Les Barrières

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Une voix d’en bas — Échos de la rue
Melet (p. 113-125).

LES BARRIÈRES


 
Juin 1842.


PROLOGUE

Ce matin, aux lueurs premières de l’aurore
(À ma honte je crois que je dormais encore),
Quelqu’un entra chez moi. — Je reçois volontiers.
À propos, il est bon, messieurs, que vous sachiez
Que, quand je sors ou rentre, et nuit et jour, n’importe
Je laisse à tout venant une clef sur ma porte.

Donc, je me réveillai de très mauvaise humeur.
Je n’ai jamais aimé qu’on dérangeât mon somme ;
Je l’avoué, en ce point, je suis un méchant homme,
Et pour moi, c’est un cas à crier au voleur.

Or, l’objet qui parut dans ma petite chambre
N’exhalait par les airs ni l’aloès ni l’ambre.

Son corset, je le crois, n’étais pas de satin ;
Sur les talons non plus point de robe traînante ;
Point non plus sur les bras de gaze transparente,
Dentelles ni velours n’enveloppaient son sein.

Ses cheveux, reployés et noués sur sa tête,
Dans un réseau de tulle avec soin contenus,
Descendaient sur son front comme un bandeau de fête.
Angélique ornement des temps qui ne sont plus !
C’est ainsi qu’autrefois, dans la nef aux cent cierges,
Raphaël l’étalait sur le front de ses vierges.

Au fond sa simple mise avait un air coquet.
Mais quoi ! rien qu’un fichu ? qu’une robe de toile ?
Pas plus. Et sur son cœur, pour parure, un bleuet,
Nouvellement cueilli, brillait comme une étoile.

Il faut tout avouer. Son pied vif et charmant
Était pourtant chaussé très magnifiquement.
— Messieurs, je m’y connais. — Et, comme un scarabée,
Sur des bas blancs luisait le chausson peau dorée ;

Mais il faisait si beau ! puis, fraîche à son réveil,
L’aurore sans pleurer annonçait" le soleil.
Enfin mon éveilleuse et matinale amie
Me dit en souriant : « Je suis la Poésie. »

Quoi ! m’écriai-je, vous ? dans mon échoppe ! ô ciel !
L’abeille n’a donc plus où déposer son miel ?
Les princes mieux que moi paieront vos symphonies,
Madame ; retournez au palais des génies.

« Mon Dieu, je ne suis pas de si bonne maison,
« Répondit-elle. Au front, vois, je n’ai pas d’opales.

« À mes doigts point ne luit l’or des Orientales [1] ;
« Je n’ai pas de corail et je suis sans blason.

« N’ayant point la pâleur des tristes élégies,
« Un costume de deuil non plus ne m’irait pas ;
« Et puis je vais à pied et je marche à grands pas.
« Ma voix, brève d’ailleurs, sied mal aux Harmonies [2]. »

— Eh ! qui donc êtes-vous ? — « Je suis la jeune sœur,
« La pauvre Cendrillon de ces deux grandes muses.
« D’être de leurs parents je leur fais mes excuses,
« Mais chacun a son lot de joie et de douleur.

« Ne vas pas ébruiter ce secret de famille :
« Je n’étais guère encor qu’une petite fille,
« Que je courais avec les populations
« Chauffer mes mains au feu des révolutions,
« Alors qu’à leur foyer, et les portes bien closes,
« Mes deux sœurs noblement étendaient leurs doigts roses.
« Je suis fille du peuple et fille des faubourgs ;
« Enfin, je suis la muse antipathique aux cours. »

Cette dame, pensai-je, avec son ton de reître,
Prés de certaines gens ira me compromettre,
Et justement déjà, ce discours libéral
Me ferme le trésor et m’ouvre l’hôpital.

Elle continuait : « Laissons ces demoiselles
« Sur les plus hauts sommets s’abattre à grand bruit d’ailes,
« Planer et s’égarer, brillantes dans leur vol,
« Au-dessus de la foule enracinée au sol.

