Les Contes drolatiques/II/Les trois Clercs de Saint-Nicholas

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LES TROIS CLERCS DE SAINCT NICHOLAS


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L’hostel des Trois-Barbeaulx estoyt iadis à Tours l’endroict de la ville où se faisoyt la meilleure chiere, veu que l’hoste, réputé le hault bonnet des rostisseurs, alloyt cuire les repas de nopces iusques à Chastellerault, Loches, Vendosme et Blois. Ce susdict homme, vieulx reistre parfaict en son mestier, n’allumoyt iamais ses lampes de iour, sçavoyt tondre sur les œufs, vendoyt poil, cuir et plume, avoyt l’œil à tout, ne se laissoyt point facilement payer en monnoye de cinge, et, pour ung denier de moins au compte, eust affronté quiconque, voire mesmes ung prince. Au demourant, bon gausseur, beuvant et riant avecques les grans avalleurs, tousiours le bonnet en main devant les gens munis d’indulgences plénières au titre du Sit nomen Domini benedictum, les poulsant en despense et leur prouvant, au besoing par de bons dires, que les vins estoyent chiers ; que, quoy que on fist, rien ne se donnant en Touraine, force estoyt d’y tout achepter ; partant d’y tout payer. Brief, s’il l’eust pu sans honte, auroyt compté : tant pour le bon aër, et tant pour la veue du pays. Aussy feit-il une bonne maison avecques l’argent d’aultruy, devint-il rond comme ung quartaud, bardé de lard, et l’appella-t-on Monsieur. Lors de la darrenière foyre, trois quidams, lesquels estoyent des apprentifs en chicquane, dans qui se trouvoyt plus d’estoffe à faire des larrons que des saincts, et sçavoyent bien desia iusques où possible estoyt d’aller sans se prendre en la chorde des haultes œuvres, eurent intention de soy divertir et vivre, en condamnant quelques merchans forains ou aultres en tous les dépens. Doncques, ces escholiers du diable faulsèrent compaignie à leurs procureurs, chez lesquels ils estudioyent le grimoire en la ville d’Angiers, et vindrent de prime abord se logier en l’hostel des Trois-Barbeaulx, où ils voulurent les chambres du légat, mirent tout sens dessus dessoubz, feirent les desgoutez, retindrent les lamproyes au marché, s’annoncèrent en gens de hault négoce, qui ne traisnoyent point de marchandises avecques eulx, et voyageoyent seuls de leur personne. L’hoste de trotter, de remuer les broches, de tirer du meilleur, et d’apprester ung vray disner d’advocats à ces trois congne-festu, lesquels avoyent ià despensé du tapaige pour cent escuz, et qui, bien pressurez, n’auroyent pas tant seulement rendu douze sols tournoys que l’ung d’eulx faisoyt fretiller en sa bougette. Mais, s’ils estoyent desnuez d’argent, point ne manquoyent d’engin, et tous trois s’entendirent à iouer leur roole comme larrons en foyre. Ce feut une farce où il y eut à boire et à mangier, veu que ils se ruèrent pendant cinq iours tant et si bien sur les provisions de toute sorte, qu’ung party de lansquenets en eust moins guasté qu’ils n’en frippèrent. Ces trois chats fourrez dévalloyent en la foyre après désieuner, bien abreuvez, pansez, pansus ; et là tailloyent en plein drap sur les becsiaunes et aultres, robbant, prenant, iouant, perdant ; despendant les escripteaux ou enseignes et les changeant, mettant celluy de bimbelotier à l’orphebvre et de l’orphebvre au cordouanier ; gectant de la pouldre ez bouticques, faisant battre les chiens, coupant la bride aux chevaulx attachez, laschant des chats sur les gens assemblez ; criant au voleur ou disant à chascun : « Estes-vous pas monsieur d’Entrefesse d’Angiers ? » Puis ils donnoyent des poulsées au monde, faisoyent des trouées aux sacs de bled, cherchoyent leur mouschenez en l’aumosnière des dames, et en relevoyent les cottes, plourant, questant ung ioyau tombé, et leur disant :

— Mes dames, il est dans quelque trou !

