Les Masons

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P. Sevin et E. Rey, librairies-éditeurs (pp. 221-251).


I — Nocturne


Quand tout l’ mond’ doit êt’ dans son lit
Mézig trimarde dans Paris,
Boïaux frais, cœur à la dérive,
En large, en long, su’ ses deux rives,
En Été les arpions brûlés,
En Hiver les rognons cinglés,

La nuit tout’ la Ville est à moi,
J’en suis comm’ qui dirait le Roi,
C’est mon pépin... arriv’ qui plante,
Ça n’ peut fair’ de tort à la Rente.


À chacun son tour le crottoir.
J’ vas dans l’ silence et le désert,
Car l’ jour les rues les pus brillantes,
Les pus pétardièr’s et grouillantes,
À Minoch’ sont qu’ des grands couloirs,
Des collidors à ciel ouvert.


J’ suis l’Empereur du Pavé,
L’ princ’ du Bitum’, l’ duc du Ribouis,
L’ marquis Dolent-de-Cherche-Pieu,
L’ comt’ Flageolant-des-Abatis,
L’ baron d’ l’Asphalte et autres lieux.


J’ suis l’ baladeur... le bouff’-purée,
Le rôd’-la-nuit... le long’-ruisseaux,

Le marque-mal à gueul’ tirée
Le mâch’-angoiss’... le cause-tout haut.


Si jamais vous êt’s dans l’ennui
Et forcé comm’ moi je le suis
À c’ que ça s’ passe à la balade,
J’ vas vous ess’pliquer mon manège :


Mettons qu’y lansquine ou qu’y neige,
Eh ben ! allez rue d’ Rivoli,
Malgré qu’y ait des vents coulis
On est pas mal sous ses arcades.


Mais si c’est l’Été... pas la peine,
Y vaut mieux s’ filer vers la Seine.
Là su’ eun’ berge ou sous un pont
Vous pouvez eun’ bonn’ couple d’heures
Dans la flotte qu’est un vrai beurre,
Mettre à tremper vos ripatons.


Tâtez, l’essai n’en coûte rien,
Car moi j’ connais tous les bons coins,
Tous les trucs... on peut pas me l’ mette
À forc’ comm’ ça d’ trouver des joints
Et d’ boulotter mes kilomètes.


Aussi des fois su’ la grand’ Ville
Du haut en bas, du sud au nord,

Y a si peu d’ pétard et d’ poussière
Et tout y paraît si tranquille


Qu’on s’ figur’ que Pantruche est mort,
Qu’on voyag’ dans un grand cim’tière
Et qu’y s’ réveill’ra pus jamais,
(Ah ! nom de Dieu si c’était vrai !)


Mais des fois juste à ce moment,
Là-bas... en banlieue... loin du centre,
Y nous vient de longs hurlements,
C’est le chien d’ fer ou l’ remorqueur,
Hou... yaou... on dirait mon ventre !
Ya haou... on jur’rait mon cœur !


Seul’ment ces cris-là m’ fout’nt la trouille ;
Ça m’occasionn’ des idées noires,
Et me v’là r’parti en vadrouille
À r’tricoter des paturons

Pou’ pas risquer d’êt’ fait marron
Par les escargots de trottoir.


On rencont’ ben des attardés,
Des clients en train d’ rouspéter,
Que leurs pip’lets laiss’nt poireauter
Eune heure à leur cordon d’ sonnette.


Des chiffortins, des collignons,
Des tocass’s qu’a pas fait leur plâtre,

Des cabots qui rent’nt du théâtre,
Des magistrats qui r’vienn’nt du claque,
Des poivrots, des flics ou des macs.


(Mais, marioll’, quand qu’on est honnête
On néglig’ ces fréquentations.)


Des fois que j’ traîne mes arpions d’ plomb,
J’ m’arr’pos’ et j’ m’adosse à un gaz
Pour voir « à quel point nous en sommes »,
Tout fait croir’ que j’ suis vagabond :


Et d’ Charonne au quartier Monceau,
Au milieu du sommeil des Hommes,
Me v’là seul avec ma pensée
Et ma gueul’ pâl’ dans les ruisseaux !


Les nuits où j’ai la Lun’ dans l’ dos,
J’ piste mon Ombr’ su’ la chaussée,

Quand qu’ j’ai la Lun’ en fac’ des nuits,
C’est mon Ombre alorss qui me suit ;


Et j’ m’en vas... traînaillant du noir,
Y a quét’ chose en moi qui s’ lamente,
La Blafarde est ma seule amante,
Ma Tristesse a m’ suit... sans savoir.




