Les six Filles de Louis XV

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Les six Filles de Louis XV
Revue des Deux Mondes3e période, tome 3 (p. 750-798).

Naguère encore ils étaient peu nombreux, ceux qui se souvenaient des filles de Louis XV. Mesdames Infante et Adélaïde exceptées, on ne savait plus que des noms. Les princesses reposaient dans une ombre discrète, sur de blanches couches virginales toutes pénétrées d’odeurs légères. On se rappelait vaguement l’étrange destinée de Victoire et d’Adélaïde, mortes à Trieste aux derniers jours du XVIIIe siècle, après avoir longtemps erré sur la terre, contemplé de loin la fin d’un monde, l’échafaud de Louis XVI et de Marie-Antoinette, les funérailles de la vieille France. La mémoire d’Henriette et de Sophie avait laissé dans quelques âmes comme une traînée lumineuse, et c’est dans cette douce et pure lumière que volontiers on évoquait le chœur funèbre des six sœurs. Unies dans la vie, elles avaient été réunies dans la mort : elles dormaient avec leur père et leur frère dans les caveaux de Saint-Denis. On avait oublié le dur réveil, l’ouverture sinistre des cercueils, sorte de jugement dernier de la révolution ; on se disait que ce n’était là peut-être qu’un mauvais rêve, puisque les cendres des princesses fugitives avaient été rapportées en France et rendues aux sépulcres des rois.

Elles semblaient donc dormir leur sommeil éternel, ces filles de la maison de France, et l’on aurait pu croire qu’on les laisserait en paix dans la poudre d’un autre âge du monde avec les sceptres vermoulus et les lis en poussière de leurs grands ancêtres. Il n’en a point été ainsi : les tombes des princesses ont été violées une seconde fois, leurs blancs linceuls déchirés, et, tandis que les uns cherchaient sur l’une d’elles les stigmates de la sainte, les autres croyaient retrouver la trace d’incestes et d’immondes luxures sur les pauvres corps d’Henriette, d’Adélaïde et de Victoire.

Ce déchaînement de passions contraires suscita quelques livres d’allure peu élevée, mais judicieux et sincères, qui mirent au jour de nouveaux documens [1]. De bons esprits se rencontrèrent, esprits moyens, mais honnêtes, qui ne craignirent point de répondre aux pamphlets de M. Michelet contre ces princesses, comme aux naïves apologies de la dernière des six sœurs, de Madame Louise, par M. le comte de Chambord [2], par les religieuses carmélites, par les pères de la compagnie de Jésus. Ce n’est pas que la vérité même ait la vertu de persuader les croyans dans un sens ou dans l’autre. On n’osera plus renouveler les singulières fantaisies de M. Michelet : les lourdes affirmations des gens de foi, les anecdotes de sacristie, l’éloquence des panégyristes chrétiens, ont désormais le champ libre. Tout ce monde-là est bien décidé à ne jamais se soucier de la réalité des faits : il ne connaît pas l’histoire. Heureusement l’histoire le connaît et l’étudie avec curiosité.

Nul doute que la catholicité n’apprenne bientôt que le ciel chrétien compte une sainte de plus. Si Louise-Marie de Bourbon, en religion mère Thérèse de Saint-Augustin, n’est pas encore entrée dans les célestes milices, ce sont les événemens politiques qui en sont cause, la fameuse lettre d’octobre de M. le comte de Chambord et le septennat de M. le maréchal de Mac-Mahon. Peut-être est-il piquant de noter que l’ange de Madame Louise de France au monastère de Saint-Denis, c’est-à-dire la religieuse qui l’initia à la vie et aux mœurs des carmélites en 1770, fut la sœur Julie, dans le siècle Julienne de Mac-Mahon, une fille de cette noble famille d’Irlande dont l’un des descendans retarde aujourd’hui, sans le vouloir assurément, la béatification et la canonisation de la fille de Louis XV. Voilà en effet bien des mois que cette cause a été introduite à Rome par Pie IX. On conçoit que le chef de la maison à laquelle appartenait cette princesse ait pu voir dans Madame Louise « un gage certain du retour des divines miséricordes sur la France. » Nous n’avons point mission de dissiper ces touchantes illusions, mais à coup sûr il n’est plus permis à un historien de bonne foi de croire encore avec le dévot prince à la « profonde humilité » et à « l’esprit de mortification » de Madame Louise. C’est là une légende dorée qui a fait son temps. Le souvenir de la future bienheureuse n’est pas non plus précisément ce qu’on appelle « une douce mémoire ; » à la cour, comme dans le cloître, loin de ne laisser que des exemples des plus éminentes vertus, elle a maintes fois donné le spectacle le moins édifiant.