Ils esguaroyent les enfans, se tappoyent en la panse de ceulx qui béoyent aux corneilles, ribloyent, escorchioyent et conchioyent tout. Brief, le diable eust esté saige en comparaison de ces damnez escholiers, qui se feussent pendus, s’il leur avoyt fallu faire acte d’honneste homme ; mais autant auroyt valu demander de la charité à deux plaideurs enraigez. Ils quittoyent le champ de foyre, non fatiguez, mais lassez de malfaisance, puis s’en venoyent disner iusques à la vesprée, où ils recommençoyent leurs ribleries aux flambeaux. Doncques, après les forains, ils s’en prenoyent aux filles de ioye, auxquelles, par mille ruses, ils ne donnoyent que ce qu’ils en recevoyent, suyvant l’axiome de Iustinian : Cuique suum ius tribuere, à chascun son ius. Puis, en se gaussant après le coup, disoyent à ces paouvres garses :

— Que le droict estoyt à eulx et le tort à elles.

Enfin à leur souper, n’ayant point de subiects à pistolander, ils se congnoyent entre eulx, ou, pour se gaudir encores, se plaignoyent des mousches à l’hoste, en luy remonstrant qu’ailleurs les hostelliers les faisoyent attacher, pour que les gens de condition n’en feussent point incommodez. Cependant, vers le cinquiesme iour, qui est le iour criticque des fiebvres, l’hoste n’ayant iamais veu, encores qu’il escarquillast trez bien ses yeulx, la royale figure d’ung escu chez ses chalands, et saichant que, si tout ce qui resluyt estoyt or, il cousteroyt moins chier, commença de renfroignier son muzeau et de n’aller que d’ung pied froid à ce que vouloyent ces gens de hault négoce. Ores, redoubtant de faire ung maulvais trafficq avecques eulx, il entreprint de sonder l’aposteume de leurs bougettes. Ce que voyant, les trois clercs luy dirent, avecques l’asseurance d’ung prevost pendant son homme, de vitement leur servir ung bon souper, attendu que ils alloyent partir incontinent. Leur ioyeulse contenance desgreva l’hoste de ses soulcys. Ores, pensant que des drolles sans argent debvoyent estre graves, il appresta ung digne souper de chanoines, soubhaitant mesmes de les veoir yvres, affin de les serrer sans desbats en la geole, le cas eschéant. Ne saichant comment tirer leurs grègues de la salle où ils estoyent autant à l’aise que sont les poissons en la paille, les trois compaignons mangièrent et beurent de raige, resguardant la longitude des croisées, espiant le moment de descamper, mais ne rencontroyent ni ioinct ni desioinct. Mauldissant tout, l’ung vouloyt aller destacher ses chausses en plein aër pour raison de cholicque ; l’aultre quérir ung médecin pour le troisiesme qui s’esvanouiroyt comme faire se pourroyt. Le mauldict hostellier baguenaudoyt tousiours de ses fourneaux à la salle, et de la salle aux fourneaux, guettoyt les quidams, avançoit ung pas pour saulver son deu, et reculoyt deux pour ne point estre congné de ces seigneurs, au cas où ce seroyent de vrays seigneurs, et alloyt en brave hostellier prudent, qui aymoyt les deniers et haïoyt les coups. Mais, soubz umbre de les bien servir, tousiours avoyt une aureille en la salle, ung pied en la court ; puis, se cuydoyt tousiours appellé par eulx, venoyt au moindre esclat de rire, leur monstroyt sa face en guyse du compte et tousiours leur disoyt : « Messeigneurs, que vous plaist-il ? » Interroguat en response duquel ils auroyent voulu luy donner dix doigts de ses broches dedans le gozier, pour ce que il faisoyt mine de bien sçavoir ce qui leur plaisoyt en ceste coniuncture, veu que, pour avoir vingt escuz tresbuchiants, ils eussent vendu chascun le tiers de leur éternité. Comptez que ils estoyent sur leurs bancs comme sur des grilz, que les pieds leur desmangeoyent trez bien, et que le c.l leur brusloyt ung peu. Desià l’hoste leur avoyt mis les poires, le fourmaige et les compotes soubz le nez ; mais eulx, beuvant à petits coups, maschant de travers, s’entre-resguardoyent pour veoir si l’un d’eulx trouveroyt en son sac ung bon tour de chicquane ; et tous commençoyent à se divertir trez tristement. Le plus rusé des trois clercs, qui estoyt un Bourguignon, soubrit et dit en voyant le quart d’heure de Rabelais arrivé : « Besoing est de remettre à huictaine, messieurs ? » comme s’il eust esté au Palais.

