Illusions perdues/Les Deux Poètes

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Houssiaux (pp. 1-119).


ILLUSIONS PERDUES


À MONSIEUR VICTOR HUGO.

Vous qui, par le privilége des Raphaël et des Pitt, étiez déjà grand poète à l’âge où les hommes sont encore si petits, vous avez, comme Chateaubriand, comme tous les vrais talents, lutté contre les envieux embusqués derrière les colonnes, ou tapis dans les souterrains du Journal. Aussi désiré-je que votre nom victorieux aide à la victoire de cette œuvre que je vous dédie, et qui, selon certaines personnes, serait un acte de courage autant qu’une histoire pleine de vérité. Les journalistes n’eussent-ils donc pas appartenu, comme les marquis, les financiers, les médecins et les procureurs, à Molière et à son Théâtre ? Pourquoi donc la Comédie Humaine, qui castigat ridendo mores, excepterait-elle une puissance, quand la Presse parisienne n’en excepte aucune ?

Je suis heureux, monsieur, de pouvoir me dire ainsi

Votre sincère admirateur et ami,
de Balzac.

PREMIÈRE PARTIE.

LES DEUX POÈTES.


À l’époque où commence cette histoire, la presse de Stanhope et les rouleaux à distribuer l’encre ne fonctionnaient pas encore dans les petites imprimeries de province. Malgré la spécialité qui la met en rapport avec la typographie parisienne, Angoulême se servait toujours des presses en bois, auxquelles la langue est redevable du mot faire gémir la presse, maintenant sans application. L’imprimerie arriérée y employait encore les balles en cuir frottées d’encre, avec lesquelles l’un des pressiers tamponnait les caractères. Le plateau mobile où se place la forme pleine de lettres sur laquelle s’applique la feuille de papier était encore en pierre et justifiait son nom de marbre. Les dévorantes presses mécaniques ont aujourd’hui si bien fait oublier ce mécanisme, auquel nous devons, malgré ses imperfections, les beaux livres des Elzevier, des Plantin, des Alde et des Didot, qu’il est nécessaire de mentionner les vieux outils auxquels Jérôme-Nicolas Séchard portait une superstitieuse affection ; car ils jouent leur rôle dans cette grande petite histoire.

Ce Séchard était un ancien compagnon pressier, que dans leur argot typographique les ouvriers chargés d’assembler les lettres appellent un Ours. Le mouvement de va-et-vient, qui ressemble assez à celui d’un ours en cage, par lequel les pressiers se portent de l’encrier à la presse et de la presse à l’encrier, leur a sans doute valu ce sobriquet. En revanche, les Ours ont nommé les compositeurs des Singes, à cause du continuel exercice qu’ils font pour attraper les lettres dans les cent cinquante-deux petites cases où elles sont contenues. À la désastreuse époque de 1793, Séchard, âgé d’environ cinquante ans, se trouva marié. Son âge et son mariage le firent échapper à la grande réquisition qui emmena presque tous les ouvriers aux armées. Le vieux pressier resta seul dans l’imprimerie dont le maître, autrement dit le Naïf, venait de mourir en laissant une veuve sans enfants. L’établissement parut menacé d’une destruction immédiate : l’Ours solitaire était incapable de se transformer en Singe ; car, en sa qualité d’imprimeur, il ne sut jamais ni lire ni écrire. Sans avoir égard à ses incapacités, un Représentant du Peuple, pressé de répandre les beaux décrets de la Convention, investit le pressier du brevet de maître imprimeur, et mit sa typographie en réquisition. Après avoir accepté ce périlleux brevet, le citoyen Séchard indemnisa la veuve de son maître en lui apportant les économies de sa femme, avec lesquelles il paya le matériel de l’imprimerie à moitié de la valeur. Ce n’était rien. Il fallait imprimer sans faute ni retard les décrets républicains. En cette conjoncture difficile, Jérôme-Nicolas Séchard eut le bonheur de rencontrer un noble Marseillais qui ne voulait ni émigrer pour ne pas perdre ses terres, ni se montrer pour ne pas perdre sa tête, et qui ne pouvait trouver de pain que par un travail quelconque. Monsieur le comte de Maucombe endossa donc l’humble veste d’un prote de province : il composa, lut et corrigea lui-même les décrets qui portaient la peine de mort contre les citoyens qui cachaient des nobles ; l’Ours devenu Naïf les tira, les fit afficher ; et tous deux ils restèrent sains et saufs. En 1795, le grain de la Terreur étant passé, Nicolas Séchard fut obligé de chercher un autre maître Jacques qui pût être compositeur, correcteur et prote. Un abbé, depuis évêque sous la Restauration et qui refusait alors de prêter le serment, remplaça le comte de Maucombe jusqu’au jour où le Premier Consul rétablit la religion catholique. Le comte et l’évêque se rencontrèrent plus tard sur le même banc de la Chambre des Pairs. Si en 1802 Jérôme-Nicolas Séchard ne savait pas mieux lire et écrire qu’en 1793, il s’était ménagé d’assez belles étoffes pour pouvoir payer un prote. Le compagnon si insoucieux de son avenir était devenu très redoutable à ses Singes et à ses Ours. L’avarice commence où la pauvreté cesse. Le jour où l’imprimeur entrevit la possibilité de se faire une fortune, l’intérêt développa chez lui une intelligence matérielle de son état, mais avide, soupçonneuse et pénétrante. Sa pratique narguait la théorie. Il avait fini par toiser d’un coup d’œil le prix d’une page et d’une feuille selon chaque espèce de caractère. Il prouvait à ses ignares chalands que les grosses lettres coûtaient plus cher à remuer que les fines ; s’agissait-il des petites, il disait qu’elles étaient plus difficiles à manier. La composition étant la partie typographique à laquelle il ne comprenait rien, il avait si peur de se tromper qu’il ne faisait jamais que des marchés léonins. Si ses compositeurs travaillaient à l’heure, son œil ne les quittait jamais. S’il savait un fabricant dans la gêne, il achetait ses papiers à vil prix et les emmagasinait. Aussi dès ce temps possédait-il déjà la maison où l’imprimerie était logée depuis un temps immémorial. Il eut toute espèce de bonheur : il devint veuf et n’eut qu’un fils ; il le mit au lycée de la ville, moins pour lui donner de l’éducation que pour se préparer un successeur ; il le traitait sévèrement afin de prolonger la durée de son pouvoir paternel ; aussi les jours de congé le faisait-il travailler à la casse en lui disant d’apprendre à gagner sa vie pour pouvoir un jour récompenser son pauvre père, qui se saignait pour l’élever. Au départ de l’abbé, Séchard choisit pour prote celui de ses quatre compositeurs que le futur évêque lui signala comme ayant autant de probité que d’intelligence. Par ainsi, le bonhomme fut en mesure d’atteindre le moment où son fils pourrait diriger l’établissement, qui s’agrandirait alors sous des mains jeunes et habiles. David Séchard fit au lycée d’Angoulême les plus brillantes études. Quoiqu’un Ours, parvenu sans connaissances ni éducation, méprisât considérablement la science, le père Séchard envoya son fils à Paris pour y étudier la haute typographie ; mais il lui fit une si violente recommandation d’amasser une bonne somme dans un pays qu’il appelait le paradis des ouvriers, en lui disant de ne pas compter sur la bourse paternelle, qu’il voyait sans doute un moyen d’arriver à ses fins dans ce séjour au pays de Sapience. Tout en apprenant son métier, David acheva son éducation à Paris. Le prote des Didot devint un savant. Vers la fin de l’année 1819 David Séchard quitta Paris sans y avoir coûté un rouge liard à son père, qui le rappelait pour mettre entre ses mains le timon des affaires. L’imprimerie de Nicolas Séchard possédait alors le seul journal d’annonces judiciaires qui existât dans le Département, la pratique de la Préfecture et celle de l’Évêché, trois clientèles qui devaient procurer une grande fortune à un jeune homme actif.

Précisément à cette époque, les frères Cointet, fabricants de papiers, achetèrent le second brevet d’imprimeur à la résidence d’Angoulême, que jusqu’alors le vieux Séchard avait su réduire à la plus complète inaction, à la faveur des crises militaires qui, sous l’Empire, comprimèrent tout mouvement industriel ; par cette raison, il n’en avait point fait l’acquisition, et sa parcimonie fut une cause de ruine pour la vieille imprimerie. En apprenant cette nouvelle, le vieux Séchard pensa joyeusement que la lutte qui s’établirait entre son établissement et les Cointet serait soutenue par son fils, et non par lui. — J’y aurais succombé, se dit-il ; mais un jeune homme élevé chez MM. Didot s’en tirera. Le septuagénaire soupirait après le moment où il pourrait vivre à sa guise. S’il avait peu de connaissances en haute typographie, en revanche il passait pour être extrêmement fort dans un art que les ouvriers ont plaisamment nommé la soûlographie, art bien estimé par le divin auteur du Pantagruel, mais dont la culture, persécutée par les sociétés dites de tempérance, est de jour en jour plus abandonnée. Jérôme-Nicolas Séchard, fidèle à la destinée que son nom lui avait faite, était doué d’une soif inextinguible. Sa femme avait pendant long-temps contenu dans de justes bornes cette passion pour le raisin pilé, goût si naturel aux Ours que monsieur de Chateaubriand l’a remarqué chez les véritables ours de l’Amérique ; mais les philosophes ont remarqué que les habitudes du jeune âge reviennent avec force dans la vieillesse de l’homme. Séchard confirmait cette observation : plus il vieillissait, plus il aimait à boire. Sa passion laissait sur sa physionomie oursine des marques qui la rendaient originale. Son nez avait pris le développement et la forme d’un A majuscule corps de triple canon. Ses deux joues veinées ressemblaient à ces feuilles de vigne pleines de gibbosités violettes, purpurines et souvent panachées. Vous eussiez dit d’une truffe monstrueuse enveloppée par les pampres de l’automne. Cachés sous deux gros sourcils pareils à deux buissons chargés de neige, ses petits yeux gris, où pétillait la ruse d’une avarice qui tuait tout en lui, même la paternité, conservaient leur esprit jusque dans l’ivresse. Sa tête chauve et découronnée, mais ceinte de cheveux grisonnants qui frisotaient encore, rappelait à l’imagination les Cordeliers des Contes de La Fontaine. Il était court et ventru comme beaucoup de ces vieux lampions qui consomment plus d’huile que de mèche ; car les excès en toute chose poussent le corps dans la voie qui lui est propre. L’ivrognerie, comme l’étude, engraisse encore l’homme gras et maigrit l’homme maigre. Jérôme-Nicolas Séchard portait depuis trente ans le fameux tricorne municipal, qui dans quelques provinces se retrouve encore sur la tête du tambour de la ville. Son gilet et son pantalon étaient en velours verdâtre. Enfin, il avait une vieille redingote brune, des bas de coton chinés et des souliers à boucles d’argent. Ce costume où l’ouvrier se retrouvait encore dans le bourgeois convenait si bien à ses vices et à ses habitudes, il exprimait si bien sa vie, que ce bonhomme semblait avoir été créé tout habillé : vous ne l’auriez pas plus imaginé sans ses vêtements qu’un oignon sans sa pelure. Si le vieil imprimeur n’eût pas depuis long-temps donné la mesure de son aveugle avidité, son abdication suffirait à peindre son caractère. Malgré les connaissances que son fils devait rapporter de la grande École des Didot, il se proposa de faire avec lui la bonne affaire qu’il ruminait depuis long-temps. Si le père en faisait une bonne, le fils devait en faire une mauvaise. Mais, pour le bonhomme, il n’y avait ni fils ni père, en affaire. S’il avait d’abord vu dans David son unique enfant, plus tard il y vit un acquéreur naturel de qui les intérêts étaient opposés aux siens : il voulait vendre cher, David devait acheter à bon marché ; son fils devenait donc un ennemi à vaincre. Cette transformation du sentiment en intérêt personnel, ordinairement lente, tortueuse et hypocrite chez les gens bien élevés, fut rapide et directe chez le vieil Ours, qui montra combien la soûlographie rusée l’emportait sur la typographie instruite. Quand son fils arriva, le bonhomme lui témoigna la tendresse commerciale que les gens habiles ont pour leurs dupes : il s’occupa de lui comme un amant se serait occupé de sa maîtresse ; il lui donna le bras, il lui dit où il fallait mettre les pieds pour ne pas se crotter ; il lui avait fait bassiner son lit, allumer du feu, préparer un souper. Le lendemain, après avoir essayé de griser son fils durant un plantureux dîner, Jérôme-Nicolas Séchard, fortement aviné, lui dit un : — Causons d’affaires ? qui passa si singulièrement entre deux hoquets, que David le pria de remettre les affaires au lendemain. Le vieil Ours savait trop bien tirer parti de son ivresse pour abandonner une bataille préparée depuis si long-temps. D’ailleurs, après avoir porté son boulet pendant cinquante ans, il ne voulait pas, dit-il, le garder une heure de plus. Demain son fils serait le Naïf.

Séchard
SÉCHARD
Vous eussiez dit une truffe monstrueuse enveloppée par les pampres de l’automne.


Ici peut-être est-il nécessaire de dire un mot de l’établissement. L’imprimerie, située dans l’endroit où la rue de Beaulieu débouche sur la place du Mûrier, s’était établie dans cette maison vers la fin du règne de Louis XIV. Aussi depuis long-temps les lieux avaient-ils été disposés pour l’exploitation de cette industrie. Le rez-de-chaussée formait une immense pièce éclairée sur la rue par un vieux vitrage, et par un grand châssis sur une cour intérieure. On pouvait d’ailleurs arriver au bureau du maître par une allée. Mais en province les procédés de la typographie sont toujours l’objet d’une curiosité si vive, que les chalands aimaient mieux entrer par une porte vitrée pratiquée dans la devanture donnant sur la rue, quoiqu’il fallût descendre quelques marches, le sol de l’atelier se trouvant au-dessous du niveau de la chaussée. Les curieux, ébahis, ne prenaient jamais garde aux inconvénients du passage à travers les défilés de l’atelier. S’ils regardaient les berceaux formés par les feuilles étendues sur des cordes attachées au plancher, ils se heurtaient le long des rangs de casses, ou se faisaient décoiffer par les barres de fer qui maintenaient les presses. S’ils suivaient les agiles mouvements d’un compositeur grappillant ses lettres dans les cent cinquante-deux cassetins de sa casse, lisant sa copie, relisant sa ligne dans son composteur en y glissant une interligne, ils donnaient dans une rame de papier trempé chargée de ses pavés, ou s’attrapaient la hanche dans l’angle d’un banc ; le tout au grand amusement des Singes et des Ours. Jamais personne n’était arrivé sans accident jusqu’à deux grandes cages situées au bout de cette caverne, qui formaient deux misérables pavillons sur la cour, et où trônaient d’un côté le prote, de l’autre le maître imprimeur. Dans la cour, les murs étaient agréablement décorés par des treilles qui, vu la réputation du maître, avaient une appétissante couleur locale. Au fond, et adossé au noir mur mitoyen, s’élevait un appentis en ruine où se trempait et se façonnait le papier. Là, était l’évier sur lequel se lavaient avant et après le tirage les Formes, ou, pour employer le langage vulgaire, les planches de caractères ; il s’en échappait une décoction d’encre mêlée aux eaux ménagères de la maison, qui faisait croire aux paysans venus les jours de marché que le diable se débarbouillait dans cette maison. Cet appentis était flanqué d’un côté par la cuisine, de l’autre par un bûcher. Le premier étage de cette maison, au-dessus duquel il n’y avait que deux chambres en mansardes, contenait trois pièces. La première, aussi longue que l’allée, moins la cage du vieil escalier de bois, éclairée sur la rue par une petite croisée oblongue, et sur la cour par un œil-de-bœuf, servait à la fois d’antichambre et de salle à manger. Purement et simplement blanchie à la chaux, elle se faisait remarquer par la cynique simplicité de l’avarice commerciale : le carreau sale n’avait jamais été lavé ; le mobilier consistait en trois mauvaises chaises, une table ronde et un buffet situé entre deux portes qui donnaient entrée dans une chambre à coucher et dans un salon ; les fenêtres et la porte étaient brunes de crasse ; des papiers blancs ou imprimés l’encombraient la plupart du temps ; souvent le dessert, les bouteilles, les plats du dîner de Jérôme-Nicolas Séchard se voyaient sur les ballots. La chambre à coucher, dont la croisée avait un vitrage en plomb qui tirait son jour de la cour, était tendue de ces vieilles tapisseries que l’on voit en province le long des maisons au jour de la Fête-Dieu. Il s’y trouvait un grand lit à colonnes garni de rideaux, de bonnes-grâces et d’un couvre-pieds en serge rouge, deux fauteuils vermoulus, deux chaises en bois de noyer et en tapisserie, un vieux secrétaire, et sur la cheminée un cartel. Cette chambre, où se respirait une bonhomie patriarcale et pleine de teintes brunes, avait été arrangée par le sieur Rouzeau, prédécesseur et maître de Jérôme-Nicolas Séchard. Le salon, modernisé par feu madame Séchard, offrait d’épouvantables boiseries peintes en bleu de perruquier ; les panneaux étaient décorés d’un papier à scènes orientales, coloriées en bistre sur un fond blanc ; le meuble consistait en six chaises garnies de basane bleue dont les dossiers représentaient des lyres. Les deux fenêtres grossièrement cintrées, et par où l’œil embrassait la place du Mûrier, étaient sans rideaux ; la cheminée n’avait ni flambeaux, ni pendule, ni glace. Madame Séchard était morte au milieu de ses projets d’embellissement, et l’Ours ne devinant pas l’utilité d’améliorations qui ne rapportaient rien, les avait abandonnées. Ce fut là que, pede titubante, Jérôme-Nicolas Séchard amena son fils et lui montra sur la table ronde un état du matériel de son imprimerie dressé sous sa direction par le prote.

— Lis cela, mon garçon, dit Jérôme-Nicolas Séchard en roulant ses yeux ivres du papier à son fils et de son fils au papier. Tu verras quel bijou d’imprimerie je te donne.

— Trois presses en bois maintenues par des barres en fer, à marbre en fonte…

— Une amélioration que j’ai faite, dit le vieux Séchard en interrompant son fils.

— Avec tous leurs ustensiles : encriers ; balles et bancs, etc., seize cents francs ! Mais, mon père, dit David Séchard en laissant tomber l’inventaire, vos presses sont des sabots qui ne valent pas cent écus, et dont il faut faire du feu.

— Des sabots ?… s’écria le vieux Séchard, des sabots ?… Prends l’inventaire et descendons ! Tu vas voir si vos inventions de méchante serrurerie manœuvrent comme ces bons vieux outils éprouvés. Après, tu n’auras pas le cœur d’injurier d’honnêtes presses qui roulent comme des voitures en poste, et qui iront encore pendant toute ta vie sans nécessiter la moindre réparation. Des sabots ! Oui, c’est des sabots où tu trouveras du sel pour cuire des œufs ! des sabots que ton père a manœuvrés pendant vingt ans, qui lui ont servi à te faire ce que tu es.

Le père dégringola l’escalier raboteux, usé, tremblant, sans y chavirer ; il ouvrit la porte de l’allée qui donnait dans l’atelier, se précipita sur la première de ses presses sournoisement huilées et nettoyées, il montra les fortes jumelles en bois de chêne frotté par son apprenti.

— Est-ce là un amour de presse ? dit-il.

Il s’y trouvait le billet de faire part d’un mariage. Le vieil Ours abaissa la frisquette sur le tympan, et le tympan sur le marbre qu’il fit rouler sous la presse ; il tira le barreau, déroula la corde pour ramener le marbre, releva tympan et frisquette avec l’agilité qu’aurait mise un jeune Ours. La presse ainsi manœuvrée jeta un si joli cri que vous eussiez dit d’un oiseau qui serait venu heurter à une vitre et se serait enfui.

— Y a-t-il une seule presse anglaise capable d’aller ce train-là ? dit le père à son fils étonné.

Le vieux Séchard courut successivement à la seconde, à la troisième presse, sur chacune desquelles il fit la même manœuvre avec une égale habileté. La dernière offrit à son œil troublé de vin un endroit négligé par l’apprenti ; l’ivrogne, après avoir notablement juré, prit le pan de sa redingote pour la frotter, comme un maquignon qui lustre le poil d’un cheval à vendre.

— Avec ces trois presses-là, sans prote, tu peux gagner tes neuf mille francs par an, David. Comme ton futur associé, je m’oppose à ce que tu les remplaces par ces maudites presses en fonte qui usent les caractères. Vous avez crié miracle à Paris en voyant l’invention de ce maudit Anglais, un ennemi de la France, qui a voulu faire la fortune des fondeurs. Ah ! vous avez voulu des Stanhope ! merci de vos Stanhope qui coûtent chacune deux mille cinq cents francs, presque deux fois plus que valent mes trois bijoux ensemble, et qui vous échinent la lettre par leur défaut d’élasticité. Je ne suis pas instruit comme toi, mais retiens bien ceci : la vie des Stanhope est la mort du caractère. Ces trois presses te feront un bon user, l’ouvrage sera proprement tirée, et les Angoumoisins ne t’en demanderont pas davantage. Imprime avec du fer ou avec du bois, avec de l’or ou de l’argent, ils ne t’en paieront pas un liard de plus.

Item, dit David, cinq milliers de livres de caractères, provenant de la fonderie de monsieur Vaflard… À ce nom, l’élève des Didot ne put s’empêcher de sourire.

— Ris, ris ! Après douze ans, les caractères sont encore neufs. Voilà ce que j’appelle un fondeur ! Monsieur Vaflard est un honnête homme qui fournit de la matière dure ; et, pour moi, le meilleur fondeur est celui chez lequel on va le moins souvent.

— Estimés dix mille francs, reprit David en continuant. Dix mille francs, mon père ! mais c’est à quarante sous la livre, et messieurs Didot ne vendent leur cicéro neuf que trente-six sous la livre. Vos têtes de clous ne valent que le prix de la fonte, dix sous la livre.

— Tu donnes le nom de têtes de clous aux Bâtardes, aux Coulées, aux Rondes de monsieur Gillé, anciennement imprimeur de l’Empereur, des caractères qui valent six francs la livre, des chefs-d’œuvre de gravure achetés il y a cinq ans, et dont plusieurs ont encore le blanc de la fonte, tiens ! Le vieux Séchard attrapa quelques cornets pleins de sortes qui n’avaient jamais servi et les montra.

— Je ne suis pas savant, je ne sais ni lire ni écrire, mais j’en sais encore assez pour deviner que les caractères d’écriture de la maison Gillé ont été les pères des anglaises de tes messieurs Didot. Voici une ronde, dit-il en désignant une casse et y prenant un M, une ronde de cicéro qui n’a pas encore été dégommée.

David s’aperçut qu’il n’y avait pas moyen de discuter avec son père. Il fallait tout admettre ou tout refuser, il se trouvait entre un non et un oui. Le vieil Ours avait compris dans l’inventaire jusqu’aux cordes de l’étendage. La plus petite ramette, les ais, les jattes, la pierre et les brosses à laver, tout était chiffré avec le scrupule d’un avare. Le total allait à trente mille francs, y compris le brevet de maître imprimeur et l’achalandage. David se demandait en lui-même si l’affaire était ou non faisable. En voyant son fils muet sur le chiffre, le vieux Séchard devint inquiet ; car il préférait un débat violent à une acceptation silencieuse. En ces sortes de marchés, le débat annonce un négociant capable qui défend ses intérêts. Qui tope à tout, disait le vieux Séchard, ne paye rien. Tout en épiant la pensée de son fils, il fit le dénombrement des méchants ustensiles nécessaires à l’exploitation d’une imprimerie en province ; il amena successivement David devant une presse à satiner, une presse à rogner pour faire les ouvrages de ville, et il lui en vanta l’usage et la solidité.

— Les vieux outils sont toujours les meilleurs, dit-il. On devrait en imprimerie les payer plus cher que les neufs, comme cela se fait chez les batteurs d’or.

D’épouvantables vignettes représentant des Hymens, des Amours, des morts qui soulevaient la pierre de leurs sépulcres en décrivant un V ou un M, d’énormes cadres à masques pour les affiches de spectacles, devinrent, par l’effet de l’éloquence avinée de Jérôme-Nicolas, des objets de la plus immense valeur. Il dit à son fils que les habitudes des gens de province étaient si fortement enracinées, qu’il essaierait en vain de leur donner de plus belles choses. Lui, Jérôme-Nicolas Séchard, avait tenté de leur vendre des almanachs meilleurs que le Double Liégeois imprimé sur du papier à sucre ! eh ! bien, le vrai Double Liégeois avait été préféré aux plus magnifiques almanachs. David reconnaîtrait bientôt l’importance de ces vieilleries, en les vendant plus cher que les plus coûteuses nouveautés.

— Ha ! ha ! mon garçon, la province est la province, et Paris est Paris. Si un homme de l’Houmeau t’arrive pour faire faire son billet de mariage, et que tu le lui imprimes sans un Amour avec des guirlandes, il ne se croira point marié, et te le rapportera s’il n’y voit qu’un M, comme chez tes messieurs Didot, qui sont la gloire de la typographie, mais dont les inventions ne seront pas adoptées avant cent ans dans les provinces. Et voilà.

Les gens généreux font de mauvais commerçants. David était une de ces natures pudiques et tendres qui s’effraient d’une discussion, et qui cèdent au moment où l’adversaire leur pique un peu trop le cœur. Ses sentiments élevés et l’empire que le vieil ivrogne avait conservé sur lui le rendaient encore plus impropre à soutenir un débat d’argent avec son père, surtout quand il lui croyait les meilleures intentions ; car il attribua d’abord la voracité de l’intérêt à l’attachement que le pressier avait pour ses outils. Cependant, comme Jérôme-Nicolas Séchard avait eu le tout de la veuve Rouzeau pour dix mille francs en assignats, et qu’en l’état actuel des choses trente mille francs étaient un prix exorbitant, le fils s’écria : — Mon père, vous m’égorgez !

— Moi qui t’ai donné la vie ?… dit le vieil ivrogne en levant la main vers l’étendage. Mais, David, à quoi donc évalues-tu le brevet ? Sais-tu ce que vaut le Journal d’Annonces à dix sous la ligne, privilége qui, à lui seul, a rapporté cinq cents francs le mois dernier ? Mon gars, ouvre les livres, vois ce que produisent les affiches et les registres de la Préfecture, la pratique de la Mairie et celle de l’Évêché ! Tu es un fainéant qui ne veut pas faire sa fortune. Tu marchandes le cheval qui doit te conduire à quelque beau domaine comme celui de Marsac.

À cet inventaire était joint un acte de société entre le père et le fils. Le bon père louait à la société sa maison pour une somme de douze cents francs, quoiqu’il ne l’eût achetée que six mille livres, et il s’y réservait une des deux chambres pratiquées dans les mansardes. Tant que David Séchard n’aurait pas remboursé les trente mille francs, les bénéfices se partageraient par moitié ; le jour où il aurait remboursé cette somme à son père, il deviendrait seul et unique propriétaire de l’imprimerie. David estima le brevet, la clientèle et le journal, sans s’occuper des outils ; il crut pouvoir se libérer et accepta ces conditions. Habitué aux finasseries de paysan, et ne connaissant rien aux larges calculs des Parisiens, le père fut étonné d’une si prompte conclusion.

— Mon fils se serait-il enrichi ? se dit-il, ou invente-t-il en ce moment de ne pas me payer ? Dans cette pensée, il le questionna pour savoir s’il apportait de l’argent, afin de le lui prendre en à-compte. La curiosité du père éveilla la défiance du fils. David resta boutonné jusqu’au menton. Le lendemain, le vieux Séchard fit transporter par son apprenti dans la chambre au deuxième étage ses meubles qu’il comptait faire apporter à sa campagne par les charrettes qui y reviendraient à vide. Il livra les trois chambres du premier étage tout nues à son fils, de même qu’il le mit en possession de l’imprimerie sans lui donner un centime pour payer les ouvriers. Quand David pria son père, en sa qualité d’associé, de contribuer à la mise nécessaire à l’exploitation commune, le vieux pressier fit l’ignorant. Il ne s’était pas obligé, dit-il, à donner de l’argent en donnant son imprimerie ; sa mise de fonds était faite. Pressé par la logique de son fils, il lui répondit que, quand il avait acheté l’imprimerie à la veuve Rouzeau, il s’était tiré d’affaire sans un sou. Si lui, pauvre ouvrier dénué de connaissances, avait réussi, un élève de Didot ferait encore mieux. D’ailleurs David avait gagné de l’argent qui provenait de l’éducation payée à la sueur du front de son vieux père, il pouvait bien l’employer aujourd’hui.

— Qu’as-tu fait de tes banques ? lui dit-il en revenant à la charge afin d’éclaircir le problème que le silence de son fils avait laissé la veille indécis.

— Mais n’ai-je pas eu à vivre, n’ai-je pas acheté des livres ? répondit David indigné.

— Ah ! tu achetais des livres ? tu feras de mauvaises affaires. Les gens qui achètent des livres ne sont guère propres à en imprimer, répondit l’Ours.

David éprouva la plus horrible des humiliations, celle que cause l’abaissement d’un père : il lui fallut subir le flux de raisons viles, pleureuses, lâches, commerciales par lesquelles le vieil avare formula son refus. Il refoula ses douleurs dans son âme, en se voyant seul, sans appui, en trouvant un spéculateur dans son père que, par curiosité philosophique, il voulut connaître à fond. Il lui fit observer qu’il ne lui avait jamais demandé compte de la fortune de sa mère. Si cette fortune ne pouvait entrer en compensation du prix de l’imprimerie, elle devait au moins servir à l’exploitation en commun.

— La fortune de ta mère ? dit le vieux Séchard, mais c’était son intelligence et sa beauté !

À cette réponse, David devina son père tout entier, et comprit que, pour en obtenir un compte, il faudrait lui intenter un procès interminable, coûteux et déshonorant. Ce noble cœur accepta le fardeau qui allait peser sur lui, car il savait avec combien de peines il acquitterait les engagements pris envers son père.

— Je travaillerai, se dit-il. Après tout, si j’ai du mal, le bonhomme en a eu. Ne sera-ce pas d’ailleurs travailler pour moi-même ?

— Je te laisse un trésor, dit le père inquiet du silence de son fils.

David demanda quel était ce trésor.

— Marion, dit le père.

Marion était une grosse fille de campagne indispensable à l’exploitation de l’imprimerie : elle trempait le papier et le rognait, faisait les commissions et la cuisine, blanchissait le linge, déchargeait les voitures de papier, allait toucher l’argent et nettoyait les tampons. Si Marion eût su lire, le vieux Séchard l’aurait mise à la composition.

Le père partit à pied pour la campagne. Quoique très-heureux de sa vente, déguisée sous le nom d’association, il était inquiet de la manière dont il serait payé. Après les angoisses de la vente, viennent toujours celles de sa réalisation. Toutes les passions sont essentiellement jésuitiques. Cet homme, qui regardait l’instruction comme inutile, s’efforça de croire à l’influence de l’instruction. Il hypothéquait ses trente mille francs sur les idées d’honneur que l’éducation devait avoir développées chez son fils. En jeune homme bien élevé, David suerait sang et eau pour payer ses engagements, ses connaissances lui feraient trouver des ressources, il s’était montré plein de beaux sentiments, il payerait ! Beaucoup de pères, qui agissent ainsi, croient avoir agi paternellement, comme le vieux Séchard avait fini par se le persuader en atteignant son vignoble situé à Marsac, petit village à quatre lieues d’Angoulême. Ce domaine, où le précédent propriétaire avait bâti une jolie habitation, s’était augmenté d’année en année depuis 1809, époque où le vieil Ours l’avait acquis. Il y échangea les soins du pressoir contre ceux de la presse, et il était, comme il le disait, depuis trop long-temps dans les vignes pour ne pas s’y bien connaître.

Pendant la première année de sa retraite à la campagne, le père Séchard montra une figure soucieuse au-dessus de ses échalas ; car il était toujours dans son vignoble, comme jadis il demeurait au milieu de son atelier. Ces trente mille francs inespérés le grisaient encore plus que la purée septembrale, il les maniait idéalement entre ses pouces. Moins la somme était due, plus il désirait l’encaisser. Aussi, souvent accourait-il de Marsac à Angoulême, attiré par ses inquiétudes. Il gravissait les rampes du rocher sur le haut duquel est assise la ville, il entrait dans l’atelier pour voir si son fils se tirait d’affaire. Or les presses étaient à leurs places ; l’unique apprenti, coiffé d’un bonnet de papier, décrassait les tampons ; le vieil Ours entendait crier une presse sur quelque billet de faire part, il reconnaissait ses vieux caractères, il apercevait son fils et le prote, chacun lisant dans sa cage un livre que l’Ours prenait pour des épreuves. Après avoir dîné avec David, il retournait alors à son domaine de Marsac en ruminant ses craintes. L’avarice a comme l’amour un don de seconde vue sur les futurs contingents, elle les flaire, elle les pressent. Loin de l’atelier où l’aspect de ses outils le fascinait en le reportant aux jours où il faisait fortune, le vigneron trouvait chez son fils d’inquiétants symptômes d’inactivité. Le nom de Cointet frères l’effarouchait, il le voyait dominant celui de Séchard et fils. Enfin il sentait le vent du malheur. Ce pressentiment était juste, le malheur planait sur la maison Séchard. Mais les avares ont un dieu. Par un concours de circonstances imprévues, ce dieu devait faire trébucher dans l’escarcelle de l’ivrogne le prix de sa vente usuraire. Voici pourquoi l’imprimerie Séchard tombait, malgré ses éléments de prospérité.

Indifférent à la réaction religieuse que produisait la Restauration dans le gouvernement, mais également insouciant du Libéralisme, David gardait la plus nuisible des neutralités en matière politique et religieuse. Il se trouvait dans un temps où les commerçants de province devaient professer une opinion afin d’avoir des chalands, car il fallait opter entre la pratique des Libéraux et celle des Royalistes. Un amour qui vint au cœur de David et ses préoccupations scientifiques, son beau naturel l’empêchèrent d’avoir cette âpreté au gain qui constitue le vrai commerçant, et qui lui eût fait étudier les différences qui distinguent l’industrie provinciale de l’industrie parisienne. Les nuances si tranchées dans les Départements disparaissent dans le grand mouvement de Paris. Ses concurrents, les frères Cointet se mirent à l’unisson des opinions monarchiques, ils firent ostensiblement maigre, hantèrent la cathédrale, cultivèrent les prêtres, et réimprimèrent les premiers livres religieux dont le besoin se fit sentir. Les Cointet prirent ainsi l’avance dans cette branche lucrative, et calomnièrent David Séchard en l’accusant de libéralisme et d’athéisme. Comment, disaient-ils, employer un homme qui avait pour père un septembriseur, un ivrogne, un bonapartiste, un vieil avare qui devait lui laisser des monceaux d’or ? Ils étaient pauvres, chargés de famille, tandis que David était garçon et serait puissamment riche ; aussi n’en prenait-il qu’à son aise, etc. Influencés par ces accusations portées contre David, la Préfecture et l’évêché finirent par donner le privilége de leurs impressions aux frères Cointet. Bientôt ces avides antagonistes, enhardis par l’incurie de leur rival, créèrent un second journal d’annonces. La vieille imprimerie fut réduite aux impressions de la ville, et le produit de sa feuille d’annonces diminua de moitié. Riche de gains considérables réalisés sur les livres d’église et de piété, la maison Cointet proposa bientôt aux Séchard de leur acheter leur journal, afin d’avoir les annonces du département et les insertions judiciaires sans partage. Aussitôt que David eut transmis cette nouvelle à son père, le vieux vigneron, épouvanté déjà par les progrès de la maison Cointet, fondit de Marsac sur la place du Mûrier avec la rapidité du corbeau qui a flairé les cadavres d’un champ de bataille.

— Laisse-moi manœuvrer les Cointet, ne te mêle pas de cette affaire, dit-il à son fils.

