Les Originaux

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Œuvres complètes de VoltaireGarniertome 2 - Théâtre (1) (p. 391-452).




LES ORIGINAUX

OU

MONSIEUR DU CAP-VERT

COMÉDIE

EN TROIS ACTES, ET EN PROSE

(1732)


AVERTISSEMENT
DE BEUCHOT.

Cette pièce n’a jamais été représentée sur des théâtres publics ; mais elle l’a été sur un théâtre particulier, en 1732. C’est Voltaire lui-même qui le dit dans son article ART DRAMATIQUE des Questions sur l’Encyclopédie. La première édition des Originaux a été donnée par M. E.-A. Lequien, en 1820, dans le tome IX de son édition des Œuvres de Voltaire. Un manuscrit intitulé Monsieur du Cap-Vert, et qui était dans la bibliothèque de Pont-de-Veyle, appartenant aujourd’hui à M. de Soleinne, présente des différences de texte dont quelques-unes ont été admises par M. Lequien, et reproduites par des éditeurs plus récents. Je m’en suis tenu au manuscrit dont je suis redevable à feu Decroix, et qu’il avait fait faire sur une copie venant de Longchamp, secrétaire de Voltaire. J’ai mis en variantes les passages introduits dans le texte par M. Lequien.

Cholet de Jetphort, éditeur des Étrennes lyriques, donna, dans le volume de 1785, les cinq couplets qui terminent les Originaux, comme tirés d’une comédie de Voltaire, intitulée : Le Capitaine Boursoufle. Mais il manquait deux vers au 3e couplet ; et d’Aquin de Chateaulyon, dans son Almanach littéraire de 1786, ne cita que quatre couplets. Le nom de Boursoufle est au nombre des personnages dans le manuscrit intitulé : Monsieur du Cap-Vert, et c’est sous le titre de Grand Boursoufle que Mme de Grafigny parle des Originaux (voyez Vie privée de Voltaire et de Mme du Châtelet, 1820, in-8°, pages 130 et 135). Voltaire avait aussi donné le titre de Boursoufle à une pièce dont il existe plusieurs versions : voyez l’Avertissement (de M. Decroix) en tête de l’Échange.

Les Originaux ont donné l’idée du Préjugé à la mode, comédie de Lachaussée, jouée en 1735. La scène V du cinquième acte du Préjugé à la mode a surtout quelque rapport avec la scène IX du troisième acte des Originaux.


PERSONNAGES


M. DU CAP-VERT, armateur.
LE PRÉSIDENT BODIN.
LA PRÉSIDENTE BODIN.
LE COMTE DES APPRÊTS, gendre du président.
LA COMTESSE, épouse du comte.
LE CHEVALIER DU HASARD, frère inconnu du comte.
FANCHON, fille cadette du président, sœur de la comtesse, et amante du chevalier.
Mme DU CAP-VERT, femme de l'armateur.
M. DE L’ÉTRIER, écuyer du comte.
M. DU TOUPET, perruquier du comte.
PLUSIEURS VALETS DE CHAMBRE.
UN PAGE.
CHAMPAGNE, laquais de la présidente.
NUIT-BLANCHE, laquais du chevalier du Hasard.
Mme RAFLE, gouvernante.


La scène est dans la maison du président.
LES ORIGINAUX
COMÉDIE


ACTE PREMIER.
SCÈNE I.


LE CHEVALIER DU HASARD. NUIT-BLANCHE.

LE CHEVALIER.

Nuit-Blanche !

NUIT-BLANCHE.

Monsieur ?

LE CHEVALIER.

N’est-ce point ici la maison ?

NUIT-BLANCHE.

Je crois que nous y voici. Nous sommes près du jardin du président Bodin : n’est-ce pas cela que vous cherchez ?

LE CHEVALIER.

Oui, c’est cela même : mais il faut bien autre chose. (Ils s’introduisent dans le jardin.) Elle ne paraît point encore.

NUIT-BLANCHE.

Qui ?

LE CHEVALIER.

Elle.

NUIT-BLANCHE.

Qui, elle ?

LE CHEVALIER.

Cette fille charmante.

NUIT-BLANCHE.

Quoi ! monsieur, la fille du président Bodin vous aurait déjà donné rendez-vous ?

LE CHEVALIER.

Je vous trouve bien impertinent avec votre déjà : il y a un mois entier que je l’aime, et qu’elle le sait : il y a par conséquent bientôt 1196 LES ORIGINAUX.

un mois ([ii’elle aurait dû l’accordoir cotte petite faveur. Mais que veux-tu ? les filles s’enflaniinent aisément et se rendent difficilement : si c’était une dame un peu accoutumée au monde, nous nous serions peut-être déjà quittés.

NLIT-BLANCHE,

Eh ! de ^ràce, monsieur, où avez-vous déjà fait connaissance avec cette demoiselle dont le canir est si aisé, et l’accès si difficile ?

I.E GHEVALIEPi.

OÙ je l’ai vue ? Partout, à l’opéra, au concert, à la comédie, enfin en tous les lieux où les femmes vont pour être lorgnées, et les hommes perdre leur temps. J’ai gagné sa suivante de la façon dont on vient à bout de tout, avec de l’argent : c’était à elle que tu portais toutes mes lettres, sans la connaître. Enfin, après bien des prières et des refus, elle consent à me parler ce soir. Les fenêtres de sa chambre donnent sur le jardin. On ouvre, avançons.

SCÈNE II.

F A x\ C H N, à la ftnôtre ; L E CHEVALIER, au-dessous. FANCHOX.

Est-ce vous, monsieur le chevalier ?

LE CHEVALIER,

Oui, c’est moi, mademoiselle, qui fais, comme vous voyez, l’amour à l’espagnole, et (jui serais très-heureux d’être traité à la française, et de dire à vos genoux que je vous adore, au lieu de vous le crier sous les fenêtres, au hasard d’être entendu d’aiitre^s que de vous.

FANCHON.

(k’tt(! (liscr(tion me plaît : mais parlez-moi franchement. m’aimez-vous ?

I.K CHEVALIEK.

Depuis iMi mois, je suis triste avec ceux qui sont gais : je deviens soliliiirc, insupportable âmes amis et à moi-même ; je mange peu, je ne dors point : si ce n’est pas là de l’amour, c’est de la folie ; et, de façon ou d’autre, je mérite un peu de pitié.

FANCHON.

Je me sens toide disposiez à vous plaindre ; mais si \Ous m’aimiez autant ([ue nous dites, nous sous seriez d(jà introduit auprès (le mon père et de ma nièi’e, et \oiis seriez le meilleur ami ACTK L S< ; i :.M- II. : U)7

(le l ; i iii ; iisOii, ail lien de l’aire ici le pit’d de yriic cl de saulcr les iiiiii’.s (riiii jardin.

LE CHKVAI.IKIi.

H(la.s : (|iiC ne doiiiicrais-je point pom- di-c admis dans la maison 1

FA\CHO\.

C’est votro aiïairo : et, afin que vous puissiez y réussir, je vais vous faire connaître le génie des gens que vous avez à iin-nager.

LE CHEVALIEU.

De tout mon ca’ur. |)ourvu (]ue vous commenciez par voirs.

FANCHON.

Cela ne serait i)as juste : je sais trop ce que je dois à mes parents. Premièrement. mon père est un vieux i)résideiit riche et bonhomme, fou de l’astrologie, où il n’entend rien. Ma mère est la meilleure femme du monde, folle de la médecine, où elle entend tout aussi peu : elle passe sa vie à faire et à tuer des malades. Ma sœur aînée est une grande créature, bien faite, folle de son mari, qui ne l’est point du tout d’elle. Son mari, mon beau-frère, est un soi-disant grand seigneur, fort vain, très-fat, et remi)li de chimères. Et moi, je deviendrais peut-être encore plus folle que tout cela si vous m’aimiez aussi sincèrement que vous venez de me l’assurer.

LE CHEVALIER.

Ahl madame ! que vous me donnez d’envie de figurer dans votre famille ! mais…

FANCHON.

Mais, il serait bon que \ ous me parlassiez un peu de la vôtre ; car je ne connais encore de vous que vos lettres.

LE CHEVALIER.

Vous m’embarrassez fort : il me serait impossible de donner du ridicule à mes parents.

FANCHON.

Comment ! impossible ! vous n’avez donc ni père ni mère ?

LE CHEVALIER.

Justement.

FANCHON.

\e peut-on pas savoir au moins de quelle profession vous êtes ?

LE CHEVALIER.

Je fais profession de n’en avoir aucune ; je m’en trouve bien. Je suis jeune, gai, honnête homme ; je joue, je bois, je fais, comme vous voyez, l’amour : on ne m’en demande pas davantage. Je suis assez bien venu partout ; enfin je vous aime de tout mon cœur : c’est une maladie que votre astrologue de père n’a pas  : {9.s IJ- : S ORIGINAUX.

pn’viie, et ([iic votre bonne femme de mère ne guérira pas, et ([ni durera peut-être plus que vous et moi ne voudrions.

FANCHON.

Noti’c luimeur me l’ait plaisir : mais je ri-ains bien d’être aussi malade (jue ^ons : je ne vous en dii’ais pas tant si nous étions de |)lain-pied : mais je me sens un peu hardie, de loin… Eh ! mon Dieu ! voici ma grande sœur qui entre dans ma chambre, et mon père et ma mère dans le jardin. Adieu ; je jugerai de votre amour si vous \ous tirez de ce mauvais pas en habile homme.

\UIT-BLANCHE, en se collant à la muraille.

Ah ! monsieui", nous sommes perdus I ^oici des gens avec un<’ arquebuse.

LE CHEVALIEIi.

Non, ce n’est qu’une lunette : rassure-toi. Je suis sûr de plaire à ces gens-ci, puisque je connais leur ridicule et leur faible.

SCÈNE III.

lAi PHÉSIDKM BODIN. LA PRÉSIDi^NTE. domestiques,

Li : (: ni< : vALiEii. nuit-claxche.

LE lRÉSIDENT, avec unc-^grande lunette.

On voit bien que je suis né sous le signe du cancre : toutes mes affaires vont de guingois. Il y a six mois (jue j’attendis mon ami AI. du C ; ap-\ert, ce fameux capitaine de vaisseau qui doit (■’pouser ma cadette : et je vois certainement qu’il ne viendra di’ plus d’un an : le bourreau à Vénus rétrograde. Voici, d’un autre côté, mon impertinent de gendre, M. le comte des Apprêts, à (pii j’ai donné mon aînée ; il affecte l’air de la mépriser ; il ne \eiit pas me faire l’honneur de me donner des ])elits-enlants : ceci est bien plus rétrograde encore. Ah ! inalheiinMix président ! malheureux beau-père ! sur ([uelle étoile ai-je marché ? Çà, \o\ons un peu en quel état est le ciel ce soir.

LA PRÉSIDENTE. le vous ai déjà dit, mon toutou. (|ue votre astrologie n’est bonne qu’à donnei’des l’Iiumes : vousde\ riez laissi^- là vos lunettes pf vos astres. Oue ne vous occupez-vous, comme moi, de choses utiles ?. l’ai trouve- enfin rCli\ir universel, et je guéris t(Mit mon (juartier. Eli bien, f’Jiampagne. comment se porte la femme, à (]ui j’en ai l’ait prendre une dose ? ACTK I. SCKM- lil. .{’.) ! >

Kllc est lîioilc rc iii.itiii.

I. \ l’IÎ KSIDKNI i : .

.rcii suis IVicIk’c : (•"(’tiiit imo hoiiiic rcimiic. Kt iri’jii /illcul, coitiniciit est-il depuis ([u’il a pris ma poinli-e corrobora tivo ?… Kli mais ! (|iie \()is-je, mon toutou ? un lionime dans notre jardin :

F. ! ■ ; l’I ! KSIDKN r. Ma toute, il faut ol)sei"\er ce (|ue ce peut (’Ire. et hieti calculei" co plH’Uomèiie.

I. K C, H K V \ 1. 1 E i ; , tirant sa luiiutte d’opéra.

Le soleil entre dans sa cinquantième maison.

I.K PRÉSIDENT.

Et \()us, monsieur, qui vous fait entrer dans la mienne, s"il \( »iis plaît ?

LE CHEVALIER, en regardant le ciel.

l/inlluence (les astres, monsieur, Vénus, dont rascendance…

LE PRÉSIDENT.

(Jtie \eut dire ceci ? c’est apparemment un homme de la pro- fession.

(Ils se regardent tous deux avec leurs lunettes.) LA PRÉSIDENTE.

C’est appareniiiieTil quelque jeune homme qni \ient me deman- der des remèdes ; il est vraiment bien joli : c’est grand dommage d’être malade à cet âge.

LE PRÉSIDENT,

Excusez, monsieur, si. n’ayant pas riioimeur de ^o^s con- naître…

I. E f : H E V A L I ER.

Ab : monsieur, c’était un bonheur que les conjonctions les plus bénignes me faisaient espérer : je me promenais près de votre magnifique maison pour…

LA PRÉSIDENTE.

Pour \otre sant( apparemment.

LE CHEVALIER.

Oui, madame ; je languis depuis un mois, et je me tlatte que je trouverai enfin du secours. On m’a assuré que vous aviez ici ce (\u\ me guérirait,

LA PRÉSIDENTE.

Oui, oui, je vous guérirai ; je vous entreprends, et je veux que ma poudre et mon dissolvant…

LE PRÉSIDENT.

C’est ma femme, monsieur, que je vous présente. Pariant bas, et se touchant le front.) La pauvre toute est un peu blessée là… Mais parlons un peu raison, s’il vous plaît. Ne disiez-vous pas qu’en vous promenant près de ma maison vous aviez…


le chevalier.

Oui, monsieur, je vous disais que j’avais découvert un nouvel astre au-dessus de cette fenêtre, et qu’en le contemplant j’étais entré dans votre jardin.


le président.