I

Tout a été dit sur Louis XV. La publication de correspondances et de mémoires inédits ne manquera pas de modifier quelques traits de ce caractère indéfinissable : dans son ensemble, il restera tel qu’on le connaît aujourd’hui. Depuis dix ans, c’en est fait du Louis XV de la tradition, des romans, des historiens qui n’ont point connu ou voulu connaître la correspondance secrète, la politique occulte des vingt dernières années du règne. Le peuple n’a guère le sentiment des nuances : il se figure à son image les quelques rois bons ou mauvais dont il a gardé la mémoire. Il ne conçoit que des caractères simples et tout d’une pièce. On est Marc-Aurèle ou Néron : point de milieu. Les Claudes ont le pire destin, ils passent pour les auteurs de tous les maux qu’ils n’ont pu conjurer, et on leur fait un crime de la bonté de leur cœur, de la clairvoyance de leur esprit désabusé, de l’impuissance finale où ils se laissent aller quand ils ont acquis l’expérience des hommes, reconnu l’inutilité de, la lutte.

Le fils du duc de Bourgogne fut une de ces natures très complexes dont on peut dire tout le bien et tout le mal possible, parce qu’elles réunissent en soi les extrémités du vice et de la, vertu. Elles manifestent d’une façon éminente les défauts de leurs qualités, les qualités de leurs défauts. On est d’abord plus frappé des uns que des autres ; un peu d’attention permet de démêler ce qui est nécessaire de ce qui ne l’est point dans ces manières d’être d’un Louis XV. Quand on a suivi le développement de ses passions et de ses pensées, soumis à l’analyse psychologique son humeur et ses penchans, décomposé ce qui paraissait simple dans sa constitution intellectuelle, classé ses notions en groupes définis, subordonné les unes aux autres ses diverses familles d’idées, noté la puissance des forces vives ou latentes de son âme et surpris le jeu des plus secrets ressorts, on se trouve devant un organisme merveilleux, d’une délicatesse infinie, mais dont tous les actes sont solidaires, s’influencent réciproquement, et sont liés entre eux comme les anneaux d’une chaîne, si bien que, l’un des anneaux venant à se briser, il n’y aurait plus que des tronçons, en d’autres termes des pensées et des actions incohérentes, une rupture d’équilibre de toutes les forces de l’âme, une destruction complète de l’organisme. De là la vanité du blâme ou de l’éloge en histoire, du moins à l’ancienne manière. Le mérite et le démérite ne sont point supprimés dans les annales humaines : on pénètre seulement plus avant dans le monde mystérieux de la conscience. Grâce à ses méthodes particulières d’analyse et de synthèse, l’histoire fait revivre les êtres qu’elle a préalablement soumis à une sorte de dissection morale. Partie des infiniment petits, des documens ignorés ou obscurs, elle arrive à se donner le spectacle de ces résurrections grandioses de peuples, de héros ou de rois qui s’agitent dans les profondeurs de notre mémoire, et mettent en une intime communion l’Européen du XIXe siècle avec les plus proches comme avec les plus lointains, ancêtres de notre espèce. Ajoutez que l’hérédité, dont les lois commencent à se dégager d’innombrables observations, est pour l’historien une sorte de réactif : dans certaines circonstances favorables, par exemple dans la présente étude où les six filles de Louis XV, sans parler du dauphin, sont groupées autour du roi et de la reine, la nature des parens se manifeste dans les rapports qu’ils ont avec chacun de leurs enfans. Le caractère de Louis XV, si insaisissable en sa mobile unité, si fuyant en ses métamorphoses, se fixe, pour ainsi dire, à divers états dans chacune de ses filles. Elles reflètent toutes d’une manière plus ou moins accusée quelques traits à peine entrevus, souvent imperceptibles, du roi leur père.