Et les deux aultres, nonobstant le dangier, se hastèrent de rire.

— Que devons-nous ? demanda celluy qui avoyt en sa ceincture les dessusdicts douze sols. Il les mouvoyt, comme s’il eust cuydé leur faire engendrer des petits par cet enraigé mouvement. Cettuy estoyt ung Picard, cholère en diable et homme à s’offenser d’ung rien pour pouvoir bouter l’hoste par la croisée, en toute seureté de conscience. Doncques, il dit ces paroles avecques un air rogue, comme s’il eust eu dix mille doublons de rente au soleil.

— Six escuz, messeigneurs ! respondit l’hoste en tendant la main.

— Ie ne souffriray pas, vicomte, estre resgallé par vous seul… feit le tiers estudiant, qui estoyt ung Angevin, rusé comme une femme enamourée.

— Ni moy ! dit le Bourguignon.

— Messieurs, messieurs ! repartit le Picard, vous voulez gausser. Ie suis vostre serviteur.

— Sambreguoy ! s’escria l’Angevin, vous ne nous lairrez pas payer trois fois… Nostre hoste ne le souffriroyt mie.

— Hé bien, feit le Bourguignon, cil de nous qui dira le pire conte satisfera l’hoste.

— Qui sera le iuge ? demanda le Picard, renguaisnant ses douze sols.

— Pardieu ! nostre hoste. Il doibt s’y entendre, veu qu’il est ung homme de hault goust, dit l’Angevin. Allons ! maistre queux, boutez-vous là, beuvons et prestez-nous vos deux aureilles. L’audience est ouverte.

Là-dessus l’hoste s’assit, non sans se verser amplement à boire.

— A moy ! dit l’Angevin, ie commence.

« En nostre duchié d’Aniou, les gens de la campaigne sont trez fidelles servateurs de nostre saincte religion catholicque, et pas ung ne quitteroyt sa part du paradiz, faulte de faire pénitence ou de tuer ung héréticque. En da ! si ung ministre des liffre-loffres passoyt par là, tost il seroyt mis en pré, sans sçavoir d’où luy tomberoyt la male mort. Doncques, ung bon homme de Iarzé, revenant ung soir de dire ses vespres en vuydant le piot à la Pomme-de-Pin, où il avoyt laissé son entendoire et sapience mémoriale, tomba dedans la rigole d’eaue de sa mare, cuydant estre en son lict. Ung sien voisin, qui ha nom Godenot, l’advisant desia prins dans la gelée, veu qu’il s’en alloyt de l’hyver, lui dit en gaussant :

« — Hé ! qu’attendez-vous doncques là ?

« — Le desgel, feit le bon yvrogne, se voyant empesché par la glace.

« Lors Godenot, en bon chrestien, le désencanche de sa mortaise et luy ouvre l’huys du logiz, par hault respect du vin, qui est seigneur de ce pays. Le bonhomme vint lors se couchier en plein lict de sa servante, laquelle estoyt ieune et gente fillaude. Puis, le vieulx manouvrier, fort de vin, en besongna le chauld sillon, cuydant estre en sa femme, et la mercia du restant de pucelaige qu’il luy treuvoyt. Ores, entendant son homme, la femme se mit à crier comme mille, et par ces cris horrificques, le laboureur feut adverty que il n’estoyt point dedans la voye du salut, ce dont paouvre laboureur de se navrer plus qu’on ne sçauroyt le dire.

