Les Malheurs d’un amant heureux/24

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Michel Lévy frères, éditeurs (p. 109-113).


XXIV


J’eus, comme un autre, ma part de l’effet de cette visite : Gustave me chercha querelle sur ce que je lui avais dit de madame de Verseuil, me défendit de lui en reparler, et me témoigna le désir de retarder notre départ de quelques jours pour ne pas la rencontrer en route.

— Car il serait par trop désagréable, ajouta-t-il, d’avoir à supporter l’humeur jalouse d’un mari dont on n’aime pas la femme.

Le raisonnement était sans réplique ; et je tombai d’accord que, pour souffrir patiemment les soupçons d’un jaloux, il fallait les mériter.

Peu de temps après, Gustave changea de langage ; il avait rencontré madame de Verseuil chez madame de Beau*** le jour même du mariage de cette dernière avec le général B*** ; et quelques mots dits sur le regret de n’avoir pas prévu la visite de M. de Révanne, dont on aurait bien sûrement inscrit le nom sur la liste des personnes qu’on voulait recevoir, avaient eu la puissance de dissiper toute impression fâcheuse.

La cérémonie de ce premier mariage du général B*** se passa si simplement, que la plupart de ses amis ne l’apprirent que le lendemain. Gustave ne l’aurait pas su plus tôt, si la nouvelle mariée n’avait fait arrêter sa voiture au sortir de la municipalité, pour l’engager à venir dîner chez elle. Comme il s’excusait de ne pouvoir se rendre à son invitation, elle répondit en riant qu’elle allait lui envoyer un ordre du général pour assister à sa noce ; et Gustave promit de tout sacrifier à cet imposant devoir. Madame de Révanne, madame T***, et quelques amis intimes furent seuls admis à ce banquet nuptial, dont la gaieté fit tous les frais. Le général, fier de sa pauvreté, montrait avec orgueil le seul présent qui composait toute la corbeille de sa femme. C’était un collier où des chaînes de cheveux se rattachaient à une petite plaque d’or émaillée, sur laquelle on lisait ces mots : Au Destin. On sait comment le dieu a reconnu l’offrande.

En échange de ce don, madame B*** avait brodé une écharpe qui devait non-seulement parer le général, mais le rendre invincible ; et chacun d’eux avait pour cette relique amoureuse toute la superstition des beaux temps de la chevalerie. Gustave était ravi de voir tant d’enfantillage uni à tant de gravité ; car, à tout moment, le général s’échappait du salon où les autorités venaient le complimenter, pour monter chez la vieille femme de chambre, chargée de coudre les franges de cette écharpe, qu’il empêchait de terminer en l’essayant sans cesse. À chaque visite importante, madame B*** priait Gustave d’aller avertir son mari, qu’il trouvait toujours chez l’ouvrière, et attendant la fin de son écharpe. On avait beau se moquer de sa folie, le général n’en était pas moins préoccupé ; ce qui donnait à son visage un air distrait dont les profonds politiques tiraient de grandes conséquences.

Cette noce ne fut pas célébrée par d’ennuyeux discours, de plats couplets, ou des odes de commande. Le marié n’avait pas alors de quoi payer les flatteurs ni les poëtes ; et l’on s’en tint à lui parler sincèrement des vœux qu’on formait pour son bonheur et sa gloire. L’époque de son départ était déjà fixée ; Gustave me prévint que le nôtre suivrait de près celui du général, et qu’il fallait en faire tous les préparatifs d’avance, pour en cacher le moment à sa mère. Alméric, dont le congé devait bientôt expirer, sollicitait son ami d’employer le peu de temps qui leur restait à visiter tous les lieux intéressants qui attiraient la foule ; et il fut décidé que dès le lendemain il conduirait Gustave à une séance de l’Athénée. Mon jeune maître n’avait pas grande idée de cette fête ; mais M. de Norvel lui ayant affirmé qu’on s’amusait presque autant dans ces assemblées qu’à la représentation des Femmes Savantes de Molière, il accepta la partie.

