Les Princesses

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Œuvres de Théodore de Banville
Les Exilés. Les Princesses
Alphonse Lemerre, éditeur.


AU LECTEUR


Ainsi j’ai tenté la folle entreprise d’évoquer en vingt Sonnets les images de ces grandes Princesses aux lèvres de pourpre et aux prunelles mystérieuses, qui ont été à travers les âges le désir et les délices de tout le genre humain, ayant gardé ce privilège d’être adorées comme Déesses et aimées d’amour, alors que les siècles ont dispersé les derniers restes de la poussière qui fut celle de leurs corps superbes.

Les peindre ? La Peinture, l’art des Raphaël, des Rubens et des Véronèse, dont ces figures idéales furent les éternelles inspiratrices et l’aliment inépuisable, ne l’a jamais pu elle-même ; et je m’estime assez bon artiste si j’ai pu faire songer à elles et faire apparaître dans l’esprit de ceux qui me lisent leurs fantômes qui éveillent toutes les idées de triomphe, d’orgueil, d’amour, de joie, de puissance, de sang versé, et de robes d’or éclaboussées de pierreries.

Sans le souvenir de ces femmes toujours entrevues dans la splendeur de l’écarlate et sous les feux des escarboucles, le songeur que ravissent les fêtes de la couleur ne se trouverait-il pas un peu trop dépaysé dans une époque où ni les révolutions, ni le tumulte effréné des guerres civiles, ni les progrès industriels et scientifiques, ni la force même des choses n’ont pu venir à bout de dompter et de détruire ce monstre plus menaçant que la serpente Pytho : la jeune fille des vaudevilles de M. Scribe, qui avec un sourire de romance court après les papillons, en robe de mousseline agrémentée de l’invincible tablier de soie à bretelles roses ?

T. B.

Paris, le 14 juillet 1874.

Les Princesses

Je laisse à Gavarni, poëte des chloroses,
Son troupeau gazouillant de beautés d’hôpital,
Car je ne puis trouver parmi ces pâles roses
Une fleur qui ressemble à mon rouge idéal.
Charles Baudelaire, L’Idéal.

Les Princesses, miroir des cieux riants, trésor
Des âges, sont pour nous au monde revenues ;
Et quand l’Artiste en pleurs, qui les a seul connues,
Leur ordonne de naître et de revivre encor,

On revoit dans un riche et fabuleux décor
Des meurtres, des amours, des lèvres ingénues,
Des vêtements ouverts montrant des jambes nues,
Du sang et de la pourpre et des agrafes d’or.


Et les Princesses, dont les siècles sont avares,
Triomphent de nouveau sous des étoffes rares :
On voit les clairs rubis sur leurs bras s’allumer,

Les chevelures sur leurs fronts étincelantes
Resplendir, et leurs seins de neige s’animer,
Et leurs lèvres s’ouvrir comme des fleurs sanglantes.


I

Sémiramis

Elle ne voulut jamais se marier légitimement, afin de ne pas être privée de la souveraineté ; mais elle choisissait les plus beaux hommes de son armée, et, après leur avoir accordé ses faveurs, elle les faisait disparaître.

Diodore de Sicile, Livre II. Trad. Ferdinand Hoefer.

Sémiramis, qui règne et dont la gloire éclate,
Mène après elle, ainsi que le ferait un Dieu,
Les rois vaincus ; on voit dans une mer de feu
Les astres resplendir sur sa robe écarlate.

Attentive à la voix du fleuve qui la flatte,
Elle écoute gémir et chanter le flot bleu,
En traversant le pont triomphal que par jeu
Sa main dominatrice a jeté sur l’Euphrate.


Or, tandis qu’elle passe, humiliant le jour,
Un soldat bactrien murmure, fou d’amour :
« Je voudrais la tenir entre mes bras, dussé-je,

Après, être mangé tout vivant par des chiens ! »
Alors Sémiramis, la colombe de neige,
Tourne vers lui son front céleste et lui dit : « Viens ! »


II

Pasiphaé

Hic crudelis amor tauri, suppostaque furto
Pasiphaë…
Virgile, Enéide, liv. VI.

