La Pipe de cidre (recueil)/Les Bouches inutiles

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Les bouches inutiles
La Pipe de cidreE. Flammarion (pp. 139-146).
Les bouches inutiles




Les bouches inutiles


À Ferdinand Brunetière.


Le jour qu’il fut bien avéré que le père François ne pouvait plus travailler, sa femme, beaucoup plus jeune que lui et très vive, avec deux petits yeux brillants d’avare, lui dit :

— Qué qu’tu veux, mon homme !… Quand tu seras là à te désoler pendant des heures !… Tout a une fin sur c’te terre… T’es vieux comme le pont de la Bernache… t’as près de quatre-vingts ans… t’as les reins noués, quasiment une vieille trogne d’orme… Faut t’ faire une raison… repose-toi…

Et ce soir-là elle ne lui donna pas à manger.

Quand il vit que le pain et le pot de boisson n’étaient pas sur la table, selon la coutume, le père François eut froid au cœur. Il dit d’une voix tremblante, d’une voix humiliée et qui implorait :

— J’ai faim… ma femme… j’ voudrais ben ma p’tite croûte…

Alors elle répondit, sans colère :

— T’as faim !… t’as faim… c’est un malheur, mon pauv’ vieux… et j’y peux ren… Quand on ne travaille pas… on n’a pas le droit de manger… il faut gagner le pain qu’on mange… Est-ce vrai, ça ?… Un homme qui ne travaille pas, c’est pas un homme… c’est pus ren de ren… c’est pire qu’une pierre dans un jardin… c’est pire qu’un arbre mort contre un mur…

— Mais pisque j’ peux pas… là… tu le sais ben… objecta le bonhomme… j’ voudrais ben… mais pisque j’ peux pas… pisque les jambes et les bras n’en veulent plus…

— Est-ce que je te reproche quelque chose ?… C’est-y cor de ma faute, là, voyons ?… Faut être juste en tout… Moi je suis juste… T’as travaillé, t’as mangé… Tu ne travailles plus… eh ben, tu ne manges plus… Voilà l’affaire !… Y n’y a ren à dire à ça !… C’est comme deux et deux font quatre. Est-ce que tu garderais, à l’écurie, le râtelier plein, et de l’avoine dans la mangeoire, un vieux carcan de cheval qui ne tiendrait plus sur ses jambes ?… Le garderais-tu ?…

— Non, ben sûr ! répondit loyalement le père François que cette comparaison parut accabler par son implacable justesse…

— Alors !… tu vois !… Faut s’ faire une raison…

Et, d’une voix gouailleuse, elle recommanda :

— Si t’as faim, mange ton poing… et garde l’autre pour demain !…

La femme allait et venait, dans la pièce très pauvre mais très propre, rangeant tout avec ordre, pour avancer son ouvrage le lendemain — car il fallait désormais qu’elle travaillât pour deux, — et, afin de ne pas perdre de temps, elle déchirait de ses dents rapides un morceau de pain bis et une pomme pas mûre qu’elle avait ramassée, sous les arbres, dans la cour…

Le bonhomme la considéra avec des yeux tristes, de tout petits yeux clignotants, qui, pour la première fois, peut-être, connurent ce que c’est qu’une larme. Il sentit passer sur lui, sur ses vieux os ankylosés, une immense et lourde détresse, car il savait que nulle discussion, nulle prière ne pourraient fléchir cette âme plus dure que le fer. Il savait aussi que cette terrible loi qu’elle lui appliquait, elle l’eût acceptée pour elle-même, sans aucune défaillance, car elle était stricte, simple et loyale comme le meurtre. Pourtant, il hasarda, sans conviction, avec une grimace sournoise des lèvres :

— J’avons quelques rentes…

Vivement, la femme se récria :

— Quelques rentes !… Quelques rentes !… Ah ben, merci !… T’as perdu la tête, pour sûr ?… S’il fallait toucher à nos rentes, ousque j’irions, veux-tu me le dire ?… Et le fils, pour qui nous les avons gagnées, qu’est-ce qu’il dirait ?… Non, non… Travaille et t’auras du pain… Ne travaille pas et t’auras rien !… C’est juste… c’est comme ça que ça doit être !…

— C’est bon !… fit le père François.

Et il se tut, l’œil avidement fixé sur la table vide, et qui désormais serait toujours vide pour lui… Il trouvait cela dur, mais au fond il trouvait cela juste, car son âme de primitif n’avait jamais pu s’élever des ténèbres farouches de la Nature jusqu’au lumineux concert de l’Égoïsme humain et de l’Amour.

Il se redressa péniblement, en poussant de petits cris de douleur : « Oh ! mes reins ! oh ! mes reins ! » Il gagna la chambre, à côté, dont la porte s’ouvrait, toute noire devant lui, comme une tombe.

