Les ceux de chez nous/Mal de dents

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Imprimerie Bénard (7p. 1-16).

LES CEUX DE CHEZ NOUS
(QUAND J’ÉTAIS P’TIT)


Marcel Remy


Mal de dents

CONTE VII

LIÉGE
Imprimerie Bénard, société anonyme
Rue Lambert-le-Bègue, 13
1916

VII.

MAL DE DENTS


C’est un gros dent, tout au bout de ma bouche, qu’a un vilain trou au milieu, tout noir qu’on y pousserait bien une crompière, il me semble.

Et ça barloque quand je l’fais aller avec mon doigt, hare et hotte, qu’il me semble que j’ai une escarpolette dans ma bouche. Ça fait si mal, da, comme si on stroukait dans ma viande de mon menton avec un clou. Quand c’est que je tire du vent dans ma bouche en ne faisant qu’une petite crevure sur le côté, alors mon dent me fait mal comme si on frottait dessus avec une lime. Et quand je fais aller sans le faire exprès du café tout bollant de ce côté-là, waye donc ! il me semble que le trou de mon dent est agrandi avec un windai. Et quand, par hasard, je hagne un gros coup sur une coyenne de lard ou un bordon de récoulisse, waye à waye, c’est comme si on me donnerait une calotte avec un marteau.

À force que je la fais enrager avec mon doigt, il y a le rèchon qui m’coule hors de la bouche par longs filets, la pointe de mon doigt est devenue toute molle et blanc-moètte comme les mains de Trinette quand elle les laisse longtemps dans la samneure.

Djoug ! djoug ! c’est mon dent qui dogue, je ne lui ai rien fait pourtant et il attaque tout seul. C’est comme si on me donnait tout le temps des petites bouffes al g…, des coups de poing dans ma joue et que je ne pourrais pas me revenger. J’ai si mal et je suis si fâché sur tout le monde que je choule tant que je peux. Quand j’ai bien houlé longtemps, je m’arrête un petit peu, et je rattends un moment pour savoir si j’ai encore mal. Des fois je suis tellement nanti d’avoir crié tout seul que mon dent me laisse tranquille un petit temps. Et c’est après, quand c’est que je commence à me ravoir et que je voudrais jouer à quelque chose, alors il recommence à souki, djoug ! djoug ! comme en exprès ; surtout quand je veux un peu chipoter autour avec ma langue pour savoir.

Et il me faut encore une fois chouler.

Djan ! n’y tusez nin ainsi tote jou ! crie ma tante avec une méchante figure, quand elle passe près de la couleye où que je me mets toujours pour pleurer.

Tusez à aute choès ! leyiz vosse dint es paye ; fez les qwances di rin, et çoula n’n’iret comme a v’nou.

Je pense à autre chose tant que je peux, mais je n’peux pas. C’est mon dent qui rattaque toujours.

N’y tusez nin, v’dis-je. Leyiz-l à réz. Tinez, volez-v’ mi d’mêler ine haspleye di laine so deux cheyires ? Louquiz on pau quelle belle djoleye coleur po des châses por vos.

— Non, je ne saurais pas. Quand c’est que je pense seulement à mes ongles qui grattent sur de la laine, j’ai encore plus mal mon dent.

Taihiz-ve, ennocint m’vé, avou vos boègnes contes. Hoûtez n’gotte, allez è djardin tot v’s’amusant, et s’copez-m’ deux pougneyes di foyes di surale po l’sope.

— Djan, taisez-vous aussi. Quand je pense à la surale, ça me pique encore plus fort et l’eau me coule dans la bouche.

Biesse ! On n’pout rin avou fou d’twè, todis.

— J’ai mal, moi !

N’y tusez nin, bâbô, quand on vs’el dit, vormint.

Elle a bien facile, elle, ma tante, de dire qu’il ne faut pas y penser. Ce n’est pas son dent, est-ce pas ? Et quand c’est qu’il veut pleuvoir et que son aguesse la fait assoti, elle kipitte tout le ménache. C’est bon allez, quand c’est qu’elle aura encore mal à la pie de la béchette de son petit doigt de pied, je lui dirai de ne pas y tuser !

