assuré qu’il n’avait pas de bien.


PASQUIN

Tout franc, votre argument me paraît sans réplique.

Naturellement, moi, je suis très véridique.

Mais j’obéis. Au fond les faits sont très constants,

Et nous n’avons menti qu’en allongeant le temps.


LISETTE

1445 Rendez-moi, s’il vous plaît, cette énigme plus claire.


PASQUIN

Quinze ans auparavant, ce que j’ai dit du père

Se trouvera très vrai. Depuis, tout a changé.

Dans un piteux état le bonhomme est plongé,

Et le pauvre seigneur traîne une vie obscure.

1450 Mais mon maître, voulant qu’il fasse encor figure,

Par un récit pompeux, fruit de sa vanité,

Vient de le rétablir de son autorité.

Qu’entre nous, s’il vous plaît, la chose soit secrète.


LISETTE

Allez, ne craignez rien. Si j’étais indiscrète,

1455 Je ferais tort au comte. Et si je fais des voux,

C’est pour pouvoir l’aider à devenir heureux.

Valère à mes efforts sans relâche s’oppose ;

Mais à les seconder je veux qu’il se dispose.

Il vient fort à propos.


PASQUIN

Fort à propos aussi

1460 Je vais me retirer, puisqu’il vous cherche ici.



Scène II

VALERE, LISETTE.



LISETTE

D’un air dédaigneux.

Ah ! Vous voilà, Monsieur ? Vraiment j’en suis ravie.


VALERE

Quoi ! Vous voulez gronder ?


LISETTE

J’en aurais bien envie.


VALERE

Et sur quoi, s’il vous plaît ?


LISETTE

Mais sur vos beaux exploits.

Mes moindres volontés, dites-vous, sont vos lois ?


VALERE

1465 Il est vrai.


LISETTE

Cependant devant monsieur le comte

Vous m’avez témoigné n’en faire pas grand compte,

Et, contre mon avis, votre zèle emporté

A su porter Philinte à toute extrémité.


VALERE

J’ai dit à mon ami qu’on avait eu l’audace

1470 De risquer contre lui jusques à la menace.

Je n’ai rien dit de plus. C’est un homme de cour,

Qui n’a dû sur le reste écouter que l’honneur.


LISETTE

Que l’honneur ! Ce discours me fatigue et m’irrite.


VALERE

Mais par quelle raison ? Philinte a du mérite.


LISETTE

1475 Si vous n’employez pas vos soins avec ardeur

Pour faire que le comte épouse votre sour,

Et pour bannir d’ici cet ennuyeux Philinte,

Je vous déclare, moi, sans mystère et sans feinte,

Que, demoiselle ou non, comme le ciel voudra,

1480 Lisette, de ses jours, ne vous épousera.

J’ai conclu. C’est à vous maintenant de conclure.


VALERE

Voyant Lycandre.

Par quel motif ?… Eh quoi ! Cette vieille figure

Viendra-t-elle toujours troubler nos entretiens ?


LISETTE

Il faut que je lui parle.


VALERE

Adieu donc.



Scène III

LYCANDRE LISTTE.



LYCANDRE

Je reviens,

1485 et je vous trouve encore en même compagnie ?


LISETTE

Oui; mais nous querellions. Valère a la manie

De vouloir empêcher que ce jeune seigneur

Qui demeure céans ne prétende à sa sœur.


LYCANDRE

Et vous, vous soutenez le comte de Tuffière ?


LISETTE

1490 Oui, monsieur, contre tous et de toute manière.

Il est vrai que le comte est si présomptueux

Qu’on ne peut se prêter à ses airs fastueux :

Il ne respecte rien, ne ménage personne ;

Et plus je le connais, plus sa gloire m’étonne.


LYCANDRE

1495 Ah ! Que vous m’affligez !


LISETTE

Et pourquoi, s’il vous plaît ?


LYCANDRE

Mais vous-même, pourquoi prenez-vous intérêt

À ce qui le concerne ? Est-il donc bien possible

Qu’à votre empressement il se montre sensible

Jusques à vous marquer des égards, des bontés ?


LISETTE

1500 Il n’a payé mes soins que par des duretés.

Je ne puis y penser sans répandre des larmes.

N’importe ; à le servir je trouve mille charmes.


LYCANDRE

Qu’entends-je ? Juste ciel ! Quel bon cour d’un côté !

De l’autre, quel excès d’insensibilité !

1505 Ô détestable orgueil ! Non, il n’est point de vice

Plus funeste aux mortels, plus digne de supplice.

Voulant tout asservir à ses injustes droits,

De l’humanité même il étouffe la voix.


LISETTE

Je l’éprouve.


LYCANDRE

Pour vous, vous serez, je l’espère,

1510 La consolation d’un trop malheureux père.


LISETTE

À chaque instant, monsieur, vous me parlez de lui.

Il devait à mes yeux se montrer aujourd’hui ;

Mais il ne paraît point. Vous me trompiez, peut-être.


LYCANDRE

Un peu de patience ; il va bientôt paraître.


LISETTE

1515 Pourquoi diffère-t-il de trop heureux moments ?

Que ne vient-il s’offrir à mes embrassements ?


LYCANDRE

Malgré votre bon cour, il craint que sa présence

Ne vous afflige.


LISETTE

Moi ? Se peut-il qu’il le pense ?


LYCANDRE

Il craint que ses malheurs, trop dignes de pitié,

1520 Ne refroidissent même un peu votre amitié.


LISETTE

Ah ! Qu’il me connaît mal !


LYCANDRE

Enfin, avant qu’il vienne,

Sur sa triste aventure il veut qu’on vous prévienne.

Peut-être espérez-vous le voir dans son éclat,

Et vous le trouverez dans un cruel état.


LISETTE

1525 Il m’en sera plus cher, et, loin qu’il m’importune,

Il verra que mon cour, plein de son infortune,

Redoublera pour lui de tendresse et d’amour.

Tout baigné de mes pleurs, avant la fin du jour

Il sera possesseur du peu que je possède.

1530 Mon zèle à ses malheurs servira de remède.

Je ferai tout pour lui. Si je n’ai point d’argent,

J’ai de riches habits dont on m’a fait présent ;

Je garde un diamant que m’a laissé ma mère.

Je vais tout engager, tout vendre pour mon père ;

1535 Heureuse si je puis, et mille et mille fois,

Lui prouver que je l’aime autant que je le dois !


LYCANDRE

Arrêtez. Laissez-moi respirer, je vous prie.

