Les braves gens/03

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Les braves gens - Chapitre III
Le journal de la jeunesseI (p. 17-22).



LES BRAVES GENS


CHAPITRE III

Charles Jacquin donne un échantillon de ses talents à Marguerite et à Marthe.



Ce même jour, les deux demoiselles Defert (deux bien jeunes demoiselles, car Marguerite avait douze ans, et Marthe huit) étaient occupées dans la salle d’étude, qui donnait sur le jardin.

Marthe, les deux coudes étalés, contre toutes les règles de l’art calligraphique, avec ses belles boucles brunes éparses sur ses bras et jusque sur son cahier, confectionnait, en tirant bien fort la langue, une page d’écriture. Dieu aime les enfants laborieux, disait le modèle ; et Marthe, de ligne en ligne, répétait que Dieu aime les enfants laborieux. Mais comme Marthe avait le nez sur son cahier, elle ne pouvait juger de la perspective, et ses mots se penchaient de plus en plus. Tout à coup, elle se releva, poussa un soupir et dit : « Bon ! voilà encore mes lettres qui se penchent pour se sauver de la page, comme dit M. Dionis. Oh ! mais, il ne sera pas content de moi M. Dionis ; c’est bien ennuyeux ! et ce gros pâté qui a l’air de s’être fait tout seul, exprès pour me faire gronder. Voilà encore ma bottine qui s’en va. Est-ce que M. Dionis était aussi sévère avec toi qu’avec moi, quand tu apprenais à écrire ? Réponds-moi donc, Marguerite ; regarde-moi, au moins. C’est si ennuyeux de ne voir que tes mains quand tu te tiens la tête comme cela ! »

Marguerite regarda sa petite sœur avec un air qu’elle voulait rendre sévère ; mais le moyen de garder son sérieux devant cette bonne figure épanouie, si comique avec son air désappointé ? Marguerite embrassa donc sa sœur en l’appelant chère petite vilaine, en pestant contre son problème qui ne voulait pas se faire tout seul, et en priant Marthe de répéter sa question qu’elle avait mal entendue. Marthe reprit :

« Est-ce que M. Dionis était sévère avec toi quand tu apprenais à écrire ?

— Très-sévère, » répondit Marguerite.

Et c’était vrai. M. Dionis, le vieux comptable de la fabrique, avait reçu la mission, dont il était très-fier, d’enseigner la calligraphie aux demoiselles Defert. Cet honneur, qui lui faisait des envieux, lui était venu tout seul, sans intrigue et sans brigue. Mais aussi quel calligraphe que M. Dionis ! Madame Defert, partant de ce principe assez juste, ce semble, que l’on écrit pour être lu, n’avait pas voulu entendre parler pour ses filles du professeur à la mode, parce qu’il enseignait l’écriture anglaise, très-propre et charmante à voir de loin, illisible de près. M. Dionis était dans les vieux principes de la belle écriture française. Le brave homme raffolait de ses deux élèves, mais il se donnait bien de garde d’en laisser rien paraître, de peur qu’elles ne devinssent familières ; car, comme chacun sait, la familiarité engendre le mépris. Il les grondait donc très-sévèrement quand elles faisaient mal.

« Est-ce que tu ne trouves pas, reprit Marthe qui passait volontiers d’une idée à une autre, qu’il a l’air d’un gros vieil oiseau, avec ses besicles rondes ? — Tu sais, Marthe, maman n’aime pas que nous soyons moqueuses, répondit la grande sœur en se mordant les lèvres pour ne pas rire.

— C’est vrai, dit Marthe en rougissant. Mon Dieu ! voilà encore cette bottine qui s’en va. Il faut dire que Marthe avait une tendance prononcée à faire de ses bottines des pantoufles, et de ses pantoufles des projectiles ou des petits traîneaux. Marguerite se leva de sa chaise et fixa solidement au petit pied de sa sœur la bottine réfractaire, non sans faire quelques remarques sur l’état de dilapidation prématurée de cet article de toilette.

« Je crois, dit Marthe d’un ton sérieux et presque profond, que je suis paresseuse aujourd’hui parce que maman ne peut pas descendre à la salle d’étude. Et puis, je suis trop contente d’avoir un petit frère, pour travailler. »

Marguerite pensait exactement de même, mais sa dignité de sœur aînée s’opposait à ce qu’elle fît le même aveu.

« Comme il est joli, notre petit frère ! dit-elle, en tournant habilement la difficulté.