Quand c’est qu’on me donne des calottes pour m’apprendre, je voudrais bien ne pas y penser aussi, et je dis toujours en exprès : « je n’ai pas mal, tiens ! » malgré que ça pique fort, et qu’il me faut frotter beaucoup, et même tirer la peau de ma tête en haut, par mes cheveux, pour faire partir le mal.

— Qu’est-ce qui faut faire donc, Trinette, quand on a un dent qui barloque comme ça ?

Vo n’polez mâ. Djan, il n’a co nou risse di mori c’cop cial. Qui dirîz-ve donc, si on d’véve vi côper n’ jambe, ou kteyi d’vin les boyais comme à Bavire ? Et l’marchand d’cossets donc, li houlé Nicaise, qu’ine troye l’a si bin hagni es pogne qu’on a d’vou li r’côper treus deugts et broûler l’playe avou on roge fier. Et l’grand Hinri donc, qu’as t’avou on côp d’pid di ch’vâ qu’a hiné de cou es stâ qui li a bouhî on boquet foû del tiesse ! Et l’homme d’âx Six Pius, donc lu, qu’a stu rosti à crahai qwand s’mohonne a broûlé ! Corez èvoye avou voss dint ; vo n’polez co mâ, allez !

— Mais j’ai mal quand même, moi, que je crie en donnant des coups de pied à terre. Je voudrais si bien jurer tout plein des n… d… D… comme un houyeux, mais il m’faudrait aller l’dire à confesse au gros vicaire, qui me barbotera encore une fois tout haut comme l’autre fois.

— Djan, Trinette, dites un peu quoi est-ce qu’il faut faire ?

Mettez on pau dè pèket d’su avou vos deugt.

Et elle va au gré de la cave pour me vider un peu du pèket dans un plateau de terre.

Je vais me mettre à la petite fenêtre où qu’on voit sur la route où qu’il passe de temps en temps un grand long « bennai » de charbon tout noir et étroit, avec trois chevaux qui tirent si fort que leur « gorai » remonte et qu’ils font aller leur tête en remuant les « roudjons » pendant que l’homme tout sale, avec un petit comique tablier blanc, crie et clape. Il passe aussi des charrettes de messagers, avec des hautes « flakes » et une toile grise avec des pièces blanches sur des « cèkes » ronds pour faire le toit. Et derrière, la toile est tinglée avec une corde dans l’ouhlet avec des plis en rond comme la chose d’une poule. En dessous de la charrette, il y a une grande plate caisse qui pend entre les roues, avec dedans tout plein des affaires et un chien qui dort sur des cliquottes.

Avec le plateau de pèket tout près de moi, je mets ma tête sur le côté et je commence avec mon doigt à mettre goutte à goutte du pèket sur mon dent. Chouf ! c’est froid d’abord. Puis il me semble que chaque goutte est comme une petite bête qui gratte ma viande autour de mon dent et ôte un peu du mal. C’est si drolle, et tout le côté de ma bouche en dedans est devenu tout dur, me semble-t-il, que je ne sens presque plus rien. C’est bon le pèket ! Pourtant, il y a des gouttes qui courent dans mon estomac et il faut bien que je les avale pour ne pas étrangler. Ça pique, c’est fort, ça me fait comme une vapeur dans la gorge que je ne saurais plus parler, je crois. J’en mets toujours le plus que je peux sur mon dent, mais je ne saurais plus dire si c’est mon dent et ma main et ma bouche ou bien les celles d’un autre parce que je me sens tout tournisse. À mes joues j’ai chaud et ça me pique comme des mouches. Je sens bien que je fais des petits yeux et les bennais de houille qui passent me semblent loin comme s’ils étaient mêlés dans les arbres, là, au fond du pays où je n’ai jamais été. Et je crois qu’on me pousse lentement et fort sur ma tête parce que voilà que je vais m’endormir sur mon bras près du plateau de pèket qui est presque tout vide…

Waye donc ! waye donc ! voilà que je m’ai réveillé, tellement que j’ai du mal. Et ça me brûle, ça me tire, ça dogue, ça pousse en dedans comme pour me faire enrager de mal. Je sens que je suis tout houzé de ce côté-là de ma figure ; c’est tout dur et chaud, ça strouke dans mon menton. J’ai si mal que je commence à crier au secours tant que je peux en donnant des coups de poing de tous les côtés, mais pas dans les carreaux.