Ainsi Pasiphaé, la fille du Soleil,
Cachant dans sa poitrine une fureur secrète,
Poursuivait à grands cris parmi les monts de Crète
Un taureau monstrueux au poil roux et vermeil,

Puis, sur un roc géant au Caucase pareil,
Lasse de le chercher de retraite en retraite,
Le trouvait endormi sur quelque noire crête,
Et, les seins palpitants, contemplait son sommeil ;


Ainsi notre âme en feu, qui sous le désir saigne,
Dans son vol haletant de vertige, dédaigne
Les abris verdoyants, les fleuves de cristal,

Et, fuyant du vrai beau la source savoureuse,
Poursuit dans les déserts du sauvage Idéal
Quelque monstre effrayant dont elle est amoureuse.


III

Omphale

Vingt monstres tout sanglants, qu’on ne voit qu’à demi,
Errent en foule autour du rouet endormi :
Le lion néméen, l’hydre affreuse de Lerne,
Cacus, le noir brigand de la noire caverne…
Victor Hugo, Le Rouet d’Omphale.

Calme et foulant son lit d’ivoire, dont le seuil
Orné d’or sous les plis de la pourpre étincelle,
La Lydienne rit de sa bouche infidèle
Aux princes de l’Asie, et leur fait bon accueil.

Une massue, espoir des Cyclades en deuil,
Sur un tapis splendide est posée auprès d’elle.
L’idole radieuse, et fière d’être belle,
De ses doigts enfantins y touche avec orgueil.


Sur son épaule blonde, amoureuse, embaumée,
Flotte la grande peau du lion de Némée,
Dont l’ongle impérieux lui tombe entre les seins.

Son cœur bat de plaisir sous l’horrible dépouille
Humide et noire encor du sang des assassins :
Hercule est à ses pieds et file une quenouille.


IV

Ariane

Et Dionysos aux cheveux d’or épousa la blonde Ariadnè, fille de Minos, et il l’épousa dans la fleur de la jeunesse, et le Kroniôn la mit à l’abri de la vieillesse et la fit Immortelle.

Hesiode, Théogonie. Trad. Leconte de Lisle.

Dans Naxos, où les fleurs ouvrent leurs grands calices
Et que la douce mer baise avec des sanglots,
Dans l’île fortunée, enchantement des flots,
Le divin Iacchos apporte ses délices.

Entouré des lions, des panthères, des lices,
Le Dieu songe, les yeux voilés et demi-clos ;
Les Thyades au loin charment les verts îlots
Et de ses raisins noirs ornent leurs cheveux lisses.


Assise sur un tigre amené d’Orient,
Ariane triomphe, indolente, et riant
Aux lieux même où pleura son amour méprisée.

Elle va, nue et folle et les cheveux épars,
Et, songeant comme en rêve à son vainqueur Thésée,
Admire la douceur des fauves léopards.


V

Médée

Tandis qu’elle coupait cette racine, la terre mugit et trembla sous ses pas ; Prométhée lui-même res-sentit une vive douleur au fond de ses entrailles, et remplit l’air de ses gémissements.

Apollonios, L’Expédition des Argonautes, chant III. Trad. J.-J.-A. Caussin.

Médée au grand cœur plein d’un amour indompté
Chante avec l’onde obscure, et le fleuve en délire
Où ses longs regards voient les étoiles sourire
Reflète vaguement sa blanche nudité.

Pâle et charmante, près du Phase épouvanté
Elle chante, et la brise errante qu’elle attire,
S’unissant à ses vers avec un bruit de lyre,
Emporte ses cheveux comme un flot de clarté.


Ses yeux brûlants fixés sur le ciel sombre, où flambe
Une lueur sanglante, elle chante. Sa jambe
A des éclairs de neige à travers les gazons.

Elle cueille à l’entour sur la montagne brune
Les plantes dont les sucs formeront des poisons,
Et son jeune sein luit sous les rayons de lune.


VI

Thalestris

Il en resta néanmoins dans la Cappadoce une espèce de rejeton qui conserva les mœurs et les sentiments des premières.

