Les Veillées des Antilles/Sarah

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François Louis (2p. 1-147).

SARAH.

J’ai vu à Saint-Barthélemi, île neutre des Antilles, une haute montagne dont le sommet présente une plate-forme immense, couverte d’arbres disposés en allées régulières. La pente qui y mène du côté de la ville est douce et facile, embellie d’espace en espace par des habitations charmantes. Les arbustes variés de ce sol brûlant s’enlacent, forment une longue chaîne, fraîche et unique palissade qui borde cette hauteur prodigieuse, dérobe à l’œil ses progrès, et cause une sorte de ravissement, lorsqu’arrivé sur la plate-forme, on mesure des yeux le chemin que l’on vient de parcourir.

La mer s’offre alors dans toute son étendue avec une majesté qui suspend la respiration. Les rochers qui s’élèvent de son sein semblent se séparer avec respect pour laisser passer plus librement ses flots, et l’on ne voit au loin les vaisseaux qui la couvrent que comme des petits oiseaux entre elle et les nuages. La ville aussi n’a plus l’air que d’un hameau dans une vallée profonde ; ses maisons basses, vertes et rouges, la plupart isolées les unes des autres, ressemblent à des carrés de fleurs au milieu d’une vaste pelouse.

Dès qu’un vent frais annonce que le soleil va se cacher, on se hasarde à traverser l’air qu’il a brûlé durant le jour. D’un pas lent, les femmes créoles se dispersent sur la montagne, promenade choisie par les rares habitans de l’île.

On n’admire pas dans leur parure les voiles de riche dentelle, dont l’usage paraît leur être inconnu, mais de simples madras flottans sur leur tête, qu’elles inclinent mollement et avec grâce.

Les Françaises, dit-on, semblent courir en marchant ; elles ont l’air de jolis papillons qui posent avec dédain leurs petits pieds sur les cailloux ; c’est un essaim qui se presse et ne se heurte jamais. Si l’on regarde au loin cette foule variée et légère qui circule par flots dans Paris, on s’étonne de ne pas la voir s’élever au-dessus de la terre qu’elle effleure à peine.

Les femmes créoles ne savent pas courir ; mais leur taille élégante et souple se déploie avec une simplicité noble : on les suit du cœur dans leurs promenades solitaires ; elles ont, comme les palmiers de cette contrée, un léger balancement qui repose leur marche égale et rêveuse.

La douceur de leur accent, le choix involontaire des expressions tendres qu’elles adressent aux étrangers, portent au fond de l’ame un charme consolant pour ceux qui regrettent une patrie ; je regrettais la mienne, et j’ai senti ce charme. Leur curiosité me parut être de la bienveillance, car elle n’avoit rien de hardi, rien qui pût blesser le malheur même.

L’une d’elles, que le voisinage rendait plus assidue à me voir, venait chaque jour m’apprendre quelques mots de son doux langage, que j’essayais de répéter aux autres pour lui faire honneur. Si je me trompais, elles riaient toutes, mais non pas en se cachant de moi. Cette précaution, loin d’être polie, serre le cœur de celle qui devine en être l’objet. On voit avec peine une jolie bouche s’enlaidir par un sourire moqueur, se tourmenter pour le laisser entrevoir et le dérober à la fois. Cette contrainte était étrangère à mes jeunes amies ; elles éclataient d’un rire charmant ; je riais avec elles, et toutes se disputaient alors le plaisir de m’instruire.

Un jour, notre petite société, lasse de parler, de chanter et de parcourir la haute montagne, se divisa deux à deux : chacune prit le bras de sa compagne d’affection. Le cœur le plus naïf a son secret, et cherche un cœur confident pour y verser le sentiment qui l’inquiète ou le charme. Je restai par penchant près d’Eugénie ; son âge se liait au mien, elle avait quatorze ans ; son nom appelait ma confiance ; c’étoit le nom de ma sœur.

Notre entretien conserva quelques momens la teinte des jeux dont nous nous reposions. Par degrés l’ombre qui descendait sur les mornes, le bruit monotone des flots qui battaient leur pied, nous rendirent sérieuses. Eugénie voyait que ma pensée la quittait ; et, craignant qu’elle ne s’attristât en mesurant l’espace qui me séparait de mon pays natal, elle essaya de me distraire.

Il est vrai que presqu’à mon insu, je regardais avec une vague frayeur la route longue et dangereuse qui se déployait devant moi, et que j’avais parcourue sans prévoyance et sans crainte, protégée du sourire de ma mère. L’idée de la franchir une fois encore, la certitude de ne plus revoir mon père qu’à ce prix, m’oppressait le cœur, attristait les rêves de mon âge déjà moins heureux que l’enfance. Eugénie le voyait dans mes yeux, et son inquiète prévoyance captiva mon attention par une ruse innocente dont j’ai gardé le souvenir…

« Voyez-vous, me dit-elle, cette habitation qui s’élève au milieu de la montagne ? quand je viens de ce côté, elle me rappelle toujours l’histoire de Sarah. Si vous étiez toute à moi, je vous la raconterais. » Je regardai Eugénie en souriant. Alors elle prit mes deux mains dans les siennes, comme pour enchaîner toutes mes idées devant elle, et me dit :

Un soir que l’air était tranquille comme aujourd’hui, que rien ne troublait le silence du rivage, et que la mer était unie et bleue comme le ciel qu’elle réfléchissait, un enfant de notre île, Edwin Primrose, dont le père lisait sous les palmiers, regardait cette vaste étendue d’eau qui semblait immobile, et cherchait à découvrir au loin un aliment à sa curiosité. Croyant à la fin apercevoir quelque chose s’approcher, il regarda toujours, jusqu’à ce qu’il reconnut une pirogue que la mer portait doucement. Un nègre ramait sans effort, et voyageait ainsi dans cet arbre creux, avec un autre enfant paisiblement endormi. Edwin n’osant parler, de peur de troubler son père, tendit en silence les bras vers la pirogue, et, les agitant avec vivacité, il semblait l’appeler à lui. Le nègre, qui l’aperçut, le regarda long-temps d’un air craintif ; et, cédant enfin à l’invitation muette du petit habitant, se dirigea vers lui. Il aborda au pied du rocher, prit avec précaution la petite Sarah qui sommeillait encore ; et, l’ayant couchée sur la mousse marine, il enleva sa pirogue légère, pour qu’elle ne fût pas entraînée par le flot ; alors, reprenant l’enfant sur la mousse, il gravit la montagne, et parvint à cette habitation où la Providence paroissait le conduire.

Le petit blanc, curieux, suivait tous les mouvemens du nègre avec inquiétude. Quand il le voyait s’incliner en heurtant quelque pierre, il s’inclinait de même. Dès qu’il l’aperçut enfin sur un terrain uni, à quelques pas de lui, il mit une main sur sa bouche, et leva l’autre en signe de victoire. Son père, qui l’observait en feignant de lire, attendait avec quelque intérêt la fin de cette petite aventure.

Il vit son fils s’avancer sur la pointe des pieds, sourire à Sarah que ses caresses réveillaient, et qui lui souriait à son tour, on eût cru voir deux anges se rencontrer sur la terre et se saluer avec joie. Le bon nègre, sérieux et réfléchi, semblait méditer profondément. Cette scène muette fut interrompue tout-à-coup par la voix éclatante du jeune Edwin, qui s’écria : « Regarde ! regarde, mon père ! donne-moi ce petit enfant si beau, donne-moi ce bon nègre qui me l’apporte. Je les veux ; ô mon père, qu’ils ne s’en aillent jamais ! » et, plein d’impatience, il courait à l’enfant, qu’il voulait prendre dans ses bras, puis sautait sur les genoux de son père, qui, l’embrassant avec bonté, fit signe au nègre de s’approcher. « Quel est ton maître, lui demanda-t-il ? — Je suis libre, dit tristement le noir ; » et il tira de son sein le gage de sa liberté.

M. Primrose le lut avec attention. L’air pensif du nègre, la blancheur de l’enfant qu’il portait dans ses bras, l’étonnaient et le touchaient à son tour. « Où vas-tu donc ? — Me vendre, répliqua l’affranchi : le prix de ma liberté doit nourrir la petite Sarah, qui n’a jamais connu son père, et que sa mère mourante a laissée au pauvre Arsène. Je cherche un asile pour elle, et un maître pour moi. » Des larmes roulaient dans ses yeux ; elles émurent l’ame compatissante de M. Primrose. Le petit Edwin le regardait lui-même en pleurant, les mains jointes, ne pouvant plus parler. « Ne pleurez-pas, mon fils, lui dit son père ; vous savez que j’ai du plaisir à vous rendre heureux. Toi, bon nègre, ne vas pas plus loin chercher un asile pour cette enfant ; je l’accueille ainsi que toi ; elle grandira sous tes yeux. Sois au nombre de mes serviteurs ; je ne les appelle pas mes esclaves, car j’ai besoin d’en être aimé. »

Arsène se prosterna. Ses regards éloquens parlèrent, tandis qu’il bégayait dans sa joie des mots sans ordre ; et le petit Edwin sautait, poussait des cris, dansait autour de Sarah, comme un jeune chevreuil sur l’herbe des collines.

M. Primrose appela Silvain, le régisseur de l’habitation ; remit Arsène à ses soins, et l’instruisit en peu de mots de sa volonté. Silvain écouta sans répondre, regardant si le nègre était jeune et fort. Arsène était dans la fleur de l’âge et de la santé. Silvain, l’ayant observé, ne blâma pas son maître d’avoir été trop charitable ; et la grâce enfantine de Sarah fit presque naître un sourire sur sa bouche sévère.

Voilà comment cette petite orpheline fut recueillie chez le plus riche Anglais de notre colonie. Sans savoir ce qu’elle lui devait de reconnoissance, elle la lui témoigna bientôt par mille gentilles actions, charmant la solitude du père et les jeux d’Edwin, dont elle partagea bientôt l’éducation et les premiers penchans. Par degrés moins vive et moins bruyante que lui, elle écoutait avec attention les leçons de M. Primrose, qui se plaisait à les instruire, à distraire l’ennui de son veuvage et le deuil où ses esprits étaient plongés par la perte récente d’une jeune femme bien-aimée. Tout ce qu’il pouvait dérober à ses rêveries solitaires, aux regrets d’un bonheur perdu, à l’impatient espoir d’un avenir qui devait lui rendre son adorée Jenny, il le donnait à son fils qu’il aimait, qui lui faisait supporter une vie désenchantée par la mort, comme il l’avait écrit lui-même au tombeau de sa femme. Ce tombeau s’élève dans une petite île que vous voyez à l’autre rive, et qui est consacrée aux tristes monumens. L’abattement de son ame le rendait insouciant sur sa fortune et ses propriétés. Silvain le représentait partout ; et, comme il arrive souvent aux serviteurs investis de l’autorité de leurs maîtres, il s’enrichissait et faisait redouter, quand son maître se faisait plaindre et chérir.

Cette autorité, dont il abusait quelquefois jusqu’à la barbarie, et que les esclaves, effrayés de sa puissance, n’osaient révéler, s’étendit bientôt sur Arsène. D’abord il lui avait demandé le secret de Sarah ; il finit par l’exiger. Choqué de son refus, il le menaça d’obtenir par la rigueur ce secret dont il croyait son maître instruit ; Cette idée allarmait sa jalouse ambition. Un secret de son maître, dont il n’était pas possesseur, lui semblait un trésor qu’il brûlait d’acquérir. La constante fermeté du nègre à lui résister irritait son orgueil, et l’excitait à se venger en secret par de durs traitemens. Arsène ne se plaignait pas ; mais, malgré les promesses et la bonté de M. Primrose, il sentait trop qu’il était esclave. L’espoir consolant d’avoir acquis un protecteur à Sarah le soutenait dans sa captivité volontaire. C’était en la regardant de loin courir librement avec Edwin, qu’il retrouvait son courage, au milieu des tristes pensées que la servitude traîne après elle. Leurs jeux, leur âge, les éclats d’une innocente gaîté que n’osait troubler le farouche Silvain, étaient la seule récompense du nègre, qui, souvent absorbé par la fatigue et la chaleur, s’écartait de ses compagnons pour rêver un moment, pour oser penser à lui-même, à ses parens qu’il avait à peine connus, à son rivage aride, mais libre, dont, malgré ses cris et ses larmes, des blancs, des hommes, l’avaient arraché depuis plus de vingt ans. Ses souvenirs couraient dans sa mémoire, et réveillaient en lui ce qui n’est jamais qu’endormi dans le cœur, l’amour d’une patrie, le besoin de la liberté. Du haut de la montagne, il plongeait ses regards dans l’île où les blancs s’enferment avec tant de soin pour éviter les rayons brûlans du jour. Ses yeux erraient sur les bords de la mer, où quelque nègre, traînant un fardeau à l’ardeur du soleil, paraissait y succomber comme lui, et comme lui, peut-être, envoyer à sa patrie absente un soupir de regret et d’espoir. Il plaignait l’esclave, tous les esclaves ; et s’écriait alors comme sortant d’un sommeil ou d’une léthargie :

Pays des noirs ! berceau du pauvre Arsène,
Ton souvenir vient-il chercher mon cœur ?
Vent de Guinée, est-ce ta douce haleine
Qui me caresse et charme ma douleur ?
M’apportes-tu les baisers de ma mère,
Ou la chanson qui console mon père ?…
Jouez, dansez, beaux petits blancs ;
Pour être bons, restez enfans !

Nègre captif, courbé sur le rivage,
Je te vois rire en songeant à la mort ;
Ton ame libre ira sur un nuage,
Où ta naissance avait fixé ton sort.
Dieu te rendra les baisers d’une mère
Et la chanson que t’apprenait ton père !…
Jouez, dansez, beaux petits blancs ;
Pour être bons, restez enfans !

Pauvre et content, jamais le noir paisible,
Pour vous troubler, n’a traversé les flots ;
Et parmi nous, sous un maître inflexible,
Jamais d’un homme on n’entend les sanglots.
Pour nous ravir aux baisers d’une mère,
Qu’avons-nous fait au dieu de votre père ?…
Jouez, dansez, beaux petits blancs ;
Pour être bons, restez enfans !

Sarah l’aperçut un jour qu’il se plaignait ainsi ; elle crut qu’il chantait gaîment comme elle, et vint pour l’entendre, passant ses petites mains au cou du bon nègre, qu’elle regardait en riant. Il pleurait. C’était la première fois qu’elle voyait ses larmes. « Tu pleures, dit-elle ? eh ! pourquoi pleures-tu ? » Ne voulant ni tromper Sarah, ni se plaindre de Silvain, il lui répondit : « Je pensais à ma mère. — Qu’est-ce qu’une mère, demanda-t-elle vivement ? » Cette question imprévue troubla le pauvre noir ; il resta muet. « Dis-moi donc ce que c’est qu’une mère, reprit-elle encore ? » Arsène, après avoir hésité quelques momens, lui dit : « C’est celle qui nous porte tout petits sur son sein, qui nous suspend à son cou jusqu’à ce que nous puissions marcher, qui chante pour nous endormir quand nous pleurons, qui nous cherche des fruits avant même que nous les demandions, qui oublie d’en manger, pour nous les donner tous, et qui meurt quelquefois de douleur de n’en plus trouver pour nous rendre contens. » Ses yeux se fixèrent sur la petite fille, avec l’expression d’un triste souvenir. « Je t’appellerai donc ma mère, s’écria-t-elle, car tu as fait tout cela pour moi ! » Arsène n’osait plus rien dire ; et Sarah, dont les idées se succédaient avec rapidité, poursuivit :

« Mais toi, qui pleures ta mère, tu as donc été tout petit, bon Arsène ? — Oui, dit-il, et j’étais faible comme un jeune chevreau qui n’a qu’un jour : alors une tendre mère me portait sur son sein, me couvrait de baisers et m’apprenait à marcher. Quand je sus marcher, je courus d’abord autour d’elle, puis je m’aventurai tout seul pour aller chercher moi-même des fruits, afin de lui en donner à mon tour. Des hommes qui ressemblaient à Silvain abordèrent sur le sable où je courais joyeux ; j’en eus peur d’abord, car ils étaient blancs, et je me mis à fuir. En retournant la tête, je les vis encore près de moi ; ils m’offrirent, par signe, tout ce que je désirais trouver, et plusieurs choses curieuses et jolies, que je voulus porter à ma mère. Quand mes mains furent pleines de leurs présens, ils m’enlevèrent dans leurs bras, et m’emportèrent à leur vaisseau, où je trouvai quelques enfans noirs qu’ils avaient enlevés comme moi. Nous nous mîmes tous à crier après nos mères, que nous voulions revoir, mais les hommes blancs, qui parlaient un autre langage, ne savaient sûrement ce que nous leur demandions, car ils se mirent à rire, et lièrent nos mains que nous tendions vers eux. J’appris depuis que c’était pour nous vendre. Je fus vendu ; je grandis dans les chaînes, où souvent, comme aujourd’hui, je me rappelais mon rivage. Ma mère, peut-être, va tous les jours m’y chercher, en m’appelant à haute voix. Je crois l’entendre quand les flots accourent vers moi, quand le vent balance les palmiers, quand un oiseau de mer vole rapidement sur ma tête. Oui, petite Sarah, tout ce qui est doux et plaintif, tout ce qui forme un murmure à mon oreille, une caresse sur mon front et sur mes joues, tout cela est le souffle et la voix d’une mère… Oh ! que j’aimais sa voix ! »

L’étonnement et la tristesse se peignaient sur la figure de Sarah. Edwin, qui la cherchait partout pour jouer, la trouva, le cœur gonflé des larmes d’Arsène. D’abord, il ne vit qu’elle et son chagrin, dont il voulut connaître la cause. « Il pleure, dit-elle en le montrant. Oh ! Edwin, si tu savais ce que c’est qu’une mère ! le sais-tu ? — Non, dit Edwin, apprends-le moi. » Alors elle lui raconta tout ce qu’elle venait d’entendre. Edwin l’écoutait avec la même surprise. Ce récit d’Arsène, animé de la douce voix et des regards de sa petite compagne, le pénétrait d’une émotion profonde, il n’avait plus envie de courir, il était triste comme elle. Sa poitrine s’élevait, ses yeux la contemplaient avec une expression nouvelle ; elle cessa de parler. Tous trois se regardèrent en silence, et tous trois tressaillirent en même temps à la voix de Silvain, qui parut tout-à-coup, en rappelant Arsène au travail.