— Oh oui ! bien joli ; mais je suis sûre que tu me gronderas si je te dis quelque chose.

— Dis toujours.

— Il est très-joli, mais je le trouve un peu jaune. »

Marguerite se mit à rire : « Cher loulou, dit-elle, je puis t’affirmer que tu étais aussi jaune que lui, quand tu avais son âge. »

Marthe rougit et se mit à bouder, quand elle sut qu’elle avait été jaune aussi. Sa sœur lui dit, pour la consoler, que tous les petits enfants étaient jaunes les premiers jours, mais que cela passait bien vite ; qu’elle-même, Marguerite, elle avait été effroyablement jaune. À l’idée que Marguerite avait été jaune aussi, toute trace de bouderie disparut du charmant visage de Marthe. Elle reprit :

« Ce sera un homme, n’est-ce pas, dans bien des années ?

— Assurément.

— Il aura de la barbe !

« Il aura de la barbe, bien sûr ; est-ce que tous les hommes n’en ont pas !

— Une belle barbe comme celle de M. de Ferrier ? Ce serait si amusant d’avoir un frère avec une belle barbe ! Oh ! comme ce serait amusant !

— Nous avons le temps d’attendre jusque-là ; il faut d’abord qu’il devienne un petit garçon, puis un collégien.

— Oh ! pas comme Charles Jacquin, toujours ; Marguerite, promets-moi que mon petit frère ne ressemblera pas à Charles Jacquin. Tu sais ce qu’il dit de son père et comme il parle à sa mère ! »

Ce Charles Jacquin qui avait le malheur de déplaire si fort à mademoiselle Marthe était le fils de maître Jacquin, l’un des principaux avoués de Châtillon-sur-Louette. Maître Jacquin était un honnête homme, mais un honnête homme dur et désagréable. Comme il avait le malheur de n’aimer que l’argent en ce monde, il avait épousé pour sa dot la fille d’un fermier imbécile qui avait cru faire un beau coup en transformant sa fille en une madame. Madame Jacquin, excellente femme au fond, se distinguait par une remarquable faiblesse d’esprit et de jugement, et par une tendance inexplicable à pleurer sans motif et sans mesure. La vie lui semblait un songe désagréable ; elle paraissait se figurer vaguement qu’elle avait commis une faute impardonnable, et tremblait au seul bruit des pas de maître Jacquin, à l’idée que la faute impardonnable était découverte et que le châtiment était proche. Son idéal eût été de ne pas sortir de son lit, et de dormir toujours pour échapper à toutes les difficultés, aux tracas et aux problèmes de la vie.

Lorsque Charles était venu au monde, il était devenu, par sa malice naturelle, une nouvelle source de tribulations pour sa mère. Maître Jacquin, en matière d’éducation, était pour la sévérité à outrance. Le jeune Charles, traité avec une dureté sans bornes par son père, qui voulait que « cela marchât droit », avec une indulgence sans mesure par sa mère, qui craignait, en révélant ses méfaits, de le voir rouer de coups, était devenu un très-mauvais garnement, chien couchant avec son père, chien hargneux avec sa mère.

Maître Jacquin, trop préoccupé de gagner de l’argent pour aller au fond des choses, se contentait d’une soumission servile qu’il appelait du respect et vantait à tout propos son système d’éducation. Quand il avait reçu un des billets qu’avait écrits M. Defert pour annoncer la naissance de Jean, il avait froncé les sourcils et s’était renfrogné. Il n’était pas dans sa nature de se réjouir du bonheur des autres. Après avoir lu le billet, il avait laissé retomber son pince-nez avec un bruit sec, et s’était écrié avec une dédaigneuse pitié : « Encore un qui sera mal élevé ! »

Au moment où Marguerite allait répondre à l’observation de sa sœur, une ombre intercepta le jour de la fenêtre. Charles en personne, collant à la vitre son nez qui devint tout plat et tout blanc, essayait de voir dans la salle d’étude. Quand il eut aperçu les deux sœurs, il leur adressa, en guise de salut, une horrible grimace.

« Ne le regardons pas, dit Marguerite à sa petite sœur ; sans cela il restera une heure à faire des singeries. Nous avons déjà perdu assez de temps, et maman sera bien fâchée de savoir que nous avons été bavardes et paresseuses. »

Le collégien changea de tactique, et se mit à tambouriner un pas redoublé. Quand il vit qu’il n’avait pas tout le succès sur lequel il avait compté, il disparut de la fenêtre et vint souffler dans le trou de la serrure. Il se décida enfin à ouvrir la porte.

