Les Cinquante (Ivoi)/p02/ch20

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sous le pseudonyme de Paul Éric
Combet & Cie, Éditeurs (Ancienne Librairie Furne) (p. 395-Img).


XX

Le dernier carré


La mêlée est une agonie.

C’est la première étape d’une Passion moderne qui s’achèvera sur le roc brûlant de Sainte-Hélène ; l’Empereur a compris que c’était la fin. Des larmes ont un instant obscurci son clair regard, mais il s’est ressaisi.

À l’abri des bataillons de la Vieille Garde formés en carrés, il a essayé, sous une grêle de feux, de rallier ses troupes décimées, disloquées par l’effort des Prussiens et des Anglais.

Sous les balles, les boulets, il change son cheval gris, affolé, contre un autre que lui donne le page Gudin, cet enfant de dix-sept ans qui, en un jour, a appris à narguer la mort, à mépriser les projectiles.

Rien ne peut arrêter la déroute.

Un contre trente, la Vieille Garde résiste seule. Ses tambours battent la Grenadière et leurs roulements semblent le glas de l’épopée grandiose ouverte par la Révolution.

Fleurus, Valmy, Zurich, Wissembourg, Austerlitz, Iéna, Friedland, Wagram, tous ces noms qui chantent dans les claquements du drapeau tricolore agonisent formidablement.

Le carré de Cambronne, un instant abrité par les autres est parvenu entre la Belle-Alliance et la maison d’Écosse, près du mamelon où tout le jour s’est tenu Napoléon.

Le 2e bataillon du 3e grenadiers de la garde se reforme, serre les rangs, on croirait qu’il choisit sa place pour mourir.

L’Empereur aussi cherche la mort. Mais le maréchal Soult, les généraux Bertrand, Drouot, de Flahaut, Gourgaud, La Bédoyère l’entourent, l’épée à la main.

Ils l’entraînent, le forcent à passer derrière le carré de Cambronne.

Là a lieu la dernière discussion.

— Laissez-moi tomber avec ma Garde.

— Non, Sire, vous n’en avez pas le droit. Les ennemis ne sont-ils pas assez heureux déjà [1].

C’est à ce moment qu’Espérat, Marc Vidal, Lucile débouchent en face de celui de la tête de qui tombe la couronne.

L’homme suscité et l’enfant se retrouvent en présence pour la dernière fois.

Ils se regardent, se reconnaissent. Toute leur âme passe dans leurs yeux. Désespoir, dévouement jaillissent de leurs âmes en répliques ardentes :

— Espérât, tout est fini.

— Non, Sire, une défaite n’est point la fin.

L’Empereur montre le ciel où les ténèbres s’épandent.

— Je le sens, l’étoile est éteinte.

Alors Milhuitcent est secoué par une rage aimante : Il s’adresse aux généraux.

— Mais emportez-le donc. Sauvez-le malgré lui.

Ce cri du jeune homme galvanise ceux qui entourent le grand vaincu. Ils se serrent autour de lui, Drouot saisit son cheval par la bride.

— Inutile, gronde Napoléon ; sur l’honneur, tout est fini.

Mais Espérat a un geste de commandement. Il semble grandi par l’effroyable épouvante qui bouleverse ses traits. Les généraux n’écoutent plus la voix de l’Empereur. Ils éperonnent leurs chevaux, et dans un galop éperdu emportent leur chef loin du champ de carnage.

La tuerie ne s’est point arrêtée. Des cinq carrés de la Garde, un seul est encore debout.

Cambronne, le colonel Michel, le commandent. Au-dessus de leurs têtes flotte le drapeau, noirci par la poudre, troué par les balles.

Espérat regarde autour de lui.

Partout la nuit où scintillent les baïonnettes ennemies. Ce carré, cette poignée de vaillants, voilà tout ce qui reste des espoirs de la France, voilà tout ce qu’il reste à tuer pour que l’idée n’ait plus de défenseurs.

Et tout bas, il murmure :

— C’est d’Artin, c’est un fils de Rochegaule qui a été l’artisan du désastre.