Arsène se leva pour obéir ; Sarah le suivit long-temps des yeux, puis elle ramena ses regards craintifs sur Silvain, qui les observait curieusement. « De quoi se plaint cet esclave, dit-il en grondant ? on le ménage, votre père le protège. — Et je l’aime, repartit Edwin, car il nous a donné Sarah, mais ne dis pas qu’il est esclave, je ne t’aimerais plus. — Silvain ne sait pas qu’il est malheureux, dit Sarah. — Est-ce ma faute, répliqua vivement l’intendant ? — Non, non, reprit-elle, c’est qu’il est loin de sa mère, et qu’il croit l’entendre l’appeler quand les flots acccourent vers lui, quand le vent balance les palmiers. » Silvain leva froidement les épaules, et s’éloigna en sifflant. « Il n’en a jamais eu, il ne plaint pas ceux qui les pleurent. — Faut-il souffrir soi-même pour plaindre la souffrance ? ô Sarah ! je trouve Silvain bien dur. Tu n’as jamais eu de mère, et pourtant tu pleurais. — Oui, dit-elle, ce nom m’a toute émue ; ce qu’Arsène raconte des mères est touchant ! Edwin, j’en voudrais une ! — Et je n’en ai pas à te donner, s’écria-t-il ; je n’en ai pas ! hélas ! tu désires ce que je n’ai pas ! »

Dans son agitation, il embrassait Sarah, qui l’embrassait à son tour, et leurs visages se touchèrent comme deux fleurs que le vent rapproche quand le ciel est triste. « Viens avec moi, » dit Edwin, frappé d’une idée soudaine ; il entraîne, en courant, sa petite compagne jusqu’auprès de son père, saisit ses mains d’un air suppliant, les presse et dit : « Sarah veut une mère ; peux-tu nous en donner une ? »

Ce mot inattendu porta l’atteinte la plus sensible dans l’ame de M. Primrose ; il en pâlit, et cacha quelques momens Edwin sur sa poitrine. « Je voudrais, dit-il enfin, d’une voix émue, je voudrais, mon fils, au prix de mes biens, vous donner… vous rendre une mère ; j’ai souffert seul du coup qui vous en a privé ; car le ciel et votre père vous avaient choisi la plus tendre, la plus aimable mère ! » — Qu’en a-t-on fait, s’écria l’enfant effrayé ?

— Vous le saurez un jour, ajouta M. Primrose, en essayant un ton plus calme. Un jour, Edwin, vous sentirez le mal que m’a fait votre prière. Je n’y puis répondre aujourd’hui ; ne la renouvelez jamais. Que votre enfance ne soit troublée d’aucun nuage : soyez heureux, mon fils, par ma tendresse infinie, et par l’amitié de Sarah. Il n’est pas temps que vous connaissiez la douleur ; votre âge ne lui appartient pas encore. »

Après avoir embrassé son fils d’un air profondément touché, il s’éloigna. Les enfans n’osèrent le suivre, et se perdirent en mille petits raisonnemens qu’ils conclurent par la résolution d’obéir, en gardant avec soin le silence qui leur était ordonné.

Le temps affaiblit l’impression de cette journée ; les jeux revinrent, quand les graves leçons de M. Primrose n’occupaient pas leur attention. Silvain, par prudence peut-être, s’adoucit envers le pauvre Arsène, qui dès lors, plus admis au service intérieur de l’habitation, plus libre d’approcher des petits blancs, de leur parler et de les entendre, se crut heureux, et respira.

Edwin et Sarah grandissaient ; ils s’élevaient comme deux arbrisseaux arrosés d’une eau salutaire. Déjà, pendant leurs leçons, Edwin, souvent distrait, au lieu d’écouter son père, regardait Sarah ; mais, quand ils étaient seuls, il lui faisait redire tout ce qu’elle avait retenu, et les plus sérieuses instructions se gravaient dans le cœur d’Edwin, comme tout ce qui sortait de la bouche de Sarah. La sécurité et l’innocence rendaient leurs jours aussi beaux qu’eux-mêmes. Dans les jardins, dans les plantations, ou sur la haute montagne, partout où ils couraient ensemble, l’imagination d’Edwin se nourrissait de Sarah ; il trouvait partout le reflet de ses grâces naïves ; tout était l’objet d’une comparaison avec elle.

« Vois, lui disait-il un soir, ces deux ruisseaux qui s’échappent de deux sources cachées, ils se rencontrent dans la vallée des palmiers ; leurs flots se joignent, ils murmurent, ils voyagent ensemble autour de notre île paisible, tu les vois circuler lentement, sans impatience, parce qu’ils ne trouvent en chemin qu’un sable uni et des plantes flexibles. Aucun obstacle ne s’oppose à leur cours innocent ; ils arrivent clairs et purs, au grand rivage où la mer les reçoit dans son sein ; car tu sais, Sarah, mon père le dit, que c’est la destinée de tous les petits ruisseaux ; tu y trouves un miroir pour regarder ta belle image. J’y regarde, et je t’y vois avec moi. Comme eux, nous serons toujours ensemble ; nos années couleront de même à travers des jours calmes et rians ; et tous deux encore nous irons nous jeter dans une autre vie plus belle, plus grande que cette mer si vaste, dont nous ne voyons pas les bornes.

— Oui, répondait Sarah, voilà les promesses que Dieu nous fait dans les leçons de ton père. Mais comment les retiens-tu ? à peine tu les écoutes. Je te devine souvent occupé de nos jeux, car tu me regardes ! tu voudrais que je fusse moins attentive. Tes pieds brûlent de courir et de m’entraîner avec toi. Je t’entends respirer plus vite comme pour avancer l’heure. Quand nous sommes libres de danser, de courir, tu me demandes tout ce qu’a lu ton père ; et le lendemain tu le lui répètes mieux encore que je n’ai su le retenir.

— Oui, Sarah ! je retiens tout ce que tu dis : tes moindres paroles me jettent dans l’ame une foule d’idées nouvelles qui s’y développent et la remplissent, comme quelques grains jetés au hasard font éclore de la terre qui les recueille mille fois plus qu’elle n’a reçu. Oui ! mes idées naissent des tiennes ; je les attends, mon ame s’ouvre pour s’en nourrir. Oui, Sarah ! parle-moi sans cesse, rappelle-moi les leçons de mon père ; j’apprendrai tout ce qu’il voudra. »

Sarah touchait à sa treizième année, qu’elle ne savait encore si elle devait commander ou obéir un jour. L’ignorance profonde où on la laissait sur son sort en faisait sans doute le charme. Elle était en ce monde pour aimer, voilà ce qu’elle savait d’elle-même ; pour se faire chérir, c’était tout ce qu’elle souhaitait des autres ; et tous ceux qui l’ont connue disent qu’ils l’ont aimée. Ils racontent que son visage ne semblait si beau que parce qu’il était le voile transparent de son ame ; que la blancheur de son teint se confondait avec la mousseline dont elle était toujours vêtue ; qu’un regard céleste animait sa figure angélique, et que les nègres l’appelaient doux Zombi la montagne (le doux génie de la montagne).

Chaque soir, M. Primrose descendait lentement jusqu’au pied des mornes, où l’attendait toujours, à la même heure, un vieux nègre dans sa pirogue, qui le passait en silence à l’île des Tombeaux ; cette heure triste était, depuis quinze ans, la plus belle de ses longues journées. Il croyait entendre sa Jenny répondre par de douces consolations aux regrets qu’il lui portait dans ces religieux rendez-vous. Il revenait ensuite retrouver le vieux nègre, qui l’attendait dans sa barque, et le repassait à l’autre rive. Demain était le seul mot prononcé dans ces promenades mélancoliques.

Pendant son absence, Edwin, Sarah et le fidèle Arsène, l’attendaient souvent à la porte de l’habitation ; ils y respiraient la fraîcheur d’une brise légère qui agitait les larges feuilles des bananiers sous lesquels ils étaient assis. Un jour, le livre de M. Primrose était resté près d’eux, Edwin l’ouvrit ; bientôt ses yeux et son ame y parurent attachés, comme ils s’attachaient souvent aux regards de Sarah. Surprise de le voir si long-temps enchaîné par sa lecture, elle forçait un peu la voix en chantant, pour distraire son attention, tandis qu’Arsène, à quelque distance, jouait du bamboula, instrument délicieux à l’oreille d’un nègre.

« Que ce livre est beau ! s’écria tout-à-coup Edwin ; qu’il m’apprend de choses ! quelle lumière y est comme répandue ! Écoute, Sarah : Le ciel veut que l’homme ait une compagne, et qu’il lui donne le nom d’épouse ; il devient alors tout pour elle, comme elle est tout pour lui. Quelle joie de t’avoir pour ma compagne, pour mon épouse ! — Et pour ta sœur, ajouta tendrement Sarah. — Tu n’es pas ma sœur, reprit-il avec transport, j’en mourrais de douleur. — Quoi ! ce nom si cher autrefois te ferait mourir aujourd’hui, dit-elle avec surprise ! — Autrefois, Sarah, tu n’étais pas telle que je te vois à présent. Oui ! tu es plus grande, plus belle qu’une sœur ! Écoute, écoute encore ! La compagne de l’homme est pour lui mille fois plus qu’une sœur, qui ne peut jamais en recevoir le doux nom d’épouse. — Oh ! Sarah ! quel bonheur de n’être pas ton frère ! »

Sarah livrait avec un doux étonnement sa main tremblante, que le jeune homme pressait sur son cœur, en relisant tout haut et avec feu cette page qui lui révélait son sort. Arsène ne jouait plus, il écoutait.

Le pur amour se fait entendre des êtres les plus simples, il porte avec lui un charme qui trouble leur indifférence, et les yeux de deux jeunes amans ont un langage dont la douceur pénètre ceux même qui n’ont jamais aimé.

Silvain l’éprouve ; il a vu dans le regard de la jeune Créole un autre amour que l’amour de l’or. Ce regard tendre, qui ne cherche et n’appelle qu’Edwin, a rencontré, par hasard, l’œil inquiet de l’intendant ; il le trouve beau ; la douce expression dont il est rempli porte une espérance passionnée dans son ame. Cette erreur enflamme son sang, il croit aimer ; il calcule rapidement que son intérêt l’engage à plaire. — Mais la naissance mystérieuse de Sarah lui permet-elle d’y prétendre ? N’est-elle qu’une esclave protégée ?… Sa blancheur éclatante semble attester qu’elle est d’un sang libre ; nul mélange n’en altère la pureté ; on le voit courir sur ses joues, comme une rose effeuillée sur la neige. N’est-elle qu’une orpheline étrangère ? Les égards touchans de M. Primrose n’autorisent-ils pas à penser qu’il y tient par quelque lien secret ?… Mais, s’il n’ose l’avouer et la reconnaître, qui la mérite mieux que moi ? Peut-il mieux assurer son bonheur, qu’en me l’accordant avec une riche dot ? Il me récompense ainsi d’avoir veillé si long-temps sur des biens qu’il néglige et que je mérite de partager. Peut-il mieux justifier les bienfaits qu’il lui destine sans doute, qu’en les versant sur elle par les mains d’un homme qui lui donne un état et son nom, et qui depuis quinze ans se fait haïr pour lui, en le servant avec une infatigable vigilance ?

Ces pensées ne le quittent plus ; elles lui reviennent dans le sommeil ; elles le suivent dans ses tournées, dans la revue qu’il fait trois fois le jour aux plantations, et le rendent plus actif encore ; à châtier et à compter les esclaves, qui peuvent devenir en partie les siens. Ce projet fermente et mûrit dans le silence ; il se hasarde un jour à le laisser entrevoir à son maître ; il le presse avec adresse, lui rappelle ses services, et nomme enfin le prix qu’il ose en attendre.

Aveuglé par son indulgente bonté, soumis, sans s’en douter, à l’ascendant d’un homme vulgaire qui usurpe sa confiance par l’éclat d’un faux zèle dont se contente une ame abattue dans sa vague distraction, M. Primrose ne voit dans ce projet qu’une source de bonheur pour l’orpheline. « Qu’elle y consente, dit-il, et je vous la donne ; car il me semble, Silvain, que vous la méritez. »

Silvain se croit l’époux de Sarah ; il s’éloigne triomphant, la tête haute ; il brûle de la protéger, et s’y prépare avec dignité. Quelle surprise ! quelle reconnaissance il va lire dans les beaux yeux de la jeune fille ! l’impatience qu’il en éprouve lui donne des ailes ; il gravit rapidement la montagne, et semble dire en courant à ceux qu’il rencontre : « Ne m’arrêtez pas, une belle fille m’attend pour me rendre riche. »

Il cherche Sarah, il la voit presque penchée sur le cœur d’Edwin, lisant à ses côtés. Il surprend son regard plus tendrement animé qu’il ne l’avait osé croire pour lui-même ; ses idées se bouleversent ; la jalousie entre dans son ame aussi promptement que l’espoir. D’une voix forte il appelle Arsène, qu’il ose injurier pour la première fois ; il effraye la timide Sarah, qui demande grâce pour la faute ignorée d’Arsène. L’intendant, irrité, la regarde elle-même avec colère, et ne répond à sa prière touchante qu’en repoussant le nègre stupéfait de cette étrange fureur.

Edwin se lève plein d’émotion ; il commande au nègre de rester. « Silvain ! dit-il, garde-toi de repousser Arsène ; Sarah veut qu’il soit près d’elle ; obéis à Sarah ; elle est ici tout, après mon père ; car elle est ma compagne, et sera mon épouse. Je suis donc son appui contre tous, contre toi ! »

La foudre n’abat pas plus promptement un arbre que ces paroles n’abattent l’audacieuse colère de l’intendant ; il reste pétrifié du ton de maître qui les accompagne.

Sa fureur n’éclate plus que dans ses yeux. Humilié, pour la première fois, par un enfant, il dévore cet affront, d’autant plus amer qu’il a pour témoin Sarah.

Il descend la montagne plus rapidement qu’il ne l’avait montée, et se jette, en frémissant, sur les pas de M. Primrose.

Il peut à peine parler, ses lèvres tremblent. La passion qu’il appelle de l’amour, et qui est déjà de la haine, anime ses gestes et ses discours, que M. Primrose écoute en silence. Il rêve profondément ; son visage, toujours sérieux, prend une teinte de tristesse et d’étonnement. S’il ne partage pas la colère du jaloux Silvain, il est au moins frappé d’une douloureuse surprise. Silvain croit y lire la preuve de ses méchans soupçons sur la naissance de Sarah ; il croit pouvoir insister sur la promesse qu’il a reçue le jour même ; il augmente aux yeux de son maître le danger d’en retarder l’effet ; et la chaleur de ses instances arrache à M. Primrose l’arrêt de l’innocente Sarah. Elle sera malheureuse ; elle sera la femme de Sylvain.