Ce terrible moment devait arriver, pour lui, comme il était arrivé jadis, pour son père, pour sa mère, auxquels, bras impotents et bouches inutiles, il avait, lui aussi, avec une implacable rigueur, refusé le pain des derniers jours sans travail. Depuis longtemps, il le voyait venir, ce moment. À mesure que ses forces diminuaient, diminuaient aussi les portions parcimonieusement réglées de ses repas. On avait d’abord rogné sur la viande du dimanche et du jeudi, puis sur les légumes de tous les jours. C’était au tour du pain, maintenant, qu’on lui retirait de la bouche. Il ne se plaignit pas et s’apprêta à mourir, silencieusement, sans un cri, comme une plante trop vieille, dont les tiges desséchées et les racines pourries ne reçoivent plus les sèves de la terre.

Lui qui n’avait jamais rêvé, il rêva, cette nuit-là, à sa dernière chèvre. C’était une très vieille, une très douce chèvre, toute blanche, avec de petites cornes noires et une longue barbiche pareille à celle des diables de pierre qui gambadent sur le portail de l’église. Après avoir longtemps donné de jolis chevreaux et du bon lait, son ventre était devenu stérile et ses mamelles s’étaient taries. Elle ne coûtait rien, pourtant, en nourriture et en litière, et ne gênait personne. Au piquet, tout le jour, à quelques mètres de la maison, elle broutait les pointes d’ajonc de la lande communale et se promenait, de la longueur de sa corde, bêlant joyeusement sur les gens qui passaient au loin, dans la sente. Il aurait pu la laisser mourir aussi. Mais il l’avait égorgée, un matin, parce qu’il faut que tout ce qui ne rapporte plus rien, lait, semences ou travail, disparaisse et meure. Et il revoyait l’œil de la chèvre, son œil tendrement étonné, son doux œil plein d’un affectueux et mourant reproche, quand, la maintenant abattue entre ses cuisses serrées, il farfouillait la gorge sanglante de son couteau. En se réveillant, l’esprit encore occupé de son rêve, le père François murmura :

— C’est juste… Un homme est un homme, comme une chèvre est une chèvre… Je n’ai rien à dire… C’est juste !…

Le père François n’eut pas une récrimination, pas une révolte. Il ne quitta plus sa chambre ; il ne quitta plus son lit. Couché sur le dos, les jambes étendues et se touchant, les bras collés au long de ses jambes, la bouche ouverte et les yeux clos, il se fit immobile comme un mort. Dans cette position de cadavre, il ne souffrait plus de ses reins, ne pensait plus à rien, s’engourdissait dans une torpeur molle, dans une somnolence continue, qui l’emportait loin de la terre, loin de l’atmosphère de son grabat, dans une sorte de grand vague blanchâtre, illimité, que traversaient de petits éclairs rouges et où fourmillaient de minuscules insectes de feu. Et une puanteur s’élevait de son lit, comme d’un fumier.

En allant à l’ouvrage, le matin, sa femme l’enfermait à triple tour de serrure. Le soir, en rentrant, elle ne lui disait rien, ne le regardait même pas, et se couchait près du lit, sur une paillasse, où elle s’endormait d’un sommeil lourd, d’un sommeil qu’aucun rêve et qu’aucun réveil n’interrompaient. Elle se livrait, dès l’aube, à ses travaux ordinaires, avec la même activité tranquille, avec la même entente de l’ordre et de la propreté.

Le dimanche qui suivit, elle l’employa à réunir les hardes du vieux, à les raccommoder, et elle les rangea soigneusement dans un coin de l’armoire. Le soir elle alla chercher le prêtre, afin qu’il administrât son homme, car elle sentait sa fin prochaine.

— Qu’est-ce qu’il a donc, le père François ? demanda le prêtre.

— Il a la vieillesse… répondit la femme, d’un ton péremptoire… Il a la mort, quoi !… C’est son tour, à ce pauv’ vieux bonhomme.

Le prêtre oignit les membres du vieillard de ses huiles saintes, et récita quelques prières.

— Il croyait qu’il aurait été plus loin que ça… dit-il en se retirant.

— C’est son tour !… répéta la femme…

Et le lendemain, en entrant dans la chambre, elle n’entendit plus l’espèce de petit râle, de petit glou-glou qui sortait du nez du bonhomme ainsi que d’une bouteille qui se vide. Elle le tâta au front, à la poitrine, aux mains et le trouva froid.

— Il a passé ! dit-elle avec un attendrissement, mais avec un ton de respect grave.

Les paupières du père François s’étaient révulsées au moment de l’agonie finale et dévoilaient l’œil terne, sans regard. Elle les abaissa d’un coup de pouce rapide, puis elle considéra, songeuse, durant quelques secondes, le cadavre, et elle pensa :

— C’était un homme rangé, économe, courageux… Il s’a ben conduit toute sa vie… il a ben travaillé… J’vas lui mettre une chemise neuve, son habit de mariage… un drap bien blanc… Et puis… si le fils le veut… on pourrait lui acheter une concession de dix ans… dans le cimetière… comme un riche…