Dans une sorte d’hallucination, il entrevoit par delà la mort, le vieux comte. Il l’entend prononcer des paroles austères :

— Mon fils, je vous ai légué l’honneur de notre maison. Le sang seul lave la honte. Immolez-vous, soyez la victime, soyez l’hostie qui nous ramène à l’honneur.

Brusquement, il se retourne vers Lucile, vers Marc Vidal :

— Fuyez, dit-il.

— Mais toi ?

L’adolescent a un grand geste circulaire qui embrasse l’horizon peuplé d’ennemis, puis il montre le carré de la Garde :

— Moi, je reste.

Soudain il frissonne. D’une voix douce et ferme, Lucile a parlé.

— Tu as raison, frère, restons.

Il voudrait protester ; elle ne lui en laisse pas le temps.

— Donnons tout le sang de Rochegaule pour effacer le souvenir d’un coupable.

Et légère elle court aux soldats. À la vue de cette jeune fille qui, en sa robe blanche, erre au milieu du carnage, ceux-ci s’écartent.

Elle est dans le carré.

Marc Vidal, Milhuitcent s’y précipitent après elle. Le colonel Michel vient à eux :

— Que faites-vous ?

C’est encore Lucile qui répond :

— Aujourd’hui mourir est plus doux que vivre. Accordez-nous la grâce de tomber à vos côtés.

Le colonel s’incline.

Au reste, les événements se précipitaient. Espérat eut souhaité sauver sa sœur, la léguer à Vidal, fermer les yeux en songeant que, pour elle au moins le bonheur serait encore possible, mais déjà il était trop tard.

Le cercle de fer et de feu s’était refermé, emprisonnant le dernier carré.

Les balles sifflent, les boulets ronflent, des cris montent jusqu’au ciel, des corps s’affaissent sur le sol qui se teinte de rouge.

Au centre du carré, le drapeau flotte toujours.

À chaque minute, celui qui le tient haut levé, s’affale à terre, fauché par un projectile.

Aussitôt un autre reprend sa place.

Et tandis que le carré, fondant sous la mitraille se resserre, se recoquille, les corps s’empilent au centre formant au drapeau un piédestal toujours plus haut.

— Serrez les rangs.

La phrase, prononcée d’une voix calme par Cambronne, redite par Michel et par les officiers subalternes, semble souligner les phases de l’héroïque agonie.

— Serrez les rangs.

Cela signifie :

— Quelques-uns encore sont morts.

L’instant approche où il ne restera aucun de nous. Ô surprise ! la rafale de fer s’arrête subitement. Qu’est-ce ? La fumée se dissipe. Un officier anglais, précédé de deux soldats portant des torches, s’avance entre les combattants. Que veut-il ?

— Cessez le feu, ordonnent Cambronne et Michel, se glissant à l’alignement du carré.

L’Anglais approche. C’est un général. À quelques mètres, il s’arrête et, saluant :

— Qui commande ici ?

— Moi, dit Cambronne en s’avançant d’un pas.

— Je suis le général Colville. Soldat, mon cœur saigne à la pensée de sacrifier les braves qui vous entourent. Je vous supplie de vous rendre.

Un murmure rageur s’élève dans les rangs. Un geste de Cambronne l’apaise :

— Vous entendez, Monsieur, ils ne veulent pas.

Mais Colville insiste.

— Lord Wellington n’est pas un adversaire sans pitié. Rendez-vous. Comme à la garnison d’une forteresse, les honneurs militaires vous seront rendus.

— Non.

— Vous pourrez vous retirer avec vos armes, votre drapeau.

— Tambours ! La Grenadière.

Et le roulement reprend, couvrant la voix du général anglais.

Colville essaie encore de parler. Alors Cambronne exaspéré, hurle :

— F… le camp, tonnerre, que nous recommencions le feu.

— Apprêtez armes, s’écrie le colonel Michel.

Les fusils sonnent entre les mains impatientes.