L’Abbé Guyon, Histoire des Amazones.

Les Amazones sur leurs casques aux clous d’or
Ont une hydre de fer ouvrant sa gueule atroce,
Ou quelque mufle noir de tigre ou de molosse,
Ou parfois un vautour au fulgurant essor.

Mais serrant son bel arc géant, comme un trésor,
Sur son sein de guerrière indocile et féroce,
La grande Thalestris, qui règne en Cappadoce,
Pour les combats sacrés se pare mieux encor.


Épars et dénoués sur sa riche cuirasse,
Ses cheveux, que le vent furieux embarrasse,
Débordent au hasard de leur flot souverain

Son cou, fort et superbe entre ceux qu’on renomme,
Et son casque hideux, sur l’invincible airain,
Pour exciter l’horreur porte un visage d’homme.


VII

Antiope

Hélas ! sur tous ces corps à la teinte nacrée
La Mort a déjà mis sa pâleur azurée,
Ils n’ont de rose que le sang.
Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes,
Dans la vase du fleuve, entre des algues vertes
Où l’eau les soulève en passant.
Théophile Gautier, Le Thermodon.

Près du clair Ilissos au rivage fleuri
L’indomptable Thésée a vaincu les guerrières.
Mourantes, leurs chevaux les traînent dans les pierres :
Pas un de ces beaux corps qui ne râle meurtri.

Le silence est affreux, et parfois un grand cri
L’interrompt. Sous l’effort des lances meurtrières,
On voit des yeux, éteints déjà, sous les paupières
S’entr’ouvrir. Tout ce peuple adorable a péri.


Antiope blessée, haletante, épuisée,
Combat encor. Le sang, ainsi qu’une rosée,
Coule de ses cheveux et tombe sur son flanc.

Sa poitrine superbe et fière en est trempée,
Et sa main, teinte aussi dans la pourpre du sang,
Agite le tronçon farouche d’une épée.


VIII

Andromède

Gentibus innumeris circumque infraque relictis,
Aethiopum populos, Cepheia conspicit arva.
Illic immeritam maternae pendere linguae
Andromeden poenas immitis jusserat Ammon.
Ovide, Métamorphoses, liv. IV.

Andromède gémit dans le désert sans voile,
Nue et pâle, tordant ses bras sur le rocher.
Rien sur le sable ardent que la mer vient lécher,
Rien ! pas même un chasseur dans un abri de toile.

Rien sur le sable, et sur la mer pas une voile !
Le soleil la déchire, impitoyable archer,
Et le monstre bondit comme pour s’approcher
De la vierge qui meurt, plus blanche qu’une étoile.


Ame enfantine et douce, elle agonise, hélas !
Mais Persée aux beaux yeux, le meurtrier d’Atlas,
Vient et fend l’air, monté sur le divin Pégase.

Il vient, échevelé, tenant son glaive d’or,
Et la jeune princesse, immobile d’extase,
Suit des yeux dans l’azur son formidable essor.


IX

Hélène

Mais ce qui est plus vray semblable en ce cas, et qui est tesmoigné par plus d’auteurs, se fit en ceste sorte : Theseus et Pirithous s’en allerent ensemble en la ville de Lacedemone, là où ils rauirent Hélène estant encore fort ieune, ainsi comme elle dansoit au temple de Diane, surnommée Orthia : et s’en fuyrent à tout.

Plutarque, Theseus. Trad. Jacques Amyot.

Hélène a dix ans ; l’or de sa tête embrasée
Baigne son col terrible et fier comme une tour.
Grande ombre, dans la nuit elle rugit d’amour,
Près d’elle un dur chasseur marche dans la rosée.

Elle ouvre au clair de lune, ainsi qu’une épousée,
La pourpre où de son sein brille le blanc contour,
Et les tigres font voir aux petits du vautour
La fille de Tyndare éprise de Thésée.


Mais près de l’Eurotas aux flots mélodieux
Ils passent, chevelus et forts comme des Dieux.
« O tueur de lions, dit la princesse blonde,

Guerrier toujours couvert de sang, tu dormiras
Sur mon sein ; porte-moi dans la forêt profonde. »
Et le jeune héros l’emporte dans ses bras.


