Les Édits de Louis XVI/Édition Garnier

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Garnier (tome 29p. 399-402).
LES ÉDITS


DE SA MAJESTÉ LOUIS XVI


pendant l’administration de m. turgo.[1]




On sait assez qu’une lumière nouvelle éclaire l’Europe depuis quelques années ; on a vu une femme[2] instruire, policer, enrichir un empire qui contient la cinquième partie de notre hémisphère : la première de ses lois a été l’établissement de la tolérance depuis les frontières de la Suède jusqu’à celles de la Chine ; elle a proscrit la torture, qui ne se donnait qu’aux esclaves dans l’empire romain ; elle a rendu utiles à la société jusqu’aux supplices mêmes, qui n’étaient autrefois qu’une mort cruelle, un spectacle passager, aussi inutile que barbare, dont il ne résultait que de l’horreur.

Pour former le corps de ses lois civiles, elle a assemblé les députés de toutes ses provinces et de toutes les religions qui les habitent ; on a dit au chrétien de l’Église grecque, à celui de l’Église romaine, au musulman du rite d’Omar, a celui du rite d’Ali, à celui qu’on appelle ou luthérien ou calviniste, au Tartare qu’on nomme païen : Cette loi qu’on vous propose convient-elle à vos intérêts, à vos mœurs, à votre climat ? Et cette loi n’a été promulguée qu’après avoir obtenu le consentement universel.

Nous avons vu un jeune roi du Nord[3], soutenu seulement de son courage et de sa prudence, changer en un seul jour les lois de ses États, et en faire chaque jour de nouvelles, toutes nécessaires, toutes reçues avec les acclamations de la reconnaissance.

Sans chercher des exemples si loin, regardons autour de nous. Le premier édit de Louis XVI a été un bienfait. C’est un usage ancien dans le royaume qu’on paye au souverain des droits considérables pour son avènement au trône : ce tribut même était exigé autrefois par tous les barons sur leurs vassaux immédiats ; et à mesure que l’autorité royale détruisit les usurpations féodales, ce droit resta uniquement affecté au monarque. Les états généraux de France accordèrent trois cent mille livres à Charles VIII pour son avènement. Cet impôt augmenta toujours depuis, et cependant fut toujours appelé joyeux.

Nous n’avons trouvé ni dans l’excellent ouvrage de M. de Forbonnais [4], ni dans les articles dont l’exact et savant M. Boucher d’Argis a enrichi l’Encyclopédie, quelles sommes Louis XIII et Louis XIV reçurent à cette occasion. Louis XVI apprit à son peuple que son avènement méritait en effet le nom de joyeux, en remettant entièrement ce qu’on lui devait, et en voulant même qu’on expédiât gratis à tous les seigneurs des terres leur renouvellement de foi et hommage ; ce fut M. l’abbé Terrai qui rédigea cet édit favorable, et c’est par là qu’il termina la carrière pénible de son ministère.

Depuis ce temps, tous les édits et toutes les ordonnances du roi Louis XVI, proposés et signés par M. Turgot, furent des monuments de générosité élevés par une sagesse supérieure. On n’avait point encore vu d’édits dans lesquels le souverain daignât enseigner son peuple, raisonner avec lui, l’instruire de ses intérêts, le persuader avant de lui commander : la substance de presque tous les ordres émanés du trône était contenue dans ces mots : « Car tel est notre plaisir. » Louis XVI aurait pu dire : « Car telle est notre sagesse et notre bonté, » si la modestie, toujours compagne de la bienfaisance, lui avait permis ces expressions.

Par quelle singularité faut-il que ce grand exemple de raisonner avec ses sujets en leur donnant ses ordres, et d’être à la fois philosophe et législateur, n’ait été connu qu’aux deux extrémités de notre hémisphère ? Il n’y a jusqu’à présent que Louis XVI et l’empereur de la Chine qui aient fait cet honneur aux hommes. L’un et l’autre ont également favorisé l’agriculture, l’un et l’autre ont appris aux grands combien ceux qui prodiguent continuellement leur vie pour nourrir ces grands, et pour servir leur magnificence, doivent être encouragés.