« Bras dessus, bras dessous, moi, j’erre avec les masses ;
« Je n’ai point de dédain, moi, pour les populaces.
« Il est temps que la muse, abdiquant ses grands airs,
« Marche un peu dans la boue où germeront tes vers.
« Debout ! ajouta-t-elle, et hors du lit détale.
« Ce matin visitons les barrières ; allons !
« Pour le monde qui bâille au milieu des salons,
« Faisons tomber les murs de notre capitale. »

— Madame, y songez-vous ? — « Il faut faire un tableau
« Pris sur nature même et dans sa couleur vraie. »
— Mais de la Vérité le grand monde s’effraie !
— « Attachons son miroir aux grilles du château. »

Et me laissant tenter, je passai donc ma blouse.
Nous sommes à cette heure en plein extra muros,
Près des chenils où vont nos descamisados.
Avis : N’en dites rien, messieurs, a mon épouse.




LE MATIN

I

Des hommes en frocs verts, à la fois chiens et loups,
Soldats de la gabelle appelés gabelous,
Dont l’apparition menaçante ou funeste
Vise mon pot-au-feu, ma chopine et le reste,
Aux angles de l’octroi, debout, d’un œil perçant,
Jusqu’au fond du regard fouillent chaque passant ;
Et sur les chariots qui roulent vers la ville,
Avec sonde et crochet sautent d’un pied agile.


Plus loin d’épais bouviers pourchassent devant eux
On troupeau harassé de vaches et de bœufs.
César s’irrite, court, revient, attend un ordre,
Part et va rallier le bétail en désordre
Que la terreur égare à travers les trottoirs.
César aboie ou pousse aux larges abattoirs
Le troupeau roux qui beugle, écartant la narine,
Comme aspirant la mort au fond de sa poitrine.

Labourant le chemin dans son sourd grognement,
Un immonde troupeau descend également,
Se vautre et plonge à fond son grouin dans la fange,
Afin d’y rencontrer l’immondice qu’il mange.

Puis encor des brebis, veuves de leur toison,
Pour la faim n’ayant pas le plus chétif gazon,.
Sous le fouet, sous la dent, se pressent effarées,
Attristant de leurs pleurs nos routes encombrées.

La charrette, à travers les sentiers latéraux,
Traînant pour l’égorgeur de misérables veaux,
Les cahote aux rebords des parois fléchissantes,
Les quatre pieds liés et les têtes pendantes.

Et bœufs, brebis, porcs, veaux, bêlant, grognant, beuglant
S’en vont, las et poudreux, au rendez-vous sanglant
Où la mort, les bras nus, dégoûtante étalière,
En rouge tablier, sur son grand seuil de pierre,
Les reçoit et leur montre, avec des brouhahas,
Son arsenal : merlins, cordes, crocs, coutelas ;
Ses dogues dans la cour, qui pesamment se meuvent,
Ou, repus du festin, à sa source s’abreuvent ;
Ou dorment au soleil ; ou gardiens frauduleux,
Promenant un regard oblique et cauteleux,

Rôdent dans les charniers, en traînant sous leur ventre
Quelques lambeaux du bœuf que l’assommeur éventre ;
Tandis que le boucher, de son couteau fatal,.
Dépèce habilement les viandes dans l’étal.

Parfois, quand le matin rayonne
Dans le champ et sur le buisson,.
Quittant l’atelier monotone,
Ou s’échappant de la maison,
Le travailleur, d’un pas agile,
Laisse pour un jour son enfer,
Et court respirer un peu l’air
Jusques aux portes de la ville.

Ici le zéphyr est malsain :
C’est quand il a mouillé ses ailes
Dans les fanges de cent ruelles
Qu’il se plonge dans notre sein.
Ici rien n’est tendre pour l’âme.
Rien ne sourit, tout est impur,
Et sous l’ombre de chaque mur
L’œil attristé rencontre un drame.

C’est le mendiant sans foyer.
C’est la vache que l’on assomme.
C’est la maigre bête de somme
Qui broute le poudreux hallier.
Puis des brebis aux crocs pendues.
Puis des écorcheurs de chevaux,
Associant à leurs travaux
Des vieilles qui vont jambes nues !

Ainsi l’on ne fait rien pour nous !
Point de parcs, de routes sablées,

Ni de verdoyantes allées ;
Ni d’ombrages penchés sur tous.
Rien qui rappelle ces clairières,
Ces lacs moirés, ces bassins frais,
Où le matin ne luit jamais
Sans y jeter fleurs et lumières.




L’APRÈS-MIDI

II

Un soleil éclatant sur les murs de Paris
Répand du haut des cieux son magique souris.
Vidant les ateliers, en habits du dimanche,
La population comme un fleuve s’épanche.

