Les Enracinés

La bibliothèque libre.
Aller à : navigation, rechercher


Extrait des Voyages de Psychodore
1903





Psychodore, philosophe cynique, ayant perdu celle qu'il aimait, résolut de vivre errant, étranger à tout et à tous. Sans autre bagage qu'un vieux manteau sur ses épaules et à la main un rude bâton, il partit. Tout le jour, il marchait au hasard. Quand il avait faim, il mangeait ce qui se trouvait à sa portée. Souvent quelqu'un protestait, qui n'avait nul besoin de cette nourriture, mais s'en prétendait propriétaire. Psychodore n'entendait pas les cris. Parfois le maître de la nourriture bousculait le cynique qui, réveillé de son rêve, frappait avec son bâton. Mais des esclaves accouraient. On saisissait l'audacieux qui considérait la faim comme une raison de manger. On le traînait devant des tribunaux. Or il savait que les oreilles des juges, bouchées par l'étoupe des lois, ne peuvent plus entendre et il ne répondait pas aux questions qui lui étaient posées. D'ordinaire, on le laissait aller, le croyant fou. D'autres fois, on l'enfermait pour quelques jours en des prisons. Le soir, Psychodore se couchait en même temps que le soleil. Quand il était libre, son lit était le bord de la route ou le fond d'un torrent sans eau.

Psychodore marcha trois ans, sans s'arrêter volontairement pendant le jour et sans prononcer une seule parole. Il est probable qu'il ne voyait des objets extérieurs que les plus extraordinaires et son esprit les traduisait en symboles d'éternité. Or, dès que les choses lui avaient donné une pensée plus belle qu'elles-mêmes, il cessait de regarder les choses.

Quand Psychodore eut marché trois ans, il se trouva au sommet d'une grande montagne, et il regarda en bas et autour de lui. Car des cris montaient, étranges, cris de querelle qui faisaient songer, quoique articulés, aux branches d'une forêt froissées par une tempête.

Le lieu où se trouvait Psychodore était singulier. La montagne formait un cercle presque parfait et sa crête égale n'était coupée d'aucune gorge. Dans la profonde plaine circulaire, des hommes grands comme des chênes se balançaient follement, parmi des clameurs.

Le cynique descendit vers ces géants et il vit avec étonnement que leurs pieds enfonçaient dans la terre. Comme quelques-uns étaient sur le bord d'un précipice, il sut que de chaque pied partaient de longues et sinueuses racines. Voyant qu'ici il y avait vraiment quelque chose de nouveau, quelque chose à comprendre, Psychodore s'arrêta en ce pays.

Malgré leur taille gigantesque et leurs indéracinables prolongements souterrains, les habitants de cette plaine étaient bien des hommes, non des arbres. Ils n'avaient ni feuilles, ni fleurs, ni ramures. Leur nudité permettait de voir qu'ils n'étaient point couverts d'écorce, mais d'une peau fine et blanche comme celle des barbares du nord. Ils avaient une tête et deux bras. Leur corps, dans son énormité, était de proportions harmonieuses et leurs poses variaient, souples et onduleuses, comme les attitudes des lutteurs. Parfois, ils s'asseyaient. Le soir, leurs jambes seules restaient droites comme deux troncs jumeaux, tandis que le vent du sommeil ployait leurs genoux et les couchait sur le dos. Mais, outre le pouvoir de changer de lieu, un autre bien leur manquait qui, jadis, parut précieux à Psychodore : les Enracinés n'avaient pas de sexe.

La nature avait refusé à ces hommes le pouvoir de procréer, parce qu'elle les avait faits immortels. Le cynique devina bientôt ce privilège, et il ne fut point jaloux. Mais il resta, observant et étudiant leur langage. Car un doute l'avait rendu avide de connaître leurs pensées :

— Peut-être ils sont savants comme des dieux, et ils m'apprendront ce qu'est devenue ma bien-aimée et où je pourrai la retrouver.

Quand il comprit quelques-unes de leurs paroles, Psychodore s'aperçut que la forêt était ignorante et grossière comme tous les peuples. Il fréquenta de préférence les Enracinés que le destin avait isolés, Mais il vit que chez ceux-là l'erreur était plus étrange, absurde comme la folie et non plus comme la sottise ; et ils s'enorgueillissaient de leurs pensées ingénieuses et fragiles.

Cependant, Psychodore ne s'éloigna pas encore. Mais il se dit :

— J'ai l'angoisse de la durée ; ils ont l'angoisse de l'espace. Les sottises et les folies qu'ils disent sur le monde étendu correspondent sans doute à nos erreurs sur le monde qui persiste. Le temps et l'espace sont des frères jumeaux tout semblables l'un à l'autre. Leur père s'appelle l'Immense et leur mère dit : Je suis Eternité ».

