Les Caprices de Marianne/Acte II

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Charpentier (Œuvres complètes d’Alfred de Musset, tome III. Comédies, ip. 168-200).
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ACTE DEUXIÈME


Scène première

Une rue.
OCTAVE et CIUTA entrent.


Octave.

Il y renonce, dites-vous ?


Ciuta.

Hélas ! pauvre jeune homme ! il aime plus que jamais[, et sa mélancolie se trompe elle-même sur les désirs qui la nourrissent]. Je croirais presque qu’il se défie de vous, de moi, de tout ce qui l’entoure.


Octave.

Non, de par le ciel ! je n’y renoncerai pas ; je me sens moi-même une autre Marianne, et il y a du plaisir à être entêté. Ou Cœlio réussira, ou j’y perdrai ma langue.


Ciuta.

Agirez-vous contre sa volonté ?


Octave.

Oui, pour agir d’après la mienne, qui est sa sœur aînée, et pour envoyer aux enfers messer Claudio le juge, que je déteste, méprise et abhorre depuis les pieds jusqu’à la tête.


Ciuta.

Je lui porterai donc votre réponse, et, quant à moi, je cesse de m’en mêler.


Octave.

Je suis comme un homme qui tient la banque d’un pharaon pour le compte d’un autre, et qui a la veine contre lui ; il noierait plutôt son meilleur ami que de céder, et la colère de perdre avec l’argent d’autrui l’enflamme cent fois plus que ne le ferait sa propre ruine.

Entre Cœlio.

Comment, Cœlio, tu abandonnes la partie ?


Cœlio.

Que veux-tu que je fasse ?


Octave.

Te défies-tu de moi ? Qu’as-tu ? te voilà pâle comme la neige. — Que se passe-t-il en toi ?


Cœlio.

Pardonne-moi, pardonne-moi ! Fais ce que tu voudras ; va trouver Marianne. — Dis-lui que me tromper, c’est me donner la mort, et que ma vie est dans ses yeux.

Il sort.

Octave.

Par le ciel, voilà qui est étrange !


[Ciuta.

Silence ! vêpres Sonnent ; la grille du jardin vient de s’ouvrir ; ] Marianne sort. — Elle approche lentement.

Ciuta se retire. — Entre Marianne.

Octave.

Belle Marianne, vous dormirez tranquillement. — Le cœur de Cœlio est à une autre, et ce n’est plus sous vos fenêtres qu’il donnera ses sérénades.


Marianne.

Quel dommage et quel grand malheur de n’avoir pu partager un amour comme celui-là ! Voyez comme le hasard me contrarie ! Moi qui allais l’aimer.


Octave.

En vérité !


Marianne.

Oui, sur mon âme, ce soir ou demain matin, dimanche au plus tard[, je lui appartenais]. Qui pourrait ne pas réussir avec un ambassadeur tel que vous ? Il faut croire que sa passion pour moi était quelque chose comme du chinois ou de l’arabe, puisqu’il lui fallait un interprète, et qu’elle ne pouvait s’expliquer toute seule.


Octave.

Raillez, raillez ! nous ne vous craignons plus.


Marianne.

Ou peut-être que cet amour n’était encore qu’un pauvre enfant à la mamelle, et vous, comme une sage nourrice, en le menant à la lisière, vous l’aurez laissé tomber la tête la première en le promenant par la ville.


Octave.

La sage nourrice s’est contentée de lui faire boire d’un certain lait que la vôtre vous a versé sans doute, et généreusement ; vous en avez encore sur les lèvres une goutte qui se mêle à toutes vos paroles.


Marianne.

Comment s’appelle ce lait merveilleux ?


Octave.

L’indifférence. Vous ne pouvez aimer ni haïr, et vous êtes comme les roses du Bengale, Marianne, sans épines et sans parfum.


Marianne.

Bien dit. Aviez-vous préparé d’avance cette comparaison ? Si vous ne brûlez pas le brouillon de vos harangues, donnez-le-moi, de grâce, que je les apprenne à ma perruche.


Octave.

Qu’y trouvez-vous qui puisse vous blesser ? Une fleur sans parfum n’en est pas moins belle ; bien au contraire, ce sont les plus belles que Dieu a faites ainsi [; et le jour où, comme une Galatée d’une nouvelle espèce, vous deviendrez de marbre au fond de quelque église, ce sera une charmante statue que vous ferez, et qui ne laissera pas que de trouver quelque niche respectable dans un confessionnal.]


Marianne.

Mon cher cousin, est-ce que vous ne plaignez pas le sort des femmes ? Voyez un peu ce qui m’arrive : il est décrété par le sort que Cœlio m’aime, ou qu’il croit m’aimer, lequel Cœlio le dit à ses amis, lesquels amis décrètent à leur tour que, sous peine de mort, je serai sa maîtresse. La jeunesse napolitaine daigne m’envoyer en votre personne un digne représentant, chargé de me faire savoir que j’aie à aimer ledit seigneur Cœlio d’ici à une huitaine de jours. Pesez cela, je vous en prie. Si je me rends, que dira-t-on de moi ? N’est-ce pas une femme bien abjecte que celle qui obéit à point nommé, à l’heure convenue, à une pareille proposition ? Ne va-t-on pas la déchirer à belles dents, la montrer au doigt, et faire de son nom le refrain d’une chanson à boire ? Si elle refuse, au contraire, est-il un monstre qui lui soit comparable ? Est-il une statue plus froide qu’elle ? et l’homme qui lui parle, qui ose l’arrêter en place publique son livre de messe à la main, n’a-t-il pas le droit de lui dire : vous êtes une rose du Bengale sans épines et sans parfum ?


Octave.

Cousine, cousine, ne vous fâchez pas.


Marianne.

N’est-ce pas une chose bien ridicule que l’honnêteté et la foi jurée ? que l’éducation d’une fille, la fierté d’un cœur qui s’est figuré qu’il vaut quelque chose[, et qu’avant de jeter au vent la poussière de sa fleur chérie, il faut que le calice en soit baigné de larmes, épanoui par quelques rayons du soleil, entr’ouvert par une main délicate] ? Tout cela n’est-il pas un rêve, une bulle de savon qui, au premier soupir d’un cavalier à la mode, doit s’évaporer dans les airs ?