Le vieillard eut bientôt deviné l’intérêt des Cointet, il les effraya par la sagacité de ses aperçus. Son fils commettait une sottise qu’il venait empêcher, disait-il. — Sur quoi reposera notre clientèle, s’il cède notre journal ? Les avoués, les notaires, tous les négociants de l’Houmeau seront libéraux ; les Cointet ont voulu nuire aux Séchard en les accusant de Libéralisme, ils leur ont ainsi préparé une planche de salut, les annonces des Libéraux resteront aux Séchard ! Vendre le journal ! mais autant vendre matériel et brevet. Il demandait alors aux Cointet soixante mille francs de l’imprimerie pour ne pas ruiner son fils : il aimait son fils, il défendait son fils. Le vigneron se servit de son fils comme les paysans se servent de leurs femmes : son fils voulait ou ne voulait pas, selon les propositions qu’il arrachait une à une aux Cointet, et il les amena, non sans efforts, à donner une somme de vingt-deux mille francs pour le Journal de la Charente. Mais David dut s’engager à ne jamais imprimer quelque journal que ce fût, sous peine de trente mille francs de dommages-intérêts. Cette vente était le suicide de l’imprimerie Séchard ; mais le vigneron ne s’en inquiétait guère. Après le vol vient toujours l’assassinat. Le bonhomme comptait appliquer cette somme au payement de son fonds ; et, pour la palper, il aurait donné David par-dessus le marché, d’autant plus que ce gênant fils avait droit à la moitié de ce trésor inespéré. En dédommagement, le généreux père lui abandonna l’imprimerie, mais en maintenant le loyer de la maison aux fameux douze cents francs.

Depuis la vente du journal aux Cointet, le vieillard vint rarement en ville, il allégua son grand âge ; mais la raison véritable était le peu d’intérêt qu’il portait à une imprimerie qui ne lui appartenait plus. Néanmoins il ne put entièrement répudier la vieille affection qu’il portait à ses outils. Quand ses affaires l’amenaient à Angoulême, il eût été très-difficile de décider qui l’attirait le plus dans sa maison, ou de ses presses en bois ou de son fils, auquel il venait par forme demander ses loyers. Son ancien prote, devenu celui des Cointet, savait à quoi s’en tenir sur cette générosité paternelle ; il disait que ce fin renard se ménageait ainsi le droit d’intervenir dans les affaires de son fils, en devenant créancier privilégié par l’accumulation des loyers.

La nonchalante incurie de David Séchard avait des causes qui peindront le caractère de ce jeune homme. Quelques jours après son installation dans l’imprimerie paternelle, il avait rencontré l’un de ses amis de collége, alors en proie à la plus profonde misère. L’ami de David Séchard était un jeune homme, alors âgé d’environ vingt et un ans, nommé Lucien Chardon, et fils d’un ancien chirurgien des armées républicaines mis hors de service par une blessure. La nature avait fait un chimiste de monsieur Chardon le père, et le hasard l’avait établi pharmacien à Angoulême. La mort le surprit au milieu des préparatifs nécessités par une lucrative découverte à la recherche de laquelle il avait consumé plusieurs années d’études scientifiques. Il voulait guérir toute espèce de goutte. La goutte est la maladie des riches ; et comme les riches payent cher la santé quand ils en sont privés, il avait choisi ce problème à résoudre parmi tous ceux qui s’étaient offerts à ses méditations. Placé entre la science et l’empirisme, feu Chardon comprit que la science pouvait seule assurer sa fortune : il avait donc étudié les causes de la maladie, et basé son remède sur un certain régime qui l’appropriait à chaque tempérament. Il était mort pendant un séjour à Paris, où il sollicitait l’approbation de l’Académie des sciences, et perdit ainsi le fruit de ses travaux. Pressentant sa fortune, le pharmacien ne négligeait rien pour l’éducation de son fils et de sa fille, en sorte que l’entretien de sa famille avait constamment dévoré les produits de sa pharmacie. Ainsi, non-seulement il laissa ses enfants dans la misère, mais encore, pour leur malheur, il les avait élevés dans l’espérance de destinées brillantes qui s’éteignirent avec lui. L’illustre Desplein, qui lui donna des soins, le vit mourir dans des convulsions de rage. Cette ambition eut pour principe le violent amour que l’ancien chirurgien portait à sa femme, dernier rejeton de la famille de Rubempré, miraculeusement sauvée par lui de l’échafaud en 1793. Sans que la jeune fille eût voulu consentir à ce mensonge, il avait gagné du temps en la disant enceinte. Après s’être en quelque sorte créé le droit de l’épouser, il l’épousa malgré leur commune pauvreté. Ses enfants, comme tous les enfants de l’amour, eurent pour tout héritage la merveilleuse beauté de leur mère, présent si souvent fatal quand la misère l’accompagne. Ces espérances, ces travaux, ces désespoirs si vivement épousés avaient profondément altéré la beauté de madame Chardon, de même que les lentes dégradations de l’indigence avaient changé ses mœurs ; mais son courage et celui de ses enfants égala leur infortune. La pauvre veuve vendit la pharmacie, située dans la Grand’rue de l’Houmeau, le principal faubourg d’Angoulême. Le prix de la pharmacie lui permit de se constituer trois cents francs de rente, somme insuffisante pour sa propre existence ; mais elle et sa fille acceptèrent leur position sans en rougir, et se vouèrent à des travaux mercenaires. La mère gardait les femmes en couche, et ses bonnes façons la faisaient préférer à toute autre dans les maisons riches, où elle vivait sans rien coûter à ses enfants, tout en gagnant vingt sous par jour. Pour éviter à son fils le désagrément de voir sa mère dans un pareil abaissement de condition, elle avait pris le nom de madame Charlotte. Les personnes qui réclamaient ses soins s’adressaient à monsieur Postel, le successeur de monsieur Chardon. La sœur de Lucien travaillait chez une blanchisseuse de fin, sa voisine, et gagnait environ quinze sous par jour ; elle conduisait les ouvrières, et jouissait, dans l’atelier, d’une espèce de suprématie qui la sortait un peu de la classe des grisettes. Les faibles produits de leur travail, joints aux trois cents livres de rente de madame Chardon, arrivaient environ à huit cents francs par an, avec lesquels ces trois personnes devaient vivre, s’habiller et se loger. La stricte économie de ce ménage rendait à peine suffisante cette somme, presque entièrement absorbée par Lucien. Madame Chardon et sa fille Ève croyaient en Lucien comme la femme de Mahomet crut en son mari ; leur dévouement à son avenir était sans bornes. Cette pauvre famille demeurait à l’Houmeau dans un logement loué pour une très-modique somme par le successeur de monsieur Chardon, et situé au fond d’une cour intérieure, au-dessus du laboratoire. Lucien y occupait une misérable chambre en mansarde. Stimulé par un père qui, passionné pour les sciences naturelles, l’avait d’abord poussé dans cette voie, Lucien fut un des plus brillants élèves du collége d’Angoulême, où il se trouvait en Troisième lorsque Séchard y finissait ses études.

Quand le hasard fit rencontrer les deux camarades de collége, Lucien, fatigué de boire à la grossière coupe de la misère, était sur le point de prendre un de ces partis extrêmes auxquels on se décide à vingt ans. Quarante francs par mois que David donna généreusement à Lucien en s’offrant à lui apprendre le métier de prote, quoiqu’un prote lui fût parfaitement inutile, sauva Lucien de son désespoir. Les liens de leur amitié de collége ainsi renouvelés se resserrèrent bientôt par les similitudes de leurs destinées et par les différences de leurs caractères. Tous deux, l’esprit gros de plusieurs fortunes, ils possédaient cette haute intelligence qui met l’homme de plain-pied avec toutes les sommités, et se voyaient jetés au fond de la société. Cette injustice du sort fut un lien puissant. Puis tous deux étaient arrivés à la poésie par une pente différente. Quoique destiné aux spéculations les plus élevées des sciences naturelles, Lucien se portait avec ardeur vers la gloire littéraire ; tandis que David, que son génie méditatif prédisposait à la poésie, inclinait par goût vers les sciences exactes. Cette interposition des rôles engendra comme une fraternité spirituelle. Lucien communiqua bientôt à David les hautes vues qu’il tenait de son père sur les applications de la Science à l’Industrie, et David fit apercevoir à Lucien les routes nouvelles où il devait s’engager dans la littérature pour s’y faire un nom et une fortune. L’amitié de ces deux jeunes gens devint en peu de jours une de ces passions qui ne naissent qu’au sortir de l’adolescence. David entrevit bientôt la belle Ève, et s’en éprit, comme se prennent les esprits mélancoliques et méditatifs. L’Et nunc et semper et in secula seculorum de la liturgie est la devise de ces sublimes poètes inconnus dont les œuvres consistent en de magnifiques épopées enfantées et perdues entre deux cœurs ! Quand l’amant eut pénétré le secret des espérances que la mère et la sœur de Lucien mettaient en ce beau front de poète, quand leur dévouement aveugle lui fut connu, il trouva doux de se rapprocher de sa maîtresse en partageant ses immolations et ses espérances. Lucien fut donc pour David un frère choisi. Comme les Ultras qui voulaient être plus royalistes que le Roi, David outra la foi que la mère et la sœur de Lucien avaient en son génie, il le gâta comme une mère gâte son enfant. Durant une de ces conversations où, pressés par le défaut d’argent qui leur liait les mains, ils ruminaient, comme tous les jeunes gens, les moyens de réaliser une prompte fortune en secouant tous les arbres déjà dépouillés par les premiers venus sans en obtenir de fruits, Lucien se souvint de deux idées émises par son père. Monsieur Chardon avait parlé de réduire de moitié le prix du sucre par l’emploi d’un nouvel agent chimique, et de diminuer d’autant le prix du papier, en tirant de l’Amérique certaines matières végétales analogues à celles dont se servent les Chinois et qui coûtaient peu. David s’empara de cette idée en y voyant une fortune, et considéra Lucien comme un bienfaiteur envers lequel il ne pourrait jamais s’acquitter.

Chacun devine combien les pensées dominantes et la vie intérieure des deux amis les rendaient impropres à gérer une imprimerie. Loin de rapporter quinze à vingt mille francs, comme celle des frères Cointet, imprimeurs-libraires de l’Évêché, propriétaires du Courrier de la Charente, désormais le seul journal du département, l’imprimerie de Séchard fils produisait à peine trois cents francs par mois, sur lesquels il fallait prélever le traitement du prote, les gages de Marion, les impositions, le loyer, ce qui réduisait David à une centaine de francs par mois. Des hommes actifs et industrieux auraient renouvelé les caractères, acheté des presses en fer, se seraient procuré dans la librairie parisienne des ouvrages qu’ils eussent imprimés à bas prix ; mais le maître et le prote, perdus dans les absorbants travaux de l’intelligence, se contentaient des ouvrages que leur donnaient leurs derniers clients. Les frères Cointet avaient fini par connaître le caractère et les mœurs de David, ils ne le calomniaient plus ; au contraire, une sage politique leur conseillait de laisser vivoter cette imprimerie, et de l’entretenir dans une honnête médiocrité, pour qu’elle ne tombât point entre les mains de quelque redoutable antagoniste ; ils y envoyaient eux-mêmes les ouvrages dits de ville. Ainsi, sans le savoir, David Séchard n’existait, commercialement parlant, que par un habile calcul de ses concurrents. Heureux de ce qu’ils nommaient sa manie, les Cointet avaient pour lui des procédés en apparence pleins de droiture et de loyauté ; mais ils agissaient, en réalité, comme l’administration des Messageries, lorsqu’elle simule une concurrence pour en éviter une véritable.

L’extérieur de la maison Séchard était en harmonie avec la crasse avarice qui régnait à l’intérieur, où le vieil Ours n’avait jamais rien réparé. La pluie, le soleil, les intempéries de chaque saison avaient donné l’aspect d’un vieux tronc d’arbre à la porte de l’allée, tant elle était sillonnée de fentes inégales. La façade, mal bâtie en pierres et en briques mêlées sans symétrie, semblait plier sous le poids d’un toit vermoulu surchargé de ces tuiles creuses qui composent toutes les toitures dans le midi de la France. Le vitrage vermoulu était garni de ces énormes volets maintenus par les épaisses traverses qu’exige la chaleur du climat. Il eût été difficile de trouver dans tout Angoulême une maison aussi lézardée que celle-là, qui ne tenait plus que par la force du ciment. Imaginez cet atelier clair aux deux extrémités, sombre au milieu, ses murs couverts d’affiches, brunis en bas par le contact des ouvriers qui y avaient roulé depuis trente ans, son attirail de cordes au plancher, ses piles de papier, ses vieilles presses, ses tas de pavés à charger les papiers trempés, ses rangs de casses, et au bout les deux cages où, chacun de leur côté, se tenaient le maître et le prote ; vous comprendrez alors l’existence des deux amis.

En 1821, dans les premiers jours du mois de mai, David et Lucien étaient près du vitrage de la cour au moment où, vers deux heures, leurs quatre ou cinq ouvriers quittèrent l’atelier pour aller dîner. Quand le maître vit son apprenti fermant la porte à sonnette qui donnait sur la rue, il emmena Lucien dans la cour, comme si la senteur des papiers, des encriers, des presses et des vieux bois lui eût été insupportable. Tous deux s’assirent sous un berceau d’où leurs yeux pouvaient voir quiconque entrerait dans l’atelier. Les rayons du soleil qui se jouaient dans les pampres de la treille caressèrent les deux poètes en les enveloppant de sa lumière comme d’une auréole. Le contraste produit par l’opposition de ces deux caractères et de ces deux figures fut alors si rigoureusement accusé, qu’il aurait séduit la brosse d’un grand peintre. David avait les formes que donne la nature aux êtres destinés à de grandes luttes, éclatantes ou secrètes. Son large buste était flanqué par de fortes épaules en harmonie avec la plénitude de toutes ses formes. Son visage, brun de ton, coloré, gras, supporté par un gros cou, enveloppé d’une abondante forêt de cheveux noirs, ressemblait au premier abord à celui des chanoines chantés par Boileau ; mais un second examen vous révélait dans les sillons des lèvres épaisses, dans la fossette du menton, dans la tournure d’un nez carré, fendu par un méplat tourmenté, dans les yeux surtout ! le feu continu d’un unique amour, la sagacité du penseur, l’ardente mélancolie d’un esprit qui pouvait embrasser les deux extrémités de l’horizon, en en pénétrant toutes les sinuosités, et qui se dégoûtait facilement des jouissances tout idéales en y portant les clartés de l’analyse. Si l’on devinait dans cette face les éclairs du génie qui s’élance, on voyait aussi les cendres auprès du volcan ; l’espérance s’y éteignait dans un profond sentiment du néant social où la naissance obscure et le défaut de fortune maintiennent tant d’esprits supérieurs. Auprès du pauvre imprimeur, à qui son état, quoique si voisin de l’intelligence, donnait des nausées, auprès de ce Silène lourdement appuyé sur lui-même qui buvait à longs traits dans la coupe de la science et de la poésie, en s’enivrant afin d’oublier les malheurs de la vie de province, Lucien se tenait dans la pose gracieuse trouvée par les sculpteurs pour le Bacchus indien. Son visage avait la distinction des lignes de la beauté antique : c’était un front et un nez grecs, la blancheur veloutée des femmes, des yeux noirs tant ils étaient bleus, des yeux pleins d’amour, et dont le blanc le disputait en fraîcheur à celui d’un enfant. Ces beaux yeux étaient surmontés de sourcils comme tracés par un pinceau chinois et bordés de longs cils châtains. Le long des joues brillait un duvet soyeux dont la couleur s’harmoniait à celle d’une blonde chevelure naturellement bouclée. Une suavité divine respirait dans ses tempes d’un blanc doré. Une incomparable noblesse était empreinte dans son menton court, relevé sans brusquerie. Le sourire des anges tristes errait sur ses lèvres de corail rehaussées par de belles dents. Il avait les mains de l’homme bien né, des mains élégantes, à un signe desquelles les hommes devaient obéir et que les femmes aiment à baiser. Lucien était mince et de taille moyenne. À voir ses pieds, un homme aurait été d’autant plus tenté de le prendre pour une jeune fille déguisée, que, semblable à la plupart des hommes fins, pour ne pas dire astucieux, il avait les hanches conformées comme celles d’une femme. Cet indice, rarement trompeur, était vrai chez Lucien, que la pente de son esprit remuant amenait souvent, quand il analysait l’état actuel de la société, sur le terrain de la dépravation particulière aux diplomates qui croient que le succès est la justification de tous les moyens, quelque honteux qu’ils soient. L’un des malheurs auxquels sont soumises les grandes intelligences, c’est de comprendre forcément toutes choses, les vices aussi bien que les vertus.

Ces deux jeunes gens jugeaient la société d’autant plus souverainement qu’ils s’y trouvaient placés plus bas, car les hommes méconnus se vengent de l’humilité de leur position par la hauteur de leur coup d’œil. Mais aussi leur désespoir était d’autant plus amer qu’ils allaient ainsi plus rapidement là où les portait leur véritable destinée. Lucien avait beaucoup lu, beaucoup comparé ; David avait beaucoup pensé, beaucoup médité. Malgré les apparences d’une santé vigoureuse et rustique, l’imprimeur était un génie mélancolique et maladif, il doutait de lui-même ; tandis que Lucien, doué d’un esprit entreprenant, mais mobile, avait une audace en désaccord avec sa tournure molle, presque débile, mais pleine de grâces féminines. Lucien avait au plus haut degré le caractère gascon, hardi, brave, aventureux, qui s’exagère le bien et amoindrit le mal, qui ne recule point devant une faute s’il y a profit, et qui se moque du vice s’il s’en fait un marchepied. Ces dispositions d’ambitieux étaient alors comprimées par les belles illusions de la jeunesse, par l’ardeur qui le portait vers les nobles moyens que les hommes amoureux de gloire emploient avant tous les autres. Il n’était encore aux prises qu’avec ses désirs et non avec les difficultés de la vie, avec sa propre puissance et non avec la lâcheté des hommes, qui est d’un fatal exemple pour les esprits mobiles. Vivement séduit par le brillant de l’esprit de Lucien, David l’admirait tout en rectifiant les erreurs dans lesquelles le jetait la furie française. Cet homme juste avait un caractère timide en désaccord avec sa forte constitution, mais il ne manquait point de la persistance des hommes du Nord. S’il entrevoyait toutes les difficultés, il se promettait de les vaincre sans se rebuter ; et, s’il avait la fermeté d’une vertu vraiment apostolique, il la tempérait par les grâces d’une inépuisable indulgence. Dans cette amitié déjà vieille, l’un des deux aimait avec idolâtrie, et c’était David. Aussi Lucien commandait-il en femme qui se sait aimée. David obéissait avec plaisir. La beauté physique de son ami comportait une supériorité qu’il acceptait en se trouvant lourd et commun.

— Au bœuf l’agriculture patiente, à l’oiseau la vie insouciante, se disait l’imprimeur. Je serai le bœuf, Lucien sera l’aigle.

Depuis environ trois ans, les deux amis avaient donc confondu leurs destinées si brillantes dans l’avenir. Ils lisaient les grandes œuvres qui apparurent depuis la paix sur l’horizon littéraire et scientifique, les ouvrages de Schiller, de Gœthe, de lord Byron, de Walter Scott, de Jean Paul, de Berzélius, de Davy, de Cuvier, de Lamartine, etc. Ils s’échauffaient à ces grands foyers, ils s’essayaient en des œuvres avortées ou prises, quittées et reprises avec ardeur. Ils travaillaient continuellement sans lasser les inépuisables forces de la jeunesse. Également pauvres, mais dévorés par l’amour de l’art et de la science, ils oubliaient la misère présente en s’occupant à jeter les fondements de leur renommée.

— Lucien, sais-tu ce que je viens de recevoir de Paris ? dit l’imprimeur en tirant de sa poche un petit volume in-18. Écoute !

David lut, comme savent lire les poètes, l’idylle d’André de Chénier intitulée Néère, puis celle du Jeune Malade, puis l’élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien, et les deux derniers ïambes.

— Voilà donc ce qu’est André de Chénier ! s’écria Lucien à plusieurs reprises. Il est désespérant, répétait-il pour la troisième fois quand David trop ému pour continuer lui laissa prendre le volume. — Un poète retrouvé par un poète ! dit-il en voyant la signature de la préface.

— Après avoir produit ce volume, reprit David, Chénier croyait n’avoir rien fait qui fût digne d’être publié.

Lucien lut à son tour l’épique morceau de l’Aveugle et plusieurs élégies. Quand il tomba sur le fragment :


S’ils n’ont point de bonheur, en est-il sur la terre ?


il baisa le livre, et les deux amis pleurèrent, car tous deux aimaient avec idolâtrie. Les pampres s’étaient colorés, les vieux murs de la maison, fendillés, bossués, inégalement traversés par d’ignobles lézardes, avaient été revêtus de cannelures, de bossages, de bas-reliefs et des innombrables chefs-d’œuvre de je ne sais quelle architecture par les doigts d’une fée. La fantaisie avait secoué ses fleurs et ses rubis sur la petite cour obscure. La Camille d’André Chénier était devenue pour David son Ève adorée, et pour Lucien une grande dame qu’il courtisait. La poésie avait secoué les pans majestueux de sa robe étoilée sur l’atelier où grimaçaient les Singes et les Ours de la typographie. Cinq heures sonnaient, mais les deux amis n’avaient ni faim ni soif ; la vie leur était un rêve d’or, ils avaient tous les trésors de la terre à leurs pieds. Ils apercevaient ce coin d’horizon bleuâtre indiqué du doigt par l’Espérance à ceux dont la vie est orageuse, et auxquels sa voix de sirène dit : « Allez, volez, vous échapperez au malheur par cet espace d’or, d’argent ou d’azur. » En ce moment l’apprenti de l’imprimerie ouvrit la petite porte vitrée qui donnait de l’atelier dans la cour, et désigna les deux amis à un inconnu qui s’avança vers eux en les saluant.

— Monsieur, dit-il à David en tirant de sa poche un énorme cahier, voici un mémoire que je désirerais faire imprimer, voudriez-vous évaluer ce qu’il coûtera ?

— Monsieur, nous n’imprimons pas des manuscrits si considérables, répondit David sans regarder le cahier, voyez messieurs Cointet.

— Mais nous avons cependant un très-joli caractère qui pourrait convenir, reprit Lucien en prenant le manuscrit. Il faudrait que vous eussiez la complaisance de revenir demain, et de nous laisser votre ouvrage pour estimer les frais d’impression.

— N’est-ce pas à monsieur Lucien Chardon que j’ai l’honneur ?.....

— Oui, monsieur, répondit le prote.

— Je suis heureux, monsieur, dit l’auteur, d’avoir pu rencontrer un jeune poète promis à de si belles destinées. Je suis envoyé par madame de Bargeton.

En entendant ce nom, Lucien rougit et balbutia quelques mots pour exprimer sa reconnaissance de l’intérêt que lui portait madame de Bargeton. David remarqua la rougeur et l’embarras de son ami, qu’il laissa soutenant la conversation avec le gentilhomme campagnard, auteur d’un mémoire sur la culture des vers à soie, et que la vanité poussait à se faire imprimer pour pouvoir être lu par ses collègues de la Société d’agriculture.

— Hé ! bien, Lucien, dit David quand le gentilhomme s’en alla, aimerais-tu madame de Bargeton ?

Éperdument !

— Mais vous êtes plus séparés l’un de l’autre par les préjugés que si vous étiez, elle à Pékin, toi dans le Groenland.

— La volonté de deux amants triomphe de tout, dit Lucien en baissant les yeux.

— Tu nous oublieras, répondit le craintif amant de la belle Ève.

— Peut-être t’ai-je, au contraire, sacrifié ma maîtresse, s’écria Lucien.

— Que veux-tu dire ?

— Malgré mon amour, malgré les divers intérêts qui me portent à m’impatroniser chez elle, je lui ai dit que je n’y retournerais jamais si un homme de qui les talents étaient supérieurs aux miens, dont l’avenir devait être glorieux, si David Séchard, mon frère, mon ami, n’y était reçu. Je dois trouver une réponse à la maison. Mais quoique tous les aristocrates soient invités ce soir pour m’entendre lire des vers, si la réponse est négative, je ne remettrai jamais les pieds chez madame de Bargeton.

David serra violemment la main de Lucien, après s’être essuyé les yeux. Six heures sonnèrent.

— Ève doit être inquiète, adieu, dit brusquement Lucien.

Il s’échappa, laissant David en proie à l’une de ces émotions que l’on ne sent aussi complétement qu’à cet âge, surtout dans la situation où se trouvaient ces deux jeunes cygnes auxquels la vie de province n’avait pas encore coupé les ailes.

— Cœur d’or ! s’écria David en accompagnant de l’œil Lucien qui traversait l’atelier.

Lucien descendit à l’Houmeau par la belle promenade de Beaulieu, par la rue du Minage et la Porte-Saint-Pierre. S’il prenait ainsi le chemin le plus long, dites-vous que la maison de madame de Bargeton était située sur cette route. Il éprouvait tant de plaisir à passer sous les fenêtres de cette femme, même à son insu, que depuis deux mois il ne revenait plus à l’Houmeau par la Porte-Palet.

En arrivant sous les arbres de Beaulieu, il contempla la distance qui séparait Angoulême de l’Houmeau. Les mœurs du pays avaient élevé des barrières morales bien autrement difficiles à franchir que les rampes par où descendait Lucien. Le jeune ambitieux qui venait de s’introduire dans l’hôtel de Bargeton en jetant la gloire comme un pont volant entre la ville et le faubourg, était inquiet de la décision de sa maîtresse comme un favori qui craint une disgrâce après avoir essayé d’étendre son pouvoir. Ces paroles doivent paraître obscures à ceux qui n’ont pas encore observé les mœurs particulières aux cités divisées en ville haute et ville basse ; mais il est d’autant plus nécessaire d’entrer ici dans quelques explications sur Angoulême, qu’elles feront comprendre madame de Bargeton, un des personnages les plus importants de cette histoire.

Angoulême est une vieille ville, bâtie au sommet d’une roche en pain de sucre qui domine les prairies où se roule la Charente. Ce rocher tient vers le Périgord à une longue colline qu’il termine brusquement sur la route de Paris à Bordeaux, en formant une sorte de promontoire dessiné par trois pittoresques vallées. L’importance qu’avait cette ville au temps des guerres religieuses est attestée par ses remparts, par ses portes et par les restes d’une forteresse assise sur le piton du rocher. Sa situation en faisait jadis un point stratégique également précieux aux catholiques et aux calvinistes ; mais sa force d’autrefois constitue sa faiblesse aujourd’hui : en l’empêchant de s’étaler sur la Charente, ses remparts et la pente trop rapide du rocher l’ont condamnée à la plus funeste immobilité. Vers le temps où cette histoire s’y passa, le Gouvernement essayait de pousser la ville vers le Périgord en bâtissant le long de la colline le palais de la préfecture, une école de marine, des établissements militaires, en préparant des routes. Mais le Commerce avait pris les devants ailleurs. Depuis long-temps le bourg de l’Houmeau s’était agrandi comme une couche de champignons au pied du rocher et sur les bords de la rivière, le long de laquelle passe la grande route de Paris à Bordeaux. Personne n’ignore la célébrité des papeteries d’Angoulême, qui, depuis trois siècles, s’étaient forcément établies sur la Charente et sur ses affluents où elles trouvèrent des chutes d’eau. L’État avait fondé à Ruelle sa plus considérable fonderie de canons pour la marine. Le roulage, la poste, les auberges, le charronnage, les entreprises de voitures publiques, toutes les industries qui vivent par la route et par la rivière, se groupèrent au bas d’Angoulême pour éviter les difficultés que présentent ses abords. Naturellement les tanneries, les blanchisseries, tous les commerces aquatiques restèrent à la portée de la Charente ; puis les magasins d’eaux-de-vie, les dépôts de toutes les matières premières voiturées par la rivière, enfin tout le transit borda la Charente de ses établissements. Le faubourg de l’Houmeau devint donc une ville industrieuse et riche, une seconde Angoulême que jalousa la ville haute où restèrent le Gouvernement, l’Évêché, la Justice, l’aristocratie. Ainsi, l’Houmeau, malgré son active et croissante puissance, ne fut qu’une annexe d’Angoulême. En haut la Noblesse et le Pouvoir, en bas le Commerce et l’Argent ; deux zones sociales constamment ennemies en tous lieux ; aussi est-il difficile de deviner qui des deux villes hait le plus sa rivale. La Restauration avait depuis neuf ans aggravé cet état de choses assez calme sous l’Empire. La plupart des maisons du Haut-Angoulême sont habitées ou par des familles nobles ou par d’antiques familles bourgeoises qui vivent de leurs revenus, et composent une sorte de nation autochtone dans laquelle les étrangers ne sont jamais reçus. À peine si, après deux cents ans d’habitation, si après une alliance avec l’une des familles primordiales, une famille venue de quelque province voisine se voit adoptée ; aux yeux des indigènes elle semble être arrivée d’hier dans le pays. Les Préfets, les Receveurs-Généraux, les Administrations qui se sont succédé depuis quarante ans, ont tenté de civiliser ces vieilles familles perchées sur leur roche comme des corbeaux défiants : les familles ont accepté leurs fêtes et leurs dîners ; mais quant à les admettre chez elles, elles s’y sont refusées constamment. Moqueuses, dénigrantes, jalouses, avares, elles se marient entre elles, se forment en bataillon serré pour ne laisser ni sortir ni entrer personne ; les créations du luxe moderne, elles les ignorent. Pour elles, envoyer un enfant à Paris, c’est vouloir le perdre. Cette prudence peint les mœurs et les coutumes arriérées de ces maisons atteintes d’un royalisme inintelligent, entichées de dévotion plutôt que religieuses, qui toutes vivent immobiles comme leur ville et son rocher. Angoulême jouit cependant d’une grande réputation dans les provinces adjacentes pour l’éducation qu’on y reçoit. Les villes voisines y envoient leurs filles dans les pensions et dans les couvents. Il est facile de concevoir combien l’esprit de caste influe sur les sentiments qui divisent Angoulême et l’Houmeau. Le Commerce est riche, la Noblesse est généralement pauvre ; l’une se venge de l’autre par un mépris égal des deux côtés. La bourgeoisie d’Angoulême épouse cette querelle. Le marchand de la haute ville dit d’un négociant du faubourg, avec un accent indéfinissable : — C’est un homme de l’Houmeau ! En dessinant la position de la noblesse en France et lui donnant des espérances qui ne pouvaient se réaliser sans un bouleversement général, la Restauration étendit la distance morale qui séparait, encore plus fortement que la distance locale, Angoulême de l’Houmeau. La société noble, unie alors au gouvernement, devint là plus exclusive qu’en tout autre endroit de la France. L’habitant de l’Houmeau ressemblait assez à un paria. De là procédaient ces haines sourdes et profondes qui donnèrent une effroyable unanimité à l’insurrection de 1830, et détruisirent les éléments d’un durable État Social en France. La morgue de la noblesse de cour désaffectionna du trône la noblesse de province, autant que celle-ci désaffectionnait la bourgeoisie en en froissant toutes les vanités. Un homme de l’Houmeau, fils d’un pharmacien, introduit chez madame de Bargeton, était donc une petite révolution. Quels en étaient les auteurs ? Lamartine et Victor Hugo, Casimir Delavigne et Jouy, Béranger et Chateaubriand, Villemain et M. Aignan, Soumet et Tissot, Étienne et d’Avrigny, Benjamin Constant et La Mennais, Cousin et Michaud, enfin les vieilles aussi bien que les jeunes illustrations littéraires, les Libéraux comme les Royalistes. Madame de Bargeton aimait les arts et les lettres, goût extravagant, manie hautement déplorée dans Angoulême, mais qu’il est nécessaire de justifier en esquissant la vie de cette femme née pour être célèbre, maintenue dans l’obscurité par de fatales circonstances, et dont l’influence détermina la destinée de Lucien.

Monsieur de Bargeton était l’arrière-petit-fils d’un Jurat de Bordeaux, nommé Mirault, anobli sous Louis XIII par suite d’un long exercice en sa charge. Sous Louis XIV, son fils, devenu Mirault de Bargeton, fut officier dans les Gardes de la Porte, et fit un si grand mariage d’argent, que, sous Louis XV, son fils fut appelé purement et simplement monsieur de Bargeton. Ce monsieur de Bargeton, petit-fils de monsieur Mirault-le-Jurat, tint si fort à se conduire en parfait gentilhomme, qu’il mangea tous les biens de la famille, et en arrêta la fortune. Deux de ses frères, grands-oncles du Bargeton actuel, redevinrent négociants, en sorte qu’il se trouve des Mirault dans le commerce à Bordeaux. Comme la terre de Bargeton, située en Angoumois dans la mouvance du fief de La Rochefoucauld, était substituée, ainsi qu’une maison d’Angoulême, appelée l’hôtel de Bargeton, le petit-fils de monsieur de Bargeton-le-mangeur hérita de ces deux biens. En 1789 il perdit ses droits utiles, et n’eut plus que le revenu de la terre, qui valait environ six mille livres de rente. Si son grand-père eût suivi les glorieux exemples de Bargeton Ier et de Bargeton II, Bargeton V, qui peut se surnommer le Muet, aurait été marquis de Bargeton ; il se fût allié à quelque grande famille, se serait trouvé duc et pair comme tant d’autres ; tandis qu’en 1805, il fut très-flatté d’épouser mademoiselle Marie-Louise-Anaïs de Nègrepelisse, fille d’un gentilhomme oublié depuis long-temps dans sa gentilhommière, quoiqu’il appartînt à la branche cadette d’une des plus antiques familles du Midi de la France. Il y eut un Nègrepelisse parmi les otages de Saint Louis ; mais le chef de la branche aînée porte l’illustre nom d’Espard, acquis sous Henri IV par un mariage avec l’héritière de cette famille. Ce gentilhomme, cadet d’un cadet, vivait sur le bien de sa femme, petite terre située près de Barbezieux, qu’il exploitait à merveille en allant vendre son blé au marché, brûlant lui-même son vin, et se moquant des railleries pourvu qu’il entassât des écus, et que de temps en temps il pût amplifier son domaine.

Des circonstances assez rares au fond des provinces avaient inspiré à madame de Bargeton le goût de la musique et de la littérature. Pendant la Révolution, un abbé Niollant, le meilleur élève de l’abbé Roze, se cacha dans le petit castel d’Escarbas, en y apportant son bagage de compositeur. Il avait largement payé l’hospitalité du vieux gentilhomme en faisant l’éducation de sa fille, Anaïs, nommée Naïs par abréviation, et qui sans cette aventure eût été abandonnée à elle-même ou, par un plus grand malheur, à quelque mauvaise femme de chambre. Non-seulement l’abbé était musicien, mais il possédait des connaissances étendues en littérature, il savait l’italien et l’allemand. Il enseigna donc ces deux langues et le contrepoint à mademoiselle de Nègrepelisse ; il lui expliqua les grandes œuvres littéraires de la France, de l’Italie et de l’Allemagne, en déchiffrant avec elle la musique de tous les maîtres. Enfin, pour combattre le désœuvrement de la profonde solitude à laquelle les condamnaient les événements politiques, il lui apprit le grec et le latin, et lui donna quelque teinture des sciences naturelles. La présence d’une mère ne modifia point cette mâle éducation chez une jeune personne déjà trop portée à l’indépendance par la vie champêtre. L’abbé Niollant, âme enthousiaste et poétique, était surtout remarquable par l’esprit particulier aux artistes qui comporte plusieurs prisables qualités, mais qui s’élève au-dessus des idées bourgeoises par la liberté des jugements et par l’étendue des aperçus. Si, dans le monde, cet esprit se fait pardonner ses témérités par son originale profondeur, il peut sembler nuisible dans la vie privée par les écarts qu’il inspire. L’abbé ne manquait point de cœur, ses idées furent donc contagieuses pour une jeune fille chez qui l’exaltation naturelle aux jeunes personnes se trouvait corroborée par la solitude de la campagne. L’abbé Niollant communiqua sa hardiesse d’examen et sa facilité de jugement à son élève, sans songer que ces qualités si nécessaires à un homme deviennent des défauts chez une femme destinée aux humbles occupations d’une mère de famille. Quoique l’abbé recommandât continuellement à son élève d’être d’autant plus gracieuse et modeste, que son savoir était plus étendu, mademoiselle de Nègrepelisse prit une excellente opinion d’elle-même, et conçut un robuste mépris pour l’humanité. Ne voyant autour d’elle que des inférieurs et des gens empressés de lui obéir, elle eut la hauteur des grandes dames, sans avoir les douces fourberies de leur politesse. Flattée dans toutes ses vanités par un pauvre abbé qui s’admirait en elle comme un auteur dans son œuvre, elle eut le malheur de ne rencontrer aucun point de comparaison qui l’aidât à se juger. Le manque de compagnie est un des plus grands inconvénients de la vie de campagne. Faute de rapporter aux autres les petits sacrifices exigés par le maintien et la toilette, on perd l’habitude de se gêner pour autrui. Tout en nous se vicie alors, la forme et l’esprit. N’étant pas réprimée par le commerce de la société, la hardiesse des idées de mademoiselle de Nègrepelisse passa dans ses manières, dans son regard ; elle eut cet air cavalier qui paraît au premier abord original, mais qui ne sied qu’aux femmes de vie aventureuse. Ainsi cette éducation, dont les aspérités se seraient polies dans les hautes régions sociales, devait la rendre ridicule à Angoulême, alors que ses adorateurs cesseraient de diviniser des erreurs, gracieuses pendant la jeunesse seulement. Quant à monsieur de Nègrepelisse, il aurait donné tous les livres de sa fille pour sauver un bœuf malade ; car il était si avare qu’il ne lui aurait pas accordé deux liards au delà du revenu auquel elle avait droit, quand même il eût été question de lui acheter la bagatelle la plus nécessaire à son éducation. L’abbé mourut en 1802, avant le mariage de sa chère enfant, mariage qu’il aurait sans doute déconseillé. Le vieux gentilhomme se trouva bien empêché de sa fille quand l’abbé fut mort. Il se sentit trop faible pour soutenir la lutte qui allait éclater entre son avarice et l’esprit indépendant de sa fille inoccupée. Comme toutes les jeunes personnes sorties de la route tracée où doivent cheminer les femmes, Naïs avait jugé le mariage et s’en souciait peu. Elle répugnait à soumettre son intelligence et sa personne aux hommes sans valeur et sans grandeur personnelle qu’elle avait pu rencontrer. Elle voulait commander, et devait obéir. Entre obéir à des caprices grossiers, à des esprits sans indulgence pour ses goûts, et s’enfuir avec un amant qui lui plairait, elle n’aurait pas hésité. Monsieur de Nègrepelisse était encore assez gentilhomme pour craindre une mésalliance. Comme beaucoup de pères, il se résolut à marier sa fille, moins pour elle que pour sa propre tranquillité. Il lui fallait un noble ou un gentilhomme peu spirituel, incapable de chicaner sur le compte de tutelle qu’il voulait rendre à sa fille, assez nul d’esprit et de volonté pour que Naïs pût se conduire à sa fantaisie, assez désintéressé pour l’épouser sans dot. Mais comment trouver un gendre qui convînt également au père et à la fille ? Un pareil homme était le phénix des gendres. Dans ce double intérêt, monsieur de Nègrepelisse étudia les hommes de la province, et monsieur de Bargeton lui parut être le seul qui répondît à son programme. Monsieur de Bargeton, quadragénaire fort endommagé par les dissipations de sa jeunesse, était accusé d’une remarquable impuissance d’esprit ; mais il lui restait précisément assez de bon sens pour gérer sa fortune, et assez de manières pour demeurer dans le monde d’Angoulême sans y commettre ni gaucheries ni sottises. Monsieur de Nègrepelisse expliqua tout crûment à sa fille la valeur négative du mari-modèle qu’il lui proposait, et lui fit apercevoir le parti qu’elle en pouvait tirer pour son propre bonheur : elle épousait un nom. Elle achetait un chaperon, elle conduirait à son gré sa fortune à l’abri d’une raison sociale, et à l’aide des liaisons que son esprit et sa beauté lui procureraient à Paris. Naïs fut séduite par la perspective d’une semblable liberté. Monsieur de Bargeton crut faire un brillant mariage, en estimant que son beau-père ne tarderait pas à lui laisser la terre qu’il arrondissait avec amour ; mais en ce moment Monsieur de Nègrepelisse paraissait devoir écrire l’épitaphe de son gendre.