Et le sourire avec lequel il écoutait les géants immobiles blâmait aussi des pensées d'hommes qui marchent.

*
*    *


Car ceux d'entre les géants qui s'appelaient eux-mêmes les sages, multipliaient les négations hardies ou timides disant :

— Il n'y a rien au delà de l'horizon.

... ou bien :

— Gardons-nous d'affirmer ou de nier ce que nos sens ne peuvent saisir. La plaine que nous habitons est-elle tout l'univers et le mur des montagnes se dresse-t-il entre l'être et le néant ? Nous n'avons aucun moyen de le savoir. Ne nous occupons pas de l'inconnaissable et faisons méthodiquement la science du monde visible.

Cependant, le peuple croyait :

— Le soleil se lève dans le vide, mais il se couche dans le plein d'un autre monde. Il nous éclaire d'abord. Il éclaire ensuite d'autres êtres. L'orient est désert ; l'orient de la montagne est un néant. L'occident contient deux mondes : un pays de délices humides où la terre est généreuse ; un pays de tourments et de sécheresse. Dans l'un, des hommes meilleurs que nous plongent leurs racines heureuses. Dans l'autre, des méchants souffrent, car la terre brûle et fournit peu de nourriture.

Et le peuple croyait encore :

— C'est le même soleil qui revient tous les jours. Après avoir éclairé le paradis et l'enfer, il saute, brusque, à travers le néant, au sommet de la montagne orientale.

Quelques-uns même soupçonnaient :

— Peut-être le néant que traverse le soleil matinal n'est-il pas rien, mais est-il un chaos, une masse où les choses sont indiscernables, néant de la forme, soit, mais, où la matière s'agite, inharmonieuse et infinie.

Mais les sages hardis rétorquaient :

— Il n'y a rien en dehors de ce que nous connaissons. Et les sages dont la pensée est lâche :

— Nous ne connaissons que ce que nous connaissons. Puis les uns reprenaient :

— Il est certain que...

... les autres :

— Il est problable que...

... et tous les sages continuaient, d'accord :

— Ce qui n'a pas de racines ne saurait durer. Le soleil, qui se déplace, naît et meurt comme le chien qui court ou l'oiseau qui vole. Et le soleil d'aujourd'hui n'est pas la pourriture du soleil d'hier.

Mais la foule s'irritait contre de telles paroles. Elle sentait bien, malgré ses ignorances, que le soleil ne meurt pas chaque soir.

Et Psychodore songeait :

— Ton âme, bien aimée disparue, est un soleil couché pour moi, mais qui traverse d'autres régions. Et les durées occidentales ne sont ni élyséennes ni infernales, mais elles diffèrent peu des temps de l'est, et des temps du nord, et des temps du midi.

Et le sage Psychodore eut une folie. Il voulut dire à ces êtres troublés de l'angoisse de l'espace, la vérité libératrice. Il se plaça, harangueur ridiculement petit, devant la foule des géants et il cria :

— Ecoutez ma parole. Je viens de l'autre côté de la montagne et je sais.

Tous écoutèrent, haletants. Il reprit :

— Les limites sont des apparences. Autour de la montagne, la vie continue, pas très différente de ce qu'elle est ici.

Psychodore ne comprit pas ce qui se passait. Mais l'instinct, plus sûr et plus prompt que la pensée, le poussa dans une fuite éperdue. Quand il se retourna, tremblant, il vit toute la forêt couchée par un vent de colère. Les bras allongés cherchaient à le saisir. Des malédictions vouaient aux tortures le prophète qui annonçait des vérités trop simples. Et ces furieux clamaient que l'inconnu ne pouvait être que néant ou merveilles d'effroi et de joie.

*
*    *


Poursuivi par des cris et par des pierres, Psychodore courut jusqu'à la montagne. Puis il la franchit, revint au pays où les hommes marchaient comme lui et savaient sur l'espace proche la vérité. Il rencontra deux nains semblables à lui. Il écouta leurs paroles parce qu'ils devisaient en un dialecte grec qui l'émut de souvenirs délicieux. Mais il eut bientôt un rire de mépris et de douleur intellectuelle. Car l'un des deux hommes disait :

— A la mort, tout est bien fini.

Et l'autre répliquait :

— Après la mort, nous recevons pour nos bonnes actions des récompenses merveilleuses, ou bien d'effrayants châtiments nous attendent pour nos crimes.

Mais Psychodore, revenu à la sagesse du silence, passa sans essayer d'enseigner à ces hommes la simplicité blessante de la vérité.