« Mesdemoiselles, votre humble serviteur ! » dit-il, en exécutant un salut prétentieux et grotesque.

Marguerite se leva, rouge d’indignation.

« Vous savez, dit-elle, que vous ne devez pas entrer ici ; personne ne doit y entrer quand maman n’est pas là, excepté M. Dionis et Mademoiselle.

— Oh ! ne me mangez pas, je vous en supplie, cria-t-il, en affectant la plus grande frayeur. Un petit bonjour en passant. Ma mère est en haut qui jabote

— Qui jabote ? » répéta Marguerite toute surprise.

Charles lui expliqua avec une condescendance dédaigneuse le sens du mot jaboter : « Vous la connaissez bien, ma mère ; une fois qu’elle y est, elle n’en finit plus.

— Oh ! monsieur Charles, que c’est mal !

— Oh ! monsieur Charles, reprit le mauvais drôle en contrefaisant le ton de Marguerite, que c’est mal de mettre du sable dans sa casquette, et de ne pas dire merci quand on vous verse à boire !… À propos, j’ai vu le moucheron.

— Quel moucheron ?

— Ah ça ! vous ne savez donc pas le français ici ? Alors qu’est-ce que Mademoiselle vous apprend donc ? Tout le monde sait que le moucheron, c’est le petit garçon. Eh bien ! là, entre nous, il n’est pas beau le moucheron. »

Ici, l’indignation de Marthe éclata ; et, avant que sa sœur eût pu lui imposer silence, elle cria à Charles : « C’est vous qui n’êtes pas beau ! »

Charles fit une révérence ironique. « Grand merci, mademoiselle ; il n’y a pas de quoi, ça ne fait rien, au contraire. Seulement trouvez-en beaucoup comme ça. »

Et pour montrer sans doute que, si son visage n’est pas beau, il savait racheter cette petite disgrâce par des qualités plus sérieuses, il se mit à loucher affreusement, puis il marcha sur les mains, au grand ébahissement des deux fillettes. Quand il se fut avancé ainsi jusqu’au milieu de la salle, il se laissa retomber sur ses pieds avec la prestesse d’un saltimbanque de profession, et présenta à l’assistance une tête hérissée et un visage cramoisi.

« Eh bien ! demanda-t-il, d’un air satisfait de lui-même, qu’est-ce que vous dites de ça ?

— Vous ne devez pas rester, répondit Marguerite avec fermeté : non, vous ne le devez pas. Nous ne pouvons vous faire sortir de force, mais je le dirai à madame votre mère. »

Pour toute réponse, l’intrus ferma un œil, et gonfla sa joue avec le bout de sa langue.

« Donne-moi la main, Marthe, et sortons d’ici ; nous allons dire à maman pourquoi nous n’y pouvons pas rester.

— Pas de bêtises ! » cria le saltimbanque, battant précipitamment en retraite du côté de la porte, qu’il tira sur lui. On pouvait le croire parti, lorsqu’il rouvrit la porte, et ne montrant que sa tête, cria d’un ton goguenard : « Non ! mesdemoiselles, je vous en supplie, n’insistez pas ; il m’est impossible de rester une minute de plus ; il y a là un député qui m’attend, il m’a promis un bureau de tabac pour un de mes neveux qui a été tué en Afrique. Vous concevez que je ne puis pas le laisser se morfondre, ce député. Bien obligé, ne vous dérangez pas ; je connais le chemin. Je sors vraiment charmé de cette petite fête de famille ! »

Il disparut enfin. Les deux élèves de Mademoiselle se remirent au travail avec d’autant plus d’application, que Mademoiselle ne devait pas tarder à arriver. Au bout de cinq minutes, la porte s’ouvrit toute grande avec une lenteur solennelle, et le collégien annonça avec emphase : « La reine de Saba ! » Puis il s’effaça discrètement, comme un domestique bien appris.

Mademoiselle, ainsi annoncée sans le savoir, entra au bout d’une minute, et fut fort surprise de l’air effaré de ses deux élèves.

On entendit tout à coup au fond du jardin des cris de toute sorte : aboiements de chiens, clameurs de poules effarouchées, gloussements de dindons et fanfares de pintades. Toute la basse-cour était en révolution. Mademoiselle, comme frappée d’un trait de lumière, demanda à Marguerite : « Est-ce que monsieur Charles est dans la maison ?

— Oui, mademoiselle.