Madame de Bargeton se trouvait alors âgée de trente-six ans et son mari en avait cinquante-huit. Cette disparité choquait d’autant plus que monsieur de Bargeton semblait avoir soixante-dix ans, tandis que sa femme pouvait impunément jouer à la jeune fille, se mettre en rose, ou se coiffer à l’enfant. Quoique leur fortune n’excédât pas douze mille livres de rente, elle était classée parmi les six fortunes les plus considérables de la vieille ville, les négociants et les administrateurs exceptés. La nécessité de cultiver leur père, dont madame de Bargeton attendait l’héritage pour aller à Paris, et qui le fit si bien attendre que son fils mourut avant lui, força monsieur et madame de Bargeton d’habiter Angoulême, où les brillantes qualités d’esprit et les richesses brutes cachées dans le cœur de Naïs devaient se perdre sans fruit, et se changer avec le temps en ridicules. En effet, nos ridicules sont en grande partie causés par un beau sentiment, par des vertus ou par des facultés portées à l’extrême. La fierté que ne modifie pas l’usage du grand monde devient de la roideur en se déployant sur de petites choses au lieu de s’agrandir dans un cercle de sentiments élevés. L’exaltation, cette vertu dans la vertu, qui engendre les saintes, qui inspire les dévouements cachés et les éclatantes poésies, devient de l’exagération en se prenant aux riens de la province. Loin du centre où brillent les grands esprits, où l’air est chargé de pensées, où tout se renouvelle, l’instruction vieillit, le goût se dénature comme une eau stagnante. Faute d’exercice, les passions se rapetissent en grandissant des choses minimes. Là est la raison de l’avarice et du commérage qui empestent la vie de province. Bientôt, l’imitation des idées étroites et des manières mesquines gagne la personne la plus distinguée. Ainsi périssent des hommes nés grands, des femmes qui, redressées par les enseignements du monde et formées par des esprits supérieurs, eussent été charmantes. Madame de Bargeton prenait la lyre à propos d’une bagatelle, sans distinguer les poésies personnelles des poésies publiques. Il est en effet des sensations incomprises qu’il faut garder pour soi-même. Certes, un coucher de soleil est un grand poème, mais une femme n’est-elle pas ridicule en le dépeignant à grands mots devant des gens matériels ? Il s’y rencontre de ces voluptés qui ne peuvent se savourer qu’à deux, poète à poète, cœur à cœur. Elle avait le défaut d’employer de ces immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des tartines dans l’argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent. Elle prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation où les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès cette époque elle commençait à tout typiser, individualiser, synthétiser, dramatiser, supérioriser, analyser, poétiser, prosaïser, colossifier, angéliser, néologiser et tragiquer ; car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes. Son esprit s’enflammait d’ailleurs comme son langage. Le dithyrambe était dans son cœur et sur ses lèvres. Elle palpitait, elle se pâmait, elle s’enthousiasmait pour tout événement : pour le dévouement d’une sœur grise et l’exécution des frères Faucher, pour l’Ipsiboé de monsieur d’Arlincourt comme pour l’Anaconda de Lewis, pour l’évasion de Lavalette comme pour une de ses amies qui avait mis des voleurs en fuite en faisant la grosse voix. Pour elle, tout était sublime, extraordinaire, étrange, divin, merveilleux. Elle s’animait, se courrouçait, s’abattait sur elle-même, s’élançait, retombait, regardait le ciel ou la terre ; ses yeux se remplissaient de larmes. Elle usait sa vie en de perpétuelles admirations et se consumait en d’étranges dédains. Elle concevait le pacha de Janina, elle aurait voulu lutter avec lui dans son sérail, et trouvait quelque chose de grand à être cousue dans un sac et jetée à l’eau. Elle enviait lady Esther Stanhope, ce bas-bleu du désert. Il lui prenait envie de se faire sœur de Sainte-Camille et d’aller mourir de la fièvre jaune à Barcelone en soignant les malades : c’était là une grande, une noble destinée ! Enfin, elle avait soif de tout ce qui n’était pas l’eau claire de sa vie, cachée entre les herbes. Elle adorait lord Byron, Jean-Jacques Rousseau, toutes les existences poétiques et dramatiques. Elle avait des larmes pour tous les malheurs et des fanfares pour toutes les victoires. Elle sympathisait avec Napoléon vaincu, elle sympathisait avec Méhémet-Ali massacrant les tyrans de l’Égypte. Enfin elle revêtait les gens de génie d’une auréole, et croyait qu’ils vivaient de parfums et de lumière. À beaucoup de personnes, elle paraissait une folle dont la folie était sans danger ; mais, certes, à quelque perspicace observateur, ces choses eussent semblé les débris d’un magnifique amour écroulé aussitôt que bâti, les restes d’une Jérusalem céleste, enfin l’amour sans l’amant. Et c’était vrai. L’histoire des dix-huit premières années du mariage de madame de Bargeton peut s’écrire en peu de mots. Elle vécut pendant quelque temps de sa propre substance et d’espérances lointaines. Puis, après avoir reconnu que la vie de Paris, à laquelle elle aspirait, lui était interdite par la médiocrité de sa fortune, elle se prit à examiner les personnes qui l’entouraient, et frémit de sa solitude. Il ne se trouvait autour d’elle aucun homme qui pût lui inspirer une de ces folies auxquelles les femmes se livrent, poussées par le désespoir que leur cause une vie sans issue, sans événement, sans intérêt. Elle ne pouvait compter sur rien, pas même sur le hasard, car il y a des vies sans hasard. Au temps où l’Empire brillait de toute sa gloire, lors du passage de Napoléon en Espagne, où il envoyait la fleur de ses troupes, les espérances de cette femme, trompées jusqu’alors, se réveillèrent. La curiosité la poussa naturellement à contempler ces héros qui conquéraient l’Europe sur un mot mis à l’Ordre du Jour, et qui renouvelaient les fabuleux exploits de la chevalerie. Les villes les plus avaricieuses et les plus réfractaires étaient obligées de fêter la Garde Impériale, au-devant de laquelle allaient les Maires et les Préfets, une harangue en bouche, comme pour la Royauté. Madame de Bargeton, venue à une redoute offerte par un régiment à la ville, s’éprit d’un gentilhomme, simple sous-lieutenant à qui le rusé Napoléon avait montré le bâton de maréchal de France. Cette passion contenue, noble, grande, et qui contrastait avec les passions alors si facilement nouées et dénouées, fut chastement consacrée par la main de la mort. À Wagram, un boulet de canon écrasa sur le cœur du marquis de Cante-Croix le seul portrait qui attestât la beauté de madame de Bargeton. Elle pleura long-temps ce beau jeune homme, qui en deux campagnes était devenu colonel, échauffé par la gloire, par l’amour, et qui mettait une lettre de Naïs au-dessus des distinctions impériales. La douleur jeta sur la figure de cette femme un voile de tristesse. Ce nuage ne se dissipa qu’à l’âge terrible où la femme commence à regretter ses belles années passées sans qu’elle en ait joui, où elle voit ses roses se faner, où les désirs d’amour renaissent avec l’envie de prolonger les derniers sourires de la jeunesse. Toutes ses supériorités firent plaie dans son âme au moment où le froid de la province la saisit. Comme l’hermine, elle serait morte de chagrin si, par hasard, elle se fût souillée au contact d’hommes qui ne pensaient qu’à jouer quelques sous le soir, après avoir bien dîné. Sa fierté la préserva des tristes amours de la province. Entre la nullité des hommes qui l’entouraient et le néant, une femme si supérieure dut préférer le néant. Le mariage et le monde furent donc pour elle un monastère. Elle vécut par la poésie, comme la carmélite vit par la religion. Les ouvrages des illustres étrangers jusqu’alors inconnus qui se publièrent de 1815 à 1821, les grands traités de monsieur de Bonald et ceux de monsieur de Maistre, ces deux aigles penseurs, enfin les œuvres moins grandioses de la littérature française qui poussa si vigoureusement ses premiers rameaux, lui embellirent sa solitude, mais n’assouplirent ni son esprit ni sa personne. Elle resta droite et forte comme un arbre qui a soutenu un coup de foudre sans en être abattu. Sa dignité se guinda, sa royauté la rendit précieuse et quintessenciée. Comme tous ceux qui se laissent adorer par des courtisans quelconques, elle trônait avec ses défauts. Tel était le passé de madame de Bargeton, froide histoire, nécessaire à dire pour faire comprendre sa liaison avec Lucien, qui fut assez singulièrement introduit chez elle. Pendant ce dernier hiver, il était survenu dans la ville une personne qui avait animé la vie monotone que menait madame de Bargeton. La place de directeur des contributions indirectes étant venue à vaquer, monsieur de Barante envoya pour l’occuper un homme de qui la destinée aventureuse plaidait assez en sa faveur pour que la curiosité féminine lui servît de passe-port chez la reine du pays.

Monsieur du Châtelet, venu au monde Sixte Châtelet tout court, mais qui dès 1804 avait eu le bon esprit de se qualifier, était un de ces agréables jeunes gens qui, sous Napoléon, échappèrent à toutes les conscriptions en demeurant auprès du soleil impérial. Il avait commencé sa carrière par la place de secrétaire des commandements d’une princesse impériale. Monsieur du Châtelet possédait toutes les incapacités exigées par sa place. Bien fait, joli homme, bon danseur, savant joueur de billard, adroit à tous les exercices, médiocre acteur de société, chanteur de romances, applaudisseur de bons mots, prêt à tout, souple, envieux, il savait et ignorait tout. Ignorant en musique, il accompagnait au piano tant bien que mal une femme qui voulait chanter par complaisance une romance apprise avec mille peines pendant un mois. Incapable de sentir la poésie, il demandait hardiment la permission de se promener pendant dix minutes pour faire un impromptu, quelque quatrain plat comme un soufflet, et où la rime remplaçait l’idée. Monsieur du Châtelet était encore doué du talent de remplir la tapisserie dont les fleurs avaient été commencées par la princesse ; il tenait avec une grâce infinie les écheveaux de soie qu’elle dévidait, en lui disant des riens où la gravelure se cachait sous une gaze plus ou moins trouée. Ignorant en peinture, il savait copier un paysage, crayonner un profil, croquer un costume et le colorier. Enfin il avait tous ces petits talents qui étaient de si grands véhicules de fortune dans un temps où les femmes ont eu plus d’influence qu’on ne le croit sur les affaires. Il se prétendait fort en diplomatie, la science de ceux qui n’en ont aucune et qui sont profonds par leur vide ; science d’ailleurs fort commode, en ce sens qu’elle se démontre par l’exercice même de ses hauts emplois ; que voulant des hommes discrets, elle permet aux ignorants de ne rien dire, de se retrancher dans des hochements de tête mystérieux ; et qu’enfin l’homme le plus fort en cette science est celui qui nage en tenant sa tête au-dessus du fleuve des événements qu’il semble alors conduire, ce qui devient une question de légèreté spécifique. Là, comme dans les arts, il se rencontre mille médiocrités pour un homme de génie. Malgré son service ordinaire et extraordinaire auprès de l’Altesse Impériale, le crédit de sa protectrice n’avait pu le placer au Conseil d’État : non qu’il n’eût fait un délicieux Maître des Requêtes comme tant d’autres, mais la princesse le trouvait mieux placé près d’elle que partout ailleurs. Cependant il fut nommé baron, vint à Cassel comme Envoyé Extraordinaire, et y parut en effet très-extraordinaire. En d’autres termes, Napoléon s’en servit au milieu d’une crise comme d’un courrier diplomatique. Au moment où l’Empire tomba, le baron du Châtelet avait la promesse d’être nommé Ministre en Westphalie, près de Jérôme. Après avoir manqué ce qu’il nommait une ambassade de famille, le désespoir le prit ; il fit un voyage en l’Égypte avec le général Armand de Montriveau. Séparé de son compagnon par des événements bizarres, il avait erré pendant deux ans de désert en désert, de tribu en tribu, captif des Arabes qui se le revendaient les uns aux autres sans pouvoir tirer le moindre parti de ses talents. Enfin, il atteignit les possessions de l’imaun de Mascate, pendant que Montriveau se dirigeait sur Tanger ; mais il eut le bonheur de trouver à Mascate un bâtiment anglais qui mettait à la voile, et put revenir à Paris un an avant son compagnon de voyage. Ses malheurs récents, quelques liaisons d’ancienne date, des services rendus à des personnages alors en faveur, le recommandèrent au Président du Conseil, qui le plaça près de monsieur de Barante, en attendant la première Direction libre. Le rôle rempli par monsieur du Châtelet auprès de l’Altesse Impériale, sa réputation d’homme à bonnes fortunes, les événements singuliers de son voyage, ses souffrances, tout excita la curiosité des femmes d’Angoulême. Ayant appris les mœurs de la haute ville, monsieur le baron Sixte du Châtelet se conduisit en conséquence. Il fit le malade, joua l’homme dégoûté, blasé. À tout propos, il se prit la tête comme si ses souffrances ne lui laissaient pas un moment de relâche, petite manœuvre qui rappelait son voyage et le rendait intéressant. Il alla chez les autorités supérieures, le Général, le Préfet, le Receveur-Général et l’Évêque ; mais il se montra partout poli, froid, légèrement dédaigneux comme les hommes qui ne sont pas à leur place et qui attendent les faveurs du pouvoir. Il laissa deviner ses talents de société, qui gagnèrent à ne pas être connus ; puis, après s’être fait désirer, sans avoir lassé la curiosité, après avoir reconnu la nullité des hommes et savamment examiné les femmes pendant plusieurs dimanches à la cathédrale, il reconnut en madame de Bargeton la personne dont l’intimité lui convenait. Il compta sur la musique pour s’ouvrir les portes de cet hôtel impénétrable aux étrangers. Il se procura secrètement une messe de Miroir, l’étudia au piano ; puis, un beau dimanche où toute la société d’Angoulême était à la messe, il extasia les ignorants en touchant l’orgue, et réveilla l’intérêt qui s’était attaché à sa personne en faisant indiscrètement circuler son nom par les gens du bas clergé. Au sortir de l’église, madame de Bargeton le complimenta, regretta de ne pas avoir l’occasion de faire de la musique avec lui ; pendant cette rencontre cherchée, il se fit naturellement offrir le passe-port qu’il n’eût pas obtenu s’il l’eût demandé. L’adroit baron vint chez la reine d’Angoulême, à laquelle il rendit des soins compromettants. Ce vieux beau, car il avait quarante-cinq ans, reconnut dans cette femme toute une jeunesse à ranimer, des trésors à faire valoir, peut-être une veuve riche en espérances à épouser, enfin une alliance avec la famille des Nègrepelisse, qui lui permettrait d’aborder à Paris la marquise d’Espard, dont le crédit pouvait lui rouvrir la carrière politique. Malgré le gui sombre et luxuriant qui gâtait ce bel arbre, il résolut de s’y attacher, de l’émonder, de le cultiver, d’en obtenir de beaux fruits. L’Angoulême noble cria contre l’introduction d’un giaour dans la Casba, car le salon de madame de Bargeton était le Cénacle d’une société pure de tout alliage. L’Évêque seul y venait habituellement, le Préfet y était reçu deux ou trois fois dans l’an ; le Receveur-Général n’y pénétrait point ; madame de Bargeton allait à ses soirées, à ses concerts, et ne dînait jamais chez lui. Ne pas voir le Receveur-Général et agréer un simple Directeur des Contributions, ce renversement de la hiérarchie parut inconcevable aux autorités dédaignées.

Ceux qui peuvent s’initier par la pensée à des petitesses qui se retrouvent d’ailleurs dans chaque sphère sociale, doivent comprendre combien l’hôtel de Bargeton était imposant dans la bourgeoisie d’Angoulême. Quant à l’Houmeau, les grandeurs de ce Louvre au petit pied, la gloire de cet hôtel de Rambouillet angoumoisin brillait à une distance solaire. Tous ceux qui s’y rassemblaient étaient les plus pitoyables esprits, les plus mesquines intelligences, les plus pauvres sires à vingt lieues à la ronde. La politique se répandait en banalités verbeuses et passionnées : la Quotidienne y paraissait tiède, Louis XVIII y était traité de Jacobin. Quant aux femmes, la plupart sottes et sans grâce se mettaient mal, toutes avaient quelque imperfection qui les faussait, rien n’y était complet, ni la conversation ni la toilette, ni l’esprit ni la chair. Sans ses projets sur madame de Bargeton, Châtelet n’y eût pas tenu. Néanmoins, les manières et l’esprit de caste, l’air gentilhomme, la fierté du noble au petit castel, la connaissance des lois de la politesse y couvraient tout ce vide. La noblesse des sentiments y était beaucoup plus réelle que dans la sphère des grandeurs parisiennes ; il y éclatait un respectable attachement quand même aux Bourbons. Cette société pouvait se comparer, si cette image est admissible, à une argenterie de vieille forme, noircie, mais pesante. L’immobilité de ses opinions politiques ressemblait à de la fidélité. L’espace mis entre elle et la bourgeoisie, la difficulté d’y parvenir simulaient une sorte d’élévation et lui donnaient une valeur de convention. Chacun de ces nobles avait son prix pour les habitants, comme le cauris représente l’argent chez les nègres du Bambarra. Plusieurs femmes, flattées par monsieur du Châtelet et reconnaissant en lui des supériorités qui manquaient aux hommes de leur société, calmèrent l’insurrection des amours-propres : toutes espéraient s’approprier la succession de l’Altesse Impériale. Les puristes pensèrent qu’on verrait l’intrus chez madame de Bargeton, mais qu’il ne serait reçu dans aucune autre maison. Du Châtelet essuya plusieurs impertinences, mais il se maintint dans sa position en cultivant le clergé. Puis il caressa les défauts que le terroir avait donnés à la reine d’Angoulême, il lui apporta tous les livres nouveaux, il lui lisait les poésies qui paraissaient. Ils s’extasiaient ensemble sur les œuvres des jeunes poètes, elle de bonne foi, lui s’ennuyant, mais prenant en patience les poètes romantiques, qu’en homme de l’école impériale il comprenait peu. Madame de Bargeton, enthousiasmée de la renaissance due à l’influence des lis, aimait monsieur de Chateaubriand de ce qu’il avait nommé Victor Hugo un enfant sublime. Triste de ne connaître le génie que de loin, elle soupirait après Paris, où vivaient les grands hommes. Monsieur du Châtelet crut alors faire merveille en lui apprenant qu’il existait à Angoulême un autre enfant sublime, un jeune poète qui, sans le savoir, surpassait en éclat le lever sidéral des constellations parisiennes. Un grand homme futur était né dans l’Houmeau ! Le Proviseur du collège avait montré d’admirables pièces de vers au baron. Pauvre et modeste, l’enfant était un Chatterton sans lâcheté politique, sans la haine féroce contre les grandeurs sociales qui poussa le poète anglais à écrire des pamphlets contre ses bienfaiteurs. Au milieu des cinq ou six personnes qui partageaient son goût pour les arts et les lettres, celui-ci parce qu’il raclait un violon, celui-là parce qu’il tachait plus ou moins le papier blanc de quelque sépia, l’un en sa qualité de président de la Société d’agriculture, l’autre en vertu d’une voix de basse qui lui permettait de chanter en manière d’hallali le Se fiato in corpo avete ; parmi ces figures fantasques, madame de Bargeton se trouvait comme un affamé devant un dîner de théâtre où les mets sont en carton. Aussi rien ne pourrait-il peindre sa joie au moment où elle apprit cette nouvelle. Elle voulut voir ce poète, cet ange ! elle en raffola, elle s’enthousiasma, elle en parla pendant des heures entières. Le surlendemain l’ancien courrier diplomatique avait négocié par le Proviseur la présentation de Lucien chez madame de Bargeton.

Vous seuls, pauvres ilotes de province pour qui les distances sociales sont plus longues à parcourir que pour les Parisiens aux yeux desquels elles se raccourcissent de jour en jour, vous sur qui pèsent si durement les grilles entre lesquelles chaque monde s’anathématise et se dit Raca, vous seuls comprendrez le bouleversement qui laboura la cervelle et le cœur de Lucien Chardon quand son imposant Proviseur lui dit que les portes de l’hôtel de Bargeton allaient s’ouvrir devant lui ! la gloire les avait fait tourner sur leurs gonds ! il serait bien accueilli dans cette maison dont les vieux pignons attiraient son regard quand il se promenait le soir à Beaulieu avec David, en se disant que leurs noms ne parviendraient peut-être jamais à ces oreilles dures à la science lorsqu’elle partait de trop bas. Sa sœur fut seule initiée à ce secret. En bonne ménagère, en divine devineresse, Ève sortit quelques louis du trésor pour aller acheter à Lucien des souliers fins chez le meilleur bottier d’Angoulême, un habillement neuf chez le plus célèbre tailleur. Elle lui garnit sa meilleure chemise d’un jabot qu’elle blanchit et plissa elle-même. Quelle joie, quand elle le vit ainsi vêtu ! combien elle fut fière de son frère ! combien de recommandations ! Elle devina mille petites niaiseries. L’entraînement de la méditation avait donné à Lucien l’habitude de s’accouder aussitôt qu’il était assis, il allait jusqu’à attirer une table pour s’y appuyer ; Ève lui défendit de se laisser aller dans le sanctuaire aristocratique à des mouvements sans gêne. Elle l’accompagna jusqu’à la porte Saint-Pierre, arriva presque en face de la cathédrale, le regarda prenant par la rue de Beaulieu, pour aller sur la Promenade où l’attendait monsieur du Châtelet. Puis la pauvre fille demeura tout émue comme si quelque grand événement se fût accompli. Lucien chez madame de Bargeton, c’était pour Ève l’aurore de la fortune. La sainte créature, elle ignorait que là où l’ambition commence, les naïfs sentiments cessent. En arrivant dans la rue du Minage, les choses extérieures n’étonnèrent point Lucien. Ce Louvre tant agrandi par ses idées était une maison bâtie en pierre tendre particulière au pays, et dorée par le temps. L’aspect, assez triste sur la rue, était intérieurement fort simple : c’était la cour de province, froide et proprette ; une architecture sobre, quasi monastique, bien conservée. Lucien monta par un vieil escalier à balustres de châtaignier dont les marches cessaient d’être en pierre à partir du premier étage. Après avoir traversé une antichambre mesquine, un grand salon peu éclairé, il trouva la souveraine dans un petit salon lambrissé de boiseries sculptées dans le goût du dernier siècle et peintes en gris. Le dessus des portes était en camaïeu. Un vieux damas rouge, maigrement accompagné, décorait les panneaux. Les meubles de vieille forme se cachaient piteusement sous des housses à carreaux rouges et blancs. Le poète aperçut madame de Bargeton assise sur un canapé à petit matelas piqué, devant une table ronde couverte d’un tapis vert, éclairée par un flambeau de vieille forme, à deux bougies et à garde-vue. La reine ne se leva point, elle se tortilla fort agréablement sur son siége, en souriant au poète, que ce trémoussement serpentin émut beaucoup, il le trouva distingué.

L’excessive beauté de Lucien, la timidité de ses manières, sa voix, tout en lui saisit madame de Bargeton. Le poète était déjà la poésie. Le jeune homme examina, par de discrètes œillades, cette femme qui lui parut en harmonie avec son renom ; elle ne trompait aucune de ses idées sur la grande dame. Madame de Bargeton portait, suivant une mode nouvelle, un béret tailladé en velours noir. Cette coiffure comporte un souvenir du Moyen-Âge, qui en impose à un jeune homme en amplifiant pour ainsi dire la femme ; il s’en échappait une folle chevelure d’un blond rouge, dorée à la lumière, ardente au contour des boucles. La noble dame avait le teint éclatant par lequel une femme rachète les prétendus inconvénients de cette fauve couleur. Ses yeux gris étincelaient, son front déjà ridé les couronnait bien par sa masse blanche hardiment taillée ; ils étaient cernés par une marge nacrée où, de chaque côté du nez, deux veines bleues faisaient ressortir la blancheur de ce délicat encadrement. Le nez offrait une courbure bourbonnienne, qui ajoutait au feu d’un visage long en présentant comme un point brillant où se peignait le royal entraînement des Condé. Les cheveux ne cachaient pas entièrement le cou. La robe, négligemment croisée, laissait voir une poitrine de neige, où l’œil devinait une gorge intacte et bien placée. De ses doigts effilés et soignés, mais un peu secs, madame de Bargeton fit au jeune poète un geste amical, pour lui indiquer la chaise qui était près d’elle. Monsieur du Châtelet prit un fauteuil. Lucien s’aperçut alors qu’ils étaient seuls.

La conversation de madame de Bargeton enivra le poète de l’Houmeau. Les trois heures passées près d’elle furent pour Lucien un de ces rêves que l’on voudrait rendre éternels. Il trouva cette femme plutôt maigrie que maigre, amoureuse sans amour, maladive malgré sa force ; ses défauts, que ses manières exagéraient, lui plurent, car les jeunes gens commencent par aimer l’exagération, ce mensonge des belles âmes. Il ne remarqua point la flétrissure des joues couperosées sur les pommettes, et auxquelles les ennuis et quelques souffrances avaient donné des tons de brique. Son imagination s’empara d’abord de ces yeux de feu, de ces boucles élégantes où ruisselait la lumière, de cette éclatante blancheur, points lumineux auxquels il se prit comme un papillon aux bougies. Puis cette âme parla trop à la sienne pour qu’il pût juger la femme. L’entrain de cette exaltation féminine, la verve des phrases un peu vieilles que répétait depuis long-temps madame de Bargeton, mais qui lui parurent neuves, le fascinèrent d’autant mieux qu’il voulait trouver tout bien. Il n’avait point apporté de poésie à lire ; mais il n’en fut pas question : il avait oublié ses vers pour avoir le droit de revenir ; madame de Bargeton n’en avait point parlé pour l’engager à lui faire quelque lecture un autre jour. N’était-ce pas une première entente ? Monsieur Sixte du Châtelet fut mécontent de cette réception. Il aperçut tardivement un rival dans ce beau jeune homme, qu’il reconduisit jusqu’au détour de la première rampe au-dessous de Beaulieu dans le dessein de le soumettre à sa diplomatie. Lucien ne fut pas médiocrement étonné d’entendre le Directeur des Contributions indirectes se vantant de l’avoir introduit et lui donnant à ce titre des conseils.

« Plût à Dieu qu’il fût mieux traité que lui, disait monsieur du Châtelet. La cour était moins impertinente que cette société de ganaches. On y recevait des blessures mortelles, on y essuyait d’affreux dédains. La révolution de 1789 recommencerait si ces gens-là ne se réformaient pas. Quant à lui, s’il continuait d’aller dans cette maison, c’était par goût pour madame de Bargeton, la seule femme un peu propre qu’il y eût à Angoulême, à laquelle il avait fait la cour par désœuvrement et de laquelle il était devenu follement amoureux. Il allait bientôt la posséder, il était aimé, tout le lui présageait. La soumission de cette reine orgueilleuse serait la seule vengeance qu’il tirerait de cette sotte maisonnée de hobereaux. »

Châtelet exprima sa passion en homme capable de tuer un rival s’il en rencontrait un. Le vieux papillon impérial tomba de tout son poids sur le pauvre poète, en essayant de l’écraser sous son importance et de lui faire peur. Il se grandit en racontant les périls de son voyage grossis ; mais s’il imposa à l’imagination du poète, il n’effraya point l’amant.

Depuis cette soirée, nonobstant le vieux fat, malgré ses menaces et sa contenance de spadassin bourgeois, Lucien était revenu chez madame de Bargeton, d’abord avec la discrétion d’un homme de l’Houmeau ; puis il se familiarisa bientôt avec ce qui lui avait paru d’abord une énorme faveur, et vint la voir de plus en plus souvent. Le fils d’un pharmacien fut pris par les gens de cette société pour un être sans conséquence. Dans les commencements, si quelque gentilhomme ou quelques femmes venus en visite chez Naïs rencontraient Lucien, tous avaient pour lui l’accablante politesse dont usent les gens comme il faut avec leurs inférieurs. Lucien trouva d’abord ce monde fort gracieux ; mais, plus tard, il reconnut le sentiment d’où procédaient ces fallacieux égards. Bientôt il surprit quelques airs protecteurs qui remuèrent son fiel et le confirmèrent dans les haineuses idées républicaines par lesquelles beaucoup de ces futurs Patriciens préludent avec la haute société. Mais combien de souffrances n’aurait-il pas endurées pour Naïs qu’il entendait nommer ainsi, car entre eux les intimes de ce clan, de même que les Grands d’Espagne et les personnages de la crème à Vienne, s’appelaient, hommes et femmes, par leurs petits noms, dernière nuance inventée pour mettre une distinction au cœur de l’aristocratie angoumoisine.

Naïs fut aimée comme tout jeune homme aime la première femme qui le flatte, car Naïs pronostiquait un grand avenir, une gloire immense à Lucien. Madame de Bargeton usa de toute son adresse pour établir chez elle son poète : non-seulement elle l’exaltait outre mesure, mais elle le représentait comme un enfant sans fortune qu’elle voulait placer ; elle le rapetissait pour le regarder ; elle en faisait son lecteur, son secrétaire ; mais elle l’aimait plus qu’elle ne croyait pouvoir aimer après l’affreux malheur qui lui était advenu. Elle se traitait fort mal intérieurement, elle se disait que ce serait une folie d’aimer un jeune homme de vingt ans, qui par sa position était déjà si loin d’elle. Ses familiarités étaient capricieusement démenties par les fiertés que lui inspiraient ses scrupules. Elle se montrait tour à tour altière et protectrice, tendre et flatteuse. D’abord intimidé par le haut rang de cette femme, Lucien eut donc toutes les terreurs, les espoirs et les désespérances qui martèlent le premier amour et le mettent si avant dans le cœur par les coups que frappent alternativement la douleur et le plaisir. Pendant deux mois il vit en elle une bienfaitrice qui allait s’occuper de lui maternellement. Mais les confidences commencèrent. Madame de Bargeton appela son poète cher Lucien ; puis cher, tout court. Le poète enhardi nomma cette grande dame Naïs. En l’entendant lui donner ce nom, elle eut une de ces colères qui séduisent tant un enfant ; elle lui reprocha de prendre le nom dont se servait tout le monde. La fière et noble Nègrepelisse offrit à ce bel ange un de ses noms, elle voulut être Louise pour lui. Lucien atteignit au troisième ciel de l’amour. Un soir, Lucien étant entré pendant que Louise contemplait un portrait qu’elle serra promptement, il voulut le voir. Pour calmer le désespoir d’un premier accès de jalousie, Louise montra le portrait du jeune Cante-Croix et raconta, non sans larmes, la douloureuse histoire de ses amours, si purs et si cruellement étouffés. S’essayait-elle à quelque infidélité envers son mort, ou avait-elle inventé de faire à Lucien un rival de ce portrait ? Lucien était trop jeune pour analyser sa maîtresse, il se désespéra naïvement, car elle ouvrit la campagne pendant laquelle les femmes font battre en brèche les scrupules plus ou moins ingénieusement fortifiés. Leurs discussions sur les devoirs, sur les convenances, sur la religion, sont comme des places fortes qu’elles aiment à voir prendre d’assaut. L’innocent Lucien n’avait pas besoin de ces coquetteries, il eût guerroyé tout naturellement.

— Je ne mourrai pas, moi, je vivrai pour vous, dit audacieusement un soir Lucien qui voulut en finir avec monsieur de Cante-Croix et qui jeta sur Louise un regard où se peignait une passion arrivée à terme.

Effrayée des progrès que ce nouvel amour faisait chez elle et chez son poète, elle lui demanda les vers promis pour la première page de son album, en cherchant un sujet de querelle dans le retard qu’il mettait à les faire. Que devint-elle en lisant les deux stances suivantes, qu’elle trouva naturellement plus belles que les meilleures de monsieur de Lamartine ?


Le magique pinceau, les muses mensongères
N’orneront pas toujours de mes feuilles légères
Le fidèle vélin ;
Et le crayon furtif de ma belle maîtresse
Me confira souvent sa secrète allégresse
Ou son muet chagrin.

Ah ! quand ses doigts plus lourds à mes pages fanées
Demanderont raison des riches destinées
Que lui tient l’avenir ;
Alors veuille l’Amour que de ce beau voyage
Le fécond souvenir
Soit doux à contempler comme un ciel sans nuage !


— Est-ce bien moi qui vous les ai dictés ? dit-elle.

Ce soupçon, inspiré par la coquetterie d’une femme qui se plaisait à jouer avec le feu, fit venir une larme aux yeux de Lucien ; elle le calma en le baisant au front pour la première fois. Lucien fut décidément un grand homme qu’elle voulut former ; elle imagina de lui apprendre l’italien et l’allemand, de perfectionner ses manières ; elle trouva là des prétextes pour l’avoir toujours chez elle, à la barbe de ses ennuyeux courtisans. Quel intérêt dans sa vie ! Elle se remit à la musique pour son poète à qui elle révéla le monde musical, elle lui joua quelques beaux morceaux de Beethoven et le ravit ; heureuse de sa joie, elle lui disait hypocritement en le voyant à demi pâmé : — Ne peut-on pas se contenter de ce bonheur ? Le pauvre poète avait la bêtise de répondre : — Oui.