En dix ans, Marie Leczinska avait donné dix enfans à Louis XV : le dauphin et ses six sœurs survécurent seuls. Les deux aînées, Elisabeth et Henriette, sœurs jumelles, ont dans les portraits de Nattier une ampleur de forme et une richesse de tempérament vraiment exubérantes. On les dirait déesses, mais d’un plus vieil olympe que celui d’Homère. Ce sont les sœurs des Titans, à peine sorties du chaos hésiodique et encore à l’état d’ébauche. Nulle harmonie dans les lignes, rien de la sérénité lumineuse et calme des déesses grecques : les traits sont gros, lourds et sensuels, comme ceux des enfans sujets aux convulsions. On est frappé de la bouffissure malsaine de ces chairs molles, aux larges pores, et qu’on croirait gonflées de sucs laiteux. On se rappelle ces déplaisantes maladies de la peau, ces cuisantes affections dartreuses qui, toute la vie, sans relâche, ont éprouvé les deux princesses, tué l’une d’elles. Nul rayon sur ces faces au teint plombé ; aucun, mauvais instinct, une tendresse calme et profonde, presque animale. Elisabeth connaîtra les joies de la maternité, les fièvres de l’ambition, les passions de l’intrigue politique ; un éclair de vie intense luira dans ses yeux, animera ses traits brunis par le soleil d’Espagne. Henriette, aimante et passive, brisée de langueur maladive, sans nerf, exsangue, lymphatique, cachera ses pâleurs sous une épaisse couche de rouge.

Le dauphin et Adélaïde sont tout autres. Avant même de les bien connaître, on devine, à les voir, qu’ils tiennent de leur mère. Louis XV en avait déjà fait la remarque : dans le dauphin, c’est le caractère polonais qui domine. Il avait cette humeur vive et changeante, cette indolente paresse, ces brillantes saillies, que l’on retrouve exagérées jusqu’au délire chez sa sœur Adélaïde, sorte de garçon manqué, aux allures masculines, à la voix de basse-taille, et qui n’eut qu’un printemps ou deux la grâce et le charme de la femme. Il est vrai qu’alors elle fut vraiment belle, d’une beauté éclatante et dangereuse, qui rappelait le type bourbonnien avec une rare élégance. Dans le tableau de Heinsius, avec ses grands yeux noirs aux chauds et doux rayons, elle saisit et subjugue, sans violence aucune, par l’expression alanguie et suave de sa figure. Elle n’est point sinistre, comme on l’a dit, non plus qu’aux portraits de Nattier : on peut seulement trouver en toute sa personne quelque chose d’étrange, de légèrement égaré.

Cette dernière impression était certainement plus vive dans la réalité. Jamais femme ne présenta d’aussi brusques contrastes qu’Adélaïde, un tel manque d’équilibre dans les facultés, un si violent déchaînement de fantaisies bizarres. Tous les enfans de Marie Leczinska ont hérité, à divers degrés, des terreurs qui avaient hanté le berceau de la fille de Stanislas, et qui la suivirent à Versailles même, dans le palais de Louis XIV. La reine, on le sait, était souvent prise de peur subite, craignait les revenans, se relevait la nuit et courait dans sa chambre. Le roi, ses femmes, rien n’y faisait. Il fallait l’endormir comme un enfant qu’on berce aux récits de quelque histoire ; sa main reposait dans la main d’une de ses dames, afin de n’être pas seule quand un vague effroi la faisait se dresser sur son séant, l’oreille tendue, l’œil hagard. Plus tard, après la naissance de ses dix enfans, des infirmités graves vinrent encore compliquer cet état maladif. Lorsqu’on en lit le détail dans Argenson, on n’est point surpris que le roi se dérobe. Ce n’était pas seulement parce qu’elle ne lui donnait plus que des filles. Sans avoir jamais aimé Marie Leczinska, Louis XV montrait pour elle de l’affection et une sincère estime. Il y avait pourtant dans cette Polonaise un grain d’humour qui n’allait pas à son bon sens tout français ; il n’a sûrement pas goûté la fine ironie, l’humeur fantasque, nullement d’une sainte, que révèlent les portraits de la reine.