— Il est venu dans cette salle ?

— Oui, mademoiselle. »

Le nez de Mademoiselle se pinça (signe de mécontentement), et elle déclara d’un ton sec que maintenant elle comprenait tout.

« On voit bien que maman ne peut pas descendre, dit Marguerite pour expliquer ce qui s’était passé. Il n’écoute qu’elle. Ah ! mon Dieu ! il va affoler toute la basse-cour, réveiller mon petit frère, et donner la migraine à maman. »

Tout à coup, les animaux cessèrent de crier, et l’on entendit dans le jardin le bruit d’une discussion, suivie d’une rixe. Thorillon, champion chevaleresque du repos de Madame, venait de vaincre Charles en combat singulier et l’expulsait ignominieusement du jardin. Thorillon rentra dans les bureaux en rajustant le collet de sa veste, tout fier de sa victoire, et secouant la tête d’un air menaçant. Quant à Charles, toute sa jactance était tombée, et, debout dans un coin, il boudait d’un air hargneux, en attendant sa mère pour partir.

Thorillon, faute de connaître l’histoire, et d’y avoir lu les exemples de magnanimité des héros vainqueurs de l’antiquité et des temps modernes, se laissa monter la tête par son récent triomphe et par les applaudissements des commis. Il montrait de temps à autre à la fenêtre sa face blafarde et sa chevelure rougeâtre. Il demandait à Charles s’il avait bien son affaire, et si, par hasard, il ne lui en faudrait pas encore autant.

Quand sa mère le prit en passant, Charles la suivit comme un roquet battu. Mais une fois dans la rue, et hors des atteintes du terrible Thorillon, il montra le poing à la maison, d’un air menaçant. La bonne dame fut si scandalisée et si effrayée de cet acte inouï, qu’elle prit sur elle de gronder son fils. Il s’en vengea en disparaissant à certains coins de rue, pour reparaître plus loin après avoir fait un détour, en faisant allusion chaque fois à quelqu’un qui en avait assez de la vie, et qui, pour attraper certaines gens, ne serait pas éloigné d’aller se jeter dans la Louette.

À mesure cependant qu’il approchait de la maison paternelle, le vaurien diminuait la durée de ses excursions, et quand il y arriva, il avait toute l’apparence extérieure d’un bon fils, bien obéissant, qui marche depuis des heures à côté de sa mère, et ne l’a pas quittée d’un seul pas.


CHAPITRE IV


Mme Defert étonne et réjouit l’oncle Jean.


Mme Defert était une demoiselle Salmon. La dynastie des Salmon était presque aussi célèbre à Châtillon que celle des Defert, mais à des titres différents. Les Defert représentaient la grande industrie. Les deux frères de M. Defert exploitaient, sous la raison sociale Defert frères et Cie, de grands ateliers de construction, à Labridun. Les Salmon représentaient la petite propriété, on peut même dire la très-petite propriété. Les biens médiocres de la famille, en se divisant, étaient devenus si peu de chose, que chacun des Salmon avait dû recourir au travail pour nourrir sa famille. Le père de Mme Defert avait été receveur municipal à Châtillon. Son oncle Jean, tout jeune, s’était engagé dans un régiment de lanciers, d’où il était passé dans les chasseurs d’Afrique. Il avait pris sa retraite avec le grade de capitaine et demeurait à Châtillon. Mme Defert avait encore deux tantes, vieilles demoiselles qui habitaient une petite ville des environs, et qu’on ne voyait jamais. Elles vivaient ensemble, avec la plus stricte économie, sur le plus mince des revenus, et trouvaient encore moyen de faire du bien.

Si les Defert étaient fiers de leur richesse, les Salmon l’étaient tout autant de leur pauvreté ; gens honorables des deux parts, mais appartenant à des mondes différents.

Le clan Defert avait cru faire grand honneur au clan Salmon, en admettant dans ses rangs la fille du receveur municipal. Le clan Salmon, de son côté, avait cru faire non moins grand honneur au clan Defert, en lui cédant le plus beau joyau de sa couronne. Il y avait eu d’abord quelque roideur dans les relations des deux familles. Mais quand les Defert s’aperçurent que la nouvelle venue ferait honneur à leur nom, quand les Salmon remarquèrent avec quels égards et quelle déférence l’autre camp traitait leur parente, il y eut des rapprochements partiels, et bientôt les deux tribus s’unirent, sans se confondre.