II — Les Masons





Or les nuits ousque j’ vagabonde,
Comm’ j’ai pas trop d’occupations,
J’ me fais inspecteur des Masons.


Quand que la Lune est gross’ dans l’ ciel,
Les nuits d’ Printemps a sont comm’ blondes,
Et on dirait des bastions d’ miel.


L’Hiver, l’Automne, on croirait voir,
Des châteaux de camphre ou d’ivoire,
Les nuits d’Eté au clair de Lune.
(Si on laiss’ l’odeur d’ choléra,
Qui vous vient du côté d’ Bondy),
Ça fait un décor d’opéra.


Les Masons ? Y a qu’ ça dans Paris
Y en a en pierr’s, en marbre, en briques,
En porcelaine ou en papier :


Y en a des tocard’s... des jolies,
Des branlantes... des démolies,
Des quantités qu’ est en fabrique
Et qu’est blanch’s comm’ des mariées.


Y en a d’ tous poils... y en a d’ tout âge.
Y en a qui z’ont des flott’s d’étages
Et y en a qui z’ont qu’un preumier.


Y en a des r’tapées.. des tout’s neuves,
Y en a d’ pimpant’s et y en a d’ gaies,
Y en a qu’a l’air triste des veuves
Qui ne sourieront pus jamais.


Quand j’ rôdaill’ dans les grands quartiers,
J’en vois qu’est comm’ des forteresses,
Bouclées, cad’nassées et grillées.
Si Jésus voulait y entrer
En disant : « — Voyez ma détresse »,
On s’rait pas long à l’ fusiller.


Y en a qu’est si rupin’s et chouettes
Qu’on s’ dit qu’on aurait beau marner,
Fair’ fortun’ dans les cacahouettes,
On pourrait jamais s’y plumer.


Y en a qui z’ont des bow-window
Ousqu’on vourait en silhouette
Voir poireauter eun’ tit’ Juliette
Dont on serait le Roméo.


Et de d’ cell’s là... y en a d’ très bien,
Qui vous la frim’nt au vieux château,
A z’ont des tourell’s, des créneaux,
Et des gargouill’s à gueul’s de chien.


(Les Preux qui cach’nt là leur noblesse
Ont bravement, dans leur jeunesse,
Spéculé su’ des peaux d’ lapins.)


Bon sang ! dans ces fières murailles
Qui m’ont tout l’air d’être élevées
Avec le mêm’ genr’ de pavés
De granit ou de pierre de taille
Dont est fait le Cœur des Gavés,


Doit gn’y avoir des plumards couverts
D’égledons de fourrur’s et d’ peaux,
Ousqu’y fait doux, ousqu’y fait chaud,
Ben moi.. j’ suis dehors en Hiver.


Et v’là qu’à z’yeuter ces Masons,
Aveug’s et sourd’s comm’ des Prisons,
On s’ dit — « Quoi qu’y peut s’y passer ? »
Tous ces moellons forcés d’ se taire,
Ça doit n’en cacher des mystères,
Mêm’ que c’est terribe à penser.


Du haut en bas d’ ces six étages
Pens’nt-t-y un p’tit peu à c’ qu’y font ?
Ben sûr y en a qui naiss’nt, qui meurent...


Y en a qui font leurs frèr’s cocus,
Y en a qui pionc’nt, qui rêv’nt, qui pleurent,
Et y en a qu’ ont jamais vécu.


D’aut’s se zigouillent, s’empoisonnent,
D’aut’s en faisant des galipettes
Se bécott’nt à la tourtereaux ;


Des mectons cour’nt après leur bonne,
Camoufle au poing, Borgne en trompette,
Comme faisait défunt Trublot.


Et le tout sans jamais penser
À z’yeuter un coup par la f’nêtre.


Pour voir... on sait pas si peut-être
Leur prochain s’rait pas dans les rues
À fair’ le jacque et le pied d’ grue.


Quant aux quartiers des Purotains,
Dans les faubourgs, dans les banlieues,
Pas si loin d’ leurs sœurs ces Merveilles,
Là les Masons ont l’air de Vieilles
Qui se s’raient roulé’ dans leur pisse.


