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Les Voyages d'Aline

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LES VOYAGES D’ALINE


Tout au long des jours, l’aiguille d’Aline vole sans se lasser. Cette mince et rapide pointe d’acier doit être un peu fée. Celle qui la dirige l’est tout à fait… Cent fois ne lui a-t-on pas dit, devant les vaporeuses et charmantes choses sorties de ses doigts agiles :

— Aline, vous êtes une vraie fée !…

Fée par l’adresse et le talent, oui !… Et encore par la légèreté de ses cheveux, la transparence de son teint, la gaieté douce de ses beaux yeux. Seulement, dès qu’elle se met debout, hélas ! la misère humaine se décèle… Aline boite… Chut ! ne le dites pas, puisque cela ne se voit que quand elle marche, et que, du matin au soir, elle demeure assise dans l’encoignure de sa croisée, travaillant avec zèle, car la jeune ouvrière a su se constituer une très jolie clientèle particulière et réaliser ce rêve : gagner sa vie en restant, chez elle.

Et tandis que l’aiguille court prestement, de temps en temps, le regard de la petite couturière s’envole au dehors, vers le bleu du ciel ou le vert des frondaisons. Un grand espace de firmament où montent les flèches de la cathédrale, des toits irréguliers, hérissés de cheminées, la pointe d’un cèdre toujours vert, planté de l’autre côté de la rue, voilà tout le paysage qu’on aperçoit de la fenêtre. Le cèdre abrite, sous ses rameaux, une véritable, population ailée. Vers le soir, quand les familles d’oiseaux rentrent au gîte et causent entre elles, vous diriez que toutes les feuilles chantent. Cette joyeuse symphonie charme la petite fée. Alors, elle s’accoude, pour écouter le concert et admirer les nuages qui voguent dans le ciel illuminé.

Et elle songe !… Elle songe aux pays d’où vient le soleil, et à ceux vers lesquels il s’en va, aux contrées où ont passé les nuages et les biseaux. Elle essaie de s’imaginer, elle qui n’a jamais changé d’horizon, la majesté des montagnes, la paix des lacs endormis, le mystère des forêts, l’infini de la mer… Car cette petite ouvrière, condamnée par la médiocrité de sa situation et son infirmité à une existence sédentaire, possède l’instinct délicat des belles choses et la vocation des voyages. Le soir, quand elle sort avec sa mère, c’est généralement vers la gare qu’Aline conduit la promenade. Alors, elle se donne l’illusion délicieuse du départ ; mêlée au flot des voyageurs, elle se grise de l’odeur des locomotives qui chauffent ; elle étudie les affiches multicolores, les livrets illustrés distribués par les Compagnies. Elle interroge ses clientes, à leur retour de vacances, sur leur séjour aux eaux ou à l’Océan, et son imagination travaille là-dessus : récits, images et lectures se confondent en sa tête, forment des visions enchantées.

Justement, c’est le mois d’Août, la saison des déplacements.

La cité est presque vide. Aline se sent triste, triste à pleurer, triste d’être pauvre, triste d’être faible et boiteuse, triste d’amertume et d’envie en songeant aux privilégiés qui peuvent parcourir le monde et admirer les beaux spectacles qui lui seront toujours inconnus.

Toc ! toc !… Un joli tourbillon de soie pénètre dans la chambre qui s’emplit de parfums… Une cliente — la plus élégante — d’Aline qui s’empresse.

— Quoi ! madame Blanche, déjà de retour ?

— Eh oui ! Vous ne comptiez pas sur moi sitôt ?… Mes robes d’automne sont-elles prêtes ?… Il me faut des toilettes suaves pour l’ouverture de la chasse au château de Rocvert, vous savez ?…

— Tout est préparé pour l’essayage ! réplique triomphalement Aline. Avec des corrections insignifiantes, je suis sûre que tout ira bien.

Et, s’enhardissant un peu devant la satisfaction visible de Mme Blanche, la jeune fille ajoute gentiment, en levant vers la jeune femme son minois rougissant :

— Mais, pour ma récompense, je vous en prie ; racontez-moi votre beau voyage, pendant que je rectifierai vos robes…

Mme Blanche sourit avec condescendance. Cette charmante personne ne dédaigne pas de causer avec des inférieurs, tout en leur faisant comprendre, par son ton à la fois familier et protecteur, la grâce immense qu’elle apporte à oublier la distance qui les sépare d’elle.

— Soit ! si vous y tenez, et si cela ne vous cause pas de distractions…

— Oh ! non, ne craignez rien. Je ne m’en appliquerai que mieux ! Et je serai si contente ! répond ardemment Aline, déjà agenouillée pour arrondir une jupe de drap gris, pendant que Mme Blanche, les bras nus, sourit au miroir. Ne deviez-vous pas aller en Suisse ?

— Oui, et même nous avons poussé jusqu’à l’Italie, laisse négligemment tomber la jeune femme.

Dans son émotion, Aline manque d’avaler une épingle, et Mme Blanche jouit intérieurement de l’effet produit sur l’humble ouvrière.

— En Suisse ! En Italie ! répète la jeune fille extasiée.

Alors, vous avez visité Rome, Venise, Naptes !… Oh ! que vous devez être heureuse !

Mme Blanche toussotte, légèrement embarrassée.

— Voyez donc, mademoiselle, ce pli, sur la hanche !…

Et comme, tout en effaçant le pli malencontreux, Aline la presse de questions sur le Vésuve, le Vatican, les gondoles, la jeune femme déclare avec une majestueuse indifférence :

— Oh ! tout ça… Vous comprenez que nous ne pouvions guère flâner ! Gaston n’avait qu’un congé de quinze jours !

