Les Étrennes de mademoiselle de Doucine

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Les Étrennes de mademoiselle de Doucine



Le 1er janvier, au matin, le bon M. Chanterelle sortit à pied de son hôtel du faubourg Saint-Marcel. Frileux et marchant avec peine, il lui en coûtait d’aller au froid par les rues trempées de neige fondue. Il avait laissé son carrosse par esprit de mortification, étant devenu, depuis sa maladie, très attentif au salut de son âme. Il vivait éloigné des sociétés et des compagnies, et ne faisait de visites qu’à sa nièce, mademoiselle de Doucine, âgée de sept ans.

Appuyé sur sa canne, il parvint péniblement à la rue Saint-Honoré et entra dans la boutique de madame Pinson, au Panier fleuri. On y voyait, en abondance, des jouets d’enfants, étalés pour les étrennes de l’an de grâce 1696, et l’on avait peine à se mouvoir au milieu des automates danseurs et buveurs, des buissons d’oiseaux qui chantaient, des cabinets pleins de figures de cire, des soldats en habit blanc et bleu rangés en bataille et des poupées habillées les unes en dames, les autres en servantes, car l’inégalité, établie par Dieu lui-même dans les conditions humaines, paraissait jusque dans ces figures innocentes.

M. Chanterelle fit choix d’une poupée. Celle qu’il préféra était vêtue comme madame la princesse de Savoie à son arrivée en France, le 4 de novembre. Coiffée avec des coques et des rubans, elle portait un corps très raide, brodé d’or, et une jupe de brocart avec un pardessus relevé par des agrafes de perles.

M. Chanterelle sourit en pensant à la joie qu’une si belle poupée donnerait à mademoiselle de Doucine, et quand madame Pinson lui tendit la princesse de Savoie enveloppée dans du papier de soie, un éclair de sensualité passa sur son aimable visage, aminci par la souffrance, pâli par le jeûne, défait par la peur de l’enfer.

Il remercia poliment madame Pinson, prit la princesse sous son bras et s’en alla, traînant la jambe, vers la maison où il savait que mademoiselle de Doucine l’attendait à son lever.

Au coin de la rue de l’Arbre-Sec, il rencontra M. Spon, dont le grand nez descendait jusque dans son jabot de dentelle.

« Bonjour, monsieur Spon, lui dit-il, je vous souhaite une bonne année et je demande à Dieu que tout succède à vos désirs.

— Oh ! monsieur, ne parlez point ainsi, s’écria M. Spon. C’est souvent pour notre châtiment que Dieu contente nos désirs. Et tribuit eis petitionem eorum.

— Il est bien vrai, répondit M. Chanterelle, que nous ne savons pas discerner nos véritables intérêts. J’en suis un exemple, tel que vous me voyez. J’ai cru d’abord que la maladie dont je souffre depuis deux ans était un mal : et je vois aujourd’hui qu’elle est un bien, puisqu’elle m’a retiré de la vie abominable que je menais dans les spectacles et dans les compagnies. Cette maladie, qui me rompt les jambes et me trouble la cervelle, est une grande marque de la bonté de Dieu à mon égard. Mais ne m’accorderez-vous pas, monsieur, la faveur de m’accompagner au Roule où je vais porter des étrennes à ma nièce, mademoiselle de Doucine ? »

À ces mots, M. Spon leva les bras en l’air et poussa un grand cri :

« Quoi ! dit-il. Est-ce bien M. Chanterelle que j’entends ? N’est-ce pas plutôt un libertin ? Se peut-il, monsieur, que, menant une vie sainte et retirée, je vous voie tout à coup donner dans les vices du siècle ?

— Hélas ! je n’y croyais pas donner, répondit M. Chanterelle tout tremblant. Mais j’ai grand besoin de lumières. Y a-t-il donc un si grand mal à offrir une poupée à mademoiselle de Doucine ?

— Il y en a un très grand, répondit M. Spon. Et ce que vous offrez aujourd’hui à cette simple enfant doit moins s’appeler poupée qu’idole et figure diabolique. Ne savez-vous point que la coutume des étrennes est une superstition coupable et un reste hideux du paganisme ?

— Je l’ignorais, dit M. Chanterelle.

— Apprenez donc, dit M. Spon, que cette coutume vient des Romains qui, voyant quelque chose de divin dans tous les commencements, divinisaient le commencement de l’année. En sorte qu’agir comme eux est se faire idolâtre. Vous donnez des étrennes, monsieur, à l’imitation des adorateurs du dieu Janus. Achevez et consacrez, comme eux, à Junon le premier jour de chaque mois. »

M. Chanterelle, ayant grand-peine à se tenir, pria M. Spon de lui donner le bras et, tandis qu’ils cheminaient, M. Spon poursuivit de la sorte :

« Est-ce parce que les astrologues ont fixé au 1erer de janvier le commencement de l’année que vous vous croyez obligé à faire des présents ce jour-là ? Et quel besoin avez-vous de ranimer à cette date la tendresse de vos amis ? Cette tendresse était-elle expirante avec l’année ? Et vous sera-telle bien chère quand vous l’aurez regagnée par des flatteries et de funestes dons ?

