Les navigateurs de l’infini/VIII

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La Nouvelle Revue Critique (p. 169-190).
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la guerre avec les zoomorphes

Nos préparatifs durèrent plus longtemps que nous ne l’avions prévu — mais enfin, ils arrivaient à leur terme. Assurés de notre approvisionnement d’énergie et d’aliments, nous nous déclarâmes prêts à combattre les Zoomorphes.

Vers les deux tiers de l’été[1], le Stellarium atterrit à trois kilomètres de la région envahie. Elle comportait une plaine suivie de collines médiocres : deux lacs et quelques canaux en rendaient la possession particulièrement précieuse aux Tripèdes.

Nous avions construit à l’usage de nos amis une douzaine de radiateurs puissants. Le Stellarium en emportait cinq autres… Plus d’une fois, nous avions survolé le territoire qui n’était pas encore régulièrement occupé, mais plusieurs centaines de Zoomorphes géants avaient tué ou fait fuir les animaux.

L’invasion s’arrêtait net devant une large coupure du sol qui, jadis, avait été le lit d’une rivière : le territoire envahi comptait environ trois cent mille hectares. Les Zoomorphes de toute taille n’y séjournaient jamais plus de quelques jours. Ceux qui repartaient étaient approximativement remplacés par de nouveaux arrivants.

Aucun ordre ne présidait aux arrivées ni aux exodes, pas plus qu’aux mouvements sur place des Zoomorphes. En vain, cherchâmes-nous des traces d’organisation, nous ne discernions que des évolutions chaotiques.

— J’espérais découvrir une manière d’entente, dit Antoine, sinon comme dans une ruche ou une fourmilière, du moins comme dans les migrations d’oiseaux… Je ne distingue rien de semblable. Toutefois l’instinct d’invasion semble très net, même défini, et borné par le lit desséché de la rivière… Ce lit n’est aucunement un obstacle… nous leur avons vu franchir des passages plus difficiles.

Nous savions du reste par les Tripèdes qu’il en était toujours ainsi. Chaque irruption des Zoomorphes comportait des limites, et jamais une nouvelle poussée ne se produisait tant que le terrain envahi n’était pas entièrement adapté à la vie de ses conquérants. Il y avait là un mystère « d’unanimité incohérente » comme il s’en est produit parfois dans le développement des espèces, des familles et des genres de la faune terrestre…

— Renonçons à comprendre, fit Jean.

— Et préparons-nous à agir ! Ça ne va pas être commode. Quand nous aurons chassé une centaine de colosses, nous aurons à peine commencé ! Ils seront vraisemblablement remplacés…

— Qui sait ? L’instinct qui les guide pour l’invasion peut aussi leur signaler un péril inévitable… Agissons avec méthode… Balayons d’abord, le plus économiquement possible, une première zone…

Nous avertîmes nos alliés, et nous disposâmes des appareils, dont ils avaient appris le maniement, puis Jean dit à celui qui, du consentement tacite des Tripèdes, devenait le chef de l’expédition et que nous nommions le Chef Implicite :

— Ne faites rien jusqu’à ce que nous vous ayons donné le signal… Nous allons nettoyer la boucle de la « rivière ».

Le Stellarium s’éleva à une faible hauteur. Nous vîmes les colosses parcourir en tous sens le territoire envahi, au sein d’une légion de petits et moyens Zoomorphes qui, à distance, évoquaient un grouillement de formidables punaises.

La boucle, située au Nord-Est, s’étendait sur une longueur d’un mille et une largeur de onze à douze cents mètres… Une dizaine de colosses y évoluaient…

Connaissant par expérience quelles radiations étaient efficaces, nous envoyâmes un faisceau qui immobilisa, puis mit en fuite un énorme Zoomorphe. Il suffit de quelques rais pour le maintenir dans la bonne direction ; dès qu’il fut hors de la boucle, nous en attaquâmes un second, puis un troisième…

Cinq furent ainsi successivement chassés, mais tandis que nous visions un sixième, nous en vîmes deux nouveaux qui arrivaient à grande allure :

— Précisément ce que nous pouvions craindre ! dit Antoine. Et combien plus sur une grande étendue. Comment maintenir une barrière de radiations ? Quelle dépense d’énergie !