Donnez quelque relâche à mon âme attendrie.

Vous aimez votre père, il n’est plus malheureux.


LISETTE

1540 Ah ! Puisqu’il est si lent à contenter mes vœux,

Apprenez-moi quel monstre a causé sa misère.


LYCANDRE

Quel monstre ?


LISETTE

Oui.


LYCANDRE

L’orgueil. L’orgueil de votre mère.

Par son faste, les biens se sont évanouis ;

Son orgueil a causé des malheurs inouïs.


LISETTE

1545 Eh ! Comment ?


LYCANDRE

Une dame assez considérable,

Lui disputant le pas dans un lieu respectable,

En reçut un affront si sanglant, si cruel,

Qu’elle en fit éclater un déplaisir mortel.

L’époux de cette dame, enflammé de colère,

1550 Pour venger cet affront attaqua votre père

Au retour d’une chasse, et prit si bien son temps

Qu’ils se trouvèrent seuls pendant quelques instanTs.

D’un trop funeste effet sa fureur fut suivie.

Il voulait se venger ; il y perdit la vie.

1555 En un mot, votre père, en défendant ses jours,

Tua son ennemi, mais sans autre secours

Que celui de son bras armé pour sa défense.

Les parents du défunt poussèrent la vengeance

Jusqu’à faire passer ce malheureux combat,

1560 Pur effet du hasard, pour un assassinat.

Des témoins subornés soutiennent l’imposture.

On les croit. Votre père, outré de cette injure,

Se défend, mais en vain. Il se cache. Aussitôt

Un arrêt le condamne. Et, pour fuir l’échafaud,

1565 Il passe en Angleterre, où quelques jours ensuite

Votre mère devient compagne de sa fuite,

Le rejoint avec vous qui sortiez du berceau ;

Et son orgueil puni la conduit au tombeau.


LISETTE

Ciel ! Que m’apprenez-vous ? Ce n’est donc pas ma mère

1570 Que j’avais au couvent, et qui m’était si chère ?


LYCANDRE

C’était votre nourrice. Elle vous ramena,

Suivit exactement l’ordre que lui donna

Votre père, deux ans après sa décadence,

De venir dans ces lieux élever votre enfance,

1575 Se disant votre mère et cachant votre nom.


LISETTE

Mais pourquoi ce secret ? Et par quelle raison

Me laisser ignorer de quel sang j’étais née ?


LYCANDRE

Pour vous rendre modeste autant qu’infortunée,

Et pour vous épargner des regrets, des douleurs,

1580 Jusqu’à ce que le ciel adoucît vos malheurs.

C’est ainsi que l’avait ordonné votre père,

Et sa précaution vous était nécessaire.


LISETTE

Je brûle de le voir, et je tremble pour lui.

Comment osera-t-il se montrer aujourd’hui,

1585 Après l’injuste arrêt ?…


LYCANDRE

Pendant sa longue absence,

De fidèles amis, sûrs de son innocence

Et puissants à la cour, ont eu tant de succès

Qu’ils l’ont déterminée à revoir le procès ;

Et deux des faux témoins, prêts à perdre la vie,

1590 Ont enfin avoué leur noire calomnie.

Votre père, caché depuis près de deux ans,

Attendait les effets de ces secours puissants.

On vient de lui donner d’agréables nouvelles ;

Il touche au terme heureux de ses peines mortelles.


LISETTE

1595 Qu’il ne s’expose point. Je crains quelque accident,

Quelque piège caché. N’est-il pas plus prudent

Que nous l’allions chercher ? Par notre diligence

Prévenons ses bontés et son impatience.

Sortons, monsieur ; je veux embrasser ses genoux

1600 Et mourir de plaisir dans des transports si doux.


LYCANDRE

Vous n’irez pas bien loin pour goûter cette joie.

Vous voulez la chercher, et le ciel vous l’envoie.

Oui, ma fille, voici ce père malheureux ; il vous voit,

Il vous parle, il est devant vos yeux.


LISETTE

Se jetant à ses pieds.

Quoi !

1605 C’est vous-même ? Ô ciel ! Que mon âme est ravie !

Je goûte le moment le plus doux de ma vie.


LYCANDRE

Ma fille, levez-vous. Je connais votre cour,

Et, je vous l’ai prédit, vous ferez mon bonheur.

Mais, hélas ! Que je crains de revoir votre frère !


LISETTE

1610 Mon frère ! Et quel est-il ?


LYCANDRE

Le comte de Tufière.


LISETTE

Je ne sais où j’en suis, je ne respire plus.

Daignez me soutenir.


LYCANDRE

Qu’il doit être confus

Quand il vous connaîtra !


LISETTE

Moi, sa sœur ?


LYCANDRE

Oui, ma fille.


LISETTE

Sans doute, nous sortons de la même famille ;

1615 Oui, le comte est mon frère ; et, dès que je l’ai vu,

À travers ses mépris mon cour l’a reconnu.

De mon faible pour lui je ne suis plus surprise.


LYCANDRE

Votre cour le prévient, et l’ingrat vous méprise !

Ah ! Je veux profiter de cette occasion

1620 Pour jouir devant vous de sa confusion,

Quand le temps permettra de vous faire connaître.


LISETTE

Jusque-là, devant lui ne dois-je plus paraître ?


LYCANDRE

Non. Je vais le trouver. La conversation

Sera vive à coup sûr, et sa présomption

1625 Mérite qu’avec lui prenant le ton de père,

Je fasse à ses hauteurs une leçon sévère.


LISETTE

S’il ne vous connaît pas, vous les éprouverez.


LYCANDRE

Non. Nous nous sommes vus. Il me connaît. Rentrez,

Ma fille. Quelqu’un vient ; gardez bien le silence.


LISETTE

Lui baisant la main.

1630 Mon père, attendez tout de mon obéissance.



Scène IV

LYCANDRE, PASQUIN.


S’arrêtant à considérer Lycandre.


LYCANDRE

Le Comte de Tufière est-il chez lui ?


PASQUIN

D’un ton brusque.

Pourquoi ?


LYCANDRE

Je voudrais lui parler.


PASQUIN

Le regardant du haut en bas.

Lui parler ? Qui ? Vous ?


LYCANDRE

Moi.


PASQUIN

D’un air méprisant.

Cela ne se peut pas.


LYCANDRE

La raison, je vous prie ?


PASQUIN

C’est qu’il est en affaire.