« — Ha ! feit-il, Dieu m’ha puny de n’avoir point esté à vespres en l’ecclise.

« Puis s’excusa de son mieulx sur le piot qui avoyt brouillé la mémoire de sa braguette, et, en revenant au lict, ragottoyt à sa bonne mesnaigiere que, pour sa meilleure vache, il vouldroyt n’avoir point ce meschief sur la conscience.

« — Ce n’est rien ! … disoyt à son homme la femme, à qui la fille ayant respondu que elle resvoyt de son amant, la battoyt ung peu ferme pour luy enseigner à ne point dormir si fort. Mais le chier homme, veu l’énormité du cas, se lamentoyt dessus son grabat et plouroyt des larmes de vin, par crainte de Dieu.

« — Mon mignon, feit-elle, drez demain va en confession, et n’en parlons plus.

« Le bon homme trotte au confessionnal et raconte en toute humilité son cas au recteur de la paroësse, lequel estoyt ung bon vieulx prebstre, capable d’estre là-hault la pantophle de Dieu.

« — Erreur n’est pas compte, feit-il à son pénitent ; vous ieusnerez demain, et vous absous.

« — Ieusner ! avecques plaisir ! dit le bon homme. Ça n’empesche point de boire.

« — Ho ! respondit le curé, vous boirez de l’eaue, puis ne mangerez rien aultre chouse, sinon ung quarteron une pain et de pomme.

« Lors le bon homme, qui n’avoyt nulle fiance en son entendement, revint, répétant à part soy la pénitence ordonnée. Mais, ayant loyalement commencé par ung quarteron de pain et une pomme, il arriva chez luy, disant : Ung quarteron de pommes et ung pain.

« Puis, pour se blanchir l’ame, se mit en debvoir d’accomplir son ieusne, et sa bonne mesnaigiere luy ayant tiré ung pain de la mette et descroché les pommes du planchier, il ioua trez mélancholicquement de l’espée de Caïn. Comme il faisoyt ung sospir en arrivant au darrenier boussin de pain, ne sachant où le mettre, veu qu’il en avoyt iusques en la fossette du col, sa femme luy remonstra que Dieu ne vouloyt point la mort du pécheur, et que, faulte de mettre ung rusteau de pain de moins en sa panse, il ne luy seroyt point reprouché d’avoir mis ung petit son chouse au verd.

« — Tais-toy, femme ! dit-il. Quand ie debvroys crever, faut que ie ieusne. »

— I’ay payé mon escot. A toy, vicomte… adiouxta l’Angevin en resguardant le Picard d’un air narquois.

— Les pots sont vuydes, dit l’hoste. Holà ! du vin…

— Beuvons ! s’escria le Picard. Les lettres mouillées coulent mieulx.

Là-dessus, il lampa son verre plein, sans y laisser une crotte de vin, et, après une belle petite tousserie de prosneur, dit cecy :