— S’il faut un rayonnement assez énergique pour les faire fuir, peut-être une faible émission suffirait-elle à les tenir à distance, suggéra Jean.

— Eh ! mais, c’est tout un plan de guerre que vous esquissez là… Prenons d’abord l’avis de l’expérience.

Justement un puissant Zoomorphe approchait de l’entrée de la boucle. Nous lui décochâmes un mince filet de radiations. Il parut d’abord insensible à l’attaque et continua d’avancer… Bientôt pourtant son allure se ralentit.

— Il s’arrête !

Il s’arrêtait effectivement et il resta longtemps immobile. À la fin, il se mit à reculer.

— Nous allons pouvoir faire de sérieuses économies ! exclama joyeusement Antoine.

Toutefois, pour encourager les alliés, nous consentîmes à une dépense d’énergie assez considérable pour terminer le déblaiement de la boucle. Chaque fois qu’un monstre extérieur tentait de franchir la passe, nous l’arrêtions à peu de frais.

Au bout de trois quarts d’heure, notre tâche prit fin : la boucle ne contenait plus que des Zoomorphes négligeables. Les Tripèdes pouvaient les chasser par leurs propres moyens.

Notre succès enthousiasma les alliés qui, dès lors, suivirent nos conseils comme des ordres sacrés.

— L’expérience, nous dit alors Jean, est décisive. Elle comporte un enseignement capital. En y mettant le temps, nous ménagerons l’énergie… Mais j’entrevois quelque chose de plus important que cette économie : c’est qu’il suffira d’accumulateurs à faible rendement pour maintenir partout les Zoomorphes à distance… Les Tripèdes apprendront facilement à construire de tels appareils qui, une fois amorcés, puiseront leur énergie actuelle et leur énergie de réserve dans les radiations solaires. Ainsi les frontières actuelles deviendraient inexpugnables.

Tandis qu’Antoine gardait la boucle, nous allâmes, Jean et moi, retrouver les Tripèdes : ils nous accueillirent avec une frénésie d’enthousiasme. Des milliers d’yeux scintillants donnaient aux visages un éclat et un coloris fantastiques. Les « femmes » surtout étaient transportées, fleurs mouvantes, vases palpitants, où les prunelles luisaient comme de prodigieuses lucioles.

Grâce, dans un ravissement de gratitude, me répétait :

— Que sommes-nous devant vous ? De pauvres créatures impuissantes ! Comme la vie doit être belle sur la terre et quel bonheur d’être votre humble petite amie…

— Grâce, chère Grâce, il n’y a point de créatures aussi séduisantes que vous sur notre planète… et il n’y a point de spectacle comparable à votre visage ! Ah ! sans doute, vous ignorez le charme de nos fleuves, la douceur de nos prairies, nos collines vêtues de forêts, la fièvre exaltante de nos océans, les crépuscules qui meurent si doucement au fond du ciel, et le monde enchanté des fleurs, mais cette beauté éparse n’atteint pas à votre lumineuse perfection…

— Des fleuves… des eaux qui courent… des vagues qui s’élèvent et retombent, comme vous les avez dépeintes, cela doit être divin. Je sens en moi renaître des souvenirs qui ne sont pas de moi-même, qui viennent du fond de nos âges, au temps où Mars aussi connaissait les Eaux Vivantes !

Elle répéta :

— Les Eaux Vivantes… Tout le corps tressaillant d’enthousiasme.

Nous réussîmes à nous entendre avec les Tripèdes pour l’attaque générale. Elle devait s’élargir graduellement en partant d’un angle du territoire envahi, angle dans lequel la boucle reconquise se trouvait enclavée.

Cette disposition nous avait paru préférable à une action trop étendue dès le début : elle permettait de nous familiariser et de familiariser les Tripèdes avec le maniement économique des appareils, elle ne laissait pas d’hiatus par où des Zoomorphes géants eussent pu s’insinuer à l’improviste, ce qui eût fait courir de grands périls à nos alliés, peut-être à nous-mêmes…

L’attaque débuta vers les deux tiers du jour, avec une dépense modérée d’énergie. Au bout de quelques heures nous avions refoulé les envahisseurs à une distance de trois kilomètres (sur une surface d’environ cinq cents hectares).