Octave.

Vous vous méprenez sur mon compte et sur celui de Cœlio.


Marianne.

Qu’est-ce après tout qu’une femme ? L’occupation d’un moment, une coupe fragile qui renferme une goutte de rosée, qu’on porte à ses lèvres et qu’on jette par-dessus son épaule. Une femme ! c’est une partie de plaisir ! Ne pourrait-on pas dire, quand on en rencontre une : Voilà une belle nuit qui passe ? Et ne serait-ce pas un grand écolier en de telles matières, que celui qui baisserait les yeux devant elle, qui se dirait tout bas : « Voilà peut-être le bonheur d’une vie entière, » et qui la laisserait passer ?

Elle sort.

Octave, seul.

Tra, tra, poum, poum ! tra deri la la ! Quelle drôle de petite femme ! Hai ! Holà !

Il frappe à une auberge.

Apportez-moi ici, sous cette tonnelle, une bouteille de quelque chose.


Le garçon.

Ce qui vous plaira, Excellence. Voulez vous du Lacryma-christi ?


Octave.

Soit, soit. Allez-vous-en un peu chercher dans les rues d’alentour le seigneur Cœlio, qui porte un manteau noir et des culottes plus noires encore. Vous lui direz qu’un de ses amis est là qui boit tout seul du Lacryma-christi. Après quoi, vous irez à la grande place, et vous m’apporterez une certaine Rosalinde qui est rousse et qui est toujours à sa fenêtre.

Le garçon sort.

Je me sais ce que j’ai dans la gorge ; je suis triste comme une procession.

Buvant.

Je ferais aussi bien de dîner ici ; voilà le jour qui baisse. Drig ! drig ! quel ennui que ces vêpres ! Est-ce que j’ai envie de dormir ? je me sens tout pétrifié.

Entrent Claudio et Tibia.

Cousin Claudio, vous êtes un beau juge ; où allez-vous si couramment ?


Claudio.

Qu’entendez-vous par là, seigneur Octave ?


Octave.

J’entends que vous êtes un magistrat qui a de belles formes.


Claudio.

De langage, ou de complexion ?


Octave.

De langage, de langage. Votre perruque est pleine d’éloquence, et vos jambes sont deux charmantes parenthèses.


Claudio.

Soit dit en passant, seigneur Octave, le marteau de ma porte m’a tout l’air de vous avoir brûlé les doigts.


Octave.

En quelle façon, juge plein de science ?


Claudio.

En y voulant frapper, cousin plein de finesse.


Octave.

Ajoute hardiment plein de respect, juge, pour le marteau de ta porte ; mais tu peux le faire peindre à neuf, sans que je craigne de m’y salir les doigts.


Claudio.

En quelle façon, cousin plein de facéties ?


Octave.

En n’y frappant jamais, juge plein de causticité.


Claudio.

Cela vous est pourtant arrivé, puisque ma femme a enjoint à ses gens de vous fermer la porte au nez à la première occasion.


Octave.

Tes lunettes sont myopes, juge plein de grâce ; tu te trompes d’adresse dans ton compliment.


Claudio.

Mes lunettes sont excellentes, cousin plein de riposte : n’as-tu pas fait à ma femme une déclaration amoureuse ?


Octave.

À quelle occasion, subtil magistrat ?


Claudio.

À l’occasion de ton ami Cœlio, cousin ; malheureusement j’ai tout entendu.


Octave.

Par quelle oreille, sénateur incorruptible ?


Claudio.

Par celle de ma femme, qui m’a tout raconté, godelureau chéri.


Octave.

Tout absolument, époux idolâtré ? Rien n’est resté dans cette charmante oreille ?


Claudio.

Il y est resté sa réponse, charmant pilier de cabaret, que je suis chargé de te faire.


Octave.

Je ne suis pas chargé de l’entendre, cher procès-verbal.


Claudio.

Ce sera donc ma porte en personne qui te la fera, aimable croupier de roulette, si tu t’avises de la consulter.


Octave.

C’est ce dont je ne me soucie guère, chère sentence de mort ; je vivrai heureux sans cela.


Claudio.

Puisses-tu le faire en repos, cher cornet de passe-dix ; je te souhaite mille prospérités.


Octave.

Rassure-toi sur ce sujet, cher verrou de prison ! je dors tranquille comme une audience.

Sortent Claudio et Tibia.

[Octave, seul.

Il me semble que voilà Cœlio qui s’avance de ce côté. Cœlio ! Cœlio ! À qui diable en a-t-il ?

Entre Cœlio.

Sais-tu, mon cher ami, le beau tour que nous joue ta princesse ? Elle a tout dit à son mari.


Cœlio.

Comment le sais-tu ?


Octave.

Par la meilleure de toutes les voies possibles. Je quitte à l’instant Claudio. Marianne nous fera fermer la porte au nez, si nous nous avisons de l’importuner davantage.


Cœlio.

Tu l’as vue tout à l’heure ; que t’avait-elle dit ?


Octave.

Rien qui pût me faire pressentir cette douce nouvelle ; rien d’agréable cependant. Tiens, Cœlio, renonce à cette femme. Holà ! un second verre !


Cœlio.

Pour qui ?


Octave.

Pour toi. Marianne est une bégueule ; je ne sais trop ce qu’elle m’a dit ce matin, je suis resté comme une brute sans pouvoir lui répondre. Allons ! n’y pense plus, voilà qui est convenu ; et que le ciel m’écrase si je lui adresse jamais la parole ! Du courage, Cœlio, n’y pense plus.


Cœlio.

Adieu, mon cher ami.


Octave.

Ou vas-tu ?


Cœlio.

J’ai affaire en ville ce soir.


Octave.