« Ores, vous sçavez que nos petites garses de Picardie, premier que de se mettre en mesnaige, ont accoustumé de gaigner saigement leurs cottes, vaisselle, bahuts, brief, tous ustensiles de mariaige. Et, pour ce faire, vont en maison à Péronne, Abbeville, Amiens et aultres villes, où sont chamberières, fouettent les verres, torchent les plats, ployent le linge, portent le disner et tout ce qu’elles peuvent porter. Puis, sont tost espousées dès que elles sçavent faire quelque chouse, outre ce qu’elles apportent à leurs marys. Ce sont les meilleures mesnaigieres du monde, pour ce que elles cognoissent le service, et tout trez bien. Une de Azonville, qui est le pays dont ie suis seigneur par héritaige, ayant ouy parler de Paris, où les gens ne se baissoyent point pour ramasser six blancs, et où l’on se substantoyt pour ung iour à passer devant les rostisseurs, rien qu’à humer l’aër, tant graisseux il estoyt, s’ingénia d’y aller, espérant rapporter la valeur d’un tronc d’ecclise. Elle marche à grant renfort de pieds, arrive de sa personne, munie d’ung panier plein de vuyde. Là, tombe à la porte Sainct-Denys, en ung tas de bons souldards plantez pour ung temps en vedette, à cause des troubles, veu que iceulx de la religion faisoyent mine de s’envoler à leurs presches. Le sergent, voyant venir ceste danrée coëffée, boute son feutre sur le costé, en secoue la plume, retrousse sa moustache, haulse la voix, affarouche son œil, se met la main sur la hanche, et arreste la Picarde, comme pour veoir si elle est deument percée, veu qu’il est deffendu aux filles d’entrer aultrement à Paris. Puis luy demande, pour faire le plaisant, mais de mine griefve, en quel pensier vient-elle, cuydant que elle vouloyt prendre d’assault les clefs de Paris. A quoy la naïfve garse respondit que elle y cherchoyt une bonne condition en laquelle elle pust servir, et n’auroyt cure d’aulcun mal, pourveu qu’elle gaignast quelque chouse.

« — Bien vous en prind, ma commère, dit le raillard ; ie suis Picard, et vais vous faire entrer icy, où vous serez traictée comme une royne voudroyt l’estre souvent, et vous y gaignerez de bonnes chouses.

« Lors il la mène au corps de garde, où il luy dict de balyer les planchiers, bien escumer le pot, attiser le feu et veigler à tout, adiouxtant que elle auroyt trente sols parisis par ung chascun homme, si leur service luy plaisoyt. Ores, veu que l’escouade estoyt là pour ung mois, elle gaigneroyt bien dix escuz, puis à leur departie trouveroyt les nouveaux venus, qui s’arrangeroyent trez fort d’elle, et à ceste honneste mestier emporteroyt force deniers et présens de Paris en son pays. La bonne fille de rendre la chambre nette, de tout nettoyer, de si bien apprester le repas et tout, chantant, rossignolant, que, ce iour, les bons souldards trouvèrent à leur taudis la mine d’ung réfectouère de bénédictins. Aussy, tous contens, donnèrent-ils chascun ung sol à leur bonne chamberière. Puis, bien repue, la couchièrent au lict de leur commandant, qui estoyt en ville chez sa dame, et l’y dodinèrent bien congruement avecques mille gentillesses de souldards philosophes, id est, amoureux de ce qui est saige. La voilà bien attifée en ses draps. Ores pour éviter les noises et querelles, mes gaule-bon-temps tirèrent au sort le tour de chascun ; puis, se mirent à la rengette, allant trez bien à la Picarde, tous chaulds, ne soufflant mot, bons souldards, ung chascun en prenant au moins pour six-vingts sols tournoys. Encores que ce feust service ung peu dur dont elle n’avoyt coustume, la paouvre fille s’y employa de son mieulx, et, par ainsy, ne ferma point l’œil, ni rien de toute la nuict. Au matin, voyant les souldards bien endormis, elle leva le pied, heureuse de n’avoir aulcune escorcheure au ventre après avoir porté si lourde charge, et, quoique légierement fatiguée, gaigna le large à travers champs avecques ses trente sols. Lors sur la route de Picardie, veoit une de ses amyes qui, à son imitation, vouloyt taster du service de Paris, et venoyt toute affriolée, laquelle l’arreste et l’interrogue sur les conditions.

« — Ah ! Perrine, n’y va pas ; il y fauldroyt ung c.l de fer ; encores l’useroyt-on bientost, » luy dit-elle.


— A toy, grosse panse de Bourgogne, feit-il en rabattant l’aposteume naturel de son voisin, par une tape de sergent.

Crache ton conte, ou paye ! …

— Par la royne des andouilles ! respondit le Bourguignon, par ma fey ! par le morbey ! par Dieu ! par diable ! ie ne sçays que des histoires de la court de Bourgogne, lesquelles n’ont cours qu’avecques nostre monnoye…

— Eh ! ventre dieu ! sommes-nous pas en la terre de Beauffremont ? s’escria l’aultre, monstrant les pots vuydez.