Il n’y a pas jusqu’à la bonne Victoire, gracieuse et fraîche enfant naïvement sensuelle, déjà d’un embonpoint fleuri, qui, en dépit d’une imagination infiniment moins désordonnée que celle d’Adélaïde, n’ait connu les terreurs paniques dont nous parlons. Dans la suite, on ne manquera pas de dire qu’elle les avait gagnées à Fontevrault, dans les caveaux funèbres de l’abbaye, où parfois les religieuses l’envoyaient en pénitence ; mais la connaissance comparée, si j’ose dire, du caractère des six sœurs rend superflue cette explication particulière. Chez Sophie, la plus vertueuse dies princesses, la moins connue aussi, car elle vécut cachée comme une violette, la timidité a quelque chose de maladif et, dès qu’un orage éclate, la frayeur va jusqu’à l’épouvante. Mme Campan, qui la connaissait bien, a laissé d’elle un portrait fort curieux. « Je n’ai jamais vu personne avoir l’air si effarouché ; elle marchait d’une vitesse extrême, et, pour reconnaître sans les regarder les gens qui se rangeaient sur son passage, elle avait pris l’habitude de voir de côté, à la manière des lièvres. Cette princesse était d’une si grande timidité qu’il était possible de la voir tous les jours, pendant des années, sans l’entendre prononcer un seul mot… Il y avait pourtant des occasions où cette princesse, si sauvage, devenait tout à coup affable, gracieuse, et montrait la bonté la plus communicative ; c’était lorsqu’il faisait de l’orage ; elle en avait peur, et tel était son effroi, qu’alors elle s’approchait des personnes les moins considérables, elle leur faisait mille questions obligeantes. Voyait-elle un éclair, elle leur serrait la main : pour un coup de tonnerre, elle les eût embrassées ; mais, le beau temps revenu, la princesse reprenait sa raideur, son silence, son air farouche, passait devant tout le monde sans faire attention à personne, jusqu’à ce qu’un nouvel orage vînt lui ramener sa peur et son affabilité. »

Quant à Louise, « Madame dernière, » aurait dit Louis XV le jour de sa naissance, celle-là, même dont la catholicité attend la béatification, c’était un être débile, chétif, manifestement rachitique. Triste fleur d’hiver, elle avorta, ne s’épanouit jamais. Marie Leczinska était comme un sol épuisé ; elle n’enfantait plus que la mort ou la difformité. Rien n’est moins certain que l’accident arrivé à Fontevrault par lequel on rend compte ordinairement de la déviation de l’épine dorsale, que la princesse appelait sa bosse. Biographes et historiens font paraître ici une singulière crédulité. Il y a dans les mémoires du duc de Luynes un texte d’une précision terrible en sa naïve simplicité : « Madame Louise est fort petite, écrit-il (elle avait treize ans), mais elle a beaucoup de physionomie et paraît vive et fort gaie, mais la tête un peu grosse pour sa taille, » Ce sont là, avec l’état avéré de maigreur et de faiblesse générales, les caractères bien connus du rachitisme. Le développement précoce de l’intelligence, le volume considérable de la tête, ont, à cet âge et dans ces circonstances, une signification particulière. Les portraits de Madame Louise témoignent du vice de sa constitution. En dépit de sa laideur, la tête est intelligente, l’œil vif, la mine éveillée. Nul vestige de bonhomie bourbonnienne. On devine un esprit sec et positif, étroit et borné, ambitieux et singulièrement retors. C’est une nature ingrate, mal venue, inquiète, qui, humiliée et froissée dans le milieu où se sont développées ses sœurs, se replie solitaire sur elle-même, jette à la dérobée des regards d’envie sur le cloître, médite des projets d’évasion. De son père elle tient sa dissimulation, de sa mère quelques saillies d’esprit baroques. Sans vulgaire méchanceté, elle ignore pourtant ce que c’est que la bonté. Le fond de son caractère est un composé de petites passions mesquines, de vanité blessée, d’ambition inassouvie. La dernière des filles de France à la cour, elle sera dans un monastère la première des carmélites de la chrétienté. Elle sait qu’elle ne peut être Adélaïde ; elle peut encore moins se résigner à la vie molle, innocente et facile de sa sœur Victoire. Jour et nuit, sa tête travaille, s’ingénie, subtilise. On la verra devenir casuiste ; elle fut toujours intrigante.