LYCANDRE

Oh ! Je vous certifie,

1635 Quelque occupé qu’il soit, que, dès qu’il apprendra

Que je veux lui parler, il y consentira.


PASQUIN

Fièrement.

Eh ! Qu’êtes-vous ?


LYCANDRE

.

Je suis,… car je perds patience,

Un homme très choqué de votre impertinence.


PASQUIN

A part.

Il a, ma foi, raison. Je retombe toujours,

A Lycandre.

1640 Et je veux m’en punir. Je vois que mon discours,

Monsieur, n’a pas le don de vous être agréable ;

Mais, si je suis si fier, je suis très excusable.


LYCANDRE

Vivement.

Et par où, s’il vous plaît ?


PASQUIN

Pour le dire en un mot,

Et sans trop me vanter, c’est que je suis un sot.


LYCANDRE

1645 Allez, on ne l’est point quand on connaît sa faute.


PASQUIN

Mon maître a très souvent la parole si haute,

Il est si suffisant, que par occasion

Je le deviens aussi, mais sans réflexion.

Heureusement pour moi, la raison, la prudence,

1650 Abrègent les accès de mon impertinence.

Vous voyez que d’abord j’ai bien baissé mon ton.

Mais daignez, s’il vous plaît, me dire votre nom.


LYCANDRE

Mon enfant, dites-lui, s’il veut bien le permettre,

Que je viens demander sa réponse à la lettre

1655 Que l’on vous a pour lui remise de ma part.

L’a-t-il lue ?


PASQUIN

Oui, monsieur. Seriez-vous par hasard

L’inconnu ?…


LYCANDRE

Je le suis.


PASQUIN

Moi, que je vous annonce !

Eh ! Vite, sauvez-vous. J’ai reçu sa réponse,

Et je la sens encore.


LYCANDRE

Souriant.

Ne craignez rien pour moi.

1660 Il sera plus honnête en me répondant.


PASQUIN

Quoi !

Vous vous exposez ?…


LYCANDRE

Oui, j’en veux courir le risque.


PASQUIN

Pour jouer avec lui, prenez mieux votre bisque.


LYCANDRE

Dépêchez-vous, de grâce.


PASQUIN

Va et revient.

En vérité, je crains…


LYCANDRE

D’un air impatient.

Ah !


PASQUIN

S’il vous en prend mal, je m’en lave les mains.



Scène V


LYCANDRE

Seul.

1665 Par les airs du valet on peut juger du maître.

Ah ! Du moins, si mon fils pouvait se reconnaître,

Se blâmer quelquefois, comme fait ce garçon,

Tôt ou tard sa fierté plierait sous sa raison.

Mais je n’ose espérer…



Scène VI

LYCANDRE, LE COMTE, PASQUIN.



LE COMTE

Entre en furieux.

Quel est le téméraire,

1670 Quel est l’audacieux qui m’ose… ? Ah ! C’est mon père !


LYCANDRE

L’accueil est très touchant ; j’en suis édifié.


PASQUIN

A part.

Comment donc ? Le voilà comme pétrifié !


LE COMTE

Ôtant son chapeau.

Un premier mouvement quelquefois nous abuse.

Excusez-moi, monsieur.


PASQUIN

A part.

Il lui demande excuse !


LE COMTE

1675 Je croyais…

A Pasquin.

Sors, Pasquin.


LYCANDRE

Pourquoi le chassez-vous ?

Laissez-le ici ; je veux…


LE COMTE

Poussant Pasquin.

Sors, ou crains mon courroux.


LYCANDRE

Retenant Pasquin.

Reste.


PASQUIN

S’enfuyant.

Il y fait trop chaud. Je fais ce qu’on m’ordonne.


LE COMTE

Si quelqu’un vient me voir, je n’y suis pour personne.



Scène VII

LYCANDRE, LE COMTE.



LYCANDRE

Que veut dire ceci ?


LE COMTE

J’ai mes raisons.


LYCANDRE

Pourquoi

1680 marquez-vous tant d’ardeur à l’éloigner de moi ?


LE COMTE

Aux regards d’un valet dois-je exposer mon père ?


LYCANDRE

Vous craignez bien plutôt d’exposer ma misère.

Voilà votre motif. Et, loin d’être charmé

De me voir près de vous, votre orgueil alarmé

1685 Rougit de ma présence. Il se sent au supplice.

De sa confusion votre cour est complice ;

Et, tout bouffi de gloire, il n’ose se prêter

Aux tendres mouvemenTs qui devraient l’agiter.

Ah ! Je ne vois que trop, en cette conjoncture,

1690 Qu’une mauvaise honte étouffe la nature.

C’est en vain qu’un billet vous avait prévenu ;

Et je me suis trompé, croyant qu’un inconnu

Vous corrigerait mieux qu’un père misérable,

Qu’à vos yeux la fortune a rendu méprisable.


LE COMTE

1695 Qui ? Moi ! Je vous méprise ? Osez-vous le penser ?

Qu’un soupçon si cruel a droit de m’offenser !

Croyez que votre fils vous respecte, vous aime.


LYCANDRE

Vous ? Prouvez-le-moi donc, et dans ce moment même.


LE COMTE

Vous pouvez disposer de tout ce que je puis.

1700 Parlez, qu’exigez-vous ?


LYCANDRE

Qu’en l’état où je suis

Vous vous fassiez honneur de bannir tout mystère,

Et de me reconnaître en qualité de père

Dans cette maison-ci. Voyons si vous l’osez.



LE COMTE

Songez-vous au péril où vous vous exposez ?


LYCANDRE

1705 Dois-je me défier d’une honnête famille ?

Allons voir Lisimon, menez-moi chez sa fille.


LE COMTE

De grâce, à vous montrer ne soyez pas si prompt.

Vous les exposeriez à vous faire un affront.

Vous ne savez donc pas jusqu’où va l’arrogance

1710 D’un bourgeois anobli, fier de son opulence ?

Si le faste et l’éclat ne soutiennent le rang,

Il traite avec dédain le plus illustre sang.

Mesurant ses égards aux dons de la fortune,

Le mérite indigent le choque, l’importune,

1715 Et ne peut l’aborder qu’en faisant mille efforts

Pour cacher ses besoins sous un brillant dehors.

Depuis votre malheur, mon nom et mon courage

Font toute ma richesse ; et ce seul avantage,

Rehaussé par l’éclat de quelques actions,

1720 M’a tenu lieu de biens et de protections.

J’ai monté par degrés, et, riche en apparence,

Je fais une figure égale à ma naissance ;

Et, sans ce faux relief, ni mon rang ni mon nom

N’auraient pu m’introduire auprès de Lisimon.