Loin de se repentir de sa complaisance, il en fut bien récompensé par tout ce qu’il vit d’étrange dans ce salon rempli de beaux esprits. C’était le temple des prétentions et de la médiocrité ; une tribune semblable aux tables des jongleurs était l’autel sacré où M. D… V… L… Ch… etc., etc., etc., immolaient sans pitié le bon sens, le bon goût à leurs divinités protectrices. L’un, en vers patelins, chantait ses goûts champêtres ; l’autre, dans une épître légère, invoquait, en minaudant, la mort, et lui demandait de vouloir bien adoucir pour lui l’effet de son aspect, en venant le chercher avec des gants couleur de rose ; celui-là, d’un visage à faire fuir les amours, accablait le public du récit des faveurs de sa belle ; celui-ci, plus modeste, réclamait l’attention générale pour un de ses amis dent la muse intrigante venait de s’évertuer à propos du poëme de l’Imagination de l’abbé Delille, et d’adresser à cet aimable poëte une épître amphigourique que terminaient ces deux vers en l’honneur du genre humain.

    Aveugle et vil troupeau dont l’âme appesantie
    Se traîne obscurément, et meurt toute sa vie.

La partie de cet aveugle et vil troupeau, qui écoutait cette sortie philanthropique, en parut médiocrement flattée ; mais elle rit de la petite épigramme qui vint après. La voici :

Contre un plagiaire.

    Quoiqu’en disent certains railleurs,
    J’imite, et jamais je ne pille.
    — Vous avez raison, monsieur Drille,
    Oui, vous imitez… les voleurs.

Par Ch. Morel.

Mais un doux murmure annonce quelque nouveau favori d’Apollon : on se rapproche de la tribune, tous les yeux s’y fixent, une femme parait. C’est Sapho elle-même ; sa taille élancée, son regard audacieux, sa voix pure et sonore, tout prévient en faveur de son talent ; mais on s’étonne du courage qui lui fait braver cette crainte de paraître, cette timide pudeur, divin attribut des femmes, qui embellit autant leurs talents que leurs charmes. Cependant c’est pour défendre les droits de ce sexe enchanteur, que madame P*** s’expose à la critique ; elle veut combattre par de bons vers le poëte qui dit aux belles :

    Rassurez les grâces confuses ;
    Ne trahissez point vos appas ;
    Voulez-vous ressembler aux muses ?
    Inspirez ; mais n’écrivez pas[1].

À cet avis, plus galant que sévère, madame P*** répondait :

    De l’étude des arts la carrière est ouverte ;
    Osons y pénétrer. Eh ! qui pourrait ravir
    Le droit de les connaître à qui peut les sentir.

Chacun prenait parti dans cette querelle poétique, où, contre l’ordinaire, tout le monde avait raison ; car si la manie des vers rend une femme ridicule, le goût des arts ajoute à son amabilité. C’est donc au mérite de son ouvrage qu’est attaché le pardon d’un auteur féminin ; aussi madame P*** aurait-elle complétement gagné sa cause au tribunal des plus rigides censeurs, si, fière d’avoir rimé des vers charmants, elle avait renoncé au vain plaisir de les lire elle-même.

La séance finie, Gustave voulut se retirer ; mais Alméric lui représenta que ce serait perdre la meilleure partie du comique de cette soirée, que de ne pas entendre les conversations qui la terminaient, et il se laissa conduire par lui vers un groupe de personnes auxquelles le citoyen V*** prouvait mathématiquement que le plus grand poëte du siècle était son ami L***. Il est vrai que l’ami L***, qui déclamait à l’autre bout du salon, prouvait tout aussi clairement à un petit nombre d’auditeurs que le citoyen V*** était le premier littérateur du monde. Cette apothéose réciproque fut depuis consacrée par Chénier dans sa satire du docteur Pancrace.

    Un jour Gille et Pierrot revenant de la foire,
    Aux deux bouts du pont Neuf placèrent deux tréteaux.
    Les passants ébahis lisent leurs écriteaux.
    On s’ameute. Pierrot disait : — Courez la ville,
    Vous n’y pourrez trouver qu’un bel esprit, c’est Gille.
    Chacun reçut du ciel un talent différent ;
    Mais tout devient petit devant Gille-le-Grand.
    Gille, sur l’autre bord, criait, d’un ton capable :
    — Rien n’est grand que Pierrot. Pierrot seul est aimable.
    On les croit sur parole, et tout le peuple sot
    Va du grand homme Gille au grand homme Pierrot.

Après avoir imité un instant le peuple sot, et s’être diverti du caquet cédant de quelques vieilles muses, Gustave sortit enfin de ce petit Parnasse, charmé de savoir qu’il existât dans Paris une boutique de gloire où les brevets d’immortalité s’achetaient à si bon compte.

  1. Lebrun.