Lorsqu’en 1739 le roi déclara le mariage d’Elisabeth avec le troisième fils de Philippe V, roi d’Espagne, cette princesse avait douze ans, ainsi que sa sœur Henriette, le dauphin en avait dix, Adélaïde était de trois ans moins âgée : c’étaient les seuls enfans de France qui fussent à Versailles. Victoire, Sophie et Louise étaient pour bien des années encore à l’abbaye de Fontevrault, où le cardinal Fleury, par raison d’économie, avait décidé qu’elles seraient élevées. Les cérémonies d’un très grand caractère qui eurent lieu à Versailles, les fêtes magnifiques que Paris et la France donnèrent à la jeune infante, sont racontées dans les mémoires du temps. L’impression qu’on emporte de l’éblouissant spectacle de ces fiançailles n’est point des meilleures. Le cardinal-ministre n’est pas seul à considérer d’un œil chagrin ce faste et ces dépenses si peu en rapport avec l’état des finances du royaume. Le peuple se réjouit par tradition : c’était et c’est encore son habitude lorsque les cloches sonnent à toute volée et que l’on doit tirer le feu d’artifice. Cependant, depuis les dernières années du règne de Louis XIV, un esprit nouveau ou plutôt un réveil du vieil esprit gaulois travaille le populaire : les têtes fermentent ; on raisonne dans les cafés, on lit les gazettes, on chansonne chacun et toute chose, dans la rue et dans les salons, sans épargner la cour et la religion ; bref, à Paris, c’en est fait déjà du prestige de l’autorité sous toutes ses formes. Or sans ces « cordes d’imagination » dont parle Pascal, sans les préjugés séculaires, sans le respect inconscient et inné qui pendant mille ans avait assuré l’empire de la noblesse conquérante et de la dynastie capétienne sur notre pays, il était impossible que l’ancien ordre de choses subsistât. Une révolution politique et sociale était imminente : on en parlait à Versailles même, bientôt on en discourra tout haut à quelques pas du roi, dans l’entresol de Quesnay ; le marquis d’Argenson a prononcé le mot, pressenti, annoncé la catastrophe ; Louis XV enfin, qui avait une assez claire conscience que les choses ne dureraient guère après lui, Louis XV, dans une lettre au duc de Choiseul, parle de « la multitude républicaine : » il la voit déjà étendre la main sur son sceptre, s’il meurt sans laisser un successeur qui soit un homme.

Certes en cette année 1739, qui s’ouvre pour la France dans les splendeurs d’un mariage quasi royal, on voyait déjà venir de sombres nuées sans trop songer à l’orage. Le roi n’était encore ni le bien-aimé, ni le bien-haï : ses peuples ne le connaissaient guère. Le roi chassait, s’occupait fort de ses chiens, avait de petites maisons où il faisait des excès de table et ne se mêlait de rien dans le gouvernement : voilà tout ce qu’on en savait. Le scandale commençait à peine dans la famille royale avec le règne des quatre sœurs. Depuis un an seulement, Louis XV avait pour toujours délaissé Marié Leczinska. On lui avait amené une bonne personne, vive, rieuse, enjouée, point du tout ambitieuse, quoique fort pauvre, une folle tête d’amoureuse qui l’adora bourgeoisement, lui donna tout ce qu’elle avait d’âme, de tendresse, de larmes aussi, et pensa mourir de douleur quand elle fut renvoyée. Cette douce créature, Mme de Mailly, était alors maîtresse en titre ; l’adultère était public. Plus scrupuleux, plus véritablement chrétien que le grand roi son aïeul, Louis XV refusa d’écouter les pères jésuites qui, forts de l’exemple de Louis XIV, s’efforçaient de le persuader qu’il pouvait et devait toujours s’approcher des sacremens : le roi déclara qu’il ne ferait pas ses pâques.

