Les Malheurs d’un amant heureux/2

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Michel Lévy frères, éditeurs (p. 4-7).


II


Je menais depuis deux ans cette vie de commis subalterne, qui, par bonheur pour certains ministres, suffit souvent à l’ambition de beaucoup de gens de mérite ; et peut-être la mienne s’y fût-elle bornée, si je n’avais été témoin de l’élévation subite d’un de mes camarades : c’était un jeune homme doué de tous les avantages qui font un grand despote ou un bon maître d’hôtel. Beau, bien fait, avec l’air audacieux d’un homme capable de tout, excepté d’obéir, il ne cherchait qu’une occasion de déployer ses talents dans l’art de commander. Déjà plusieurs s’étaient offertes. Un de ses parents, employé dans l’armée, lui avait promis de lui faire obtenir le grade de sous-officier, avec l’assurance d’un prompt avancement. Loin d’être séduit par tout le brillant d’un état qui mène à la gloire, M. Philippe avait pensé qu’il menait encore plus souvent à l’hôpital ou à la mort. D’ailleurs ce métier si noble ne flattait qu’à demi sa passion dominante : le plaisir de donner quelques ordres s’y paie trop cher, par la sévérité de ceux qu’il faut recevoir, et, tout bien calculé, M. Philippe, décidé à choisir une place où l’on pût toujours commander en maître, se fit valet.

Lorsque nous le vîmes quitter les bureaux du ministère pour entrer au service de la femme d’un émigré, restée en France dans l’espoir d’y conserver les biens de sa famille à une fille unique, tous les commis se révoltèrent contre une action qui leur semblait devoir flétrir l’honneur du corps. Le plus indigné de tous était celui que le chef de division distinguait par maintes preuves de confiance, soit en lui mettant de lui apporter chaque matin son déjeuner, d’entrer souvent dans son cabinet pour mettre une bûche dans son feu, ou même d’aller lui chercher un fiacre les jours où la pluie tombant à verse ne permettait pas de sortir à pied. Enfin mille petites faveurs de ce genre lui donnaient bien le droit de blâmer la conduite d’un camarade qui préférait bassement les profits attachés à la condition de valet, à l’honneur d’en faire les fonctions gratis. Je déclamais aussi bien qu’eux sur ce beau sujet, lorsqu’un seul mot de Philippe vint changer mes idées. L’ayant rencontré un dimanche soir, il me proposa d’aller souper avec lui chez une veuve de ses amies, où nous pourrions causer en toute liberté. Je ne fus pas longtemps à m’apercevoir de la puissance qu’il exerçait dans cette maison en attendant mieux. À peine fûmes-nous arrivés, qu’une vieille femme s’empressa de nous offrir des rafraîchissements en nous accablant de politesses entrecoupées d’injures adressées à sa nièce qui n’avait point encore fini de mettre le couvert. La pauvre enfant souffrait tant d’être ainsi maltraitée devant des étrangers, que ses larmes coulaient en abondance sur tout ce qu’elle apportait. En nous mettant à table, je sentis que ma serviette en était humide, et je jetai sur elle un regard plein d’intérêt, dont elle devina la cause ; car se levant aussitôt, elle alla me chercher une autre serviette, que je refusai d’un air qui mit le comble à sa reconnaissance. Cette petite scène muette assura pour ma part l’agrément du souper que l’humeur grondeuse de la tante menaçait de rendre fort ennuyeux. Le plus doux sourire vint ranimer le joli visage de sa nièce, et je ne sais quoi m’avertit qu’il n’appartenait plus qu’à moi d’en changer l’expression.

À la fin du repas, Philippe nous parla de ses projets, et s’étendit sur les avantages de sa nouvelle position, en remerciant madame Dubreuil du sort heureux qu’il lui devait. C’était cette veuve qui l’avait placé chez la comtesse de Saint-Maurice, en qualité d’homme de confiance, chargé du service intérieur et de la surveillance de toute la maison. Philippe s’était bientôt dispensé de la première condition en la faisant remplir par d’autres. Ensuite, ayant persuadé à sa vieille maîtresse que ses gens d’affaires négligeaient ses intérêts, il s’était tout doucement emparé de l’administration de ses biens ; et, sans oser prendre le titre d’intendant-régisseur, il en exerçait déjà la charge avec toutes ses prérogatives. Après m’avoir fait le détail de ce qu’elle lui rapportait, il me dit :

— Eh bien, crois-tu toujours, cher Victor, que l’existence d’un misérable employé soit préférable à la mienne ?

— Non, certes, lui répondis-je ; mais…

Ici je m’arrêtai tout court, ne sachant comment m’y prendre pour lui rappeler le préjugé attaché à son nouvel état. Il avait prévu mon objection ; et il la combattit par cent exemples de serviteurs parvenus aux emplois les plus honorables, et m’assura qu’une fois en faveur qui que ce soit n’avait l’audace de leur parler du point d’où ils étaient partis. De plus, il me persuada que la Révolution, en détruisant beaucoup d’abus, n’ayant point épargné cet ancien préjugé, et m’en donna, pour preuve, ce nom d’officieux qu’on avait substitué à celui de domestique, comme plus convenable au titre de citoyen dont on leur accordait les droits. Enfin son éloquence obtint tant de succès qu’avant de nous quitter je lui promis d’accepter la place de valet de chambre ou d’officieux, auprès du jeune marquis de Révanne, si, comme il m’en répondait, cette place réunissait tous les avantages de la sienne. Huit jours après cet entretien, je reçus une belle lettre de la citoyenne Révanne, qui m’invitait à me rendre au village qu’elle habitait pour y commencer mon service, en ajoutant que la recommandation de madame Dubreuil, son ancienne femme de charge, suffisait pour m’assurer la bienveillance des maîtres de la maison.

À la lecture de cette lettre mon père eut un accès de colère digne d’un gentilhomme ; j’en fus effrayé au point de vouloir écrire à Philippe pour me désister, mais ma mère, qui voyait dans mon projet une augmentation de revenus pour son ménage, me demanda vingt-quatre heures pour ramener son mari à des idées moins fières. En effet je reçus le lendemain la permission de partir pour Révanne, à condition de ne point aller faire mes adieux à mon père, qui serait censé ignorer le parti que j’allais prendre ; il m’était défendu, en outre, de jamais lui en parler, même lorsque je lui ferais passer le montant des gages que j’allais recevoir. Ce petit traité, entre l’orgueil et l’intérêt, m’a souvent servi de leçon, en me prouvant qu’il est moins difficile qu’on le pense de concilier ces deux grands ennemis. Peut-être ai-je dû mon bonheur à cette découverte.