Enfin, les choses arrivèrent à un tel point que Louise avait fait dîner Lucien avec elle dans la semaine précédente, en tiers avec monsieur de Bargeton. Malgré cette précaution, toute la ville sut le fait et le tint pour si exorbitant que chacun se demanda s’il était vrai. Ce fut une rumeur affreuse. À plusieurs, la Société parut à la veille d’un bouleversement. D’autres s’écrièrent : Voilà le fruit des doctrines libérales. Le jaloux du Châtelet apprit alors que madame Charlotte, qui gardait les femmes en couches, était madame Chardon, mère du Chateaubriand de l’Houmeau, disait-il. Cette expression passa pour un bon mot. Madame de Chandour accourut la première chez madame de Bargeton.

— Savez-vous, chère Naïs, ce dont tout Angoulême parle ? lui dit-elle, ce petit poëtriau a pour mère madame Charlotte qui gardait il y a deux mois ma belle-sœur en couches.

— Ma chère, dit madame de Bargeton en prenant un air tout à fait royal, qu’y a-t-il d’extraordinaire à ceci ? n’est-elle pas la veuve d’un apothicaire ? une pauvre destinée pour une demoiselle de Rubempré. Supposons-nous sans un sou vaillant ?… que ferions-nous pour vivre, nous ! comment nourririez-vous vos enfants ?

Le sang-froid de madame de Bargeton tua les lamentations de la noblesse. Les âmes grandes sont toujours disposées à faire une vertu d’un malheur. Puis, dans la persistance à faire un bien qu’on incrimine, il se trouve d’invincibles attraits : l’innocence a le piquant du vice. Dans la soirée, le salon de madame de Bargeton fut plein de ses amis, venus pour lui faire des remontrances. Elle déploya toute la causticité de son esprit : elle dit que si les gentilshommes ne pouvaient être ni Molière, ni Racine, ni Rousseau, ni Voltaire, ni Massillon, ni Beaumarchais, ni Diderot, il fallait bien accepter les tapissiers, les horlogers, les couteliers dont les enfants devenaient des grands hommes. Elle dit que le génie était toujours gentilhomme. Elle gourmanda les hobereaux sur le peu d’entente de leurs vrais intérêts. Enfin elle dit beaucoup de bêtises qui auraient éclairé des gens moins niais, mais ils en firent honneur à son originalité. Elle conjura donc l’orage à coups de canon. Quand Lucien, mandé par elle, entra pour la première fois dans le vieux salon fané où l’on jouait au wisth à quatre tables, elle lui fit un gracieux accueil, et le présenta en reine qui voulait être obéie. Elle appela le Directeur des Contributions, monsieur Châtelet, et le pétrifia en lui faisant comprendre qu’elle connaissait l’illégale superfétation de sa particule. Lucien fut dès ce soir violemment introduit dans la société de madame de Bargeton ; mais il y fut accepté comme une substance vénéneuse que chacun se promit d’expulser en la soumettant aux réactifs de l’impertinence. Malgré ce triomphe, Naïs perdit de son empire : il y eut des dissidents qui tentèrent d’émigrer. Par le conseil de monsieur Châtelet, Amélie, qui était madame de Chandour, résolut d’élever autel contre autel en recevant chez elle les mercredis. Madame de Bargeton ouvrait son salon tous les soirs, et les gens qui venaient chez elle étaient si routiniers, si bien habités à se retrouver devant les mêmes tapis, à jouer aux mêmes trictracs, à voir les gens, les flambeaux, à mettre leurs manteaux, leurs doubles souliers, leurs chapeaux dans le même couloir, qu’ils aimaient les marches de l’escalier autant que la maîtresse de la maison. Tous se résignèrent à subir le chardonneret du sacré bocage, dit Alexandre de Brébian, autre bon mot. Enfin le président de la Société d’agriculture apaisa la sédition par une observation magistrale.

— Avant la révolution, dit-il, les plus grands seigneurs recevaient Duclos, Grimm, Crébillon, tous gens qui, comme ce petit poète de l’Houmeau, étaient sans conséquence ; mais ils n’admettaient point les Receveurs des Tailles, ce qu’est, après tout, Châtelet.

Du Châtelet paya pour Chardon, chacun lui marqua de la froideur. En se sentant attaqué, le Directeur des Contributions, qui, depuis le moment où elle l’avait appelé Châtelet, s’était juré à lui-même de posséder madame de Bargeton, entra dans les vues de la maîtresse du logis ; il soutint le jeune poète en se déclarant son ami. Ce grand diplomate dont s’était si maladroitement privé l’Empereur caressa Lucien, il se dit son ami. Pour lancer le poète, il donna un dîner où se trouvèrent le Préfet, le Receveur-Général, le colonel du régiment en garnison, le Directeur de l’École de Marine, le Président du Tribunal, enfin toutes les sommités administratives. Le pauvre poète fut fêté si grandement que tout autre qu’un jeune homme de vingt-deux ans aurait véhémentement soupçonné de mystification les louanges au moyen desquelles on abusa de lui. Au dessert, Châtelet fit réciter à son rival une ode de Sardanapale mourant, le chef-d’œuvre du moment. En l’entendant, le Proviseur du collége, homme flegmatique, battit des mains en disant que Jean-Baptiste Rousseau n’avait pas mieux fait. Le baron Sixte Châtelet pensa que le petit rimeur crèverait tôt ou tard dans la serre chaude des louanges, ou que, dans l’ivresse de sa gloire anticipée, il se permettrait quelques impertinences qui le feraient rentrer dans son obscurité primitive. En attendant le décès de ce génie, il parut immoler ses prétentions aux pieds de madame de Bargeton ; mais, avec l’habileté des roués, il avait arrêté son plan, et suivit avec une attention stratégique la marche des deux amants en épiant l’occasion d’exterminer Lucien. Il s’éleva dès lors dans Angoulême et dans les environs un bruit sourd qui proclamait l’existence d’un grand homme en Angoumois. Madame de Bargeton était généralement louée pour les soins qu’elle prodiguait à ce jeune aigle. Une fois sa conduite approuvée, elle voulut obtenir une sanction générale. Elle tambourina dans le Département une soirée à glaces, à gâteaux et à thé, grande innovation dans une ville où le thé se vendait encore chez les apothicaires, comme une drogue employée contre les indigestions. La fleur de l’aristocratie fut conviée pour entendre une grande œuvre que devait lire Lucien.

Louise avait caché les difficultés vaincues à son ami, mais elle lui toucha quelques mots de la conjuration formée contre lui par le monde ; car elle ne voulait pas lui laisser ignorer les dangers de la carrière que doivent parcourir les hommes de génie, et où se rencontrent des obstacles infranchissables aux courages médiocres. Elle fit de cette victoire un enseignement. De ses blanches mains, elle lui montra la gloire achetée par de continuels supplices, elle lui parla du bûcher des martyrs à traverser, elle lui beurra ses plus belles tartines et les panacha de ses plus pompeuses expressions. Ce fut une contrefaçon des improvisations qui déparent le roman de Corinne. Louise se trouva si grande par son éloquence, qu’elle aima davantage le Benjamin qui la lui inspirait ; elle lui conseilla de répudier audacieusement son père en prenant le noble nom de Rubempré, sans se soucier des criailleries soulevées par un échange que d’ailleurs le Roi légitimerait. Apparentée à la marquise d’Espard, une demoiselle de Blamont-Chauvry, fort en crédit à la cour, elle se chargeait d’obtenir cette faveur. À ces mots, le roi, la marquise d’Espard, la cour, Lucien vit comme un feu d’artifice, et la nécessité de ce baptême lui fut prouvée.

— Cher petit, lui dit Louise d’une voix tendrement moqueuse, plus tôt il se fera, plus vite il sera sanctionné.

Elle souleva l’une après l’autre les couches successives de l’État Social, et fit compter au poète les échelons qu’il franchissait soudain par cette habile détermination. En un instant, elle fit abjurer à Lucien ses idées populacières sur la chimérique égalité de 1793, elle réveilla chez lui la soif des distinctions que la froide raison de David avait calmée, elle lui montra la haute société comme le seul théâtre sur lequel il devait se tenir. Le haineux libéral devint monarchique in petto. Lucien mordit à la pomme du luxe aristocratique et de la gloire. Il jura d’apporter aux pieds de sa dame une couronne, fût-elle ensanglantée ; il la conquerrait à tout prix, quibuscumque viis. Pour prouver son courage, il raconta ses souffrances actuelles qu’il avait cachées à Louise, conseillé par cette indéfinissable pudeur attachée aux premiers sentiments, et qui défend au jeune homme d’étaler ses grandeurs, tant il aime à voir apprécier son âme dans son incognito. Il peignit les étreintes d’une misère supportée avec orgueil, ses travaux chez David, ses nuits employées à l’étude. Cette jeune ardeur rappela le colonel de vingt-six ans à madame de Bargeton, dont le regard s’amollit. En voyant la faiblesse gagner son imposante maîtresse, Lucien prit une main qu’on lui laissa prendre, et la baisa avec la furie du poète, du jeune homme, de l’amant. Louise alla jusqu’à permettre au fils de l’apothicaire d’atteindre à son front et d’y imprimer ses lèvres palpitantes.

— Enfant ! enfant ! si l’on nous voyait, je serais bien ridicule, dit-elle en se réveillant d’une torpeur extatique.

Pendant cette soirée, l’esprit de madame de Bargeton fit de grands ravages dans ce qu’elle nommait les préjugés de Lucien. À l’entendre, les hommes de génie n’avaient ni frères ni sœurs, ni pères ni mères ; les grandes œuvres qu’ils devaient édifier leur imposaient un apparent égoïsme, en les obligeant de tout sacrifier à leur grandeur. Si la famille souffrait d’abord des dévorantes exactions perçues par un cerveau gigantesque, plus tard elle recevrait au centuple le prix des sacrifices de tout genre exigés par les premières luttes d’une royauté contrariée, en partageant les fruits de la victoire. Le génie ne relevait que de lui-même ; il était seul juge de ses moyens, car lui seul connaissait la fin : il devait donc se mettre au-dessus des lois, appelé qu’il était à les refaire ; d’ailleurs, qui s’empare de son siècle peut tout prendre, tout risquer, car tout est à lui. Elle citait les commencements de la vie de Bernard de Palissy, de Louis XI, de Fox, de Napoléon, de Christophe Colomb, de César, de tous les illustres joueurs, d’abord criblés de dettes ou misérables, incompris, tenus pour fous, pour mauvais fils, mauvais pères, mauvais frères, mais qui plus tard devenaient l’orgueil de la famille, du pays, du monde.

Ces raisonnements abondaient dans les vices secrets de Lucien et avançaient la corruption de son cœur ; car, dans l’ardeur de ses désirs, il admettait les moyens a priori. Mais ne pas réussir est un crime de lèse-majesté sociale. Un vaincu n’a-t-il pas alors assassiné toutes les vertus bourgeoises sur lesquelles repose la société qui chasse avec horreur les Marius assis devant leurs ruines ? Lucien ne se savait pas entre l’infamie des bagnes et les palmes du génie ; il planait sur le Sinaï des prophètes sans comprendre qu’au bas s’étend une mer Morte, l’horrible suaire de Gomorrhe.

Louise débrida si bien le cœur et l’esprit de son poète des langes dont les avait enveloppés la vie de province, que Lucien voulut éprouver madame de Bargeton afin de savoir s’il pouvait, sans éprouver la honte d’un refus, conquérir cette haute proie. La soirée annoncée lui donna l’occasion de tenter cette épreuve. L’ambition se mêlait à son amour. Il aimait et voulait s’élever, double désir bien naturel chez les jeunes gens qui ont un cœur à satisfaire et l’indigence à combattre. En conviant aujourd’hui tous ses enfants à un même festin, la Société réveille leurs ambitions dès le matin de la vie. Elle destitue la jeunesse de ses grâces et vicie la plupart de ses sentiments généreux en y mêlant des calculs. La poésie voudrait qu’il en fût autrement ; mais le fait vient trop souvent démentir la fiction à laquelle on voudrait croire, pour qu’on puisse se permettre de représenter le jeune homme autrement qu’il est au Dix-neuvième Siècle. Le calcul de Lucien lui parut fait au profit d’un beau sentiment, de son amitié pour David.

Lucien écrivit une longue lettre à sa Louise, car il se trouva plus hardi la plume à la main que la parole à la bouche. En douze feuillets trois fois recopiés, il raconta le génie de son père, ses espérances perdues, et la misère horrible à laquelle il était en proie. Il peignit sa chère sœur comme un ange, David comme un Cuvier futur, qui, avant d’être un grand homme, était un père, un frère, un ami pour lui ; il se croirait indigne d’être aimé de Louise, sa première gloire, s’il ne lui demandait pas de faire pour David ce qu’elle faisait pour lui-même. Il renoncerait à tout plutôt que de trahir David Séchard, il voulait que David assistât à son succès. Il écrivit une de ces lettres folles où les jeunes gens opposent le pistolet à un refus, où tourne le casuisme de l’enfance, où parle la logique insensée des belles âmes ; délicieux verbiage brodé de ces déclarations naïves échappées du cœur à l’insu de l’écrivain, et que les femmes aiment tant. Après avoir remis cette lettre à la femme de chambre, Lucien était venu passer la journée à corriger des épreuves, à diriger quelques travaux, à mettre en ordre les petites affaires de l’imprimerie, sans rien dire à David. Dans les jours où le cœur est encore enfant, les jeunes gens ont de ces sublimes discrétions. D’ailleurs peut-être Lucien commençait-il à redouter la hache de Phocion, que savait manier David ; peut-être craignait-il la clarté d’un regard qui allait au fond de l’âme. Après la lecture de Chénier, son secret avait passé de son cœur sur ses lèvres, atteint par un reproche qu’il sentit comme le doigt que pose un médecin sur une plaie.

Maintenant embrassez les pensées qui durent assaillir Lucien pendant qu’il descendait d’Angoulême à l’Houmeau. Cette grande dame s’était-elle fâchée ? allait-elle recevoir David chez elle ? l’ambitieux ne serait-il pas précipité dans son trou à l’Houmeau ? Quoique avant de baiser Louise au front, Lucien eût pu mesurer la distance qui sépare une reine de son favori, il ne se disait pas que David ne pouvait franchir en un clin d’œil l’espace qu’il avait mis cinq mois à parcourir. Ignorant combien était absolu l’ostracisme prononcé sur les petites gens, il ne savait pas qu’une seconde tentative de ce genre serait la perte de madame de Bargeton. Atteinte et convaincue de s’être encanaillée, Louise serait obligée de quitter la ville, où sa caste la fuirait comme au Moyen-Âge on fuyait un lépreux. Le clan de fine aristocratie et le clergé lui-même défendraient Naïs envers et contre tous, au cas où elle se permettrait une faute ; mais le crime de voir mauvaise compagnie ne lui serait jamais remis ; car si l’on excuse les fautes du pouvoir, on le condamne après son abdication. Or, recevoir David, n’était-ce pas abdiquer ? Si Lucien n’embrassait pas ce côté de la question, son instinct aristocratique lui faisait pressentir bien d’autres difficultés qui l’épouvantaient. La noblesse des sentiments ne donne pas inévitablement la noblesse des manières. Si Racine avait l’air du plus noble courtisan, Corneille ressemblait fort à un marchand de bœufs. Descartes avait la tournure d’un bon négociant hollandais. Souvent, en rencontrant Montesquieu son râteau sur l’épaule, son bonnet de nuit sur la tête, les visiteurs de La Brède le prirent pour un vulgaire jardinier. L’usage du monde, quand il n’est pas un don de haute naissance, une science sucée avec le lait ou transmise par le sang, constitue une éducation que le hasard doit seconder par une certaine élégance de formes, par une distinction dans les traits, par un timbre de voix. Toutes ces grandes petites choses manquaient à David, tandis que la nature en avait doué son ami. Gentilhomme par sa mère, Lucien avait jusqu’au pied haut courbé du Franc ; tandis que David Séchard avait les pieds plats du Welche et l’encolure de son père le pressier. Lucien entendait les railleries qui pleuvraient sur David, il lui semblait voir le sourire que réprimerait madame de Bargeton. Enfin, sans avoir précisément honte de son frère, il se promettait de ne plus écouter ainsi son premier mouvement, et de le discuter à l’avenir.

Donc, après l’heure de la poésie et du dévouement, après une lecture qui venait de montrer aux deux amis les campagnes littéraires éclairées par un nouveau soleil, l’heure de la politique et des calculs sonnait pour Lucien. En rentrant dans l’Houmeau, il se repentait de sa lettre, il aurait voulu la reprendre ; car il apercevait par une échappée les impitoyables lois du monde. En devinant combien la fortune acquise favorisait l’ambition, il lui coûtait de retirer son pied du premier bâton de l’échelle par laquelle il devait monter à l’assaut des grandeurs. Puis les images de sa vie simple et tranquille, parée des plus vives fleurs du sentiment ; ce David plein de génie qui l’avait si noblement aidé, qui lui donnerait au besoin sa vie ; sa mère, si grande dame dans son abaissement, et qui le croyait aussi bon qu’il était spirituel ; sa sœur, cette fille si gracieuse dans sa résignation, son enfance si pure et sa conscience encore blanche ; ses espérances, qu’aucune bise n’avait effeuillées, tout refleurissait dans son souvenir. Il se disait alors qu’il était plus beau de percer les épais bataillons de la tourbe aristocratique ou bourgeoise à coups de succès que de parvenir par les faveurs d’une femme. Son génie luirait tôt ou tard comme celui de tant d’hommes, ses prédécesseurs, qui avaient dompté la société ; les femmes l’aimeraient alors ! L’exemple de Napoléon, si fatal au Dix-neuvième Siècle par les prétentions qu’il inspire à tant de gens médiocres, apparut à Lucien qui jeta ses calculs au vent en se les reprochant. Ainsi était fait Lucien, il allait du mal au bien, du bien au mal avec une égale facilité. Au lieu de l’amour que le savant porte à sa retraite, Lucien éprouvait depuis un mois une sorte de honte en apercevant la boutique où se lisait en lettres jaunes sur un fond vert :


Pharmacie de Postel, successeur de Chardon.


Le nom de son père, écrit ainsi dans un lieu par où passaient toutes les voitures, lui blessait la vue. Le soir où il franchit sa porte ornée d’une petite grille à barreaux de mauvais goût, pour se produire à Beaulieu parmi les jeunes gens les plus élégants de la haute ville en donnant le bras à madame de Bargeton, il avait étrangement déploré le désaccord qu’il reconnaissait entre cette habitation et sa bonne fortune.

— Aimer madame de Bargeton, la posséder bientôt peut-être, et loger dans ce nid à rats ! se disait-il en débouchant par l’allée dans la petite cour où plusieurs paquets d’herbes bouillies étaient étalés le long des murs, où l’apprenti récurait les chaudrons du laboratoire, où monsieur Postel, ceint d’un tablier de préparateur, une cornue à la main, examinait un produit chimique tout en jetant l’œil sur sa boutique ; et s’il regardait trop attentivement sa drogue, il avait l’oreille à la sonnette. L’odeur des camomilles, des menthes, de plusieurs plantes distillées, remplissait la cour et le modeste appartement où l’on montait par un de ces escaliers droits appelés des escaliers de meunier, sans autre rampe que deux cordes. Au-dessus était l’unique chambre en mansarde où demeurait Lucien.

— Bonjour, mon fiston, lui dit monsieur Postel, le véritable type du boutiquier de province. Comment va notre petite santé ? Moi, je viens de faire une expérience sur la mélasse, mais il aurait fallu votre père pour trouver ce que je cherche. C’était un fameux homme, celui-là ! Si j’avais connu son secret contre la goutte, nous roulerions tous deux carrosse aujourd’hui !

Il ne se passait pas de semaine que le pharmacien, aussi bête qu’il était bon homme, ne donnât un coup de poignard à Lucien, en lui parlant de la fatale discrétion que son père avait gardée sur sa découverte.

— C’est un grand malheur, répondit brièvement Lucien qui commençait à trouver l’élève de son père prodigieusement commun après l’avoir souvent béni ; car plus d’une fois l’honnête Postel avait secouru la veuve et les enfants de son maître.

— Qu’avez-vous donc ? demanda monsieur Postel en posant son éprouvette sur la table du laboratoire.

— Est-il venu quelque lettre pour moi ?

— Oui, une qui flaire comme baume ! elle est auprès de mon pupitre sur le comptoir.

La lettre de madame de Bargeton mêlée aux bocaux de la pharmacie ! Lucien s’élança dans la boutique.

— Dépêche-toi Lucien ! ton dîner t’attend depuis une heure, il sera froid, cria doucement une jolie voix à travers une fenêtre entr’ouverte et que Lucien n’entendit pas.

— Il est toqué, votre frère, mademoiselle, dit Postel en levant le nez.

Ce célibataire, assez semblable à une petite tonne d’eau-de-vie sur laquelle la fantaisie d’un peintre aurait mis une grosse figure grêlée de petite vérole et rougeaude, prit en regardant Ève un air cérémonieux et agréable qui prouvait qu’il pensait à épouser la fille de son prédécesseur, sans pouvoir mettre fin au combat que l’amour et l’intérêt se livraient dans son cœur. Aussi disait-il souvent à Lucien en souriant la phrase qu’il lui redit quand le jeune homme repassa près de lui : — Elle est fameusement jolie, votre sœur ! Vous n’êtes pas mal non plus ! Votre père faisait tout bien.

Ève était une grande brune, aux cheveux noirs, aux yeux bleus. Quoiqu’elle offrît les symptômes d’un caractère viril, elle était douce, tendre et dévouée. Sa candeur, sa naïveté, sa tranquille résignation à une vie laborieuse, sa sagesse que nulle médisance n’attaquait avaient dû séduire David Séchard. Aussi, depuis leur première entrevue, une sourde et simple passion s’était-elle émue entre eux, à l’allemande, sans manifestations bruyantes ni déclarations empressées. Chacun d’eux avait pensé secrètement à l’autre, comme s’ils eussent été séparés par quelque mari jaloux que ce sentiment aurait offensé. Tous deux se cachaient de Lucien, à qui peut-être ils croyaient porter quelque dommage. David avait peur de ne pas plaire à Ève, qui, de son côté, se laissait aller aux timidités de l’indigence. Une véritable ouvrière aurait eu de la hardiesse, mais une enfant bien élevée et déchue se conformait à sa triste fortune. Modeste en apparence, fière en réalité, Ève ne voulait pas courir sus au fils d’un homme qui passait pour riche. En ce moment, les gens au fait de la valeur croissante des propriétés, estimaient à plus de quatre-vingt mille francs le domaine de Marsac, sans compter les terres que le vieux Séchard, riche d’économies, heureux à la récolte, habile à la vente, devait y joindre en guettant les occasions. David était peut-être la seule personne qui ne sût rien de la fortune de son père. Pour lui, Marsac était une bicoque achetée en 1810 quinze ou seize mille francs, où il allait une fois par an au temps des vendanges, et où son père le promenait à travers les vignes, en lui vantant des récoltes que l’imprimeur ne voyait jamais, et dont il se souciait fort peu. L’amour d’un savant habitué à la solitude et qui grandit encore les sentiments en s’en exagérant les difficultés, voulait être encouragé ; car, pour David, Ève était une femme plus imposante que ne l’est une grande dame pour un simple clerc. Gauche et inquiet près de son idole, aussi pressé de partir que d’arriver, l’imprimeur contenait sa passion au lieu de l’exprimer. Souvent le soir, après avoir forgé quelque prétexte pour consulter Lucien, il descendait de la place du Mûrier jusqu’à l’Houmeau, par la porte Palet ; mais en atteignant la porte verte à barreaux de fer, il s’enfuyait, craignant de venir trop tard ou de paraître importun à Ève qui sans doute était couchée. Quoique ce grand amour ne se révélât que par de petites choses, Ève l’avait bien compris ; elle était flattée sans orgueil de se voir l’objet du profond respect empreint dans les regards, dans les paroles, dans les manières de David ; mais la plus grande séduction de l’imprimeur était son fanatisme pour Lucien : il avait deviné le meilleur moyen de plaire à Ève. Pour dire en quoi les muettes délices de cet amour différaient des passions tumultueuses, il faudrait le comparer aux fleurs champêtres opposées aux éclatantes fleurs des parterres. C’était des regards doux et délicats comme les lotos bleus qui nagent sur les eaux, des expressions fugitives comme les faibles parfums de l’églantine, des mélancolies tendres comme le velours des mousses ; fleurs de deux belles âmes qui naissent d’une terre riche, féconde, immuable. Ève avait plusieurs fois déjà deviné la force cachée sous cette faiblesse ; elle tenait si bien compte à David de tout ce qu’il n’osait pas, que le plus léger incident pouvait amener une plus intime union de leurs âmes.

Lucien trouva la porte ouverte par Ève, et s’assit, sans lui rien dire, à une petite table posée sur un X, sans linge, où son couvert était mis. Le pauvre petit ménage ne possédait que trois couverts d’argent, Ève les employait tous pour le frère chéri.

— Que lis-tu donc là ? dit-elle après avoir mis sur la table un plat qu’elle retira du feu, et après avoir éteint son fourneau mobile en le couvrant de l’étouffoir.

Lucien ne répondit pas. Ève prit une petite assiette coquettement arrangée avec des feuilles de vigne, et la mit sur la table avec une jatte pleine de crème.

— Tiens, Lucien, je t’ai eu des fraises.

Lucien prêtait tant d’attention à sa lecture qu’il n’entendit point. Ève vint alors s’asseoir près de lui, sans laisser échapper un murmure ; car il entre dans le sentiment d’une sœur pour son frère un plaisir immense à être traitée sans façon.

— Mais qu’as-tu donc ? s’écria-t-elle en voyant briller des larmes dans les yeux de son frère.

— Rien, rien, Ève, dit-il en la prenant par la taille, l’attirant à lui, la baisant au front et sur les cheveux, puis sur le cou, avec une effervescence surprenante.

— Tu te caches de moi.

— Eh ! bien, elle m’aime !

— Je savais bien que ce n’était pas moi que tu embrassais, dit d’un ton boudeur la pauvre sœur en rougissant.

— Nous serons tous heureux, s’écria Lucien en avalant son potage à grandes cuillerées.

— Nous ? répéta Ève. Inspirée par le même pressentiment qui s’était emparé de David, elle ajouta : — Tu vas nous aimer moins !

— Comment peux-tu croire cela, si tu me connais ?

Ève lui tendit la main pour presser la sienne ; puis elle ôta l’assiette vide, la soupière en terre brune, et avança le plat qu’elle avait fait. Au lieu de manger, Lucien relut la lettre de madame de Bargeton, que la discrète Ève ne demanda point à voir, tant elle avait de respect pour son frère : s’il voulait la lui communiquer, elle devait attendre ; et s’il ne le voulait pas, pouvait-elle l’exiger ? Elle attendit. Voici cette lettre.


« Mon ami, pourquoi refuserais-je à votre frère en science l’appui que je vous ai prêté ? À mes yeux, les talents ont des droits égaux ; mais vous ignorez les préjugés des personnes qui composent ma société. Nous ne ferons pas reconnaître l’anoblissement de l’esprit à ceux qui sont l’aristocratie de l’ignorance. Si je ne suis pas assez puissante pour leur imposer monsieur David Séchard, je vous ferai volontiers le sacrifice de ces pauvres gens. Ce sera comme une hécatombe antique. Mais, cher ami, vous ne voulez sans doute pas me faire accepter la compagnie d’une personne dont l’esprit ou les manières pourraient ne pas me plaire. Vos flatteries m’ont appris combien l’amitié s’aveugle facilement ! M’en voudrez-vous, si je mets à mon consentement une restriction ? Je veux voir votre ami, le juger, savoir par moi-même, dans l’intérêt de votre avenir, si vous ne vous abusez point. N’est-ce pas un de ces soins maternels que doit avoir pour vous, mon cher poète,

Louise de Nègrepelisse ? »


Lucien ignorait avec quel art le oui s’emploie dans le beau monde pour arriver au non, et le non pour amener un oui. Cette lettre fut un triomphe pour lui. David irait chez madame de Bargeton, il y brillerait de la majesté du génie. Dans l’ivresse que lui causait une victoire qui lui fit croire à la puissance de son ascendant sur les hommes, il prit une attitude si fière, tant d’espérances se reflétèrent sur son visage en y produisant un éclat radieux, que sa sœur ne put s’empêcher de lui dire qu’il était beau.

— Si elle a de l’esprit, elle doit bien t’aimer, cette femme ! Et alors ce soir elle sera chagrine, car toutes les femmes vont te faire mille coquetteries. Tu seras bien beau en lisant ton Saint Jean dans Pathmos ! Je voudrais être souris pour me glisser là ! Viens, j’ai apprêté ta toilette dans la chambre de notre mère.

Cette chambre était celle d’une misère décente. Il s’y trouvait un lit en noyer, garni de rideaux blancs, et au bas duquel s’étendait un maigre tapis vert. Puis une commode à dessus de bois, ornée d’un miroir, et des chaises en noyer complétaient le mobilier. Sur la cheminée, une pendule rappelait les jours de l’ancienne aisance disparue. La fenêtre avait des rideaux blancs. Les murs étaient tendus d’un papier gris à fleurs grises. Le carreau, mis en couleur et frotté par Ève, brillait de propreté. Au milieu de cette chambre était un guéridon où, sur un plateau rouge à rosaces dorées, se voyaient trois tasses et un sucrier en porcelaine de Limoges. Ève couchait dans un cabinet contigu qui contenait un lit étroit, une vieille bergère et une table à ouvrage près de la fenêtre. L’exiguïté de cette cabine de marin, exigeait que la porte vitrée restât toujours ouverte, afin d’y donner de l’air. Malgré la détresse qui se révélait dans les choses, la modestie d’une vie studieuse respirait là. Pour ceux qui connaissaient la mère et ses deux enfants, ce spectacle offrait d’attendrissantes harmonies.

Lucien mettait sa cravate quand le pas de David se fit entendre dans la petite cour, et l’imprimeur parut aussitôt avec la démarche et les façons d’un homme pressé d’arriver.

— Eh ! bien, David, s’écria l’ambitieux, nous triomphons ! elle m’aime ! tu iras.

— Non, dit l’imprimeur d’un air confus, je viens te remercier de cette preuve d’amitié qui m’a fait faire de sérieuses réflexions. Ma vie, à moi, Lucien, est arrêtée. Je suis David Séchard, imprimeur du roi à Angoulême, et dont le nom se lit sur tous les murs au bas des affiches. Pour les personnes de cette caste, je suis un artisan, un négociant, si tu veux, mais un industriel établi en boutique, rue de Beaulieu, au coin de la place du Mûrier. Je n’ai encore ni la fortune d’un Keller, ni le renom d’un Desplein, deux sortes de puissances que les nobles essaient encore de nier, mais qui, je suis d’accord avec eux en ceci, ne sont rien sans le savoir-vivre et les manières du gentilhomme. Par quoi puis-je légitimer cette subite élévation ? Je me ferais moquer de moi par les bourgeois autant que par les nobles. Toi, tu te trouves dans une situation différente. Un prote n’est engagé à rien. Tu travailles à acquérir des connaissances indispensables pour réussir, tu peux expliquer tes occupations actuelles par ton avenir. D’ailleurs tu peux demain entreprendre autre chose, étudier le Droit, la diplomatie, entrer dans l’Administration. Enfin tu n’es ni chiffré ni casé. Profite de ta virginité sociale, marche seul et mets la main sur les honneurs ! Savoure joyeusement tous les plaisirs, même ceux que procure la vanité. Sois heureux, je jouirai de tes succès, tu seras un second moi-même. Oui, ma pensée me permettra de vivre de ta vie. À toi les fêtes, l’éclat du monde et les rapides ressorts de ses intrigues. À moi la vie sobre, laborieuse du commerçant, et les lentes occupations de la science. Tu seras notre aristocratie, dit-il en regardant Ève. Quand tu chancelleras, tu trouveras mon bras pour te soutenir. Si tu as à te plaindre de quelque trahison, tu pourras te réfugier dans nos cœurs, tu y trouveras un amour inaltérable. La protection, la faveur, le bon vouloir des gens, divisés sur deux têtes, pourraient se lasser, nous nous nuirions à deux ; marche devant, tu me remorqueras s’il le faut. Loin de t’envier, je me consacre à toi. Ce que tu viens de faire pour moi, en risquant de perdre ta bienfaitrice, ta maîtresse peut-être, plutôt que de m’abandonner, que de me renier, cette simple chose, si grande, eh ! bien, Lucien, elle me lierait jamais à toi, si nous n’étions pas déjà comme deux frères. N’aie ni remords ni soucis de paraître prendre la plus forte part. Ce partage à la Montgommery est dans mes goûts. Enfin, quand tu me causerais quelques tourments, qui sait si je ne serai pas toujours ton obligé ? En disant ces mots, il coula le plus timide des regards vers Ève, qui avait les yeux pleins de larmes, car elle devinait tout. — Enfin, dit-il à Lucien étonné, tu es bien fait, tu as une jolie taille, tu portes bien tes habits, tu as l’air d’un gentilhomme dans ton habit bleu à boutons jaunes, avec un simple pantalon de nankin ; moi, j’aurais l’air d’un ouvrier au milieu de ce monde, je serais gauche, gêné, je dirais des sottises ou je ne dirais rien du tout : toi, tu peux, pour obéir au préjugé des noms, prendre celui de ta mère, te faire appeler Lucien de Rubempré ; moi, je suis et serai toujours David Séchard. Tout te sert et tout me nuit dans le monde où tu vas. Tu es fait pour y réussir. Les femmes adoreront ta figure d’ange. N’est-ce pas, Ève ?

Lucien sauta au cou de David et l’embrassa. Cette modestie coupait court à bien des doutes, à bien des difficultés. Comment n’eût-il pas redoublé de tendresse pour un homme qui arrivait à faire par amitié les mêmes réflexions qu’il venait de faire par ambition ? L’ambitieux et l’amoureux sentaient la route aplanie, le cœur du jeune homme et de l’ami s’épanouissait. Ce fut un de ces moments rares dans la vie où toutes les forces sont doucement tendues, où toutes les cordes vibrent en rendant des sons pleins. Mais cette sagesse d’une belle âme excitait encore en Lucien la tendance qui porte l’homme à tout rapporter à lui. Nous disons tous, plus ou moins, comme Louis XIV : L’État, c’est moi ! L’exclusive tendresse de sa mère et de sa sœur, le dévouement de David, l’habitude qu’il avait de se voir l’objet des efforts secrets de ces trois êtres, lui donnaient les vices de l’enfant de famille, engendraient en lui cet égoïsme qui dévore le noble, et que madame de Bargeton caressait en l’incitant à oublier ses obligations envers sa sœur, sa mère et David. Il n’en était rien encore ; mais n’y avait-il pas à craindre, qu’en étendant autour de lui le cercle de son ambition, il fût contraint de ne penser qu’à lui pour s’y maintenir ?

Cette émotion passée, David fit observer à Lucien que son poème de Saint Jean dans Pathmos était peut-être trop biblique pour être lu devant un monde à qui la poésie apocalyptique devait être peu familière. Lucien, qui se produisait devant le public le plus difficile de la Charente, parut inquiet. David lui conseilla d’emporter André de Chénier, et de remplacer un plaisir douteux pour un plaisir certain. Lucien lisait en perfection, il plairait nécessairement et montrerait une modestie qui le servirait sans doute. Comme la plupart des jeunes gens, ils donnaient aux gens du monde leur intelligence et leurs vertus. Si la jeunesse, qui n’a pas encore failli, est sans indulgence pour les fautes des autres, elle leur prête aussi ses magnifiques croyances. Il faut en effet avoir bien expérimenté la vie avant de reconnaître que, suivant un beau mot de Raphaël, comprendre c’est égaler. En général, le sens nécessaire à l’intelligence de la poésie est rare en France, où l’esprit dessèche promptement la source des saintes larmes de l’extase, où personne ne veut prendre la peine de défricher le sublime, de le sonder pour en percevoir l’infini. Lucien allait faire sa première expérience des ignorances et des froideurs mondaines ! Il passa chez David pour y prendre le volume de poésie.

Ève et David Séchard
ÈVE ET DAVID SÉCHARD
Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrassé qu’il n’avait été dans aucun moment de sa vie.


Quand les deux amants furent seuls, David se trouva plus embarrassé qu’en aucun moment de sa vie. En proie à mille terreurs, il voulait et redoutait un éloge, il désirait s’enfuir, car la pudeur a sa coquetterie aussi ! Le pauvre amant n’osait dire un mot qui aurait eu l’air de quêter un remercîment ; il trouvait toutes les paroles compromettantes, et se taisait en gardant une attitude de criminel. Ève, qui devinait les tortures de cette modestie, se plut à jouir de ce silence ; mais quand David tortilla son chapeau pour s’en aller, elle sourit.

— Monsieur David, lui dit-elle, si vous ne passez pas la soirée chez madame de Bargeton, nous pouvons la passer ensemble. Il fait beau, voulez-vous aller nous promener le long de la Charente ? nous causerons de Lucien.