La petite infante quitta Louis XV au Plessis-Piquet, La sensibilité exaltée du dauphin et de ses sœurs se montra pour la première fois dans cet adieu. La tristesse du roi était profonde. Jamais cœur de père ne fut plus tendre. Je ne crois pas que l’espèce de froideur, de contrainte, de malaise qui régna plus tard entre le roi et le dauphin ait nui à l’affection que le père ressentait pour le fils. Une plus pénétrante analyse des deux caractères ferait voir qu’ils ne furent peut-être jamais plus unis que lorsqu’ils parurent le plus éloignés l’un de l’autre. Ces caractères doux et timides, caressans et irrésolus, ont d’étranges délicatesses, des pudeurs exagérées, de fausses hontes indéfinissables, qui ressemblent à de la dissimulation, à de la lâcheté ; ils rougiraient d’avouer qu’ils aiment, de se livrer, de tout dire ; ils n’osent lever les yeux sur l’être qu’ils chérissent le plus au monde, ils fuient son regard, ils évitent de lui parler d’une manière trop directe, de lui donner tout haut le nom qu’ils se répètent au fond du cœur avec délices. Un temps viendra où le dauphin, chef du parti dévot à la cour, adversaire irréconciliable des maîtresses, austère et muet censeur des mœurs paternelles, n’abordera le roi que comme un courtisan, et pendant vingt ans, lorsqu’il lui parlera, tournera ses phrases de manière à ne jamais dire ni « sire, » ni « mon père. » Le roi était bien plus libre avec ses filles : la première enfance, passée, celles-ci se trouvèrent toujours à leur aise en sa société. Il était incapable de contrarier en rien ses enfans. Comme le remarque le comte de Mercy-Argenteau dans une lettre à l’impératrice Marie-Thérèse, le roi était homme à supporter plutôt ce qui lui eût déplu dans ses enfans que de leur faire la moindre représentation directe. Devait-il parler d’un sujet délicat, avait-il quelque chose à cœur, il ne pouvait vaincre sa timidité, prenait le parti d’écrire. Il en usa toujours ainsi non-seulement avec ses enfans, mais avec ses ministres, avec ses maîtresses, même avec la Du Barry.