Étonnée encore de ce qui venait de se passer, ne redoutant que pour Arsène l’affreux regard que Silvain avait lancé contre elle, Sarah gardait le silence, de peur d’affliger Edwin, mais Edwin n’est plus un enfant ; il console Arsène, et rassure sa craintive compagne ; elle le quitte pourtant plus rêveuse que de coutume ; il la suit du cœur ; ce soir, il trouve en elle un charme qu’il n’a jamais senti. Il veut la voir long-temps, et ne se décide enfin à chercher le repos que lorsqu’il l’a perdue des yeux sous la longue galerie qui les sépare pendant leur sommeil.

Personne ne dormit cette nuit dans l’habitation. Edwin croyait lire encore auprès de Sarah, et lui donnait mille fois les doux noms que recelait son livre. Sarah croyait les écouter, et les recueillait dans son ame comme un présent d’Edwin. Ils troublaient son sommeil, mais ils l’enchantaient. Silvain, qui ne voyait plus qu’un rival dans son jeune maître, sentait courir son sang de la tête au cœur, avec une effrayante rapidité. M. Primrose, plongé dans une tardive méditation, rêvait aux moyens de remplir sans rigueur ses devoirs de bienfaiteur et de père. Une action louable entraîne souvent après elle de grands sacrifices ; et, pour la première fois, il se sentit effrayé d’avoir été bon. Ses idées flottaient encore incertaines quand le jour parut.

Supposant enfin qu’il s’alarmait peut-être à tort des sentimens de son fils pour Sarah, se flattant que les craintes de Silvain les lui avaient exagérés, et qu’elle était d’ailleurs trop simple pour les comprendre et y répondre, il voulut l’interroger la première, ou plutôt lui annoncer le changement prochain qu’il préparait dans son sort.

L’aurore était levée, et Sarah descendue au petit jardin, où elle nourrissait elle-même quelques oiseaux des îles. Il n’avait jamais si bien vu cette figure ravissante, plus belle encore de l’émotion de la veille ; sa taille légère, ses grâces délicates, ses yeux où le ciel s’était peint lui-même ; il s’arrêta. Un sentiment de justice lui fit penser, peut-être, que celui qui n’avait pas connu Jenny devait aimer cette douce créature. Sarah, qui l’aperçut, courut au-devant de lui, pleine de confiance et d’abandon ; elle tenait dans ses mains des fleurs qu’elle lui offrit, parce qu’elles étaient belles. Jamais le père d’Edwin ne lui avait été si cher que dans ce moment, où il venait déchirer, en l’éclairant, son ame tendre et reconnaissante. Il éloigna doucement les fleurs qu’elle lui offrait, et la fit asseoir près de lui.

« Sarah, dit-il, écoutez-moi. L’intérêt que vous m’inspirez n’a pas attendu jusqu’ici pour préparer votre bonheur, mais il est temps de l’assurer. Douze ans viennent de s’écouler depuis le jour qui vous a fait trouver en moi un refuge, un ami. Ce n’est pas assez pour l’avenir, il peut vous enlever cet ami ; car vous êtes très-jeune, Sarah, et je ne le suis plus. Quelle que soit enfin la cause qui vous en sépare, vous supporterez ce chagrin avec plus de courage auprès d’un époux. »

Au nom d’époux, Sarah se sentit émue, comme si la voix d’Edwin l’eût prononcé. Ne supposant pas que ce nom pût jamais désigner un autre qu’Edwin, elle baissa ses yeux pleins d’amour, et se laissa tomber aux pieds de M. Primrose, avec une expression de tendresse et de joie qui le surprit et le charma.

« Silvain, dit-il, ne s’est donc pas trompé ; vous serez heureuse avec lui, vous chérirez le lien qui va l’unir à vous. »

Sarah, toujours à genoux, regarda M. Primrose, ses yeux ne peignaient plus que le doute et la frayeur ; mais sa frayeur, muette comme sa joie, ne trouva pas un mot ; elle attendait qu’il parlât encore, espérant l’avoir mal entendu.

« Silvain, continua-t-il, mérite son bonheur, car il m’a promis le vôtre. Il m’est doux, chère Sarah, de penser que le ciel, en vous amenant dans cette île, ait voulu que ma maison renfermât pour vous un protecteur en moi, et un époux dans l’homme que j’estime assez pour vous accorder à ses vœux. »

Il se levait déjà et se disposait à s’éloigner, pour épargner à Sarah la réponse qu’il jugeait favorable à ses désirs, lorsqu’elle s’écria d’une voix tremblante : « Je ne suis pas la compagne de Silvain ; ce n’est pas à lui que le ciel m’a donnée ; c’est à vous, qui êtes le père d’Edwin. Je serai la femme d’Edwin, puisqu’il m’a reçue de vous pour sa compagne dès mon plus jeune âge. Eh ! comment Silvain serait-il mon époux ? je n’en veux pas. »

M. Primrose fut interdit du libre aveu de Sarah ; mais il s’échappait de son ame avec tant de candeur, qu’il ne trouva pas le courage de s’en offenser ; il crut pourtant devoir fixer ses idées sur ce qu’elle lui devait de soumission, sur celle qu’il avait le droit d’attendre de son fils, qu’il ne destinait pas à devenir jamais son époux ; et lui dit qu’ayant sur tous deux l’autorité de la raison, ils devaient tous deux lui laisser le soin de leur sort, s’ils ne voulaient pas, en l’offensant, offenser le ciel.

« Je ne saurais croire, reprit-elle tristement, que le ciel, qui m’a bénie par vos bontés, ait voulu me faire tant de mal à la suite. Oh ! non, continua-t-elle, en joignant les mains, vous ne donnerez pas Sarah pour femme à un autre qu’Edwin ; c’est moi que vous choisirez pour rendre sa vie heureuse comme notre enfance, qui finit à peine. Vous ne donnerez pas ma jeunesse à Silvain, qui me fait peur ; j’aimerais mieux la donner à la mort. »

M. Primrose tressaillit ; ce mot était triste à son ame comme le nom de Jenny. « Sarah, dit-il avec douceur, n’abusez pas des mots : le protecteur de vos premières années ne peut vouloir votre mort. En éclairant votre ame, en vous apprenant la vertu, en éloignant de vous les dangers, la servitude où vous aurait jetée peut-être l’abandon de vos parens, ne les ai-je pas remplacés ? mais pouvez-vous exiger davantage ? est-ce en m’affligeant que vous reconnaîtrez mes soins ? et, parce que j’ai eu le bonheur de vous préserver de mille maux, avez-vous le droit d’attendre le sacrifice de mes volontés, de mes projets, de mes espérances, qui toutes reposent sur mon fils, dont l’avenir doit se séparer du vôtre, de vous, Sarah, qui êtes pour nous une étrangère ?

— Le pensez-vous ! s’écria douloureusement Sarah ; puis-je me croire une étrangère, quand je ne respire que pour vous aimer ? puis-je me créer une ame nouvelle ? quel avenir peut délier mon souvenir d’Edwin et de vous ? puis-je jamais donner à d’autres ce respect, cet amour, dont je paie vos bienfaits ?

— Si d’autres les méritent, seriez-vous assez injuste pour les leur refuser ? mais vous semblez vous plaire aux illusions tristes ; car, je vous le répète, je ne veux changer votre sort que pour le rendre indépendant de moi-même, qui ne vivrai pas toujours. »

Sarah ne répondit plus que par des larmes à tout ce que M. Primrose ajouta pour la convaincre qu’elle allait être heureuse en épousant Silvain. Son silence lui fit penser qu’elle commençait à le croire, et il la quitta plus satisfait.

Qu’aurait-elle répondu ? une triste lumière venait de lui montrer le chemin où elle marchait avec tant de sécurité. Sa réflexion retourna dans le passé ; elle y retrouva des images vagues jusqu’alors, et qui la remplirent de crainte. D’où l’amenait-on, lorsque le petit Edwin se montra devant elle ? c’était de ce jour que datait son premier souvenir. Où l’avait-on prise ? qui l’avait fait naître ? et pourquoi était-elle née, si ce n’était pas pour Edwin ? Mais résister aux ordres de M. Primrose, voir le mécontentement dans ses yeux, le reproche dans sa voix toujours si indulgente pour elle ; oh ! quel saisissement parcourait tout son être à cette idée ! Menacée de la colère de son bienfaiteur, elle l’était de la colère céleste ; et sa tête se penchait dans l’attitude de la soumission. « Il faut donc obéir, dit-elle ; il faut donc lui demander à genoux pardon d’avoir osé penser que la vie est un bonheur ; il faut lui laisser le droit de livrer la mienne aux silencieuses douleurs, à l’autorité de Silvain, la plus redoutable de toutes. Hélas ! si je deviens sa femme, s’il me commande de l’aimer comme j’aime Edwin, que répondrai-je ? sa voix est si dure, si effrayante ! elle n’arrivera jamais à mon cœur, que pour le blesser, que pour y troubler la chère image d’Edwin, cachée au fond de ce cœur, avec des regrets et des larmes. »

Elle rêvait ainsi depuis long-temps, immobile à la même place, lorsque Silvain, qui avait écouté son maître, le voyant descendre au rivage avec son fils, parut tout-à-coup. Sarah ne put se défendre d’un mouvement d’effroi dont l’orgueilleux fut offensé. Il ne l’était que trop déjà de ce qu’il avait entendu ; et le sourire qu’il s’efforçait d’amener sur ses lèvres ne leur donnait qu’une expression plus amère. Les mots d’étrangère et de servitude, prononcés par M. Primerose, en détruisant ses premiers soupçons sur l’origine de Sarah, ne la lui montraient plus que comme une obscure orpheline, réduite à l’infortune, sans la compassion qu’elle avait inspirée. Il ne se fit alors aucun scrupule de l’affliger, et contenta sa colère, qui demandait à éclater.

« Vous ne voulez donc pas de Silvain, dit-il à Sarah, en l’empêchant de fuir ? vous n’en voulez pas ! il faut posséder deux cents nègres, pour vous plaire, pauvre glorieuse ! mais, je l’avais prévu, voilà le prix des bienfaits jetés au hasard ; voilà l’ordinaire aveuglement des esclaves traités avec trop d’indulgence.

— Des esclaves ! dit Sarah stupéfaite.

— Pensez-vous être autre chose ? poursuivit-il ? Où sont vos parens ? où est votre patrie ? où sont vos biens ? personne ne vous connaît, si ce n’est Arsène ; personne ne vous réclame et ne s’inquiète de votre existence, si ce n’est ce misérable nègre, qui est venu mendier pour vous un asile et une pitié dont vous abusez aujourd’hui, en donnant de l’amour au fils de votre maître, et en l’excitant à la haine contre ceux qu’il devrait respecter.

— Dieu ! dit Sarah, en s’appuyant contre un arbre, l’ai-je bien entendu ! je suis esclave ! je l’ignorais, j’ignore tout !

— Grâce à la faiblesse de M. Primrose, qui vous a épargné la vérité, qu’elle est dure ; je la dis, moi, pour vous ouvrir les yeux, et vous ramener à votre devoir, que vous oubliez.

— Oh ! Silvain, que votre courage est grand, de faire tant de mal !

— J’ai dû vous éclairer sur le sort que je vous destinais, et que vous devriez bénir, loin de le dédaigner.

— Oh ! moins que jamais, dit-elle ; moins que jamais j’en sens le prix. Je suis esclave ! c’est de votre bouche que je l’apprends ; mais je ne suis pas la vôtre, Silvain ; et le maître assez généreux pour n’avoir jamais frappé mon cœur de ce nom qui le déchire, le sera peut-être assez pour ne pas m’en donner un tel que vous.

— Je sais, reprit-il avec ironie, que la mort vous effraie moins que moi.

— Oui ! s’écria-t-elle, elle délivre les esclaves. »

Loin d’être touché du triste accent dont elle prononça ces mots, Silvain se félicitait de l’avoir humiliée à son tour, et s’éloigna content.

« Je l’ai punie, pensait-il, et corrigée d’une dangereuse présomption. M. Primrose m’en remerciera. »

C’était toujours ainsi qu’il balançait ce qu’il appelait l’indolence de son maître ; il n’en était d’ailleurs que plus sûr encore d’obtenir Sarah. Son avarice l’emportait sur l’humiliation d’en être haï ; la perte de ses espérances ne pouvait être payée qu’avec de l’or ; et Sarah n’en pouvait avoir pour lui, qu’en devenant sa femme. Il savait de plus que celle d’Edwin était déjà choisie, élevée en Angleterre, où M. Primrose devait retourner avant peu. Il allait donc rester seul responsable des propriétés qu’il convoitait avec tant d’envie. N’en être que le gardien lui paraissait insupportable ; et plus d’une fois il avait tressailli, en pensant qu’il tenait dans ses mains la fortune toute entière de son maître. Il se croyait humble de n’en souhaiter qu’une partie, puisque d’autres à sa place pourraient s’approprier le tout. Ces idées ; qui passaient et repassaient incessamment dans son esprit, n’attendaient peut-être qu’une occasion pour étouffer un reste d’honneur et l’entraîner à un crime.

Sarah, demeurée seule et dans l’accablement, répétait encore : « Je suis esclave ! je l’ai su trop tard, et mon abaissement me fait sentir que je suis fière. Arsène ! Arsène ! quand tu pleurais ta liberté, tu pleurais sans doute aussi la mienne. Que ne me le disais-tu, bon Arsène ? j’aurais appris à pleurer comme toi, et comme toi, peut-être, à me résigner à cet esclavage dont le nom seul me remplit d’horreur aujourd’hui. »

Edwin avait passé la journée loin d’elle. Envoyé dans l’île, par son père, qui souhaitait rompre par degrés l’habitude qu’il avait de ne jamais quitter Sarah, il revenait hors d’haleine auprès d’elle, brûlant de lui faire le récit de ses peines, de ses impatiences. Il avait une journée entière à lui raconter. Que de pensées tendres et nouvelles avaient rempli une séparation si longue ! mais quelle fut sa surprise, de ne pas la voir courir au-devant de lui ! de ne l’entendre répondre qu’en tremblant aux démonstrations de sa joie qui éclatait plus encore dans ses traits que dans ses paroles ! Il regardait Sarah, sans la comprendre ; il écartait les boucles de ses cheveux, pour la mieux revoir, et crut d’abord que l’ennui de son absence l’avait rendue malade ; car elle étoit pâle et changée. Il lui fit alors mille sermens de ne la plus quitter. « Puisque le devoir de la femme est de suivre partout son époux, lui dit-il, tu me suivras toujours quand je descendrai dans l’île, et partout où mon père m’enverra. Ne sois donc plus silencieuse et triste, ô Sarah ! c’est assez de l’avoir été un jour, et un jour mille fois plus long que tous les autres jours. »

Il prit alors ses mains, dont elle cachait son visage, et son visage était baigné de larmes. Le cœur d’Edwin cessa de battre, tant le saisissement qu’il en éprouva fut grand. Enfin, l’accablant de cent questions à la fois, et mêlant déjà la colère à la tendresse, il la pressait, la suppliait, lui commandait de lui apprendre la cause de ses larmes.

Ce mélange d’autorité et de soumission de douceur et de vivacité, troublèrent à tel point Sarah, qu’elle balbutia sans ordre, et à travers des sanglots, les terribles nouvelles qu’elle venait d’apprendre. Edwin, qui croyait rêver en l’écoutant, ne songea pas même à l’arrêter quand elle s’échappa de ses bras, en s’écriant d’une voix brisée : « Je suis esclave ! »

Il resta quelques instants comme anéanti ; mais sa fureur contre Silvain le rendit à lui-même ; il parcourut rapidement toute l’habitation, en demandant, en appelant son père. À peine sut-il le chemin qu’il avait pris, qu’il s’élança pour le rejoindre ; et, rencontrant Silvain sur son passage, il s’écria : « Silvain ! tu paieras ses larmes ! » Silvain, qui l’entendit, courut en toute hâte se venger d’avance sur quelque innocent esclave.