Quand Marguerite vint au monde, elle eut pour parrain son oncle Paul Defert ; Marthe à son tour devint la filleule de son oncle Henri Defert. C’était, dans la pensée de Mme Defert, le tour de l’oncle Jean, quand elle eut son petit garçon. La première fois qu’elle lui en parla, l’oncle Jean ouvrit de grands yeux et rougit de plaisir.

« Vraiment, ma chère Louise, tu veux que je sois parrain. Que c’est donc gentil à toi d’avoir songé à un vieil ours comme moi. Si c’était possible, je t’en aimerais davantage pour avoir eu cette idée-là. Mais, es-tu bien sûre, ajouta-t-il en prenant un air inquiet, que ton mari n’y trouvera pas à redire ?

— À redire ! mon oncle ; que voulez-vous dire par là ? Écoutez, si vous faites le difficile, mon mari mettra une cravate blanche et un habit noir, et viendra vous prier officiellement de nous faire ce plaisir.

— Oh non ! pas de cravate blanche ; je te crois, ma bonne fille. Veux-tu maintenant, dit-il d’un ton confidentiel, que je te fasse un aveu. Eh bien, je grillais d’envie d’être le parrain de cet enfant-là ; mais je n’osais pas le dire.

— Vous n’aviez pas besoin de le dire ; cela allait de soi…

— Pas déjà tant. Il y a parmi vos Defert bien des gens riches et influents…

— Il n’y en a pas de meilleurs et de plus généreux que vous. Il n’y en a pas que j’aime et que je respecte davantage. Mettez-vous bien cela dans la tête, et embrassez-moi bien vite, que je me sauve, car je suis pressée. »

Quand le capitaine se fut bien réjoui dans son fauteuil, il sortit, pour faire prendre l’air à son contentement. Une fois dehors, c’était si simple et si naturel d’aller voir son vieil « Aubry », qu’il y alla. C’était l’ancien maître d’armes du régiment de l’oncle Jean, un troupier un peu rude ; mais, par exemple, c’était un bien brave homme, et malgré son manque d’usage, l’oncle Jean, qui n’était pas une petite maîtresse, le fréquentait volontiers. Volontiers aussi il s’arrêtait à faire la causerie avec maître Loret, et plus d’une fois on les vit tous les trois pêchant de compagnie le brochet ou la truite dans les petites îles de la Louette.

Donc, le capitaine Jean était un peu vulgaire d’extérieur ; son esprit même était assez inculte. C’était le caractère individuel qui distinguait ce Salmon-là de tous les autres Salmon. Mais ce qu’il avait de commun avec eux tous, et ce qu’il avait au plus haut degré, c’était une perception très-vive et très-nette du devoir et de la justice, et une prodigieuse facilité à s’oublier soi-même pour ne songer qu’aux autres. L’abnégation était chez les Salmon une qualité de race. Combinée avec des qualités ou des défauts de différente nature, elle avait produit une série de types variés et accentués, tous intéressants.

On dit en Angleterre qu’il faut trois générations pour produire un gentleman. Je ne sais combien de générations de Salmon avaient cultivé, perfectionné et raffiné le sens de l’abnégation, pour arriver à produire Mme Defert ; tout ce que je sais, c’est qu’elle résumait en elle toutes les qualités de la race, et pour me servir de la phraséologie philosophique des Allemands, c’était la dernière expression et l’idéal du Salmonisme. Je dirai plus simplement que Mme Defert était la fleur de cet arbre dont le bon capitaine était un des rameaux noueux. Aussi, non-seulement cet excellent homme aimait sa nièce parce qu’elle était sa nièce, mais encore il professait pour elle une sorte de culte, parce qu’à ses yeux elle était l’honneur de la famille.

Tel qu’il était, avec ses qualités et ses défauts, le cœur plein de joie et d’orgueil d’avoir été choisi comme parrain, il alla frapper à la porte de l’ami Aubry. Ce dernier donnait en ce moment une leçon d’armes à un jeune homme maigre et myope, qui semblait accablé du poids de son plastron. Sa face, derrière le treillis de son masque d’escrime, présentait un aspect si lamentable, qu’on l’aurait pris pour l’infortuné captif au masque de fer.

« Il ne tire pas mal, disait M. Aubry ; seulement il arrive toujours trop tard à la parade. »

C’était un jouvenceau timide qui cherchait à se donner de la tenue et de l’assurance, et s’imposait pour cela une éducation martiale.

Le maître d’armes, par manière de salut adressé au capitaine qui entrait, porta une botte dans le plastron du jouvenceau timide, qui fut ignominieusement boutonné.