Tu as l’air d’aller te noyer. Voyons, Cœlio, à quoi penses-tu ? Il y a d’autres Marianne sous le ciel. Soupons ensemble, et moquons-nous de cette Marianne-là.


Cœlio.

Adieu, adieu, je ne puis m’arrêter plus longtemps. Je te verrai demain, mon ami.

Il sort.

Octave.

Cœlio ! Écoute donc ! nous te trouverons une Marianne bien gentille, douce comme un agneau, et n’allant point à vêpres surtout ! Ah ! les maudites cloches ! quand auront-elles fini de me mener en terre !]


Le garçon, rentrant.

Monsieur, la demoiselle rousse n’est point à sa fenêtre ; elle ne peut se rendre à votre invitation.


Octave.

La peste soit de tout l’univers ! Est-il donc décidé que je souperai seul aujourd’hui ? La nuit arrive en poste ; que diable vais-je devenir ? Bon ! bon ! ceci me convient.

Il boit.

Je suis capable d’ensevelir ma tristesse dans ce vin, ou du moins ce vin dans ma tristesse. Ah ! ah ! les vêpres sont finies ; voici Marianne qui revient.

Entre Marianne.

Marianne.

Encore ici, seigneur Octave ? et déjà à table ? C’est un peu triste de s’enivrer tout seul.


Octave.

Le monde entier m’abandonne ; je tâche d’y voir double, afin de me servir à moi-même de compagnie.


Marianne.

Comment ! pas un de vos amis, pas une de vos maîtresses qui vous soulage de ce fardeau terrible, la solitude ?


Octave.

Faut-il vous dire ma pensée ? J’avais envoyé chercher une certaine Rosalinde, qui me sert de maîtresse ; elle soupe en ville comme une personne de qualité.


Marianne.

C’est une fâcheuse affaire sans doute, et votre cœur en doit ressentir un vide effroyable.


Octave.

Un vide que je ne saurais exprimer et que je communique en vain à cette large coupe. Le carillon des vêpres m’a fendu le crâne pour tout l’après-dînée.


Marianne.

Dites-moi, cousin, est-ce du vin à quinze sous la bouteille que vous buvez ?


Octave.

N’en riez pas ; ce sont les larmes du Christ en personne.


Marianne.

Cela m’étonne que vous ne buviez pas du vin à quinze sous ; buvez-en, je vous en supplie.


Octave.

Pourquoi en boirais-je, s’il vous plaît ?


Marianne.

Goûtez-en ; je suis sûre qu’il n’y a aucune différence avec celui-là.


Octave.

Il y en a une aussi grande qu’entre le soleil et une lanterne.


Marianne.

Non, vous dis-je, c’est la même chose.


Octave.

Dieu m’en préserve ! Vous moquez-vous de moi ?


Marianne.

Vous trouvez qu’il y a une grande différence !


Octave.

Assurément.


Marianne.

Je croyais qu’il en était du vin comme des femmes. [Une femme n’est-elle pas aussi un vase précieux, scellé comme ce flacon de cristal ? Ne renferme-t-elle pas une ivresse grossière ou divine, selon sa force et sa valeur ? Et n’y a-t-il pas parmi elles le vin du peuple et les larmes du Christ ?] Quel misérable cœur est-ce donc que le vôtre, pour que vos lèvres lui fassent la leçon ? Vous ne boiriez pas le vin que boit le peuple ; vous aimez les femmes qu’il aime ; l’esprit généreux et poétique de ce flacon doré, ces sucs merveilleux que la lave du Vésuve a cuvés sous son ardent soleil, vous conduiront chancelant et sans force dans les bras d’une fille de joie ; vous rougiriez de boire un vin grossier ; votre gorge se soulèverait. Ah ! vos lèvres sont délicates, mais votre cœur s’enivre à bon marché. Bonsoir, cousin ; puisse Rosalinde rentrer ce soir chez elle.


Octave.

Deux mots, de grâce, belle Marianne, et ma réponse sera courte. Combien de temps pensez-vous qu’il faille faire la cour à la bouteille que vous voyez pour obtenir ses faveurs ? Elle est, comme vous dites, toute pleine d’un esprit céleste, et le vin du peuple lui ressemble aussi peu qu’un paysan ressemble à son seigneur. Cependant, regardez comme elle [se laisse faire ! — Elle n’a reçu, j’imagine, aucune éducation, elle n’a aucun principe ; vous voyez comme elle] est bonne fille ! Un mot a suffi pour la faire sortir du couvent ; toute poudreuse encore, elle s’en est échappée pour me donner un quart d’heure d’oubli, et mourir. Sa couronne virginale, empourprée de cire odorante, est aussitôt tombée en poussière, et, je ne puis vous le cacher, elle a failli passer tout entière sur mes lèvres dans la chaleur de son premier baiser.


Marianne.

Êtes-vous sûr qu’elle en vaut davantage ? Et si vous êtes un de ses vrais amants, n’iriez-vous pas, si la recette en était perdue, en chercher la dernière goutte jusque dans la bouche du volcan ?


Octave.

Elle n’en vaut ni plus ni moins. Elle sait qu’elle est bonne à boire et qu’elle est faite pour être bue. Dieu n’en a pas caché la source au sommet d’un pic inabordable, au fond d’une caverne profonde ; il l’a suspendue en grappes dorées au bord de nos chemins ; [elle y fait le métier des courtisanes ; elle y effleure la main du passant ; elle y étale aux rayons du soleil sa gorge rebondie,] et toute une cour d’abeilles et de frelons murmure autour d’elle matin et soir. Le voyageur dévoré de soif peut se coucher sous ses rameaux verts ; jamais elle ne l’a laissé languir, jamais elle ne lui a refusé les douces larmes dont son cœur est plein. Ah ! Marianne, c’est un don fatal que la beauté ! — La sagesse dont elle se vante est sœur de l’avarice, et il y a plus de miséricorde dans le ciel pour ses faiblesses que pour sa cruauté. Bonsoir, cousine ; puisse Cœlio vous oublier !

Il entre dans l’auberge, Marianne dans sa maison.