X

La Reine de Saba

Sa robe en brocart d’or, divisée régulièrement par des falbalas de perles, de jais et de saphirs, lui serre la taille dans un corsage étroit, rehaussé d’applications de couleur, qui représentent les douze signes du Zodiaque. Elle a des patins très-hauts, dont l’un est noir et semé d’étoiles d’argent, avec un croissant de lune, - et l’autre, qui est blanc, est couvert de gouttelettes d’or avec un soleil au milieu.

Gustave Flaubert, La Tentation de saint Antoine.

La Reine Nicosis, portant des pierreries,
A pour parure un calme et merveilleux concert
D’étoffes, où l’éclair d’un flot d’astres se perd
Dans les lacs de lumière et les flammes fleuries.

Son vêtement tremblant chargé d’orfévreries
Est fait d’un tissu rare et sur la pourpre ouvert,
Où l’or éblouissant, tour à tour rouge et vert,
Sert de fond méprisable aux riches broderies.


Elle a de lourds pendants d’oreilles, copiés
Sur les feux des soleils du ciel, et sur ses pieds
Mille escarboucles font pâlir le jour livide.

Et, fière sous l’éclat vermeil de ses habits,
Sur les genoux du roi Salomon elle vide
Un vase de saphir d’où tombent des rubis.


XI

Cléopâtre

Cléopâtre embaumait l’Egypte ; toute nue,
Elle brûlait les yeux, ainsi que le soleil ;
Les roses enviaient l’ongle de son orteil…
Victor Hugo, Zim-Zizimi.

Dans la nuit brûlante où la plainte continue
Du fleuve pleure, avec son grand peuple éternel
De Dieux, le palais, rêve effroyable et réel,
Se dresse, et les sphinx noirs songent dans l’avenue.

La blanche lune, au haut de son vol parvenue,
Baignant les escaliers élancés en plein ciel,
Baise un lit rose où, dans l’éclat surnaturel
De sa divinité, dort Cléopâtre nue.


Et tandis qu’elle dort, délices et bourreau
Du monde, un dieu de jaspe à tête de taureau
Se penche, et voit son sein où la clarté se pose.

Sur ce sein, tous les feux dans son sang recélés
Etincellent, montrant leur braise ardente et rose,
Et l’idole de jaspe en a les yeux brûlés.


XII

Hérodiade

Car elle était vraiment princesse : c’était la
reine de Judée, la femme d’Hérode, celle qui a
demandé la tête de Jean-Baptiste.
Henri Heine, Atta Troll.

Ses yeux sont transparents comme l’eau du Jourdain.
Elle a de lourds colliers et des pendants d’oreilles ;
Elle est plus douce à voir que le raisin des treilles,
Et la rose des bois a peur de son dédain.

Elle rit et folâtre avec un air badin,
Laissant de sa jeunesse éclater les merveilles.
Sa lèvre est écarlate, et ses dents sont pareilles
Pour la blancheur aux lys orgueilleux du jardin.


Voyez-la, voyez-la venir, la jeune reine !
Un petit page noir tient sa robe qui traîne
En flots voluptueux le long du corridor.

Sur ses doigts le rubis, le saphir, l’améthyste
Font resplendir leurs feux charmants : dans un plat d’or
Elle porte le chef sanglant de Jean-Baptiste.


XIII

Messaline

At Messalina, non alias solutior luxu, adulto auctumno simulacrum vindemiae per domum celebrabat. Urgeri prela, fluere lacus ; et feminae pellibus accinctae assultabant ut sacrificantes vel insanientes Bacchae ; ipsa crine fluxo thyrsum quatiens, juxtaque Silius hedera vinctus, gerere cothurnos, jacere caput, strepente circum procaci choro.

Tacite, Annales, liv. XI.

Furieuse, et toujours en proie à son tourment,
Messaline, que nul festin ne désaltère,
Ayant sur son épaule une peau de panthère,
Célèbre la vendange avec son jeune amant.