LYCANDRE

1725 On me l’a peint tout autre, et j’ai peine à vous croire ;

Tout ce discours ne tend qu’à cacher votre gloire.

Mais, pour moi qui ne suis ni superbe ni vain,

Je prétends me montrer, et j’irai mon chemin.

Il veut sortir.


LE COMTE

Le retenant.

Différez quelques jours ; la faveur n’est pas grande :

1730 Je me jette à vos pieds, et je vous la demande.


LYCANDRE

J’entends. La vanité me déclare à genoux

Qu’un père infortuné n’est pas digne de vous.

Oui, oui, j’ai tout perdu par l’orgueil de ta mère ;

Et tu n’as hérité que de son caractère.


LE COMTE

1735 Eh ! Compatissez donc à la noble fierté

Dont mon cour, il est vrai, n’a que trop hérité.

Du reste, soyez sûr que ma plus forte envie

Serait de vous servir aux dépens de ma vie ;

Mais du moins ménagez un honneur délicat ;

1740 Pour mon intérêt même évitons un éclat.


LYCANDRE

Vous me faites pitié. Je vois votre faiblesse,

Et veux, en m’y prêtant, vous prouver ma tendresse ;

Mais à condition que si votre hauteur

Éclate devant moi, dès l’instant…



Scène VIII

LYCANDRE, LE COMTE, LISIMON.



LISIMON

Au comte.

Serviteur.

1745 Je vous cherchais, mon cher ; votre froideur m’étonne :

Car il est temps d’agir. Je crois, dieu me pardonne,

Que ma femme devient raisonnable.


LE COMTE

Comment ?


LISIMON

Elle n’a plus pour vous ce grand éloignement

Qu’elle a marqué d’abord. La bonne dame est sage :

1750 Car j’allais sans cela faire un joli tapage.

Je vais vous procurer un moment d’entretien

Avec ma digne épouse ; et puis tout ira bien,

Pourvu que vous vouliez lui faire politesse.

N’y manquez pas, au moins : car c’est une princesse

1755 Aussi fière que vous, et dont les préjugés…


LE COMTE

Je suis ravi de voir que vous vous corrigez.


LISIMON

Se couvrant.

Tu le vois, mon enfant, je cherche à te complaire.


LE COMTE

Fort bien.


LISIMON

Se découvrant.

Enfin, monsieur, le succès de l’affaire

Est en votre pouvoir. Ainsi donc, croyez-moi,

1760 de ce que je vous dis faites-vous une loi.


LYCANDRE

Monsieur vous parle juste, et pour votre avantage.

Que votre unique objet soit votre mariage,

Et mettez à profit cet heureux incident.


LISIMON

Au comte.

Quel est cet homme-là ?


LE COMTE

Tirant Lisimon à part.

C’est…, c’est mon intendant.


LISIMON

1765 Il a l’air bien grêlé. Selon toute apparence,

Cet homme n’a pas fait fortune à l’intendance.


LE COMTE

A Lisimon.

C’est un homme d’honneur.


LISIMON

Il y paraît.


LYCANDRE

A part.

Je vois qu’il trompe Lisimon en lui parlant de moi.

Sa gloire est alarmée à l’aspect de son père.

1770 Sachez encor…


LISIMON

Eh bien ?


LYCANDRE

A part.

Je retiens ma colère,

Espérant que bientôt il me sera permis

De me faire connaître et de punir mon fils ;

Et mon juste dépit lui prépare une scène

Où je veux mettre enfin son orgueil à la gêne.


LE COMTE

A Lycandre.

1775 Contraignez-vous, de grâce, et ne lui dites rien

Qui lui fasse augurer qui vous êtes.


LYCANDRE

Fort bien.


LE COMTE

Retournant à Lisimon.

C’est un homme économe autant qu’il est fidèle.


LISIMON

Haut.

Oh çà, je vous ai dit une bonne nouvelle :

Ne la négligeons pas. Ma femme veut vous voir ;

1780 Pour gagner son esprit, faites votre devoir.


LE COMTE

En souriant.

Mon devoir ?


LISIMON

Oui, vraiment.


LE COMTE

L’expression est forte.


LYCANDRE

A comte.

Quoi ! Faut-il pour un mot vous cabrer de la sorte ?


LISIMON

Au comte.

Il parle de bon sens.


LYCANDRE

Il est bien question

De chicaner ici sur une expression !


LE COMTE

D’un air un peu fier, à Lycandre.

1785 Mais, monsieur…


LYCANDRE

D’un air impérieux.

Mais, monsieur, je dis ce qu’il faut dire ;

Faites ce qu’il faut faire au plus tôt.


LE COMTE

A part.

Quel martyre !

Il va se découvrir.


LISIMON

Au comte.

Ce vieillard est bien vert,

Ce me semble ?


LE COMTE

A Lisimon.

Il est vrai.

A Lycandre.

Votre discours me perd.

Devant cet homme, au moins, tâchez de vous contraindre.


LYCANDRE

Au comte.

1790 Faites ce qu’il désire, ou je cesse de feindre.


LISIMON

Ma femme vous attend : venez, d’un air soumis,

Prévenant, la prier d’être de vos amis.


LYCANDRE

Au comte.

Soumis ; vous entendez ?


LE COMTE

D’un air piqué.

Oui, j’entends à merveille.

A part.

Ciel !


LISIMON

Vous approuvez donc ce que je lui conseille ?

1795 Bonhomme, expliquez-vous.


LYCANDRE

Oui, je l’approuve fort,

Et, s’il ne s’y rend pas, il aura très grand tort.

Vous lui donnez, monsieur, une leçon très sage.

Il en avait besoin. Je le connais.


LE COMTE

A part.

J’enrage.


LISIMON

A Lycandre.

Vous êtes donc à lui depuis longtemps ?


LE COMTE

A Lisimon.

Sortons.

1800 Je regrette, monsieur, le temps que nous perdons.


LISIMON

Au comte.

Un moment.

A Lycandre.

À quoi vont les revenus du comte ?


LYCANDRE

Je ne saurais vous dire à quoi cela se monte.


LISIMON

Mais encore ?


LE COMTE

A Lycandre.

Dites-lui…


LYCANDRE

Au comte, bas.

Je ne veux point mentir.

A Lisimon.