Scène II

[Une autre rue.]
CŒLIO, CIUTA.


[Ciuta.

Seigneur Cœlio, défiez-vous d’Octave. Ne vous a-t-il pas dit que la belle Marianne lui avait fermé sa porte ?


Cœlio.

Assurément. — Pourquoi m’en défierais-je ?


Ciuta.

Tout à l’heure, en passant dans sa rue, je l’ai vu en conversation avec elle sous une tonnelle couverte.


Cœlio.

Qu’y a-t-il d’étonnant à cela ? Il aura épié ses démarches et saisi un moment favorable pour lui parler de moi.


Ciuta.

J’entends qu’ils se parlaient amicalement et comme des gens qui sont de bon accord ensemble.


Cœlio.

En es-tu sûre, Ciuta ? Alors je suis le plus heureux des hommes ; il aura plaidé ma cause avec chaleur.


Ciuta.

Puisse le ciel vous favoriser !]

[Elle sort.]

Cœlio.

Ah ! que je fusse né dans le temps des tournois et des batailles ! Qu’il m’eût été permis de porter les couleurs de Marianne et de les teindre de mon sang ! Qu’on m’eût donné un rival à combattre, une armée entière à défier ! Que le sacrifice de ma vie eût pu lui être utile ! Je sais agir, mais je ne puis parler. Ma langue ne sert point mon cœur, et je mourrai sans m’être fait comprendre, comme un muet dans une prison.

Il sort.



Scène III

[Chez Claudio.]
CLAUDIO, MARIANNE.


Claudio.

Pensez-vous que je sois un mannequin, et que je me promène sur la terre pour servir d’épouvantail aux oiseaux ?


Marianne.

D’où vous vient cette gracieuse idée ?


Claudio.

Pensez-vous qu’un juge criminel ignore la valeur des mots, et qu’on puisse se jouer de sa crédulité comme de celle d’un danseur ambulant ?


Marianne.

À qui en avez-vous ce soir ?


Claudio.

Pensez-vous que je n’ai pas entendu vos propres paroles : Si cet homme ou son ami se présente à ma porte, qu’on la lui fasse fermer ? et croyez-vous que je trouve convenable de vous voir converser librement avec lui sous une tonnelle[, lorsque le soleil est couché] ?


Marianne.

Vous m’avez vue sous une tonnelle ?


Claudio.

Oui, oui, de ces yeux que voilà, sous la tonnelle d’un cabaret ! La tonnelle d’un cabaret n’est point un lieu de conversation pour la femme d’un magistrat, et il est inutile de faire fermer sa porte, quand on se renvoie le dé en plein air avec si peu de retenue.


Marianne.

Depuis quand m’est-il défendu de causer avec un de vos parents ?


Claudio.

Quand un de mes parents est un de vos amants, il est fort bien fait de s’en abstenir.


Marianne.

Octave, un de mes amants ? Perdez-vous la tête ? Il n’a de sa vie fait la cour à personne.


Claudio.

Son caractère est vicieux. — C’est un coureur de tabagies.


Marianne.

Raison de plus pour qu’il ne soit pas, comme vous dites fort agréablement, un de mes amants. — Il me plaît de parler à Octave sous la tonnelle d’un cabaret.


Claudio.

Ne me poussez pas à quelque fâcheuse extrémité par vos extravagances, et réfléchissez à ce que vous faites.


Marianne.

À quelle extrémité voulez-vous que je vous pousse ? Je suis curieuse de savoir ce que vous feriez.


Claudio.

Je vous défendrais de le voir et d’échanger avec lui aucune parole, soit dans la maison, soit dans une maison tierce, soit en plein air.


Marianne.

Ah ! ah ! vraiment, voilà qui est nouveau ! Octave est mon parent tout autant que le vôtre ; je prétends lui parler quand bon me semblera, en plein air ou ailleurs, et dans cette maison, s’il lui plaît d’y venir.


Claudio.

Souvenez-vous de cette dernière phrase que vous venez de prononcer. Je vous ménage un châtiment exemplaire, si vous allez contre ma volonté.


Marianne.

Trouvez bon que j’aille d’après la mienne, et ménagez-moi ce qui vous plaît. Je m’en soucie comme de cela.


Claudio.

Marianne, brisons cet entretien. Ou vous sentirez l’inconvenance de s’arrêter sous une tonnelle, ou vous me réduirez à une violence qui répugne à mon habit.

Il sort.

Marianne, seule.

Holà ! quelqu’un !

Un domestique entre.

Voyez-vous là-bas, dans cette rue, ce jeune homme assis devant une table, sous cette tonnelle ? Allez lui dire que j’ai à lui parler[, et qu’il prenne la peine d’entrer dans ce jardin.]

Le domestique sort.

Voilà qui est nouveau ! Pour qui me prend-on ? Quel mal y a-t-il donc ? Comment suis-je donc faite aujourd’hui ? Voilà une robe affreuse. Qu’est-ce que cela signifie ? — Vous me réduirez à la violence ! Quelle violence ? Je voudrais que ma mère fût là. Ah bah ! elle est de son avis dès qu’il dit un mot. J’ai une envie de battre quelqu’un !

Elle renverse les chaises.

Je suis bien sotte en vérité ! [Voilà Octave qui vient. — Je voudrais qu’il le rencontrât.] — Ah ! c’est donc là le commencement ! On me l’avait prédit. — Je le savais. — Je m’y attendais ! Patience, patience ! Il me ménage un châtiment ! Et lequel, par hasard ? Je voudrais bien savoir ce qu’il veut dire !

Entre Octave.

[Asseyez-vous,] Octave, j’ai à vous parler.


Octave.

[Où voulez-vous que je m’assoie ? Toutes les chaises sont les quatre fers en l’air. — ] Que vient-il donc de se passer ici ?


Marianne.

Rien du tout.


Octave.

En vérité, cousine, vos yeux disent le contraire.


Marianne.

J’ai réfléchi à ce que vous m’avez dit sur le compte de votre ami Cœlio. Dites-moi, pourquoi ne s’explique-t-il pas lui-même ?