Un nouvel astre ! comment ! cela fera du bruit.


le chevalier.

Je voudrais bien pourtant que la chose fût secrète. Il brillait comme Vénus, et je crois qu’il a les plus douces influences du monde. Je le contemplais, j’ose dire, avec amour ; je ne pouvais en écarter mes yeux : j’ai même, puisqu’il faut vous le dire, été fâché quand vous avez paru.


le président.

Vraiment, je le crois bien.


le chevalier.

Pardonnez, monsieur, à ce que je vous dis ; ne me regardez pas d’un aspect malin, et ne soyez pas en opposition avec moi : vous devez savoir l’empressement que j’avais de vous faire ma cour. Mais enfin, quand il s’agit d’un astre…


le président.

Ah ! sans doute. Et où l’avez-vous vu ? Vous me faites palpiter le cœur.


le chevalier.

C’est l’état où je suis. Je l’ai vu, vous dis-je. Ah ! quel plaisir j’avais en le voyant ! quel aspect ! c’était tout juste ici ; mais cela est disparu dès que vous êtes venu dans le jardin.


le président.

Ceci mérite attention : c’était sans doute quelque comète.


le chevalier.

Du moins elle avait une fort jolie chevelure.


la présidente, le tirant par le bras.

Mon pauvre jeune homme, ne vous arrêtez point aux visions cornues de mon mari. Venons au fait : peut-être votre mal presse.


le chevalier.

Oui, madame ; je me sentais tout en feu avant que vous parussiez.


la présidente, lui tâtant le pouls.

Voilà cependant un pouls bien tranquille. ACTE I. SCKNt : III. 401

LE CHEVALIER.

Ail 1 madame, ce n’est que depuis que j’ai l’honneur de vous parler : celait tout autre chose aupai-avant. Ah 1 quelle différence, madame I

LA l’HÉSIDENTE.

Pauvre enfant ! vous avez pourtant la couleur honne et l’œil assez vif. Çfi, ne déguisez rien : avez-vous la liherté du…

LE CHEVALIER.

Plus (le liherté, madame ; c"est là mon mal : cela commença, il \ a un mois, sur l’escalier de la Comédie ; mes yeux furent dans un éhlouissement involontaire, mon sang s’agita ; j’éprouvai des palpitations, des inquiétudes, ah ! madame, des incjuiétiides !…

LA PRÉSIDENTE.

Dans les jambes ?

LE CHEVALIER.

Ah ! partout, madame, des inquiétudes cruelles ; je ne dormais plus ; je révais toujours à la même chose, j’étais mélancolique.

LA PRÉSIDENTE.

Et rien ne vous a donné du soulagement ?

LE CHEVALIER.

Pardonnez-moi, madame ; cinq ou six ordonnances par écrit m’ont donné un peu de tranquillité. Je me suis mis entre les mains d’un médecin charmant, qui a entrepris ma cure ; mais je commence à croire qu’il faudra que vous daigniez l’aider : heu- reux si vous pouvez consulter avec lui sur les moyens de me mettre dans l’état où j’aspire.

LA PRÉSIDENTE.

Oh ! vous n’avez qu’à l’amener, je le purgerai lui-même, je vous en réponds.

LE PRÉSIDENT.

Or çà, monsieur, point de compliments entre gens du métier : vous souperez avec nous ce soir, si vous le trouvez bon ; et cela en famille avec ma femme, ma fille la comtesse, et ma fille Fanchon.

LE CHEVALIER.

Ah ! monsieur, vous ne pouviez, je vous jure, me faire un plus grand plaisir.

LE PRÉSIDENT.

Et après souper, je veax que nous observions ensemble l’état du ciel.

LE CHEVALIER.

Pardonnez-moi, monsieur ; j’ai d’ordinaire après souper la vue un peu trouble.

Théâtre. I. 26 402 LES OlUGIXAUX.

LA PRÉSIDENTE,

Vous vouloz me tuer ce pauvre gairon ; ef moi, je \( »iis(lis ([u’après souper iJ prendra trois de mes i)iiules. Mais je \o\\\ auparavaut ({uil fasse eoiinaissaiice avec toute ma famille.

LE PRÉSIDENT.

C’est bien dit, ma toute : ([u’on fasse descendre madame la comtesse et Fanchoii.

LA PRÉSIDENTE.

Mes filles ! madaïue la comtesse !

LA COMTESSE.

Nous descendons, madame.

FANCHON.

Je vole, ma mère.

SCENE IV.

LE PRÉSIDENT, LA PRÉSIDENTE, MADAME LA COMTESSE, FANCHON, LE CHEVALIER.

LA PRÉSIDENTE.

Mes iilles, voici un de mes malades que je vous recommande : je veux que vous en ayez soin ce soir à souper.

FANCHON,

Ah ! ma mère, si nous en aurons soin ! il sera entre nous deux, et ce sera moi qui le servirai.

LE PRÉSIDENT.

Ce jeune gentilhomme, mes filles, est un des grands astro- logues que nous ayons : ne manquez pas de lui bien faire les bonneurs de la maison.’

LE CHEVALIER.

Ml ! monsieur, je revois la brillante comète dont la \ii(^ est si liarmante,

LE PRÉSIDENT.

J’ai beau guigner, je ne vois rien.

LE CHEVALIER.

C’est que vous ne regardez pas avec les mêmes \eu\ (|ii<’ moi,

I. \ PRÉSIDENTE.

Eb bien ! madame la comtesse, se rez-vo us toujours Irisie ? et ne pourrai-je point purger cette mauvaise liumeur ? J"ai deux filles bien dillV-rentes. Nous diriez Dc’moci’ite et Ib’raclite : l’une a Pair ACTK 1. SCK.XE IV. 403

(Vune \eii\(’ aniij ; ée ; el cett(3 étourdic-ci rit toujours. Il faut que jo donne dos gouttes d’.Vngleterre à l’une, et de roj)iuni à l’autre.

I. \ COMTESSE.

Ih’lasl luadaiac, aous nie traitez de \eu\e ; il est trop \rai (fue jo le suis. Nous m’avez mariée, et je n’ai point de mari : mon- sieur lo conito s’est mis dans la tôto qu’il d(ro<j : orait s’il m’aimait. J’ai lo malheur do rosportor dos no’uds qu’il nôgligo, ot d( ! l’aimer ])arco ([u’il est mou mari, comme il mo nu-prise parce (pie je suis sa fommo : jo ^ous a\()uo (juo j’en suis inconsolable.

LA PRÉSIDENTE.

Votre mari est un jeune fat, ot toi, une sotte, ma clicro tille : je n’ai point de remèdes pour dos cas si désespérés. Lo comte ne vous voit point du tout la nuit, rarement le jour. Je.sais bien que l’affront est sanglant ; mais enfin c’est ainsi que M. le président en use avec moi depuis quinze ans : vois-tu que jo m’arrache les cheveux pour cela ?

FA.XCHON.

La chose est un peu diff’érente : pour moi, si j’étais à la place de ma sœur aînée, je sais bien ce que je ferais.

LA PRÉSIDENTE.

Eh quoi, coquine ?

FANCHON.

Ce qu’elle est assez sotte pour ne pas faire.

LE PRÉSIDENT.

J’ai beau observer, je me donne le torticolis, et je ne découvre rien. Je vois bien que vous êtes plus habile que moi : oui, vous êtes venu tout à propos pour mo tirer do bien des embarras.

LE CHEVALIER.

Il n’y a rien (juo je no voulusse faire pour vous.

LE PRÉSIDENT.

Vous voyez, monsieur, mes doux filles : l’une est malheureuse parce qu’elle a un mari ; et celle-ci commence à l’être parce qu’elle n’en a point. Mais ce qui me désoriente et me fait voir des étoiles en plein midi…

FANCHON.

LE CHEVALIER.

Eh bien I mon père ? Eh bien 1 monsieur ?

LE PRÉSIDENT.

C’est que lo mari qui est destiné à ma fille cadette.

FANCHON.

Un mari, mon père ! LE CHEVALIER.

Un mari, monsieur !

LA PRÉSIDENTE.

Eh bien ! ce mari, peut-être est-il malade. Cela ne sera rien ; je le guérirai.

LE PRÉSIDENT.

Ce mari, M. du Cap-Vert, ce fameux armateur…

FANCHON.

Ah ! mon père, un corsaire ?

LE PRÉSIDENT.

C’est mon ancien ami : vous croyez bien que j’ai tiré sa nativité, il est né sous le signe des poissons. Je lui avais promis de plus Fanchon avant qu’elle fût née ; en un mot, ce qui me confond, c’est que je vois clairement que Fanchon sera mariée bientôt, et encore plus clairement que M. du Cap-Vert ne sera de retour que dans un an : il faut que vous m’aidiez à débrouiller cette difficulté.

FANCHON.

Cela me paraît très-aisé, mon père : vous verrez que je serai mariée incessamment, et que je n’épouserai pas votre marin.

LE CHEVALIER.

Autant que mes faibles lumières peuvent me faire entrevoir, mademoiselle votre fille, monsieur, raisonne en astrologue judicieuse encore plus que judiciaire ; et je crois, moi, par les aspects d’aujourd’hui, que ce forban ne sera jamais son mari.

FANCHON.

Sans avoir étudié, je l’ai deviné tout d’un coup.

LE PRÉSIDENT.

Et sur quoi pensez-vous, monsieur, que le capitaine ne sera pas mon gendre ?

LE CHEVALIER.

C’est qu’il est déjà gendre d’un autre. Ce capitaine n’est-il pas de Bayonne ?

LE PRÉSIDENT.

Oui. monsieur.

LE CHEVALIER.

Eh bien ! je suis aussi de Bayonne, moi (|iii \oiis parle.

FANCHON.

Je crois que le pays d’où vous êtes sera le pays de mon mari.

LE PRÉSIDENT.

One lail an mariage de ma fille (|ue \ons sojezde lîajonne ou de Panqx’Inne ? ACTK I. SCEXI- V. 40 : i

I.K CIlKVAI.IKFi.

Cola lait ([uo j’ai ronnii M. du Cap-Ncrt lorsque j’étais oiiraiit, et que je sais quil riait marié à Rayonne.

LE PRÉSIDENT.

Eh bien 1 je vois que vous ne savez pas le passé aussi bien que Tavenir. Je vous apprends qu’il n’est plus marié, que sa femme est morte il y a quinze ans, qu’il en avait environ cinquante quand il la perdue, et que, dès qu’il sera de retour, il épousera Fanclion.

Minus tous souper.

LE CfiEVALIEP..

Oui. Mais je n"ai point ouï dire que sa femme fût moite.

FANCHON.

.le me trompe l)ien fort, ou les étoiles auront un pied de nez dans cette affaire, et je ne m’embarquerai pas avec AI. du (^ap- \ort.

LE CHEVALIER.

Au moins, mademoiselle, le voyage ne serait pas de long cours. Par le calcul de monsieur votre père, le pauvre cher liomme a soixante-dix ans, et pourrait mourir de vieillesse avant lie me faire mourir de douleur.

LA PRÉSIDENTE.

Allons, mon malade, ne vous amusez point ici. Tout ce que je connais du ciel à l’heure qu’il est, c’est qu’il tombe du serein. Donnez-moi la main, et venez vous mettre à table à côté de moi.

SCENE Y.

LA COMTESSE, EANCHOX.

LA COMTESSE.

Demeure un peu. ma sœur Fanclion.

FANCHON.

]1 faut que j’aille servir notre malade, ma chère comtesse : le ciel le veut comme cela.

LA COMTESSE.

Donne-moi pour un moment la préférence.

FANCHON.

Pour un moment, passe.

LA COMTESSE.

Je n’ai plus de confiance qu’en toi, ma petite sœur. 406 LES ORIGINAUX.

FANCHON.

Hélas ! que puis-je pour vous, moi qui suis si fort embarrassée pour moi-même ?

LA COMTESSE.

Tu peux m’aider,

FANCHON.

A quoi ? à vous venger de votre glorieux et impertinent mari ? oh ! de tout mon cœur.

LA COMTESSE.

Non, mais à m’en faire aimer,

FANCHON.

Il n’en vaut pas la peine, puisqu’il ne vous aime pas. Mais voilà malheureusement la raison pour quoi vous êtes si fort atta- chée à lui : s’il était à vos pieds, vous seriez peut-être inditféi-ente.

LA COMTESSE.

Le cruel me traite avec tant de mépris !… 11 en use avec moi comme si nous étions mariés de cinquante ans.

FANCHON.

C’est un air aisé : il i)rétend que ce sont les manières du grand monde. Le fat ! ah ! que vous êtes bonne, ma sœur, d’être honnête femme !

LA COMTESSE,

Prends pitié de ma sqttisc,

FANCHON.

Oui, mais à condition que vous prendrez part à ma folie.

LA ( : o : mtesse. Aide-moi à gagner le co’ur de mon mari.

FANCHON,

Pourvu que vous me prêtiez (|uel([ue secoiii-s pour m*enq)ê- cher d’être l’esclave du corsaire qu’on me destine.

LA COMTESSE.

Mens, je lo c()mmuiii(|uerai mes desseins après souper.

FANCHON.

Kl moi, je vous communi(|uerai mes |)elites idées… Noilà connue les sieiii’s devraient toujours \i\ re. Allons doiu", m* pleurez plus, pour (lue je puisse rire.

FIN 1)1 riiLMILIl ACTE. ACTE DEUXIEME.

SCENE 1.

LA COMTESSE. FANCHON.

LA COMTESSE.

J’ai pass« ^ une nuit affreuse, ma chère petite sœur.

FANCHON.

Je n"ai pas plus dormi que vous.

LA COMTESSE.

J"ai toujours les dédains de mon mari sur le cœur.

FANCHON.

Et moi, les agréments du chevalier dans rimagination.

LA COMTESSE.

Tu te moques de moi, de voir à quel point j’aime mon mari.

FANCHON.