Et voilà ma tante qui accourt juste au moment que je commençais à jurer un petit sacri nom tout bas pour avoir moins mal. Elle m’a entendu et me donne une bonne calotte d’abord, avant même de demander quoi est-ce qui gna.

Et justement voilà que cette calotte-là me fait du bien tout d’un coup ; je n’ai plus si mal, mais je ne le dis pas à ma tante parce qu’elle aurait trop bon de m’en donner tout le temps des calottes.

Mais il faut bien que je crie, est-ce pas, puisque j’ai commencé ?

Et puis, si j’arrête on ne voudra plus le croire, quand c’est que j’aurais encore mal pour du bon.

Ni brayez nin si laid ! Rawardez seulemint deux jous, vos irez l’fer râyi dimègne, on deut justumint aller à Lîge, vos irez avou po voss’ dint. N’a nin mèsahe dè gueuyi comme on foérsolé.

Moi, je ne dis presque plus rien. Je tuse. Ça fait mal de me l’faire arracher. Et ça fait déjà mal quand on ne me l’arrache pas. Mais cela ne fait plus mal quand on parle de l’arracher tellement que j’ai peur. Alors, il faudrait tout le temps en parler et jamais le faire !

Deux jours qu’il me faut rattendre. J’ai encore mal de temps en temps, quand je chipote après mon dent. Et chaque fois que quelqu’un de la maison me voit que je commence à refaire des hègnes et à vouloir chouler de mal, ils se mettent à crier :

C’est après-demain qu’iret s’t’a Lîge po fer râyi s’ dint.

A bin bon lu, li p’tit d’aller ainsi à Lîge qwand c’est justumint l’fiesse à St-Phoyin. I veuret l’porcechion et nos autes nin.

Et pourtant, je ne me rafie pas de la voir, parce que je sais bien que l’homme va me herrer un usteye dans la bouche et grawi et m’faire du mal. Et encore deux jours comme ça, que je ne sais pas même manger et j’enrache de voir les autres se bourrer tant qu’ils peuvent et loffer ma part.

Clintchiz voss’ tiesse et magn’tez tot doucemint d’laute costé, qu’elle dit toujours ma tante.

Oui, comme ça, je peux bien faire courir ma soupe du côté que j’n’ai pas mal. Mais justement que ces deux jours-là on a mangé de la kasmatroye et j’aime tant la kasmatroye qu’il me plaît d’en avoir. Alors pour rattraper les autres, je happe des grosses bouchées et il y a toujours un morceau de bouli ou un oignon rôti qui va se mettre dans le mauvais dent et je crie un coup que tout le monde rie.

Et c’est surtout à cause de ça, parce que j’aime de manger des bonnes affaires et que je ne veux pas qu’on me couyonne que j’ai été pour faire arracher mon dent.

Nous y avons été dimanche, après la basse messe, avec mon oncle et moi. C’est pendant la messe, que nous avons resté devant l’église sans entrer, pour parler tout bas avec les hommes qui ôtent leur casquette et font semblant d’écouter le curé qui est bien loin et on ne l’entend pas et on ne voit rien et les hommes, avec les bras croisés, se penchent de temps en temps, au-dessus des manches gonflées de leur nouveau sâro pour cracher un gros rèchon qui fait pluik en tombant, et moi je crachais aussi, mais pas pour faire l’homme, mais parce que mon dent enrageait.

C’est le houlé Lovinfosse qui a dit à mon oncle qu’il fallait aller chez l’arracheur de dents, qui a mis une plaque avec sans douleur sur le mur du cimetière, et qu’il connaît un homme qui y a été et que ça ne coûte qu’un franc.