David eut envie de se prosterner devant cette délicieuse jeune fille. Ève avait mis dans le son de sa voix des récompenses inespérées ; elle avait, par la tendresse de l’accent, résolu les difficultés de cette situation ; sa proposition était plus qu’un éloge, c’était la première faveur de l’amour.

— Seulement, dit-elle à un geste que fit David, laissez-moi quelques instants pour m’habiller.

David, qui de sa vie n’avait su ce qu’était un air, sortit en chanteronnant, ce qui surprit l’honnête Postel, et lui donna de violents soupçons sur les relations d’Ève et de l’imprimeur.

Les plus petites circonstances de cette soirée agirent beaucoup sur Lucien que son caractère portait à écouter les premières impressions. Comme tous les amants inexpérimentés, il arriva de si bonne heure que Louise n’était pas encore au salon. Monsieur de Bargeton s’y trouvait seul. Lucien avait déjà commencé son apprentissage des petites lâchetés par lesquelles l’amant d’une femme mariée achète son bonheur, et qui donnent aux femmes la mesure de ce qu’elles peuvent exiger ; mais il ne s’était pas encore trouvé face à face avec monsieur de Bargeton.

Ce gentilhomme était un de ces petits esprits doucement établis entre l’inoffensive nullité qui comprend encore, et la fière stupidité qui ne veut ni rien accepter ni rien rendre. Pénétré de ses devoirs envers le monde, et s’efforçant de lui être agréable, il avait adopté le sourire du danseur pour unique langage. Content ou mécontent, il souriait. Il souriait à une nouvelle désastreuse aussi bien qu’à l’annonce d’un heureux événement. Ce sourire répondait à tout par les expressions que lui donnait monsieur de Bargeton. S’il fallait absolument une approbation directe, il renforçait son sourire par un rire complaisant, en ne lâchant une parole qu’à la dernière extrémité. Un tête-à-tête lui faisait éprouver le seul embarras qui compliquait sa vie végétative, il était alors obligé de chercher quelque chose dans l’immensité de son vide intérieur. La plupart du temps il se tirait de peine en reprenant les naïves coutumes de son enfance : il pensait tout haut, il vous initiait aux moindres détails de sa vie ; il vous exprimait ses besoins, ses petites sensations qui, pour lui, ressemblaient à des idées. Il ne parlait ni de la pluie ni du beau temps ; il ne donnait pas dans les lieux communs de la conversation par où se sauvent les imbéciles, il s’adressait aux plus intimes intérêts de la vie. — Par complaisance pour madame de Bargeton, j’ai mangé ce matin du veau qu’elle aime beaucoup, et mon estomac me fait bien souffrir, disait-il. Je sais cela, j’y suis toujours pris ! expliquez-moi cela ? Ou bien : — Je vais sonner pour demander un verre d’eau sucrée, en voulez-vous un par la même occasion ? ou bien : — Je monterai demain à cheval, et j’irai voir mon beau-père. Ces petites phrases, qui ne supportaient pas la discussion, arrachaient un non ou un oui à l’interlocuteur, et la conversation tombait à plat. Monsieur de Bargeton implorait alors l’assistance de son visiteur en mettant à l’ouest son nez de vieux carlin poussif ; il vous regardait de ses gros yeux vairons d’une façon qui signifiait : Vous dites ? Les ennuyeux empressés de parler d’eux-mêmes, il les chérissait, il les écoutait avec une probe et délicate attention qui le leur rendait si précieux que les bavards d’Angoulême lui accordaient une sournoise intelligence, et le prétendaient mal jugé. Aussi, quand ils n’avaient plus d’auditeurs, ces gens venaient-ils achever leurs récits ou leurs raisonnements auprès du gentilhomme, sûrs de trouver son sourire élogieux. Le salon de sa femme étant toujours plein, il s’y trouvait généralement à l’aise. Il s’occupait des plus petits détails : il regardait qui entrait, saluait en souriant et conduisait à sa femme le nouvel arrivé ; il guettait ceux qui partaient, et leur faisait la conduite en accueillant leurs adieux par son éternel sourire. Quand la soirée était animée et qu’il voyait chacun à son affaire, l’heureux muet restait planté sur ses deux hautes jambes comme une cigogne sur ses pattes, ayant l’air d’écouter une conversation politique ; ou il venait étudier les cartes d’un joueur sans y rien comprendre, car il ne savait aucun jeu ; ou il se promenait en humant son tabac et soufflant sa digestion. Anaïs était le beau côté de sa vie, elle lui donnait des jouissances infinies. Lorsqu’elle jouait son rôle de maîtresse de maison, il s’étendait dans une bergère en l’admirant ; car elle parlait pour lui : puis il s’était fait un plaisir de chercher l’esprit de ses phrases ; et comme souvent il ne les comprenait que longtemps après qu’elles étaient dites, il se permettait des sourires qui partaient comme des boulets enterrés qui se réveillent. Son respect pour elle allait d’ailleurs jusqu’à l’adoration. Une adoration quelconque ne suffit-elle pas au bonheur de la vie ? En personne spirituelle et généreuse, Anaïs n’avait pas abusé de ses avantages en reconnaissant chez son mari la nature facile d’un enfant qui ne demandait pas mieux que d’être gouverné. Elle avait pris soin de lui comme on prend soin d’un manteau ; elle le tenait propre, le brossait, le serrait, le ménageait ; et se sentant ménagé, brossé, soigné, monsieur de Bargeton avait contracté pour sa femme une affection canine. Il est si facile de donner un bonheur qui ne coûte rien ! Madame de Bargeton ne connaissant à son mari aucun autre plaisir que celui de la bonne chère, lui faisait faire d’excellents dîners ; elle avait pitié de lui ; jamais elle ne s’en était plainte ; et quelques personnes ne comprenant pas le silence de sa fierté, prêtaient à monsieur de Bargeton des vertus cachées. Elle l’avait d’ailleurs discipliné militairement, et l’obéissance de cet homme aux volontés de sa femme était passive. Elle lui disait : — Faites une visite à monsieur ou à madame une telle, il y allait comme un soldat à sa faction. Aussi devant elle se tenait-il au port d’armes et immobile. Il était en ce moment question de nommer ce muet député. Lucien ne pratiquait pas depuis assez longtemps la maison pour avoir soulevé le voile sous lequel se cachait ce caractère inimaginable. Monsieur de Bargeton enseveli dans sa bergère, paraissant tout voir et tout comprendre, se faisant une dignité de son silence, lui semblait prodigieusement imposant. Au lieu de le prendre pour une borne de granit, Lucien fit de ce gentilhomme un sphinx redoutable, par suite du penchant qui porte les hommes d’imagination à tout grandir ou à prêter une âme à toutes les formes, et il crut nécessaire de le flatter.

— J’arrive le premier, dit-il en le saluant avec un peu plus de respect que l’on n’en accordait à ce bonhomme.

— C’est assez naturel, répondit monsieur de Bargeton.

Lucien prit ce mot pour l’épigramme d’un mari jaloux, il devint rouge, et se regarda dans la glace en cherchant une contenance.

— Vous habitez l’Houmeau, dit monsieur de Bargeton, les personnes qui demeurent loin arrivent toujours plus tôt que celles qui demeurent près.

— À quoi cela tient-il ? dit Lucien en prenant un air agréable.

— Je ne sais pas, répondit monsieur de Bargeton qui rentra dans son immobilité.

— Vous n’avez pas voulu le chercher, reprit Lucien. Un homme capable de faire l’observation peut trouver la cause.

— Ah ! fit monsieur de Bargeton, les causes finales ! Hé ! hé !…

Lucien se creusa la cervelle pour ranimer la conversation qui tomba là.

— Madame de Bargeton s’habille sans doute ? dit-il en frémissant de la niaiserie de cette demande.

— Oui, elle s’habille, répondit naturellement le mari.

Lucien leva les yeux pour regarder les deux solives saillantes, peintes en gris, et dont les entre-deux étaient plafonnés, sans trouver une phrase de rentrée ; mais il ne vit pas alors sans terreur le petit lustre à vieilles pendeloques de cristal, dépouillé de sa gaze et garni de bougies. Les housses du meuble avaient été ôtées, et le lampasse rouge montrait ses fleurs fanées. Ces apprêts annonçaient une réunion extraordinaire. Le poète conçut des doutes sur la convenance de son costume, car il était en bottes. Il alla regarder avec la stupeur de la crainte un vase du Japon qui ornait une console à guirlandes du temps de Louis XV ; puis il eut peur de déplaire à ce mari en ne le courtisant pas, et il résolut de chercher si le bonhomme avait un dada que l’on pût caresser.

— Vous quittez rarement la ville, monsieur ? dit-il à monsieur de Bargeton vers lequel il revint.

— Rarement.

Le silence recommença. Monsieur de Bargeton épia comme une chatte soupçonneuse les moindres mouvements de Lucien qui troublait son repos. Chacun d’eux avait peur de l’autre.

— Aurait-il conçu des soupçons sur mes assiduités ? pensa Lucien, car il paraît m’être bien hostile !

En ce moment, heureusement pour Lucien fort embarrassé de soutenir les regards inquiets avec lesquels monsieur de Bargeton l’examinait allant et venant, le vieux domestique, qui avait mis une livrée, annonça du Châtelet. Le baron entra fort aisément, salua son ami Bargeton, et fit à Lucien une petite inclination de tête qui était alors à la mode, mais que le poète trouva financièrement impertinente. Sixte du Châtelet portait un pantalon d’une blancheur éblouissante, à sous-pieds intérieurs qui le maintenaient dans ses plis. Il avait des souliers fins et des bas de fil écossais. Sur son gilet blanc flottait le ruban noir de son lorgnon. Enfin son habit noir se recommandait par une coupe et une forme parisiennes. C’était bien le bellâtre que ses antécédents annonçaient ; mais l’âge l’avait déjà doté d’un petit ventre rond assez difficile à contenir dans les bornes de l’élégance. Il teignait ses cheveux et ses favoris blanchis par les souffrances de son voyage, ce qui lui donnait un air dur. Son teint autrefois très-délicat avait pris la couleur cuivrée des gens qui reviennent des Indes ; mais sa tournure, quoique ridicule par les prétentions qu’il conservait, révélait néanmoins l’agréable Secrétaire des Commandements d’une Altesse Impériale. Il prit son lorgnon, regarda le pantalon de nankin, les bottes, le gilet, l’habit bleu fait à Angoulême de Lucien, enfin tout son rival. Puis il remit froidement le lorgnon dans la poche de son gilet comme s’il eût dit : — Je suis content. Écrasé déjà par l’élégance du financier, Lucien pensa qu’il aurait sa revanche quand il montrerait à l’assemblée son visage animé par la poésie ; mais il n’en éprouva pas moins une vive souffrance qui continua le malaise intérieur que la prétendue hostilité de monsieur de Bargeton lui avait donné. Le baron semblait faire peser sur Lucien tout le poids de sa fortune pour mieux humilier cette misère. Monsieur de Bargeton, qui comptait n’avoir plus rien à dire, fut consterné du silence que gardèrent les deux rivaux en s’examinant ; mais, quand il se trouvait au bout de ses efforts, il avait une question qu’il se réservait comme une poire pour la soif, et il jugea nécessaire de la lâcher en prenant un air affairé.

— Hé ! bien, monsieur, dit-il à du Châtelet, qu’y a-t-il de nouveau ? dit-on quelque chose ?

— Mais, répondit méchamment le Directeur des Contributions, le nouveau, c’est monsieur Chardon. Adressez-vous à lui. Nous apportez-vous quelque joli poème ? demanda le sémillant baron en redressant la boucle majeure d’une de ses faces qui lui parut dérangée.

— Pour savoir si j’ai réussi, j’aurais dû vous consulter, répondit Lucien. Vous avez pratiqué la poésie avant moi.

— Bah ! quelques vaudevilles assez agréables faits par complaisance, des chansons de circonstance, des romances que la musique a fait valoir, ma grande épître à une sœur de Buonaparte (l’ingrat !) ne sont pas des titres à la postérité !

En ce moment madame de Bargeton se montra dans tout l’éclat d’une toilette étudiée. Elle portait un turban juif enrichi d’une agrafe orientale. Une écharpe de gaze sous laquelle brillaient les camées d’un collier était gracieusement tournée à son cou. Sa robe de mousseline peinte, à manches courtes, lui permettait de montrer plusieurs bracelets étagés sur ses beaux bras blancs. Cette mise théâtrale charma Lucien. Monsieur du Châtelet adressa galamment à cette reine des compliments nauséabonds qui la firent sourire de plaisir, tant elle fut heureuse d’être louée devant Lucien. Elle n’échangea qu’un regard avec son cher poète, et répondit au Directeur des Contributions en le mortifiant par une politesse qui l’exceptait de son intimité.

En ce moment, les personnes invitées commencèrent à venir. En premier lieu se produisirent l’Évêque et son Grand-Vicaire, deux figures dignes et solennelles, mais qui formaient un violent contraste : monseigneur était grand et maigre, son acolyte était court et gras. Tous deux, ils avaient des yeux brillants, mais l’Évêque était pâle et son Grand-Vicaire offrait un visage empourpré par la plus riche santé. Chez l’un et chez l’autre les gestes et les mouvements étaient rares. Tous deux paraissaient prudents, leur réserve et leur silence intimidaient, ils passaient pour avoir beaucoup d’esprit.

Les deux prêtres furent suivis par madame de Chandour et son mari, personnages extraordinaires que les gens auxquels la province est inconnue seraient tentés de croire une fantaisie. Le mari d’Amélie, la femme qui se posait comme l’antagoniste de madame de Bargeton, monsieur de Chandour, qu’on nommait Stanislas, était un ci-devant jeune homme, encore mince à quarante-cinq ans, et dont la figure ressemblait à un crible. Sa cravate était toujours nouée de manière à présenter deux pointes menaçantes, l’une à la hauteur de l’oreille droite, l’autre abaissée vers le ruban rouge de sa croix. Les basques de son habit étaient violemment renversées. Son gilet très-ouvert laissait voir une chemise gonflée, empesée, fermée par des épingles surchargées d’orfévrerie. Enfin tout son vêtement avait un caractère exagéré qui lui donnait une si grande ressemblance avec les caricatures qu’en le voyant les étrangers ne pouvaient s’empêcher de sourire. Stanislas se regardait continuellement avec une sorte de satisfaction de haut en bas, en vérifiant le nombre des boutons de son gilet, en suivant les lignes onduleuses que dessinait son pantalon collant, en caressant ses jambes par un regard qui s’arrêtait amoureusement sur les pointes de ses bottes. Quand il cessait de se contempler ainsi, ses yeux cherchaient une glace, il examinait si ses cheveux tenaient la frisure ; il interrogeait les femmes d’un œil heureux en mettant un de ses doigts dans la poche de son gilet, se penchant en arrière et se posant de trois-quarts, agaceries de coq qui lui réussissaient dans la société aristocratique de laquelle il était le beau. La plupart du temps, ses discours comportaient des gravelures comme il s’en disait au dix-huitième siècle. Ce détestable genre de conversation lui procurait quelques succès auprès des femmes, il les faisait rire. Monsieur du Châtelet commençait à lui donner des inquiétudes. En effet, intriguées par le dédain du fat des contributions indirectes, stimulées par son affectation à prétendre qu’il était impossible de le faire sortir de son marasme, et piquées par son ton de sultan blasé, les femmes le recherchaient encore plus vivement qu’à son arrivée depuis que madame de Bargeton s’était éprise du Byron d’Angoulême. Amélie était une petite femme maladroitement comédienne, grasse, blanche, à cheveux noirs, outrant tout, parlant haut, faisant la roue avec sa tête chargée de plumes en été, de fleurs en hiver ; belle parleuse, mais ne pouvant achever sa période sans lui donner pour accompagnement les sifflements d’un asthme inavoué.

Monsieur de Saintot, nommé Astolphe, le Président de la Société d’Agriculture, homme haut en couleur, grand et gros, apparut remorqué par sa femme, espèce de figure assez semblable à une fougère desséchée, qu’on appelait Lili, abréviation d’Élisa. Ce nom, qui supposait dans la personne quelque chose d’enfantin, jurait avec le caractère et les manières de madame de Saintot, femme solennelle, extrêmement pieuse, joueuse difficile et tracassière. Astolphe passait pour être un savant du premier ordre. Ignorant comme une carpe, il n’en avait pas moins écrit les articles Sucre et Eau-de-vie dans un Dictionnaire d’agriculture, deux œuvres pillées en détail dans tous les articles des journaux et dans les anciens ouvrages où il était question de ces deux produits. Tout le Département le croyait occupé d’un Traité sur la culture moderne. Quoiqu’il restât enfermé pendant toute la matinée dans son cabinet, il n’avait pas encore écrit deux pages depuis douze ans. Si quelqu’un venait le voir, il se laissait surprendre brouillant des papiers, cherchant une note égarée ou taillant sa plume ; mais il employait en niaiseries tout le temps qu’il demeurait dans son cabinet : il y lisait longuement le journal, il sculptait des bouchons avec son canif, il traçait des dessins fantastiques sur son garde-main, il feuilletait Cicéron pour y prendre à la volée une phrase ou des passages dont le sens pouvait s’appliquer aux événements du jour ; puis le soir il s’efforçait d’amener la conversation sur un sujet qui lui permît de dire : — Il se trouve dans Cicéron une page qui semble avoir été écrite pour ce qui se passe de nos jours. Il récitait alors son passage au grand étonnement des auditeurs, qui se redisaient entre eux : — Vraiment Astolphe est un puits de science. Ce fait curieux se contait par toute la ville, et l’entretenait dans ses flatteuses croyances sur monsieur de Saintot.

Après ce couple, vint monsieur de Bartas, nommé Adrien, l’homme qui chantait les airs de basse-taille et qui avait d’énormes prétentions en musique. L’amour-propre l’avait assis sur le solfége : il avait commencé par s’admirer lui-même en chantant, puis il s’était mis à parler musique, et avait fini par s’en occuper exclusivement. L’art musical était devenu chez lui comme une monomanie ; il ne s’animait qu’en parlant de musique, il souffrait pendant une soirée jusqu’à ce qu’on le priât de chanter. Une fois qu’il avait beuglé un de ses airs, sa vie commençait : il paradait, il se haussait sur ses talons en recevant des compliments, il faisait le modeste : mais il allait néanmoins de groupe en groupe pour y recueillir des éloges ; puis, quand tout était dit, il revenait à la musique en entamant une discussion à propos des difficultés de son air ou en vantant le compositeur.

Monsieur Alexandre de Brebian, le héros de la sépia, le dessinateur qui infestait les chambres de ses amis par des productions saugrenues et gâtait tous les albums du Département, accompagnait monsieur de Bartas. Chacun d’eux donnait le bras à la femme de l’autre. Au dire de la chronique scandaleuse, cette transposition était complète. Les deux femmes, Lolotte (madame Charlotte de Brebian) et Fifine (madame Joséphine de Bartas), également préoccupées d’un fichu, d’une garniture, de l’assortiment de quelques couleurs hétérogènes, étaient dévorées du désir de paraître Parisiennes, et négligeaient leur maison où tout allait à mal. Si les deux femmes, serrées comme des poupées dans des robes économiquement établies, offraient sur elles une exposition de couleurs outrageusement bizarres, les maris se permettaient, en leur qualité d’artistes, un laissez-aller de province qui les rendait curieux à voir. Leurs habits fripés leur donnaient l’air des comparses qui dans les petits théâtres figurent la haute société invitée aux noces.

Parmi les figures qui débarquèrent dans le salon, l’une des plus originales fut celle de monsieur le comte de Sénonches, aristocratiquement nommé Jacques, grand chasseur, hautain, sec, à figure hâlée, aimable comme un sanglier, défiant comme un Vénitien, jaloux comme un More, et vivant en très-bonne intelligence avec monsieur du Hautoy, autrement dit Francis, l’ami de la maison.

Madame de Sénonches (Zéphirine) était grande et belle, mais couperosée déjà par une certaine ardeur de foie qui la faisait passer pour une femme exigeante. Sa taille fine, ses délicates proportions lui permettaient d’avoir des manières langoureuses qui sentaient l’affectation, mais qui peignaient la passion et les caprices toujours satisfaits d’une personne aimée.

Francis était un homme assez distingué, qui avait quitté le consulat de Valence et ses espérances dans la diplomatie, pour venir vivre à Angoulême auprès de Zéphirine, dite aussi Zizine. L’ancien consul prenait soin du ménage, faisait l’éducation des enfants, leur apprenait les langues étrangères, et dirigeait la fortune de monsieur et de madame de Sénonches avec un entier dévouement. L’Angoulême noble, l’Angoulême administratif, l’Angoulême bourgeois avaient longtemps glosé sur la parfaite unité de ce ménage en trois personnes ; mais, à la longue, ce mystère de trinité conjugale parut si rare et si joli, que monsieur du Hautoy eût semblé prodigieusement immoral s’il avait fait mine de se marier. Quand Jacques chassait aux environs, chacun lui demandait des nouvelles de Francis, et il racontait les petites indispositions de son intendant volontaire en lui donnant le pas sur sa femme. Cet aveuglement paraissait si curieux chez un homme jaloux, que ses meilleurs amis s’amusaient à le faire poser, et l’annonçaient à ceux qui ne connaissaient pas le mystère afin de les amuser. Monsieur du Hautoy était un précieux dandy dont les petits soins personnels avaient tourné à la mignardise et à l’enfantillage. Il s’occupait de sa toux, de son sommeil, de sa digestion et de son manger. Zéphirine avait amené son factotum à faire l’homme de petite santé : elle le ouatait, l’embéguinait, le médicinait ; elle l’empâtait de mets choisis comme un bichon de marquise ; elle lui ordonnait ou lui défendait tel ou tel aliment ; elle lui brodait des gilets, des bouts de cravates, et des mouchoirs ; elle avait fini par l’habituer à porter de si jolies choses qu’elle le métamorphosait en une sorte d’idole japonaise. Leur entente était d’ailleurs sans mécompte : Zizine regardait à tout propos Francis, et Francis semblait prendre ses idées dans les yeux de Zizine. Ils blâmaient, ils souriaient ensemble, et semblaient se consulter pour dire le plus simple bonjour.

Le plus riche propriétaire des environs, l’homme envié de tous, monsieur le marquis de Pimentel et sa femme, qui réunissaient à eux deux quarante mille livres de rente, et passaient l’hiver à Paris, vinrent de la campagne en calèche avec leurs voisins, monsieur le baron et madame la baronne de Rastignac, accompagnés de la tante de la baronne, et de leurs filles, deux charmantes jeunes personnes, bien élevées, pauvres, mais mises avec cette simplicité qui fait tant valoir les beautés naturelles. Ces personnes, qui certes étaient l’élite de la compagnie, furent reçues par un froid silence et par un respect plein de jalousie, surtout quand chacun vit la distinction de l’accueil que leur fit madame de Bargeton. Ces deux familles appartenaient à ce petit nombre de gens qui, dans les provinces, se tiennent au-dessus des commérages, ne se mêlent à aucune société, vivent dans une retraite silencieuse et gardent une imposante dignité. Monsieur de Pimentel et monsieur de Rastignac étaient appelés par leurs titres ; aucune familiarité ne mêlait leurs femmes ni leurs filles à la haute coterie d’Angoulême, ils approchaient trop la noblesse de cour pour se commettre avec les niaiseries de la province.

Le Préfet et le Général arrivèrent les derniers, accompagnés du gentilhomme campagnard qui, le matin, avait apporté son mémoire sur les vers à soie chez David. C’était sans doute quelque maire de canton recommandable par de belles propriétés ; mais sa tournure et sa mise trahissaient une désuétude complète de la société : il était gêné dans ses habits, il ne savait où mettre ses mains, il tournait autour de son interlocuteur en parlant, il se levait et se rasseyait pour répondre quand on lui parlait, il semblait prêt à rendre un service domestique ; il se montrait tour à tour, obséquieux, inquiet, grave, il s’empressait de rire d’une plaisanterie, il écoutait d’une façon servile, et parfois il prenait un air sournois en croyant qu’on se moquait de lui. Plusieurs fois dans la soirée, oppressé par son mémoire, il essaya de parler vers à soie ; mais l’infortuné monsieur de Séverac tomba sur monsieur de Bartas qui lui répondit musique et sur monsieur de Saintot qui lui cita Cicéron. Vers le milieu de la soirée, le pauvre maire finit par s’entendre avec une veuve et sa fille, madame et mademoiselle du Brossard qui n’étaient pas les deux figures les moins intéressantes de cette société. Un seul mot dira tout : elles étaient aussi pauvres que nobles. Elles avaient dans leur mise, cette prétention à la parure qui révèle une secrète misère. Madame du Brossard vantait fort maladroitement et à tout propos sa grande et grosse fille, âgée de vingt-sept ans, qui passait pour être forte sur le piano ; elle lui faisait officiellement partager tous les goûts des gens à marier, et, dans son désir d’établir sa chère Camille, elle avait dans une même soirée prétendu que Camille aimait la vie errante des garnisons, et la vie tranquille des propriétaires qui cultivent leur bien. Toutes deux, elles avaient la dignité pincée, aigre-douce des personnes que chacun est enchanté de plaindre, auxquelles on s’intéresse par égoïsme, et qui ont sondé le vide des phrases consolatrices par lesquelles le monde se fait un plaisir d’accueillir les malheureux. Monsieur de Séverac avait cinquante-neuf ans, il était veuf et sans enfants ; la mère et la fille écoutèrent donc avec une dévotieuse admiration les détails qu’il leur donna sur ses magnaneries.

— Ma fille a toujours aimé les animaux, dit la mère. Aussi, comme la soie que font ces petites bêtes intéresse les femmes, je vous demanderai la permission d’aller à Séverac montrer à ma Camille comment ça se récolte. Camille a tant d’intelligence qu’elle saisira sur-le-champ tout ce que vous lui direz. N’a-t-elle pas compris un jour la raison inverse du carré des distances ?

Cette phrase termina glorieusement la conversation entre monsieur de Séverac et madame du Brossard, après la lecture de Lucien.

Quelques habitués se coulèrent familièrement dans l’assemblée, ainsi que deux ou trois fils de famille, timides, silencieux, parés comme des châsses, heureux d’avoir été conviés à cette solennité littéraire. Toutes les femmes se rangèrent sérieusement en un cercle derrière lequel les hommes se tinrent debout. Cette assemblée de personnages bizarres, aux costumes hétéroclites, aux visages grimés, devint très-imposante pour Lucien, dont le cœur palpita quand il se vit l’objet de tous les regards. Quelque hardi qu’il fût, il ne soutint pas facilement cette première épreuve, malgré les encouragements de sa maîtresse, qui déploya le faste de ses révérences et ses plus précieuses grâces en recevant les illustres sommités de l’Angoumois. Le malaise auquel il était en proie fut continué par une circonstance facile à prévoir, mais qui devait effaroucher un jeune homme encore peu familiarisé avec la tactique du monde. Lucien, tout yeux et tout oreilles, s’entendait appeler monsieur de Rubempré par Louise, par monsieur de Bargeton, par l’Évêque, par quelques complaisants de la maîtresse du logis, et monsieur Chardon par la majorité de ce redouté public. Intimidé par les œillades interrogatives des curieux, il pressentait son nom bourgeois au seul mouvement des lèvres ; il devinait les jugements anticipés que l’on portait sur lui avec cette franchise provinciale, souvent un peu trop près de l’impolitesse. Ces continuels coups d’épingle inattendus le mirent encore plus mal avec lui-même. Il attendit avec impatience le moment de commencer sa lecture, afin de prendre une attitude qui fît cesser son supplice intérieur ; mais Jacques racontait sa dernière chasse à madame de Pimentel ; Adrien s’entretenait du nouvel astre musical, de Rossini, avec mademoiselle Laure de Rastignac ; Astolphe qui avait appris par cœur dans un journal la description d’une nouvelle charrue en parlait au baron. Lucien ne savait pas, le pauvre poète, qu’aucune de ces intelligences, excepté celle de madame de Bargeton, ne pouvait comprendre la poésie. Toutes ces personnes, privées d’émotions, étaient accourues en se trompant elles-mêmes sur la nature du spectacle qui les attendait. Il est des mots qui, semblables aux trompettes, aux cymbales, à la grosse caisse des saltimbanques, attirent toujours le public. Les mots beauté, gloire, poésie, ont des sortiléges qui séduisent les esprits les plus grossiers.

Quand tout le monde fut arrivé, que les causeries eurent cessé, non sans mille avertissements donnés aux interrupteurs par monsieur de Bargeton, que sa femme envoya comme un suisse d’église qui fait retentir sa canne sur les dalles, Lucien se mit à la table ronde, près de madame de Bargeton, en éprouvant une violente secousse d’âme. Il annonça d’une voix troublée que, pour ne tromper l’attente de personne, il allait lire les chefs-d’œuvre récemment retrouvés d’un grand poète inconnu. Quoique les poésies d’André de Chénier eussent été publiées dès 1819, personne, à Angoulême, n’avait encore entendu parler d’André de Chénier. Chacun voulut voir, dans cette annonce, un biais trouvé par madame de Bargeton pour ménager l’amour-propre du poète et mettre les auditeurs à l’aise. Lucien lut d’abord le Jeune Malade, qui fut accueilli par des murmures flatteurs ; puis l’Aveugle, poème que ces esprits médiocres trouvèrent long. Pendant sa lecture, Lucien fut en proie à l’une de ces souffrances infernales qui ne peuvent être parfaitement comprises que par d’éminents artistes, ou par ceux que l’enthousiasme et une haute intelligence mettent à leur niveau. Pour être traduite par la voix, comme pour être saisie, la poésie exige une sainte attention. Il doit se faire entre le lecteur et l’auditoire une alliance intime, sans laquelle les électriques communications des sentiments n’ont plus lieu. Cette cohésion des âmes manque-t-elle, le poète se trouve alors comme un ange essayant de chanter un hymne céleste au milieu des ricanements de l’enfer. Or, dans la sphère où se développent leurs facultés, les hommes d’intelligence possèdent la vue circumspective du colimaçon, le flair du chien et l’oreille de la taupe ; ils voient, ils sentent, ils entendent tout autour d’eux. Le musicien et le poète se savent aussi promptement admirés ou incompris, qu’une plante se sèche ou se ravive dans une atmosphère amie ou ennemie. Les murmures des hommes qui n’étaient venus là que pour leurs femmes, et qui se parlaient de leurs affaires, retentissaient à l’oreille de Lucien par les lois de cette acoustique particulière ; de même qu’il voyait les hiatus sympathiques de quelques mâchoires violemment entrebâillées, et dont les dents le narguaient. Lorsque, semblable à la colombe du déluge, il cherchait un coin favorable où son regard pût s’arrêter, il rencontrait les yeux impatientés de gens qui pensaient évidemment à profiter de cette réunion pour s’interroger sur quelques intérêts positifs. À l’exception de Laure de Rastignac, de deux ou trois jeunes gens et de l’Évêque, tous les assistants s’ennuyaient. En effet, ceux qui comprennent la poésie cherchent à développer dans leur âme ce que l’auteur a mis en germe dans ses vers ; mais ces auditeurs glacés, loin d’aspirer l’âme du poète, n’écoutaient même pas ses accents. Lucien éprouva donc un si profond découragement, qu’une sueur froide mouilla sa chemise. Un regard de feu lancé par Louise, vers laquelle il se tourna, lui donna le courage d’achever ; mais son cœur de poète saignait de mille blessures.

— Trouvez-vous cela bien amusant, Fifine ? dit à sa voisine la sèche Lili qui s’attendait peut-être à des tours de force.

— Ne me demandez pas mon avis, ma chère, mes yeux se ferment aussitôt que j’entends lire.

— J’espère que Naïs ne nous donnera pas souvent des vers le soir, dit Francis. Quand j’écoute lire après mon dîner, l’attention que je suis forcé d’avoir trouble ma digestion.

— Pauvre chat, dit Zéphirine à voix basse, buvez un verre d’eau sucrée.

— C’est fort bien déclamé, dit Alexandre ; mais j’aime mieux le whist.

En entendant cette réponse, qui passa pour spirituelle à cause de la signification anglaise du mot, quelques joueuses prétendirent que le lecteur avait besoin de repos. Sous ce prétexte, un ou deux couples s’esquivèrent dans le boudoir. Lucien, supplié par Louise, par la charmante Laure de Rastignac et par l’Évêque, réveilla l’attention, grâce à la verve contre-révolutionnaire des Iambes, que plusieurs personnes, entraînées par la chaleur du débit, applaudirent sans les comprendre. Ces sortes de gens sont influençables par la vocifération comme les palais grossiers sont excités par les liqueurs fortes. Pendant un moment où l’on prit des glaces, Zéphirine envoya Francis voir le volume, et dit à sa voisine Amélie que les vers lus par Lucien étaient imprimés.

— Mais, répondit Amélie avec un visible bonheur, c’est bien simple, monsieur de Rubempré travaille chez un imprimeur. C’est, dit-elle en regardant Lolotte, comme si une jolie femme faisait elle-même ses robes.

— Il a imprimé ses poésies lui-même, se dirent les femmes.

— Pourquoi s’appelle-t-il donc alors monsieur de Rubempré ? demanda Jacques. Quand il travaille de ses mains, un noble doit quitter son nom.

— Il a effectivement quitté le sien, qui était roturier, dit Zizine, mais pour prendre celui de sa mère, qui est noble.

— Puisque ses vers (en province on nomme verse) sont imprimés, nous pouvons les lire nous-mêmes, dit Astolphe.

Cette stupidité compliqua la question jusqu’à ce que Sixte du Châtelet eût daigné dire à cette ignorante assemblée que l’annonce n’était pas une précaution oratoire, et que ces belles poésies appartenaient à un frère royaliste du révolutionnaire Marie-Joseph Chénier. La société d’Angoulême, à l’exception de l’Évêque, de madame de Rastignac et de ses deux filles, que cette grande poésie avait saisis, se crut mystifiée et s’offensa de cette supercherie. Un sourd murmure s’éleva ; mais Lucien ne l’entendit pas. Isolé de ce monde odieux par l’enivrement que produisait une mélodie intérieure, il s’efforçait de la répéter, et voyait les figures comme à travers un nuage. Il lut la sombre élégie sur le suicide, celle dans le goût ancien où respire une mélancolie sublime ; puis celle où est ce vers :

Tes vers sont doux, j’aime à les répéter.


Enfin, il termina par la suave idylle intitulée Néère.

Plongée dans une délicieuse rêverie, une main dans ses boucles, qu’elle avait défrisées sans s’en apercevoir, l’autre pendant, les yeux distraits, seule au milieu de son salon, madame de Bargeton se sentait pour la première fois de sa vie transportée dans la sphère qui lui était propre. Jugez combien elle fut désagréablement distraite par Amélie, qui s’était chargée de lui exprimer les vœux publics.

— Naïs, nous étions venues pour entendre les poésies de monsieur Chardon, et vous nous donnez des vers (verse) imprimés. Quoique ces morceaux soient fort jolis, par patriotisme ces dames aimeraient mieux le vin du cru.

— Ne trouvez-vous pas que la langue française se prête peu à la poésie ? dit Astolphe au Directeur des Contributions. Je trouve la prose de Cicéron mille fois plus poétique.

— La vraie poésie française est la poésie légère, la chanson, répondit du Châtelet.

— La chanson prouve que notre langue est très-musicale, dit Adrien.

— Je voudrais bien connaître les vers (verse) qui ont causé la perte de Naïs, dit Zéphirine ; mais d’après la manière dont elle accueille la demande d’Amélie, elle n’est pas disposée à nous en donner un échantillon.

— Elle se doit à elle-même de les lui faire dire, répondit Francis, car le génie de ce petit bonhomme est sa justification.

— Vous qui avez été dans la diplomatie, obtenez-nous cela, dit Amélie à monsieur du Châtelet.

— Rien de plus aisé, dit le baron.

L’ancien Secrétaire des Commandements, habitué à ces petits manéges, alla trouver l’Évêque et sut le mettre en avant. Priée par monseigneur, Naïs fut obligée de demander à Lucien quelque morceau qu’il sût par cœur. Le prompt succès du baron dans cette négociation lui valut un langoureux sourire d’Amélie.

— Décidément ce baron est bien spirituel, dit-elle à Lolotte.

Lolotte se souvenait du propos aigre-doux d’Amélie sur les femmes qui faisaient elles-mêmes leurs robes.

— Depuis quand reconnaissez-vous les barons de l’Empire ? lui répondit-elle en souriant.