Vous ne songez guère- comhien le chevalier me tourne la tète.

LA COMTESSE.

Je tremble pour toi.

FANCHON.

Et moi, je vous plains.

LA COMTESSE.

Aimer un jeune aventurier qui a même la bonne foi de faire entendre qu’il n’a ni naissance ni fortune !

FANCHON.

Larmoyer pour un mari qui n’est peut-être pas si grand seigneur qu’il le dit !

LA COMTESSE,

Ah !

FANCHON.

Qui a plus de dettes que de bien, plus d’impertinence que d’esprit, plus d’orgueil que de magnificence, plus…

LA COMTESSE,

Ah ! ma sœur ! 408 LES ORIGINAUX.

FANCHON,

Qui VOUS dédaigne, qui prodigue avec des filles d’opéra ce que vous lui avez apporté en mariage, un dél)auclié, un fat…

LA COMTESSE.

Ah I ma sœur, arrêtez donc.

FANCHOX.

Un petit freluquet idolâtre de sa figure, et qui est plus long- temps que nous à sa toilette, qui copie tous les ridicules de la cour sans en prendre une seule bonne qualité, qui fait l’impor- tant, qui…

LA COMTESSE.

Ma sœur, je ne puis en entendre davantage.

FANCHON.

Il ne tient pourtant qu’à vous : cela ne finira pas sitôt.

^- -. LA COMTESSE.

Il a de grands défauts, sans doute, je ne les connais que trop ; je les ai remarqués exprès, j’y ai pensé nuit et jour pour me déta- cher de lui, ma chère enfant ; mais, à force de les avoir toujours présents à l’esprit, enfin je m’y suis presque accoutumée comme aux miens ; et peut-être qu’avec le temps ils me seront également chers,

FANCHON.

Ah ! ma sœur, s’il vous faisait l’honneur de vous traiter comme sa femme, et si vous connaissiez sa personne aussi bien que vous connaissez ses vices, peut-être en peu de temps seriez-vous tran- quille sur son compte. Enfin vous voilà donc résolue d’employer à sa conversion tout ce que vous tenez de la libéralité de mon père ?

LA COMTESSE.

Assurément : ([uand il n’en coûte que de l’argent pour gagner un co’ur, on l’a toujours à bon marché.

FANCHON.

Oui, mais un canir ue s’achète point : il se donne, et u(> peut se vendre.

LA COMTESSE.

Oiielquefois on est touché des bienfaits. Ma chère enfant, je te charge de IomI.

F \N Cil ON.

Vous nie donnez un ciiiploi singulier cnlre un ni ; iri et sa femme. Le métier que j(> m’en vais faii’c (*st un ])eu liai’di : il fau- dra que je prenne les apparences de la fi’iponnerie ])our faii’e une action de vertu. Allons, il n’y a rien (iiroii ne fasse poui" sa sœur. Retirez-vous : allez faire votre cour à sa toilette : je prendrai mon temps pour lui parler. Souvenez-vous de moi dans l’occasion, je vous en prie, et empêchez qu’on ne m’envoie sur mer.

SCÈNE II.

(Le fond du théâtre s’ouvre.)

LE COMTE DES APPRÊTS paraît à sa toilette, essayant son habit ; SON ÉCUyEr, UN TAILLEUR, UN PAGE, UN LAqUAIS ; LA COMTESSE entre chez lui.

LE COMTE (sans l’apercevoir, parlant toujours d’un air important).

Je VOUS ai déjà dit, mons des Coutures, que les paniers de mes habits ne sont jamais assez amples : il faut, s’il vous plaît, les faire aussi larges que ceux des femmes, afin que l’on puisse un peu être seul dans le fond de son carrosse. Et vous, mons du Toupet, songez un peu plus à faire fuir la perruque en arrière : cela donne plus de grâce au visage, (a la comtesse.) Ah ! vous voilà, comtesse ! (a ses gens.) Hé ! un peu d’eau de miel, hé ! (a la comtesse., Je suis fort aise de vous voir, madame. ( a l’un de ses gens.) Un miroir, hé !… page, a-t-on fait porter ce vin d’Espagne chez la petite Troussé ?

LE PAGE,

Oui, monseigneur.

la comtesse.

Pourrait-on avoir l’honneur devons dire un mot, monsieur ?

LE COMTE.

Écoutez, page : était-elle éveillée, la petite ?

LE page.

Non, monseigneur.

LE COMTE.

Et la grosse duchesse ?

LE page.

Monseigneur, elle s’est couchée à huit heures du matin.

M. de l’étrier.

Monseigneur, voici votre lingère, votre baigneur, votre parfumeur, votre rôtisseur, votre doreur, votre sellier, votre éperonnier, votre bijoutier, votre usurier, qui attendent dans l’antichambre, et qui demandent tous de l’argent.

le comte, d’un air languissant.

Eh mais ! qu’on les jette par les fenêtres : c’est ainsi que j’en ai 410 LES ORIGINAUX.

usé avec la moitié de mon l)i(’ii, (|ui in^Hait pourtant plus cher que tous ces messieurs-là. Allez, allez : dites-leur qu’ils reviennent… dans quel({ues années, dans quelques années… Hél prenez ce miroir, page ; et vous, mons de TÉtrier…

l/ÉTIUEIi.

Monseigneur ?

LE COMTE.

Dites un peu, mons de l’Étrier, qu’on mette mes chevaux napolitains à ma calèche verte et or.

I.’ÉTUIER.

Monseigneur, je les vendis hier pour acheter des honcles doreilles à M" Manon.

LE COMTE.

Eh bien ! qu’on mette les chevaux harhes.

I.’ÉTHIEIÎ.

LU coqnin de marchand de loin les fit saisir hier avec votre berline neuve.

LE COMTE.

En vérité, le roi devrait mettre ordre à ces insolences : com- ment veut-on que la nohlesse se soutienne, si on l’oblige de déro- ger au point de payer ses dettes ?…

LA COMTESSE.

Pourrai-je ohtenir audience à nu^n tour ?

LE COMTE.

Ah ! vous voici encore, madame ? ,Je vous croyais partie avec mes autres créanciers.

LA COMTESSE.

Peut-on se voir méprisée i)liis indignement ! eh bien ! vous ne voulez donc pas m’écouter ?

LE COMTE, à Sun écuycr.

Mons de l’Étrier, un peu d’or dans mes poches… Kh ! madame, retenez dans quebjues années.

LA COMTESSE.

Aiau\ais(’ plaisantci’ie à pai’l, il faut pourtant que je aous parle.

I.i : COMTE.

Eli bien 1 allons d(uic, il lanl bien nii [jcii de galanterie aACC les dames : mais ne soyez pas longue.

LA COMTESSE.

(Jnc (le coups de poignard !

I.E COMTE, à SCS gens.

Messieurs de la chamJjre, (ju’on ôte un [)eu cette toilette.

Scène III.

LE COMTE. LA COMTESSE.


LA COMTESSE.

Avez-vous résolu, inoiisieiir, de ine faire mourir de chagrin ?


LE COMTE.

CoiuiiK’iit donc, iiiadaiiie, en quoi vous ai-je déplu, s’il vous plaît ?


LA COMTESSE.

(I(’l ; is ! (•■(’st moi qui ne vous déplais que trop. il y a six mois que nous sommes mariés, et vous me traitez comme si nous étions brouillés depuis trente ans.

LE COMTE, se regardant dans un miroir de poche, en ajustant sa perruque.

Nous voilà toute prête à pleurer ! De quoi vous plaignez-vous ? N'avez-vous pas une très-grosse pension ? n"ètes-vous pas maîtresse de vos actions ? suis-je un ladre, un bourru, un jaloux ?


LA COMTESSE.

Plût à Dieu que vous fussiez jaloux ! Insultez-vous ainsi à mon attachement ? vous ne me donnez que des marques d’aversion : était-ce pour cela que je vous ai épousé ?

LE COMTE, se nettoyant les dents.

Mais vous m’avez épousé, madame, vous m’avez épousé pour être dame de qualité, pour prendre le pas sur vos compagnes avec qui vous avez été élevée, pour les faire crever de dépit. Moi, je vous ai épousée… je vous ai épousée, madame, pour ajouter deux cent mille écus à mon hien. De ces deux cent mille écus, j’en ai déjà mangé cent mille : par conséquent, je ne vous dois plus que la moitié des égards que je vous devais. Quand j’aurai mangé les cent mille autres, je serai tout à fait quitte avec vous. Hailleric à part, je vous aime : je ne veux pas que vous soyez mal- heureuse, mais j’exige que vous ayez un peu d’indulgence.


LA COMTESSE.

Vous m’outrez : vous vous repentirez peut-être un jour de m’avoir désespérée.


LE COMTE.

Quoi donc ! qu’avez-vous ? venez-vous ici gronder votre mari de qiH’hpie tour que vous aura joué votre amant ? Ah ! comtesse, parlez-moi avec confiance : qui aimez-vous actuellement ? 412 LES ORIGINAUX.

l\ COMTESSE.

Ciel ! que ne puis-je aimer quel({iie autre que vous !

LE COMTE.

Ou (lit que vous soupàtes hier avec le chevalier du Hasard. Il est vraiment aimable : je veux que vous me le présentiez.

LA COMTESSE.

Quelles étranges idées ! vous ne pensez donc pas qu’une femme puisse aimer son mari ?

LE COMTE,

Oh 1 pardonnez-moi : je pense qu’il y a des occasions où une femme aime son mari : quand il yr à la campagne sans elle pour deux ou trois années, quand il se meurt, quand elle essaye son hahit de veuve.

LA COMTESSE.

A’oilà comme vous êtes ; vous croyez que toutes les femmes sont faites sur le modèle de celles avec qui vous vous ruinez ; vous pensez qu’il n’y en a point d’honnêtes.

LE COMTE.

D’honnêtes femmes ! mais si fait, si fait ; il y en a de fort hon- nêtes : elles trichent un peu au jeu, mais ce n’est qu’une bagatelle

LA COMTESSE.

^oilà donc tous les sentiments que j’obtiendrai de \ous ?

T LE COMTE.

Croyez-moi, le président et la présidente ont beau faire, je ne veux pas vivre sitôt en bourgeois ; et puisque vous êtes madame la comtesse des Apprêts, je veux que vous souteniez votre dignité, et (|ue vous n’ayez rien de commun avec votre mari que le nom, les armes, et les livrées. Vous ne savez pas votre monde ; vous vous imaginez qu’un mari et une femme sont faits pour vivre ensemble : quelle idée ! Holà ! hé ! là-bas ! quelqu’un ! holà ! hé ! messieurs de la chand)re !

SCENE IV.

LE I’l{i : SII)i : .\T. LA l’l{ KSIDENÏE, LE COMITE, LA COMTESSE, LE CHEVALIER, in page.

LE PACE.

Monseigneur, Aoici le président et la présidente.

LE l’llÉSII)E\r.

Nous pourriez bien dire : Monsieur le pi-i’sideni, petit uiaroulle ! ACTE H. SCENE IV. ili

LE PAGE, en s’en allant.

Ail ! le \iliiiii hoiirgcois !

LE PUÉ.SinENT.

Par Satiinio, monsieur le coinfe, vous en usez Itieii indigne- ment avec nous, et c’est un pliénoinène liien étrange ([ue votre conduite. Vous nous méprisez, moi, ma femme et ma fille, comme si vous étiez une étoile de la |)remière grandeur. \ous nous traitez en bourgeois. Parl »leu ! (juand vous seriez au zénith de la fortune, apprenez qu’il est d’un malhonnête homme de mépriser sa femme, et la famille dans laquelle on est entré. Corbleu ! je suis las de vos façons : nous ne sommes point faits pour habiter sf)iis le même méridien. .levons le dis, il faudra que nous nous séparions : et de par tout le zodiaque ! (car vous me faites jurer), dans quelles éphémérides a-t-on jamais lu ({u’un gendre traite de haut en lias son beau-pèi-e le président et sa belle-mère la présidente, ne dîne jamais en famille, ne revienne au point du jour que pour coucher seul ? Parbleu ! si j’étais madame la comtesse, je vous ferais cou- cher aAec moi, mon petit mignon, ou je vous dévisagerais.

LE COMTE,

Bonjour, président, bonjour,

LA PRÉSIDENTE,

—N’est-ce pas une honte qu’on ne puisse vous guérir de cette maladie ? et que moi, qui ai guéri tout mon quartier, aie chez moi un gendre qui me désespère, et fait mourir sa femme des pâles couleurs ? Et où en seriez-vous, si M. le président en eût toujours usé ainsi avec moi ? vous n’auriez pas touché six cents sacs de mille livres que naus vous avons donnés en dot. Savez- vous l)ien que ma fille est l’élixir des femmes, et que vous ne la méritez pas pour épouse, ni moi pour belle-mère, ni.AI. le pré- sident pour beau-père, ni mon… ni mon,,. Allez, vous êtes un monstre.

LE COMTE,

Je suis charmé de vous voir et de vous entendre, ma chère présidente… Eh ! voilà, je crois, le chevalier du Hasard, dont on m’a tant parlé. Bonjour, mous du Hasard, bonjour : vraiment, je suis fort aise de vous voir.

LE CHEVALIER,

Il me semble que j’ai vu cet homme-là à Bayonne, dans mon enfance. Monsieur, je compte sur l’honneur de votre protection.

LE COMTE.

Comment trouvez-vous madame la comtesse, nions le che- valier ?

LE CHEVALIER.

Monsieur, je…

LE COMTE.

Ne vous sentez-vous rien pour elle ?

LE CHEVALIER.

Le respect que…

LE COMTE.

Ne pourrai-je point vous être bon à quelque chose à la cour, mons le chevalier ?

LE CHEVALIER.

Monsieur, je ne…

LE COMTE, l’interrompant toujours d’un air important.

Auprès de quelques ministres, de quelques dames de la cour ?

LE CHEVALIER.

Heureusement, monsieur…

LE COMTE.