« — Ie vous diray doncques une adventure Bien cogneue à Diion, laquelle est advenue au temps où i’y commandoys, et ha deu estre mise par escript. Il y avoyt ung sergent de iustice nommé Franc-Taupin, lequel estoyt ung vieulx sac à maulvaisetez, tousiours grongnant, tousiours battant, faisant à tout une mine de verglas, ne reconfortant iamais par quelques gaudriolles ceulx qu’il menoyt pendre, et, pour estre brief, homme à treuver des poux en teste chaulve et des torts à Dieu. Ce dict Taupin, rebuté de tout poinct, s’enchargea d’une femme, et, par grant hazard, il luy en escheut une doulce comme pelure d’oignon, laquelle, voyant la deffectueuse complexion de son mary, se donna plus de poine pour luy cuire de la ioye au logiz qu’une aultre n’en eut prins à l’encorner. Mais, encores qu’elle se complust à luy obéir en toutes chouses, et pour avoir la paix eust tasché de luy fianter de l’or, si Dieu l’eust voulu, ce maulvais homme rechignoyt perpétuellement, et n’espargnoyt pas plus les coups à sa femme qu’ung débiteur les promesses aux recors. Ce traictement incommode continuant maulgré les soings et travail angélicque de la paouvre femme, elle feut contraincte, ne s’y accoustumant point, à en référer à ses parens, lesquels intervindrent à la maison. Lors, eulx venus, leur feut par le mary déclairé que sa mesnaigiere estoyt despourvue de sens, qu’il n’en recevoyt que des desplaisirs, et que elle luy rendoyt la vie trez dure à passer : tantost le resveigloyt dans son premier somme ; tantost ne venoyt point ouvrir la porte, et le laissoyt à la bruine ou à la gelée ; puis, que iamais rien n’estoyt à proupos céans. Ses agraphes manquoyent de boutons, et ses aiguillettes de ferrets. Le linge se chamoussoyt, le vin se picquoyt, le bois suoyt, le lict crioyt tousiours intempestivement. Brief, tout estoyt mal. A ce dévoyement de faulses paroles, la femme respondit en monstrant les hardes et tout en bon estat de réparations locatives. Lors le sergent dit que il estoyt trez mal traicté ; ne trouvoyt iamais son disner appresté, ou que, s’il l’estoyt, le bouillon n’avoyt point d’yeulx, ou la soupe estoyt froide ; il failloyt du vin ou des verres à table ; la viande estoyt nue, sans saulce ni persil ; la moustarde estoyt tournée ; il rencontroyt des cheveulx sur le rost, ou les nappes sentoyent le vieulx et luy ostoyent l’appétit ; enfin de tout, elle ne luy donnoyt iamais rien qui feust à son goust. La femme, estonnée, se contentoyt de nier le plus honnestement que faire se pouvoyt ces estranges griefs à elle imputez. — Ha ! feit-il, tu dis non, robbe pleine de crotte ! Eh bien, venez disner céans vous-mesmes au iour d’hui, vous serez tesmoings de ses desportemens. Et, si elle peut me servir une foys selon mon vouloir, i’auray tort en tout ce que i’ay advancé, ne leveray plus la main sur elle, ains lui lairray ma hallebarde, les braguettes, et luy quitteray le commandement icy.

« — Oh bien, dit-elle toute gaye, ie seray doncques désormais dame et maistresse.