Lucien avait essayé de déifier sa maîtresse dans une ode qui lui était adressée sous un titre inventé par tous les jeunes gens au sortir du collége. Cette ode, si complaisamment caressée, embellie de tout l’amour qu’il se sentait au cœur, lui parut la seule œuvre capable de lutter avec la poésie de Chénier. Il regarda d’un air passablement fat madame de Bargeton, en disant : À ELLE ! Puis il se posa fièrement pour dérouler cette pièce ambitieuse, car son amour-propre d’auteur se sentit à l’aise derrière la jupe de madame de Bargeton.

En ce moment, Naïs laissa échapper son secret aux yeux des femmes. Malgré l’habitude qu’elle avait de dominer ce monde de toute la hauteur de son intelligence, elle ne put s’empêcher de trembler pour Lucien. Sa contenance fut gênée, ses regards demandèrent en quelque sorte l’indulgence ; puis elle fut obligée de rester les yeux baissés, et de cacher son contentement à mesure que se déployèrent les strophes suivantes.


À ELLE.


Du sein de ces torrents de gloire et de lumière,
Où, sur des sistres d’or, les anges attentifs,
Aux pieds de Jéhova redisent la prière
De nos astres plaintifs ;

Souvent un chérubin à chevelure blonde,
Voilant l’éclat de Dieu sur son front arrêté,
Laisse aux parvis des cieux son plumage argenté,
Et descend sur le monde.

Il a compris de Dieu le bienfaisant regard :
Du génie aux abois il endort la souffrance ;
Jeune fille adorée, il berce le vieillard
Dans les fleurs de l’enfance ;

Il inscrit des méchants les tardifs repentirs ;
À la mère inquiète, il dit en rêve : Espère !
Et, le cœur plein de joie, il compte les soupirs
Qu’on donne à la misère.

De ces beaux messagers un seul est parmi nous,
Que la terre amoureuse arrête dans sa route ;
Mais il pleure, et poursuit d’un regard triste et doux
La paternelle voûte.

Ce n’est point de son front l’éclatante blancheur
Qui m’a dit le secret de sa noble origine,
Ni l’éclair de ses yeux, ni la féconde ardeur
De sa vertu divine.

Mais par tant de lueur mon amour ébloui
A tenté de s’unir à sa sainte nature,
Et du terrible archange il a heurté sur lui
L’impénétrable armure.

Ah ! gardez, gardez bien de lui laisser revoir
Le brillant séraphin qui vers les cieux revole ;
Trop tôt il en saurait la magique parole
Qui se chante le soir !

Vous les verriez alors, des nuits perçant les voiles,
Comme un point de l’aurore, atteindre les étoiles
Par un vol fraternel ;
Et le marin qui veille, attendant un présage,
De leurs pieds lumineux montrerait le passage,
Comme un phare éternel.


— Comprenez-vous ce calembour ? dit Amélie à monsieur du Châtelet en lui adressant un regard de coquetterie.

— C’est des vers comme nous en avons tous plus ou moins fait au sortir du collége, répondit le baron d’un air ennuyé pour obéir à son rôle de jugeur que rien n’étonnait. Autrefois nous donnions dans les brumes ossianiques. C’était des Malvina, des Fingal, des apparitions nuageuses, des guerriers qui sortaient de leurs tombes avec des étoiles au-dessus de leurs têtes. Aujourd’hui, cette friperie poétique est remplacée par Jéhova, par les sistres, par les anges, par les plumes des séraphins, par toute la garde-robe du paradis remise à neuf avec les mots immense, infini, solitude, intelligence. C’est des lacs, des paroles de Dieu, une espèce de panthéisme christianisé, enrichi de rimes rares, péniblement cherchées, comme émeraude et fraude, aïeul et glaïeul, etc. Enfin, nous avons changé de latitude : au lieu d’être au nord, nous sommes dans l’orient ; mais les ténèbres y sont tout aussi épaisses.

— Si l’ode est obscure, dit Zéphirine, la déclaration me semble très-claire.

— Et l’armure de l’archange est une robe de mousseline assez légère, dit Francis.

Quoique la politesse voulût que l’on trouvât ostensiblement l’ode ravissante à cause de madame de Bargeton, les femmes, furieuses de ne pas avoir de poète à leur service pour les traiter d’anges, se levèrent comme ennuyées, en murmurant d’un air glacial : très-bien, joli, parfait.

— Si vous m’aimez, vous ne complimenterez ni l’auteur ni son ange, dit Lolotte à son cher Adrien d’un air despotique auquel il dut obéir.

— Après tout, c’est des phrases, dit Zéphirine à Francis, et l’amour est une poésie en action.

— Vous avez dit là, Zizine, une chose que je pensais, mais que je n’aurais pas aussi finement exprimée, repartit Stanislas en s’épluchant de la tête aux pieds par un regard caressant.

— Je ne sais pas ce que je donnerais, dit Amélie à du Châtelet, pour voir rabaisser la fierté de Naïs qui se fait traiter d’archange, comme si elle était plus que nous, et qui nous encanaille avec le fils d’un apothicaire et d’une garde-malade, dont la sœur est une grisette, et qui travaille chez un imprimeur.

— Puisque le père vendait des biscuits contre les vers, dit Jacques, il aurait dû en faire manger à son fils.

— Il continue le métier de son père, car ce qu’il vient de nous donner me semble de la drogue, dit Stanislas en prenant une de ses poses les plus agaçantes. Drogue pour drogue, j’aime mieux autre chose.

En un moment chacun s’entendit pour humilier Lucien par quelque mot d’ironie aristocratique. Lili, la femme pieuse, y vit une action charitable en disant qu’il était temps d’éclairer Naïs, bien près de faire une folie. Francis, le diplomate, se chargea de mener à bien cette sotte conspiration à laquelle tous ces petits esprits s’intéressèrent comme au dénouement d’un drame, et dans laquelle ils virent une aventure à raconter le lendemain.

L’ancien consul, peu soucieux d’avoir à se battre avec un jeune poète qui, sous les yeux de sa maîtresse, enragerait d’un mot insultant, comprit qu’il fallait assassiner Lucien avec un fer sacré contre lequel la vengeance fût impossible. Il imita l’exemple que lui avait donné l’adroit du Châtelet quand il avait été question de faire dire des vers à Lucien. Il vint causer avec l’Évêque en feignant de partager l’enthousiasme que l’ode de Lucien avait inspiré à Sa Grandeur ; puis il le mystifia en lui faisant croire que la mère de Lucien était une femme supérieure et d’une excessive modestie, qui fournissait à son fils les sujets de toutes ses compositions. Le plus grand plaisir de Lucien était de voir rendre justice à sa mère qu’il adorait. Une fois cette idée inculquée à l’Évêque, Francis s’en remit sur les hasards de la conversation pour amener le mot blessant qu’il avait médité de faire dire par monseigneur.

Quand Francis et l’Évêque revinrent dans le cercle au centre duquel était Lucien, l’attention redoubla parmi les personnes qui déjà lui faisaient boire la ciguë à petits coups. Tout à fait étranger au manége des salons, le pauvre poète ne savait que regarder madame de Bargeton, et répondre gauchement aux gauches questions qui lui étaient adressées. Il ignorait les noms et les qualités de la plupart des personnes présentes, et ne savait quelle conversation tenir avec des femmes qui lui disaient des niaiseries dont il avait honte. Il se sentait d’ailleurs à mille lieues de ces divinités angoumoisines en s’entendant nommer tantôt monsieur Chardon, tantôt monsieur de Rubempré, tandis qu’elles s’appelaient Lolotte, Adrien, Astolphe, Lili, Fifine. Sa confusion fut extrême quand, avant pris Lili pour un nom d’homme, il appela monsieur Lili le brutal monsieur de Sénonches. Le Nembrod interrompit Lucien par un : — Monsieur Lulu ? qui fit rougir madame de Bargeton jusqu’aux oreilles.

— Il faut être bien aveuglée pour admettre ici et nous présenter ce petit bonhomme, dit-il à demi-voix.

— Madame la marquise, dit Zéphirine à madame de Pimentel à voix basse mais de manière à se faire entendre, ne trouvez-vous pas une grande ressemblance entre monsieur Chardon et monsieur de Cante-Croix ?

— La ressemblance est idéale, répondit en souriant madame de Pimentel.

— La gloire a des séductions que l’on peut avouer, dit madame de Bargeton à la marquise. Il est des femmes qui s’éprennent de la grandeur comme d’autres de la petitesse, ajouta-t-elle en regardant Francis.

Zéphirine ne comprit pas, car elle trouvait son consul très-grand ; mais la marquise se rangea du côté de Naïs en se mettant à rire.

— Vous êtes bien heureux, monsieur, dit à Lucien monsieur de Pimentel qui se reprit pour le nommer monsieur de Rubempré après l’avoir appelé Chardon, vous ne devez jamais vous ennuyer ?

— Travaillez-vous promptement ? lui demanda Lolotte de l’air dont elle eût dit à un menuisier : Êtes-vous long-temps à faire une boîte ?

Lucien resta tout abasourdi sous ce coup d’assommoir ; mais il releva la tête en entendant madame de Bargeton répondre en souriant : — Ma chère, la poésie ne pousse pas dans la tête de monsieur de Rubempré comme l’herbe dans nos cours.

— Madame, dit l’Évêque à Lolotte, nous ne saurions avoir trop de respect pour les nobles esprits en qui Dieu met un de ses rayons. Oui, la poésie est chose sainte. Qui dit poésie, dit souffrance. Combien de nuits silencieuses n’ont pas values les strophes que vous admirez ! Saluez avec amour le poète qui mène presque toujours une vie malheureuse, et à qui Dieu réserve sans doute une place dans le ciel parmi ses prophètes. Ce jeune homme est un poète, ajouta-t-il en posant la main sur la tête de Lucien, ne voyez-vous pas quelque fatalité imprimée sur ce beau front ?

Heureux d’être si noblement défendu, Lucien salua l’Évêque par un regard suave, sans savoir que le digne prélat allait être son bourreau. Madame de Bargeton lança sur le cercle ennemi des regards pleins de triomphe qui s’enfoncèrent, comme autant de dards, dans le cœur de ses rivales, dont la rage redoubla.

— Ah ! monseigneur, répondit le poète en espérant frapper ces têtes imbéciles de son sceptre d’or, le vulgaire n’a ni votre esprit, ni votre charité. Nos douleurs sont ignorées, personne ne sait nos travaux. Le mineur a moins de peine à extraire l’or de la mine, que nous n’en avons à arracher nos images aux entrailles de la plus ingrate des langues. Si le but de la poésie est de mettre les idées au point précis où tout le monde peut les voir et les sentir, le poète doit incessamment parcourir l’échelle des intelligences humaines afin de les satisfaire toutes ; il doit cacher sous les plus vives couleurs la logique et le sentiment, deux puissances ennemies ; il lui faut enfermer tout un monde de pensées dans un mot, résumer des philosophies entières par une peinture ; enfin ses vers sont des graines dont les fleurs doivent éclore dans les cœurs, en y cherchant les sillons creusés par les sentiments personnels. Ne faut-il pas avoir tout senti pour tout rendre ? Et sentir vivement, n’est-ce pas souffrir ? Aussi les poésies ne s’enfantent-elles qu’après de pénibles voyages entrepris dans les vastes régions de la pensée et de la société. N’est-ce pas des travaux immortels que ceux auxquels nous devons des créatures dont la vie devient plus authentique que celle des êtres qui ont véritablement vécu, comme la Clarisse de Richardson, la Camille de Chénier, la Délie de Tibulle, l’Angélique de l’Arioste, la Francesca du Dante, l’Alceste de Molière, le Figaro de Beaumarchais, la Rebecca de Walter Scott, le Don Quichotte de Cervantès !

— Et que nous créerez-vous ? demanda du Châtelet.

— Annoncer de telles conceptions, répondit Lucien, n’est-ce pas se donner un brevet d’homme de génie ? D’ailleurs ces enfantements sublimes veulent une longue expérience du monde, une étude des passions et des intérêts humains que je ne saurais avoir faite ; mais je commence, dit-il avec amertume en jetant un regard vengeur sur ce cercle. Le cerveau porte longtemps…

— Votre accouchement sera laborieux, dit monsieur du Hautoy, en l’interrompant.

— Votre excellente mère pourra vous aider, dit l’Évêque.

Ce mot si habilement préparé, cette vengeance attendue alluma dans tous les yeux un éclair de joie. Sur toutes les bouches il courut un sourire de satisfaction aristocratique, augmenté par l’imbécillité de monsieur de Bargeton qui se mit à rire après coup.

— Monseigneur, vous êtes un peu trop spirituel pour nous en ce moment, ces dames ne vous comprennent pas, dit madame de Bargeton qui par ce seul mot paralysa les rires et attira sur elle les regards étonnés. Un poète qui prend toutes ses inspirations dans la Bible, a dans l’Église une véritable mère. Monsieur de Rubempré, dites-nous Saint Jean dans Pathmos, ou le Festin de Balthazar, pour montrer à Monseigneur que Rome est toujours la Magna parens de Virgile.

Les femmes échangèrent un sourire en entendant Naïs disant les deux mots latins.

Au début de la vie, les plus fiers courages ne sont pas exempts d’abattement. Ce coup avait envoyé tout d’abord Lucien au fond de l’eau ; mais il frappa du pied, et revint à la surface, en se jurant de dominer ce monde. Comme le taureau piqué de mille flèches, il se releva furieux, et allait obéir à la voix de Louise en déclamant Saint Jean dans Pathmos ; mais la plupart des tables de jeu avaient attiré leurs joueurs qui retombaient dans l’ornière de leurs habitudes en y trouvant un plaisir que la poésie ne leur avait pas donné. Puis la vengeance de tant d’amours-propres irrités n’eût pas été complète sans le dédain négatif que l’on témoigna pour la poésie indigène, en désertant Lucien et madame de Bargeton. Chacun parut préoccupé : celui-ci alla causer d’un chemin cantonal avec le Préfet, celle-là parla de varier les plaisirs de la soirée en faisant un peu de musique. La haute société d’Angoulême, se sentant mauvais juge en fait de poésie, était surtout curieuse de connaître l’opinion des Rastignac, des Pimentel sur Lucien, et plusieurs personnes allèrent autour d’eux. La haute influence que ces deux familles exerçaient dans le Département était toujours reconnue dans les grandes circonstances ; chacun les jalousait et les courtisait, car tout le monde prévoyait avoir besoin de leur protection.

— Comment trouvez-vous notre poète et sa poésie ? dit Jacques à la marquise chez laquelle il chassait.

— Mais pour des vers de province, dit-elle en souriant, ils ne sont pas mal ; d’ailleurs un si beau poète ne peut rien faire mal.

Chacun trouva l’arrêt adorable, et l’alla répéter en y mettant plus de méchanceté que la marquise n’y en voulait mettre.

Du Châtelet fut alors requis d’accompagner monsieur de Bartas qui massacra le grand air de Figaro. Une fois la porte ouverte à la musique, il fallut écouter la romance chevaleresque faite sous l’Empire par Chateaubriand, chantée par Châtelet. Puis vinrent les morceaux à quatre mains exécutés par des petites filles, et réclamés par madame du Brossard qui voulait faire briller le talent de sa chère Camille aux yeux de monsieur de Séverac.

Madame de Bargeton, blessée du mépris que chacun marquait à son poète, rendit dédain pour dédain en s’en allant dans son boudoir pendant le temps que l’on fit de la musique. Elle fut suivie de l’Évêque à qui son Grand-Vicaire avait expliqué la profonde ironie de son involontaire épigramme, et qui voulait la racheter. Mademoiselle de Rastignac, que la poésie avait séduite, se coula dans le boudoir à l’insu de sa mère. En s’asseyant sur son canapé à matelas piqué où elle entraîna Lucien, Louise put, sans être entendue ni vue, lui dire à l’oreille : — Cher ange, ils ne t’ont pas compris ! mais…

Tes vers sont doux, j’aime à les répéter.

Lucien, consolé par cette flatterie, oublia pour un moment ses douleurs.

— Il n’y a pas de gloire à bon marché, lui dit madame de Bargeton en lui prenant la main et la lui serrant. Souffrez, souffrez, mon ami, vous serez grand, vos douleurs sont le prix de votre immortalité. Je voudrais bien avoir à supporter les travaux d’une lutte. Dieu vous garde d’une vie atone et sans combats, où les ailes de l’aigle ne trouvent pas assez d’espace. J’envie vos souffrances, car vous vivez au moins, vous ! Vous déploierez vos forces, vous espérerez une victoire ! Votre lutte sera glorieuse. Quand vous serez arrivé dans la sphère impériale où trônent les grandes intelligences, souvenez-vous des pauvres gens déshérités par le sort, dont l’intelligence s’annihile sous l’oppression d’un azote moral et qui périssent après avoir constamment su ce qu’était la vie sans pouvoir vivre, qui ont eu des yeux perçants et n’ont rien vu, de qui l’odorat était délicat et qui n’ont senti que des fleurs empestées. Chantez alors la plante qui se dessèche au fond d’une forêt, étouffée par des lianes, par des végétations gourmandes, touffues, sans avoir été aimée par le soleil, et qui meurt sans avoir fleuri ! Ne serait-ce pas un poème d’horrible mélancolie, un sujet tout fantastique ? Quelle composition sublime que la peinture d’une jeune fille née sous les cieux de l’Asie, ou de quelque fille du désert transportée dans quelque froid pays d’Occident, appelant son soleil bien-aimé, mourant de douleurs incomprises, également accablée de froid et d’amour ! Ce serait le type de beaucoup d’existences.

— Vous peindriez ainsi l’âme qui se souvient du ciel, dit l’Évêque, un poème qui doit avoir été fait jadis, je me suis plu à en voir un fragment dans le Cantique des cantiques.

— Entreprenez cela, dit Laure de Rastignac en exprimant une naïve croyance au génie de Lucien.

— Il manque à la France un grand poème sacré, dit l’Évêque. Croyez-moi ? la gloire et la fortune appartiendront à l’homme de talent qui travaillera pour la Religion.

— Il l’entreprendra, monseigneur, dit madame de Bargeton avec emphase. Ne voyez-vous pas l’idée du poème poindant déjà comme une flamme de l’aurore, dans ses yeux ?

— Naïs nous traite bien mal, disait Fifine. Que fait-elle donc !

— Ne l’entendez-vous pas ? répondit Stanislas. Elle est à cheval sur ses grands mots qui n’ont ni queue ni tête.

Amélie, Fifine, Adrien et Francis apparurent à la porte du boudoir, en accompagnant madame de Rastignac qui venait chercher sa fille pour partir.

— Naïs, dirent les deux femmes enchantées de troubler l’à parte du boudoir, vous seriez bien aimable de nous jouer quelque morceau.

— Ma chère enfant, répondit madame de Bargeton, monsieur de Rubempré va nous dire son Saint Jean dans Pathmos, un magnifique poème biblique.

— Biblique ! répéta Fifine étonnée.

Amélie et Fifine rentrèrent dans le salon en y apportant ce mot comme une pâture à moquerie. Lucien s’excusa de dire le poème en objectant son défaut de mémoire. Quand il reparut, il n’excita plus le moindre intérêt. Chacun causait ou jouait. Le poète avait été dépouillé de tous ses rayons, les propriétaires ne voyaient en lui rien de bien utile, les gens à prétentions le craignaient comme un pouvoir hostile à leur ignorance ; les femmes jalouses de madame de Bargeton, la Béatrix de ce nouveau Dante, selon le Vicaire-Général, lui jetaient des regards froidement dédaigneux.

— Voilà donc le monde ! se dit Lucien en descendant à l’Houmeau par les rampes de Beaulieu, car il est des instants dans la vie où l’on aime à prendre le plus long, afin d’entretenir par la marche le mouvement d’idées où l’on se trouve, et au courant desquelles on veut se livrer. Loin de le décourager, la rage de l’ambitieux repoussé donnait à Lucien de nouvelles forces. Comme tous les gens emmenés par leur instinct dans une sphère élevée où ils arrivent avant de pouvoir s’y soutenir, il se promettait de tout sacrifier pour demeurer dans la haute société. Chemin faisant, il ôtait un à un les traits envenimés qu’il avait reçus, il se parlait tout haut à lui-même, il gourmandait les niais auxquels il avait eu affaire ; il trouvait des réponses fines aux sottes demandes qu’on lui avait faites, et se désespérait d’avoir ainsi de l’esprit après coup. En arrivant sur la route de Bordeaux qui serpente au bas de la montagne et côtoie les rives de la Charente, il crut voir, au clair de lune, Ève et David assis sur une solive au bord de la rivière, près d’une fabrique, et descendit vers eux par un sentier.

Pendant que Lucien courait à sa torture chez madame de Bargeton, sa sœur avait pris une robe de percaline rose à mille raies, son chapeau de paille cousue, un petit châle de soie ; mise simple qui faisait croire qu’elle était parée, comme il arrive à toutes les personnes chez lesquelles une grandeur naturelle rehausse les moindres accessoires. Aussi, quand elle quittait son costume d’ouvrière, intimidait-elle prodigieusement David. Quoique l’imprimeur se fût résolu à parler de lui-même, il ne trouva plus rien à dire quant il donna le bras à la belle Ève pour traverser l’Houmeau. L’amour se plaît dans ces respectueuses terreurs, semblables à celles que la gloire de Dieu cause aux Fidèles. Les deux amants marchèrent silencieusement vers le pont Sainte-Anne afin de gagner la rive gauche de la Charente. Ève, qui trouva ce silence gênant, s’arrêta vers le milieu du pont pour contempler la rivière qui de là jusqu’à l’endroit où se construisait la poudrerie, forme une longue nappe où le soleil couchant jetait alors une joyeuse traînée de lumière.

— La belle soirée ! dit-elle en cherchant un sujet de conversation, l’air est à la fois tiède et frais, les fleurs embaument, le ciel est magnifique.

— Tout parle au cœur, répondit David en essayant d’arriver à son amour par analogie. Il y a pour les gens aimants un plaisir infini à trouver dans les accidents d’un paysage, dans la transparence de l’air, dans les parfums de la terre, la poésie qu’ils ont dans l’âme. La nature parle pour eux.

— Et elle leur délie aussi la langue, dit Ève en riant. Vous étiez bien silencieux en traversant l’Houmeau. Savez-vous que j’étais embarrassée…

— Je vous trouvais si belle que j’étais saisi, répondit naïvement David.

— Je suis donc moins belle en ce moment ? lui demanda-t-elle.

— Non ; mais je suis si heureux de me promener seul avec vous, que…

Il s’arrêta tout interdit et regarda les collines par où descend la route de Saintes.

— Si vous trouvez quelque plaisir à cette promenade, j’en suis ravie, car je me crois obligée à vous donner une soirée en échange de celle que vous m’avez sacrifiée. En refusant d’aller chez madame de Bargeton, vous avez été tout aussi généreux que l’était Lucien en risquant de la fâcher par sa demande.

— Non pas généreux, mais sage, répondit David. Puisque nous sommes seuls sous le ciel, sans autres témoins que les roseaux et les buissons qui bordent la Charente, permettez-moi, chère Ève, de vous exprimer quelques-unes des inquiétudes que me cause la marche actuelle de Lucien. Après ce que je viens de lui dire, mes craintes vous paraîtront, je l’espère, un raffinement d’amitié. Vous et votre mère, vous avez tout fait pour le mettre au-dessus de sa position ; mais en excitant son ambition, ne l’avez-vous pas imprudemment voué à de grandes souffrances ? Comment se soutiendra-t-il dans le monde où le portent ses goûts ? Je le connais ! il est de nature à aimer les récoltes sans le travail. Les devoirs de société lui dévoreront son temps, et le temps est le seul capital des gens qui n’ont que leur intelligence pour fortune ; il aime à briller, le monde irritera ses désirs qu’aucune somme ne pourra satisfaire, il dépensera de l’argent et n’en gagnera pas ; enfin, vous l’avez habitué à se croire grand, mais avant de reconnaître une supériorité quelconque, le monde demande d’éclatants succès. Or, les succès littéraires ne se conquièrent que dans la solitude et par d’obstinés travaux. Que donnera madame de Bargeton à votre frère en retour de tant de journées passées à ses pieds ? Lucien est trop fier pour accepter ses secours, et nous le savons encore trop pauvre pour continuer à voir sa société, qui est doublement ruineuse. Tôt ou tard cette femme abandonnera notre cher frère après lui avoir fait perdre le goût du travail, après avoir développé chez lui le goût du luxe, le mépris de notre vie sobre, l’amour des jouissances, son penchant à l’oisiveté, cette débauche des âmes poétiques. Oui, je tremble que cette grande dame ne s’amuse de Lucien comme d’un jouet : ou elle l’aime sincèrement et lui fera tout oublier, ou elle ne l’aime pas et le rendra malheureux, car il en est fou.

— Vous me glacez le cœur, dit Ève en s’arrêtant au barrage de la Charente. Mais, tant que ma mère aura la force de faire son pénible métier et tant que je vivrai, les produits de notre travail suffiront peut-être aux dépenses de Lucien, et lui permettront d’attendre le moment où sa fortune commencera. Je ne manquerai jamais de courage, car l’idée de travailler pour une personne aimée, dit Ève en s’animant, ôte au travail toute son amertume et ses ennuis. Je suis heureuse en songeant pour qui je me donne tant de peine, si toutefois c’est de la peine. Oui, ne craignez rien, nous gagnerons assez d’argent pour que Lucien puisse aller dans le beau monde. Là est sa fortune.

— Là est aussi sa perte, reprit David. Écoutez-moi, chère Ève. La lente exécution des œuvres du génie exige une fortune considérable toute venue ou le sublime cynisme d’une vie pauvre. Croyez-moi ? Lucien a une si grande horreur des privations de la misère, il a si complaisamment savouré l’arôme des festins, la fumée des succès, son amour-propre a si bien grandi dans le boudoir de madame de Bargeton, qu’il tentera tout plutôt que de déchoir ; et les produits de votre travail ne seront jamais en rapport avec ses besoins.

— Vous n’êtes donc qu’un faux ami ! s’écria Ève désespérée. Autrement vous ne nous décourageriez pas ainsi.

— Ève ! Ève ! répondit David, je voudrais être le frère de Lucien. Vous seule pouvez me donner ce titre, qui lui permettrait de tout accepter de moi, qui me donnerait le droit de me dévouer à lui avec le saint amour que vous mettez à vos sacrifices, mais en y portant le discernement du calculateur. Ève, chère enfant aimée, faites que Lucien ait un trésor où il puisse puiser sans honte ? La bourse d’un frère ne sera-t-elle pas comme la sienne ? Si vous saviez toutes les réflexions que m’a suggérées la position nouvelle de Lucien ! S’il veut aller chez madame de Bargeton, il ne doit plus être mon prote, il ne doit plus loger à l’Houmeau, vous ne devez plus rester ouvrière, votre mère ne doit plus faire son métier. Si vous consentiez à devenir ma femme, tout s’aplanirait : Lucien pourrait demeurer au second chez moi pendant que je lui bâtirais un appartement au-dessus de l’appentis au fond de la cour, à moins que mon père ne veuille élever un second étage. Nous lui arrangerions ainsi une vie sans soucis, une vie indépendante. Mon désir de soutenir Lucien me donnera pour faire fortune un courage que je n’aurais pas s’il ne s’agissait que de moi ; mais il dépend de vous d’autoriser mon dévouement. Peut-être un jour ira-t-il à Paris, le seul théâtre où il puisse se produire, et où ses talents seront appréciés et rétribués. La vie de Paris est chère, et nous ne serons pas trop de trois pour l’y entretenir. D’ailleurs, à vous comme à votre mère, ne faudra-t-il pas un appui ? Chère Ève, épousez-moi par amour pour Lucien. Plus tard vous m’aimerez peut-être en voyant les efforts que je ferai pour le servir et pour vous rendre heureuse. Nous sommes tous deux également modestes dans nos goûts, il nous faudra peu de chose ; le bonheur de Lucien sera notre grande affaire, et son cœur sera le trésor où nous mettrons fortune, sentiments, sensations, tout !

— Les convenances nous séparent, dit Ève émue en voyant combien ce grand amour se faisait petit. Vous êtes riche et je suis pauvre. Il faut aimer beaucoup pour passer par-dessus une semblable difficulté.

— Vous ne m’aimez donc pas assez encore ? s’écria David atterré.

— Mais votre père s’opposerait peut-être…

— Bien, bien, répondit David, s’il n’y a que mon père à consulter, vous serez ma femme. Ève, ma chère Ève ! vous venez de me rendre la vie bien facile à porter en ce moment. J’avais, hélas ! le cœur bien lourd de sentiments que je ne pouvais ni ne savais exprimer. Dites-moi seulement que vous m’aimez un peu, je prendrai le courage nécessaire pour vous parler de tout le reste.

— En vérité, dit-elle, vous me rendez toute honteuse ; mais, puisque nous nous confions nos sentiments, je vous dirai que je n’ai jamais de ma vie pensé à un autre qu’à vous. J’ai vu en vous un de ces hommes auxquels une femme peut se trouver fière d’appartenir, et je n’osais espérer pour moi, pauvre ouvrière sans avenir, une si grande destinée.

— Assez, assez, dit-il en s’asseyant sur la traverse du barrage auprès duquel ils étaient revenus, car ils allaient et venaient comme des fous en parcourant le même espace.

— Qu’avez-vous ? lui dit-elle en exprimant pour la première fois cette inquiétude si gracieuse que les femmes éprouvent pour un être qui leur appartient.

— Rien que de bon, dit-il. En apercevant toute une vie heureuse, l’esprit est comme ébloui, l’âme est accablée. Pourquoi suis-je le plus heureux ? dit-il avec une expression de mélancolie. Mais je le sais.

Ève regarda David d’un air coquet et douteur qui voulait une explication.

— Chère Ève, je reçois plus que je ne donne. Aussi vous aimerai-je toujours mieux que vous ne m’aimerez, parce que j’ai plus de raisons de vous aimer : vous êtes un ange et je suis un homme.

— Je ne suis pas si savante, répondit Ève en souriant. Je vous aime bien…

— Autant que vous aimez Lucien ? dit-il en l’interrompant.

— Assez pour être votre femme, pour me consacrer à vous et tâcher de ne vous donner aucune peine dans la vie, d’abord un peu pénible, que nous mènerons.

— Vous êtes-vous aperçue, chère Ève, que je vous ai aimée depuis le premier jour où je vous ai vue ?

— Quelle est la femme qui ne se sent pas aimée ? demanda-t-elle.

— Laissez-moi donc dissiper les scrupules que vous cause ma prétendue fortune. Je suis pauvre, ma chère Ève. Oui, mon père a pris plaisir à me ruiner, il a spéculé sur mon travail, il a fait comme beaucoup de prétendus bienfaiteurs avec leurs obligés. Si je deviens riche, ce sera par vous. Ceci n’est pas une parole de l’amant, mais une réflexion du penseur. Je dois vous faire connaître mes défauts, et ils sont énormes chez un homme obligé de faire sa fortune. Mon caractère, mes habitudes, les occupations qui me plaisent me rendent impropre à tout ce qui est commerce et spéculation, et cependant nous ne pouvons devenir riches que par l’exercice de quelque industrie. Si je suis capable de découvrir une mine d’or, je suis singulièrement inhabile à l’exploiter. Mais vous, qui, par amour pour votre frère, êtes descendue aux plus petits détails, qui avez le génie de l’économie, la patiente attention du vrai commerçant, vous récolterez la moisson que j’aurai semée. Notre situation, car depuis longtemps je me suis mis au sein de votre famille, m’oppresse si fort le cœur que j’ai consumé mes jours et mes nuits à chercher une occasion de fortune. Mes connaissances en chimie et l’observation des besoins du commerce m’ont mis sur la voie d’une découverte lucrative. Je ne puis vous en rien dire encore, je prévois trop de lenteurs. Nous souffrirons pendant quelques années peut-être ; mais je finirai par trouver les procédés industriels à la piste desquels je suis depuis quelques jours, et qui nous procureront une grande fortune. Je n’ai rien dit à Lucien, car son caractère ardent gâterait tout, il convertirait mes espérances en réalités, il vivrait en grand seigneur et s’endetterait peut-être. Ainsi gardez-moi le secret. Votre douce et chère compagnie pourra seule me consoler pendant ces longues épreuves, comme le désir de vous enrichir vous et Lucien me donnera de la constance et de la ténacité…

— J’avais deviné aussi, lui dit Ève en l’interrompant, que vous étiez un de ces inventeurs auxquels il faut, comme à mon pauvre père, une femme qui prenne soin d’eux.

— Vous m’aimez donc ? Ah ! dites-le-moi sans crainte, à moi qui ai vu dans votre nom un symbole de mon amour. Ève était la seule femme qu’il y eût dans le monde, et ce qui était matériellement vrai pour Adam l’est moralement pour moi. Mon Dieu ! m’aimez-vous ?

— Oui, dit-elle en allongeant cette simple syllabe par la manière dont elle la prononça comme pour peindre l’étendue de ses sentiments.

— Hé ! bien, asseyons-nous là, dit-il en conduisant Ève par la main vers une longue poutre qui se trouvait au bas des roues d’une papeterie. Laissez-moi respirer l’air du soir, entendre les cris des rainettes, admirer les rayons de la lune qui tremblent sur les eaux ; laissez-moi m’emparer de cette nature où je crois voir mon bonheur écrit en toute chose, et qui m’apparaît pour la première fois dans sa splendeur, éclairée par l’amour, embellie par vous. Ève, chère aimée ! voici le premier moment de joie sans mélange que le sort m’ait donné ! Je doute que Lucien soit aussi heureux que moi !

En sentant la main d’Ève humide et tremblante dans la sienne, David y laissa tomber une larme. Ce fut en ce moment que Lucien aborda sa sœur.

— Je ne sais pas, dit-il, si vous avez trouvé cette soirée belle, mais elle a été cruelle pour moi.

— Mon pauvre Lucien, que t’est-il donc arrivé ? dit Ève en remarquant l’animation du visage de son frère.

Le poète irrité raconta ses angoisses, en versant dans ces cœurs amis les flots de pensées qui l’assaillaient. Ève et David écoutèrent Lucien en silence, affligés de voir passer ce torrent de douleurs qui révélait autant de grandeur que de petitesse.

— Monsieur de Bargeton, dit Lucien en terminant, est un vieillard qui sera sans doute bientôt emporté par quelque indigestion ; eh ! bien, je dominerai ce monde orgueilleux, j’épouserai madame de Bargeton ! J’ai lu dans ses yeux ce soir un amour égal au mien. Oui, mes blessures, elle les a ressenties ; mes souffrances, elle les a calmées ; elle est aussi grande et noble qu’elle est belle et gracieuse ! Non, elle ne me trahira jamais !

— N’est-il pas temps de lui faire une existence tranquille ? dit à voix basse David à Ève.

Ève pressa silencieusement le bras de David, qui, comprenant ses pensées, s’empressa de raconter à Lucien les projets qu’il avait médités. Les deux amants étaient aussi pleins d’eux-mêmes que Lucien était plein de lui ; en sorte qu’Ève et David, empressés de faire approuver leur bonheur, n’aperçurent point le mouvement de surprise que laissa échapper l’amant de madame de Bargeton en apprenant le mariage de sa sœur et de David. Lucien, qui rêvait de faire faire à sa sœur une belle alliance quand il aurait saisi quelque haute position, afin d’étayer son ambition de l’intérêt que lui porterait une puissante famille, fut désolé de voir dans cette union un obstacle de plus à ses succès dans le monde.

— Si madame de Bargeton consent à devenir madame de Rubempré, jamais elle ne voudra se trouver être la belle-sœur de David Séchard ! Cette phrase est la formule nette et précise des idées qui tenaillèrent le cœur de Lucien. — Louise a raison ! les gens d’avenir ne sont jamais compris par leurs familles, pensa-t-il avec amertume.

Si cette union lui eût été présentée en un moment où il n’eût pas fantastiquement tué monsieur de Bargeton, il aurait sans doute fait éclater la joie la plus vive. En réfléchissant à sa situation actuelle, en interrogeant la destinée d’une fille belle et sans fortune, d’Ève Chardon, il eût regardé ce mariage comme un bonheur inespéré. Mais il habitait un de ces rêves d’or où les jeunes gens, montés sur des si, franchissent toutes les barrières. Il venait de se voir dominant la Société, le poète souffrait de tomber si vite dans la réalité. Ève et David pensèrent que leur frère accablé de tant de générosité se taisait. Pour ces deux belles âmes, une acceptation silencieuse prouvait une amitié vraie. L’imprimeur se mit à peindre avec une éloquence douce et cordiale le bonheur qui les attendait tous quatre. Malgré les interjections d’Ève, il meubla son premier étage avec le luxe d’un amoureux ; il bâtit avec une ingénue bonne foi le second pour Lucien et le dessus de l’appentis pour madame Chardon, envers laquelle il voulait déployer tous les soins d’une filiale sollicitude. Enfin il fit la famille si heureuse et son frère si indépendant que Lucien, charmé par la voix de David et par les caresses d’Ève, oublia sous les ombrages de la route, le long de la Charente calme et brillante, sous la voûte étoilée et dans la tiède atmosphère de la nuit, la blessante couronne d’épines que la Société lui avait enfoncée sur la tête. Monsieur de Rubempré reconnut enfin David. La mobilité de son caractère le rejeta bientôt dans la vie pure, travailleuse et bourgeoise qu’il avait menée ; il la vit embellie et sans soucis. Le bruit du monde aristocratique s’éloigna de plus en plus. Enfin, quand il atteignit le pavé de l’Houmeau, l’ambitieux serra la main de son frère et se mit à l’unisson des heureux amants.