Il faudra que vous veniez prendre huit tableaux de cavagnole chez la grosse duchesse. Président, présidente. voilà midi qui sonne ; allez, allez dîner : vous dînez de bonne heure, vous autres, ji Holà ! hé 1 ([iiehju’un ! qu’on ouvre à ces dames. Adieu, mesdames Vous viendrez me voir (piehjiie matin, monsieur le clie\aliei’.

LE CHEVALIER, en s’en allant.

Votre gendre est singulier.

LE PRÉSIDENT.

Il est lunatique.

LA PRÉSIDENTE, en s’en allant.

Il est incurable.

LA COMTESSE.

Je suis bien malheureuse !

SCENE Y.

LE COMTE, M. DE L’ETRIER.

LE COMTE.

■Mons de IKIricr, je ne laisse pas deire bien embarrassé, oui.

I.’ÉTHI KR.

Et moi aussi, moiLseigncMir.

LE COMTE.

J’ai mangé en trois mois deux aiim’esde mon revenu d’avance. ACTI- 11. SCI’.NK V. il.")

i/ÉriiiEii,

Cela |)f(>ii\(’ \( »tr(’,t ; (ii(’r(isit(.

I.K COMTE.

Jo vois (jiic les \(’itiis sont assez mal i’(coiii|)(mis(’('s ou co. iiiondc : |)(’rs()iiii(’ ne \<’iit iiio |)n’tfr. (loiiiiiio je suis un faraud sei^ueur, ou nie craiul ; si j’étais un Ijourgeois, j’aurais cent hourses à mou service,

I.’ ET Kl El’..

\u lieu (le (-(Mil prOleurs \ous ave/ ceut (•r(’a liciers.,J*ai l’iioii- iieur (I être votre écuyer, et vous n’avez point de chevaux. Nous a\ez un page qui n"a point de cliemises, des la(|uais sans gages, (les terres en décret : ma foi, j’oserais vous conseiller d’accepter •juelque bonne somme du beau-père, et de lui faire un petit comte des Apprêts.

LE COMTE.

Je ne veux rien faire d’indigne d’un grand seigneur. Ne vou- drais-tu pas que je soupasse, comme un liomme désœuvré, avec ma femme ? que j’allasse bourgeoisement au lit avec elle, triste- ment aflublé d’un l)onnet de nuit, et asservi comme un homme vulgaire aux lois insipides d’un devoir languissant ? que je m’hu- miliasse jusqu’à paraître en public à côté de ma femme ? ridicule pendant le jour, dégoûté pendant la nuit : et, pour comble d’im- pertinence, père de famille ? Dans trente ans, mon ami, daus trente ans, nous verrons ce que nous pourrons faire pour la fille du président.

l’étkieu.

Mais ne la trouvez-vous pas jolie ? le comte.

Comment ! elle est charmante.

l’étp.ier.

Eh bien donc !

LE COMTE.

Ah : si elle était la femme d’un autre, j’en serais amoureux comme un fou ; je donnerais tout ce que je dois (et c’est beau- coup) pour la posséder, pour en être aimé : mais elle est ma femme : il n’y a pas moyen de la souffrir : j’ai trop l’honneur en recommandation ; il faut un peu soutenir son caractère dans le monde.

l’étrier.

Elle est vertueuse, elle vous aime. le comte.

Parlons de ce que j’aime : aurez-vous de l’argent ? 416 LES ORIGINAUX.

l’étrier. Non, monsoignciir.

LE COMTE.

Comment, mons de l’Étrier, vous n’avez pu trouver de l’argon t chez des bourgeois ?

SCÈNE VI.

F ANC H ON, LE COMTE.

FANCHON, au page qui la suivait.

Mon petit page, allez un peu voir là-dedans si j’y suis.

(Le page et M. de l’Étrier s’en vont.)

LE COMTE, à Fanchon.

Eh ! ma chère enfant, qui vous amène si matin dans mon appartement ?

FANCHON,

L’envie de vous rendre un petit service.

LE COMTE.

Aimable créature, toute sœur de ma femme que vous êtes, vous me feriez tourner la tête si vous vouliez.

FAXCHOX.

Je voudrais vous Ja changer un peu. Ne me dites point de douceurs : ce n’est pas pour moi que je viens ici.

LE COMTE.

Comment !

FANCHON.

Soyez discret, au moins.

LE COMTE.

Je vous le jure, ma chère enfant.

FANCHON.

N’allez jamais en parler à votre femme.

LE COMTE.

Est-co qu’on parle à sa femme ?

FANCHON.

A M. le président, ni à madame la présidente.

LE COMTE.

Est-ce ([n’on parle à son beau-père ou à sa belle-mère ?

F WCHON.

A mon mari, (|uaiid j’en aurai un.

I.E COMTE.

Est-ce qn’iin mari sail jamais rien ? ACTE II. SCÈNE VI. 417

FANCHOX.

Eli l)ipii ! je suis chargôo delà jiait (l’iiiioj(Miiio fomiiieextrêmenuMit jolio…

LE COMTE.

\o]\î\ fin plaisant nirtior à votro Age ! •

1 ANCHON.

Plus noble que vous ne pensez : les intentions justifient tout ; ot quand vous saurez de quoi il est question, vous aurez meilleure opinion de moi, et vous verrez que tout ceci est en tout bien et en

tout lioimour.

LE COMTE.

Eli bien, mon cœur, une jolie femme ?…

FANCHOX.

Qui a de la confiance en moi, nva priée de vous dire…

LE COMTE.

Quoi ?

Que vous êtes le plus…

Ah ! j’entends.

FAXCHOX.

LE COMTE.

FANCHOX.

Le plus ridicule de tous les hommes.

LE COMTE.

Comment ! race de président…

FAXCHOX.

Écoutez jusqu’au bout : vous allez être bien surpris. Elle vous trouve donc, comme j’avais l’honneur de vous le dire, extrêmement ridicule, vain comme un paon, dupe comme une buse, fatcomme Narcisse ; mais, au travers de ces défauts, elle croit voir en vous des agréments. Vous l’indignez, et vous lui plaisez ; elle se flatte que si vous l’aimiez, elle ferait de vous un honnête homme. Elle dit que vous ne manquez pas d’esprit, et elle espère de vous donner du jugement. La seule chose où elle en manque, c’est en vous aimant ; mais c’est son unique faiblesse : elle est folle de vous, comme vous l’êtes de vous-même. Elle sait que vous êtes endetté par-dessus les oreilles ; elle a voulu vous donner des preuves de sa tendresse qui vous enseignassent à avoir des procé- dés généreux ; elle a vendu toutes ses nippes, elle en a tiré vingt mille francs en billets et en or, qui déchirent mes poches depuis une heure. Tenez, les voilà ; ne me demandez pas son nom ; promettez-moi seulement un rendez-vous pour elle ce soir, dans votre chambre, et corrigez-vous pour mériter ses bontés.

Théâtre. I. 27 418 LES ORIGINAUX.

LE COMTE, en prenant l’argent.

Ma belle Faiichoii, votre inconnue m’a la mine (fêtre une lai- deron, avec ses vingt mille francs.

FANCHON.

Elle est belle comme le jour ; et vous êtes un misérable, indi- gne que la petite Fancbon se mêle de vos aiïaircs. Adieu ; tàcliez de mériter mon estime et mes bontés.

SCENE VII.

LE COMTE.

Francbement, je suis assez lieureux. Né sans fortune, je suis devenu ricbe sans industrie ; inconnu dans Paris, il m"a (■’t(’ très- aisé detre grand seigneur ; tout le monde l’a cru, et je le crois à la fin moi-même plus que personne. J’ai épousé une belle femme (ad honores), j’ai le noble plaisir de la mépriser ; à peine manqué- je un peu d’argent, que voilà une femme de la première volée, titrée sans doute, qui me prête mille louis d’or, et qui ne Aeut être payée que par un rendez-vous ! Oh ! oui, madame, vous serez payée ; je vous attends chez moi tout le jour ; et, pour la première fois de ma vie, je passerai mon après-dînée sans sortir. Holà ! hé ! page, écoutez. Page, qu’on ne laisse entrer chez moi qu’une dame qui viendra avec la petite Fancbon.

SCENE YIII.

M. DU CAP-VERT, heurtant à la porte ; LE C 031 TE,

L’ÉTRIER, LE PAGE.

LE COMTK.

Voici a|)paremnient cette dame de qualité à qui j’ai tourné la tête.

LE PAGE, allant à la porte.

Est-ce vous, mademoiselle Fancbon ?

M. DU CAP- VERT, poussant la porte on dedans.

Eh ! ouvrez, ventrehleu ! voici une rade bien diflicile : il y a une heure (|ue je parcours ce hàlimenl sans |)ou\()ir Iroiner le patron. Où est donc le |)i’('sid(’iil cl la pr(’si(lenle ? (M où est Fan- cbon ? ACTE II. SCÈNE VIII. 419

I-K PAGE.

Tout cola ost allr ])r()inoii(’r IxKir^^ooisomont on famillo. Mais, Hioii aini, on n’ontrc [joint ainsi dans cet a|)])urtoniont : doniclioz.

M. DI CAP-VEl’.T.

l’cîit nioiisso, jo te forai donner la cale.

LE COMTE, dun ton nonchalant.

Qn"ost-co que c’est que ça ? niais qn’ost-ce que c’est que ça ? Mes gens ! holà ! hé ! mes gens ! Mons do rÉtrier ! qu’on lasse un pou sortir cet homme-là de chez moi ; qu’on lui dise un peu qui jo suis, où il ost, et (ju’on lui apprenne un pou à vivre.

M. Dl CAP-VEP>T.

Comment ! qu’on me dise qui vous êtes ! et n’êtes-vous pas assez grand pour le dire vous-même, jeune muguet ? Qu’on me dise un pou où jo suis ! jo crois, ma foi, être dans la bouti(juo d’un parfumeur : jo suis empuanti d’odeur (k’ flour d’orange.

l’étrier.

Mons, mons, doucement : vous êtes ici chez un soigneur qui a bien voulu épouser la fille aînée du président Bodin.

M. DU CAP-VERT.

C’est bien de l’honneur pour lui : voilà un plaisant margajat ! Eh Lien ! monsieur, puisque vous êtes le gendre do…

l’étrier. Appelez-le monseigneur, s’il vous plaît,

M. DU CAP-VERT.

Lui : monseigneur ? je pense que vous êtes fou, mon drùie : j’aimerais autant appeler galion une chaloupe, ou donner le nom d’esturgeon à une solo. Écoutez, gendre du président, j’ai à vous avertir…

LE COMTE.

Arrêtez, arrêtez : l’ami, êtes-vous gentilhomme ?

M. DU CAP-VERT.

Xon, ventrebleu ! je ne suis point gentilhomme ; je suis honnête homme, brave homme, bon homme.

LE COMTE, toujours d’un air important.

Eh bien donc, je no prendrai pas la peine de vous faire sortir moi-même. Mons do l’Étrior, mes gens, faites un peu sortir mon- sieur.

M. DU CAP-VERT.

Par la sainte-barbe ! si votre chiourme branle, je vous coulerai tous à fond de cale, esclaves.

LE PAGE.

Oh ! quel ogre ! 420 LES ORIGINAUX.

l’ÉTRIER, en tremblant.

Monsieur, ce n’est pas pour vous manquer de respect…

M. DU CAP-VERT.

Taisez-vous, ou je vous lâcherai une bordée.

(Il prend une chaise, ot s’assied auprès du comte.)

C’est donc vous, monsieur le freluquet, qui avez épousé Catau ?

LE COMTE, d’un ton radouci.

Oui, monsieur : asseyez-vous donc, monsieur.

M. DU CAP-VERT.

Savez-vous que je suis monsieur du Cap-Vert ?

LE COMTE.

Non, monsieur… Oh ! quel importun 1

M. DU CAP-VERT.

Eh bien ! je vous l’apprends donc. Avez-vous jamais été à Rio- Janeiro ?

LE COMTE.

Non, je n’ai jamais été à cette maison de campagne-là.

M. DU CAP-VERT.

Ventre de boulets ! c’est une maison de campagne un peu forte, que nous prîmes d’assaut à deux mille lieues d’ici, sous l’autre tropique. C’était en 1711, au mois de septembre ^ Mon- sieur le blanc-poudré, je voudrais que vous eussiez été là, vous seriez mort de peur. Il y faisait chaud, mon enfant, je vous en réponds. Connaissez-vous celui qui nous commandait ?

LE CO.MTE.

Qui ? celui qui ^ous commandait ?

M. DU CAP-VERT.

Oui, celui qui nous commandait, de par tous les vents !

LE COMTE.

C’était un très-bel homme à ce que j’ai ouï dire : il s’appelait le duc de…

M. DU CAP-VERT.

Et non, cornes de fer, ce n’était ni un duc, ni un de vos mar- quis : c’était un drôle qui a pris plus de vaisseaux anglais dans sa vie que vous n’avez trompé de bégueules et écrit de fades billets doux. Ce fut une excellente affaire que cette prise du fort de Saint-Sébastien de Rio-Janeiro : j’en eus vingt mille écus pour ma pari.

LE COMTE.

Si vous vouliez m’en prêter dix mille, vous me foriez ])laisir.

1. C’est eu effet la date de l’expédition de Duguay-Trouin contre Rio-Jaueiro. ACTI- II. SCIiNK VIII. 42i

M. 1)1 c \i’-\ i ; r, T. Jo ne TOUS prêterais pas du tal)ac à ruiner, mon petit mi, q ; non, entendez-vous, avec vos airs diniportance ? Tout ce que j’ai est pour ma femme : vous avez épousé l’aînée Catau, et je viens exprès pour épouser la cadetto Fanclion, et être votre ])eau-l’rère. Le président reviendra-t-ii ijientôt ?

LE COMTE.

Vous ! mon boau-frère !