Une affaire, monsieur, m’oblige de sortir.

1805 Mais, avant qu’il soit peu, je veux vous satisfaire.

Vous pouvez cependant conclure votre affaire ;

Et j’ose me flatter qu’avec un peu de temps

Vous aurez lieu tous deux d’en être fort contents.

Adieu.



Scène IX

LISIMON, LE COMTE.



LISIMON

Votre intendant avec vous fait le maître,

1810 Que veut dire cela ? Hem !


LE COMTE

Comme il m’a vu naître,

Avec moi bien souvent il prend ces libertés.


LISIMON

Allons trouver ma femme, et trêve de fiertés.


LE COMTE

J’irai, si vous voulez. Mais que faut-il lui dire ?


LISIMON

Plaisante question ! Quoi ! Faut-il vous instruire ?


LE COMTE

1815 Mais je suis assez neuf sur ces démarches-là.

Prier ! Solliciter ! Je n’entends point cela.

Je souhaite de faire avec vous alliance ;

Mais songez aux égards qu’exige ma naissance.

Parlez pour moi vous-même, et faites bien ma cour.

1820 Cela suffit, je crois ?


LISIMON

Est-ce là le retour

Sont vous payez mes soins ? Suivi de ma famille,

Dois-je venir ici vous présenter ma fille,

Vous priant à genoux de vouloir l’accepter ?

Si tu te l’es promis, tu n’as qu’à décompter.

1825 Ma fille vaut bien peu, si l’on ne la demande.

Je te baise les mains, et je me recommande à ta grandeur.

Adieu.



Scène X


LE COMTE

Seul.

Que ces gens inconnus sont fiers !

Voilà l’orgueil de tous nos parvenus.

C’est peu qu’à leurs grands biens notre gloire

1830 S’immole, il faut, pour les avoir, fléchir devant l’idole.

Ah ! Maudite fortune, à quoi me réduis-tu ?

Si tes coups redoublés ne m’ont point abattu,

Veux-tu m’humilier par l’appât des richesses,

Et n’a-t-on tes faveurs qu’à force de bassesses ?


ACTE V



Scène I

ISABELLE, LISTTE.



LISETTE

1835 Oh çà, mademoiselle, expliquons-nous un peu,

Nous pouvons librement nous parler en ce lieu.


ISABELLE

Et sur quoi, s’il vous plaît ?


LISETTE

Votre mère apaisée

À vos tendres désirs paraît moins opposée.

Vous pouvez espérer d’épouser votre amant.

1840 Mais, loin de témoigner ce doux ravissement

Que vous devez sentir sur le point d’être heureuse,

Je ne vous vis jamais si triste et si rêveuse.


ISABELLE

Il est vrai.


LISETTE

Vous vouliez


LE COMTE

pour époux ;

Son amour à vos yeux s’est signalé pour vous ;

1845 Il vous a demandée ; et cette âme si fière

Vient de plier enfin.


ISABELLE

Mais de quelle manière ?

De ses soumissions la choquante froideur,

Son souris dédaigneux, son air fier et moqueur,

Son silence affecté, tout me faisait comprendre

1850 Que son cour jusqu’à nous avait peine à descendre.

Mon père avec ardeur sollicitait pour lui ;

À peine de deux mots lui prêtait-il l’appui ;

Et, sans votre crédit sur l’esprit de mon frère,

Qui s’est servi du sien pour ramener ma mère,

1855 Le comte a si bien fait que tout était rompu.

Pour cacher mon dépit j’ai fait ce que j’ai pu.

Mais plus de cet instant j’occupe ma pensée,

Plus je sens que j’en suis vivement offensée.

Pour un cour délicat quel triste événement !


LISETTE

1860 Si bien que votre amour est mort subitement ?


ISABELLE

Il est bien refroidi.


LISETTE

Parlez en conscience.

N’entre-t-il point ici quelque peu d’inconstance ?


ISABELLE

Vous me connaissez mal.


LISETTE

Oh ! Que pardonnez-moi,

Et, s’il faut s’expliquer ici de bonne foi…


ISABELLE

1865 Eh bien ?


LISETTE

D’aucun roman, à ce que j’imagine,

Vous ne pourrez jamais devenir l’héroïne.


ISABELLE

Croyez-vous m’amuser quand vous me plaisantez ?


LISETTE

Je ne plaisante point, je dis vos vérités.

Le soupçon d’un défaut vous trouble et vous alarme ;

1870 Dès qu’il est confirmé, votre cour se gendarme.

Trop de délicatesse est un autre défaut,

Dont vous serez punie, et peut-être trop tôt.


ISABELLE

Le comte me désole à chaque occasion.


LISETTE

Quoi ! Pour un peu de gloire et de présomption ?

1875 C’est là ce qui fait voir la grandeur de son âme.

Il est fier à présent ; mais devenez sa femme,

L’amant fier deviendra mari tendre et soumis.


ISABELLE

Un espoir si flatteur peut-il m’être permis ?



Scène II

ISABELLE, VALERE, LISETTE.



LISETTE

A Valère.

Vous voilà bien rêveur ?


VALERE

Et j’ai sujet de l’être.

1880 Aux yeux de mon ami je n’ose plus paraître.

J’ai servi son rival. Je ne puis m’empêcher,

Même devant vous deux, de me le reprocher.

C’est une trahison dont j’étais incapable

Si l’amour n’eût voulu que j’en fusse coupable.


LISETTE

1885 Vous vous en repentez ?


VALERE

Je m’en repentirais,

Si je vous aimais moins. Mais enfin je voudrais

Que vous déclarassiez le motif qui vous porte

À marquer pour le comte une amitié si forte.


LISETTE

Ce motif est très juste, et, quand vous l’apprendrez,

1890 Bien loin de m’en blâmer, vous m’en applaudirez.


VALERE

Je le veux croire ainsi ; mais daignez m’en instruire.


LISETTE

Je l’ignorais tantôt, et ne pouvais le dire.

Je le sais à présent, et ne le dirai point.


VALERE

.

Pourquoi vous obstiner à me cacher ce point ?

1895 Quoi ! Faut-il qu’un amant vous trouve si discrète ?


ISABELLE

A Valère.

Mais c’est donc tout de bon que vous aimez Lisette ?


VALERE

Je l’aime, et m’en fais gloire.


ISABELLE

Un tel attachement

Prouve mieux que jamais votre discernement.

Mais quel en est l’objet ? Quelle est votre espérance ?