Culottes de velours, casquette, gros souliers,
Veste ronde, voilà nos braves charpentiers.
Un peu roides de Corps, mobiles de visage,
L’œil d’aplomb, la voix rude et le style sauvage.
Au Petit Ramponneau, pour prendre leur repas,
Une main dans la poche, ils redoublent le pas,
Humant avec bonheur le très cher brûle-gueule...
Leurs femmes, disons-le, n’ont pas l’esprit bégueule :
Jupe courte, bas blancs, tablier fin, croix d’or,
Accortes, se riant du chétif mirliflor,
Bien loin de gourmander le bon garçon qui fume,
A l’odeur du tabac leur amour se parfume.

Ouvriers charpentiers, j’aime votre fierté ;
Votre cœur poétique, épris de liberté.

J’aime, pardonnez-moi ; vos femmes rondelettes
Et sans morgue, partant, sans nul souci d’aigrettes.
Je les aime surtout lorsque, dans le chemin,
Courant au mendiant, que le plaisir repousse,
Elles laissent tomber une parole douce
Et le sou du bon Dieu dans quelque pauvre main.

Serruriers, forgerons, maçons, tailleurs de pierre,
L’artisan du chantier, celui de la carrière,
Sous de verts acacias que les vents font trembler,
Au repas fraternel accourent s’attabler,
Pour charmer les ennuis d’une rude semaine,
Où du septième jour le repos les amène.
La table est de sapin, sans doute, mais dessus
Brille un morceau de veau qui baigne dans le jus ;
Mais à l’extrémité de ces planches grossières
Figure un large plat de rouges parmentières,
Et Jeannette, l’Hébé du bruyant cabaret,
Apportant broc sur broc d’un petit vin clairet
Par elle baptisé sans dispense du pape,
Sait leur faire oublier l’absence de la nappe ;
Car fraîche et réjouie, elle répond mieux qu’eux
Aux ris entrecoupés de propos graveleux.

Vous, heureux, qui bâillez dans vos palais de marbre,
Le cœur vide où s’efface un rêve d’amitié,
Vos plaisirs, faux rubis, inspirent la pitié
De ces bons compagnons attablés sous un arbre.
Leur appétit gaillard mange tout et sans choix.
Ce dîner, gras pour eux, pour vous serait bien maigre ;
Mais l’amitié, qui fuit la demeure des rois,
Là s’attarde et sourit, prés d’un pot de vin aigre.
i) Voir la note à la fin du volume,


L’artisan des lambris, en habit, linge blanc,
Du spectre de la faim triste représentant,
Le plus déshérité du produit de. nos treilles,
Exténué, tué par de trop longues veilles,
Avec sa douce femme, avec ses blonds enfants,
Tous chétifs, mais proprets, courent à travers champs.
Que de privations durent être subies
Pour ce peu de toilette ! et combien d’insomnies,
De fatigues, de soins, de soucis, de tracas,
Eut cette pauvre mère à préparer gants, bas,
Robes et mouchoirs blancs ! En secret que de jeûnes
Pour avoir des colliers bénits aux deux plus jeunes !
Bonnes gens, puisse Dieu, touché de votre foi,
Vous laisser le petit... qu’il m’a repris à moi !

Le soir, las de fouler gazon, herbe nouvelle,
La famille avec joie aborde une tonnelle
Pleine d’ombrage frais et vert du haut en bas ;
Puis la femme économe acquitte le repas ;
L’homme sourit au vin, l’enfant au confortable,
Et la félicité, qui rend l’espoir aimable,
Leur fait rêver à tous un siècle plus humain.
Hélas ! à ce beau jour quel triste lendemain !




LE SOIR

III

Des flots de travailleurs descendent les barrières,
Longent les boulevards pleins de vagues lumières,

Et, gagnant les faubourgs, grimpent dans leurs maisons,
Oyant les airs confus des voix universelles
Que les brises des nuits entraînent après elles,
Comme un écho mourant de lointaines chansons.

Mais le bal continue, et l’orchestre sonore
Nous dit que l’Ermitage est plein et danse encore.
Entrons. Que vois-je ici ? des gens en falbala,
Musqués et pommadés ! Le peuple n’est point là ;

Grand Dieu ! de l’artisan j’ai reconnu la fille !
Son pas leste emporte de quadrille en quadrille,
Et sa si douce voix.
En écharpe soyeuse, en robes ondoyantes,
En chapeau frais, mes sœurs, à ces rondes bruyantes,
Est-ce vous que je vois ?