La pupart sont des grand’s bâtisses,
Qui branl’nt, qui suint’nt, qui pleur’nt, qui puent,
De vrais casern’s plein’s de ménages
Où y a, quoi qu’en dis’nt les repus,
Du malheur à tous les étages.


Des p’tiot’s sont encor pus affreuses,
A fouatt’nt le crime et la misère,
A sont couleur de panaris,
A sont gâtées... ruinées... lépreuses,
On croirait des chicots pourris
Bordant la gueule de l’enfer.


Les nuits d’amour, au mois de Mai,
On entend au travers d’ leurs murs,
Des soupirs, des mots... des murmures,
Ces nuits-là a s’ mett’nt à chanter.


Et les Sam’dis d’ paie et d’ soûl’rie
L’ en sort des cris, des chocs, des pleurs.


C’est Populo qui s’ multiplie
Dans la crasse et dans la douleur.


Car c’est là d’dans qu’y sont r’légués
Ceuss’ qu’ a bâti les beaux quartiers,
Les nobles masons par centaines
Et les bell’s affair’s qu’a contiennent.


Y sont là n’dans... y n’ont pas l’ choix
Dans ces cahut’s, dans ces cassines,
Pilés, tassés à l’étroitesse
Comm’ dans leurs barils des anchois
(Çà qui fait bien pour la poitrine).


C’est là qu’ fonctionne Étés, Hivers,
Tout’ cett’ pauv’ grain’ de faits divers
Avec toujours pendus aux fesses
L’ Proprio, l’Huissier, l’ Commissaire,
Dont on n’ peut se débarrasser
Qu’avec un boisseau d’ charbon d’ bois,


Malgré ça des fois je me dis
Qu’ dans n’import’ quel’ de ces taudis
Au lieur d’êt’ dehors en Hiver


Vaurait p’têt’ mieux eun’ position
Eune existenc’ pus régulière,


Un foyer quoi... un p’tit log’ment,
Eun’ tabe, un buffet... eune ormoire,
Eune ormoire où y aurait... des choses,


Et dans l’ tout eun’ fraîch’ tit’ Moman,
Eun’ joli’ Moman à bras roses
Qui sortiraient de son peignoir
Quand qu’alle apport’rait la soupière
Ou allum’rait la suspension.


Voui, voui, mais voilà... comment faire ?
Ces masons-là autant qu’ les Belles
Au gas qui passe désolé
A sont pas pus hospitalières.


J’ai beau m’ trémousser, j’ai pas l’ rond,
Je suis tremblant, je suis traqué,
J’ suis l’ Déclassé... l’ gas distingué
Qui la fait à la poésie :


J’ suis aux trois quarts écrabouillé
Ent’ le Borgeois et l’Ovréier,
J’ suis l’ gas dont on hait le labeur,


Je suis un placard à Douleurs,
Je suis l’Artiste, le Rêveur,


Le Lépreux des Démocraties.


III — La Maison des Pauvres





N’empêch’ si jamais j’ venais riche,
Moi aussi j’ f’rais bâtir eun’ niche
Pour les vaincus... les écrasés,
Les sans-espoir... les sans-baisers,


Pour ceuss’ là qui z’en ont soupé,
Pour les Écœurés, les Trahis,
Pour les Pâles, les Désolés,
À qui qu’on a toujours menti
Et que les roublards ont roulés ;


Eun’ mason... un cottage... eun’ planque,
Ousqu’on trouv’rait miséricorde,
Pus prop’s que ces turn’s à la manque
Ousque l’on roupille à la corde ;


Pus chouatt’s que ces Asil’s de nuit
Qui bouclent dans l’après-midi,
Où les ronds-d’-cuir pleins de mépris
(Les préposés à la tristesse)
Manqu’nt d’amour et de politesse ;


Eun’ Mason, Seigneur, un Foyer
Où y aurait pus à travailler,


Où y aurait pus d’ terme à payer,
Pus d’ proprio, d’ pip’let, d’huissier.


Y suffirait d’êt’ su’ la Terre
Crevé, loufoque et solitaire,
D’ sentir venir son dergnier soir
Pour pousser la porte et... s’asseoir.


Quand qu’on aurait tourné l’ bouton
Personn’ vourait savoir vot’ nom
Et vous dirait — « Quoi c’est qu’ vous faites ?
Si you plaît ? Qui c’est que vous êtes ? »


Non, pas d’ méfiance ou d’ paperasses,
Toujours à pister votre trace,
Avec leur manie d’étiqu’ter ;
Ça n’est pas d’ la fraternité !