— Pourvu que ton père ne contrarie pas ce mariage ? dit-il à David.

— Tu sais s’il s’inquiète de moi ! le bonhomme vit pour lui ; mais j’irai demain le voir à Marsac, quand ce ne serait que pour obtenir de lui qu’il fasse les constructions dont nous avons besoin.

David accompagna le frère et la sœur jusque chez madame Chardon à laquelle il demanda la main d’Ève, avec l’empressement d’un homme qui ne voulait aucun retard. La mère prit la main de sa fille, la mit dans celle de David avec joie, et l’amant enhardi baisa au front sa belle promise, qui lui sourit en rougissant.

— Voilà les accordailles des gens pauvres, dit la mère en levant les yeux comme pour implorer la bénédiction de Dieu. Vous avez du courage, mon enfant, dit-elle à David, car nous sommes dans le malheur, et je tremble qu’il ne soit contagieux.

— Nous serons riches et heureux, dit gravement David. Pour commencer, vous ne ferez plus votre métier de garde-malade, et vous viendrez demeurer avec votre fille et Lucien à Angoulême.

Les trois enfants s’empressèrent alors de raconter à leur mère étonnée leur charmant projet, en se livrant à l’une de ces folles causeries de famille où l’on se plaît à engranger toutes les semailles, à jouir par avance de toutes les joies. Il fallut mettre David à la porte ; il aurait voulu que cette soirée fût éternelle. Une heure du matin sonna quand Lucien reconduisit son futur beau-frère jusqu’à la Porte-Palet. L’honnête Postel, inquiet de ces mouvements extraordinaires, était debout derrière sa persienne ; il avait ouvert la croisée et se disait, en voyant de la lumière à cette heure chez Ève : — Que se passe-t-il donc chez les Chardon ?

— Mon fiston, dit-il en voyant revenir Lucien, que vous arrive-t-il donc ? Auriez-vous besoin de moi ?

— Non, monsieur, répondit le poète ; mais comme vous êtes notre ami, je puis vous dire l’affaire : ma mère vient d’accorder la main de ma sœur à David Séchard.

Pour toute réponse, Postel ferma brusquement sa fenêtre, au désespoir de n’avoir pas demandé mademoiselle Chardon.

Au lieu de rentrer à Angoulême, David prit la route de Marsac. Il alla tout en se promenant chez son père, et arriva le long du clos attenant à la maison, au moment où le soleil se levait. L’amoureux aperçut sous un amandier la tête du vieil Ours qui s’élevait au-dessus d’une haie.

— Bonjour, mon père, lui dit David.

— Tiens, c’est toi, mon garçon ? par quel hasard te trouves-tu sur la route à cette heure ? Entre par là, dit le vigneron en indiquant à son fils une petite porte à claire-voie. Mes vignes ont toutes passé fleur, pas un cep de gelé ! Il y aura plus de vingt poinçons à l’arpent cette année ; mais aussi comme c’est fumé !

— Mon père, je viens vous parler d’une affaire importante.

— Eh ! bien, comment vont nos presses ? tu dois gagner de l’argent gros comme toi ?

— J’en gagnerai, mon père, mais pour le moment je ne suis pas riche.

— Ils me blâment tous ici de fumer à mort, répondit le père. Les bourgeois, c’est-à-dire monsieur le marquis, monsieur le comte, messieurs ci et ça prétendent que j’ôte de la qualité au vin. À quoi sert l’éducation ? à vous brouiller l’entendement. Écoute ! ces messieurs récoltent sept, quelquefois huit pièces à l’arpent, et les vendent soixante francs la pièce, ce qui fait au plus quatre cents francs par arpent dans les bonnes années. Moi, j’en récolte vingt pièces et les vends trente francs, total six cents francs ! Où sont les niais ? La qualité ! la qualité ! Qu’est-ce que ça me fait, la qualité ? qu’ils la gardent pour eux, la qualité, messieurs les marquis ! pour moi, la qualité, c’est les écus. Tu dis ?…

— Mon père, je me marie, je viens vous demander…

— Me demander ? Quoi ! rien du tout, mon garçon. Marie-toi, j’y consens ; mais pour te donner quelque chose, je me trouve sans un sou. Les façons m’ont ruiné ! Depuis deux ans, j’avance des façons, des impositions, des frais de toute nature ; le gouvernement prend tout, le plus clair va au gouvernement ! Voilà deux ans que les pauvres vignerons ne font rien. Cette année ne se présente pas mal, eh ! bien, mes gredins de poinçons valent déjà onze francs ! on récoltera pour le tonnelier. Pourquoi te marier avant les vendanges…

— Mon père, je ne viens vous demander que votre consentement.

— Ah ! c’est une autre affaire. À l’encontre de qui te maries-tu, sans curiosité ?

— J’épouse mademoiselle Ève Chardon.

— Qu’est-ce que c’est que ça ? qu’est-ce qu’elle mange ?

— Elle est fille de feu monsieur Chardon, le pharmacien de l’Houmeau.

— Tu épouses une fille de l’Houmeau, toi, un bourgeois ! toi, l’imprimeur du roi à Angoulême ! Voilà les fruits de l’éducation ! Mettez donc vos enfants au collége ! Ah ! çà, elle est donc bien riche, mon garçon ? dit le vieux vigneron en se rapprochant de son fils d’un air câlin ; car si tu épouses une fille de l’Houmeau, elle doit en avoir des mille et des cent ! Bon ! tu me payeras mes loyers. Sais-tu, mon garçon, que voilà deux ans trois mois de loyers dus, ce qui fait deux mille sept cents francs, qui me viendraient bien à point pour payer le tonnelier. À tout autre qu’à mon fils, je serais en droit de demander des intérêts ; car, après tout, les affaires sont les affaires ; mais je te les remets. Hé ! bien, qu’a-t-elle ?

— Mais elle a ce qu’avait ma mère.

Le vieux vigneron allait dire : — Elle n’a que dix mille francs ! Mais il se souvint d’avoir refusé des comptes à son fils, et s’écria : — Elle n’a rien !

— La fortune de ma mère était son intelligence et sa beauté.

— Va donc au marché avec ça, et tu verras ce qu’on te donnera dessus ! Nom d’une pipe, les pères sont-ils malheureux dans leurs enfants ! David, quand je me suis marié, j’avais sur la tête un bonnet de papier pour toute fortune et mes deux bras, j’étais un pauvre Ours ; mais avec la belle imprimerie que je t’ai donnée, avec ton industrie et tes connaissances, tu dois épouser une bourgeoise de la ville, une femme riche de trente à quarante mille francs. Laisse ta passion, et je te marierai, moi ! Nous avons à une lieue d’ici une veuve de trente-deux ans, meunière, qui a cent mille francs de bien au soleil ; voilà ton affaire. Tu peux réunir ses biens à ceux de Marsac, ils se touchent ! Ah ! le beau domaine que nous aurions, et comme je le gouvernerais ! on dit qu’elle va se marier avec Courtois, son premier garçon, tu vaux encore mieux que lui ! Je mènerais le moulin, tandis qu’elle ferait les beaux bras à Angoulême.

— Mon père, je suis engagé…

— David, tu n’entends rien au commerce, je te vois ruiné. Oui, si tu te maries avec cette fille de l’Houmeau, je me mettrai en règle vis-à-vis de toi, je t’assignerai pour me payer mes loyers, car je ne prévois rien de bon. Ah ! mes pauvres presses ! mes presses ! il vous fallait de l’argent pour vous huiler, vous entretenir et vous faire rouler. Il n’y a qu’une bonne année qui puisse me consoler de cela.

— Mon père, il me semble que jusqu’à présent je vous ai causé peu de chagrin…

— Et très-peu payé de loyers, répondit le vigneron.

— Je venais vous demander, outre votre consentement à mon mariage, de me faire élever le second étage de votre maison et de construire un logement au-dessus de l’appentis.

— Bernique, je n’ai pas le sou, tu le sais bien. D’ailleurs, ce serait de l’argent jeté dans l’eau, car qu’est-ce que ça me rapporterait ? Ah ! tu te lèves dès le matin pour venir me demander des constructions à ruiner un roi. Quoiqu’on t’ait nommé David, je n’ai pas les trésors de Salomon. Mais tu es fou ? on m’a changé mon enfant en nourrice. En voilà-t-il un qui aura du raisin ! dit-il en s’interrompant pour montrer un cep à David. Voilà des enfants qui ne trompent pas l’espoir de leurs parents : vous les fumez, ils vous rapportent. Moi, je t’ai mis au lycée, j’ai payé des sommes énormes pour faire de toi un savant, tu vas étudier chez les Didot ; et toutes ces frimes aboutissent à me donner pour bru une fille de l’Houmeau, sans un sou de dot ! Si tu n’avais pas étudié, que tu fusses resté sous mes yeux, tu te serais conduit à ma fantaisie, et tu te marierais aujourd’hui avec une meunière de cent mille francs, sans compter le moulin. Ah ! ton esprit te sert à croire que je te récompenserai de ce beau sentiment, en te faisant construire des palais ?… Mais ne dirait-on pas en vérité que, depuis deux cents ans, la maison où tu es n’a logé que des cochons, et que ta fille de l’Houmeau ne peut pas y coucher. Ah çà ! c’est donc la reine de France ?

— Eh ! bien, mon père, je construirai le second étage à mes frais, ce sera le fils qui enrichira le père. Quoique ce soit le monde renversé, cela se voit quelquefois.

— Comment, mon gars, tu as de l’argent pour bâtir, et tu n’en as pas pour payer tes loyers ? Finaud, tu ruses avec ton père !

La question ainsi posée devint difficile à résoudre, car le bonhomme était enchanté de mettre son fils dans une position qui lui permît de ne lui rien donner tout en paraissant paternel. Aussi David ne put-il obtenir de son père qu’un consentement pur et simple au mariage et la permission de faire à ses frais, dans la maison paternelle, toutes les constructions dont il pouvait avoir besoin. Le vieil Ours, ce modèle des pères conservateurs, fit à son fils la grâce de ne pas exiger ses loyers et de ne pas lui prendre les économies qu’il avait eu l’imprudence de laisser voir. David revint triste : il comprit que dans le malheur il ne pourrait pas compter sur le secours de son père.

Il ne fut question dans tout Angoulême que du mot de l’Évêque et de la réponse de madame de Bargeton. Les moindres événements furent si bien dénaturés, augmentés, embellis, que le poète devint le héros du moment. De la sphère supérieure où gronda cet orage de cancans, il en tomba quelques gouttes dans la bourgeoisie. Quand Lucien passa par Beaulieu pour aller chez madame de Bargeton, il s’aperçut de l’attention envieuse avec laquelle plusieurs jeunes gens le regardèrent, et saisit quelques phrases qui l’enorgueillirent.

— Voilà un jeune homme heureux, disait un fils de famille qui avait assisté à la lecture, il est joli garçon, il a du talent, et madame de Bargeton en est folle !

— La plus belle femme d’Angoulême est à lui, fut une autre phrase qui remua toutes les vanités de son cœur.

Il avait impatiemment attendu l’heure où il savait trouver Louise seule, il avait besoin de faire accepter le mariage de sa sœur à cette femme, devenue l’arbitre de ses destinées. Après la soirée de la veille, Louise serait peut-être plus tendre, et cette tendresse pouvait amener un moment de bonheur. Il ne s’était pas trompé : madame de Bargeton le reçut avec une emphase de sentiment qui parut à ce novice en amour un touchant progrès de passion. Elle abandonna ses beaux cheveux d’or, ses mains, sa tête aux baisers enflammés du poète qui, la veille, avait tant souffert !

— Si tu avais vu ton visage pendant que tu lisais, dit-elle, car ils étaient arrivés la veille au tutoiement, à cette caresse du langage, alors que sur le canapé Louise avait de sa blanche main essuyé les gouttes de sueur qui par avance mettaient des perles sur le front où elle posait une couronne. Il s’échappait des étincelles de tes beaux yeux ! je voyais sortir de tes lèvres les chaînes d’or qui suspendent les cœurs à la bouche des poètes. Tu me liras tout Chénier, c’est le poète des amants. Tu ne souffriras plus, je ne le veux pas ! oui, cher ange, je te ferai une oasis où tu vivras toute ta vie de poète, active, molle, indolente, laborieuse, pensive tour à tour ; mais n’oubliez jamais que vos lauriers me sont dus, que ce sera pour moi la noble indemnité des souffrances qui m’adviendront. Pauvre cher, ce monde ne m’épargnera pas plus qu’il ne t’épargne, il se venge de tous les bonheurs qu’il ne partage pas. Oui, je serai toujours jalousée, ne l’avez-vous pas vu hier ? Ces mouches buveuses de sang sont-elles accourues assez vite pour s’abreuver dans les piqûres qu’elles ont faites ? Mais j’étais heureuse ! je vivais ! Il y a si longtemps que toutes les cordes de mon cœur n’ont résonné !

Des larmes coulèrent sur les joues de Louise, Lucien lui prit une main, et pour toute réponse la baisa longtemps. Les vanités de ce poète furent donc caressées par cette femme comme elles l’avaient été par sa mère, par sa sœur et par David. Chacun autour de lui continuait à exhausser le piédestal imaginaire sur lequel il se mettait. Entretenu par tout le monde, par ses amis comme par la rage de ses ennemis dans ses croyances ambitieuses, il marchait dans une atmosphère pleine de mirages. Les jeunes imaginations sont si naturellement complices de ces louanges et de ces idées, tout s’empresse tant à servir un jeune homme beau, plein d’avenir, qu’il faut plus d’une leçon amère et froide pour dissiper de tels prestiges.

— Tu veux donc bien, ma belle Louise, être ma Béatrix, mais une Béatrix qui se laisse aimer ?

Elle releva ses beaux yeux qu’elle avait tenus baissés, et dit en démentant sa parole par un angélique sourire : — Si vous le méritez… plus tard ! N’êtes-vous pas heureux ? avoir un cœur à soi ! pouvoir tout dire avec la certitude d’être compris, n’est-ce pas le bonheur ?

— Oui, répondit-il en faisant une moue d’amoureux contrarié.

— Enfant ! dit-elle en se moquant. Allons, n’avez-vous pas quelque chose à me dire ? Tu es entré tout préoccupé, mon Lucien.

Lucien confia timidement à sa bien-aimée l’amour de David pour sa sœur, celui de sa sœur pour David, et le mariage projeté.

— Pauvre Lucien, dit-elle, il a peur d’être battu, grondé, comme si c’était lui qui se mariât ! Mais où est le mal ? reprit-elle en passant ses mains dans les cheveux de Lucien. Que me fait ta famille, où tu es une exception ? Si mon père épousait sa servante, t’en inquiéterais-tu beaucoup ? Cher enfant, les amants sont à eux seuls toute leur famille. Ai-je dans le monde un autre intérêt que mon Lucien ? Sois grand, sache conquérir de la gloire, voilà nos affaires !

Lucien fut l’homme du monde le plus heureux de cette égoïste réponse. Au moment où il écoutait les folles raisons par lesquelles Louise lui prouva qu’ils étaient seuls dans le monde, monsieur de Bargeton entra. Lucien fronça le sourcil, et parut interdit, Louise lui fit un signe et le pria de rester à dîner avec eux en lui demandant de lui lire André Chénier, jusqu’à ce que les joueurs et les habitués vinssent.

— Vous ne ferez pas seulement plaisir à elle, dit monsieur de Bargeton, mais à moi aussi. Rien ne m’arrange mieux que d’entendre lire après mon dîner.

Câliné par monsieur de Bargeton, câliné par Louise, servi par les domestiques avec le respect qu’ils ont pour les favoris de leurs maîtres, Lucien resta dans l’hôtel de Bargeton en s’identifiant à toutes les jouissances d’une fortune dont l’usufruit lui était livré. Quand le salon fut plein de monde, il se sentit si fort de la bêtise de monsieur de Bargeton et de l’amour de Louise, qu’il prit un air dominateur que sa belle maîtresse encouragea. Il savoura les plaisirs du despotisme conquis par Naïs et qu’elle aimait à lui faire partager. Enfin il s’essaya pendant cette soirée à jouer le rôle d’un héros de petite ville. En voyant la nouvelle attitude de Lucien, quelques personnes pensèrent qu’il était, suivant une expression de l’ancien temps, du dernier bien avec madame de Bargeton. Amélie, venue avec monsieur du Châtelet, affirmait ce grand malheur dans un coin du salon où s’étaient réunis les jaloux et les envieux.

— Ne rendez pas Naïs comptable de la vanité d’un petit jeune homme tout fier de se trouver dans un monde où il ne croyait jamais pouvoir aller, dit Châtelet. Ne voyez-vous pas que ce Chardon prend les phrases gracieuses d’une femme du monde pour des avances, il ne sait pas encore distinguer le silence que garde la passion vraie du langage protecteur que lui méritent sa beauté, sa jeunesse et son talent ! Les femmes seraient trop à plaindre si elles étaient coupables de tous les désirs qu’elles nous inspirent. Il est certainement amoureux, mais quant à Naïs…

— Oh ! Naïs, répéta la perfide Amélie, Naïs est très-heureuse de cette passion. À son âge, l’amour d’un jeune homme offre tant de séductions ! on redevient jeune auprès de lui, l’on se fait jeune fille, on en prend les scrupules, les manières, et l’on ne songe pas au ridicule… Voyez donc ? le fils d’un pharmacien se donne des airs de maître chez madame de Bargeton.

— L’amour ne connaît pas ces distances-là, chanteronna Adrien.

Le lendemain, il n’y eut pas une seule maison dans Angoulême où l’on ne discutât le degré d’intimité dans lequel se trouvaient monsieur Chardon, aliàs de Rubempré, et madame de Bargeton : à peine coupables de quelques baisers, le monde les accusait déjà du plus criminel bonheur. Madame de Bargeton portait la peine de sa royauté. Parmi les bizarreries de la société, n’avez-vous pas remarqué les caprices de ses jugements et la folie de ses exigences ? Il est des personnes auxquelles tout est permis : elles peuvent faire les choses les plus déraisonnables ; d’elles, tout est bienséant, c’est à qui justifiera leurs actions. Mais il en est d’autres pour lesquelles le monde est d’une incroyable sévérité ; celles-là doivent faire tout bien, ne jamais ni se tromper, ni faillir, ni même laisser échapper une sottise ; vous diriez des statues admirées que l’on ôte de leur piédestal dès que l’hiver leur a fait tomber un doigt ou cassé le nez ; on ne leur permet rien d’humain, elles sont tenues d’être toujours divines et parfaites. Un seul regard de madame de Bargeton à Lucien équivalait aux douze années de bonheur de Zizine et de Francis. Un serrement de main entre les deux amants allait attirer sur eux toutes les foudres de la Charente.

David avait rapporté de Paris un pécule secret qu’il destinait aux frais nécessités par son mariage et par la construction du second étage de la maison paternelle. Agrandir cette maison, n’était-ce pas travailler pour lui ? tôt ou tard elle lui reviendrait, son père avait soixante-dix-huit ans. L’imprimeur fit donc construire en colombage l’appartement de Lucien, afin de ne pas surcharger les vieux murs de cette maison lézardée. Il se plut à décorer, à meubler galamment l’appartement du premier, où la belle Ève devait passer sa vie. Ce fut un temps d’allégresse et de bonheur sans mélange pour les deux amis. Quoique las des chétives proportions de l’existence en province, et fatigué de cette sordide économie qui faisait d’une pièce de cent sous une somme énorme, Lucien supporta sans se plaindre les calculs de la misère et ses privations. Sa sombre mélancolie avait fait place à la radieuse expression de l’espérance. Il voyait briller une étoile au-dessus de sa tête ; il rêvait une belle existence en asseyant son bonheur sur la tombe de monsieur de Bargeton, lequel avait de temps en temps des digestions difficiles, et l’heureuse manie de regarder l’indigestion de son dîner comme une maladie qui devait se guérir par celle du souper.

Vers le commencement du mois de septembre, Lucien n’était plus prote, il était monsieur de Rubempré, logé magnifiquement en comparaison de la misérable mansarde à lucarne où le petit Chardon demeurait à l’Houmeau ; il n’était plus un homme de l’Houmeau, il habitait le haut Angoulême, et dînait près de quatre fois par semaine chez madame de Bargeton. Pris en amitié par monseigneur, il était admis à l’Évêché. Ses occupations le classaient parmi les personnes les plus élevées. Enfin il devait prendre place un jour parmi les illustrations de la France. Certes, en parcourant un joli salon, une charmante chambre à coucher et un cabinet plein de goût, il pouvait se consoler de prélever trente francs par mois sur les salaires si péniblement gagnés par sa sœur et par sa mère ; car il apercevait le jour où le roman historique auquel il travaillait depuis deux ans, l’Archer de Charles IX, et un volume de poésies intitulées les Marguerites, répandraient son nom dans le monde littéraire, en lui donnant assez d’argent pour s’acquitter envers sa mère, sa sœur et David. Aussi, se trouvant grandi, prêtant l’oreille au retentissement de son nom dans l’avenir, acceptait-il maintenant ces sacrifices avec une noble assurance : il souriait de sa détresse, il jouissait de ses dernières misères. Ève et David avaient fait passer le bonheur de leur frère avant le leur. Le mariage était retardé par le temps que demandaient encore les ouvriers pour achever les meubles, les peintures, les papiers destinés au premier étage : car les affaires de Lucien avaient eu la primauté. Quiconque connaissait Lucien ne se serait pas étonné de ce dévouement : il était si séduisant ! ses manières étaient si câlines ! son impatience et ses désirs, il les exprimait si gracieusement ! il avait toujours gagné sa cause avant d’avoir parlé. Ce fatal privilége perd plus de jeunes gens qu’il n’en sauve. Habitués aux prévenances qu’inspire une jolie jeunesse, heureux de cette égoïste protection que le Monde accorde à un être qui lui plaît, comme il fait l’aumône au mendiant qui réveille un sentiment et lui donne une émotion, beaucoup de ces grands enfants jouissent de cette faveur au lieu de l’exploiter. Trompés sur le sens et le mobile des relations sociales, ils croient toujours rencontrer de décevants sourires ; mais ils arrivent nus, chauves, dépouillés, sans valeur ni fortune, au moment où, comme de vieilles coquettes et de vieux haillons, le Monde les laisse à la porte d’un salon et au coin d’une borne. Ève avait d’ailleurs désiré ce retard, elle voulait établir économiquement les choses nécessaires à un jeune ménage. Que pouvaient refuser deux amants à un frère qui, voyant travailler sa sœur, disait avec un accent parti du cœur : — Je voudrais savoir coudre ! Puis le grave et observateur David avait été complice de ce dévouement. Néanmoins, depuis le triomphe de Lucien chez madame de Bargeton, il eut peur de la transformation qui s’opérait chez Lucien ; il craignit de lui voir mépriser les mœurs bourgeoises. Dans le désir d’éprouver son frère, David le mit quelquefois entre les joies patriarcales de la famille et les plaisirs du grand monde, et, voyant Lucien leur sacrifier ses vaniteuses jouissances, il s’était écrié : — On ne nous le corrompra point ! Plusieurs fois les trois amis et madame Chardon firent des parties de plaisir, comme elles se font en province : ils allaient se promener dans les bois qui avoisinent Angoulême et longent la Charente ; ils dînaient sur l’herbe avec des provisions que l’apprenti de David apportait à un certain endroit et à une heure convenue ; puis ils revenaient le soir, un peu fatigués, n’ayant pas dépensé trois francs. Dans les grandes circonstances, quand ils dînaient à ce qui se nomme un restaurât, espèce de restaurant champêtre qui tient le milieu entre le bouchon des provinces et la guinguette de Paris, ils allaient jusqu’à cent sous partagés entre David et les Chardon. David savait un gré infini à Lucien d’oublier, dans ces champêtres journées, les satisfactions qu’il trouvait chez madame de Bargeton et les somptueux dîners du monde. Chacun voulait alors fêter le grand homme d’Angoulême.

Dans ces conjonctures, au moment où il ne manquait presque plus rien au futur ménage, pendant un voyage que David fit à Marsac pour obtenir de son père qu’il vînt assister à son mariage, en espérant que le bonhomme, séduit par sa belle-fille, contribuerait aux énormes dépenses nécessitées par l’arrangement de la maison, il arriva l’un de ces événements qui, dans une petite ville, changent entièrement la face des choses.

Lucien et Louise avaient dans du Châtelet un espion intime qui guettait avec la persistance d’une haine mêlée de passion et d’avarice l’occasion d’amener un éclat. Sixte voulait forcer madame de Bargeton à si bien se prononcer pour Lucien, qu’elle fût ce qu’on nomme perdue. Il s’était posé comme un humble confident de madame de Bargeton ; mais s’il admirait Lucien rue du Minage, il le démolissait partout ailleurs. Il avait insensiblement conquis les petites entrées chez Naïs, qui ne se défiait plus de son vieil adorateur ; mais il avait trop présumé des deux amants dont l’amour restait platonique, au grand désespoir de Louise et de Lucien. Il y a en effet des passions qui s’embarquent mal ou bien, comme on voudra. Deux personnes se jettent dans la tactique du sentiment, parlent au lieu d’agir, et se battent en plein champ au lieu de faire un siége. Elles se blasent ainsi souvent d’elles-mêmes en fatiguant leurs désirs dans le vide. Deux amants se donnent alors le temps de réfléchir, de se juger. Souvent des passions qui étaient entrées en campagne, enseignes déployées, pimpantes, avec une ardeur à tout renverser, finissent alors par rentrer chez elles, sans victoire, honteuses, désarmées, sottes de leur vain bruit. Ces fatalités sont parfois explicables par les timidités de la jeunesse et par les temporisations auxquelles se plaisent les femmes qui débutent, car ces sortes de tromperies mutuelles n’arrivent ni aux fats qui connaissent la pratique, ni aux coquettes habituées aux manéges de la passion.

La vie de province est d’ailleurs singulièrement contraire aux contentements de l’amour, et favorise les débats intellectuels de la passion ; comme aussi les obstacles qu’elle oppose au doux commerce qui lie tant les amants, précipitent les âmes ardentes en des partis extrêmes. Cette vie est basée sur un espionnage si méticuleux, sur une si grande transparence des intérieurs, elle admet si peu l’intimité qui console sans offenser la vertu, les relations les plus pures y sont si déraisonnablement incriminées, que beaucoup de femmes sont flétries malgré leur innocence. Certaines d’entre elles s’en veulent alors de ne pas goûter toutes les félicités d’une faute dont tous les malheurs les accablent. La société qui blâme ou critique sans aucun examen sérieux les faits patents par lesquels se terminent de longues luttes secrètes, est ainsi primitivement complice de ces éclats ; mais la plupart des gens qui déblatèrent contre les prétendus scandales offerts par quelques femmes calomniées sans raison n’ont jamais pensé aux causes qui déterminent chez elles une résolution publique. Madame de Bargeton allait se trouver dans cette bizarre situation où se sont trouvées beaucoup de femmes qui ne se sont perdues qu’après avoir été injustement accusées.

Au début de la passion, les obstacles effraient les gens inexpérimentés ; et ceux que rencontraient les deux amants, ressemblaient fort aux liens par lesquels les Lilliputiens avaient garrotté Gulliver. C’était des riens multipliés qui rendaient tout mouvement impossible et annulaient les plus violents désirs. Ainsi, madame de Bargeton devait rester toujours visible. Si elle avait fait fermer sa porte aux heures où venait Lucien, tout eût été dit, autant aurait valu s’enfuir avec lui. Elle le recevait à la vérité dans ce boudoir auquel il s’était si bien accoutumé, qu’il s’en croyait le maître ; mais les portes demeuraient consciencieusement ouvertes. Tout se passait le plus vertueusement du monde. Monsieur de Bargeton se promenait chez lui comme un hanneton sans croire que sa femme voulût être seule avec Lucien. S’il n’y avait eu d’autre obstacle que lui, Naïs aurait très-bien pu le renvoyer ou l’occuper ; mais elle était accablée de visites, et il y avait d’autant plus de visiteurs que la curiosité était plus éveillée. Les gens de province sont naturellement taquins, ils aiment à contrarier les passions naissantes. Les domestiques allaient et venaient dans la maison sans être appelés ni sans prévenir de leur arrivée, par suite de vieilles habitudes prises, et qu’une femme qui n’avait rien à cacher leur avait laissé prendre. Changer les mœurs intérieures de sa maison, n’était-ce pas avouer l’amour dont doutait encore tout Angoulême ? Madame de Bargeton ne pouvait pas mettre le pied hors de chez elle sans que la ville sût où elle allait. Se promener seule avec Lucien hors de la ville était une démarche décisive : il aurait été moins dangereux de s’enfermer avec lui chez elle. Si Lucien était resté après minuit chez madame de Bargeton, sans y être en compagnie, on en aurait glosé le lendemain. Ainsi au dedans comme au dehors, madame de Bargeton vivait toujours en public. Ces détails peignent toute la province : les fautes y sont ou avouées ou impossibles.

Louise, comme toutes les femmes entraînées par une passion sans en avoir l’expérience, reconnaissait une à une les difficultés de sa position ; elle s’en effrayait. Sa frayeur réagissait alors sur ces amoureuses discussions qui prennent les plus belles heures où deux amants se trouvent seuls. Madame de Bargeton n’avait pas de terre où elle pût emmener son cher poète, comme font quelques femmes qui, sous un prétexte habilement forgé, vont s’enterrer à la campagne. Fatiguée de vivre en public, poussée à bout par cette tyrannie dont le joug était plus dur que ses plaisirs n’étaient doux, elle pensait à l’Escarbas, et méditait d’y aller voir son vieux père, tant elle s’irritait de ces misérables obstacles.

Châtelet ne croyait pas à tant d’innocence. Il guettait les heures auxquelles Lucien venait chez madame de Bargeton, et s’y rendait quelques instants après, en se faisant toujours accompagner de monsieur de Chandour, l’homme le plus indiscret de la coterie, et auquel il cédait le pas pour entrer, espérant toujours une surprise en cherchant si opiniâtrement un hasard. Son rôle et la réussite de son plan étaient d’autant plus difficiles, qu’il devait rester neutre, afin de diriger tous les acteurs du drame qu’il voulait faire jouer. Aussi, pour endormir Lucien qu’il caressait et madame de Bargeton qui ne manquait pas de perspicacité, s’était-il attaché par contenance à la jalouse Amélie. Pour mieux faire espionner Louise et Lucien, il avait réussi depuis quelques jours à établir entre monsieur de Chandour et lui une controverse au sujet des deux amoureux. Du Châtelet prétendait que madame de Bargeton se moquait de Lucien, qu’elle était trop fière, trop bien née pour descendre jusqu’au fils d’un pharmacien. Ce rôle d’incrédule allait au plan qu’il s’était tracé, car il désirait passer pour le défenseur de madame de Bargeton. Stanislas soutenait que Lucien n’était pas un amant malheureux. Amélie aiguillonnait la discussion en souhaitant savoir la vérité. Chacun donnait ses raisons. Comme il arrive dans les petites villes, souvent quelques intimes de la maison Chandour arrivaient au milieu d’une conversation où du Châtelet et Stanislas justifiaient à l’envi leur opinion par d’excellentes observations. Il était bien difficile que chaque adversaire ne cherchât pas des partisans en demandant à son voisin : — Et vous, quel est votre avis ? Cette controverse tenait madame de Bargeton et Lucien constamment en vue. Enfin, un jour du Châtelet fit observer que toutes les fois que monsieur de Chandour et lui se présentaient chez madame de Bargeton et que Lucien s’y trouvait, aucun indice ne trahissait de relations suspectes : la porte du boudoir était ouverte, les gens allaient et venaient, rien de mystérieux n’annonçait les jolis crimes de l’amour, etc. Stanislas, qui ne manquait pas d’une certaine dose de bêtise, se promit d’arriver le lendemain sur la pointe du pied, ce à quoi la perfide Amélie l’engagea fort.

Ce lendemain fut pour Lucien une de ces journées où les jeunes gens s’arrachent quelques cheveux en se jurant à eux-mêmes de ne pas continuer le sot métier de soupirant. Il s’était accoutumé à sa position. Le poète qui avait si timidement pris une chaise dans le boudoir sacré de la reine d’Angoulême, s’était métamorphosé en amoureux exigeant. Six mois avaient suffi pour qu’il se crût l’égal de Louise, et il voulait alors en être le maître. Il partit de chez lui se promettant d’être très-déraisonnable, de mettre sa vie en jeu, d’employer toutes les ressources d’une éloquence enflammée, de dire qu’il avait la tête perdue, qu’il était incapable d’avoir une pensée ni d’écrire une ligne. Il existe chez certaines femmes une horreur des partis pris qui fait honneur à leur délicatesse, elles aiment à céder à l’entraînement, et non à des conventions. Généralement, personne ne veut d’un plaisir imposé. Madame de Bargeton remarqua sur le front de Lucien, dans ses yeux, dans sa physionomie et dans ses manières, cet air agité qui trahit une résolution arrêtée : elle se proposa de la déjouer, un peu par esprit de contradiction, mais aussi par une noble entente de l’amour. En femme exagérée, elle s’exagérait la valeur de sa personne. À ses yeux, madame de Bargeton était une souveraine, une Béatrix, une Laure. Elle s’asseyait, comme au Moyen-Âge, sous le dais du tournoi littéraire, et Lucien devait la mériter après plusieurs victoires, il avait à effacer l’enfant sublime, Lamartine, Walter Scott, Byron. La noble créature considérait son amour comme un principe généreux : les désirs qu’elle inspirait à Lucien devaient être une cause de gloire pour lui. Ce donquichottisme féminin est un sentiment qui donne à l’amour une consécration respectable, elle l’utilise, elle l’agrandit, elle l’honore. Obstinée à jouer le rôle de Dulcinée dans la vie de Lucien pendant sept à huit ans, madame de Bargeton voulait, comme beaucoup de femmes de province, faire acheter sa personne par une espèce de servage, par un temps de constance qui lui permît de juger son ami.

Quand Lucien eut engagé la lutte par une de ces fortes bouderies dont se rient les femmes encore libres d’elles-mêmes, et qui n’attristent que les femmes aimées, Louise prit un air digne, et commença l’un de ses longs discours bardés de mots pompeux.

— Est-ce là ce que vous m’aviez promis, Lucien ? dit-elle en finissant. Ne mettez pas dans un présent si doux des remords qui plus tard empoisonneraient ma vie. Ne gâtez pas l’avenir ! Et je le dis avec orgueil, ne gâtez pas le présent ! N’avez-vous pas tout mon cœur ? Que vous faut-il donc ? votre amour se laisserait-il influencer par les sens, tandis que le plus beau privilége d’une femme aimée est de leur imposer silence ? Pour qui me prenez-vous donc ? ne suis-je donc plus votre Béatrix ? Si je ne suis pas pour vous quelque chose de plus qu’une femme, je suis moins qu’une femme.

— Vous ne diriez pas autre chose à un homme que vous n’aimeriez pas, s’écria Lucien furieux.

— Si vous ne sentez pas tout ce qu’il y a de véritable amour dans mes idées, vous ne serez jamais digne de moi.

— Vous mettez mon amour en doute pour vous dispenser d’y répondre, dit Lucien en se jetant à ses pieds et pleurant.

Le pauvre garçon pleura sérieusement en se voyant pour si longtemps à la porte du paradis. Ce fut des larmes de poète qui se croyait humilié dans sa puissance, des larmes d’enfant au désespoir de se voir refuser le jouet qu’il demande.

— Vous ne m’avez jamais aimé, s’écria-t-il.

— Vous ne croyez pas ce que vous dites, répondit-elle flattée de cette violence.

— Prouvez-moi donc que vous êtes à moi, dit Lucien échevelé.