Elle serre en ses bras de neige éperdument
Silius, et lui dit : « Je voudrais sans mystère
Me coucher à tes pieds devant toute la terre ! »
Et le vin coule à flots dans le pressoir fumant.


Puis, tandis que le chœur danse au bruit de la lyre,
La Bacchante déchire et brise en son délire
De noirs raisins pourprés, et laissant à dessein

Leur sang vermeil couler sur ses belles chaussures,
Elle baise le cou du jeune homme et son sein,
Et sa bouche affamée y laisse des morsures.


XIV

Marguerite d’Écosse

Marguerite, fille du Roy d’Escosse et femme du Daulphin, passant quelquefois par dedans une salle où estoit endormi sur un banc Alain Charretier secrétaire du Roy Charles, homme docte, Poëte et Orateur élégant en la langue françoise, l’alla baiser en la bouche en présence de sa compaignie. Gilles Corrozet, Recueil de divers propos des nobles et illustres hommes de la chrétienté.

Marguerite d’Ecosse, aux yeux pleins de lumière,
A de douces lueurs sur son visage altier ;
Bien souvent on la voit tendre vers l’argentier
Sa blanche main, de tous les bienfaits coutumière.

Avec toute la cour et marchant la première,
La Dauphine, qui sait l’honneur du gai métier,
Passe par une salle où dort Alain Chartier
Comme un bon paysan ferait dans sa chaumière.


Alors d’une charmante et gracieuse humeur,
Voilà qu’elle se penche et baise le rhythmeur,
Encor qu’il soit d’un air fantastique et bizarre

Et quelque peu tortu comme les vieux lauriers,
Car il messiérait fort de se montrer avare
Pour payer l’art subtil de tels bons ouvriers.


XV

Marie Stuart

On y menait Marie, pour la récompenser et la distraire, à l’heure où les chiens rentraient et se précipitaient par les portes, par les fenêtres basses, vers leurs loges.

J.-M. Dargaud, Histoire de Marie Stuart.

A Saint-Germain, devant le fier château, Marie
Stuart, le front orné de perles et d’or fin,
Arrive de la chasse avec le roi dauphin,
Car elle aima toujours la noble vénerie.

Toute la cour l’entoure avec idolâtrie,
Oubliant pour ses yeux la fatigue et la faim,
Et François pâlissant, dans un songe sans fin,
Admire sa blancheur et sa bouche fleurie.


Ronsard dit : « C’est le lys divin, que nul affront
Ne peut ternir ! » Le roi Henri la baise au front.
Cependant, elle rit tout bas avec madame

De Valentinois, blonde aux cheveux ruisselants,
Et ces folles beautés, que le carnage affame,
Regardent au chenil rentrer les chiens sanglants.


XVI

Marguerite de Navarre

Ainsy disoit ce Poulonnois de la beauté admirable de ceste Princesse. Et certes, si des Poulonnois ont esté ravis de telle admiration, il y en a eu bien d’autres.

Brantôme, Vies des Dames illustres.

Marguerite paraît, plus belle que l’espoir
Du ciel, dans son habit de clinquant et de rose,
Et l’un des Polonais dit : « Comme je suppose,
Onc n’admira Vénus tels yeux dans son miroir !

Je ferais volontiers, sortant de ce manoir,
Comme ces Turcs ravis qui, sans regret morose,
Ayant vu la mosquée où Mahomet repose,
Se font brûler les yeux, ne voulant plus rien voir. »


Brantôme, bon plaisant malgré son air farouche,
Dit à Ronsard tout bas : « O la charmante bouche !
Quel dieu ne choisirait pour son meilleur festin

Cette double cerise, adorable et vermeille ! »
Mais la Reine l’entend faire ainsi le mutin,
Et lui dit : « Vous aimez les fruits, monsieur Bourdeille ? »


XVII

Lucrèce Borgia

Il y a au musée d’Anvers un tableau vénitien qui symbolise admirablement, à l’insu du peintre, cette papauté excentrique. On y voit Alexandre VI présen- tant à saint Pierre l’évêque in partibus de Paphos, qu’il vient de nommer général de ses galères. Paul de Saint-Victor, Hommes et Dieux.