LISETTE

1900 Souffrez que là-dessus nous gardions le silence.


ISABELLE

J’y veux bien consentir, et me fais cet effort,

Jusqu’à ce que l’on ait décidé de mon sort.


VALERE

Il est tout décidé.


ISABELLE

Juste ciel !


VALERE

Et mon père,

Pour dicter le contrat, est chez notre notaire.


ISABELLE

1905 Ma mère n’y met plus aucun empêchement ?


VALERE

Non, et vous me devez un si prompt changement.



Scène III

LISIMON, VALERE, ISABELLE, LISETTE.



LISIMON

Ça, réjouissons-nous. Enfin, vaille que vaille,

L’ennemi se soumet. J’ai gagné la bataille ;

Le champ m’est demeuré. Je craignais un éclat ;

1910 Mais votre mère enfin va signer le contrat.

Elle a banni Philinte, et j’attends le notaire

Pour terminer enfin cette importante affaire.

Excepté quelques points dont il faut convenir,

Je ne prévois plus rien qui pût nous retenir.

1915 Tu seras dès ce soir madame


LE COMTE

ma fille.


ISABELLE

Dès ce soir ?


LISIMON

Sans délai.


ISABELLE

Rien ne presse.

Cette affaire mérite un peu d’attention ;

Et j’ai fait sur cela quelque réflexion.


LISIMON

Quelque réflexion ? Comment ! Mademoiselle,

1920 Allez-vous nous donner une scène nouvelle,

Et vous dédire ici, comme vous avez fait

Sur cinq ou six projets qui n’ont point eu d’effet ?

Pensez-vous que


LE COMTE

entende raillerie,

Et soit homme à souffrir votre bizarrerie ?


VALERE

1925 Mais, mon père, après tout…


LISIMON

Mais après tout, mon fils,

Croyez-vous que d’un fat j’écoute les avis ?

Quoi donc ! J’aurai su faire un miracle incroyable

En rendant aujourd’hui ma femme raisonnable

(Chose qu’on n’a point vue, et qu’on ne verra plus),

1930 Et mes enfants rendront mes travaux superflus ?

Un chef-d’œuvre si beau deviendrait inutile ?

Non, parbleu. Gardez-vous de m’échauffer la bile,

Ou vous aurez sujet de vous en repentir,

Et mon juste courroux se fera ressentir.


LISETTE

1935 Voilà parler, monsieur, en père de famille.

Courage ! Disposez enfin de votre fille :

Ne l’abandonnez plus à ses réflexions ;

C’est à vous à trancher dans ces occasions.


ISABELLE

Quoi ! Lisette ?…


LISETTE

Monsieur a prononcé l’oracle :

1940 À l’accomplissement rien ne peut mettre obstacle.

S’il vous destine au comte, il faut que ce dessein

S’exécute en dépit de tout le genre humain.


LISIMON

Cette fille me charme. Oui, ma chère Lisette,

Tiens, sois un peu moins sage, et tu seras parfaite.

1945 L’avis est bon.


LISIMON

Le tien vient de m’édifier ;

Et je veux t’embrasser pour te remercier.


LISETTE

Réservez, s’il vous plaît, cette tendre saillie

Jusqu’à ce que je sois une fille accomplie.


LISIMON

J’attendrais trop longtemps. Il faut absolument

1950 Que ma reconnaissance éclate en ce moment.


VALERE

Le retenant.

Vous vous échaufferez, prenez garde, mon père.


LISIMON

Le repoussant.

Monsieur le médecin, ce n’est pas votre affaire.

Que je m’échauffe ou non, vous aurez la bonté

De ne vous plus charger du soin de ma santé.

A part.

1955 Je crois que ce coquin est jaloux de Lisette,

Et je soupçonne entre eux quelque intrigue secrète.

A Valère.

Je veux m’en éclaircir. Sachons un peu…


VALERE

Voici

Votre notaire.


LISIMON

A Valère qui veut sortir.

Ah ! Bon ! Non, non, demeure ici.

Dans un petit moment nous compterons ensemble.



Scène IV

LES ACTEURS PRECEDENTS, MONSIEUR JOSSE.



LISIMON

1960 Approche, monsieur Josse.


MONSIEURS JOSSE

Est-ce ici qu’on s’assemble ?


LISIMON

Oui.


MONSIEURS JOSSE

Lisons ma minute. À trois articles près,

Monsieur, j’ai stipulé vos communs intérêts.

C’est donc là la future ?


LISIMON

À peu près. C’est ma fille.


MONSIEURS JOSSE

La regardant avec ses lunettes.

Voilà de quoi former une belle famille.

1965 Où donc est le futur ?


ISABELLE

Je n’en sais encore rien.


MONSIEURS JOSSE

Comment ! Se faire attendre ? Oh ! Cela n’est pas bien ;

Et vous méritez fort…


LISIMON

Le voici qui s’avance.

Assieds-toi, Monsieur Josse ; et nous, prenons séance.



Scène V

LES ACTEURS PRECEDENTS, LE COMTE.


Ils sont tous assis, excepté Lisette.


MONSIEURS JOSSE

Vis-à-vis d’une table, après avoir mis ses lunettes, lit.

Par-devant…


LISIMON

A Isabelle, qui parle à Lisette.

Écoutez.


MONSIEURS JOSSE

Lit.

Les conseillers du roi,

1970 Notaires soussignés, furent présents…


LISIMON

A Valère, qui parle d’action à Lisette.

Eh quoi !

Vous ne vous tairez point ? Est-il temps que l’on cause ?

Valère, ici. Laissez cette fille, et pour cause.


MONSIEURS JOSSE

Au comte.

Votre nom, s’il vous plaît, vos titres, votre rang :

Je ne les savais point ; ils sont restés en blanc.


LE COMTE

1975 Je vais vous les dicter. N’oubliez rien, de grâce.

Vous avez pour cela laissé bien peu de place.


MONSIEURS JOSSE

La marge y suppléera. Voyez quelle largeur !


LE COMTE

Il dicte.

Écrivez donc. Très haut et très puissant seigneur…


MONSIEURS JOSSE

Se levant.

Monsieur, considérez qu’on ne se qualifie…


LE COMTE

1980 Point de raisonnements, je vous le signifie.


MONSIEURS JOSSE

Ecrivant.

Et très puissant seigneur…


LE COMTE

Dictant.

Monseigneur Carloman,

Alexandre, César, Henry, Jules, Armand,

Philogène, Louis…


MONSIEURS JOSSE

Oh ! Quelle kyrielle !