Edwin parcourait le rivage avec tant d’égarement, qu’il croyait voir son père dans tous ceux qu’il apercevait et leur criait de loin : « Ô mon père ! » Personne ne lui répondait, et il recommençait à courir. Enfin, un petit nègre pêcheur lui dit qu’il avait vu M. Primrose passer à l’autre rive, dans la pirogue du vieux rameur. Edwin sauta dans celle du petit nègre, qui le regardait s’éloigner avec surprise.

Oubliant l’ordre qu’il avait reçu de ne jamais suivre son père dans cette promenade mystérieuse, Edwin gagna rapidement l’autre bord ; et, trouvant la mer encore trop lente à le pousser au gré de son impatience, il n’attendit pas que la nacelle fût sur le sable pour s’y précipiter.

Mais, comme il abordait pour la première fois dans cette petite île déserte, il cherchait des yeux quelqu’habitation, et ne voyait que des tombes et des arbres mélancoliques. Le vieux nègre, couché dans son canot, n’ayant pu lui indiquer où était son maître, et le pauvre Edwin ne rencontrant personne à qui le demander, s’engagea dans un chemin où il crut voir la fraîche empreinte des pas d’un homme ; il s’y perdit bientôt, car le vent dispersait le sable que ces pas avaient foulé. Mourant de tristesse, et haletant de chaleur, Edwin s’arrêta quelques instans pour retrouver la respiration qui lui manquait. Le son vague d’une voix plaintive fut apporté de son côté par la brise ; la lune, qui se levait, le guida dans les petits sentiers et les plantes épineuses dont ils étaient couverts. Il parvint enfin à une place où la terre était unie et dégagée de ronces. L’odeur des acacias et des orangers rafraîchissait l’air, et répandait un souffle de vie dans cet asile de la mort.

M. Primrose était à genoux et priait ; son fils, si plein de sa douleur et du besoin de la répandre, l’oublia et s’oublia lui-même, pour regarder son père avec une crainte religieuse. Il écarta doucement les branches des arbres qui ombrageaient cette place comme un rideau sombre, et contempla long-temps en silence l’ami de sa jeunesse, l’arbitre de son sort, prosterné devant un tombeau, le front penché vers la terre. Entraîné lui-même par le sentiment qui l’oppressait, il se laissa tomber à genoux, et pria pour son père. Le bruit des feuilles froissées par le mouvement qu’il fit en s’agenouillant, attira le regard de M. Primrose, qui vit son fils à l’autre extrémité du tombeau. La lune frappait sur son visage ; et l’altération de ses traits aussi doux, aussi beaux que ceux de Jenny, l’émut profondément ; il se leva et lui tendit la main sans parler, car sa présence inattendue l’avait beaucoup troublé. Edwin pressa de ses lèvres la main de son père, et la couvrit de larmes, sans oser rompre le silence qui régnait entre eux. Enfin, ne résistant plus à l’émotion qu’il éprouvait, M. Primrose l’entraîna doucement vers lui, et pour la première fois il fondit en pleurs sur le sein de son fils.

« Cher Edwin, lui dit-il, ce moment que j’ai redouté vous associe à mes regrets, dont j’ai porté seul depuis quinze ans le poids douloureux. Il me fallait un ami pour les partager ; devenez-le, mon fils, et prenez la moitié de mes peines. Ce triste présent vous fait une loi de m’en épargner de nouvelles. Je ne mêlerai pas à ma confiance un seul reproche ; mais je vous rappellerai l’ordre que vous avez oublié, de ne jamais me suivre dans cette île, pour prouver que les ordres d’un père ont toujours pour but le repos et le bonheur de ses enfans. Souvenez-vous du jour où vous vîntes me demander une mère ; je ne pouvais, comme aujourd’hui, vous montrer la vôtre que dans son dernier asile, et cet asile n’est pas fait pour l’enfance. Les émotions fortes lui sont quelquefois funestes, quand une sensibilité trop vive les porte jusqu’au fond de l’ame ; et je connais votre ame. J’attendais que votre raison toute entière pût l’aider à soutenir le coup que j’avais à lui porter, pour vous amener moi-même auprès du tombeau d’une mère à qui votre naissance a fait perdre la vie. Jugez si je pouvais trop ménager la vôtre, après ce qu’elle m’a coûté ! quel que soit le motif qui vous a fait tromper aujourd’hui ma tendre prévoyance, allez, mon Edwin, l’offrir à votre mère, avec vos premières larmes ; les miennes l’ont honorée pour vous depuis quinze ans, et votre nom la pénétré chaque soir sous cette terre qui couvre un modèle d’amour et de vertu. »

Les genoux tremblans d’Edwin ne purent obéir à sa pieuse envie, et il tomba presque sans sentiment aux pieds de son père, qui le releva doucement, et le recueillit sur son cœur, où il demeura long-temps penché. Le dernier mot de M. Primrose s’était arrêté sur les lèvres d’Edwin, et, quand il eut la force de parler, il dit en soupirant :

« Mon père, elle ressemblait donc à Sarah ?

— Ne la comparez à personne, répondit-il. »

Edwin n’osa poursuivre. M. Primrose se tut lui-même quelques instans ; puis il ajouta : « Nos familles étaient unies ; nos fortunes étaient égales ; notre union combla les vœux de ses parens et des miens : c’est ainsi que le mariage est approuvé du monde et de Dieu, mon fils. Le vôtre est arrêté dès long-temps. C’est dans la famille de notre mère ; c’est en Angleterre, où bientôt nous passerons ensemble, que vous trouverez l’aimable fille qui vous est destinée par cette famille qui comme moi pleure encore Jenny, et qui brûle de la revoir en vous. Mais connaissez aussi toute la faiblesse de votre père. J’aurais pu dès long-temps réaliser ma fortune, et retourner en Angleterre, où des relations si chères nous appellent ; et, jusqu’à ce jour, l’idée de m’arracher à ce tombeau, d’abandonner pour toujours ou pour long-temps ce coin de terre qui m’a tenu lieu du monde entier depuis seize ans, a jeté mon ame dans des angoisses inexprimables ; et je n’ai pu trouver encore le courage nécessaire à ce dernier sacrifice. Il le faut pourtant, continua-t-il, en attirant son fils du côté du rivage, et c’est presque un adieu que vous venez d’apporter ici. »

L’étonnement d’Edwin, l’avenir incompréhensible qui se présentait devant lui, les vives émotions qu’il avait successivement éprouvées, lui ôtèrent jusqu’à la force de répondre ; et la cause qui l’avait fait courir si impatiemment demeura cachée au dedans de son ame. Il se laissa conduire et ramener par M. Primrose, en marchant à son côté, silencieux et la tête baissée, dans le plus grand abattement.

Mais, sur le point de rentrer à l’habitation, la voix de Silvain, qu’il entendit au dedans, l’arrêta tout-à-coup ; elle lui rappela les larmes de Sarah ; et, saisissant les mains de son père, il le força de s’arrêter aussi.

« Est-il vrai, lui dit-il, ô mon père ! que Silvain ose l’aimer ? qu’il soit autorisé par vous à lui parler en maître ? Enfin, ajoutait-il avec désespoir, est-il vrai qu’elle soit esclave ? »

M. Primrose, affligé de la vivacité d’Edwin, qui paraissait presqu’en délire, lui répondit doucement, mais avec gravité, » que Sarah n’était esclave que de son devoir, comme ils l’étaient eux-mêmes ; que c’était sans doute un maître sévère, mais si juste, qu’on se trouvait toujours heureux de lui avoir obéi.

— Hélas ! c’est vous, mon père, qui lui faites un devoir nous quitter ! le malheur est donc un devoir pour elle et pour moi ? mais, pour combler le sien, vous la laissez sous la puissance d’un homme qu’elle craint et que je hais.

— Et pourquoi le haïssez-vous, mon fils ? pourquoi le craint-elle ? Silvain est brusque, mais intègre ; il me sert avec un zèle sans bornes, et sa probité mérite notre confiance.

— Il la fera mourir, le cruel ! il l’a traitée d’esclave !

— Le croyez-vous, Edwin ?

— Oui, je le crois, Sarah me l’a dit. »

Alors il embrassa les genoux de son père avec une ardeur si vive, qu’il lui promit tant de soumission et de respect ; il mêla tant de larmes à ses touchantes prières, que M. Primrose, d’ailleurs mécontent de Silvain, par ce qu’il venait d’apprendre, ne put résister davantage ; il promit de laisser à Sarah le droit de refuser l’intendant, si elle persistait dans son éloignement pour lui.

« Vous le jurez, mon père, demanda tendrement Edwin ?

— Je le promets, mon fils ; et, de votre côté, vous promettez d’obéir : la promesse est le serment des amis, je n’en veux pas d’autre entre nous. »

Edwin, quoiqu’il frémit de cette promesse, se crut trop heureux de ce qu’il venait d’obtenir. Sarah, l’unique objet de ses sollicitudes ; Sarah, du moins, n’était pas esclave ; l’odieux Silvain ne ferait plus couler ses larmes : les siennes se séchèrent enfin ; et, quoique son cœur restât chargé d’affliction pour lui-même, le poids le plus douloureux venait de tomber.

En rentrant il ne vit point Sarah ; elle s’était enfermée. Livrée à une inquiétude que ne calmait aucune espérance, elle tremblait de reparaître aux yeux de M. Primrose ; il ne s’offrait plus à ses idées tel qu’elle l’avait vu la veille encore. Edwin, lui-même, n’était plus son Edwin, c’était un maître ; et, dès qu’elle les entendit rentrer tous les deux, elle courut se cacher dans ses rideaux, aussi effrayée, aussi confuse que s’ils eussent paru devant elle. Ayant long-temps prêté l’oreille, et n’entendant plus, dans un calme si profond, que les battemens de son cœur qui palpitait à l’étouffer, elle sortit de sa retraite, et découvrit son front brûlant de honte ; il lui semblait que le nom d’esclave y fût écrit. C’était devant Dieu seul qu’elle n’en rougissait pas ; car on ne rougit devant lui que du crime : voilà pourquoi les malheureux le sont moins dans la solitude ; ils pleurent, mais ils n’ont pas de honte.

Cependant la nuit était sans fraîcheur et sans repos. Sarah, qui attendait le sommeil, ne put fermer les yeux ; son agitation lui donna le courage d’en sortir ; elle se leva sans bruit, reprit sa robe légère ; puis, ouvrant ses jalousies, elle franchit facilement la fenêtre qui donnait sur la montagne, et s’avança, priant le ciel de la conduire jusqu’à la petite cabane d’Arsène, qu’elle entr’ouvrit, en l’appelant à voix basse.

Arsène, qui dormait profondément, s’éveillant avec peine, et voyant, à la clarté des étoiles, cette jeune fille vêtue de blanc, se mit sur ses genoux, croisant les mains sur sa tête avec une grande frayeur, car il la prenait, comme il l’avoua lui-même, pour l’ombre d’une jeune femme qu’il avait vue mourir.

« Reconnais-moi, bon Arsène, lui dit la tremblante Sarah, j’ai voulu te parler sans que personne nous entendît : ne crains rien, je suis Sarah. »

Dès qu’Arsène entendit cette voix il n’eut plus de peur, et se leva. Il attendait qu’elle parlât ; mais Sarah ne faisait plus que le regarder avec tristesse, au lieu de l’interroger ; elle s’assit sur une natte de jonc qui servait de lit au nègre, et lui se remit à genoux devant elle.

« J’ai cru que vous dormiez à cette heure, lui dit-il.

— Non, répondit-elle, le sommeil ne veut pas de moi cette nuit ; mais, dis-moi, bon Arsène, songes-tu toujours à ta mère ?

— Toujours, car elle est peut-être encore malheureuse !

— Parle-moi donc de la mienne, je t’en prie !

— La vôtre, petite blanche, reprit-il d’un ton désolé, la vôtre est bien, car elle est au ciel ; c’est là que vont les malheureux.

— Je reverrai donc ma mère, s’écria-t-elle ! » puis elle pleura. Le nègre gardait le silence, et Sarah poursuivit :

« Tu m’as caché bien des choses ! tu craignais sans doute de m’affliger, quand j’étais encore petite et contente, ou trop faible pour savoir de tristes secrets. Donne-moi les miens ; donne, Arsène ! je sais déjà que le bonheur s’en va comme l’enfance ; je sais déjà que je suis esclave.

— Dieu sauveur ! s’écria le nègre, d’où vous vient cette pensée ? n’ai-je pas vendu ma liberté pour sauver la vôtre ?

— Est-il vrai ? dit Sarah, prenant avec vivacité les mains d’Arsène, tu t’es vendu pour moi ! je suis libre ! Silvain m’a trompée ! Dis, oh ! dis-moi tout ce que je te dois ! je mourrai peut-être du mélange de joie et de douleur que je ressens ; mais je te bénis si je meurs libre ; et pourtant si tu m’as épargné l’affreux nom d’esclave, pourrai-je survivre à la douleur de te le voir porter pour moi ?

— Paix ! paix ! dit Arsène, qui mêlait, malgré lui, ses sanglots à ceux de sa jeune maîtresse ; Silvain ne dort pas toujours ; il faut pleurer tout bas.

— Où m’as-tu prise, quand tu m’amenas jouer avec Edwin, reprit-elle en retenant sa voix ? N’hésite plus à me le dire, parle-moi de ma mère !