« Lors le mary, se fiant en la nature et les imperfections de la femme, voulut que le disner feust appresté sous la treille dans sa court, pensant à crier après elle, si elle tardoyt en trottant de la table à la crédence. La bonne mesnaigiere s’employa de tous crins à bien faire son office. Et si donna-t-elle des plats nets à s’y mirer, de la moustarde fresche et du bon faiseur, ung disner bien concoctionné, chauld à emporter la gueule, appétissant comme ung fruict desrobbé, les verres bien fringuez, le vin rafreschy, et tout si bien, si blanc, si reluysant, que son repas eust fait honneur à la Margot d’ung évesque. Mais au moment où elle se pourleschioyt devant sa table, en y gectant l’œillade superflue que les bonnes mesnaigieres ayment à donner à tout, son mary vient à heurter la porte. Lors, une mauldicte poule, qui avoyt eu l’engin de monter sur le treilliz pour se saouler de raizins, laissa cheoir une ample ordeure au plus bel endroict de la nappe. La paouvre femme faillit à tomber quasi morte, tant grant feut son désespoir, et ne sceut aultrement remédier à l’intempérance de la poule qu’en en couvrant le cas incongreu d’une assiette où elle mit des fruicts qui se trouvoyent en trop dedans sa poche, n’ayant plus aulcun soucy de la symétrie. Puis, à ceste fin que nul ne s’aperceust de la chouse, apporta promptement le potaige, feit seoir ung chascun en son banc et les convia gayement tous à se rigoller.

« Ores, tous voyant ceste belle ordonnance de bonnes platées, se rescrièrent, moins le diable de mary, lequel restoyt sombre, refrongnoyt, iouoyt des sourcils, grommeloyt, reguardoyt tout, cherchant ung festu à veoir pour en assommer sa femme. Lors, elle se print à luy dire, bien heureuse de pouvoir l’aguasser à l’abry de ses prouches : — Voilà vostre repas bien chauld, bien dressé, le linge bien blanc, les salières pleines, les grez bien nets, le vin frais, le pain doré. Que manque-t-il ? Que querez-vous ? Que voulez-vous ? Que vous faut-il ?

« — Du bran ! dit-il par haulte cholère. <br\>

« La mesnaigiere descouvre vitement l’assiette et respond :

« — Mon amy, en voilà !

« Ce que voyant, le sergent demoura quinauld, pensant que le diable estoyt passé du costé de sa femme. Là-dessus il feut griefvement reprouché par les parens, qui luy donnèrent tort, luy chantèrent mille pouilles, et luy dirent plus de gogues en une aulne de temps qu’ung greffier ne faict d’escriptures en son mois. Depuis ce iour, le sergent vesquit trez bien en paix avecques sa femme, laquelle, à la moindre équivocque fronsseure de sourcils, luy disoyt :

« — Veux-tu du bran ? … »


— Qui ha faict le pire ? s’escria l’Angevin en frappant ung petit coup de bourreau sur l’espaule de l’hoste.

— C’est luy ! c’est luy ! dirent les deux aultres. Et lors commencèrent à disputer comme de beaulx Pères en ung concile, cherchèrent à s’entrebattre, à se gecter les pots à la teste, se lever, et, par ung hazard de bataille, courir et gaigner les champs.

— Ie vais vous accorder ! s’escria l’hoste, voyant que là où il avoyt eu trois débiteurs de bonne voulenté, maintenant aulcun ne pensoyt au vray compte.

Ils s’arrestèrent espouvantez.

— Ie vais vous en faire ung meilleur ; par ainsy, vous me donnerez dix sols par chaque panse.

— Escoutons l’hoste ! feit l’Angevin.

« Il y avoyt dans nostre faulxbourg de Nostre-Dame-la-Riche, duquel despend ceste hostellerie, une belle fille qui, oultre ses advantaiges de nature, avoyt une bonne charge d’escuz. Doncques, aussitost qu’elle feut en aage et force de porter le faix du mariaige, elle eut autant d’amans qu’il y a de sols au tronc de Sainct-Gatien, le iour de Pasques. Ceste fille en esleut ung qui, sauf vostre respect, pouvoyt faire de la besongne le iour et la nuict autant que deux moynes. Aussi feurent-ils bientost accordez et le mariaige en bon train. Mais le bonheur de la première nuictée ne s’approuchoyt point sans causer une légière appréhension à l’accordée, veu que elle estoyt subiecte, par infirmité de ses conduicts soubterrains, à excogiter des vapeurs qui se résolvoyent en manière de bombe.