Ma foi, sur tant de noms ma mémoire chancelle !

Il répète.

1985 Philogène, Louis… après ?


LE COMTE

Dictant.

De Mont-Sur-Mont.


MONSIEURS JOSSE

Répétant.

Sur-Mont.


LE COMTE

Dictant.

Chevalier…


MONSIEURS JOSSE

Répétant.

Lier.


LE COMTE

Au notaire.

Continuez. Baron

De Montorgueil.


MONSIEURS JOSSE

Orgueil.


LE COMTE

D’un ton ampoulé.

Bon ! Marquis de Tufière.


LISIMON

Quoi ! Vous êtes marquis ?


LE COMTE

Proprement, c’est mon père.

Mais, comme après sa mort j’aurai ce marquisat,

1990 J’en prends d’avance ici le titre en mon contrat.


LISIMON

Lui frappant sur l’épaule.

C’est bien fait, mon garçon ; la chose t’est permise.

Je te fais compliment, madame la marquise.


MONSIEURS JOSSE

Au comte.

Est-ce tout ?


LE COMTE

Se levant.

Comment tout ? Seigneur…


MONSIEURS JOSSE

Et caetera.

Cette tirade-là jamais ne finira.


LE COMTE

1995 Mettez « et autres lieux », en très gros caractère.


ISABELLE

A Lisette.

En lettres d’or.


LISETTE

A Isabelle.

Paix donc !


ISABELLE

A Lisette.

Je ne saurais me taire.

Je ne puis me prêter à tant de vanité.


LISETTE

A Isabelle.

C’est le faible commun des gens de qualité.

Leurs titres bien souvent font tout leur patrimoine.


MONSIEURS JOSSE

A Lisimon.

Il lit.

2000 À vous présentement, monsieur. Messire Antoine

Lisimon…


LE COMTE

D’un air surpris.

Antoine !


LISIMON

Oui.


LE COMTE

Quoi ! C’est là votre nom ?

Antoine ! Est-il possible ?


LISIMON

Eh ! Parbleu, pourquoi non ?


LE COMTE

Ce nom est bien bourgeois !


LISIMON

Mais pas plus que les autres ;

Je crois que mon patron valait bien tous les vôtres.


LE COMTE

D’un air dédaigneux.

2005 Passons, monsieur, passons. Vos titres. C’est le point

dont il s’agit ici


LISIMON

Qui, moi ? Je n’en ai point.


LE COMTE

Comment donc ? Vous n’avez aucune seigneurie ?


LISIMON

Ah ! Je me souviens d’une. Écrivez, je vous prie.

Il dicte.

Antoine Lisimon, écuyer.


LE COMTE

Rien de plus ?


LISIMON

2010 Et seigneur suzerain… d’un million d’écus.


LE COMTE

Vous vous moquez, je crois ? L’argent est-il un titre ?


LISIMON

Plus brillant que les tiens. Et j’ai dans mon pupitre

Des billets au porteur dont je fais plus de cas

Que de vieux parchemins, nourriture des rats.


MONSIEURS JOSSE

2015 Il a raison.


LE COMTE

Pour moi, je tiens que la noblesse…


MONSIEURS JOSSE

Oh ! Nous autres bourgeois, nous tenons pour l’espèce.

A Lisimon.

Çà, stipulons la dot.


LISIMON

Le gendre que je prends

M’engage à la porter à neuf cent mille francs.


MONSIEURS JOSSE

Au comte.

Voilà pour la future un titre magnifique,

2020 Et qui soutiendra bien votre noblesse antique.


LE COMTE

A monsieur Josse, bas.

Monsieur le garde-note, oui, l’argent nous soutient ;

Mais nous purifions la source dont il vient.


MONSIEURS JOSSE

Et quel douaire aura l’épouse contractante ?


LE COMTE

Quel douaire, monsieur ? Vingt mille francs de rente.


LISETTE

A part.

2025 Mon frère est magnifique. En tout cas, je sais bien

Que, s’il donne beaucoup, il ne s’engage à rien.


MONSIEURS JOSSE

Au comte.

Sur quoi l’assignez-vous ?


LISIMON

Oui.


LE COMTE

Dictant.

Sur la baronnie

De Montorgueil.

Se levant.

Voilà votre affaire finie.


LISIMON

Signons donc maintenant. La noce se fera

2030 Aussitôt qu’à Paris ton père arrivera.


LE COMTE

Mon père, dites-vous ? Il ne faut point l’attendre.

Jamais en ce pays il ne pourra se rendre.

La goutte le retient au lit depuis six mois.


LISETTE

A part.

Mon frère, en vérité, ment fort bien quelquefois.


LE COMTE

2035 Mais nous irons le voir après le mariage.


LISIMON

Avec bien du plaisir je ferai le voyage.



Scène VI

LES ACTEURS PRECEDENTS, LYCANDRE.



LE COMTE

A part.

Ah ! Le voici lui-même. Ô ciel ! Quel incident !


LISIMON

A Lycandre.

Que voulez-vous ? Parbleu, c’est monsieur l’intendant.


LYCANDRE

Au comte.

Je viens savoir, mon fils…


VALERE et ISABELLE

Son fils !


LE COMTE

A part.

Je meurs de honte.


LISIMON

2040 Vous m’aviez donc trompé ? Répondez, mon cher Comte.


LE COMTE

A Lycandre.

Eh quoi ! Dans cet état osez-vous vous montrer ?


LYCANDRE

Superbe, mon aspect ne peut que t’honorer.

Mon arrivée ici t’alarme et t’importune ;

Mais apprends que mes droits vont devant ta fortune.

2045 Rends-leur hommage, ingrat, par un plus tendre accueil.


LE COMTE

Eh ! Le puis-je, au moment… ?


LISIMON

Baron de Montorgueil,

C’est donc là ce superbe et brillant équipage

Dont tu faisais tantôt un si bel étalage ?


LYCANDRE

A Lisimon.

L’état où je parais et sa confusion

2050 D’un excessif orgueil sont la punition.

Au comte.

Je la lui réservais. Je bénis ma misère,

Puisqu’elle t’humilie et qu’elle venge un père.

Ah ! Bien loin de rougir, adoucis mes malheurs.

Parle, reconnais-moi.


ISABELLE

A Lisette.

Vous voilà tout en pleurs,

2055 Lisette ?


LISETTE

A Isabelle.

Vous allez en apprendre la cause.


LYCANDRE

Au comte.