— Je vous pris dans ses bras quand ils cessèrent de vous serrer sur son cœur qui ne souffrait plus. Vous savez déjà comment je tombai aux mains des blancs. Le maître qui m’acheta de ceux qui m’avaient volé à ma patrie était riche, et, Dieu me pardonne cette vérité, aussi méchant qu’eux ; mais il avait un jeune fils, dont le bon naturel me sauva des châtimens que j’attirais sur moi par l’impatience avec laquelle je supportai d’abord l’esclavage. Je poussais des cris perçans, lorsqu’on m’appelait esclave. Tandis que les coups dont j’étais quelquefois déchiré n’avaient pas le pouvoir de m’arracher une plainte, je regardais couler mon sang d’un œil sec, et je disais : Je suis libre ; ce qui irritait si fort la fureur de mon vieux maître, qu’il augmentait toujours de moitié la terrible punition qu’il m’avait infligée. Son fils en fut si touché, qu’à force de prières, et surtout de promesses de me soumettre à mon sort, on m’abandonna tout-à-fait à son service. Ce jeune homme, par la douceur de ses manières, triompha par degrés de la haine que j’avais contre les blancs. Je fus d’abord si surpris des paroles consolantes qu’il vint m’adresser, un jour que l’on m’avait laissé presque mort au pied d’un arbre, où j’attendais, sans une larme, que mon ame, qui venait déjà sur mes lèvres, s’envolât libre et heureuse en Guinée (car cet espoir nous poursuit dans la captivité, et nous conseille souvent d’en sortir) ; je fus, dis-je, si surpris de cette voix charitable, que ma poitrine se gonfla, et que je le regardai avec douceur. J’examinai curieusement ses traits et ses yeux ; et, comme ils n’avaient rien de menaçant, je le crus d’une autre espèce d’homme que je ne connoissais pas encore. Il obtint bientôt de moi la soumission la plus entière, et gagna tellement mon cœur aigri par l’ennui de ne plus voir ma mère, que je le servis avec amour, sans penser que j’obéissais. J’avais, je crois, quelques années de moins que lui, car je ne sais pas exactement mon âge ; il trouvait du plaisir à éclairer un peu mon ignorance, et se plaisait surtout à me voir gai, parce que tous les esclaves de l’habitation avaient un air triste et morne qui l’affligeait. Je dansais pour lui plaire, mais quand nous étions seuls, car la sévérité de son père s’étendait jusqu’à lui faire un crime des plus innocens loisirs. Je m’aperçus bientôt qu’il devenait rêveur et inquiet ; souvent, d’un air mystérieux, il me disait de le suivre ; puis, quand nous étions hors de tous les yeux, il me faisait l’attendre à la même place ; et j’y restais long-temps seul, à garder des livres, ou des filets, ou des armes, qui servaient de prétexte à nos sorties. Mais, comme nous revenions toujours les mains vides, que la poudre et le plomb ne diminuaient plus, son père conçut de la défiance, et le fit suivre par quelque surveillant moins fidèle que moi. Son rapport perdit mon maître. On sut qu’il avait pris de l’amour pour une jeune créole, libre comme lui, mais dont le père était si pauvre qu’il cultivait lui-même un petit carré de terre qui suffisait à peine à les nourrir, tandis que sa fille gardait leur case, et préparait le riz qu’il recueillait pour tous deux. Mon maître n’avait pu la voir sans la plaindre ; bientôt après il l’aima, et sentit bien que ce n’était pas par pitié ; elle l’aima de même, parce qu’il semblait que Dieu le voulût, quoiqu’il les ait abandonnés depuis, comme vous l’allez voir, Sarah. Le père de mon jeune maître entra dans une grande fureur, en apprenant cette nouvelle ; et l’on crut qu’il mourrait, tant il se mit hors de lui-même. Tout le monde alors trembla pour son fils et pour la jeune fille, car il ne songea pas même à nier qu’il l’aimât, tant il l’aimait. Dès qu’il eut avoué qu’il la voulait pour sa femme, et ne voulait qu’elle, son père le traita sans pitié, comme il traitait les nègres ; mais, de même qu’il augmentait par ses violences notre amour pour la liberté, il augmenta l’amour de son fils pour la belle Narcisse, qu’il ne pouvait plus aller voir : il en tomba dans une langueur mortelle. Essayant alors de le consoler comme il m’avait consolé moi-même, je lui répétai tout ce qu’il m’avait dit autrefois ; c’était ce que j’avais appris de plus doux et de plus tendre. Il était touché de mes efforts, et je vis bien qu’il m’en aimait davantage ; car il m’envoyait en secret vers Narcisse, qui prit à son tour de la confiance en moi. Je courais furtivement lui dire que mon maître pleurait loin d’elle, et je lui rapportais qu’elle pleurait loin de lui. Je revins un soir avec une nouvelle plus triste encore : le père de cette jeune fille était mort la veille ; et je l’avais trouvée dans une si profonde douleur, que je n’avais plus de jambes pour retourner en instruire mon maître. Ce nouveau malheur le toucha plus que tout le reste ; et, me regardant, peut-être sans me bien reconnaître, il me demanda de le laisser sortir, comme s’il me prenait pour son père. Enfin, malgré la surveillance de ceux qui enchaînaient ses moindres actions, par la crainte d’en être puni, car on l’aimait trop pour lui faire volontairement du mal, il revit sa chère Narcisse, et ils pleurèrent ensemble. Mais ce triste bonheur fut troublé de nouveau, et pour jamais détruit. Mon malheureux maître fut surpris par son père lui-même, qui voulut le tuer aux pieds de cette tendre fille. Elle n’obtint sa grâce qu’en se jetant à genoux, et en jurant de renoncer à lui pour ce monde. Hélas ! elle a tenu son serment ! mais ce cruel père qui ne croyait ni aux sermens, ni à l’amour, les sépara par la violence. Il eut la barbarie de faire conduire son fils, peu de jours après, sur un vaisseau destiné pour l’Europe ; et il le fit si bien garder jusque là, qu’il ne semblait pas moins esclave que nous. Tout ce qu’il obtint, en quittant pour toujours sa bien-aimée, ce fut ma liberté, que je reçus en pleurant, puisqu’elle me séparait de lui. La nuit qui précéda son départ, je me glissai dans sa chambre ; et, me traînant jusqu’à ses pieds, je le suppliai de m’emmener pour le servir, et pour lui parler tous les jours de Narcisse. Il me regarda d’un air consterné, et me dit : « Arsène, si tu me suis, qui restera près d’elle ? oh ! ne l’abandonne pas, mon fidèle Arsène ! tu m’aimeras en l’aimant, tu me consoleras en consolant ma plus chère moitié ; dis-lui tout ce que tu vois dans mes larmes ; n’y vois-tu pas, Arsène, que je meurs de tristesse, et que je meurs pour elle ? Dis-lui de m’attendre, répéta-t-il cent fois ; et, puisque je ne peux lui redire encore que je l’aime, que je l’aimerai toujours, rapporte-lui que je le jure à toi, devant Dieu qui me juge et m’entend. » Alors (et tout mon sang s’arrête quand j’y songe), il se mit à genoux devant le pauvre Arsène, dont le courage était bien grand, puisqu’il ne mourut pas sur l’heure.

Je le suivis le lendemain jusqu’à l’embarcation ; la force était alors inutile, car on l’y porta mourant ; je poussai malgré moi des cris et des sanglots, en voyant la chaloupe s’éloigner du rivage. Je montai sur un rocher qui bordait la mer, et j’allais m’y précipiter pour suivre mon cher maître à la nage, quand je vis Narcisse, étendue sur le rocher, sans mouvement et sans couleur. Je me souvins alors de la dernière prière de son ami ; et, la voyant toujours immobile, je restai près d’elle jusqu’à la nuit, dans une morne affliction.

Quand le port fut calme et silencieux, je la portai dans mes bras sur la grève déserte ; et, l’ayant posée sur le sable, je jetai de l’eau sur son front, j’en mouillai sa bouche sèche et décolorée ; elle ouvrit les yeux, et les tourna encore vers le vaisseau que l’on ne voyait plus. Elle semblait changée en pierre sur le rivage que la mer envahissait par degrés, lorsqu’une lame d’eau me couvrit tout-à-coup, et faillit m’entraîner avec elle. Narcisse me regarda, et, par pitié pour moi sans doute, elle s’éloigna lentement, regagna sa case, où je la suivis sans parler. Je me couchai à la porte ; elle m’y retrouva le lendemain. Elle voulut me parler, mais sa poitrine était oppressée ; et je vis ses regards désespérés se porter vers le ciel. Je lui racontai tout ce que m’avait dit mon maître ; je l’avais répété toute la nuit pour n’en pas oublier une parole ; alors elle pleura amèrement, et devint un peu plus tranquille.

Pendant le jour, je cultivais le carré de terre négligé depuis longtemps ; j’y semai de nouveau du riz, et j’allais dans les bois chercher des fruits pour sa nourriture et la mienne ; le soir je la suivais au rocher, où la lune la retrouvait assise et silencieuse, et je demeurais debout et muet devant elle. Une nuit, elle sortit tout-à-coup de la case, et vint à moi à « Arsène, me dit-elle, en cachant sa figure sous ses mains ; Arsène, je ne suis plus seule en danger dans cette île : sauve Narcisse et l’enfant de ton maître. Bientôt il me sera impossible de le cacher ; et la fureur de son vieux père arracherait peut-être de mon sein l’image vivante de celui pour qui je vais bientôt mourir. Sauve-moi ! sauve-moi ! » Effrayé comme elle, je la suivis à travers les mornes, dans la partie déserte de l’île, au milieu des halliers et des bois touffus. Je retournai la nuit suivante enlever une pirogue qui avait appartenu à son père, et je l’apportai sur mes épaules, pour que l’on nous crût sauvés de l’île, quoique peut-être on ne s’inquiétât guère de Narcisse, ne soupçonnant rien de son malheur. J’apportai de même tout ce qui pouvait nous servir dans cette retraite, où nous demeurâmes comme ensevelis ; car elle était si cachée, si profonde, que l’on s’y croyait déjà hors de la vie. Je ne me hasardais pourtant qu’avec précaution, et pendant la nuit, à tendre mes filets dans la mer, qui passait derrière notre solitude ; et je trouvais autour de nous des fruits qui remplaçaient l’eau douce dont nous étions quelquefois privés.

Un soir que je revenais chargé de provisions, j’entendis une voix nouvelle dans la cabane de feuilles que j’avais construite pour Narcisse ; cette voix douce et faible était la vôtre, petite Sarah, et je vis dans les yeux de votre mère le seul rayon de joie qui ait passé près d’elle depuis le départ de mon maître. Elle sembla se ranimer aux soins qu’elle prit de vous, et s’oublier long-temps à contempler sa fille. Mais la Mort la regardait, cette belle Narcisse, quoiqu’elle voulût la tromper alors par amour pour vous. La Mort ne voulait plus se détourner d’elle, et faisait tous les jours un pas pour l’atteindre. Ma jeune maîtresse la voyait devant elle sous l’ombre des arbres et des noirs rochers qui nous entouraient ; quelquefois sa main languissante me faisait signe d’y regarder, et moi je ne voyois que l’ombre, les rochers et les arbres. Alors ses tristes regards retombaient sur vous, et s’y attachaient. Vous jouiez près d’elle quand elle vous disait adieu.

« Le soleil va s’éteindre, me dit-elle un soir, porte-moi sous ses derniers rayons : » je l’y portai. Sa tête pesante se releva ; son corps, anéanti la veille, semblait échapper à mes bras qui l’entouraient ; un sourire courut sur ses lèvres entr’ouvertes ; ce sourire m’arracha des larmes, parce que je voyais bien que c’était le dernier. Son ame, alors tranquille comme le jour qui finissait, se réunit à sa fuyante lumière ; ses yeux s’agrandirent en brillant d’une vive lueur ; tout-à-coup cette lueur s’éteignit ; et je cachai ma tête dans la poussière. »

Un cri sortit du sein de Sarah. Le pauvre Arsène s’arrêta quelques instans ; un souvenir déchirant l’empêchait de poursuivre ; ils pleurèrent. Mais le nègre, songeant tout-à-coup que Silvain pouvait les surprendre avec l’aurore qui se montrait, sortit de sa hutte ; et, s’assurant que personne n’était encore levé dans l’habitation, il y reconduisit Sarah, en promettant de lui dire, dès qu’ils pourraient se parler, tout ce qu’il avait encore à lui apprendre sur elle-même et sur un projet qu’il roulait dans sa tête depuis long-temps. Sarah, lasse et accablée, s’endormit à l’heure où elle s’éveillait chaque jour, et retrouva dans le sommeil toutes les images qu’Arsène venait de faire passer devant son ame.

Tout avait changé dans cette demeure autrefois si paisible. Le calme n’était plus qu’apparent ; le silence y cachait le trouble, les soupçons et la crainte. Edwin, que son père ne quittait plus, attachait sur Sarah des regards si douloureux, si pénétrans, qu’elle ne pouvait les soutenir. Quand ils se parlaient, leurs voix étaient si tremblantes, qu’il semblait que leur ame venait de se dévoiler toute entière ; et des paroles, indifférentes pour les autres, devenaient un échange des plus tristes aveux. M. Primrose voyait tout, et hâtait de tout son pouvoir une séparation qu’il redoutait pourtant ; mais, fidèle à la promesse que son fils avait obtenue de lui, il songeait à la remplir sans en prévoir encore le moyen. Emmener Sarah lui paraissait dangereux pour le repos de tous ; la laisser dans l’île, sans état, sans appui, n’était à ses yeux qu’une action barbare qui révoltait sa raison : ainsi tous trois se taisaient ; et consumaient les jours dans une égale incertitude.

L’intendant, dont l’impatience ne pouvait s’asservir long-temps à la même contrainte, observait son maître avec une sombre inquiétude ; et, plein d’un brusque chagrin qu’il ne cachait qu’avec peine, il vint un jour réclamer l’entretien dont son sort allait dépendre. M. Primrose, en le lui accordant, était loin de croire que le sien même y fût attaché. Sarah, qui le vit s’éloigner en dirigeant sur elle un regard où son devoir était écrit, se leva pour obéir à cet ordre muet. Seule un moment avec Edwin, elle ne sentit pas comme lui le ravissement qu’il en éprouvait. Elle se retirait, les yeux baissés, la démarche chancelante, lorsqu’Edwin, se plaçant vivement devant elle, l’arrêta et lui dit :

« Te voilà donc, Sarah ! oh ! laisse-moi te regarder ! il y a longtemps que je ne t’ai vue ! »

Sarah, détournant la tête, ne pouvait et ne voulait pas lui répondre.

« Que crains-tu, poursuivit-il en cherchant ses regards ? il n’y a personne ici. — Dieu nous voit, lui dit-elle, laisse-moi m’en aller.

— Non, non, j’ai mille choses à t’apprendre. Silvain t’a trompée, tu n’es pas… oh ! non, tu n’es pas esclave ; de qui pourrais-tu l’être ? tu seras libre, Sarah, libre de refuser tous les époux qui s’offriront à toi. Les haïras-tu ? les refuseras-tu ? »

Elle leva les yeux alors ; ils portèrent sa réponse dans le cœur d’Edwin, qui, revenant à sa douleur, lui révéla toute leur infortune et leur séparation prochaine.

« Je sais tout, répondit-elle en le repoussant d’une main faible, laisse-moi m’en aller.

— Si tu savais tout, Sarah, si tu savais combien je suis malheureux, pourrais-tu de toi-même t’éloigner de moi, de moi qui t’aime et qui meurs de t’aimer ?

— Je ne t’ai pas entendu, s’écria Sarah, je ne t’ai pas écouté, tu ne m’as rien dit, nous n’avons pas désobéi à ton père ; laisse-moi m’en aller ! »

Ce fut sans doute avec un pénible effort, qu’elle s’enfuit en cet instant, car elle aimait beaucoup Edwin ; et quitter ce qu’on aime quand il pleure, sans oser pleurer avec lui, est peut-être plus difficile que de mourir. Mais son devoir, mais l’exemple de sa mère, lui donnaient la force d’affliger Edwin, en s’arrachant le cœur. M. Primrose, qui l’entendit passer dans la galerie, entr’ouvrit sa porte ; et, voyant que son fils se disposait à la suivre, il lui ordonna sévèrement de l’attendre où il l’avait laissé.

Edwin s’en retourna la mort dans l’ame, se croyant abandonné du ciel, puisqu’il l’était de Sarah ; n’osant accuser son père de cruauté, il proféra contre elle mille plaintes ; il osa même lui faire un crime d’être plus obéissante que lui.

Sarah, toute en pleurs, rencontrant Arsène, lui fit signe de la suivre ; et il entra dans sa chambre avec elle.

« Encore des larmes, dit le bon nègre, en la regardant d’un air attristé. Oh ! méchant Silvain ! ces larmes-là disent du mal de toi. Il est temps, poursuivit-il, en fixant ses yeux à terre, il est temps de demander à Dieu de nouvelles grâces. »

Sarah, le voyant plongé dans une profonde réflexion, l’interrogea sur ce qui l’occupait. « J’ai là bien des choses, dit-il, en montrant son cœur. » Il s’arrêta, craignant d’être entendu ; mais, voyant la porte fermée, il acheva d’instruire Sarah des événemens qu’elle avait voulu connaître.

« Resté seul avec, vous, dans notre solitude, je me trouvai si abattu, que je me crus au moment de suivre votre mère ; mais vous étiez là, petite maîtresse ; vous ne parliez pas encore ; mais vous pleuriez, vous cherchiez des yeux cette mère que vous ne deviez plus revoir ; et l’idée de vous quitter aussi me donna tant d’effroi, que je vous emportai dans mes bras loin de cette cabane si triste alors. En parcourant le bois ; dont je n’osais pas encore sortir, où j’avançais toujours avec crainte, et toujours sans vous, je m’entendis un jour appeler par mon nom : c’était la première fois, depuis deux ans, qu’une voix d’homme frappait mon oreille, et je m’arrêtai saisi de frayeur. Un vieux nègre marron sortit des halliers où je m’étais engagé, et je le reconnus pour l’esclave d’un voisin de mon vieux maître : comme il était presqu’aussi tremblant que moi-même, se croyant poursuivi ; je me rassurai ; et lui dis de ne rien craindre de moi. « Je ne crains rien de toi, me dit-il ; mais, entendant marcher dans les broussailles, je t’ai pris pour un blanc. »

Il me raconta sa fuite et ce qui l’avait causée, se trouvant si heureux dans ce bois, qu’il était résolu d’y mourir plutôt que de retourner au pouvoir des blancs. Je lui dis la même chose ; et j’appris de lui que rien n’avait changé depuis notre départ. On pensait que Narcisse, qui allait tous les soirs sur un rocher, s’était jetée dans la mer ; quelques-uns disaient même l’y avoir vu tomber, et les autres répondaient : C’est dommage. Pour toi, Arsène, les nègres enviaient ton sort ; mais nous disions : Il devait venir se réjouir avec nous avant de quitter l’île. Non, ajoutaient d’autres, il n’aurait pu se réjouir, car nous aurions pleuré de le voir libre.