Et après la messe, on a été encore boire quelques tournées chez le fossi qui reste tout près, et Lovinfosse racontait l’affaire à tout le monde, et tous les hommes me regardaient et riaient et faisaient semblant de vouloir me faire boire à leur hèna pour avoir du courache, disaient-ils.

Le houlé Lovinfosse a voulu venir avec, parce que, dit-il, il devait justement aller parler avec l’artisse pour sa vache.

Et il marche si lentement avec ses deux jambes comme le numéro 77 du loto. Et sa pipe qui s’éteindait tout le temps qu’il lui fallait chaque fois une heure pour aller la rallumer disconte un arbe, parce qu’il lui plaît toujours d’expliquer quoi et comme avec le tuyai. Il parlait tout le temps d’une vache qui devait vêler, je ne sais plus, moi, je pensais à mon dent et personne ne me disait pas un mot.

Et quand nous avons enfin arrivé à Liége, il a encore été pour boire des gouttes près de St-Phoyin, dans un petit câbaret où qu’on jouait l’harmonica, mais la procession était déjà finie depuis longtemps, longtemps parce que nous avions venu trop lentement à cause du houlé Lovinfosse, et on ne voyait plus rien que quelques petites filles en pâquettes avec une verte écharpe, qui couraient en se troussant pour les broûlis, et que leur maman barbotait parce qu’elles avaient déjà voulu aller sur le carrousel avant de dîner.

Chez l’homme aux dents, ça sentait mauvais. C’est près d’un pont et à côté de la porte il y a un grand tableau avec beaucoup des dents de mort toutes blanches, qui font de laides grimaces ; j’avais déjà si peur en voyant cela. Il fallait monter en haut et je bardouhais dans les grés pendant que mon oncle me tirait en l’air par le bras.

Et puis, il y avait une chambre avec des gens qui avaient mal leurs dents aussi, avec des figures toutes houzées d’un côté, une femme avec un gros châle sur sa tête qu’on ne voyait presque plus rien et qu’elle était toute ramassée comme un paquet et qu’elle maquait ses pieds à terre l’un après l’autre, comme si on jouait de la musique pour danser. Puis un vieux homme, avec une grosse écharpe violette qu’il avait remis autour de sa tête et sa casquette dessus ; et puis un garçon un peu plus vieux que moi qui avait un mouchoir de poche plié et lié au-dessus de sa tête près de ses oreilles et par en dessous de son menton, et tellement serré, pour avoir chaud, qu’il ne pouvait plus parler, et que ses chiffes lui bouchaient ses yeux presque.

De temps en temps, l’homme aux dents ouvrait une autre porte et disait :

À qui le tour ? en riant, comme s’il avait bon de faire mal aux gens qu’il faisait entrer dans la place à côté.

Puis ç’a été moi, binamé bon Dieu, donc !

Il me semblait que je n’avais plus des jambes et je ne pouvais pas venir bas de ma chaise. Alors mon oncle m’a porté par en dessous des bras en me disant tout bas :

T’es bin biesse todi ! et il m’a mis dans un grand fauteuil qui pendait en arrière, que je ne pouvais pas me ravoir comme une fois que j’avais tombé le derrière dans une grande manne. Et il a dit à l’homme avec une grosse voix pour me donner du courache, sans doute :

A sogne comme on pouri chin ; ni li fez nin troppe di mâ po k’minci.

Sans douleur, c’est la devise de la maison, Monsieur.

Awet, awet, jel vous creure, mains tot l’même… ?

— Tenez, regardez-moi ça, dit-il en prenant sur une petite table une drolle d’usteye comme un tire-bouchon qu’on aurait planté une grosse pièce de cinq cennes où qu’on aurait fait une crenure large comme mon gros doigt. Voilà l’outil que nous appelons une clef. Je fais tout avec ça, tout, entendez-vous ? C’est le tour qu’il faut avoir.

Et vos l’avez, vos, parêt, l’tour.

Pendant ce temps-là, moi, je ne bougeais pas et je croyais qu’on ne pensait plus à moi et que je pourrais retourner sans l’arracher.

— Voyons, mon petit ami, que le monsieur me dit, où avons-nous du mal, laissons voir. Et il vient sur moi, poussa son gros ventre tout dur contre mes genoux, et il met une main sur mon front, l’autre sur mon menton pour que j’ouvre ma bouche. Mais je n’ouvre pas.