L’aînée des filles de Louis XV, Elisabeth, la seule qui fut jamais mariée, était devenue Madame Infante : Henriette fut dès lors appelée Madame à la cour de France. Elle avait le cœur gros, pleurait encore à chaudes larmes au souvenir de l’absente, que déjà le dauphin et Adélaïde, toujours extrêmes, l’entraînaient éperdue dans le tourbillon des fêtes et des mascarades. Tout ce petit monde chantait, dansait, frétillait sous l’or et la soie, à la clarté des lustres, et ne songeait qu’au plaisir. Gouverneur et gouvernante des enfans de France partageaient avec le roi la commune allégresse. Ce n’étaient que bals masqués et costumés donnés par le dauphin et par ses sœurs. Marie Leczinska descendait à ces bals, qui ne finissaient qu’à deux heures du matin, quelquefois au jour. Louis XV y dansait, intriguait sous le masque. On a peine à concevoir comment d’aussi jeunes enfans (l’aînée avait treize ans) résistaient à la fatigue des veilles et à la contention d’esprit qu’exige en de telles fêtes la représentation. Ces petites personnes en effet étaient tenues d’être graves en public, de reconnaître les gens qu’elles recevaient, de ne danser qu’avec certaines personnes, de conserver toujours un maintien digne. En outre elles devaient assister aux cérémonies, aux promenades, aux spectacles de la cour. Après la musique et la comédie, le jeu de la reine commençait ; on jouait jusqu’au souper ; après le souper, on jouait encore très tard. Ce jeu de la reine était une chose terrible. Les plus intrépides étaient bientôt sur les dents. Délaissée, sans crédit, presque étrangère à la cour, où elle était pourtant forcée de paraître, la reine n’avait pas trouvé de meilleure contenance que de jouer ; elle n’avait rien à dire, et elle était bien aise d’éviter au roi ou aux courtisans la peine de l’entretenir. D’ailleurs point de cour sans jeu. Tous les soirs, à la même heure, avec la régularité fatale d’un automate, Marie Leczinska prenait place à la fameuse table de cavagnole, où, à en croire Voltaire, l’ennui venait à pas comptés s’asseoir entre deux majestés. C’est trop d’une ! Louis XV n’y paraissait guère. Il n’en était pas ainsi des filles de la reine : elles eussent été mal venues à prétexter quelque vapeur pour ne pas venir ; aussi bien elles n’avaient pas l’âge de s’ennuyer. Elles y allaient de si bon cœur qu’elles perdaient plus de 4,000 louis en une seule année. Or la reines en bonne mère, les faisait volontiers gagner.

On s’accorde à reconnaître qu’à cette époque de sa vie, vers dix-sept ans, Madame Henriette n’avait rien de déplaisant en toute sa personne. Elle n’était pas belle et souffrait quelquefois du même mal que l’infante : le printemps, la bonne chère, l’oubli volontaire des ordonnances de Bouillac, prescrivant un régime rafraîchissant, faisaient éclater maints boutons, apparaître certaines gourmes fâcheuses sur la blanche peau de la princesse ; mais sa figure était noble et pouvait même passer pour agréable lorsqu’elle avait du rouge. C’était une douce personne, simple et vraie, pleine d’attention et de politesse pour tout le monde. Bien que moins gaie que Adélaïde, elle riait beaucoup plus. Il faut se bien garder de voir en elle je ne sais quelle héroïne sentimentale de Walter Scott. Ce n’était pas une sylphide romantique qu’Henriette de France ; les Bourbons ont le goût classique. Le marquis d’Argenson recueille bien, dès avril 1737, le bruit d’une alliance de cette princesse avec le duc de Chartres, fils du duc d’Orléans. Elle n’avait que dix ans à cette époque : le mal d’amour n’est point mortel à cet âge. En mai 1740, le mariage de « Madame seconde avec le duc de Chartres » semble très certain à notre chroniqueur ; malgré le cardinal Fleury, qui haïssait la famille d’Orléans, Louis XV regardait déjà le duc de Chartres comme son second fils. Cependant, quelques mois plus tard, le jeune homme chassait avec le roi dans je ne sais quelle forêt. Fort bien stylé par son père, il crut le moment favorable pour faire, de cheval à cheval, sa petite harangue à Louis XV : « Sire, j’avais une grande espérance. Votre majesté ne l’avait pas ôtée à mon père… Je contribuais au bonheur de Madame Henriette, qui serait restée en France avec sa majesté. M’est-il permis encore d’espérer ? » Le roi se pencha vers le prince et lui serra tristement la main par deux fois ; il refusait. Il paraît qu’en retournant vers son gouverneur le pauvre garçon « étouffait et crevait ; » il n’en épousa pas moins, trois ans plus tard, la fille du prince de Conti, Quant à Henriette, les ennemis du cardinal ne manquèrent pas de répéter qu’elle adorait en secret le duc de Chartres, qu’on avait laissé les deux jeunes gens s’aimer d’enfance, qu’on faisait le malheur de leur vie. C’est ainsi, disait-on, que les romans commencent. Eh bien ! non, il n’y eut pas de roman, et, pour rêver tant de belles choses, il fallait se méprendre étrangement sur la nature toute passive, presque végétative, de la princesse.