Voilà tout ce qui s’est passé alors, dit ce pauvre noir ; et je fus content de l’avoir rencontré. Nous nous dîmes adieu ; je courus vous réjoindre où je vous avais laissée endormie, car je tremblais qu’en vous éveillant vos cris ne fussent entendus de l’esclave marron, qui pouvait se lasser bientôt de vivre ainsi tout seul, et retourner à l’habitation, comme je l’avais vu quelquefois faire à d’autres nègres. Ma résolution fut prise au moment même. Je retournai à cette cabane que j’avais abandonnée ; j’y pris tout ce qui pouvait vous servir ; j’entassai dans ma pirogue les provisions qu’elle put contenir, des poissons séchés, des racines et des fruits ; ensuite je me confiai avec vous à la Providence ; et, après quelques jours de voyage dont j’ignorais encore le but et la durée, nous abordâmes au pied de cette montagne où Dieu nous protège et nous cache depuis douze ans. En montrant à M. Primrose un écrit de mon maître, qui me rendait libre d’appartenir à un autre, je lui dis que je le confiais à lui seul au monde, ainsi que vous, pauvre petite orpheline, qui n’aviez plus que moi pour appui. Il promit de vous en servir lui-même. Cette hospitalité qu’il vous donne encore est trop peu payée sans doute par mon travail et ma liberté, mais je n’avais pas autre chose à offrir.

Voyez maintenant si vous êtes esclave ! si les durs traitemens que j’ai souvent endurés de Silvain peuvent jamais s’étendre sur l’enfant de Narcisse ? Ah ! sans la crainte de vous voir tomber dans les mains de celui qui l’a fait mourir si jeune et si belle, je dirais tout ; mais elle m’a fait, jurer de ne vous rendre qu’à mon malheureux maître, s’il revient un jour la chercher. Il reviendra, petite Sarah ; vous connaîtrez votre père ; vous serez heureuse, je l’ai rêvé ; mais, ajouta-t-il mystérieusement, quelque chose qui arrive, priez pour moi, et songez que vous êtes libre. »

Sarah ne put lui répondre ; car ils entendirent Silvain passer près de la porte en grondant. Dès qu’il fut un peu loin, Arsène se jeta dans le corridor, et courut se mêler aux nègres qui revenaient des plantations.

Silvain, furieux, quittait alors son maître. Insensible, en apparence, au refus qu’il venait d’essuyer, il l’emportait dans son cœur comme une offense mortelle ; et, sans avoir combattu ni approuvé d’un mot les sages discours dont M. Primrose avait accompagné ce refus, il s’affermit en lui-même dans la résolution de se venger par la ruine de cet excellent homme. Le moyen s’en offrait si naturellement, qu’il s’y crut autorisé et servi par la justice du sort. M. Primrose ayant enfin fixé son départ prochain pour l’Angleterre, se décidait à faire vendre ses propriétés dans l’île. Silvain, qui se flattait d’en rester le régisseur unique, reçut d’abord cette nouvelle comme la plus funeste, car elle semblait détruire toutes ses espérances à la fois. La réflexion changea promptement sa colère en joie ; car il ne laissa plus sa fortune au hasard, et ne la fit dépendre désormais que de sa volonté. Décidé à fuir dès qu’il aurait recueilli le produit d’une vente si considérable, il y mit tant d’ardeur et d’activité, qu’en peu de jours les biens et l’habitation de M. Primrose, situés dans la plus belle partie de l’île, trouvèrent un nouveau maître.

Le hasard, qui favorisait en tout ce serviteur infidèle, amena de Sainte-Marie un riche Suédois qui revenait avec sa famille se fixer dans notre colonie. Ce fut à lui que Silvain s’adressa de préférence. Il le trouva si bien disposé à seconder ses vues, par l’impatience qu’il avait lui-même, qu’en peu de jours il n’y eut plus qu’à échanger les esclaves et les contrats pour de l’or.

Cette opération si importante et si rapide fut réglée sous les yeux de M. Primrose. Celui qui devait dans peu lui succéder, ayant laissé sa famille et sa fortune à Sainte-Marie, fut forcé d’y retourner aussitôt ; et, devant y rester quelques mois encore, Silvain l’avertit de leur départ prochain pour l’Angleterre, il s’offrit, afin d’éviter tout retard nuisible aux projets de son maître, qui l’écoutait, de se rendre lui-même à Sainte-Marie, chargé du contrat d’acquisition et des pouvoirs de M. Primrose, qui les lui donna tous ; et Silvain partit pour ne plus revenir…

M. Primrose, dont toutes les pensées se tournaient sur son fils, avait cru devoir saisir cette occasion de l’éloigner de Sarah. Silvain seul en étoit prévenu ; et, quoique cette résolution l’eût d’abord troublé, comme un obstacle à son noir projet, il l’applaudit des lèvres, pour ne mêler aucun soupçon à l’imprudente sécurité de son maître. Il prit d’ailleurs si bien ses mesures, que la présence même de M. Primrose n’aurait pu les traverser.

Mais qui pourrait rendre le saisissement d’Edwin, lorsque son père lui-même vint l’éveiller au moment du départ. La présence de Silvain, celle du Suédois, qui venait prendre congé de M. Primrose, et plus encore la surprise, enchaînaient sa langue. Il regardait tout le monde avec égarement.

« Pour quelques jours seulement, mon fils, lui dit M. Primrose, en se penchant sur lui.

— Vous m’éloignez de vous, mon père ! dit Edwin à voix basse ; et puis, vous m’emmenerez à mon retour ! je sentirai donc deux fois ce que j’éprouve ?

— Patience, Edwin, lui répondit son père : ne m’alarmez pas sur votre courage, vous me feriez trembler sur le mien. »

Edwin garda le silence, vaincu par un reproche si tendre ; et sa pâleur fut la seule plainte qui osât répondre à un tel père.

Mais, hélas ! que dit-il à Sarah, quand il la vit à sa fenêtre, sous laquelle il passait pour se rendre au rivage ? il s’arrêta au milieu de ceux qui l’emmenaient ; et, pressant fortement le bras de Silvain, qu’il força de s’arrêter aussi : « Regarde-la, dit-il ; est-ce là une esclave ? »

Il courut alors, sans attendre la réponse de Silvain, jusqu’auprès de Sarah, qui, tremblante, ne savait si elle devait fuir ou rester.

« Ne fuis pas, Sarah, lui dit-il, tu vois bien que c’est moi qui obéis à mon père. Je te pardonne de m’avoir quitté l’autre jour ; tu as dû bien souffrir ! Mon père, s’écria-t-il, ordonnez-lui donc de me dire adieu.

— Adieu, Edwin ! répondit-elle d’une voix faible. » Ses yeux, qui se couvrirent d’un nuage, ne retrouvèrent plus Edwin sur la montagne, quand ils se rouvrirent pour le revoir encore. Appuyée contre la fenêtre, comme une jeune liane qui cherche un appui, elle ne bougeait plus. Toute son ame avait cédé sous le coup qui l’accablait. Edwin était déjà pour elle dans l’éloignement, sur les mers, en Europe. « Voilà donc, dit-elle, comme ils ont emmené mon père ! Arsène, tu me l’as bien raconté. Voyez, ma mère, voyez ! n’est-ce pas ainsi que vous étiez alors ? n’est-ce pas cette douleur que je sens, qui vous a fait mourir ? et mourir sans regret, puisque cette douleur finit avec la vie, et qu’on ne l’emporte pas au ciel, où vous êtes. Que vous êtes bien, ma mère ! ne m’appelez-vous pas ?… »

Elle était encore à la même place, quand M. Primrose repassa devant elle. Il était rêveur ; elle le crut irrité. Il ne l’était pas ; car, dans le courant du jour, il la vit avec tant de pitié dévorer ses larmes, et s’efforcer de lire un livre qu’elle tenait ouvert sans y rien voir, qu’il donna en sa présence, et pour qu’elle l’entendît, l’ordre de tout remettre en place dans l’appartement d’Edwin, qui devait être de retour avant peu. Il entendit tomber le livre de Sarah ; et, se retournant vers elle, il la vit les mains jointes et les yeux attachés sur lui. Elle ne parlait pas ; mais tout disait en elle : vous me rendez la vie !

« Qu’est-ce que la vie sans le bonheur ? pensait M. Primrose, en s’éloignant. Pauvre Sarah ! si timide et si tendre ! ô ma chère famille ! ô serment fait à toi, ma mourante Jenny ! je veux vous obéir ; mais j’ai dit, je dirai encore : pauvre Sarah ! »

Eh ! comment la plaignait-il en la quittant si heureuse ? Assise encore, sans voix, sans forces pour soutenir cette nouvelle, ce rappel à l’existence, son corps était immobile, mais son sang circulait autour de son cœur, et le baignait de joie. Elle n’essaya de se lever enfin, que pour aller regarder sur la montagne. « Par là, dit-elle, il reviendra ; je le verrai encore, et dans peu, et bientôt ! je ne mourrai pas, non, ma mère, je ne veux plus mourir ; il reviendra ! son père a dit : bientôt ; c’est donc demain… c’est ce soir ! » Et, le cherchant des yeux, elle croyait le voir sous les arbres, qu’un vent d’orage faisait ployer sur le chemin.

Le lendemain se passa dans le même ravissement.

« Que je suis aimée de tous les anges ! disait-elle : je l’attends ! »

Trois jours s’écoulèrent encore ; et par degrés cette attente si douce devint un tourment amer : car, si tous les plaisirs de ce monde sont plus passagers que la vie, celui-là, dit-on, change le plus vite de nature : d’abord il satisfait l’ame comme le bonheur qu’il promet ; bientôt il importune tendrement le cœur, et devient enfin cette inquiétude brûlante dont Sarah se sentait dévorée. Des craintes sinistres s’y mêlèrent, lorsque l’ouragan, qui ne faisait que menacer la veille, effraya tout-à-coup l’île entière par sa violence et ses dévastations. Les arbres brisés, les pirogues et les cabanes de nègres emportées par la mer qui battait les rochers, furieuse de ne pouvoir les renverser ; les cris des esclaves sur la grève, qui se transmettaient les ordres de leurs maîtres ; l’agitation du port, où quelques bâtimens essayaient vainement d’entrer : tout cela, que l’on voyait de la montagne, tout cela jetait la terreur dans l’ame ; et Sarah levait au ciel ses mains tremblantes, n’ayant jamais si bien senti l’horreur et la pitié qu’inspire l’approche d’un naufrage.

Ce n’était pas pourtant la première fois qu’elle voyait cette colère de la nature, car elle revient presque chaque année désoler notre île paisible ; et la saison appelée ici l’hivernage, comme elle est la plus brûlante, est aussi la plus désastreuse. La colonie ressent souvent des secousses de tremblement de terre si terribles, que la plupart de nos maisons en sont renversées. Deux fois, depuis que je suis née, j’ai vu la nôtre détruite ainsi. Une de nos calamités la plus redoutable est la sécheresse, qui se prolonge quelquefois deux ou trois mois, entiers ; car nous ne buvons que l’eau du ciel recueillie avec soin dans les citernes. Mais les citernes s’épuisent quelquefois avant qu’une pluie, plus précieuse pour nous que l’or, ne vienne calmer la crainte et souvent le tourment de la soif elle-même. Nos fruits nous soulagent sans doute, mais ils deviennent à leur tour fort rares, par les ravages des vents qui dessèchent et arrachent tout dans cette saison malheureuse.

Sarah, dont l’ame était aussi agitée que les flots qu’elle voyait rouler au loin, retenait ses soupirs et jusqu’à son souffle, de peur qu’il n’exhalât le nom d’Edwin ; mais la terreur qui était peinte sur son visage ne pouvait échapper au bon M. Primrose ; et jugeant, au mouvement de ses lèvres, qu’elle priait tout bas, il s’approcha d’elle, et lui dit :

« Priez, Sarah, pour ceux qui sont en danger ; mon fils, au moins, n’a rien à craindre ; son court voyage demandait à peine deux jours ; il est donc en sûreté depuis hier matin. Regardez-moi ; vous voyez qu’Edwin est en sûreté, vous voyez que je suis moins troublé que vous.

— Que Dieu bénisse votre pitié, dit Sarah ; » et ses larmes, qu’elle avait retenues, coulèrent en abondance. « Oh ! comme je prierai pour vous, reprit-elle, quand je vous saurai sur cette mer effrayante ! car bientôt, n’est-ce pas, vous y serez avec Edwin ? et moi, je resterai, je regarderai, je prierai ; je n’aurai plus qu’à prier pour vous et pour Edwin. » Elle s’arrêta comme effrayée de sa voix qui avait osé parler d’Edwin devant son père ; et M. Primrose, qui, les yeux humides, la regardait, lui dit avec douceur :

« Vous êtes très-bonne, Sarah ; en vérité, vous êtes une fille très-soumise. »

Quand elle fut retirée le soir dans sa chambre, une réflexion la saisit tout-à-coup. Elle n’avait pas vu de tout le jour Arsène aller et venir dans l’habitation. Ses dernières paroles, quand il l’avait quittée, revinrent confusément dans sa mémoire ; elle fut tentée de l’appeler ; une crainte secrète l’arrêta. Le calme avait succédé dans l’île à la confusion de la journée. Un profond silence régnait autour d’elle ; mais son inquiétude en éloignait le repos. Pour la seconde fois elle se rendit seule à la cabane d’Arsène, qu’elle trouva renversée par l’ouragan du matin ; Arsène n’y était pas : elle appela doucement et à plusieurs reprises, et n’entendit que les gémissemens des ramiers sauvages, et les cris aigres de quelques oiseaux de mer. Elle se confirma dans l’idée que le bon Arsène avait profité du départ de Silvain, pour hasarder le projet qu’il lui avait à moitié confié. Pour mieux s’en assurer, et comme la lune répandait un peu de lumière, elle descendit entre deux rochers, où elle savait qu’Arsène avait mis sa pirogue à l’abri de tous les mauvais temps, et ne la trouva pas non plus ; elle vit bien alors que son fidèle nègre était parti. N’en pouvant plus douter, elle sentit un grand chagrin de cette nouvelle preuve du dévouement d’Arsène : il lui semblait qu’elle demeurait plus abandonnée, plus menacée de tous les malheurs. Enfin, se flattant encore qu’il pourrait être aux alentours, elle répéta plusieurs fois : Arsène ! Arsène ! elle crut entendre la voix du nègre lui répondre ; puis elle pensa que c’était l’écho, car cette voix était faible et tremblante comme la sienne. Cependant, comme elle cessait d’appeler, et que ce murmure recommençait encore, elle avança timidement jusqu’au pied des rochers d’où il paroissait sortir ; alors elle vit distinctement un petit nègre à genoux auprès d’un homme étendu sur le morne. L’effroi la fit d’abord reculer ; mais l’idée que ce pouvait être quelque malheureux qui avait besoin de secours, l’enhardit jusqu’à demander : « Qui est là-bas ? — Moi, dit le petit nègre. — Qui es-tu, toi ? — Un petit nègre, repartit l’enfant ; et puis un blanc, mon maître, qui dort depuis bien long-temps. N’ayez pas peur, Madame ; il est bon, mon maître ; et moi, je suis le petit Dominique. »

Elle s’approcha davantage ; et, se penchant pour regarder de plus près l’homme blanc qui ne s’éveillait pas, elle le crut évanoui, quoique l’enfant dît qu’il dormait.

« Oh ! depuis quand, je te prie, et d’où venez-vous tous deux ? »

— De la mer, où nous nous sommes jetés pour gagner terre à la nage, car notre navire était cassé. Le flot nous a jetés là : j’y suis tombé aussi tout endormi par la fatigue ; mais mon maître ne se réveille pas, et je l’appelle pourtant bien haut ; j’attends qu’il me réponde.

— Hélas ! puisse-t-il t’entendre ! dit Sarah, en soulevant sur ses genoux la tête du naufragé ; je tremble qu’il ne soit… Il a froid, poursuivit-elle ; souffle ton haleine dans ses mains et dans sa poitrine. Oh ! si nous pouvions le réveiller ! »

Le souffle et les caresses du petit nègre, qui s’agitait pour le réchauffer, rendirent à son maître le sentiment qu’il avait perdu ; il ouvrit les yeux, mais les referma aussitôt, comme épuisé de ce premier effort. Sarah, toute palpitante d’espérance, dit au petit nègre de l’attendre, et qu’elle allait chercher du secours. La pitié lui donnant des aîles, toute l’habitation fut éveillée en peu d’instans ; et M. Primrose, averti qu’elle avait entendu des plaintes au bas des rochers, se leva promptement, fit allumer des flambeaux, et plusieurs esclaves descendirent avec lui vers l’endroit où Sarah les guidait. On y trouva ceux qu’elle venait d’y voir ; et l’infortuné qui ne pouvait se soutenir, quoiqu’il entr’ouvrît de temps en temps les yeux, fut emporté à la maison, où les secours qu’il reçut le rendirent en peu d’heures à la vie.