— C’est on gros dint d’zeur, en èri, dit mon oncle.

Ce n’est pas vrai, c’est en bas, et l’homme va m’arracher où il ne faut pas. Alors je mets mes mains contre son gilet pour qu’il ne vienne pas autour et je dis en commençant à pleurer :

— Rattendez un peu, Monsieur, je vais vous expliquer où est-ce que c’est.

— Ouvrons la bouche, seulement, et nous verrons bien de quoi il s’agit.

— Mais moi, il me faut expliquer, que je crie, et lui il a poussé ses gros doigts dans ma bouche, pendant que je parlais, et il l’ouvre de force parce qu’il me la tient si fort ouverte que je crois qu’il va me la casser. Et pendant qu’il vient awaiti dans ma bouche en se penchant comme pour regarder au fond d’un tiroir, je l’kipitte tant que je peux, mais il serre mes pieds entre ses jambes.

Puis je sens deux gros doigts qui entrent et viennent autour de mon dent et l’empoignent. Alors j’ai si peur et si mal que j’attrape la chaîne de montre du monsieur sur son ventre et je tire en doguant, tandis que lui il me pousse une grande aiguille, il me semble, dans mon dent, jusque dans mon estomac…

— La voici ! Elle ne tenait presque plus, nous l’avons extraite avec la main.

Sins doleur ! dit mon oncle, qu’avait regardé tout sans venir me défendre. Et moi, je vois que j’ai arraché la chaîne de montre du monsieur, qui pend, mais il n’y avait pas de montre au bout. Je crois qu’il va me battre pour ça ; mais il rie et me donne un verre avec de l’eau rose.

— Rincez et crachez là-dedans, dit-il, en faisant tourner comme un beau petit traiteu, qui tient tout seul sur un tuyau qui va dans le mur. Car voilà que je viens d’avaler quelque chose de chaud et mauvais qui était dans ma bouche. Je crache, c’est tout rouge.

— Habie, mon onke, au secours ! je vais mourir, que je crie.

Taiss-tu, biesse, ti n’pous mâ, à c’t’heure, vola qu’c’est tot.

Le monsieur me fait boire l’eau rose qui est bonne comme une pastille de menthe, c’est tout frisse, je la fais courir dans toute ma bouche, puis je la lance dans le traiteu. Ça commence à m’amuser.

— Et voici votre dent, mon petit ami.

Le monsieur l’a mis dans de la watte rose, dans une toute petite boîte d’apothicaire à pilules et il me la donne pour rien. Je joue avec, pendant que mon oncle commence à marchander comme il fait toujours.

Vos l’avez avou aheyemint, sin nolle trikoisse ni nou windai, et il m’sonle qu’avou on d’meie franc…

— Impossible, Monsieur, voyez plutôt, et il montre au mur, près d’un bon Dieu, un tableau où il est marqué Prix fixe. Mon oncle grogne un peu, puis donne une petite cahotte de pièces.

— Vochal voss franc, pace qui vos avez si bin l’tour, mains po c’prix-là, vos poriz co bin li en è rayi eune, po l’rawette.

Je veux courir envoye, mais le monsieur rie en prenant les cennes, et il met sa main sur mes cheveux en disant :

— Tu ne peux mal, mon p’tit ; jusqu’à la prochaine fois.

Et nous partons ; en fermant la porte, mon oncle m’a dit sur le trottoir, tout fâché :

Eco on franc qui j’paye por vos, vîreux qui v’estez…

Mais ça m’est égal à c’t’heure. Je marche derrière lui en faisant hilter mon dent dans la petite boîte. Je l’ouvre, je chipote avec ; elle sent mauvais, tout sûr, comme un vieux droug de pharmacien qu’on retrouve après bien longtemps dans une table de nuit. Et le trou au milieu de mon dent que je croyais si grand, on n’y mettrait pas plus que deux ou trois cacas de souris. Mais c’est mon dent da moi, est-ce pas ? Et je joue avec et je rie.