M. DL CAP -VERT.

Par la sancablel oui, votre beau-frère, puisque j’épouse votre i)elle-sœur.

LE COMTE.

Vous pouvez épouser Fanclion tant qu’il vous plaira ; mais vous ne serez point mon beau-frère : je vous avertis que je ne signe point au contrat de mariage.

M. DL CAP-VEP.T.

Parbleu ! que vous signiez ou que vous ne signiez pas, qu’estce que cela me fait ? ce n’est pas vous que j’épouse, et je n’ai que faire de votre signature. Alais est-ce que le président tardera encore longtemps à venir ? cet homme-là est bien mauvais voilier.

LE COMTE.

Je VOUS conseille, monsieur du Cap-Vert, de l’aller attendre ailleurs.

M. DU CAP-VERT.

Comment ! est-ce que ce n’est pas ici sa maison ?

LE COMTE.

Oui, mais c’est ici mon appartement.

M. DU CAP-VERT.

Eb bien 1 je le verrai ici.

LE COMTE.

(À part.) Le traître I… (A M. du Cap-Vert., J’attends du monde à qui j’ai donné rendez-vous.

M. DU CAP-VERT.

Je ne vous empôclie pas de l’attendre.

LE COMTE.

(À part.) Le bourreau !… ia m. du cap-vert.) C’est une dame de qualité.

M. DU CAP-VERT.

De qualité ou non, que m’importe ?

LE COMTE, à part.

Je voudrais que ce monstre marin-là fût à cinq cents brasses avant dans la mer. 422 LJ- : S ORIGINAUX.

M. DU CAP-VEnr.

Que ditos-voiis là (]o la mer, boait ^arron ?

LE COMTE.

Je dis qu’elle me fait soulever le cœur. Eh ! voilà, pour n’achever de peindre ! le pix-sident et la présidente : je n’y puis plus tenir, je quitte la partie, je vais me réfugier ailleurs.

SCÈNE IX.

LE Pin^lSIDENï. LA PRÉSIDENTE, 31. DU CAP-VERT, LE CHEVALIER DU HASARD.

LE PRÉSIDENT, regardant attentivement M. du Cap-Vert.

Ce que je vois là est incompréhensible !

M, DU CAP-VERT.

Cela est très-aisé à comprendre : j’arrive de la cote de Zanguehar, et je viens débarquer chez vous, et épouser Fanchon.

LE PRÉSIDENT.

Il ne se peut pas que ce soit là M. du Cap-Aei-t : son tbème porte qu’il ne reviendra que dans deux ans.

M. DU CAP-VERT.

Eh ])ien ! faites donc votre thème en deux façons ; carme voilà revenu.

LA PRÉSIDENTE.

Il a bien mauvais visage.

LE CHEVALIER.

Monsieur, soyez le très-bien arrivé en cette Aille.

LE PRÉSIDENT.

Est-ce que je ne serais qu’un ignorant ?

M. DU CAP-VEliT.

Heau-père, \otre raison va à la bouline : parbleu ! vous perdez bi tramontane. Dressez vos lunettes, observez-moi : je n’ai point changé de pavillon : ne reconnaissez-vous pas nions du Cap-Vert, votre ancien camarade de collège ? 11 n’y a (|ue trente-cinq ans que nous nous sommes quittés, et vous ne me remettez pas !

LE PRÉSIDENT.

si fait, si l’ait ; mais…

M. DU C \P-\ EUT.

Mais onblier ses amis en si peu de tenq)s ! Tout le mo ? >de me paraît bien éloiii’di (\\\ bateau (buis celle maison-ci..le viens de ACTH II, SCENE IX. 423

\ ()ii- un jonne fat, mon hoaii-i’rèro, qui a perdu la raison ; le beau- [H’vo a perdu la inémoire. Bonhonnno de président, allons, où est \otro 11 lie ?

I. V r’HÉSIDENTE.

Ma lille, monsieur, s’habille pour paraître devajit vous ; mais je ne crois pas que vous vouliez ICpouser sitôt.

M. DL CAP-VERT.

Je lui donne du temps : je ne compte me marier que dans trois ou ((uatre heures. J’ai bâte, ma bonne ; j’ari’i\<’ <le loin.

LA PRÉSIDENTE.

Quoi : \ous voulez vous marier aujourd’hui avec le visage que vous portez ?

M. DU CAP-VERT,

Sans doute : je n’irai pas emprunter celui d’un autre.

LA PRÉSIDENTE.

Allez, vous vous moquez : il faut que vous soyez auparavant quinze jours entre mes mains.

M. DU CAP-VERT.

Pas un quart d’heure seulement. Présidente, quelle proposition me faites-vous là ?

LA PRÉSIDENTE.

Voyez ce jeune homme que je vous présente : quel teint 1 qu’il est frais 1 je ne l’ai pourtant entrepris que d’iiier.

M, DU CAP-VERT.

Comment dites-vous ? depuis hier ce jeune homme et vous…

— LE CHEVALIER.

Oui. monsieur, madame daigne prendre soin de moi.

L A PRÉSIDENTE,

C’est moi qui l’ai mis dans l’état où vous le voyez.

LE PRÉSIDENT, à part.

Non. il n’est pas possible que cet homme-là soit arrivé.

M. DU CAP-VERT,

Je ne comprends rien à toutes les lanternes que vous me dites, vous autres.

L \ PRÉSIDENTE.

Je VOUS dis qu’il faut que vous soyez saigné et purgé dûment avant de songer à rien.

M. DU CAP-VERT.

Moi, saigné et purgé ! j’aimerais mieux être entre les mains des Turcs qu’entre celles des médecins,

LA PRÉSIDENTE,

Après un voyage de long cours, vous devez avoir amassé des 424 LES ORIGINAUX.

humeurs de quoi infecter une province : vous autres marins, vous avez de si vilaines maladies !

M. DU CAP-VERT.

Parlez pour vous, messieurs du continent : les gens de mer sont des gens propres ; mais vous !…

LA PRÉSIDENTE.

Je vous en quitterai pour cinquante pilules.

M. DU CAP- VERT,

J’aimerais mieux épouser la fille d’un Cafre, ma bonne femme : je romprai plutôt le marché.

LE CHEVALIER, on lui faisant une grande révérence.

Souffrez que je vous dise, par l’intérêt que je prends à ce mariage…

M. DU CAP-VERT, de même.

Eh ! quel intérêt prenez-vous, s’il vous plaît, à ce mariage ?

LE CHEVALIER.

Je vous conseille de ne rien précipiter, et de suivre l’avis de madame : j’ai des raisons importantes pour cela, j’ose vous le dire.

M. DU CAP-VERT.

L’équipage de ce bâtiment-ci est composé d’étranges gens, j’ose vous le dire : un fat me refuse la porte, un doucereux me fait des l’évérences et me donne des conseils sans me connaître ; l’un me parle de ma nativité, l’autre veut qu’on me purge. Je n’ai jamais vu de vaisseau si mal frété que cette maison-ci.

LE PRÉSIDENT.

Oh çà ! puisque vous voilà : nous allons préparer Fanchon à vous venir trouver.

M. DU CAP-VERT.

Allez, beau-père et belle-mèro.

SCENE X.

M. DU CAI’-VKHT, LE CHEVALIER.

LE CHEVALIER.

Monsieiii’, je ik^ me sens pas de joie de \()iis Noir.

M. 1)1 CAP-VERT.

Vraiment, je lecrois hieii (pie vous ne vous sciilcz pasdc joie en me voyant : pourquoi en sentiriez-vous ? vous ne méconnaissez pas.

LE CHEVALIER.

Je veux diic (pic ma joie est si forte…


M. DU CAP-VERT.

Vous VOUS moffucz (le moi. Oui (Mos-voiis ? et rjiio me voulez- vous ?


LE CHEVALIER.

Ah ! monsieur, que c’est une belle chose que la mer !


M. DU CAP-VERT.

Oui, fort hcllc.


LE CHEVALIER.

J" ; ii toujours eu envie de servir sur cet l’Iémeut.


M. DU CAP-VERT.

Qui vous eu empêche ?


LE CHEVALIER.

Ouel plaisir que ces combats de mer, surtout lorsqu’on s’accroche !


M. DU CAP-VERT.

Vous avez raison : il n’y a qu’un plaisir au-dessus de celui-là.


LE CHEVALIER.

Et quel, monsieur, s’il vous i)laît ?


M. DU CAP-VERT.

C’est lorsqu’on se débarrasse sur terre des importuns.


LE CHEVALIER.

Oui, cela doit être délicieux. Que vous êtes heureux, mon- sieur, que vous êtes heureux ! vous avez sans doute vu le cap de Bonne-Espérance, monsieur ?


M. DU CAP-VERT.

Assurément. Je veux vous faire lire le récit d’un petit combat assez dnMe que je donnai à la vue du cap : je vous assure que je menai mes gens galamment.


LE CHEVALIER.

Vous me ferez la plus insigne faveur : ah : monsieur, que c’est dommage qu’un homme comme vous se marie !


M. DU CAP-VERT.

Pourquoi, dommage ?


LE CHEVALIER.

Voilà qui est fait ; il ne sera plus question de vous dans les gazettes ; vous n’aurez plus le plaisir de l’abordage ; vous allez languir dans les douces chaînes d’un hymen plein de charmes ; une beauté tendre, touchante, voluptueuse, va vous enchanter dans ses bras. Ae savez-vous pas que Vénus est sortie du sein de la mer ?


M. DU CAP-VERT.

Peu me chaut d’où elle est sortie. Je ne comprends rien à votre galimatias. 426 LES ORIGINAUX.

LE CHEVALIER.

Oui, dis-jc, voilà qui est fait ; M. du Cap-Vert devient un homme teri’estre, un vil habitant de la terre ferme, un citoyen (]ui s’enterre avec M"" Fanchon.

M. DU CAP-VEP.T.

Non ferai, par mes sabords : je Femmène dans huit jours en Amérique.

LE CHEVALIEn.

Nous ! monsieur ?

M. DU CAP- VERT.

Assurément ; je veux une femme, il me faut une femme, je i grille d’avoir une femme… Fanchon est-elle jolie ?

LE CHEVALIER.

Assez passable pour un ofticicr de terre : mais, pour un marii ! délicat, oh ! je ne sais pas. Vous comptez donc réellement épouser cette jeune demoiselle ?

M. DU CAP-VERT.

Oui, très-r(ellement.

LE CHEVALIER.

A votre place, je n’en ferais rien.

M. DU CAP-VERT.

Vraiment, je crois bien que vous n’en ferez rien… Mais que me vient conter cet homme-ci ?

LE CHEVALIER.

Je me sens attaché tendrement à vous. Je dois vous parler vrai : elle n’a pas assez d’eml)on point pour un capitaine de vaisseau.

M. DU CAP-VERT.

J’aime les tailles déliées.

LE CHEVALIER.

Elle parle trop vite.

M. DU CAP-VERT.

Elle en parlera moins longtemps.

LE CHEVALIER. ^

Elle est folle, folle à lier, vous dis-je.

M. DU CAl’-VEliT.

Tant mieux ! elle \no di\erlii’a.

LE CIIEN \I. ; EH.

Oli bien 1 puis(|n"il ne vous l’aiil l’icn cacher, elle a une incli- iialion.

M. 1)1 C\1’-\EHT.

(rest unepreu\e (|u’elle a le cd’ur bMidre. et (]u’ell(^ pourra

m’ainiei’.

LE CHEVALIER.

Enfin, pour vous dire tout, elle a deux enfants en nourrice.


M. DU CAP-VERT.

Ce serait une marque certaine que j’en aurai lignée : mais je ne crois rien de toutes ces fadaises-là.


LE CHEVALIER.

Voilà un homme inébranlable : c’est un rocher.


Scène XI.

FANCHON. LE CHEVALIER. M. DU CAP-VERT.


LE CHEVALIER.

Ah ! la voici qui vient reconnaître l’ennemi : mon amiral, voilà donc l’ecueil contre lequel vous échouez. A votre place, j’irais me jeter la tête la première dans la mer : un grand homme comme vous ! ah ! quelle faiblesse !


M. DU CAP-VERT.

Taisez-vous, babillard. C’est donc vous, Fanchon. qui m’allez appartenir ? Je jette l’ancre dans votre port, m’amie, et je veux, avant qu’il soit quatre jours, que nous partions tous les deux pour Saint-Domingue,


FANCHON, au chevalier.

Quoi ! monsieur le chevalier, c’est donc là ce fameux M. du Cap-Vert, cet homme illustre, la terreur des mers et la mienne ?


LE CHEVALIER.

Oui, mademoiselle.


M. DU CAP-VERT.

Voilà une fille bien apprise.


FANCHON.

C’est donc vous, monsieur, dont mon père m’a entretenue si souvent ?


M. DU CAP-VERT.

Oui, ma poupe ; oui, mon perroquet ; c’est moi-même.


FANCHON.

Il y a cinquante ans que vous êtes son intime ami ?


M. DU CAP-VERT.

Environ, si mon estime est juste.


FANCHON.

Voudriez-vous faire à sa fille un petit plaisir ? 428 LES ORIGINAUX.

iM. DU CAP-VERT.

Assiirémont, et de tout mon cd’iir ; jo suis tout prêt : parlo/, mon oniant. Vous me paraissez timide : qu’est-ce que c’est ?

FANCHOX.

C’est, monsieur, de ne me point épouser.

M. DU CAP-VERT.

J’arrive pourtant exprès pour cette affaire, et pour me donner à vous avec tous mes agrès : vous m’étiez promise avant que vous fussiez née. 11 y a trente ans que votre père m’a promis une fille. Je consommerai tout cela ce soir, vers les dix heures, si vous le trouvez hon, m’amie.

FANCHON.

Mais entre nous, monsieur du Cap-Vort, vous figurez-vous qu’à mon âge, et faite comme je suis, il soit si plaisant pour moi de vous épouser, d’être empaquetée dans votre bord comme votic pacotille, et d’aller vous servir d’esclave aux antipodes ?