M. Primrose remercia tendrement Sarah de l’avoir éveillé pour une telle cause, et l’envoya se reposer, tandis qu’il veillerait encore ; mais elle ne dormit guère, occupée tour à tour d’Edwin, de celui qu’elle avait sauvé, et de son pauvre Arsène absent, exposé peut-être, le jour même, aux mêmes dangers pour elle. Plusieurs fois, dans la nuit, elle se leva pour interroger les nègres qui veillaient avec leur maître ; tous lui dirent que l’étranger dormait tranquillement.

Le lendemain, M. Primrose reçut les témoignages de reconnaissance de celui qu’il avait secouru : la civilité de ses manières, son air noble et sérieux, doubla sa joie d’avoir pu lui être utile.

« J’ai cru voir une femme dans ceux qui m’entouraient hier, dit l’étranger ? — Oui, oui, cria le petit nègre, du coin où on l’avoit couché, et belle comme un doux zombi. » Les nègres, qui l’entendirent, lui gardèrent toujours ce nom.

« C’est une jeune fille, répondit M. Primrose, qui la première, avait entendu des plaintes. — Ah ! une jeune fille, » repartit l’étranger. Il passa la main sur son front, comme s’il cherchait à se la rappeler. « Vous appartient-elle, Monsieur ? je voudrais aussi la remercier.

— Elle est ici, et vous l’allez voir tout à l’heure. Dieu, qui voulait s’en servir pour vous sauver, la tenait éveillée tandis que nous dormions tous : c’est une enfant dont l’ame est très-sensible.

— Une enfant ! répéta encore l’étranger. J’avais vu… j’avais cru voir une femme… j’étais troublé. »

Quand Sarah parut devant lui, il la regarda long-temps avec une étrange émotion. « Je vous dois beaucoup, lui dit-il enfin, je vous dois la vie, et plus peut-être, un moment de bonheur. Que le ciel veille sur vous, Mademoiselle, et vous comble des grâces qu’il accorde rarement aux êtres sensibles ! Votre heureux père dit que vous êtes sensible, et viens de l’éprouver. »

Sarah leva timidement les yeux sur M. Primrose : ce nom de père qu’il ne démentait pas l’avait fait tressaillir et rougir à la fois.

Quelques jours se passèrent sans que l’étranger pût quitter sa chambre. Il était silencieux, ne détournant qu’avec peine ses regards de Sarah, et soupirait souvent. M. Primrose, qui le jugeait atteint des peines de l’ame, se sentait attiré vers lui par un attrait puissant. Quelques discours, vagues pour tout autre, l’avaient instruit qu’un profond chagrin noircissait l’existence de son nouvel ami ; car, sans lui donner tout haut ce titre, c’était ainsi qu’il le nommait quand il en parlait avec lui-même ; et, quoiqu’il sentît le désir de le mieux connaître, il n’avait mêlé aucune question aux soins qu’il lui prodiguait. Seulement, il savait de lui que depuis deux ans il avait été rappelé à la Dominique, par la mort de son père, et que toute sa jeunesse s’était écoulée en Europe. « Mon père, avait-il ajouté, ne m’a laissé que de l’or. Mes plus chères espérances sont mortes ; et je ne les puis racheter avec tout cet or de mon père. Depuis deux ans, je promène ainsi ma vie, qui n’est utile à personne, sans autre but que de m’en distraire, et d’échapper à d’amers souvenirs. » Ce peu de paroles avaient suffi pour disposer M. Primrose à plaindre un sort qui paraissait ressembler au sien.

La fuite d’Arsène, dont il venait d’être instruit, l’affligea. Il regarda ce pauvre noir comme un ingrat, car il l’avait toujours traité avec bonté, et ne soupçonnait pas la secrète rigueur de son intendant. Il fit appeler Sarah, pour l’interroger sur cette étrange fuite ; et Sarah répondit qu’en vérité elle ne savait ce qu’il était devenu, mais qu’elle éprouvait pour lui beaucoup d’inquiétude.

« S’il voulait me quitter, dit M. Primrose, que ne le demandait-il ? je l’aurais laissé partir ; car vous pouvez vous assurer vous-même que je ne le considérais pas comme un esclave, et qu’il n’est pas au nombre de ceux que j’ai vendus avec mes biens. J’ai voulu qu’il fût libre comme il l’était en arrivant chez moi, lorsqu’il y vint avec vous. » Il lui remit en même temps un papier dans les mains.

Sarah, interdite, ne savait que répondre, et parcourait des yeux les noms des esclaves vendus par Silvain.

« Voici le nom d’Arsène, dit-elle, il est avec les autres.

— Sur mon ame, dit M. Primrose étonné, Silvain ne m’a point obéi ; car je le lui avais détendu. J’aurais réparé cette faute, peut-être involontaire. Mais le pauvre Arsène s’est affranchi lui-même ; il l’était par ma parole, et je ne le poursuivrai pas d’un seul reproche ; nous n’en parlerons plus.

Déjà, depuis deux jours, il attendait Edwin ; déjà il dirigeait avec quelqu’impatience sa longue vue du côté où il devait paraître, lorsqu’il crut découvrir une voile à l’horison. Sarah, qui l’observait, le devina à la sérénité de son front, qu’elle vit s’épanouir ; dès qu’il eut quitté la fenêtre, elle y courut elle-même, et n’eut besoin que de son cœur, pour découvrir la voile, le petit navire, et son Edwin, que bientôt elle crut reconnaître et voir au loin lui tendre les bras.

L’étranger, qui jusqu’à ce moment avait vu Sarah pensive, fut frappé de l’éclat de ses yeux et de la vive rougeur de son teint, lorsqu’elle entra dans sa chambre, où était M. Primrose, en criant : « C’est lui ! je l’ai reconnu ; il est tout près ; il touche au port. Venez le voir ! oh ! je l’ai reconnu. » Il pensa qu’elle aimait beaucoup son frère ; et ils retournèrent à la fenêtre, où, malgré le secours de la longue vue, M. Primrose ne put distinguer son fils.

Comme il se disposait à descendre au rivage, l’étranger, qui voulait y descendre avec lui, voyait que Sarah balançait à les suivre, lui prit la main, pour la conduire aux-devant d’un frère qu’elle paraissait tant chérir ; M. Primrose, descendait toujours, ne l’avait pas défendu, et Sarah se laissa conduire sans répondre et sans résistance.

Ils n’étaient pas aux tiers de la montagne, qu’ils virent accourir Edwin, qui, se jetant, pâle et sans haleine, dans les bras de son père, ne put proférer que ces mots : « Où est Sarah ?

— Mon fils, lui dit-il, votre seconde pensée sera du moins pour moi ?

— Ma vie est pour vous, mon père, mais ma crainte est pour elle.

— Quoi ! quelle crainte, cher Edwin ? ne la voyez-vous pas descendre au-devant de vous ?

— Ah ! oui, je la vois, s’écria-t-il, en lui tendant les mains ; » et il retomba dans les bras de son père, qui, surpris d’un tel désordre, « allait le lui reprocher, lorsqu’Edwin reprit vivement :

« Pourquoi Silvain a-t-il quitté Sainte-Marie sans moi ? aviez-vous ordonné qu’il m’y laissât, mon père ? et trompiez-vous mon obéissance, au moment où, j’y cédais avec tant de respect ?

— Je ne vous entends pas, mon fils ; où est Silvain ?

— Ici, sans doute, répondit Edwin avec frayeur.

— Il n’est pas ici, dit M. Primrose.

— Pas ici ! pas à Sainte-Marie ! il a donc fui, le scélérat !

— Ne dites pas ce mot, Edwin ; s’il est injuste, comment le réparerez-vous ?

— Malédiction sur ce monstre qui vous a trompé, mon père ! Il a fui, vous dis-je ; il a quitté l’île pendant la nuit, emportant avec lui toute votre-fortune. Voilà ma haine et les craintes du Suédois justifiées. »

M. Primrose, toujours maître de lui, quoiqu’il fût saisi d’un horrible soupçon, entraîna son fils avec empressement, pour éclaircir sans témoins cet effrayant mystère.

L’étranger, qui ne concevait rien aux exclamations du fils et au trouble du père, n’osa se mêler à la scène de désolation qu’il prévoyait, et rentra chez lui presqu’aussi inquiet que ces trois infortunés.

Les éclaircissemens suivirent ne confirmèrent que trop les premières alarmes.

« À peine le perfide intendant s’était-il vu possesseur du trésor qui lui était confié, dit Edwin, que, sous le prétexte d’aller prévenir de leur retour à Saint-Barthélemi celui qui les en avait amenés, il avait disparu avec le petit bâtiment, dont le maître était sans doute le complice de sa trahison. Il avait choisi l’heure où tout le monde dormait encore ; et moi, qui, l’attendais avec confiance, quoiqu’éveillé toute la nuit par la douce idée de vous revoir, j’appelais ce jour funeste comme l’un des plus beaux de ma vie. Jugez de mon impatience, quand la matinée s’écoula sans ramener Silvain ! Cédant enfin à mon agitation, je courus vers la rade, et mes yeux effrayés cherchèrent en vain le bâtiment qui nous y attendait la veille. Ma première pensée (coupable pensée !) fut que ce traître m’abandonnait par votre ordre, jusqu’au moment où, seul et sans Sarah, vous, viendriez m’y reprendre. Je demeurai suffoqué de douleur, et détestant (oh ! pardonnez-le moi, mon père !) ma confiance dans vos paroles. Je retournai dans la maison du Suédois, ne doutant pas qu’il ne fût instruit de vos desseins. La confusion de mes idées me permit à peine de lui raconter la disparition subite de Silvain, et la douleur dont j’étais pénétré ; mais, au lieu de me dire, comme je l’attendais, qu’il était prévenu par vous ou par lui, sa surprise fut égale à mienne ; et je devinai promptement, à ses discours, que sa méfiance ne s’éveillait que sur des craintes, hélas ! plus réelles pour vous, mais que je rejetai d’abord avec horreur. Les miennes se portaient toutes vers Sarah, que je voyais en butte aux persécutions de cette homme vindicatif ; et, ne pouvant recueillir aucun autre indice sur cette inexplicable fuite, je partis le jour même, aidé du bon Suédois, qui tremble en ce moment pour vous, et déplore votre confiance, dont vous êtes, hélas ! la plus chère, la plus respectable victime. »

M. Primrose avait écouté ces tristes détails avec une morne surprise. Il tomba sur sa chaise, comme un homme frappé de mort, dès qu’Edwin est cessé de parler.

Son Edwin, son unique enfant, était donc dépouillé de son héritage, et il l’était par la faute de son père ! Quel coup pour une ame comme la sienne ! Le désespoir dans les yeux, il avança vers lui ses mains tremblantes, et ne put que lui dire : « Pardonnez-moi, mon cher fils ! »

Les sanglots d’Edwin, ses tendres caresses, les baisers dont il couvrait son front glacé, ne pouvaient l’arracher au profond accablement où il était tombé. « Mon père ! lui répétait-il, mon adorable père ! revenez à vous ; je suis à vos pieds. Si vous voulez que j’y meure de votre tristesse, qui vous consolera ? Oh ! vous n’avez pas tout perdu ! me voici ; je travaillerai, mon père ! mes forces, mon âge, ma vie, tout est à vous ; mais si vous m’aimez, parlez-moi ; ne fixez pas sur moi ce regard qui brise mon courage ! »

M. Primrose, sans lui répondre, jeta ses bras au cou d’Edwin, et le pressa sur sa poitrine avec de sourds gémissemens.

Sarah n’avait rien dit. Sarah n’avait pas mêlé ses larmes et ses caresses aux consolations et aux caresses d’Edwin. Pâle et muette, elle était sortie avec précipitation ; et les avait laissés tous deux abîmés dans les bras l’un de l’autre.

M. Primrose la chercha des yeux avec inquiétude ; son ame, ulcérée par le trait de la plus noire ingratitude, ne put se défendre d’un sentiment amer, en ne voyant plus Sarah. « Quoi ! dit-il, elle s’éloigne dans un tel moment, Sans parler, sans un signe d’intérêt à notre sort ! Arsène déjà s’est enfui. Ô mon Edwin, continua-t-il avec un triste sourire, je ne suis aimé que de vous !

— Mon père ! s’écria vivement Edwin, quelque part qu’elle soit, elle vous aime et elle pleure ! »

Pourtant Sarah ne pleurait pas. L’excès de la douleur arrêtait les larmes dans cette ame timide, mais passionnée. Un vœu l’occupait toute entière. Ces mots d’Edwin : Je travaillerai, mon père ! avaient passé jusqu’à son cœur, pour lui révéler son devoir. Sans réflexion, sans guide que son amour pour le père d’Edwin, elle était sortie comme entraînée par une inspiration soudaine, et s’avançait vers la porte de l’étranger, qui, plongé dans l’obscurité, rêvait seul à ce se passait autour de lui. Il reconnut Sarah, et tressaillit.

« Monsieur, lui dit-elle, en s’approchant de lui d’un air craintif et troublé, je viens vous demander… » Elle s’arrêta, ne sachant plus comment exprimer sa pensée.

« Quoi ? lui demanda-t-il d’une voix qui appelait la confiance. »

Après un moment d’hésitation, Sarah reprit en tremblant : « Monsieur, êtes-vous bien riche ?

— Je le suis trop, répondit l’étranger ; car mes richesses m’ont rendu malheureux.

— Et alors, poursuivit-elle, pouvez-vous, voulez-vous acheter une esclave, une pauvre fille abandonnée, un enfant perdu, qui vous servirait, vous donnerait sa vie, sa triste vie, pour saturer son bienfaiteur, trahi, dépouillé par un méchant ? Monsieur, c’est moi qui suis cette enfant, cette esclave à genoux devant vous ; car je ne suis point la fille de celui qui vous a sauvé. Il vous a sauvé, dit-elle d’un ton céleste : oh ! si vous êtes bien riche, achetez Sarah bien cher, et sauvez à votre tour M. Primrose ; car il est le meilleur des hommes. »

Elle aurait parlé long-temps encore, avant que la surprise et l’émotion de celui qui l’écoutait lui eussent permis de l’interrompre. Cette jeune fille, agenouillée devant lui, sa naïve douleur, sa résolution, si peu d’accord en apparence avec l’élévation de son ame, mais si simple, et selon lui sublime par son motif, le tenaient dans un étonnement que Sarah prit pour un refus.

« Oh ! dit-elle, en cachant ses larmes, je serai donc encore repoussée, même comme esclave !

— Non, s’écria l’étranger, non, vous n’êtes pas repoussée. C’est à présent que je vous remercie de m’avoir sauvé la vie ; elle n’est plus inutile aux autres, elle me devient légère ; votre bienfait sera payé, s’il peut l’être. Oui, Sarah, je suis riche (c’est la première fois que je le pardonne à mon père ; qu’il soit béni !) : oui, en vérité ; je suis riche, s’écria-t-il avec joie, et dès ce jour vous l’êtes. Votre dévouement, Sarah, ne sera pas perdu, car il est beau comme vous-même. Oh ! M. Primrose, ajouta-t-il par réflexion, le plus grand de vos malheurs est de n’être pas le père d’une telle fille !

— Il est le père d’Edwin, dit Sarah ; Edwin restera près de son père ; que peut-on regretter avec lui ! Mais je vous suivrai, Monsieur, je vous servirai, je le promets… Non, je ne pleurerai jamais de ne plus les voir ! » En ses larmes soulèvent en abondance.

« Et ce frère, belle Sarah, celui du moins que j’ai cru tel, cet Edwin, si digne d’être aimé, vous pourrez donc le quitter pour moi ?

— Je devais le quitter bientôt, répondit-elle ; son père l’avait ordonné ; car je ne suis qu’une pauvre orpheline qu’il pouvait renvoyer. Cette séparation prochaine n’allait être que la preuve de ma soumission ; grâce à vous, elle le sera de ma reconnaissance ; je la trouve plus facile à présent.

— Et lui, Sarah, vous quittait-il sans peine ?

— Sans peine ! s’écria-t-elle ; … ah ! Monsieur ! … Mais, reprit-elle après un silence, je n’étais pas digne d’être la fille de M. Primrose ; car, sans la tendre pitié qu’il eut de moi, je serais depuis long-temps ce que je vais devenir par ma volonté, et, je puis dire, avec joie. » En effet, son ame était remplie de cette joie triste qui naît d’un grand sacrifice fait à ce qu’on aime.