Octave.

Par une raison assez simple : — il vous a écrit, et vous avez déchiré ses lettres ; il vous a envoyé quelqu’un, et vous lui avez fermé la bouche ; il vous a donné des concerts, vous l’avez laissé dans la rue. Ma foi, il s’est donné au diable, et on s’y donnerait à moins.


Marianne.

Cela veut dire qu’il a songé à vous ?


Octave.

Oui.


Marianne.

Eh bien ! parlez-moi de lui.


Octave.

Sérieusement ?


Marianne.

Oui, oui, sérieusement. Me voilà. J’écoute.


Octave.

Vous voulez rire ?


Marianne.

Quel pitoyable avocat êtes-vous donc ? Parlez, que je veuille rire ou non.


Octave.

Que regardez-vous à droite et à gauche ? En vérité, vous êtes en colère.


Marianne.

Je veux prendre un amant, Octave,… sinon un amant, du moins un cavalier. Que me conseillez-vous ? Je m’en rapporte à votre choix : — Cœlio ou tout autre, peu m’importe ; — dès demain, — dès ce soir, celui qui aura la fantaisie de chanter sous mes fenêtres trouvera ma porte entr’ouverte. Eh bien ! vous ne parlez pas ? Je vous dis que je prends un amant. Tenez, voilà mon écharpe en gage : — qui vous voudrez, la rapportera.


Octave.

Marianne ! quelle que soit la raison qui a pu vous inspirer une minute de complaisance, puisque vous m’avez appelé, puisque vous consentez à m’entendre, au nom du ciel, restez la même une minute encore ; permettez-moi de vous parler.

Il se jette à genoux.

Marianne.

Que voulez-vous me dire ?


Octave.

Si jamais homme au monde a été digne de vous comprendre, digne de vivre et de mourir pour vous, cet homme est Cœlio. Je n’ai jamais valu grand’chose, et je me rends cette justice, que la passion dont je fais l’éloge trouve un misérable interprète. [Ah ! si vous saviez sur quel autel sacré vous êtes adorée comme un Dieu !] Vous, si belle, si jeune, si pure encore[, livrée à un vieillard qui n’a plus de sens, et qui n’a jamais eu de cœur] ! Si vous saviez quel trésor de bonheur, quelle mine féconde repose en vous ! en lui ! dans cette fraîche aurore de jeunesse, dans cette rosée céleste de la vie, dans ce premier accord de deux âmes jumelles ! Je ne vous parle pas de sa souffrance, de cette douce et triste mélancolie qui ne s’est jamais lassée de vos rigueurs, et qui en mourrait sans se plaindre. Oui, Marianne, il en mourra. Que puis-je vous dire ? qu’inventerais-je pour donner à mes paroles la force qui leur manque ? Je ne sais pas le langage de l’amour. Regardez dans votre âme ; c’est elle qui peut vous parler de la sienne. Y a t-il un pouvoir capable de vous toucher ? Vous qui savez supplier Dieu, existe-t-il une prière qui puisse rendre ce dont mon cœur est plein ?


Marianne.

Relevez-vous, Octave. En vérité, si quelqu’un entrait ici, ne croirait-on pas, à vous entendre, que c’est pour vous que vous plaidez ?


Octave.

Marianne ! Marianne ! au nom du ciel, ne souriez pas ! ne fermez pas votre cœur au premier éclair qui l’ait peut-être traversé ! Ce caprice de bonté, ce moment précieux va s’évanouir. — [Vous avez prononcé le nom de Cœlio, vous avez pensé à lui, dites-vous. Ah ! si c’est une fantaisie, ne me la gâtez pas. — Le bonheur d’un homme en dépend.]


Marianne.

Êtes-vous sûr qu’il ne me soit pas permis de sourire ?


Octave.

Oui, vous avez raison, je sais tout le tort que mon amitié peut faire. Je sais qui je suis, je le sens ; un pareil langage dans ma bouche a l’air d’une raillerie. Vous doutez de la sincérité de mes paroles ; jamais peut-être je n’ai senti avec plus d’amertume qu’en ce moment le peu de confiance que je puis inspirer.


Marianne.

Pourquoi cela ? vous voyez que j’écoute. Cœlio me déplaît ; je ne veux pas de lui. Parlez-moi de quelque autre, de qui vous voudrez. [Choisissez-moi dans vos amis un cavalier digne de moi ; envoyez-le-moi, Octave. Vous voyez que je m’en rapporte à vous.]


Octave.

Ô femme trois fois femme ! Cœlio vous déplaît, — mais le premier venu vous plaira. L’homme qui vous aime [depuis un mois], qui s’attache à vos pas, qui mourrait de bon cœur sur un mot de votre bouche, celui-là vous déplaît ! il est jeune, beau, riche et digne en tout point de vous ; mais il vous déplaît ! et le premier venu vous plaira !


Marianne.

Faites ce que je vous dis, ou ne me revoyez pas.

Elle sort.

Octave, seul.

Ton écharpe est bien jolie, Marianne, et ton petit caprice de colère est un charmant traité de paix. — Il ne me faudrait pas beaucoup d’orgueil pour le comprendre : un peu de perfidie suffirait. Ce sera pourtant Cœlio qui en profitera.

Il sort.



Scène IV

[Chez Cœlio.]
CŒLIO, un domestique.


Cœlio.

[Il est en bas, dites-vous ? Qu’il monte. Pourquoi ne le faites-vous pas monter sur-le-champ ?]

[Entre Octave.]

Eh bien ! mon ami, quelle nouvelle ?


Octave.

Attache ce chiffon à ton bras droit, Cœlio ; prends ta guitare et ton épée. — Tu es l’amant de Marianne.


Cœlio.

Au nom du ciel, ne te ris pas de moi.


Octave.

La nuit est belle ; — la lune va paraître à l’horizon. Marianne est seule, et sa porte est entr’ouverte. Tu es un heureux garçon, Cœlio.


Cœlio.