M. DU CAP-VERT.

Vous vous imaginez donc, la Lelle, que je vous épouse pour votre plaisir ? apprenez que c’est pour moi que je me marie, et non pas pour vous. Ai-je donc si longtenqis vogué dans le monde pour ne savoir pas ce que c’est que Je mariage ? Si l’on ne prenail une femme que pour en être aimé, les notaires de votre pa\s feraient, ma foi, peu de contrats. M’amie, il me faut une femme, votre père m’en doit une, vous voilà ; préparez-vous à m’épouseï’.

FANCnOX.

Savez-vous jjien ce que ris([ue un mari de soixante-cin({ ans quand il épouse une fille de quinze ?

M. DU CAP-VERT,

Eli bien ! merluche, que risque-t-il ?

FANCHON.

N’avez-vous jamais ouï dire qu’il y a eu autrefois des cocus dans le monde ?

M. DU CAP- VERT.

Oui, ()(ii, petite eflVontéc ; et j’ai ouï dire aussi (jifil \ a des lilles (jiii l’ont deux ou trois enfants avant leur mariage ; mais je ir\ regarde j)as de si près.

FANCHON, en glapissant.

Trois enfants avant mon mariage !

M. DU C Al’- VERT.

.\()us savons ce que nous savons.

FANCHON.

Trois enfants a\ant mon mariage, imposteur ! ACTI- H, SCENK XII. 429

Trois ou deux, (|iriiiiport(’ ?

K WC.IION.

Et (iiii vous (lit CCS hcllos nouvollcs-là ?

M. DL CAP-\ERT.

Parhlou ! c’est co jeune muguet frisé.

FANCHON.

Quoi ! c’est vous qui…

LE CHEVAI.IEIl.

Ail : uiademoiselle…

M. dl ; cap-vert.

Mais je suis bien ])on, moi, de parler ici de balivernes avec des enfants, lorsqu’il faut que j’aille signer les articles avec le beau- père. Adieu, adieu : vous entendrez bientôt parler de moi,

SCÈNE XII.

LE CHEVALIER. EAXCHON.

LE CHEVALIER.

Me voilà au désespoir : ce loup niarin-là vous épousera comme il le dit, au moins.

FANCHON.

Je mourrais plutôt mille fois.

LE CHEVALIER.

11 y aurait quelque cliose de mieux à faire.

FANCHON.

Et quoi, chevalier ?

LE CHEVALIER.

Si vous étiez assez raisonnable pour faire avec moi une folie, pour m’épouser, ce serait bien le vrai moyen de désorienter notre corsaire.

FANCHON,

Et que diraient le président et la présidente ?

LE CHEVALIER,

Le président s’en prendrait aux astres, la présidente ne me donnerait plus de ses remèdes, les choses s’apaiseraient au bout de quelque temps, i\I. du Cap-^ert irait jeter l’ancre ailleurs, et nous serions tous contents.

FANCHON.

J’en suis un peu tentée : mais, chevalier, pensez-vous que mon père veuille absolument me sacriûer à ce vilain homme ? « 0 LES ORIGINAUX.

LE CHEVALIER.

jo le crois fonnoiueut, dont j’enrage.

FANCHON.

Ah ! que je suis malheureuse I

« LE CHEVALIER.

Il ne tient qu’à vous de faire mon lionlieur et le vôtre.

FAXCHOX.

Je ne me sens pas le courage de faire d’embire un coup si liai’di : je vois qu’il faut que vous m’y accoutumiez par degiv’s.

LE CHEVALIER.

Ma helle Fanchon, si vous m’aimiez…

FANCHON.

Je ne vous aime que trop : vous m’attendrissez, vous m’allez faire pleurer, vous me décliirez le cœur ; allez-vous-en,

SCÈNE XIII.

LA COMTESSE, FANCHON, LE CHEVALIER.

LA COMTESSE.

Eli hien ! comment vont nos adaires ?

FANCHON.

Hélas ! tout de travers.

LA COMTESSE.

Quoi ! n’aurait-il pas daigné ?…

FANCHON.

Bon ! il veut seulement avoir une femme pour la faire mourir <le chagrin.

LA COMTESSE.

Mais enfin, ma sœur, vous lui avez ])arlé ?

FANCHON.

Je vous en réponds, et de la bonne manière : monsieur le clie- valier y était présent.

LA COMTESSE.

Kl |)()in-(|uoi monsieur le clie\alier ?

FANCHON.

Parce (|u’lieiii-eusenient il s’est trouA(’ là.

LA COMTESSE.

Mais enliii (|irest-ce que ce cruel a répondu ?

FANCHON.

liUi, ma sn’ur ? il m’a répondu (|ue j’étais une merluclie. une impertinente, une inoiveuse. ACTK H. SCE.XI- Mil. i : 5l

LA COMTESSE.

Oli ciel I

FANGIiON.

il m’a (lit qiio j’avnis OU doux ou liviis (Miraiils. mais qu’il no s’en luottait pas ou poiuo.

LA COMTESSE.

\ ({UOl oxcôs…

FANCiîON.

(Mio cola Tio r(’iii|ii’c|i(’rait de rien.

LA COMTESSE.

HôJas !

FANCHON.

Qu’il allait trouvor mou père et ma mère.

I. \ COMTESSE.

Mais, uia so’ur 1…

FANCHOX.

Qu’il signerait les articles ce soir.

LA COMTESSE.

Quels articles ?

FANCHOX.

Et qu’il m’épouserait cette nuit.

LA COMTESSE.

Lui, ma sœur !

F A X C H X, criant et pleurant.

En dût-il être cocu 1 ah ! le cœur me fend. Monsieur le cheva- lier et moi, nous sommes inconsolables.

LA COMTESSE.

Je ne comprends rien à ce que vous me dites. Quoi : Monsieur le comte, mon mari…

FAXCHOX,

Eh non : ce n’est pas de votre mari dont je parle ; c’est du bourreau qui ^eut être le mien.

LA COMTESSE.

Quoi 1 mon père s’obstine à vouloir vous donner pour luari ce grand vilain M. du Cap-Vert ? Que je vous plains, ma sœur ! Mais avez-vous parlé à monsieur le comte ?

FAXCHOX.

Xu nom de Dieu, ma sœur, engagez mon père à différer ce mariage. Monsieur le chevalier vous en prie avec moi.

LE CHEVALIER.

Vous êtes sœurs ; vous devez vous rendre la vie douce l’une à l’autre ; et je voudrais vous rendre service à toutes deux. 432* LES ORIGINAUX.

LA COMTESSE.

J’irai me jeter aux ])ie(ls de mon père et de ma mère. ÎMais avez-vous vu monsieur le comte ?

FANCHON,

Ma sœur, ne m’abandonnez pas,

LA COMTESSE.

JMais dites si vous avez fait quelque chose pour moi.

LE CHEVALIER.

Donnez donc quelque réponse à madame.

FANCHON.

Voyez-vous, ma sœur, si l’on me force à épouser cet Iiomme-là, je suis fdle à mettre le feu aux poudres, et à sauter en l’air a^cc son maudit vaisseau, lui, l’équipage, et moi,

LA COMTESSE,

Si je ne puis parvenir à rendre mon mari raisonnable, vous me verrez expirer de douleur.

FANCHON.

Ne manquez pas de repn’senter k ma mère la cruauté qu’il \ aurait à me laisser manger par ce cancre de corsaire.

LE CHEVALIER.

Vous avez toutes deux la tête pleine de votre affaire. Daignez rentrer l’une et l’autre, et souffrez que je vous donne mes petits avis pour le honlieur de tous trois.

FIN DU DEUXIEME ACTE. ACTE TROISIEME.

SCENE I.

LE COMTE, L’ÉTRIER.

l’étrier. Votre Excellence n"a pas le sou, à ce que je vois.

LE COMTE.

Il est vrai : ayant su que mon rendez-vous n’était que pour le soir, j"ai été jouer chez la grosse duchesse ; j’ai tout perdu. Mais j’ai de quoi me consoler : ce sont au moins des gens titrés qui ont eu mon argent.

l’étrier.

Argent mal acquis ne profite pas, comme vous voyez.

LE COMTE.

Il n’était, ma foi, ni bien ni mal acquis ; il n’était point acquis du tout : je ne sais qui me l’a envoyé ; c’est pour moi un rêve, je n’y comprends rien. Il semble que Fanchon ait voii ; lu se moquer de moi. Voilà pourtant vingt mille francs que j’ai reçus et que j’ai perdus en un quart d’heure. Oui, je suis piqué, je suis piqué, outré ; je sens que je serais au désespoir si cela n’était pas au-des- sous de moi… Mons de l’Étrierl

(Fanclion, entrée pendant que le comte parlait, entend la fin de son discours.

SCÈNE II.

LE COMTE, FANCHON.

FAXCHOX, faisant signe à l’Étrier de sortir.

C’est-à-dire, notre beau-frère, que vous avez perdu l’argent que je vous avais donné tantôt.

LE COMTE.

Ne songeons point à ces bagatelles, ma belle enfant. Quand voulez-vous me faire voir cette généreuse inconnue, cette beauté,

Théâtre. I. 28 434 LES ORIGINAUX.

cotle divinité qui se transforme en pluie d’or pour m’obtenir ?

F-WCHON.

Vous ne pourrez la \oiv que ce soir, sur le tard : mais je a icns vous consoler.

LE COMTE.

Mon aimable enfant, rien n’est si consolant que votre vue ; et, le diable m’emporte ! il me prend fantaisie de vous payer ce que je dois à cette aimable personne.

FANGHON.

Je ne suis point intéressée, et ne vais point sur le marché des autres. Réservez toutes vos bontés pour elle ; elle les mérite mieux que moi : c’est le visage du monde le plus aimable, la taille la plus belle, des airs charmants…

LE COMTE.

Ah ! ma chère Fanchon !

FA-NCHOX.

Ln ton de voix tendre et touchant, un esprit juste, fin, doux^ le cœur le plus noble : hélas ! aous aous en apercevrez assez. Si vous vouliez être honnête homme au lieu d’être petit-maître, vous conduire en homme sage au lieu de vous ruiner en grand sei- gneur, elle Aous adorera toute sa Aie.

LE COMTE.

Ma chère Fanchon !

FANCHON.

Soyez sûr qu’elle ne vivra que pour vous, et que son amour ne sera point incommode : (pi’elle c h (’rira votre personne, votre hon- neur, votre famille, comme sa personne, son honneur, sa famille propre ; que vous goûterez ensemble un bonheur dont a^ous n’avez ()oint d’idée… ni moi non plus.

LE COMTE.

Ma chère Fanchon, aous m’éblpuissez, aous me ravissez ! je suis en extase, je meurs déjà d’amour pour elle. Ah ! |)oiir(|iioi faut-il que j’attende encore une heure à la voir ?

FANCHON.

^ oiis voilà ému de tout ce que je viens de dire ; vous le seriez bien da\anlage si… Enlin, ([iie diriez-Aons si je vous donnais de sa ])art cinciiiante mille livrets en diamants ?

M- : COMTE.

Ce (|ii(’ je dirais ?… je dirais (|ue cela est impossible ; je ferais imprimer ce conte à la (in des Milli- et une Anils.

FANCHON.

Cela n’est point impossible : les voilà. LE COMTE.

Juste ciel ! est-ce un miracle ? est-ce un songe ?… j’avoue que j’ai cru jusqu’ici avoir quelque petit mérite ; mais je ne pensais pas en avoir à ce point-là.

FANCHON.

Écoutez bien : ce n’est pas parce que vous avez du mérite que l’on vous traite ainsi ; mais c’est afin que vous en ayez, si vous pouvez. Ah çà ! je vous ai parlé assez longtemps de vos affaires ; venons aux miennes : je vous rends, je crois, un assez joli service ; il faut me récompenser.

LE comte.

Parlez : le service est si récent qu’il n’y a pas moyen que je sois ingrat.

FANCHON.

Mon père a chaussé dans sa tête de me faire madame du Cap-Vert : on dresse actuellement le contrat, c’est-à-dire mon arrêt de mort. Jugez de l’état où je suis, puisque j’ai perdu toute ma gaieté : cependant je suis si bonne que j’ai pensé à vos affaires avant que de régler les miennes. Le moment fatal arrive, la tête commence à me tourner ; je ne sais plus que devenir.

LE COMTE, d’un air important.

Eh bien ! que voulez-vous que je fasse ?

FANCHON.

Je n’en sais rien ; mais que je ne sois pas madame du Cap-Vert.

LE COMTE.

Ma fille, il faudra voir cette affaire-là. On lavera la tête au président. Je lui parlerai, je lui parlerai, et du bon ton : oui, fiez-vous à moi. Mais quand viendra la fée aux diamants et à l’argent comptant ?

FANCHON.

Elle a plus d’envie de vous voir que vous n’en avez de la remercier : elle vendra bientôt, je vous jure. Vous savez que l’on court après son argent ; mais ceux qui l’ont reçu sont d’ordinaire fort tranquilles. Adieu ; je vais chercher une femme qui vous aime : servez-moi seulement contre un homme que je n’aime point.

SCÈNE III.

LE COMTE, L’ÉTRIER.

LE COMTE.

Mons de l’Étrier, il arrive d’étranges choses dans la vie. 436 LES ORIGINAUX.

l’étrier. Oui, et surtout aux étranges gens, monseigneur.

LE COMTE.

Ne gratte-t-on pas à la porte ?

l’étrier. Oui, monseigneur.

LE COMTE.

C’est sans doute celle à qui j’ai tourné la tète : je vous avoue que j’ai quelque curiosité de la voir.

SCENE IV.

LE COMTE, MADAME DU CAP-VERT, avec une canno à bec de corbi… un habillement de vieille, et une petite voix glapissante.

LE COMTE.

C’est sans doute elle qui se cache dans ses coiffes.