« Ores, redoubtant de laschier la bride à ses folles ventositez, pendant que elle penseroyt à aultre chouse, en ceste première nuict, elle fina par advouer son cas à sa mère, dont elle invocqua l’assistance. Lors la bonne dame luy déclara que ceste propriété d’engendrer le vent estoyt en elle ung héritaige de famille, et que elle avoyt esté fort empeschée en son temps ; mais que, sur le tard de la vie, Dieu luy avoyt faict la graace de serrer sa cropière, et que depuis sept ans elle n’avoyt rien évaporé, sauf une darrenière foys où, par fasson d’adieu, elle avoyt notablement esventé son desfunct mary. — Mais, dit-elle à sa fille, i’avoys une seure recepte, que me légua ma bonne mère, pour amener à rien ces paroles de surplus et les exhaler sans bruit. Ores, veu que ces souffles n’ont point odeurs maulvaises, le scandale est parfaictement évité. Pour ce, doncques, besoing est de laisser miioter la substance venteuse et la retenir à l’issue du pertuys, puis de poulser ferme : alors l’aër, s’estant amenuisé, coule comme ung soupçon. Et, en nostre famille, cecy s’appelle estrangler les pets.

« La fille, bien contente de sçavoir estrangler les pets, mercia sa mère, dança de la bonne fasson, tassant ses flatuositez au fond de son tuyau comme un souffleur d’orgue attendant le premier coup de la messe. Puis, venue en la chambre nuptiale, elle se délibéra d’expulser tout en montant au lict ; mais le fantasque élément s’estoyt si bien cuict, qu’il ne voulut point yssir. Le mary vint ; ie vous laisse à penser comme ils s’escrimèrent à la iolie bataille où avecques deux chouses on en faict mille, si l’on peut. Au mitant de la nuict, l’espousée se leva, soubz ung petit prétexte menteur, puis revint vitement : mais, en eniambant à sa place, son pertuys ayant eu alors fantaisie d’esternuer, feit une telle descharge de coulevrine, que vous eussiez creu comme moy que les rideaulx se deschiroyent.

« — Ha ! i’ay manqué mon coup ! feit-elle.

« — Tudieu ! lui dis-ie, ma mye, alors espargnez-les. Vous gaignerez vostre vie à l’armée avecques ceste artillerie.

« C’estoyt ma femme. »

— Ho ! ho ! ho ! feirent les clercs.

Et ils se respandirent en éclats, se tenant les costes, louant l’hoste.

— As-tu, vicomte, entendu meilleur conte ?

— Ha ! quel conte !

— C’est ung conte !

— C’est ung maistre conte !

— Le roy des contes !

— Ha ! ha ! il estrippe tous les contes ! et il n’y ha désormais contes que contes d’hostellerie !

— Foy de chrestien ! vécy le meilleur conte que i’aye ouy de ma vie.

— Moy, i’entends le pet.

— Moy, ie vouldroys baiser l’orchestre.

— Ha ! monsieur l’hoste, dit gravement l’Angevin, nous ne sçaurions sortir de céans sans avoir veu l’hostesse ; et, si nous ne demandons pas à baiser son instrument, c’est par grand respect pour ung si bon conteur.

Là-dessus tous exaltèrent si bien l’hoste, son conte et le chouse de sa femme, que le vieulx rostisseur, ayant fiance en ces rires naïfs et pompeux éloges, huchia sa femme. Mais, elle ne venant point, les clercs dirent, non sans intention frustratoire : — Allons la veoir.

Doncques tous sortirent de la salle. Puis l’hoste print la chandelle, monta, premier, par les degrez, pour leur monstrer le chemin en les esclairant ; mais, voyant la porte de la rue entrebayée, les chicquaniers s’évadèrent, légiers comme des umbres, laissant à l’hoste licence de prendre pour solde ung aultre pet de sa femme.


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