Est-ce vrai ? — est-ce vrai ? Ou tu es ma vie, Octave, ou tu es sans pitié.


Octave.

Tu n’es pas encore parti ? Je te dis que tout est convenu.7 Une chanson sous sa fenêtre ; [cache-toi un peu le nez dans ton manteau, afin que les espions du mari ne te reconnaissent pas. Sois sans crainte, afin qu’on te craigne ; et si elle résiste, prouve-lui qu’il est un peu tard.]


Cœlio.

Ah ! mon Dieu, le cœur me manque.


Octave.

Et à moi aussi, car je n’ai dîné qu’à moitié. — Pour récompense de mes peines, dis en sortant qu’on me monte à souper.

Il s’assoit.

[As-tu du tabac turc ? Tu me trouveras probablement ici demain matin.] Allons, mon ami, en route ! tu m’embrasseras en revenant. En route ! en route ! La nuit s’avance.

Cœlio sort.

Octave, seul.

[Écris sur tes tablettes, Dieu juste, que cette nuit doit m’être comptée dans ton paradis. Est-ce bien vrai que tu as un paradis ?] En vérité, cette femme était belle, et sa petite colère lui allait bien. D’où venait-elle ? c’est ce que j’ignore. Qu’importe comment la bille d’ivoire tombe sur le numéro que nous avons appelé ? Souffler une maîtresse à son ami, c’est une rouerie trop commune pour moi. Marianne, ou toute autre, qu’est-ce que cela me fait ? La véritable affaire est de souper ; il est clair que Cœlio est à jeun. Comme tu m’aurais détesté, Marianne, si je t’avais aimée ! comme tu m’aurais fermé ta porte ! comme ton bélître de mari t’aurait paru un Adonis, un Sylvain, en comparaison de moi ! Où est donc la raison de tout cela ? [pourquoi la fumée de cette pipe va-t-elle à droite plutôt qu’à gauche ? Voilà la raison de tout. — Fou ! trois fois fou à lier, celui qui calcule ses chances, qui met la raison de son côté ! La justice céleste tient une balance dans ses mains. La balance est parfaitement juste, mais tous les poids sont creux. Dans l’un il y a une pistole, dans l’autre un soupir amoureux, dans celui-là une migraine, dans celui-ci il y a le temps qu’il fait, et toutes les actions humaines s’en vont de haut en bas, selon ces poids capricieux.


Un domestique, entrant.

Monsieur, voilà une lettre à votre adresse ; elle est si pressée, que vos gens l’ont apportée ici ; on a recommandé de vous la remettre, en quelque lieu que vous fussiez ce soir.


Octave.

Voyons un peu cela.

Il lit.

« Ne venez pas ce soir. Mon mari a entouré la maison d’assassins, et vous êtes perdu s’ils vous trouvent.

« Marianne. »

Malheureux que je suis ! qu’ai-je fait ? Mon manteau ! mon chapeau ! Dieu veuille qu’il soit encore temps ! Suivez-moi, vous et tous les domestiques qui sont debout à cette heure. Il s’agit de la vie de votre maître.]

[Il sort en courant.]



Scène V

[Le jardin de Claudio.] — Il est nuit.
CLAUDIO, deux spadassins, TIBIA.


Claudio.

Laissez-le entrer, et jetez-vous sur lui dès qu’il sera parvenu à ce bosquet.


Tibia.

Et s’il entre par l’autre côté ?


Claudio.

Alors, attendez-le au coin du mur.


Un spadassin.

Oui, monsieur.


Tibia.

Le voilà qui arrive. Tenez, monsieur, voyez comme son ombre est grande ! c’est un homme d’une belle stature.


Claudio.

Retirons-nous à l’écart, et frappons quand il en sera temps.

Entre Cœlio.

Cœlio, frappant à la jalousie.

Marianne ! Marianne ! êtes-vous là ?


Marianne, paraissant à la fenêtre.

Fuyez, Octave ; vous n’avez donc pas reçu ma lettre ?


Cœlio.

Seigneur mon Dieu ! quel nom ai-je entendu ?


Marianne.

La maison est entourée d’assassins ; mon mari [vous a vu entrer ce soir ; il] a écouté notre conversation, et votre mort est certaine, si vous restez une minute encore.


Cœlio.

Est-ce un rêve ? suis-je Cœlio ?


Marianne.

Octave, Octave ! au nom du ciel, ne vous arrêtez pas ! Puisse-t-il être encore temps de vous échapper ! Demain, trouvez-vous, à midi, dans un confessionnal de l’église, j’y serai.

La jalousie se referme.

Cœlio.

Ô mort ! puisque tu es là, viens donc à mon secours. Octave, traître Octave ! puisse mon sang retomber sur toi ! [Puisque tu savais quel sort m’attendait ici, et que tu m’y as envoyé à ta place, tu seras satisfait dans ton désir. Ô mort ! je t’ouvre les bras ; voici le terme de mes maux.]

Il sort. — On entend des cris étouffés et un bruit éloigné dans le jardin.

Octave, en dehors.

Ouvrez, ou j’enfonce les portes !


Claudio, ouvrant, son épée sous le bras.

Que voulez-vous ?


Octave.

Où est Cœlio ?


Claudio.

Je ne pense pas que son habitude soit de coucher dans cette maison.


Octave.

Si tu l’as assassiné, Claudio, prends garde à toi ; je te tordrai le cou de ces mains que voilà.


Claudio.

Êtes-vous fou ou somnambule ?


[Octave.

Ne l’es-tu pas toi-même, pour te promener à cette heure, ton épée sous le bras ?]


Claudio.

Cherchez dans ce jardin, si bon vous semble ; je n’y ai vu entrer personne ; et si quelqu’un l’a voulu faire, il me semble que j’avais le droit de ne pas lui ouvrir.


[Octave, à ses gens.

Venez, et cherchez partout !]


Claudio, bas à Tibia.

Tout est-il fini comme je l’ai ordonné ?


Tibia.

Oui, monsieur ; soyez en repos, ils peuvent chercher tant qu’ils voudront.

Tous sortent.