« Touché ! dit-il de son ton bref. Bonjour, capitaine ; une, deux ; je suis à vous ; une, deux ; comment cela va-t-il ? En voilà assez pour aujourd’hui. »

Le jouvenceau timide, tant qu’il eut son harnois d’escrime, resta tout penaud devant les deux hommes de guerre. Mais quand il eut repris son costume d’élégant, il lui revint un tout petit peu d’assurance ; car les deux soldats n’étaient plus dès lors à ses yeux que des individus mal habillés. Le capitaine, qui d’ordinaire se préoccupait peu des détails d’une toilette, fut frappé de la coupe de son faux-col, et conçut aussitôt une idée qui germa dans sa tête, et plus tard porta ses fruits.

« Avez-vous été parrain dans votre vie ? » demanda le capitaine sans autre préambule.

Le maître d’armes avait été parrain autrefois, à preuve qu’il avait de par le monde un filleul, qui lui écrivait tous les ans, et auquel, tous les ans, il envoyait de bons conseils, et une pièce de 20 francs aussi neuve que possible (parce que cela a meilleur air).

« Conseils perdus ! argent perdu ! Mais enfin c’est mon filleul, quoique ce soit un fameux imbécile.

— Puisque vous avez été parrain, vous allez me dire tout de suite ce que doit faire le jour du baptême un parrain qui se respecte. Il s’agit d’un garçon, vous allez me détailler cela sans rien passer. Je suis pour être bientôt parrain, et vous comprenez, mon vieux, qu’il ne s’agit pas de faire des sottises.

— Mais, capitaine, reprit le maître d’armes, il y a quelqu’un qui vous dira cela mieux que personne, c’est Mme Defert.

— Voilà la difficulté, répliqua le capitaine ; c’est que, malheureusement, je ne puis pas la consulter. »

L’ancien prévôt se gratta l’oreille avec un certain embarras.

« C’est que, voyez-vous, mon capitaine, il y a vingt-cinq ans de cela ; et il a passé par là-dessus tant d’assauts et de verres de vermout, que je craindrais d’oublier quelque chose. Mais vous allez entrer par ici, et ma femme, qui est une fine mouche, et qui connaît le monde, vous dira, mot pour mot, tout ce qui en est. »

Le capitaine ayant déclaré que rien ne pourrait lui être plus agréable que de conférer avec Mme Aubry sur le sujet qui le préoccupait, fut introduit aussitôt dans un petit salon triangulaire, aussi étroit, aussi encombré, aussi mal commode et aussi sombre qu’on peut le souhaiter. C’est là que se tint la conférence, conférence sérieuse s’il en fut. Il se trouvait justement que Mme Aubry était très au courant des us et coutumes du baptême en général, et des devoirs du parrain en particulier.

Le capitaine écoutait avec attention, et suçait la pomme de sa canne pour éviter les distractions. Il ne perdit pas Mme Aubry de vue le quart d’une seconde. Quant au maître d’armes, qui n’avait pas le don de l’éloquence, il admirait, les yeux grands ouverts et les mains étalées sur les genoux, la science et l’éloquence de sa femme. Il approuvait par des signes de tête périodiques, et ce qu’elle disait, et la manière dont elle le disait.

Quand le capitaine eut bien écouté, sans oser seulement cligner la paupière ; quand il eut plusieurs fois embrouillé la question à force de vouloir l’éclaircir ; quand il eut passé par des angoisses telles que la sueur lui perlait sur le front ; quand, grâce à la patience de Mme Aubry, il sortit pas à pas de l’espèce de labyrinthe où il se débattait ; quand il fut bien convenu que le parrain s’appelait Jean, capitaine en retraite, la marraine Marguerite Defert, par procuration pour une vieille tante qui ne pouvait se déplacer, que le filleul prendrait le nom de son parrain, que le baptême se ferait à la paroisse Saint-Lubin, un dimanche, le capitaine s’écria : « Je sais maintenant ma théorie sur le bout du doigt ; le reste me regarde. » Et il partit tout rêveur et tout joyeux. C’est ainsi que d’un salon triangulaire, où un chat eût été mal à l’aise pour danser, qui par surcroît prenait jour sur une cour humide et sombre, sortit la conception première d’une cérémonie qui devait illustrer l’oncle Jean, étonner les Defert, et laisser dans le souvenir des gamins de la paroisse une trace ineffaçable.

A suivre

J. Girardin