Votre joie est bien triste, ô pauvres vierges folles !
Ces hommes ! vous riez à leurs sottes paroles.
Mes sœurs, souvenons-nous.
Du collier de cristal donné par notre mère.
Quoi ! vous vous détournez des pleurs de votre frère !
Oh ! non, ce n’est pas vous !

Vous, modestes naguère, au feu du punch qui flambe,
Par-dessus la pudeur votre délire enjambe.
Mes sœurs, souvenons-nous
Du petit crucifix, gardien de notre couche.
Quoi ! le nom de Jésus contracte votre bouche ?
Oh ! non, ce n’est pas vous !

Toutes de nos voisins vous étiez respectées ;
Par ces hommes, ici, vous êtes insultées.

Mes sœurs, souvenons-nous
De notre père, hélas ! riche de vos seuls charmes.
Quoi ! rien pour ce vieillard ? rien ! vous êtes sans larmes ?
Oh ! non, ce n’est pas vous !

De ces hommes, comment, rien ne vous scandalise ?
Mais la corruption vient de qui nous méprise.
Mes sœurs, souvenons-nous
Du foyer où l’amour guidait votre innocence.
Quoi ! de ce temps vos cœurs n’auraient plus souvenance ?
Oh ! non, ce n’est pas vous !




Quel tumulte soudain s’élève des tavernes !
Sur quoi se répand donc le feu des lampes ternes ?
Ces spectres vacillants qui s’accrochent aux murs,
Ces cadavres gisants au fond des coins obscurs,
Qui sont-ils ? et pour qui ces fantastiques scènes,
Ces rires hébétés et ces poses obscènes ?
Ah ! c’est l’ivrognerie, abrutie, en haillons,
Livide, qui se tord dans Ses convulsions !
Voici des brocs à terre et des cruches brisées,
Sur des bancs en éclats des tables renversées ;
Et tout déguenillés, les pieds hors des sabots,
Sur des verres cassés trépignent les marmots.
O pauvreté ! voilà ta chute inévitable !
Ces hommes harassés, désespérés, défaits,
Ne sachant du mépris où déposer le faix,
Ont recherché l’oubli qui dort sur une table !

La capitale est sourde. On lui signale en vain
Ces malades qui sont tout barbouillés de vin.

Par nous victorieuse, ingrate bourgeoisie,
Aux Barabbas des cours tu verses l’ambroisie ;
Et mes frères, tombés à l’ombre de la croix,
Boivent encor le fiel que but le roi des rois.
Dans ta boue ont germe les deniers déicides
Que les grands d’autrefois comptèrent à Judas.
Pour des vendeurs de Christs tu les ranges en tas,
Et ton cœur ne bat plus sous tes mamelles vides !
Au lieu de secourir, dans leurs mornes chenils,
Ces pauvres parias qu’insultent tes Gentils,
Tu les laisses hurler, s’arracher les entrailles,
Et s’entre-déchirer autour de tes murailles.
Capitale homicide, aux yeux étincelants,
Tu te dresses les nuits, cette ceinture aux flancs !

Frères, relevez-vous ! sur vos membres glacés
Percevez les rayons de mes strophes funèbres...
Je voudrais dissiper les épaisses ténèbres
Où dans l’accablement vous vous engourdissez !

Tout n’est pas mort en vous ; votre âme sous la cendre
Sanglote, et veut revoir ses amours d’autrefois.
Dans le triste sépulcre où mon vers va descendre,
Je l’entends tressaillir au seul bruit de ma voix.

De votre sang, j’en suis ; vos douleurs je les souffre.
Mais quand le désespoir, messager de l’enfer,
Vient pour me déchirer sous ses griffes de fer,
Il s’asphyxie aux plis de ma blouse de soufre.

Le désespoir jamais n’enfanta rien de grand ;
Il ne sait qu’embraser les réchauds du suicide,
Et couver pour la mort, sous une aile livide,
Les fantômes fiévreux de l’abrutissement.


Laissons la barbarie insulter notre tombe,
L’athéisme, à l’œil sec, outrager la raison ;
Le passé, malgré tout, s’enfonce à l’horizon.
Levons-nous grands et purs dans ce monde qui tombe.

Que vos toasts, que vos chants, nés d’un nectar plus doux,
Portent aux cœurs aigris un fraternel délire.
Dans l’arbre de la paix taillez-vous une lyre ;
Et pour ne plus tomber, frères, relevez-vous !

  1. De Victor Hugo.
  2. De Lamartine.