Lucrèce Borgia se marie ; il est juste
Que tous les cardinaux brillent à ce gala,
Ceux du moins épargnés par la cantarella,
Ce poison plus cruel que tous ceux de Locuste.

Près d’eux trône César, jeune, féroce, auguste.
L’évêque de Paphos, vêtu de pourpre, est là ;
Et le pape, à côté de Giulia Bella,
Montre, comme un vieux dieu, sa poitrine robuste.


Les parfums de la chair et des cheveux flottants
S’éparpillent dans l’air brûlant, et comme au temps
De Caprée, où Tibère épouvantait les nues,

Entrelaçant leurs corps impudiques et beaux,
Sur les rouges tapis cinquante femmes nues
Dansent effrontément, aux clartés des flambeaux.



XVIII

La Princesse de Lamballe

Pendant la vogue des traîneaux, la Reine en reçut un bleu et or, attelé de chevaux blancs aux harnais de velours bleu ; elle le partageait souvent avec la princesse de Lamballe…

James de Chambrier, Marie-Antoinette, Reine de France.

Sur la neige, dans un traîneau dont une rêne
Est d’or et dont l’autre est d’argent, montrant son clair
Sourire, et le satin duveté de sa chair,
Passe Lamballe, assise à côté de la Reine.

On dirait que le vent furieux les entraîne.
En fourreaux de velours épais garnis de vair,
Elles volent, dans la blancheur de l’âpre hiver,
Au galop des petits chevaux noirs de l’Ukraine.


Tout est orgueil, amour, fête, éblouissement
Dans ce groupe de sœurs glorieux et charmant,
Et les beaux grenadiers du régiment de Flandre

Admirent cet éclair de jeunesse et de lys,
Et ces regards d’enfant et cet accord si tendre.
« O têtes folles ! » dit madame de Genlis.


XIX

Madame Tallien

… la Dona Theresia, que Bordeaux a vue passer, dans la stupeur, debout sur un char, le bonnet rouge sur la tête, une pique à la main, un bras sur l’épaule du maître, la Tallien se montre un soir, la gorge enserrée dans une rivière de diamants…

Edmond et Jules de Goncourt, Histoire de la Société française pendant le Directoire.

Cette Theresia, que le rustre et la gouge
Ont jadis adorée, une pique à la main
Et triomphant avec son proconsul romain
Sur un char, les cheveux couverts du bonnet rouge,

Dédaignant à présent les caresses du bouge,
Laisse voir ses pieds nus aux ongles de carmin ;
Sa robe, qui frémit sur son corps surhumain,
Est comme un tissu d’air tramé, que le vent bouge.


Ses beaux seins, comme avec des éblouissements
D’astres, sont pris dans un collier de diamants
Qui les brûle d’un clair scintillement d’étoiles ;

Et victorieux, fiers de leurs boutons vermeils
Ils luttent de blancheur avec ces légers voiles,
Et de splendeur avec ce carcan de soleils.


XX

La Princesse Borghèse

Canova avait fait en 1811 une admirable statue, modelée sur la princesse Borghèse, qui fut envoyée à Turin au prince Borghèse, lequel la tint longtemps placée dans son cabinet, et l’envoya plus tard à Rome, où elle se trouve encore.

M-d j. Biographie universelle.

Le précieux joyau de la famille corse,
La princesse Borghèse est nue, et le sculpteur
Voit jaillir devant lui, comme un lys enchanteur,
Ce jeune corps, brillant de jeunesse et de force.

Les seins en fleur, les plans harmonieux du torse
Le ravissent, et la lumière avec lenteur
Vient baigner d’un rayon subtil et créateur
Les pieds charmants, posés sur un tapis d’écorce.


Et la nymphe que fait renaître Canova,
C’est Pauline, effaçant l’idéal qu’il rêva,
Mais c’est aussi Vénus, la grande enchanteresse.

Car l’Artiste enivré d’accords mélodieux,
S’il lui plaît, anoblit le sang d’une princesse
Et la mêle vivante à la race des Dieux.

Juillet 1874.