L’officier anglais, clame, les mains tendues en un geste suppliant :

— Braves gens, je vous admire, je vous…

Sa phrase est coupée par un mot que la plume se refuse à écrire, un mot grossier, brutal, ordurier, cynique, mais que la situation fait héroïque parmi les plus héroïques, grand parmi les plus grands.

Il dit la colère généreuse, l’âpre besoin de mourir d’une cohorte d’élite qui estime que le trépas seul lui gardera l’honneur.

Il dit le défi grandiose de la vaillance au nombre. Il dit que la Garde peut être vaincue mais non domptée.

C’est la protestation suprême de la France déchirée par les glaives de l’ignorante humanité.

Qui l’a prononcé ?

Est-ce Cambronne ? Est-ce Michel ? Est-ce un des héros obscurs qui les entourent. On ne sait, mais il a été lancé haut, vibrant, dominant une seconde le roulement des tambours, secouant les grenadiers d’une indicible émotion.

Avec un respect profond, avec un regard humide, le général Colville salue ceux qui vont volontairement à la mort.

Il se retire, disparaît parmi les ennemis.

— Feu !

Le combat reprend avec ardeur. On dirait que tous ont hâte de réparer le temps perdu.

Un murmure furieux s’élève.

C’est Cambronne qui, sanglant, vient d’être jeté par terre.

Un autre murmure.

Le colonel Michel tombe auprès de son général.

Officiers, grenadiers, serrent les rangs, grommelant entre chaque coup de feu.

— On ne se rendra pas.

Des cavaliers prussiens fondent sur ces braves, espérant les entamer, mettre fin à cette lutte sans merci, dont les alliés ont honte.

Les escadrons se brisent sur les baïonnettes. Mais le carré se réduit de minute en minute.

Pour conserver un front suffisant, il faut dédoubler les files. La grêle homicide frappe toujours. Le carré devient un triangle ; il n’y a plus assez de vivants pour lui conserver quatre faces.

Soudain un gémissement retentit jusqu’au cœur d’Espérat.

C’est Lucile qui l’a poussé, où est-elle ?

Ah ! là, par terre. Voici sa robe blanche, tache claire dans l’obscurité.

À la clarté des coups de feu, le jeune homme distingue que ce blanc se teinte de pourpre.

Elle est blessée, la pauvre enfant, morte peut-être.

— Lucile ! Lucile ! s’écrie une voix rauque, la voix de Marc Vidal.

Une ombre se penche vers la jeune fille, mais un coup sourd ébranle l’air, l’ombre s’étale sur le sol et demeure immobile auprès de la robe blanche sur laquelle la pourpre s’étend de plus en plus.

D’un bond, Espérat est auprès des êtres chers ; mais dans ce mouvement, ses yeux se portent sur le tas de cadavres amoncelés au centre du carré.

Le drapeau est renversé, entraîné par la main défaillante de son dernier porteur.

Alors l’enfant de France oublie tout. Une seule pensée le prend, l’étreint, sauver cet emblème de la patrie. Il ne faut pas que cette loque glorieuse, qui a assisté à l’agonie d’une race, soit profanée par l’ennemi ; qu’elle figure, esclave et honnie, à son triomphe.

Milhuitcent prend le briquet d’un soldat.

Dix secondes, il s’abrite derrière les morts, puis soudain une clarté rougeâtre illumine la scène.

L’adolescent est debout sur les cadavres. Il se grandit sur la pointe des pieds. Son bras étendu pointe vers la nue le drapeau qu’il vient d’enflammer.

Au vent ses cendres, mais pas à l’ennemi.

— Vive l’Empereur ! rugissent les derniers survivants.

Et tout s’éteint.

Espérat, frappé à son tour par les balles, roule au bas du piédestal de mort, entraînant le drapeau, qui achève de se consumer auprès de son corps sans mouvement.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·

La nuit est venue.

Des lumières, des feux brillent sur les hauteurs. Les Anglais et les Prussiens bivouaquent là, se reposant de leur victoire.