MADAME DU CAP-VERT, à l’Étrier.

C’est donc ici la maison du président Bodin ?

l’Étrier, en sortant.

Oui, la vieille, c’est la maison du président Bodin ; mais c’est ici cliez monsieur le comte.

MADAME DU CAP-VERT, sautant au cou du comte.

Ali ! mon petit comte, vois-tu, il faut que tu secoures ici une pauvre affligée.

LE COMTE.

Madame, souffrez qu’à vos genoux…

.MADAME DU CAP-VERT.

Non, mon cher enfant, c’est à moi de me jeter aux tiens.

LE COMTE, en l’examinant.

Elle a raison… Ah ! qu’elle est laide ! eh hien ! madame, c’est donc vous qui avez hien voulu me faire des avances si solides, et <iui…

MADAME DU CAP-VERT.

Oui, mon ami, je te fais toutes les avances. Est-il hien \rai (jue mon petit traître est dans la maison ?

LE COMTE.

Quoi ! liiadame ! quel traître ? de qui me |)arlez-vous ? est-ce de moi ?

MAnwiF. 1)1 CAP- VEUT.

Mon traître, mon petit traître, mon petit mari : on tilt qu’il est ici. ACTE III. SCENE IV. 437

LE COMTE,

Votro mari ? oh ! s’il vous |)iaît, coimnprit nonimoz-vous ce |)aii\ rc lioiniuo-là ?

MADAME DL : CAP-VEFîT.

Monsieur du Cap-Vert, monsieur du Cap-Vert.

LE COMTE, d’un air important.

Eli mais ! oui, madame, je crois qu’oui ; je crois fjii"il est ici.

MADAME DL CAP-VERT.

Tu crois qu’oui !… me voilà la femme de la terre hal)ilal)le la plus heureuse. J’aurai le plaisir de dévisager ce fripon-là. Il est joli ! il y a vingt ans qu’il m’a ahandonnée, il y a vingt ans que je le cherche : je le trouve : voilà qui est fait. Où est-il ? qu’on me le montre 1 qu’on me le montre !

LE COMTE.

Quoi ! sérieusement, tous seriez un peu madame du Cap- \ ert ?

MADAME DL CAP- VERT.

Oui, mon petit fripon ; il y a tantôt cinquante ans.

LE COMTE.

Écoutez : vous arrivez fort mal à propos pour moi, mais encore plus mal à propos pour lui. Il va se marier à la fille du président Bodin.

MADAME DU CAP-VERT.

Lui, épouser une fille du président ! non, mort de ma vie ! je l’en empêcherai bien.

LE COMTE.

Et pourquoi ? j’en ai hien épousé une, moi qui vous parle.

MADAME DU CAP-VERT,

Il y a vingt ans qu’il me joue de ces tours-là, et qu’il va épou- sant tout le monde. 11 me fit mettre dans un couvent après deux ans de mariage, à cause d’un certain régiment de dragons qui vint alors à Bayonne, et qui était extrêmement galant : mais nous avons sauté les murs, nous nous sommes vengé ! ah ! que nous nous sommes vengé, mon petit freluquet !

LE COMTE.

Est-ce donc vous, ma bonne, qui m’avez envoyé…

MADAME DU CAP-VERT.

Moi, je ne fai rien envoyé que je sache : je viens chercher mon traître.

LE COMTE.

ciel ! mon destin sera-t-il toujours d’être importuné ! M’amie, il y a ici deux affaires importantes : la première est un rendez438 LES ORIGINAUX.

VOUS que VOUS venez inteiTonipro ; la seconde est le inaria.ne de M. du Cap-Vert, que je ne serai pas fàclié d’empêcher. C’est un brutal ; il est ])on de le mortifier un peu : je vous prends sous ma protection. Retirez-vous un ])eu, s’il vous plaît. Holà ! lié : quel- qu’un ! mons de l’Étrier, qu’on ait soin de madame. Allez, ma bonne, on vous présentera à M. du Cap-Vert dans l’occasion.

MADAxME DU CAP-VEHT,

Tu me parais tant soit peu impertinent ; mais puisque tu me rends service de si bon cœur, je te le pardonne.

SCENE V.

LE COMTE.

Serai-je enfin libre un moment ? oh ciel ! encore un importun ! ah ! je n’y puis plus tenir ; j’aime mieux quitter la partie.

( Il s’en va." !

SCÈNE VI.

LE CHEVALIER, FANCIION.

LE CHEVALIER.

A qui diable en a-t-il donc de s’enfuir ? et vous, à qui diable en avez-vous de ne vouloir pas que je vous parle ?

FANCHON.

J’ai alTaire ici : retirez-vous, vous dis-je ; songez seulement à éloigner M. du Cap-Vert.

LE CHEVALIER.

l\lais quelle alFaire si pressante ?…

FANCHON.

Croyez-vous que je n’ai pas ici d’autres intérêts à ménager que les vôtres ?

LE CHEVALIER.

Vous me désespérez.

FANCHON.

Vous m’excédez.

LE CHEVALIER.

Je veux savoir absolument…

FANCHON.

Absolument vous ne saurez rien. ACTH 111. SCÈNK Ml. 439

LE dit : valu : lî. Jo resterai jusqu’à ce que je voie de quoi il s’a.^it.

F.WCHON.

Oh : oh ! vous voulez être jaloux.

LE CHEVALIER.

\on, mais je suis curieux.

EANCIION.

Je n’aime ni les curieux ni les jaloux, je vous en avertis : si vous étiez mon mari, je ne vous pardonnerais jamais : mais je vous le passe, parce que vous n’êtes que mon amant. D(ijicliez, \ oici ma sœur,

LE CHEVALIER.

Puisque ce n’est que sa sœur, encore passe.

SCENE VII.

LA COMTESSE. FANCHOX.

FAXCHON.

Ma chère sœur, vos aflaires et les miennes sont eml)arras- santes : ce n’est pas une petite entreprise de réformer le cœur de monsieur le comte, et de renvoyer le monstre marin qu’on me veut donner. Mais où avez-vous laissé M. du Cap-Vert ?

LA COMTESSE.

Il est là-has qui gronde tout le monde, et qui jure qu’il vous épousera dans un quart d’heure. Mais, monsieur le comte, que fait-il, ma sœur ?

FAXCHOX.

11 est à sa toilette qui se poudre pour vous recevoir.

LA COMTESSE.

Va-t-il venir bientôt ?

FANCHOX.

Tout à l’heure.

LA COMTESSE.

Ne me reconnaîtra-t-il point ?

FANCHOX.

Non, si vous parlez has, si vous déguisez le son de votre voix, et s’il n’y a point de lumières.

LA COMTESSE.

Le cœur me hat, les larmes me viennent aux yeux… 440 LES ORIGINAUX.

FANCHON.

Ne pleurez donc point : songez-vous bien que je vais peut-être mourir de douleur dans un quart d’heure, moi qui vous parle ? mais cela ne m’empêche pas de rire en attendant. Ah ! voici votre fat de mari : emmitouflez-vous hien dans vos coiffes, s’il vous plaît. .Monsieur le comte, arrivez, arrivez.

SCENE Mil.

LE C03ITE, LA COMTESSE, FANGIIOX.

LE COMTE.

Enfin donc, ma chère Fanchon, voici la divinité aux louis d’or et aux diamants,

FANCHON.

Oui, c’est elle-même : préparez-vous à lui rendre vos hommages.

LA COMTESSE.

Je tremhle.

FANCHON.

Ma présence est un peu inutile ici : je vais trouver mon cher M. du Cap-Vert. Adieu ; comportez-vous en honnête homme.

SCÈNE IX.

LE COMTE, LA COMTESSE, dans robscurité.

LE COMTE.

Onoi ! généreuse inconnue, vous m’accahlez de hienfaits, vous daignez joindre à tant de hontes celle de venir jusque dans mon appartement, et vous m’enviez le honheur de voire vue, qui est pour moi d’un prix mille fois au-dessus de vos diamants !

LA COMTESSE.

Je crains que, si vous me voyez, votre reconnaissance diminue : je voudrais être sûre de votre amour avant que vous puissiez lire le mien dans mes yeux.

LE COMTE.

Doulez-voiis (|ii(’ j<’ ne vous adore, el qu’en vous voyant je ne vous en aime da\anlage ?

LA COMTESSE.

Ilélas ! oui ; c’est dont je doute, et c’est ce (pii fait mon malheur. ACTE lil, SCENE IX. 441

I.E COMTE, se jetant à ses pieds.

Je jiiro, pnr ces mains adorables, que j’aurai pour vous Ja pa.s- siou la plus tendi’c.

LA COMTESSE.

Je vous avoue que je n’ai jamais rien désiré que d’être aimée de VOUS : et si vous me connaissiez ])ien, vous avoueriez peut-être que je le mérite, malgré ce que je suis.

LE COMTE.

Hélas ! ne pourrai-jc du moins ronnaître celle (|ui m"lionore de tant de bontés ?

LA COMTESSE.

Je suis la plus malbeureuse femme du monde : je suis mariée, et c’est ce qui fait le chagrin de ma vie. J’ai un mari qui n’a jamais daigné me regarder : si je lui parlais, à peine reconnaî- trait-il ma voix.

LE COMTE.

Le brutal 1 est-il possible qu’il puisse mépriser une femme comme vous ?

LA COMTESSE.

Il n’y a que vous qui puissiez m’en venger : mais il faut que vous me donniez tout votre cœur ; sans cela, je serais encore plus malheureuse qu’auparavant.

LE COMTE.

Souffrez donc que je vous venge des cruautés de votre indigne mari ; souffrez qu’à vos pieds…

LA COMTESSE.

Je vous assure que c’est lui qui s’attire cette aventure : s’il m’aimait, je vous jure qu’il aurait en moi la femme la plus ten- dre, la plus soumise, la plus fidèle.

LE COMTE.

Le bourreau 1 il mérite bien le tour que vous lui jouez.

LA COMTESSE.

Vous êtes mon unique ressource dans le monde. Je me suis flattée que, dans le fond, vous êtes un honnête homme : qu’après les o])ligations que vous m’avez, vous vous ferez un devoir de bien vivre avec moi.

LE COMTE.

Tenez-moi pour le plus grand faquin, pour un homme indi- gne de vivre, si je trompe vos espérances. Ce que vous faites pour moi me touche sensiblement : et, quoique je ne connaisse de vous que ces mains charmantes que je tiens entre les miennes, je vous aime déjà comme si je vous avais vue. Ne différez plus mon 442 LES ORIGINAUX.

honliciir :))ornicltoz que je J’asso Aciiir ties lumirres, quo jo voie toute ma l’élicité.

LA COMTESSE.

Attendez encore un instant, vous serez peut-être étonné de ce que je vais vous dire. Je compte souper avec vous ce soir, et ne aous pas ({uitter sitôt : en vérité, je ne crois pas qu’il y ait en cela aucun mal. Promettez-moi seulement de ne m’en pas moins estimer.

LE COMTE.

Moi ! vous en estimer moins, pour avoir fait le bonheur de uia vie ! il faudrait que je fusse un monstre. Je veux dans l’instant…

LA COMTESSE.

Encore un mot, je vous prie. Je vous aime plus pour vous que pour uioi : promettez-moi d’être un peu plus rangé dans vos affaires, et d’ajouter le mérite solide d’un homme sage et modeste aux agréments extérieurs que vous avez. Je ne puis être heureuse si vous n’êtes heureux vous-même, et vous ne pourrez jamais l’être sans l’estime des honnêtes gens.

LE COMTE.

Tout ceci me confond : vos hienfaits, Aotre conversation, vos conseils, m’étonnent, me ravissent. Eli ([uoi ! vous n’êtes venue ici (jue pour me faire aimer la a ei1u !

LA COMTESSE.

Oui, je veux que ce soit elle qui me fasse aimer de vous : c’est <’lle qui m’a conduite ici, qui règne dans mon cœur, <{ui m’inté- resse pour vous, qui me fait tout sacrifier pour vous ; c’est elle qui vous parle sous des apparences criminelles ; c’est elle qui me per- suade (]ue vous m’aimerez.

LE COMTE.

Non, madame, vous êtes un ange descendu du ciel : chaque mot que vous me dites me pénètre l’àme. Si je vous aimerai, grand Dieu !…

LA COMTESSE.

Jurez-moi ([ue vous m’aimerez quand vous m’aurez Mie.

I.E COMTE.

Oui, je \()us le jure à aos pieds, pai’ tout ce qu’il \ a de plus tendre, de j)lus respectable, de plus sacré dans le monde. Son/Irez <[ue le page (|iii vous a inlrodiiile a|)p()rle enfin des (lamheaux : je ne puis demeurer plus l( »iigleiii[)s sans vous voir.

LA COMTESSE.

Eh bien donc 1 i’v consens. ACTH III. S ci : M- X. 443

LE COMTE.

Ifoh’i ! pni ; o, dos liiniic’i-os.

I. V COMTESSE.

\()iis allez (’ti-(’ bien surpris.

LE COMTE.

Je vais être rhariué… Jiisto ciol : c’est ma reiiiinc :

LA COMTESSE, à part.

C’est déjà beaiicoiip qiril m’appelle de ce nom : (■’est pour la première fois de sa vie.

LE COMTE,

Est-il possible (juo ce soit vous ?

LA COMTESSE.

■\ oyez si vous êtes liounète homme, et si vous tiendrez vos pro- messes.

LE COMTE.

A ous avez touché mon cœur : vos lîontés l’emportent sur mes défauts. On ne se corrige pas tout d’un coup : je vivrai avec vous en bourgeois ; je vous aimerai ; mais qu’on n’en sache rien, s’il i vous plaît. ^

SCENE X.

FANXHON, arrivant tout essoufnée ; LE PRÉSIDENT. LA l’ RÉSI- DENTE, M. DU CAP-VERT. LE CHEVALIER, LE COMTE. LA COMTESSE.