Je vois qu’à ton penchant ta vanité s’oppose.

Mais je veux la dompter. Redoute mon courroux,

Ma malédiction, ou tombe à mes genoux.


LE COMTE

Je ne puis résister à ce ton respectable. Eh bien !

2060 Vous le voulez, rendez-moi méprisable.

Jouissez du plaisir de me voir si confus.

Mon cour, tout fier qu’il est, ne vous méconnaît plus.

Oui, je suis votre fils, et vous êtes mon père.

Rendez votre tendresse à ce retour sincère.

Il se met aux genoux de Lycandre.

2065 Il me coûte assez cher pour avoir mérité

D’éprouver désormais toute votre bonté.


LISIMON

A Lycandre.

Il a, ma foi, raison. Par ce qu’il vient de faire,

Je jurerais, morbleu, que vous êtes son père.


LYCANDRE

Relève le comte et l’embrasse.

En sondant votre cour, j’ai frémi, j’ai tremblé.

2070 Mais, malgré votre orgueil, la nature a parlé.

Qu’en ce moment pour moi ce triomphe a de charmes !

Je dois donc maintenant terminer vos alarmes,

Oublier vos écarts qui sont assez punis.

Mon fils, rassurez-vous. Nos malheurs sont finis.

2075 Le ciel, enfin pour nous devenu plus propice,

A de mes ennemis confondu la malice.

Notre auguste monarque, instruit de mes malheurs

Et des noirs attentats de mes persécuteurs,

Vient par un juste arrêt de finir ma misère.

2080 Il me rend mon honneur ; à vous il rend un père

Rétabli dans ses droits, dans ses biens, dans son rang,

Enfin dans tout l’éclat qui doit suivre mon sang.

J’en reçois la nouvelle. Et ma joie est extrême

De pouvoir à présent vous l’annoncer moi-même.


LE COMTE

2085 Qu’entends-je ? Juste ciel ! Fortune, ta faveur

Au mérite, aux vertus, égale le bonheur ;

Oui, tu me rends mes biens, mon rang et ma naissance,

Et j’en ai désormais la pleine jouissance.


LYCANDRE

Devenez plus modeste en devenant heureux.


LISIMON

2090 C’est bien dit. Je vous fais compliment à tous deux.

Je n’ai pas attendu ce que je viens d’apprendre

Pour choisir votre fils en qualité de gendre,

Parce qu’à l’orgueil près il est joli garçon.

Voici notre contrat ; signez-le sans façon.


LYCANDRE

2095 Quoique notre fortune ait bien changé de face,

De vos bontés pour lui je dois vous rendre grâce ;

Et, pour m’en acquitter encor plus dignement,

Je prétends avec vous m’allier doublement.


LISIMON

Comment ?


LYCANDRE

Pour votre fils je vous offre ma fille.


VALERE

A Lisette.

2100 Je suis perdu.


LISIMON

L’honneur est grand pour ma famille.

Très agréablement vous me voyez surpris.

J’accepte le projet. Mais est-elle à Paris,

Votre fille ?


LYCANDRE

Sans doute. Approchez-vous, Constance,

Et recevez l’époux…


LISIMON

Vous vous moquez, je pense ?

2105 C’est Lisette.


LYCANDRE

Ce nom a causé votre erreur.

Venez, ma fille. Comte, embrassez votre sour.


LISIMON

Sa sour, femme de chambre ?


LYCANDRE

Au comte.

Une telle aventure

Des jeux de la fortune est une preuve sûre.

Grâce au ciel, votre sour est digne de son sang.

2110 Sa vertu, plus que moi, la remet dans son rang.


VALERE

Quel heureux dénouement ! Je vais mourir de joie.


ISABELLE

A Lisette.

Je prends part au bonheur que le ciel vous envoie.


LISETTE

Au comte.

En me reconnaissant, confirmez mon bonheur.


LE COMTE

Je m’en fais un plaisir. Je m’en fais un honneur.


LISIMON

A Lycandre.

2115 Et moi, de mon côté, je veux que ma famille

Puisse donner un rang sortable à votre fille :

Car avec de l’argent on acquiert de l’éclat ;

Et je suis en marché d’un très beau marquisat,

Dont je veux que mon fils décore sa future.

2120 Dès ce soir, Monsieur Josse, il faudra le conclure.

Allez voir le vendeur ; et que demain mon fils

Ne se réveille point sans se trouver marquis.

Au comte.

Êtes-vous satisfait ?


LE COMTE

On ne peut davantage.


LISIMON

Bon ! Nous allons donc faire un double mariage.


ISABELLE

Au comte.

2125 Mon cour parle pour vous ; mais je crains vos hauteurs.


LE COMTE

L’amour prendra le soin d’assortir nos humeurs,

Comptez sur son pouvoir ; que faut-il pour vous plaire ?

Vos goûts, vos sentiments, feront mon caractère.


LYCANDRE

Mon fils est glorieux ; mais il a le cour bon.

2130 Cela répare tout.


LISIMON

Oui, vous avez raison.

Et, s’il reste entiché d’un peu de vaine gloire,

Avec tant de mérite on peut s’en faire accroire.


LE COMTE

Non, je n’aspire plus qu’à triompher de moi ;

Du respect, de l’amour, je veux suivre la loi.

2135 Ils m’ont ouvert les yeux ; qu’ils m’aident à me vaincre.

Il faut se faire aimer, on vient de m’en convaincre ;

Et je sens que la gloire et la présomption

N’attirent que la haine et l’indignation.


Notes

[1] Pouilles : Vilaines injures et reproches. Les gueux, les harengères chantent pouilles aux honnêtes gens. Les femmes qui se querellent se disent mille vilaines pouilles et ordures. [F]

[2] Reître : Pour dire c’est un homme fin, rusé et expérimenté au fait de guerre. On le dit par extension de ceux qui sont rusés, ou qui ont de l’expérience en plusieurs choses, comme à plaider, à jouer etc. [F]

[3] Gourmer : Sa battre à coups de poings. [F]

[4] Enter : (figuré) Lier, attacher, joindre.

[5] Freluquet : Terme familier. Homme léger frivole et sans mérite. [F]

[6] Caquet : Abondance de paroles inutiles qui n’ont point de solidité. [F]

[7] Rodomont : Terme familier. Fanfaron qui vante sa bravoure, pour se faire valoir et se faire craindre. Celui qui parle, agit avec hauteur comme s’il était au-dessus des autres. [L]