Scène VI

Un cimetière.
OCTAVE et MARIANNE, auprès d’un tombeau.


Octave.

Moi seul au monde je l’ai connu. Cette urne d’albâtre, couverte de ce long voile de deuil, est sa parfaite image. C’est ainsi qu’une douce mélancolie voilait les perfections de cette âme tendre et délicate. [Pour moi seul, cette vie silencieuse n’a point été un mystère. Les longues soirées que nous avons passées ensemble sont comme de fraîches oasis dans un désert aride ; elles ont versé sur mon cœur les seules gouttes de rosée qui y soient jamais tombées. Cœlio était la bonne partie de moi-même ; elle est remontée au ciel avec lui. C’était un homme d’un autre temps ; il connaissait les plaisirs, et leur préférait la solitude ; il savait combien les illusions sont trompeuses, et il préférait ses illusions à la réalité.] Elle eût été heureuse la femme qui l’eût aimé.


Marianne.

Ne serait-elle point heureuse, Octave, la femme qui t’aimerait ?


Octave.

Je ne sais point aimer ; Cœlio seul le savait. [La cendre que renferme cette tombe est tout ce que j’ai aimé sur la terre, tout ce que j’aimerai.] Lui seul savait verser dans une autre âme toutes les sources de bonheur qui reposaient dans la sienne. Lui seul était capable d’un dévouement sans bornes ; lui seul eût consacré sa vie entière à la femme qu’il aimait, aussi facilement qu’il aurait bravé la mort pour elle. Je ne suis qu’un débauché sans cœur ; je n’estime point les femmes ; l’amour que j’inspire est comme celui que je ressens, l’ivresse passagère d’un songe. Je ne sais pas les secrets qu’il savait. Ma gaieté est comme le masque d’un histrion ; mon cœur est plus vieux qu’elle[, mes sens blasés n’en veulent plus]. Je ne suis qu’un lâche ; sa mort n’est point vengée.


Marianne.

Comment aurait-elle pu l’être, à moins de risquer votre vie ? Claudio est trop vieux pour accepter un duel, et trop puissant dans cette ville pour rien craindre de vous.


Octave.

Cœlio m’aurait vengé si j’étais mort pour lui comme il est mort pour moi. [Ce tombeau m’appartient ;] c’est moi qu’ils ont étendu sous cette froide pierre ; c’est pour moi qu’ils avaient aiguisé leurs épées ; c’est moi qu’ils ont tué. Adieu la gaieté de ma jeunesse ; l’insouciante folie, la vie libre et joyeuse au pied du Vésuve ! Adieu les bruyants repas, les causeries du soir, les sérénades sous les balcons dorés ! Adieu Naples et ses femmes, les mascarades à la lueur des torches, les longs soupers à l’ombre des forêts ! Adieu l’amour et l’amitié ! ma place est vide sur la terre.


Marianne.

Mais non pas dans mon cœur, Octave. Pourquoi dis-tu : Adieu l’amour ?


Octave.

Je ne vous aime pas, Marianne ; c’était Cœlio qui vous aimait !

FIN DES CAPRICES DE MARIANNE.




6.

Et que ma vie est dans ses yeux.


Octave.

Et que diantre as-tu à faire de la mort ? À propos de quoi y penses-tu ?


Cœlio, il tient un livre.

Mon ami, je l’ai devant les yeux.


Octave.

La mort ?


Cœlio.

Oui, l’amour et la mort.


Octave.

Qu’est-ce à dire ?


Cœlio.

L’amour et la mort, Octave, se tiennent la main. Celui-là est la source du plus grand bonheur que l’homme puisse rencontrer ici-bas ; celle-ci met un terme à toutes les douleurs, à tous les maux.


Octave.

C’est un livre que tu as là ?


Cœlio.

Oui, et que tu n’as probablement pas lu.


Octave.

Très probablement. Quand on en lit un, il n’y a pas de raison pour ne pas lire tous les autres.


Cœlio, lisant.

« Lorsque le cœur éprouve sincèrement un profond sentiment d’amour, il éprouve aussi comme une fatigue et une langueur qui lui font désirer de mourir. Pourquoi ? je ne sais pas[1]. »


Octave.

Ni moi non plus.


Cœlio, lisant.

« Peut-être est-ce l’effet d’un premier amour, peut-être que ce vaste désert où nous sommes effraye les regards de celui qui aime, peut-être que cette terre ne lui semble plus habitable, s’il n’y peut trouver ce bonheur nouveau, unique, infini que son cœur lui représente. »


Octave.

Ah ! çà, à qui en as-tu ?


Cœlio, lisant.

« Le paysan, l’artisan grossier, qui ne sait rien ; la jeune fille timide, qui frémit d’ordinaire à la seule pensée de la mort, s’enhardit, lorsqu’elle aime, jusqu’à porter son regard sur un tombeau. » — Octave ! la mort nous mène à Dieu, et mes genoux plient quand j’y pense. Bonsoir, mon cher ami.


Octave.

Où vas-tu ?


Cœlio.

J’ai affaire en ville ce soir.


Octave.

Tu as l’air d’aller te noyer. Cette mort dont tu parles, est-ce que tu en as peur, par hasard ?


Cœlio.

Ah ! que j’eusse pu me faire un nom dans les tournois et les batailles ! (Suit la tirade de la scène II entre Ciuta et Cœlio.)


Octave.

Voyons, Cœlio, à quoi penses-tu ? Il y a d’autres Mariannes sous le ciel. Soupons ensemble et moquons-nous de cette Marianne-là.


Cœlio.

Adieu, adieu. Je ne puis m’arrêter plus longtemps, je te verrai demain, mon ami.

Il sort.

Octave, seul.

Par le ciel ! voilà qui est étrange ! Ah ! voici Marianne qui sort. Elle va sans doute à vêpres. — Elle approche lentement. — Belle Marianne, vous dormirez tranquillement, etc.


7.


Octave.

Une chanson sous la fenêtre, un bon manteau bien long, un poignard dans la poche, un masque sur le nez. — As-tu un masque ?