Mais le brouillard monte de la vallée où la Garde vécut son ultime agonie. Il monte, s’étend, s’épaissit. Les lumières se voilent, s’atténuent, disparaissent.

Un ciel de ténèbres recouvre comme un suaire une terre d’ombre.

Obscurité tragique, silence sinistre succédant au tonnerre de la bataille, à l’irradiation du jour.

Et cependant là-bas, tout au fond de la vallée de mort, auprès d’une extumescence de terrain, on discerne une forme confuse.

Qu’est-ce donc ?

Entre deux nuées rayonne le regard d’une étoile. Horreur ! La butte qui bossue la plaine est un monceau de cadavres ; la forme vague, étendue tout près est celle d’un trépassé.

La lumière stellaire dégage de l’ombre le visage de l’être immobile. Espérat ! C’est Espérat !

Il est pâle, exsangue, les lèvres sont décolorées, les traits inertes. Le brave enfant a tenu le serment des Cinquante : Vaincre avec l’Empereur, ou verser tout son sang pour Lui.

Il semble avoir rendu l’âme, avec ses yeux grands ouverts, rivés sur un point de l’espace où peut-être ils voient l’Infini, la signification de la vie.

Il est mort dans cette sublime contemplation.

Mais non, les paupières palpitent. L’existence n’est point encore éteinte, l’esprit ne s’est point dissocié de la matière, l’étincelle divine est encore captive du corps.

Les balles, les baïonnettes l’ont atteint.

Son sang a coulé à flots d’abord, puis le ruisseau rouge s’est réduit.

À présent il est tari. De temps à autre seulement, le jeune homme sent quelques gouttelettes chaudes suinter entre les lèvres des blessures qui entaillent sa chair.

Chaque fois il éprouve une faiblesse plus grande.

Chaque fois l’horizon de son esprit paraît s’agrandir.

Il voit, il entend des choses oubliées ; il voit, il entend des choses insoupçonnées.

Un nom bourdonne en son esprit.

Ce nom est : Noël Jourda de Vaux, maréchal de France, mort à Grenoble, le 12 septembre 1788.

Il songe au petit monument élevé à ce mort près de Vissous, à Paray, le long de la route de Paris à Fontainebleau, et sur lequel on lit ce quatrain :

A bien Ci gît le cœur d’un vrai héros.
A bien Dans la paix et sous les drapeaux,
A bien Il consacra toute sa vie,
À bien servir son Dieu, son prince et sa patrie.

Pourquoi ce souvenir.

C’est que le comte, maréchal de Vaux, a eu son rôle dans l’épopée.

N’est-ce pas lui qui, en juin 1769, conquit la Corse, juste à temps pour que, le quinze août de la même année, Napoléon naquît Français, de Charles Bonaparte et de Lætitia Ramolino.

Sans de Vaux, la liberté était privée de son plus grand général, de son plus grand propagateur.

Et puis c’est une mêlée furieuse qui bourdonne dans le crâne d’Espérat.

Pourquoi donc, dans le tourbillon de ses pensées, le mourant songe-t-il à son premier maître, à l’abbé Vaneur ?

L’abbé, parbleu, il est aux environs, parmi les morts, avec Tercelin, les Cinquante, la Garde, Cambronne.

Espérat y songe, sans doute, parce qu’il va bientôt les rejoindre dans la mort.

À cette idée un sourire extatique éclaire la physionomie de Milhuitcent.

À ses joues monte comme une buée rose.

Ses lèvres s’agitent, projetant dans un souffle ces paroles :

— L’Empereur… Rochegaule… Patrie.

Puis la fugitive rougeur s’efface, les paupières de l’héroïque enfant s’abaissent lentement, et Milhuitcent demeure immobile, blême, muet comme les cadavres qui l’entourent.

Le brouillard se condensait en gouttelettes qui tombaient sur la terre avec un bruissement continu. La nuit semblait pleurer sur les morts de Waterloo.




CAMPAGNE DE 1815

BATAILLE DE WATERLOO
  1. Paroles prononcées par le maréchal Soult.