Mais on dirait ben au contraire :
— « Entrez, entrez donc, mon ami,


Mettez-vous à l’ais’, notre frère,
Apportez vos poux par ici. »


Pein’ dedans gn’aurait des baignoires,
Des liquett’s propes... des peignoirs,
D’ l’eau chaud’ dedans des robinets
Qu’on s’ laiss’rait rigoler su’ l’ masque,
Des savons à l’opoponasque,
Des bross’s à dents et des bidets.


Pis vite.. on s’en irait croûter
Croûter d’ la soup’ chaude en Hiver
Qui fait « plouf » quand ça tomb’ dans l’ bide,
Des frich’tis fumants, des lentilles,
Des ragoûts comm’ dans les familles,
Des choux n’avec des pomm’s de terre,
Des tambouill’s à s’en fair’ péter.


Et quand qu’ ça s’rait la bell’ saison
On boulott’rait dans le jardin


(Gn’en aurait un dans ma Mason
Un grand... un immense... un rupin)


Ousqu’y aurait des balançoires,
Des hamacs... des fauteuils d’osier
(Pou’ pouvoir fair’ son Espagnole)
Et ça s’rait d’ la choquott’ le soir
Quand mont’rait l’ chant du rossignol
Et viendrait l’odeur des rosiers.


Mais l’Hiver il y f’rait l’ pus bon :
Ça s’rait chauffé par tout’s les pièces ;
Et les chiott’s où poser ses fesses


J’ f’rais mett’ du poil de lapin d’ssus
Pou’ pas qu’ ça vous fass’ foid au cul.


Et pis dans les chambr’s à coucher
Y gn’aurait des pieux à dentelles,
D’ la soye... d’ la vouat’... des oneillers,
Des draps blancs comm’ pour des mariés,
Des lits-cage et mêm’ des berceaux
Dans quoi qu’on pourrait s’ fair’ petiots ;


Voui des plumards, voui des berceaux
Près d’ quoi j’ mettrais esspressément
Des jeun’s personn’s, prop’s et girondes,
Des rouquin’s, des brun’s et des blondes
À qui qu’on pourrait dir’ — « Moman ! »


Ça s’rait des Sœurs modèl’ nouveau
Qui s’raient sargées d’ vous endormir
Et d’ vous consoler gentiment
À la façon des petit’s-mères,


À qui en beuglant comme un veau
(La cabèch’ su’ le polochon),
On pourrait conter ses misères :


— « Moman, j’ai fait ci et pis ça ! »
Et a diraient : — « Ben mon cochon ! »
— « Moman, j’ai eu ça et pis ci. »
Et a diraient : — « Ben mon salaud ! »


« Mais à présent faut pus causer,
Faut oublier... faut pus penser ,
Tâchez moyen d’ vous endormir
Et surtout d’ pas vous découvrir. »


Ma Mason, v’là tout, ma Mason,
Ça s’rait un dortoir pour broyés
Ousqu’on viendrait se fair’ choyer
Un peu avant sa crevaison


Loin des Magistrats de mes ...
Qu’ont l’ cœur de vous foute en prison
Quand qu’on a pus l’ rond et pus d’ turne.


Mais pour compléter l’illusion
Qu’on est redevenu mignon
Tout’s mes Momans à moi, à nous,
Faurait qu’a z’ayent de beaux tétons,
Lourds, fermes, blancs, durs, rebondis
Comm’ les gros tétons des nounous
Ou des fermièr’s de Normandie ;


Et faurait qu’ ces appâts soyent nus.
Mêm’ les gas les pus inconnus,


Auraient l’ droit d’y boir’, d’y téter
Au moment ousqu’y tourn’raient d’ l’œil.


S’ils faisaient la frim’ d’êt’ pas sages
Dans leur plumard ou leur fauteuil
On s’empress’rait d’ leur apporter
Les tétons sortis du corsage,
Pleins d’amour et de majesté.


Je vois d’ici mes Nounous tendres
Introduir’ dans les pauvres gueules
De tous les Errants de Paris
Le bout de leurs tétons fleuris.


Et j’ vois d’ici mes pauv’s frangins
Aux dents allongées par la Faim
Boir’ les yeux clos et mains crispées
Par la mort et par le plaisir.


Et pour jamais et pour jamais
(Le museau un peu pus content)
J’ les vois un à un s’endormir


Le bout d’un téton dans les dents...