— Monsieur, répondit le bon M. Chanterelle, appuyé sur le bras de M. Spon, et s’efforçant de régler son pas chancelant sur celui de son impétueux compagnon, « monsieur, je n’étais, avant ma maladie, qu’un misérable pécheur, n’ayant souci que de traiter mes amis avec civilité et de régler ma conduite sur les principes de la probité et de l’honneur. La Providence a daigné me tirer de cet abîme ; je me gouverne depuis ma conversion par les avis de mon directeur. Mais j’ai été assez léger et vain pour ne le point interroger à l’endroit des étrennes. Ce que vous m’en dites, monsieur, avec l’autorité d’un homme excellent pour les mœurs comme pour la doctrine, me confond.

— Je vais vous confondre en effet, reprit M. Spon, et vous éclairer, non par mes lumières, qui sont faibles, mais par celles d’un grand docteur. Asseyez-vous sur cette borne. »

Et, poussant au coin d’une porte cochère M. Chanterelle, qui s’y ajusta le mieux qu’il put, M. Spon tira de sa poche un petit livre relié en parchemin, l’ouvrit, le feuilleta et s’arrêta sur cet endroit, qu’il se mit à lire tout haut, dans un cercle de ramoneurs, de chambrières et de marmitons, accourus aux éclats de sa voix :

« “Nous qui avons en horreur les fêtes des juifs, et qui trouverions étranges leurs sabbats, leurs nouvelles lunes, et les solennités autrefois chéries de Dieu, nous nous familiarisons avec les saturnales et les calendes de janvier, avec les matronales et les brumes ; les étrennes marchent, les présents volent de toutes parts ; ce ne sont en tous lieux que jeux et banquets. Les païens observent mieux leur religion, car ils se gardent de solenniser aucune de nos fêtes, de peur de paraître chrétiens, tandis que nous ne craignons pas de paraître païens en célébrant leurs fêtes.”

« Vous avez entendu, ajouta M. Spon. C’est Tertullien qui parle de la sorte et vous fait paraître du fond de l’Afrique, monsieur, l’indignité de votre conduite. Il vous crie : “Les étrennes marchent ; les présents volent de toutes parts. Vous solennisez les fêtes des païens.” Je n’ai pas l’honneur de connaître votre directeur. Mais je frémis, monsieur, à la pensée de l’abandon où il vous laisse. Êtes-vous sûr au moins qu’au jour de votre mort, quand vous paraîtrez devant Dieu, il sera à votre côté, pour prendre sur lui les péchés où il vous aura laissé choir ? »

Ayant parlé de la sorte, il remit son livre dans sa poche et s’en alla d’un pas irrité, suivi de loin par les ramoneurs et les marmitons étonnés.

Le bon M. Chanterelle restait seul sur sa borne, avec la princesse de Savoie, et, songeant qu’il s’exposait aux peines de l’enfer éternel pour donner une poupée à mademoiselle de Doucine, sa nièce, il méditait les mystères insondables de la religion.

Ses jambes, déjà chancelantes depuis plusieurs mois, refusaient de le soutenir, et il était aussi malheureux qu’un homme de bonne volonté peut l’être en ce monde.

Il y avait déjà quelques minutes qu’il demeurait en détresse sur sa borne, quand un capucin s’approcha de lui et lui dit :

« Monsieur, ne donnerez-vous point des étrennes aux petits frères qui sont pauvres, pour l’amour de Dieu ?

— Eh ! quoi, mon père, répliqua vivement M. Chanterelle, vous êtes religieux et vous me demandez des étrennes !

— Monsieur, répondit le capucin, le bon saint François a voulu que ses fils se réjouissent avec simplicité. Donnez aux capucins de quoi faire un bon repas en ce jour, afin de pouvoir souffrir avec allégresse l’abstinence et le jeûne tout le reste de l’année, hormis, bien entendu, les dimanches et fêtes. »

M. Chanterelle regarda le religieux avec surprise :

« Ne craignez-vous pas, mon père, que l’usage des étrennes ne soit funeste à l’âme ?

— Non ! je ne le crains pas.

— Cet usage nous vient des païens.

— Les païens suivaient parfois de bonnes coutumes. Dieu permettait qu’un peu de sa lumière perçât les ténèbres de la Gentilité. Monsieur, si vous nous refusez des étrennes, n’en refusez pas à nos pauvres enfants. Nous élevons les enfants abandonnés. Avec ce petit écu j’achèterai à chacun un petit moulin de papier et une galette. Ils vous devront le seul plaisir peut-être de toute leur vie, car ils ne sont pas destinés à beaucoup de joie sur la terre. Leur rire en montera jusqu’au ciel. Quand ils rient, les enfants louent le Seigneur. »

M. Chanterelle mit sa bourse assez lourde dans la main du petit père et se leva de dessus sa borne en murmurant la parole qu’il venait d’entendre :

« Quand ils rient, les enfants louent le Seigneur. »

Puis, l’âme rassérénée, il s’en alla d’un pas affermi porter la princesse de Savoie à mademoiselle de Doucine, sa nièce.