Lorsque dans ces rescrits, dont l’objet est toujours le soulagement du peuple, le maintien de quelques privilèges particuliers a pu échapper à l’âme bienfaisante du roi de France, il s’est bientôt empressé de rétablir par sa justice la balance que sa bonté paternelle avait peut-être fait trop pencher en faveur de la portion du genre humain qui attirait le plus sa compassion. Il ne pouvait jamais franchir les bornes de l’équité rigoureuse que par un excès d’humanité.

Si, dans un si court espace de temps, les besoins toujours renaissants du gouvernement n’ont pas permis de liquider des dettes immenses, quiconque a des yeux voit qu’il n’est pas possible de combler sitôt un abîme qu’on a creusé sans relâche pendant deux siècles. La vertu d’Aristide et l’habileté de Périclès n’y suffisent pas. On sait assez que Louis XIV, en mourant, laissa deux milliards six cents millions de dettes, à 28 livres le marc ; ce qui fait presque quatre milliards cinq cents millions de la monnaie d’aujourd’hui. La moitié de cette dette immense avait été causée par la guerre la plus juste : il fallait soutenir le droit légitime de son petit-fils au royaume d’Espagne, la volonté sacrée d’un grand-père, qui n’avait consulté dans son testament que Dieu et la nature ; enfin le choix d’une nation respectable, qui appelait au trône la famille[5] qui règne aujourd’hui sur l’Espagne, sur les Deux-Siciles, et sur le duché de Parme. Louis XIV, cette fois, ruina son royaume pour être juste.

Le fardeau prodigieux que la France supporte s’est encore appesanti sous le règne de son successeur, dont on chérit la mémoire. Louis XV a eu le malheur d’emprunter plus de onze cents millions dans la funeste guerre de 1756 ; et que n’avait point coûté celle de 1741 ? Une fatalité étrange tournait alors les armes de la France contre une impératrice[6] vertueuse et chère, à qui elle doit aujourd’hui sa félicité. On bénit cette reine aimable et bienfaisante : elle embellit les jours heureux que son époux fait naître ; mais le nerf principal de l’État n’en est pas moins affaibli, les finances du royaume n’en sont pas moins épuisées : il y a de l’ordre, de la sagesse ; mais cet ordre et cette sagesse ne peuvent consister qu’à payer difficilement les intérêts d’un capital qui épouvante.

Qu’on songe que, dans une situation si accablante, le ministère est encore obligé de réparer les désordres des saisons, de secourir des provinces en proie à des fléaux mortels ; de seconder des entreprises dont l’utilité est certaine, mais éloignée, et dont les frais ne peuvent guère être portés par un corps presque expirant sous un poids qui l’opprime.

Cette seule réflexion peut faire comprendre que le ministère des finances est aujourd’hui cent fois plus difficile qu’il ne le fut du temps du grand Colbert. Nous avons eu depuis lui vingt ministres d’une probité incorruptible ; mais aucun n’a pu débrouiller le chaos. La France peut se vanter d’avoir porté dans son sein le plus généreux de tous les hommes[7], qui, dans un double ministère, a uni pour jamais la France avec l’Espagne, et a donné la Corse à nos rois. D’autres ont fait du bien dans tous les genres ; mais qui liquidera un jour nos dettes ? Ce sera celui qui, ayant médité ces édits, aura l’inébranlable vertu et le génie du ministre qui les a faits.


fin de l’opuscule.

  1. Dans les Mémoires secrets, à la date du 10 décembre 1775, on parle d’une « petite brochure sans titre, mais qu’on attribue avec raison au philosophe de Ferney… Le nouvel écrit est pour faire sa cour à M. Turgot relativement à la suppression des corvées, qu’on regarde comme décidée ». Wagnière ajoute : « Cette petite pièce sur les corvées est de M. de Voltaire… » Je crois que, dans ces passages, il s’agit de l’opuscule sur les édits de Turgot, et qui doit être alors de novembre 1775. (B.)
  2. Catherine II ; voyez tome XX, page 535.
  3. Gustave III, roi de Suède.
  4. L’édit du 31 mai 1774, par lequel Louis XVI déclarait renoncer à l’impôt connu sous le nom de joyeux avènement.
  5. La famille de Bourbon, branche aînée.
  6. Marie-Thérèse, mère de Marie-Antoinette.
  7. Le duc de Choiseul.