L’étranger, plus ému qu’il ne le témoignait, lui dit, en s’arrachant avec peine à cet entretien, qu’elle recevrait le lendemain le prix de sa liberté, consacré à M. Primrose. « C’est vous, Sarah, qui, devez le lui offrir ; c’est de vous seule qu’il daignera peut-être le recevoir. »

Alors elle quitta celui qu’elle regardait déjà comme son maître ; et, avant de s’endormir, elle remercia le ciel de ce nom d’esclave qui lui avait inspiré tant d’effroi.

Le lendemain, aux premiers rayons du jour, elle se leva ; l’étranger l’ayant fait demander par le petit Dominique, et la voyant arriver presqu’aussitôt, lui remit, sans parler, une donation de la moitié des immenses richesses qu’il possédait, et qui balançait la perte des biens de M. Primrose. Sarah baissa les yeux en silence, tandis qu’il l’examinait avec l’intérêt le plus tendre.

« Vous ne lisez donc pas, lui dit-il enfin, cet acte qui vous lie à moi pour toujours ? puisse-t-il m’acquitter envers vous, comme il vous acquitte envers M. Primrose !

— Hélas ! dit-elle, en lisant l’acte avec respect, ma vie ne vaut pas ce qu’elle vous coûte. Oh ! Monsieur, que vous êtes heureux, ajouta-t-elle avec un regard plein d’ame, vous donnez tout !

— Et vous vous méconnaissez vous-même, lui répondit-il ; puissent les autres vous apprécier comme moi ! »

Ils cherchèrent alors entr’eux les moyens de forcer M. Primrose à ne pas rejetter ce don si pur ; et l’inquiète Sarah ne voyait qu’un moyen, c’était de partir avant qu’il en eût connaissance. Tous deux rêvaient, encore incertains, quoiqu’agités de pensées bien différentes, lorsqu’Edwin entra précipitamment dans la chambre de son père, qui ne s’était pas couché de la nuit. Edwin, dont l’ame était de nouveau bouleversée par un orage terrible, s’arrêta devant son père, qui le regardait avec frayeur, et n’osait lui demander la cause du renversement de ses traits.

« Enfin, lui dit-il, en rassemblant ses forces, que se passe-t-il encore ? répondez, Edwin, quelle nouvelle ?

— Oh ! affreuse nouvelle, répondit Edwin, dont tout le corps tremblait en parlant ; Sarah ! mon père, Sarah !…

— Eh bien, Sarah ! où est Sarah ?

— Vendue ! vendue pour nous ! esclave ! et perdue à jamais pour moi !

— Mon fils ! dit M. Primrose, en pâlissant, ménagez-moi ! dites que je vous ai mal entendu, ou que notre malheur trouble votre raison !

— Il a troublé la sienne, reprit Edwin ; elle s’est vendue pour nous rendre ce que Silvain nous enlève ! elle a un maître ! s’écria-t-il, en tombant presque sans vie sur le lit de son père.

— Où est Sarah ! qu’on appelle Sarah ! cria M. Primrose, aussi troublé que son fils. Sarah ! Sarah ! » et le nom de Sarah retentit bientôt dans toute l’habitation alarmée.

Sarah accourut à cette voix puissante et chère. Et, voyant M. Primrose, en désordre, et hors de lui-même pour la première fois de sa vie, elle se précipita à ses pieds, criant : Grâce ! comme si elle eût été coupable.

« Malheureuse enfant ! qu’avez-vous fait ? lui dit M. Primrose, d’une voix étouffée ; savez-vous que l’on peut donner la mort à ceux qu’on aime, en s’immolant pour eux ; qu’avez-vous fait ? expliquez le mystère qui va tuer mon fils. »

Et Sarah, effrayée, cachait sa tête sous ses vêtemens.

« Monsieur, lui dit l’étranger, attiré hors de sa chambre par le bruit qu’il entendait, au nom du ciel, daignez m’écouter seul. Vous effrayez cette enfant ; regardez-la.

— Bonne, bonne et tendre fille, dit M. Primrose, en la soulevant de terre où elle restait anéantie, venez, que je vous regarde. Oui, poursuivit-il avec transport, que je regarde un ange, puisqu’il y en a encore dans ce malheureux monde. Oh ! venez mon enfant, car je vous aime comme Edwin, malgré le mal que vous lui faites. »

Et, l’entraînant dans ses bras jusqu’auprès de son fils, il dit :

« La voilà, Edwin, je vous la donne ; » et il la jeta doucement vers le jeune homme éperdu, dont les yeux se fermèrent en la recevant sur son cœur.

« Monsieur, dit-il alors d’un ton plus calme à l’étranger, qui les regardait avec émotion, jugez si cette jeune fille est esclave, quand je la mets dans les bras de mon fils ? elle en devient inséparable comme de moi-même ; personne ne peut me disputer les droits de père que j’ai sur elle, et dont je prends aujourd’hui le titre devant vous et à la face du ciel.

— Refuserez-vous alors, répondit l’étranger, en saisissant ses mains qu’il pressait fortement dans les siennes, refuserez-vous un témoignage de l’amour de votre enfant ? car, dès ce moment, je jure ainsi que vous, à la face du ciel, qu’elle est riche comme moi-même. En voici la preuve, ajouta-t-il, en prenant des mains de Sarah le papier qu’elle cachait en tremblant ; et ce n’est pas un acte d’esclavage, mais celui d’une reconnaissance légitime ; car je savais, j’augurais au moins que Sarah ne pouvait être esclave. »

Alors, et devant elle, il raconta tout ce qu’elle avait fait la veille. Les yeux de M. Primrose se mouillaient de tendresse, en regardant sa jeune pupille, dont la modeste confusion n’était pas moins touchante que l’ivresse de son fils.

Dans ce premier moment de trouble, il avait oublié qu’il était ruiné ; Sarah l’occupait seule, et il se sentait heureux d’être, pour ainsi dire, forcé de ne la plus quitter. Sorti d’un combat qui avait coûté beaucoup à son cœur, il la remerciait intérieurement de la douce contrainte où il se trouvait d’oublier l’Angleterre et le brillant hymen projeté pour son fils, quand la vue de l’acte qu’il tenait encore fit évanouir cet éclair de joie, et lui rappela sa position tout entière. Le regard qu’il jeta sur Edwin peignait à la fois l’émotion de son ame et l’invincible fierté qui repoussait le bienfait. Edwin l’entendit. Par un mouvement involontaire, il s’éloigna de Sarah, et s’approcha tristement de M. Primrose, qui marchait à grands pas, la tête baissée sur sa poitrine.

« Mon père, lui dit-il d’une voix basse et altérée, je n’aurai pas moins de courage que Sarah ; elle m’a appris à obéir. Ordonnez de mon sort.

— Mon cher enfant, mon digne fils, lui répondit M. Primrose, en s’arrêtant, vous voulez donc répandre quelque douceur sur une blessure profonde et sans doute mortelle ! vous m’accablez, mon Edwin, et je me sens mourir du remords qui crie au fond de ma conscience. Vous êtes tous généreux pour un homme, sur ma parole, moins prudent que cette jeune fille.

— Monsieur, reprit Edwin, en s’adressant à l’étranger, l’erreur d’un honnête homme est-elle donc un crime ? un scélérat nous trompe, et c’est sa victime qui parle de remords ! défendez-le, je vous en prie, contre lui-même ; car, pour moi, je n’ai pas d’empire sur mon père ; je ne sais plus que lui dire, et je suis triste à la mort.

— Votre père, répondit gravement l’étranger, est injuste envers lui, par l’excès de son amour pour vous ; mais il ne peut persister dans un refus qui le rendrait parjure à lui-même. Il adoptait Sarah, il vous l’a donnée, solennellement donnée. Refuser en ce moment la fortune qu’elle possède, c’est la rejeter de son sein ; c’est lui dire : Je préfère la mort à ton bonheur. Un tel choix est impossible ; l’orgueil de la vertu ne va pas si loin. Non, Monsieur, vous ne serez pas cruel ; vous prendrez compassion de deux enfans si rares que le ciel vous a donnés dans son amour ; et si la voix d’un homme malheureux a quelqu’empire sur votre belle ame, ajouta-t-il, en le pressant dans ses bras, je la joins à leurs pleurs ; je vous demande, par pitié, un beau jour dans cette vie que vous m’avez conservée. »

En ce moment le bon Arsène était entouré, embrassé, questionné à la porte de l’habitation, où il arrivait content ; car il avait appris d’heureux changemens dans l’île de la Dominique ; il revenait pour excuser sa fuite, et pour consoler sa jeune maîtresse. Tous les nègres, qui l’aimaient, étaient venus au-devant de lui en poussant des cris de joie de le revoir. Après les premiers élans de leur amitié naïve, ils lui apprirent les malheurs de M. Primrose, et la méchanceté de Silvain, qu’ils traitaient tous de mazulipatan ; car c’est le nom le plus injurieux imaginé par ces bonnes gens.

Arsène fut très-affecté de ce récit ; mais rien ne peut exprimer la douleur frénétique dont il fut frappé, en apprenant que Sarah s’était vendue la veille, et qu’elle allait partir ; car le petit Dominique l’avait entendu ; et, le cœur tout gros du chagrin de la belle Sarah, il était venu raconter aux nègres que le beau zombi s’était fait esclave de son maître. C’était par lui qu’Edwin l’avait su le matin même ; et cette nouvelle était la conversation de tous les noirs attroupés, lorsqu’Arsène avait reparu au milieu d’eux. Le ciel et la terre bouleversés ensemble auraient produit en lui moins de terreur ; il s’élança tout-à-coup en écartant les conteurs interdits, criant de toute sa force comme un homme qui a perdu le sens. Edwin, effrayé par ses cris, croyant que les nègres se révoltaient entr’eux, sortit précipitamment de chez son père ; et voyant courir Arsène, les bras au ciel, criant toujours, il l’appela de son côté. Le nègre se jeta sur ses pas dans la chambre où ils étaient tous réunis. Il sembla près d’expirer aux genoux de Sarah, tant il eut de peine à articuler ces mots : « Esclave ! non, jamais esclave ! blanche et libre, libre comme sa mère ! Oh ! méchante petite maîtresse ! vous avez donc oublié ce que vous a dit le pauvre Arsène ? »

À ce nom d’Arsène, l’étranger, qui l’examinait en silence, s’élança vers lui ; et, le relevant avec précipitation, s’écria fortement : « Arsène ! Arsène ! où est Narcisse ? » Ce nom, cette voix, cette apparition subite, faillirent déranger tout-à-fait la raison d’Arsène ; qui, fixant d’un œil éperdu celui qui l’interrogeait, lui dit d’une voix mourante, en montrant Sarah : « Voilà Narcisse ! » et il tomba sans connaissance à leurs pieds.

Ce ne fut pour un moment que trouble et confusion ; tous parlaient à la fois sans se comprendre. L’étranger, plus tremblant que les autres, cherchait à rappeler son nègre à la vie, et dévorait des yeux Sarah, qui pressait sur son cœur les mains glacées d’Arsène.

« Oh ! parlez-moi, lui dit-il enfin avec une anxiété mortelle ; qu’a-t-il voulu dire ? connaissez-vous Narcisse ? vivrait-elle encore ? parlez, où est Narcisse ?

— Elle n’est plus, répondit Sarah ; je ne me souviens pas d’elle ; mais Arsène m’a dit qu’elle était ma mère. »

La douleur, le doute et l’espoir se peignirent à la fois sur la figure de l’étranger ; il n’osait presser encore dans ses bras une fille dont il n’avait pas même supposé l’existence. Arsène pouvait seul détruire ou réaliser le pressentiment de son bonheur, et il l’appelait avec une inquiétude inexprimable.

Le bon nègre, ayant par degrés repris ses sens et sa raison, se croyait aux cieux de se voir ainsi caressé par ceux qu’il avait tant aimés. Ses premiers transports rendaient ses discours si confus, qu’il était impossible d’y rien démêler qu’une ivresse tumultueuse, et presqu’alarmante pour ceux qui le regardaient. Enfin, quand sa joie fut plus sérieuse et plus calme, il confirma l’impatiente espérance de son maître, par le récit qu’il avait déjà fait à Sarah. Il ne fut pas écouté sans beaucoup de larmes par l’époux de Narcisse ; mais il avoit une fille, et cette fille était le portrait vivant de sa mère.

M. Primrose n’osa plus rien opposer aux instances d’un homme si long-temps malheureux, qui le conjurait de ne pas détruire un bonheur si chèrement acheté. Il céda, sacrifiant l’orgueil à la tendresse ; et, peu de jours après, Sarah leur donnait à tous deux le titre de père, comme elle en recevait le doux nom de fille.


« Et que sont-ils devenus ? demandai-je vivement à Eugénie, qui avait cessé de parler.

— Ils sont tous là-bas, me dit-elle, en montrant de la main l’île des tombeaux. Après avoir vécu long-temps ensemble, ils se reposent de même, pour ne plus se quitter.

— Je les trouve heureux, » lui répondis-je, en regardant de loin cette île calme et mélancolique : c’était la première fois que l’idée de la mort ne m’effrayait pas.

Le son perçant d’un fifre nous tira brusquement de la rêverie où nous étions retombées. Eugénie me saisit par la main, et, reprenant toute sa gaîté, m’entraîna vers la ville d’où sortait cette musique qui annonçait la retraite, qui remontait au fort établi sur un rocher voisin. Je remarquai avec surprise que le musicien était masqué, et courait en dansant au-devant du tambour qui le suivait. Ce spectacle, nouveau pour moi, me fit oublier à mon tour l’impression sérieuse que j’avais éprouvée, et nous nous mîmes à danser aussi sur l’air éclatant qui semblait nous y inviter.

Toutes les jeunes créoles accoururent se réunir à nous, et se dispersèrent bientôt après de leur côté.

Descendues à l’entrée de l’île, Eugénie, pressée de rejoindre sa mère, me dit adieu, et m’indiqua le chemin le plus sûr pour retrouver la mienne. Elle se perdit alors à mes yeux sur les rochers noirâtres, et je demeurai seule au bord de la mer, presqu’intimidée de l’ombre qui la confondait avec l’horison ; mais la lune, un moment voilée, reparut avec tant d’éclat, que je marchai rapidement et sans frayeur le long du rivage. Je fus tout-à-fait rassurée quand je vis deux personnes assises sur la grève, et je fus en même temps curieuse de deviner ce qu’elles regardaient attentivement et en silence, à demi-penchées sur les flots. Leur attention y paraissait tellement attachée, qu’elles ne s’aperçurent pas de mon approche. J’observai leur maintien, qui me parut triste, et leurs traits, qui me parurent beaux. C’était une très-jeune fille et un homme aussi très-jeune. Ils suivaient des yeux deux couronnes d’acacia blanc, que le mouvement de la mer entraînait vers l’île que je connaissais pour l’asile des morts. Tandis que la jeune fille jetait encore après les couronnes quelques fleurs qu’elle ôtait de son sein, celui qui me paraissait un frère en mêlait d’autres aux cheveux noirs et flottans de sa sœur. Enfin, elle releva ses yeux long-temps baissés sur le jeune homme, alors debout devant elle, et il l’emmena par la main, dans le même silence, vers une habitation que je n’avais pas remarquée encore, à demi-cachée par de vieux tamarins.

Je me retrouvai seule, et mon imagination s’intimida de nouveau. Je jetai malgré moi des regards fréquens et furtifs du côté de cette île inhabitée, où je croyais voir des ombres se promener lentement aux rayons des étoiles. L’épouvantable cri d’un oiseau sauvage acheva de faire envoler toute ma hardiesse, et je me remis à courir sans distractions, me promettant de savoir d’Eugénie quels étaient ces deux êtres charmans qui m’avaient retracé Edwin et Sarah.

Le lendemain, dès l’aube, j’entendis frapper contre ma jalousie. J’y courus, certaine que c’était Eugénie qui, suivant sa coutume, venait m’éveiller pour aller ensemble épier les premiers rayons du soleil, d’où nous le regardions se coucher chaque soir. Là, je lui parlai de ma rencontre de la veille ; elle m’apprit tout ce que j’en désirais savoir. « Mais, me dit-elle en s’interrompant, je ne vous apprendrai donc que des choses tristes de notre île ? vous désirerez alors bien plus d’en sortir ; et j’ai grande envie de me taire.

— Non, non, lui répondis-je en l’embrassant, nous danserons encore au chant de la retraite. » Cette idée lui rit, et j’obtins d’elle le récit d’une autre aventure que je voudrais écrire comme elle la racontait.