En ce moment, Stanislas arriva sans être entendu, vit Lucien à demi renversé, les larmes aux yeux et la tête appuyée sur les genoux de Louise. Satisfait de ce tableau suffisamment suspect, Stanislas se replia brusquement sur du Châtelet, qui se tenait à la porte du salon. Madame de Bargeton s’élança vivement, mais elle n’atteignit pas les deux espions, qui s’étaient précipitamment retirés comme des gens importuns.

— Qui donc est venu ? demanda-t-elle à ses gens.

— Messieurs de Chandour et du Châtelet, répondit Gentil, son vieux valet de chambre.

Elle rentra dans son boudoir pâle et tremblant.

— S’ils vous ont vu ainsi, je suis perdue, dit-elle à Lucien.

— Tant mieux ! s’écria le poète.

Elle sourit à ce cri d’égoïsme plein d’amour. En province, une semblable aventure s’aggrave par la manière dont elle se raconte.

En un moment, chacun sut que Lucien avait été surpris aux genoux de Naïs. Monsieur de Chandour, heureux de l’importance que lui donnait cette affaire, alla d’abord raconter le grand événement au Cercle, puis de maison en maison. Du Châtelet s’empressa de dire partout qu’il n’avait rien vu ; mais en se mettant ainsi en dehors du fait, il excitait Stanislas à parler, il lui faisait enchérir sur les détails ; et Stanislas, se trouvant spirituel, en ajoutait de nouveaux à chaque récit. Le soir, la société afflua chez Amélie ; car le soir les versions les plus exagérées circulaient dans l’Angoulême noble, où chaque narrateur avait imité Stanislas. Femmes et hommes étaient impatients de connaître la vérité. Les femmes qui se voilaient la face en criant le plus au scandale, à la perversité, étaient précisément Amélie, Zéphirine, Fifine, Lolotte, qui toutes étaient plus ou moins grevées de bonheurs illicites. Le cruel thème se variait sur tous les tons.

— Eh ! bien, disait l’une, cette pauvre Naïs, vous savez ? Moi, je ne le crois pas, elle a devant elle toute une vie irréprochable ; elle est beaucoup trop fière pour être autre chose que la protectrice de monsieur Chardon. Mais si cela est, je la plains de tout mon cœur.

— Elle est d’autant plus à plaindre, qu’elle se donne un ridicule affreux ; car elle pourrait être la mère de monsieur Lulu, comme l’appelait Jacques. Ce poétriau a tout au plus vingt-deux ans, et Naïs, entre nous soit dit, a bien quarante ans.

— Moi, disait Châtelet, je trouve que la situation même dans laquelle était monsieur de Rubempré prouve l’innocence de Naïs. On ne se met pas à genoux pour redemander ce qu’on a déjà eu.

— C’est selon ! dit Francis d’un air égrillard qui lui valut de Zéphirine une œillade improbative.

— Mais dites-nous donc bien ce qui en est ? demandait-on à Stanislas en se formant en comité secret dans un coin du salon.

Stanislas avait fini par composer un petit conte plein de gravelures, et l’accompagnait de gestes et de poses qui incriminaient prodigieusement la chose.

— C’est incroyable, répétait-on.

— À midi, disait l’une.

— Naïs aurait été la dernière que j’eusse soupçonnée.

— Que va-t-elle faire ?

Puis des commentaires, des suppositions infinies !… Du Châtelet défendait madame de Bargeton ; mais il la défendait si maladroitement qu’il attisait le feu du commérage au lieu de l’éteindre. Lili, désolée de la chute du plus bel ange de l’olympe angoumoisin, alla tout en pleurs colporter la nouvelle à l’Évêché. Quand la ville entière fut bien certainement en rumeur, l’heureux du Châtelet alla chez madame de Bargeton, où il n’y avait, hélas ! qu’une seule table de wisth ; il demanda diplomatiquement à Naïs d’aller causer avec elle dans son boudoir. Tous deux s’assirent sur le petit canapé.

— Vous savez sans doute, dit du Châtelet à voix basse, ce dont tout Angoulême s’occupe…

— Non, dit-elle.

— Eh ! bien, reprit-il, je suis trop votre ami pour vous le laisser ignorer. Je dois vous mettre à même de faire cesser des calomnies sans doute inventées par Amélie, qui a l’outrecuidance de se croire votre rivale. Je venais ce matin vous voir avec ce singe de Stanislas, qui me précédait de quelques pas, lorsqu’en arrivant là, dit-il en montrant la porte du boudoir, il prétend vous avoir vue avec monsieur de Rubempré dans une situation qui ne lui permettait pas d’entrer ; il est revenu sur moi tout effaré en m’entraînant, sans me laisser le temps de me reconnaître ; et nous étions à Beaulieu, quand il me dit la raison de sa retraite. Si je l’avais connue, je n’aurais pas bougé de chez vous, afin d’éclaircir cette affaire à votre avantage ; mais revenir chez vous après en être sorti ne prouvait plus rien. Maintenant, que Stanislas ait vu de travers, ou qu’il ait raison, il doit avoir tort. Chère Naïs, ne laissez pas jouer votre vie, votre honneur, votre avenir par un sot ; imposez-lui silence à l’instant. Vous connaissez ma situation ici ? Quoique j’y aie besoin de tout le monde, je vous suis entièrement dévoué. Disposez d’une vie qui vous appartient. Quoique vous ayez repoussé mes vœux, mon cœur sera toujours à vous, et en toute occasion je vous prouverai combien je vous aime. Oui, je veillerai sur vous comme un fidèle serviteur, sans espoir de récompense, uniquement pour le plaisir que je trouve à vous servir, même à votre insu. Ce matin, j’ai partout dit que j’étais à la porte du salon, et que je n’avais rien vu. Si l’on vous demande qui vous a instruite des propos tenus sur vous, servez-vous de moi. Je serais bien glorieux d’être votre défenseur avoué ; mais, entre nous, monsieur de Bargeton est le seul qui puisse demander raison à Stanislas… Quand ce petit Rubempré aurait fait quelque folie, l’honneur d’une femme ne saurait être à la merci du premier étourdi qui se met à ses pieds. Voilà ce que j’ai dit.

Naïs remercia du Châtelet par une inclination de tête, et demeura pensive. Elle était fatiguée, jusqu’au dégoût, de la vie de province. Au premier mot de du Châtelet, elle avait jeté les yeux sur Paris. Le silence de madame de Bargeton mettait son savant adorateur dans une situation gênante.

— Disposez de moi, dit-il, je vous le répète.

— Merci, répondit-elle.

— Que comptez-vous faire ?

— Je verrai.

Long silence.

— Aimez-vous donc tant ce petit Rubempré ?

Elle laissa échapper un superbe sourire, et se croisa les bras en regardant les rideaux de son boudoir. Du Châtelet sortit sans avoir pu déchiffrer ce cœur de femme altière. Quand Lucien et les quatre fidèles vieillards qui étaient venus faire leur partie sans s’émouvoir de ces cancans problématiques furent partis, madame de Bargeton arrêta son mari, qui se disposait à s’aller coucher, en ouvrant la bouche pour souhaiter une bonne nuit à sa femme.

— Venez par ici, mon cher, j’ai à vous parler, dit-elle avec une sorte de solennité.

Monsieur de Bargeton suivit sa femme dans le boudoir.

— Monsieur, lui dit-elle, j’ai peut-être eu tort de mettre dans mes soins protecteurs envers monsieur de Rubempré une chaleur aussi mal comprise par les sottes gens de cette ville que par lui-même. Ce matin, Lucien s’est jeté à mes pieds, là, en me faisant une déclaration d’amour. Stanislas est entré dans le moment où je relevais cet enfant. Au mépris des devoirs que la courtoisie impose à un gentilhomme envers une femme en toute espèce de circonstance, il a prétendu m’avoir surprise dans une situation équivoque avec ce garçon, que je traitais alors comme il le mérite. Si ce jeune écervelé savait les calomnies auxquelles sa folie donne lieu, je le connais, il irait insulter Stanislas et le forcerait à se battre. Cette action serait comme un aveu public de son amour. Je n’ai pas besoin de vous dire que votre femme est pure ; mais vous penserez qu’il y a quelque chose de déshonorant pour vous et pour moi à ce que ce soit monsieur de Rubempré qui la défende. Allez à l’instant chez Stanislas, et demandez-lui sérieusement raison des insultants propos qu’il a tenus sur moi ; songez que vous ne devez pas souffrir que l’affaire s’arrange, à moins qu’il ne se rétracte en présence de témoins nombreux et importants. Vous conquerrez ainsi l’estime de tous les honnêtes gens ; vous vous conduirez en homme d’esprit, en galant homme, et vous aurez des droits à mon estime. Je vais faire partir Gentil à cheval pour l’Escarbas, mon père doit être votre témoin ; malgré son âge, je le sais homme à fouler aux pieds cette poupée qui noircit la réputation d’une Nègrepelisse. Vous avez le choix des armes, battez-vous au pistolet, vous tirez à merveille.

— J’y vais, reprit monsieur de Bargeton qui prit sa canne et son chapeau.

— Bien, mon ami, dit sa femme émue ; voilà comme j’aime les hommes. Vous êtes un gentilhomme.

Elle lui présenta son front à baiser, que le vieillard baisa tout heureux et fier. Cette femme, qui portait une espèce de sentiment maternel à ce grand enfant, ne put réprimer une larme en entendant retentir la porte cochère quand elle se referma sur lui.

— Comme il m’aime ! se dit-elle. Le pauvre homme tient à la vie, et cependant il la perdrait sans regret pour moi.

Monsieur de Bargeton ne s’inquiétait pas d’avoir à s’aligner le lendemain devant un homme, à regarder froidement la bouche d’un pistolet dirigé sur lui ; non, il n’était embarrassé que d’une seule chose, et il en frémissait tout en allant chez monsieur de Chandour. — Que vais-je dire ? pensait-il. Naïs aurait bien dû me faire un thème ! Et il se creusait la cervelle afin de formuler quelques phrases qui ne fussent point ridicules.

Mais les gens qui vivent, comme vivait monsieur de Bargeton, dans un silence imposé par l’étroitesse de leur esprit et leur peu de portée, ont, dans les grandes circonstances de la vie, une solennité toute faite. Parlant peu, il leur échappe naturellement peu de sottises ; puis, réfléchissant beaucoup à ce qu’ils doivent dire, leur extrême défiance d’eux-mêmes les porte à si bien étudier leurs discours qu’ils s’expriment à merveille par un phénomène pareil à celui qui délia la langue à l’ânesse de Balaam. Aussi monsieur de Bargeton se comporta-t-il comme un homme supérieur. Il justifia l’opinion de ceux qui le regardaient comme un philosophe de l’école de Pythagore. Il entra chez Stanislas à onze heures du soir, et y trouva nombreuse compagnie. Il alla saluer silencieusement Amélie, et offrit à chacun son niais sourire, qui, dans les circonstances présentes, parut profondément ironique. Il se fit alors un grand silence, comme dans la nature à l’approche d’un orage. Châtelet, qui était revenu, regarda tour à tour d’une façon très-significative monsieur de Bargeton et Stanislas, que le mari offensé aborda poliment.

Du Châtelet comprit le sens d’une visite faite à une heure où ce vieillard était toujours couché : Naïs agitait évidemment ce bras débile ; et comme sa position auprès d’Amélie lui donnait le droit de se mêler des affaires du ménage, il se leva, prit monsieur de Bargeton à part et lui dit : — Vous voulez parler à Stanislas ?

— Oui, dit le bonhomme heureux d’avoir un entremetteur qui peut-être prendrait la parole pour lui.

— Eh ! bien, allez dans la chambre à coucher d’Amélie, lui répondit le Directeur des Contributions, heureux de ce duel qui pouvait rendre madame de Bargeton veuve en lui interdisant d’épouser Lucien, la cause du duel.

— Stanislas, dit du Châtelet à monsieur de Chandour, Bargeton vient sans doute vous demander raison des propos que vous tenez sur Naïs. Venez chez votre femme, et conduisez-vous tous deux en gentilshommes. Ne faites point de bruit, affectez beaucoup de politesse, ayez enfin toute la froideur d’une dignité britannique.

En un moment Stanislas et du Châtelet vinrent trouver Bargeton.

— Monsieur, dit le mari offensé, vous prétendez avoir trouvé madame de Bargeton dans une situation équivoque avec monsieur de Rubempré ?

— Avec monsieur Chardon, reprit ironiquement Stanislas qui ne croyait pas Bargeton un homme fort.

— Soit, reprit le mari. Si vous ne démentez pas ce propos en présence de la société qui est chez vous en ce moment, je vous prie de prendre un témoin. Mon beau-père, monsieur de Nègrepelisse, viendra vous chercher à quatre heures du matin. Faisons chacun nos dispositions, car l’affaire ne peut s’arranger que de la manière que je viens d’indiquer. Je choisis le pistolet, je suis l’offensé.

Durant le chemin, monsieur de Bargeton avait ruminé ce discours, le plus long qu’il eût fait en sa vie, il le dit sans passion et de l’air le plus simple du monde. Stanislas pâlit et se dit en lui-même : — Qu’ai-je vu, après tout ? Mais, entre la honte de démentir ses propos devant toute la ville, en présence de ce muet qui paraissait ne pas vouloir entendre raillerie, et la peur, la hideuse peur qui lui serrait le cou de ses mains brûlantes, il choisit le péril le plus éloigné.

— C’est bien. À demain, dit-il à monsieur de Bargeton en pensant que l’affaire pourrait s’arranger.

Les trois hommes rentrèrent, et chacun étudia leur physionomie : du Châtelet souriait, monsieur de Bargeton était absolument comme s’il se trouvait chez lui ; mais Stanislas se montra blême. À cet aspect quelques femmes devinèrent l’objet de la conférence. Ces mots : — Ils se battent ! circulèrent d’oreille en oreille. La moitié de l’assemblée pensa que Stanislas avait tort, sa pâleur et sa contenance accusaient un mensonge ; l’autre moitié admira la tenue de monsieur de Bargeton. Du Châtelet fit le grave et le mystérieux. Après être resté quelques instants à examiner les visages, monsieur de Bargeton se retira.

— Avez-vous des pistolets ? dit Châtelet à l’oreille de Stanislas qui frissonna de la tête aux pieds.

Amélie comprit tout et se trouva mal, les femmes s’empressèrent de la porter dans sa chambre à coucher. Il y eut une rumeur affreuse, tout le monde parlait à la fois. Les hommes restèrent dans le salon et déclarèrent d’une voix unanime que monsieur de Bargeton était dans son droit.

— Auriez-vous cru le bonhomme capable de se conduire ainsi ? dit monsieur de Saintot.

— Mais, dit l’impitoyable Jacques, dans sa jeunesse il était un des plus forts sous les armes. Mon père m’a souvent parlé des exploits de Bargeton.

— Bah ! vous les mettrez à vingt pas, et ils se manqueront si vous prenez des pistolets de cavalerie, dit Francis à Châtelet.

Quand tout le monde fut parti, Châtelet rassura Stanislas et sa femme en leur expliquant que tout irait bien, et que dans un duel entre un homme de soixante ans et un homme de trente-six, celui-ci avait tout l’avantage.

Le lendemain matin, au moment où Lucien déjeunait avec David, qui était revenu de Marsac sans son père, madame Chardon entra tout effarée.

— Hé ! bien, Lucien, sais-tu la nouvelle dont on parle jusque dans le marché ? Monsieur de Bargeton a presque tué monsieur de Chandour, ce matin à cinq heures, dans le pré de monsieur Tulloye, un nom qui donne lieu à des calembours. Il paraît que monsieur de Chandour a dit hier qu’il t’avait surpris avec madame de Bargeton.

— C’est faux ! madame de Bargeton est innocente, s’écria Lucien.

— Un homme de la campagne à qui j’ai entendu raconter les détails avait tout vu de dessus sa charrette. Monsieur de Nègrepelisse était venu dès trois heures du matin pour assister monsieur de Bargeton ; il a dit à monsieur de Chandour que s’il arrivait malheur à son gendre, il se chargeait de le venger. Un officier du régiment de cavalerie a prêté ses pistolets, ils ont été essayés à plusieurs reprises par monsieur de Nègrepelisse. Monsieur du Châtelet voulait s’opposer à ce qu’on exerçât les pistolets, mais l’officier que l’on avait pris pour arbitre a dit qu’à moins de se conduire comme des enfants, on devait se servir d’armes en état. Les témoins ont placé les deux adversaires à vingt-cinq pas l’un de l’autre. Monsieur de Bargeton, qui était là comme s’il se promenait, a tiré le premier, et logé une balle dans le cou de monsieur de Chandour, qui est tombé sans pouvoir riposter. Le chirurgien de l’hôpital a déclaré tout à l’heure que monsieur de Chandour aura le cou de travers pour le reste de ses jours. Je suis venue te dire l’issue de ce duel pour que tu n’ailles pas chez madame de Bargeton, ou que tu ne te montres pas dans Angoulême, car quelques amis de monsieur de Chandour pourraient te provoquer.

En ce moment, Gentil, le valet de chambre de monsieur de Bargeton, entra conduit par l’apprenti de l’imprimerie, et remit à Lucien une lettre de Louise.

« Vous avez sans doute appris, mon ami, l’issue du duel entre Chandour et mon mari. Nous ne recevrons personne aujourd’hui ; soyez prudent, ne vous montrez pas, je vous le demande au nom de l’affection que vous avez pour moi. Ne trouvez-vous pas que le meilleur emploi de cette triste journée est de venir écouter votre Béatrix, dont la vie est toute changée par cet événement et qui a mille choses à vous dire ? »

— Heureusement, dit David, mon mariage est arrêté pour après-demain ; tu auras une occasion d’aller moins souvent chez madame de Bargeton.

— Cher David, répondit Lucien, elle me demande de venir la voir aujourd’hui ; je crois qu’il faut lui obéir, elle saura mieux que nous comment je dois me conduire dans les circonstances actuelles.

— Tout est donc prêt ici ? demanda madame Chardon.

— Venez voir, s’écria David heureux de montrer la transformation qu’avait subie l’appartement du premier étage où tout était frais et neuf.

Là respirait ce doux esprit qui règne dans les jeunes ménages où les fleurs d’oranger, le voile de la mariée couronnent encore la vie intérieure, où le printemps de l’amour se reflète dans les choses, où tout est blanc, propre et fleuri.

— Ève sera comme une princesse, dit la mère ; mais vous avez dépensé trop d’argent, vous avez fait des folies !

David sourit sans rien répondre, car madame Chardon avait mis le doigt dans le vif d’une plaie secrète qui faisait cruellement souffrir le pauvre amant : ses prévisions avaient été si grandement dépassées par l’exécution qu’il lui était impossible de bâtir au-dessus de l’appentis. Sa belle-mère ne pouvait avoir de longtemps l’appartement qu’il voulait lui donner. Les esprits généreux éprouvent les plus vives douleurs de manquer à ces sortes de promesses qui sont en quelque sorte les petites vanités de la tendresse. David cachait soigneusement sa gêne, afin de ménager le cœur de Lucien qui aurait pu se trouver accablé des sacrifices faits pour lui.

— Ève et ses amies ont bien travaillé de leur côté, disait madame Chardon. Le trousseau, le linge de ménage, tout est prêt. Ces demoiselles l’aiment tant qu’elles lui ont, sans qu’elle en sût rien, couvert les matelas en futaine blanche, bordée de lisérés roses. C’est joli ! ça donne envie de se marier.

La mère et la fille avaient employé toutes leurs économies à fournir la maison de David des choses auxquelles ne pensent jamais les jeunes gens. En sachant combien il déployait de luxe, car il était question d’un service de porcelaine demandé à Limoges, elles avaient tâché de mettre de l’harmonie entre les choses qu’elles apportaient et celles que s’achetait David. Cette petite lutte d’amour et de générosité devait amener les deux époux à se trouver gênés dès le commencement de leur mariage, au milieu de tous les symptômes d’une aisance bourgeoise qui pouvait passer pour du luxe dans une ville arriérée comme l’était alors Angoulême.

Au moment où Lucien vit sa mère et David passant dans la chambre à coucher dont la tenture bleue et blanche, dont le joli mobilier lui était connu, il s’esquiva chez madame de Bargeton. Il trouva Naïs déjeunant avec son mari, qui, mis en appétit par sa promenade matinale, mangeait sans aucun souci de ce qui s’était passé. Le vieux gentilhomme campagnard, monsieur de Nègrepelisse, cette imposante figure, reste de la vieille noblesse française, était auprès de sa fille. Quand Gentil eut annoncé monsieur de Rubempré, le vieillard à tête blanche lui jeta le regard inquisitif d’un père empressé de juger l’homme que sa fille a distingué. L’excessive beauté de Lucien le frappa si vivement, qu’il ne put retenir un regard d’approbation ; mais il semblait voir dans la liaison de sa fille une amourette plutôt qu’une passion, un caprice plutôt qu’une passion durable. Le déjeuner finissait, Louise put se lever, laisser son père et monsieur de Bargeton, en faisant signe à Lucien de la suivre.

— Mon ami, dit-elle d’un son de voix triste et joyeux en même temps, je vais à Paris, et mon père emmène Bargeton à l’Escarbas, où il restera pendant mon absence. Madame d’Espard, une demoiselle de Blamont-Chauvry, à qui nous sommes alliés par les d’Espard, les aînés de la famille des Nègrepelisse, est en ce moment très-influente par elle-même et par ses parents. Si elle daigne nous reconnaître, je veux la cultiver beaucoup : elle peut nous obtenir par son crédit une place pour Bargeton. Mes sollicitations pourront le faire désirer par la Cour pour député de la Charente, ce qui aidera sa nomination ici. La députation pourra plus tard favoriser mes démarches à Paris. C’est toi, mon enfant chéri, qui m’as inspiré ce changement d’existence. Le duel de ce matin me force à fermer ma maison pour quelque temps, car il y aura des gens qui prendront parti pour les Chandour contre nous. Dans la situation où nous sommes, et dans une petite ville, une absence est toujours nécessaire pour laisser aux haines le temps de s’assoupir. Mais ou je réussirai et ne reverrai plus Angoulême, ou je ne réussirai pas et veux attendre à Paris le moment où je pourrai passer tous les étés à l’Escarbas et les hivers à Paris. C’est la seule vie d’une femme comme il faut, j’ai trop tardé à la prendre. La journée suffira pour tous nos préparatifs, je partirai demain dans la nuit et vous m’accompagnerez, n’est-ce pas ? Vous irez en avant. Entre Mansle et Ruffec, je vous prendrai dans ma voiture, et nous serons bientôt à Paris. Là, cher, est la vie de gens supérieurs. On ne se trouve à l’aise qu’avec ses pairs, partout ailleurs on souffre. D’ailleurs Paris, capitale du monde intellectuel, est le théâtre de vos succès ! franchissez promptement l’espace qui vous en sépare ! Ne laissez pas vos idées se rancir en province, communiquez promptement avec les grands hommes qui représenteront le dix-neuvième siècle. Rapprochez-vous de la cour et du pouvoir. Ni les distinctions ni les dignités ne viennent trouver le talent qui s’étiole dans une petite ville. Nommez-moi d’ailleurs les belles œuvres exécutées en province ? Voyez au contraire le sublime et pauvre Jean-Jacques invinciblement attiré par ce soleil moral, qui crée les gloires en échauffant les esprits par le frottement des rivalités. Ne devez-vous pas vous hâter de prendre votre place dans la pléiade qui se produit à chaque époque ? Vous ne sauriez croire combien il est utile à un jeune talent d’être mis en lumière par la haute société. Je vous ferai recevoir chez madame d’Espard ; personne n’a facilement l’entrée de son salon, où vous trouverez tous les grands personnages, les ministres, les ambassadeurs, les orateurs de la chambre, les pairs les plus influents, des gens riches ou célèbres. Il faudrait être bien maladroit pour ne pas exciter leur intérêt, quand on est beau, jeune et plein de génie. Les grands talents n’ont pas de petitesse, ils vous prêteront leur appui. Quand on vous saura haut placé, vos œuvres acquerront une immense valeur. Pour les artistes, le grand problème à résoudre est de se mettre en vue. Il se rencontrera donc là pour vous mille occasions de fortune, des sinécures, une pension sur la cassette. Les Bourbons aiment tant à favoriser les lettres et les arts ! aussi soyez à la fois poète religieux et poète royaliste. Non seulement ce sera bien, mais vous ferez fortune. Est-ce l’Opposition, est-ce le libéralisme qui donne les places, les récompenses, et qui fait la fortune des écrivains ? Ainsi prenez la bonne route et venez là où vont tous les hommes de génie. Vous avez mon secret, gardez le plus profond silence, et disposez-vous à me suivre. Ne le voulez-vous pas ? ajouta-t-elle étonnée de la silencieuse attitude de son amant.

Lucien, hébété par le rapide coup d’œil qu’il jeta sur Paris, en entendant ces séduisantes paroles, crut n’avoir jusqu’alors joui que de la moitié de son cerveau ; il lui sembla que l’autre moitié se découvrait, tant ses idées s’agrandirent : il se vit, dans Angoulême, comme une grenouille sous sa pierre au fond d’un marécage. Paris et ses splendeurs, Paris, qui se produit dans toutes les imaginations de province comme un Eldorado, lui apparut avec sa robe d’or, la tête ceinte de pierreries royales, les bras ouverts aux talents. Les gens illustres allaient lui donner l’accolade fraternelle. Là tout souriait au génie. Là ni gentillâtres jaloux qui lançassent des mots piquants pour humilier l’écrivain, ni sotte indifférence pour la poésie. De là jaillissaient les œuvres des poètes, là elles étaient payées et mises en lumière. Après avoir lu les premières pages de l’Archer de Charles IX, les libraires ouvriraient leurs caisses et lui diraient : Combien voulez-vous ? Il comprenait d’ailleurs qu’après un voyage où ils seraient mariés par les circonstances, madame de Bargeton serait à lui tout entière, qu’ils vivraient ensemble.

À ces mots : — Ne le voulez-vous pas ? il répondit par une larme, saisit Louise par la taille, la serra sur son cœur et lui marbra le cou par de violents baisers. Puis il s’arrêta tout à coup comme frappé par un souvenir, et s’écria : — Mon Dieu, ma sœur se marie après-demain !

Ce cri fut le dernier soupir de l’enfant noble et pur. Les liens si puissants qui attachent les jeunes cœurs à leur famille, à leur premier ami, à tous les sentiments primitifs, allaient recevoir un terrible coup de hache.

— Hé ! bien, s’écria l’altière Nègrepelisse, qu’a de commun le mariage de votre sœur et la marche de notre amour ? tenez-vous tant à être le coryphée de cette noce de bourgeois et d’ouvriers que vous ne puissiez m’en sacrifier les nobles joies ? Le beau sacrifice ! dit-elle avec mépris. J’ai envoyé ce matin mon mari se battre à cause de vous ! Allez, monsieur, quittez-moi ! je me suis trompée.

Elle tomba pâmée sur son canapé. Lucien l’y suivit en demandant pardon, en maudissant sa famille, David et sa sœur.

— Je croyais tant en vous ! dit-elle. Monsieur de Cante-Croix avait une mère qu’il idolâtrait, mais pour obtenir une lettre où je lui disais : Je suis contente ! il est mort au milieu du feu. Et vous, quand il s’agit de voyager avec moi, vous ne savez point renoncer à un repas de noces !

Lucien voulut se tuer, et son désespoir fut si vrai, si profond, que Louise pardonna, mais en faisant sentir à Lucien qu’il aurait à racheter cette faute.

— Allez donc, dit-elle enfin, soyez discret, et trouvez-vous demain soir à minuit à une centaine de pas après Mansle.

Lucien sentit la terre petite sous ses pieds, il revint chez David suivi de ses espérances comme Oreste l’était par ses furies, car il entrevoyait mille difficultés qui se comprenaient toutes dans ce mot terrible : — Et de l’argent ? La perspicacité de David l’épouvantait si fort, qu’il s’enferma dans son joli cabinet pour se remettre de l’étourdissement que lui causait sa nouvelle position. Il fallait donc quitter cet appartement si chèrement établi, rendre inutiles tant de sacrifices. Lucien pensa que sa mère pourrait loger là, David économiserait ainsi la coûteuse bâtisse qu’il avait projeté de faire au fond de la cour. Ce départ devait arranger sa famille, il trouva mille raisons péremptoires à sa fuite, car il n’y a rien de jésuite comme un désir. Aussitôt il courut à l’Houmeau chez sa sœur, pour lui apprendre sa nouvelle destinée et se concerter avec elle. En arrivant devant la boutique de Postel, il pensa que, s’il n’y avait pas d’autre moyen, il emprunterait au successeur de son père la somme nécessaire à son séjour durant un an.

— Si je vis avec Louise, un écu par jour sera pour moi comme une fortune, et cela ne fait que mille francs pour un an, se dit-il. Or, dans six mois, je serai riche !

Ève et sa mère entendirent, sous la promesse d’un profond secret, les confidences de Lucien. Toutes deux pleurèrent en écoutant l’ambitieux ; et, quand il voulut savoir la cause de ce chagrin, elles lui apprirent que tout ce qu’elles possédaient avait été absorbé par le linge de table et de maison, par le trousseau d’Ève, par une multitude d’acquisitions auxquelles n’avait pas pensé David, et qu’elles étaient heureuses d’avoir faites, car l’imprimeur reconnaissait à Ève une dot de dix mille francs. Lucien leur fit part alors de son idée d’emprunt, et madame Chardon se chargea d’aller demander à monsieur Postel mille francs pour un an.

— Mais, Lucien, dit Ève avec un serrement de cœur, tu n’assisteras donc pas à mon mariage ? Oh ! reviens, j’attendrai quelques jours ! Elle te laissera bien revenir ici dans une quinzaine, une fois que tu l’auras accompagnée ! Elle nous accordera bien huit jours, à nous qui t’avons élevé pour elle ! Notre union tournera mal si tu n’y es pas… Mais auras-tu assez de mille francs ? dit-elle en s’interrompant tout à coup. Quoique ton habit t’aille divinement, tu n’en as qu’un ! Tu n’as que deux chemises fines, et les six autres sont en grosse toile. Tu n’as que trois cravates de batiste, les trois autres sont en jaconas commun ; et puis tes mouchoirs ne sont pas beaux. Trouveras-tu dans Paris une sœur pour te blanchir ton linge dans la journée où tu en auras besoin ? il t’en faut bien davantage. Tu n’as qu’un pantalon de nankin fait cette année, ceux de l’année dernière te sont justes, il faudra donc te faire habiller à Paris, les prix de Paris ne sont pas ceux d’Angoulême. Tu n’as que deux gilets blancs de mettables, j’ai déjà raccommodé les autres. Tiens, je te conseille d’emporter deux mille francs.

En ce moment David, qui entrait, parut avoir entendu ces deux derniers mots, car il examina le frère et la sœur en gardant le silence.

— Ne me cachez rien, dit-il.

— Eh ! bien, s’écria Ève, il part avec elle.

— Postel, dit madame Chardon en entrant sans voir David, consent à prêter les mille francs, mais pour six mois seulement, et il veut une lettre de change de toi acceptée par ton beau-frère, car il dit que tu n’offres aucune garantie.

La mère se retourna, vit son gendre, et ces quatre personnes gardèrent un profond silence. La famille Chardon sentait combien elle avait abusé de David. Tous étaient honteux. Une larme roula dans les yeux de l’imprimeur.

— Tu ne seras donc pas à mon mariage ? dit-il, tu ne resteras donc pas avec nous ? Et moi qui ai dissipé tout ce que j’avais ! Ah, Lucien, moi qui apportais à Ève ses pauvres petits bijoux de mariée, je ne savais pas, dit-il en essuyant ses yeux et tirant des écrins de sa poche, avoir à regretter de les avoir achetés.

Il posa plusieurs boîtes couvertes en maroquin sur la table, devant sa belle-mère.

— Pourquoi pensez-vous tant à moi ? dit Ève avec un sourire d’ange qui corrigeait sa parole.

— Chère maman, dit l’imprimeur, allez dire à monsieur Postel que je consens à donner ma signature, car je vois sur ta figure, Lucien, que tu es bien décidé à partir.

Lucien inclina mollement et tristement la tête en ajoutant un moment après : — Ne me jugez pas mal, mes anges aimés. Il prit Ève et David, les embrassa, les rapprocha de lui, les serra en disant : — Attendez les résultats, et vous saurez combien je vous aime. David, à quoi servirait notre hauteur de pensée, si elle ne nous permettait pas de faire abstraction des petites cérémonies dans lesquelles les lois entortillent les sentiments ? Malgré la distance, mon âme ne sera-t-elle pas ici ? la pensée ne nous réunira-t-elle pas ? N’ai-je pas une destinée à accomplir ? Les libraires viendront-ils chercher ici mon Archer de Charles IX, et les Marguerites ? Un peu plus tôt, un peu plus tard, ne faut-il pas toujours faire ce que je fais aujourd’hui, puis-je jamais rencontrer des circonstances plus favorables ? N’est-ce pas toute ma fortune que d’entrer pour mon début à Paris dans le salon de la marquise d’Espard ?

— Il a raison, dit Ève. Vous-même ne me disiez-vous pas qu’il devait aller promptement à Paris ?

David prit Ève par la main, l’emmena dans cet étroit cabinet où elle dormait depuis sept années, et lui dit à l’oreille : — Il a besoin de deux mille francs, disais-tu, mon amour ? Postel n’en prête que mille.

Ève regarda son prétendu par un regard affreux qui disait toutes ses souffrances.

— Écoute, mon Ève adorée, nous allons mal commencer la vie. Oui, mes dépenses ont absorbé tout ce que je possédais. Il ne me reste que deux mille francs, et la moitié est indispensable pour faire aller l’imprimerie. Donner mille francs à ton frère, c’est donner notre pain, compromettre notre tranquillité. Si j’étais seul, je sais ce que je ferais ; mais nous sommes deux. Décide.

Ève éperdue se jeta dans les bras de son amant, le baisa tendrement et lui dit à l’oreille, tout en pleurs : — Fais comme si tu étais seul, je travaillerai pour regagner cette somme !

Malgré le plus ardent baiser que deux fiancés aient jamais échangé, David laissa Ève abattue, et revint trouver Lucien.

— Ne te chagrine pas, lui dit-il, tu auras tes deux mille francs.

— Allez voir Postel, dit madame Chardon, car vous devez signer tous deux le papier.

Quand les deux amis remontèrent, ils surprirent Ève et sa mère à genoux, qui priaient Dieu. Si elles savaient combien d’espérances le retour devait réaliser, elles sentaient en ce moment tout ce qu’elles perdaient dans cet adieu ; car elles trouvaient le bonheur à venir payé trop cher par une absence qui allait briser leur vie, et les jeter dans mille craintes sur les destinées de Lucien.

— Si jamais tu oubliais cette scène, dit David à l’oreille de Lucien, tu serais le dernier des hommes.

L’imprimeur jugea sans doute ces graves paroles nécessaires, l’influence de madame de Bargeton ne l’épouvantait pas moins que la funeste mobilité de caractère qui pouvait tout aussi bien jeter Lucien dans une mauvaise comme dans une bonne voie. Ève eut bientôt fait le paquet de Lucien. Ce Fernand Cortès littéraire emportait peu de chose. Il garda sur lui sa meilleure redingote, son meilleur gilet et l’une de ses deux chemises fines. Tout son linge, son fameux habit, ses effets et ses manuscrits formèrent un si mince paquet, que, pour le cacher aux regards de madame de Bargeton, David proposa de l’envoyer par la diligence à son correspondant, un marchand de papier, auquel il écrirait de le tenir à la disposition de Lucien.

Malgré les précautions prises par madame de Bargeton pour cacher son départ, monsieur du Châlelet l’apprit et voulut savoir si elle ferait le voyage seule ou accompagnée de Lucien ; il envoya son valet de chambre à Ruffec, avec la mission d’examiner toutes les voitures qui relaieraient à la poste.

— Si elle enlève son poète, pensa-t-il, elle est à moi.

Lucien partit le lendemain au petit jour, accompagné de David qui s’était procuré un cabriolet et un cheval en annonçant qu’il allait traiter d’affaires avec son père, petit mensonge qui dans les circonstances actuelles était probable. Les deux amis se rendirent à Marsac, où ils passèrent une partie de la journée chez le vieil ours ; puis le soir ils allèrent au delà de Mansle attendre madame de Bargeton, qui arriva vers le matin. En voyant la vieille calèche sexagénaire qu’il avait tant de fois regardée sous la remise, Lucien éprouva l’une de plus vives émotions de sa vie, il se jeta dans les bras de David, qui lui dit : — Dieu veuille que ce soit pour ton bien !

L’imprimeur remonta dans son méchant cabriolet, et disparut le cœur serré : il avait d’horribles pressentiments sur les destinées de Lucien à Paris.