Mais nous voulions nous faire une idée un peu de tout…

Nous sommes allés jusqu’à Turin…

Les souvenirs géographiques d’Aline sont assez précis pour lui montrer cette ville tout en haut de la botte italienne… Alors, c’est cette petite pointe au-delà de la frontière alpine que Mme Blanche appelle pompeusement un voyage en Italie !… La jeune fille baisse la tête pour dissimuler un sourire involontaire…

— Ajoutez à cela que nous avons effectué un véritable tour de France : Bordeaux, Toulouse, Marseille, Nice, Monte-Carlo, Aix-les-Bains, sans compter les et cœtera.

En quinze jours, hein ?… c’est battre un assez joli record !… Nous déjeunions dans une ville, nous dînions dans une autre, nous allions coucher dans une troisième. Quel galop amusant !… Seulement, à la fin, je ne voyais plus rien, je dormais debout…

Aline, abasourdie, garde un instant le silence. L’idée de cette course vertigineuse l’étourdit, un peu, et la jeune couturière, malgré son ignorance, pressent confusément que les impressions des choses vues au passage, pendant cette fameuse galopade, n’ont guère eu le loisir de pénétrer la petite âme frivole de Mme Blanche. Timidement, elle reprend, après quelques minutes :

— Mais la Suisse, madame ? Vous l’avez visitée ?…

— Certainement, nous avons passé toute une journée à Genève…

— Etes-vous allée plus loin ?

— Pas le temps, vous comprenez… en quinze jours de congé !…

Ainsi, Mme Blanche resta à la porte de la Suisse comme à l’entrée de l’Italie… Un coup d’œil par l’entre-bâillement, et vite ! C’est suffisant ! Assez vu ! Allons plus loin ! Les idées d’Aline se brouillent de plus en plus… Il lui semble que ce n’est pas ainsi qu’elle aimerait voyager…

— Mais les montagnes, les cascades ? hasarde-t-elle encore. Quel effet vous ont-elles produit ? On dit que c’est si imposant, les montagnes ?…

— Oh ! moi, ça ne me chante rien ! riposte péremptoirement Mme Blanche… Je trouve ça assommant, ces grosses masses bêtes !… Ça borne la vue et ça vous écrase !… J’en ai eu tout de suite assez de les voir par la portière… Ah ! au tour de ma robe de foulard mauve, maintenant !

Et la jolie snobinette passe avec précaution sa tête frisée dans l’ouverture de la jupe qu’Aline arrondit largement. La jeune fille épingle, silencieuse, pendant que Mme Blanche tourne, grave et docile comme une belle poupée articulée, sans quitter des yeux sa chère image… Cependant, quand l’importante question des plis en large ou en long a été résolue, la jeune femme pousse l’amabilité jusqu’à couronner d’une péroraison la petite conférence commencée et à résumer son opinion.

— Oui, c’est très joli, les voyages, mais courbaturant !… Et tenez, au surplus, je trouve que tout se ressemble !… Marseille, Bordeaux, Lyon, Genève, toutes les villes, qu’est-ce qu’on y voit ?… Des maisons, des rues, des cafés, des églises, des quais avec des bateaux plus ou moins gros, plus ou moins nombreux… Ah ! là, là ! on en a vite assez !… Car mon mari et moi nous sommes modernes… Nous ne perdons pas notre temps à parcourir les musées et à regarder les vieilles niaiseries… Et les donjons antiques, les cathédrales du moyen âge nous laissent absolument froids… Beaucoup pensent de même, mais n’ont pas la franchise de l’avouer… Tout ça ne vaudrait pas la peine de se déranger… Seulement, il faut bien l’avoir vu pour pouvoir dire : « Je suis allé là ou là… » et savoir placer son mot quand il est question de Nice ou de Genève.

… Mettrons-nous de la dentelle ou de la mousseline de soie au corsage, mademoiselle Aline ?…

L’essayage est terminé. Mme Blanche vivement s’habille, se coiffe, toujours pressée dans son oisiveté tourmentée de mille riens. Aline reste seule, au milieu des jupes bigarrées qui couvrent tous les sièges, et se rapproche de sa chère fenêtre.

Le ciel flamboie au couchant, derrière les tours ajourées de l’église. Le sommet des maisons s’éclaire d’une lueur rose ; un panache de fumée bleue file dans l’air calme ; le grand cèdre gazouille du pied à la cime, pendant que des troupes de martinets tournoient très haut dans l’espace. Devant ce paysage familier, le cœur d’Aline s’émeut d’une joie sereine.

La jeune fille sourit en se rappelant le papotage puéril de Mme Blanche ; bien sûr, celle-ci n’a jamais regardé le ciel autrement que pour s’assurer s’il pleuvait ou non… Et Aline se dit que, sans doute, l’espèce est nombreuse de ceux qui ont des yeux et ne voient point…

À quoi a-t-il servi à Mme Blanche de passer au milieu des beaux spectacles de la nature, puisque son âme est demeurée fermée ? Aline a trouvé plus de jouissances dans ses voyages imaginaires que la jeune femme n’en a goûté dans son record essoufflant… La petite couturière comprend, à cette minute, que le plus précieux don du ciel n’est pas la fortune ni la liberté, mais la faculté de sentir la grâce et la beauté des choses, — ce grain de poésie dévolu à certains comme un talisman magique qui transforme la vulgarité de la vie. Et, grand philosophe ainsi sans le savoir, Aline s’accoude à sa croisée pour mieux écouter ses amis les oiseaux, tandis que les nuées s’entassent à l’horizon comme de fantastiques montagnes d’or.

Mathilde ALANIC.