Cœlio.

Non.


Octave.

Point de masque ! — Amoureux et en carnaval ! Ce garçon-là ne pense à rien. Va donc t’équiper au plus vite.


Cœlio.

Ah ! mon Dieu ! le cœur me manque.


Octave.

Courage, ami ! en route ! Tu m’embrasseras en revenant. En route ! en route ! la nuit s’avance.

Cœlio sort.

Le cœur lui manque ! dit-il. Et à moi aussi… Pour récompense de mes peines, je vais me donner à souper.

Appelant.

Hé ! hola ! Giovanni ! Beppo !

Il entre dans le cabaret.


CLAUDIO, TIBIA, MARIANNE, sur son balcon.
DEUX SPADASSINS.


Claudio.

Laissez-le entrer, et jetez-vous sur lui dès qu’il sera parvenu à ce bosquet.


Marianne, à part.

Que vois-je ? mon mari et Tibia ?


Tibia.

Et s’il entre par l’autre côté ?


Claudio.

Comment, Tibia, par l’autre côté ? Verrai-je ainsi échouer tout mon plan ?


Marianne.

Que disent-ils ?


Tibia.

Cette place étant un carrefour, on peut y venir à droite et à gauche.


Claudio.

Tu as raison, je n’y avais pas songé.


Tibia.

Que faire, monsieur, s’il arrive par la gauche ?


Claudio.

Alors, attendez-le au coin du mur.


Marianne.

Ô ciel ! qu’ai-je entendu ?


Tibia.

Et s’il se présente par la droite ?


Claudio.

Attendez un peu. — Vous ferez la même chose.


Marianne.

Comment avertir Octave ?


Tibia.

Le voilà qui arrive, etc…


CŒLIO, masqué, MARIANNE, sur le balcon.


Marianne.

… Demain, trouvez-vous à midi, derrière le jardin, j’y serai.


Cœlio, ôtant son masque et tirant son épée.

Ô mort ! puisque tu es là, viens donc à mon secours. Octave, traître Octave ! puisse mon sang retomber sur toi ! Dans quel but, dans quel intérêt tu m’as envoyé dans ce piège affreux, je ne puis le comprendre ; mais je le saurai, puisque j’y suis venu, et, fût-ce aux dépens de ma vie, j’apprendrai le mot de cette horrible énigme.

Il entre dans le jardin ; Tibia l’y suit et ferme la grille en dedans.

Octave, seul, sortant du cabaret.

Ah ! où vais-je aller à présent ? J’ai fait quelque chose pour le bonheur d’autrui, qu’inventerai-je pour mon plaisir ? Ma foi, voilà une belle nuit, et vraiment celle-ci doit m’être comptée. En vérité, cette femme était belle, etc… Où est donc la raison de tout cela ? La raison de tout, c’est la fortune ! Il n’y a qu’heur et malheur en ce monde. Cœlio n’était-il pas désolé ce matin ? et maintenant…

On entend un bruit sourd et un cliquetis d’épées dans le jardin.

Qu’ai-je entendu ? quel est ce bruit ?


Cœlio, d’une voix étouffée, dans le jardin.

À moi !


Octave.

Cœlio ! c’est la voix de Coelio !

Courant à la grille et la secouant.

Ouvrez, ou j’enfonce la grille !


Claudio, ouvrant la grille.

Que voulez-vous ? etc.

Octave entre dans le jardin.

Claudio.

Maintenant songeons à ma femme, et allons prévenir sa mère.

Il sort.

Marianne, seule, sortant de la maison.

Cela est certain ; je ne me trompe pas : j’ai bien entendu. Derrière la maison, à travers les arbres, j’ai vu des ombres, dispersées ça et là, se joindre tout à coup et fondre sur lui. J’ai entendu le bruit des épées, puis un cri étouffé, le plus sinistre, le dernier appel ! — Pauvre Octave ! Tout brave qu’il est (car il est brave), ils l’ont surpris, ils l’ont entraîné. — Est-il possible qu’une pareille faute soit payée si cher ? Est-il possible que si peu de bon sens puisse donner tant de cruauté ! Et moi qui ai agi si légèrement, si follement, par pur caprice ! — Il faut que je voie, il faut que je sache….


MARIANNE, OCTAVE, l’épée à la main.


Marianne.

Octave ! est-ce vous ?


Octave.

C’est moi, Marianne. Cœlio n’est plus !


Marianne.

Cœlio, dites-vous ? Comment se peut-il ?


Octave.

Il n’est plus !


Marianne.

Ô ciel !

Elle marche vers le jardin.

Octave.

Il n’est plus ! N’allez pas par là.


Marianne.

Où voulez-vous que j’aille ? Je suis perdue ! Il faut partir, Octave ; il faut fuir ! Claudio sûrement n’est pas dans la maison ?


Octave.

Non ; ils ont pris leurs précautions, et m’ont laissé prudemment seul.


Marianne.

Je le connais, je suis perdue ; et vous aussi peut-être. — Partons ! ils vont revenir tout à l’heure.


Octave.

Partez si vous voulez, je reste. S’ils doivent revenir, ils me trouveront, et, quoi qu’il advienne, je les attendrai. Je veux veiller près de lui dans son dernier sommeil.


Marianne.

Mais moi, m’abandonnerez-vous ? Savez-vous à quel danger vous vous exposez, et jusqu’où peut aller leur vengeance ?


Octave.

Regardez là-bas, derrière ces arbres, cette petite place sombre, au coin de la muraille : là est couché mon seul ami. Quant au reste, je ne m’en soucie guère.


Marianne.

Pas même de votre vie, ni de la mienne ?


Octave.

Pas même de cela. Regardez là-bas. Moi seul je l’ai connu. Posez sur sa tombe une urne d’albâtre, couverte d’un long voile de deuil, ce sera sa parfaite image. C’est ainsi qu’une douce mélancolie, etc.



  1. « Quando novellamente
    « Nasce nel cor profundo, » etc.

    Poésies de Leopardi.