Il restait un nombre considérable de petits Zoomorphes dont le pourchas eût exigé un tel gaspillage de temps qu’il fallait y renoncer provisoirement. La nuit vint. Nous établîmes un barrage de rais en éventail ; faible à la vérité mais suffisant pour tenir les envahisseurs à distance.

— Il sera impossible, remarqua Jean, de maintenir un barrage quand nous aurons déblayé un territoire cinq ou six fois plus étendu… le nombre de nos appareils est insuffisant.

— Donc, songeons à fabriquer des accumulateurs réduits.

C’était relativement facile, maintenant que nous avions développé notre outillage, d’autant plus que les appareils de barrage, outre leurs faibles dimensions, n’exigeaient pas la même précision que les autres…

Nous communiquâmes notre projet au Chef Implicite, qui en comprit l’importance…

Une multitude lumineuse se pressait autour de grands feux dispersés sur la plaine : le camp Tripède nous rappelait les siècles où les combattants bivouaquaient la veille des batailles (avant l’époque des guerres radiantes), depuis les corps à corps de l’homme primitif armé de l’épieu, de la massue, de la sagaie jusqu’aux batailles des canons géants et des aéroplanes.

Une espérance mystique rendait à la foule un peu de cette ardeur de race disparue depuis si longtemps.

— Il semble que notre monde ait rajeuni ! me disait Grâce. Le rêve de l’Avenir est revenu. Beaucoup des nôtres espèrent que la Terre ranimera Mars…

— Et vous, Grâce ?

— Je ne sais pas. Je suis heureuse… je me sens agrandie.

Un poète de jadis écrivait :

Tu me regardais dans ma nuit
Avec ton beau regard d’étoiles
          Qui m’éblouit !

Image hyperbolique sur la terre, mais ici combien inférieure à la réalité ! Les yeux de Grâce, plus variés, plus variables aussi que nos ternes yeux terrestres, étaient vraiment comparables à une constellation de grandes étoiles versicolores.

Nous étions sortis du camp, et dans les ténèbres froides, les Éthéraux multipliaient leurs évolutions mystérieuses. Avec une exaltation mystique, rendue plus mystique encore par la présence de Grâce, mon imagination s’élançait vers eux… — Nous ne les comprendrons jamais ! fis-je avec mélancolie.

— C’est mieux ainsi, répondit-elle. Il est préférable de ne pas comprendre trop de choses.

Quelle tendresse émanait d’elle ! Je tressaillis jusqu’au fond de mon être :

— Oh ! Grâce, c’est vous que je voudrais comprendre !

— Je suis simple… combien plus simple que vous ! Mes penchants me mènent et je ne cherche pas ce qu’ils cachent…

— Pourquoi venez-vous à moi ?

— Mais parce que je suis heureuse auprès de vous !

Elle me frôlait ; je sentis passer je ne sais quel fluide, plus ineffable qu’un parfum, plus évocateur qu’une mélodie. Je naissais à une vie singulière et charmante, qui prolongeait l’image de Grâce dans le passé et dans l’avenir.

Le froid croissait ; je la ramenai vers les feux. Nous nous arrêtâmes près du Chef Implicite, dont elle était issue. Il nous observait avec une curiosité sereine, étonné je pense, de l’intimité qui s’était faite entre sa fille et moi, et qui, en somme, lui plaisait.

Il eût paru absurde de soupçonner un attrait sexuel : l’incompatibilité des Tripèdes et des Hommes était trop grande ! Lors même qu’un tel attrait se fût révélé possible, le père n’en aurait conçu aucune inquiétude. La « fluidité » extraordinaire de l’amour martien, dépouillé de tout appareil grossier, de tout geste brutal ou baroque, exclut, comme je l’ai dit, les répugnances, les haines et les jalousies.