FAXCHON.

Au secours ! au secours contre des parents et un mari ! Mon- sieur le comte, rendez-moi service à votre tour.

M. DU CAP-VERT.

Eh bien ! est-on prêt à démarrer ?

LE PRÉSIDENT.

.liions, ma petite fille, point de façon : voici l’heure de l’année la plus favorable pour un mariage.

FANCHON.

Voici l’heure la plus triste de ma vie.

LA PRÉSIDENTE.

Ma fille, il faut avaler la pilule.

FANCHON, se jetant à genoux.

Mon père, encore une fois… 444 LES ORIGINAUX.

M. DU CAP-VEUT.

Lovez-voiis ; vous remorciorez votre père après.

FA.NCHO-\.

IMa cl 1ère mère…

LA PRÉSIDENTE.

Vous voilà l)ien malade !

FANCHON.

Mon cher monsieur le comte…

LE COMTE.

Je vois bien qu’il vous faut tirer d’intrigue… Mons de l’Étrier, amenez un peu cette dame… Mons le marin, je crois qu’on va mettre quelque opposition à vos bans.

SCENE XI.

Mx\DAME DU CAP-VERT, les précédents.

MADAME DU CAP- VERT.

Eli ! mon petit mari, te voilà, infâme, bigame, polygame ! je vais te faire pendre, mon cher cœur.

M. DU CAP-VERT.

Sainte-barbe ! c’est ma femme ! cpioi ! tu n’es pas morte il y a vingt ans ?

MADAME DU CAP-VERT.

Non, mon bijou ; il y a vingt ans que je te guettais. Embrasse- moi, fripon, embrasse-moi : il vaut mieux tard que jamais.

LE PRÉSIDENT.

Ouoi ! c’est là madame du Cap-\ert, que j’ai enterrée dans toutes les règles !

MADAME DU CAP-VERT.

Tes règles ne valent pas le diable, ni toi non plus. Mon mari, il est temps d’être sage : tu as assez couru le monde, et moi aussi. ïu seras heureux avec moi ; quitte cette petite morveuse-là.

M. DU C Al’- VERT.

Mais de quoi favises-tu de n’être i)as morte ?

LE PRÉSIDENT,

Je croyais cela démontré.

V A \ c H N, à Mnio,1a CMp-Vcrt.

Ma chère dame, eiuhrassez-uioi. \l(iii Dieu ! ([iie je suis aise de vous voir ! ACTE III, SCE.M- XI. 445

l.E CHEVALIER.

Ma hoiiiic (lame du Cap-Vert, vous ne pouviez venir plus à propos ; je \()iis en remercie.

MADAME DL" CAP-VEUT.

Voilà un assez aimable garçon, ’a m. du cap-ven., Traître ! si mes deux enfants étaient aussi aimables que cela, je le panlonncrais tout. Où sont-ils, où sont-ils, mes deux enfants ?


M. DU CAP-VERT.

Tes deux enfants ? Ma foi, c’est à toi à en savoir des nouvelles ; il y a vingt ans que je n’ai vu toute cette marmaille-là : Dieu les bénisse ! j’ai été cinq ou six fois aux antipodes depuis ; jai mouillé une fois à Bayonne pour en apprendre des nouvelles : je crois que tout cela est crevé. J’en suis fâché au fond, car je suis bonhomme. madame DL’ cap-veut.

Traître ! et M’"’" Éberne, chez qui tu avais mis un de mes enfants ?


M. DU CAP-VERT.

C’était une fort honnête personne, et qui m’a toujours été d’un grand secours.

LE CHEVALIER.

Eh ! mon Dieu ! à qui en parlez-vous ? j’ai été élevé par cette M’"" Éberne à Bayonne : je me souviens des soins quelle prit de mon enfance, et je ne les oublierai jamais.

LE COMTE.

Mais qu’est-ce que c’est que ça ? mais qu’est-ce que c’est f[ue ça ? Je me souviens aussi fort bien de cette M"® Éberne.


M. DU CAP-VERT.

Et corbleu ! qu’est-ce que c’est que ça aussi ? Par la sambleu ! voilà qui serait drôle ! Vous êtes donc aussi de Bayonne, monsieur le fat ?

LE COMTE.

Point d’injures, s’il vous plaît : oui, la maison des Apprêts est aussi de Bayonne.


M. DU CAP-VERT.

Et comment avez-vous connu M™ Éberne ?

MADAME DU CAP-VERT.

Oui, comment ? répondez. Vous… vous… ouf !… mon cœur me dit…

LE COMTE.

C’était ma gouvernante, M"^^ Rafle, qui m’y menait souvent.


M. DU CAP-VERT.
, au comte.

M"^ Rafle vous a élevé ? 4i6 LES ORIGINAUX.

.MADAME DL CAP- VEUT, au chevalier.

M’"" Ébcrne a été votre inie ?

LE COMTE.

Oui, monsieur.

LE CHEVALIER.

Oui. madame.

M. DU CAP-VERT,

Ouais ! cela serait plaisant ! cela ne se peut pas. Mais si cela se pouvait, je ne me sentirais pas de joie.

MADAME DU CAP-VERT.

Je commence déjà à pleurer de tendresse.

SCENE XII.

MADAME RAFLE, les précédents.

MADAME DU CAP-VERT.

Approchez, approchez, madame Rafle, et reconnaissez, comme » VOUS pourrez, ces deux espèces-là.

LE PRÉSIDENT.

Allez, allez, je vois bien ce qui vous tient ; vous vous imaginez qu’on peut retrouver vos enfants : cela ne se peut pas. J"ai tiré leur horoscope : ils sont morts en nourrice.

M. DL CAP-VËRT.

Oh ! si votre art les a tués, je les crois donc en vie : sans doute, je retrouverai mes enfants.

MADAME DU CAP-VERT.

Assurément, cela va tout seul, n’est-il pas vrai, nuulame lîafle ? Vous savez comment celui-ci est venu : c’était un petit mystère.

MADAME RAFLE.

Eh ! mon Dieu oui ! je les reconnais… Bonjour, mes deux espiègles. Comme cela est devenu grand !

MADAME DU CAP-VERT.

Allons, allons, n’en pai’lons plus. J’ai retrouvé mes trois vaga- bonds : tout cela est à moi.

MADAME RAFLE, en examinant le comte et lo chevalier.

On ne |)eiit pas s’y méprendre : voilà vingt marques indubi- tahles auxquelles je les reconnais.

M. 1)1 ( ; \P-VERT.

Oh ! cela va tout seul, et je n"\ regarde pas de si près. ACTK lU. SCf^M- \\\. 447

11- ; PI’.l’siDKNÏ.

OiiVst-ce qiio vous dites là :

LA l’IlKSIOKNTE.

Quelles vapeurs avez-vous dans la tète ?

LE CHEVALIER, so jctaut aui t-’.^noux de M^p du Cap-Vert.

Quoi : vous seriez effectivement ma mère ?

LE COMTE.

Mais qu’est-ce que ça ? qu’est-ce que ça ? a m. du cap-vcrt.) Si vous êtes mon père, vous êtes donc un homme de (|iialifé ?

\ ! . 1)1 CAP-VEPiT.

Mallieureux ! coiiiiiiciil.is-tu fait pour le devenir, cl pour être gendre du [)r(si(l(’iit ?

LE COMTE.

Mais, mais, que me demandez-vous là ? que me demandez-vous là ? cela s’est fait tout seul, tout aisément. Premièrement, j’ai l’air d’un grand seigneur ; j’ai épousé d’abord la veuve d’un négociant qui m’a enrichi, et qui est morte : j’ai acheté des terres ; je me suis fait comte : j’ai épousé madame ; je veux qu’elle soit comtesse toute sa vie.

LA COMTESSE. "^

Dieu m’en préserve ! j’ai été trop maltraitée sous ce titre. Con- tentez-vous d’être fils de votre père, gendre de votre heau-père, et mari de votre femme.

M. DU CAP- VERT, au comte.

Écoute : s’il t’arrive de faire encore le seigneur, c’est-à-dire le fat, je te romprai bras et jambes.,au chevalier.^ Et toi, mons le frelu- quet, par quel hasard es-tu dans cette maison ?

LE CHEVALIER.

Par un dessein beaucoup plus raisonnable que le vôtre, mon père, avec le respect que je vous dois : je voulais épouser made- moiselle, dont je suis amoureux, et qui me convient un peu mieux qu’à vous.

LE PKÉSIDEXT.

Ma foi. tout ceci n’était point dans mes éphémérides. Voilà qui est fait, je renonce à l’astrologie.

LA PRÉSIDENTE.

Puisque ce malade-ci m’a trompée, je ne ^ eux plus me mêler de médecine.

M. Dl CAP-VERT.

Moi, je renonce à la mer pour le reste de ma vie.

LE COMTE.

Et moi, à mes sottises.

M. DU CAP-VERT.

Je partage mon bien entre mes enfants, et donne cet étourdi-ci à cette étourdie-là. Je ne suis pas si malheureux : il est vrai que j’ai retrouvé ma femme ; mais puisque le ciel me redonne aussi mes deux enfants, ne pensons plus qu’à nous réjouir. J’ai amené quelques Turcs avec moi, qui vont nous donner un petit ballet en attendant la noce.


FIN DU TROISIÈME ET DERNIER ACTE.
ENTRÉE DE DIVERSES NATIONS
APRÈS LA DANSE.


UNE TURQUE CHANTE.

Tout l’Orient
Est un vaste couvent.
un musulman voit à ses volontés
Obéir cent beautés.
La coutume est bien contraire en France,
Une femme sous ses lois
A vingt amants à la fois.
Ah ! quelle différence !

Un Portugais
Est toujours aux aguets,
Et jour et nuit de son diable battu,
Il craint d’être cocu.
On n’est point si difficile en France :
Un mari, sans craindre rien,
Est cocu tout aussi bien ;
Ah ! quelle différence !

Par tout pays
On voit de sots maris,
Fesse-mathieux, ou bourrus, ou jaloux ;
On les respecte tous.
C’est, ma foi, tout autre chose en France :
Un seul couplet de chanson
Les met tous à la raison ;
Ah ! quelle différence !

Un Allemand
Est quelquefois pesant ;
Ue sombre Anglais même dans ses amours
Veut raisonner toujours.

On est bien plus raisonnable en France
Chacun sait se réjouir,
Chacun vit pour le plaisir ;
Ah ! quelle différence !

Dans l’univers
On fait de mauvais vers ;
Chacun jouit du droit de rimailler
Et de nous ennuyer.
On y met un bon remède en France :
On inventa les sifflets,
Dont Dieu nous garde à jamais !
Ah ! quelle différence !


FIN DES ORIGINAUX.
VARIANTES
DE LA COMÉDIE DES ORIGINAUX.


Pago.’]y4. ligne "3. — Dans le manuscrit intitulé Monsieur du Cap-Vert, dont il est parlé dans la préface, le comte des Apprêts est appelé Boursoufle ; et le dievalier du Hasard, le chevalier Birihi.

Page 402. ligne.JO. — Dans Monsieur du Cap-Vert on lit de plus ici :

LE PRESIDENT.

Vite, ma lunette ; observons.

LE CHEVALIER.

Mesdames, je sais fort peu ce qui se passe dans le ciel ; mais il ne pouvait ni’arriver d’aventure sur la terre plus agréable que celle-ci.

Page 404. ligne 6.— On lit de plus dans Monsieur du Cap-Vert :

LE PRÉSIDENT.

Eh I madame, vous savez que les mariages sont écrits dans le ciel.

LE CHEVALIER.

Oui ; mais c’est quelquefois nous qui tenons la plume.

Page 405, ligne 29. — Dans Monsieur du Cap-Vert, il y a : Ma chère Fanchon.

Page 406, ligne 18.— Dans Monsieur du Cap-Vert., ce couplet se lit ainsi :

Le cruel me traite ài la sorte avec tant de mépris, et use comme si nous avions été mariés cinquante ans.

Page 410. ligne 22. — Dans Monsieur du Cap-Vert, on lit de plus ici : Le miroir, page, le miroir ; haut, plus haut.

Ces paroles sont à peu près dans la quatrième scène du premier acte de l’Échange. Voyez le volume suivant. 4 ; 52 VARIANTES DES ORIGINAUX.

Paiic ill, Kgne l’j.— Dans Monsieur du Cap-Vert, co couplet coiu- nience ainsi :

Ne voyez-vous pas qu’il faut se connaître pour s’aimor ? C’est un excès de déli- catesse. Vous voilà, etc.

Page 413, ligne 24. — Dans Monsieur du Cap-Vert, il y a : J’aye.

Page 424, ligne H. — Dans Monsieur du Cap-Vert, on lit de plus ici :

LE CHEVALIER, on lui faisant une grande rdvérenco. Monsieur, permettez-moi, je vous prie.

M. DU CAP-VERT, i n rendant la révérence. Que voulez-vous, je vous prie ?

Page 443, Agne 16.— Dans Monsieur du Cap-Vert, on lit :

LE COAITE, reprenant ses airs de seigneur. Eh mais, madame !… En vérité, madame, vous m’embarrassez ! Madame, j’ai le cœur bon ; écoutez… Si vous me promettiez de n’en rien dire, et de ne me point déshonorer dans le monde, on verrait ce qu’on pourrait faire, on vivrait avec vous en bourgeois… Mais qu’on n’en sache rien, s’il vous plaît.

Page 445, ligne 24. — Dans Monsieur du Cap-Vert, ce couplet se ter- mine ainsi :

Elle m’a donné le fouet vingt fois en ma vie.

Page 4()"j, vers o :

C’est, ma foi, tout autre chose en France.

Ibid., V.M-S 27 :

Le sombre Anglais dans ses tristes amours.

Page 4oO, I" vers :

On est bien plus agréable en France.

Ibid., vers M :

Dont Dieu nous sauve à jamais !

FIN DES VAIMANTES DES OUIGINAUX.