Aucun père, aucune mère n’interviennent dans les prédilections de leur descendance. Deux amants peuvent être fidèles en vertu d’une tendresse exclusive, sans se lier par des rites sociaux ni par des promesses individuelles. Quant aux enfants, depuis trop de millénaires, ils sont à la charge de la communauté pour qu’il soit utile de penser à leur sort. La famille, en somme, n’existe pas au sens terrestre, encore que les petits soient aussi aimés que les nôtres. Aucun des doutes pénibles qui troublent encore tant d’humains sur l’authenticité de la filiation : les Tripèdes ont reçu le privilège d’un instinct infaillible, qui leur fait connaître d’emblée si le nouveau-né leur appartient ou non.

Si ma préférence pour Grâce plaisait au Chef Implicite, c’est qu’il ressentait lui-même une vive inclination pour les Terrestres. Son imagination, plus que celle des autres Tripèdes, était comparable à l’imagination des Ancêtres. Notre venue (il me l’a dit plus tard) avait éveillé en lui des rêves ataviques et rendu à l’Avenir, aux Possibles, une séduction naguère éteinte.

Ce soir-là, il me demanda :

— Notre ciel est-il aussi beau que le vôtre ?

— Il est incomparablement plus beau la nuit, répondis-je ; nous n’avons rien de pareil à ces vies lumineuses qui s’agitent sous des étoiles plus brillantes que les nôtres… Vos nuits l’emporteraient en tout si elles étaient plus tièdes, comme le sont les nôtres, en été, jusque dans les pays où les hivers sont rudes.

— Ces nuits tièdes doivent être bien douces !

— Elles ont beaucoup de charme.

— Et vos jours ?

— Je les trouve préférables aux vôtres, mais peut-être ne les aimeriez-vous point. Nos plantes sont plus colorées et plus nombreuses… elles produisent des fleurs, d’où naîtront d’autres plantes, et qui sont presque aussi éclatantes que vos compagnes… Les trois quarts de la terre sont couverts d’eaux qui coulent ou qui palpitent ; l’heure qui précède le jour et celle qui le suit ont bien plus d’éclat que sur Mars.

— Nous ne sommes rien, fit-il — et une mélancolie passait sur ses yeux magiques. Combien la vie de notre planète sera plus courte que celle de la vôtre ! Déjà l’âge rayonnant est passé… et il ne fut jamais permis à nos Ancêtres de franchir les abîmes de l’Étendue… Trop petit et trop éloigné du soleil, notre astre ne pouvait avoir une évolution comparable à celle du vôtre !

— Je le juge plus étonnant… Nous n’avons qu’une sorte de Vie… vous en avez trois !…

— Il n’y en avait qu’une au temps de la Grande Puissance ! Comme malgré tout, la vie a commencé chez vous à peu près de la même manière que chez nous, je pense qu’elle s’y multipliera à son tour, quand le déclin des hommes aura commencé… Il est logique de penser que cette multiplication sera beaucoup plus surprenante qu’ici !

Deux flammes nous enveloppaient de leurs ondes bienfaisantes et je constatais une fois encore que les facultés abstraites des Tripèdes dépassaient les nôtres…

— Je ne comprends pas, dis-je, qu’avec vos intelligences subtiles, vous ayez renoncé à la création.

— Nous n’y avons pas renoncé spontanément. Il a fallu des temps immenses, des épreuves sans nombre, pour abolir les facultés créatrices.

— Mais puisque vous comprenez si facilement les choses étrangères à votre civilisation ?

— Oui, nous comprenons… je crois même que nous pourrions apprendre tout ce qui se fait sur la Terre. Mais nous ne savons plus tirer des notions nouvelles de nos notions anciennes… nous ne le savons pas et nous en avons perdu le goût. Cela nous semble si inutile ! Peut-être ne serait-ce qu’une cause de malheur… par le retour de cette prévoyance aiguë, inestimable pour les races jeunes, désespérante pour les races vieilles. Mieux vaut mille fois ne pas songer à l’avenir, nous engourdir dans le présent dont nous ne souffrons que lorsque les vies inférieures nous menacent. Et cependant, depuis votre arrivée, quelque chose palpite en moi, un étrange désir de renouveau… l’aspiration vers une vie plus intense et plus vaste !

Il jeta dans le feu quelques blocs de combustible et demeura rêveur.

  1. On sait que les années de Mars (et par suite les saisons) ont une longueur double des nôtres.