Certes il n’en eût pas été ainsi avec Adélaïde. Cette petite personne montrait déjà une vivacité, une ardeur d’imagination peu commune. Rien de la grâce fine et enjouée des enfans qui ont grandi, non sans précocité, dans une société toute mondaine. Elle a l’humeur altière, la repartie sèche et dure, l’esprit quelque peu égaré. Dans une lettre au grand Frédéric, Voltaire a raconté très agréablement, mais non avec la précision et la sûreté d’informations du duc de Luynes, qu’un matin, avant le réveil de ses femmes, Adélaïde sortit de son appartement, et déjà était dans une galerie du palais lorsqu’elle fut arrêtée. Elle s’était habillée sans bruit, avait pris quatorze louis dans sa poche, et allait se mettre à la tête de l’armée : la princesse avait résolu de battre les Anglais, d’amener leur roi aux pieds de son père. Pour écuyer, elle avait jeté les yeux sur un garçonnet de douze à quinze ans qui gardait les ânes, sur lesquels montaient parfois les princesses dans le parc de Lagny. La gouvernante, Mme de Tallard, très vexée au fond, feignit de rire avec le roi de cette escapade. L’opposition aux desseins d’Adélaïde, loin de la calmer, l’exalta. Elle rêva des Anglais nuit et jour, au cavagnole de la reine comme aux heures d’étude où elle lisait l’histoire sainte. Le personnage de Judith lui révéla les moyens d’accomplir sa mission : ce fut le premier fruit de son éducation chrétienne. Elle confia donc qu’elle avait trouvé le moyen de détruire les Anglais. Lequel ? « Je demanderai aux principaux de venir coucher avec moi ; ils en seront sûrement fort honorés, et je les tuerai successivement. » Le duc de Luynes assure qu’elle n’entendait pas ce qu’elle disait (elle avait onze ans), et qu’on ne jugea pas à propos de le lui faire entendre davantage. Les croyans de la décadence qui l’entouraient allèrent jusqu’à taxer de bassesse et de cruauté un pareil sentiment. « Cela intéresserait ma conscience, » fit en se redressant l’enfant de France.

Le roi mena bientôt ses filles à l’Opéra. Elles y parurent pour la première fois le 7 janvier 1744 avec leur père ; à côté d’elles, dans une autre loge, étaient Mme de Châteauroux et sa sœur. Le public fut choqué du contraste ; on le comprendrait aujourd’hui, on le comprend moins à cette époque. Outre que Mme de Châteauroux n’était pas une créature de l’espèce de la Pompadour, pour ne pas descendre jusqu’à la Du Barry, il est bien connu qu’alors les plus honnêtes gens, je ne dis pas seulement les gens du bel air, ne faisaient point difficulté de se montrer en public avec leurs maîtresses. Sur ce chapitre, Louis XV, qui savait son monde, ne prit jamais la peine de rien cacher à ses enfans. Marie Leczinska évitait de laisser paraître son déplaisir et ne souffrait point que le dauphin ou ses sœurs manquassent d’égards à la favorite. L’honnête marquis d’Argenson lui-même ne s’élève contre les maîtresses royales que parce qu’elles se mêlent de vouloir diriger l’état. Dès qu’il ne s’agit plus du roi, il prêche une morale douce et facile qui, en quelques mots assez naïfs, en apprend plus long que bien des livres sur le XVIIIe siècle : « que les particuliers se confient à une maîtresse qu’ils croient affectionnée à leur domesticité, je le veux, cela fait peu de scandale, et même c’est édification et honnêteté, suivant le radoucissement des mœurs présentes, qui se rapprochent de plus en plus de la nature. »


II

Les années d’enfance d’Henriette, d’Adélaïde et du dauphin n’étaient plus qu’un riant souvenir. Avec l’âge, les goûts avaient changé ; plus de joie bruyante, plus de fêtes de nuit prolongées jusqu’à l’aube, plus de bals ni de mascarades dans leurs appartemens. Ce n’est pas que la raison des princesses fût mûrie par la réflexion et par l’étude. Le dauphin, qui avait une instruction assez étendue, bien qu’irrémédiablement faussée par une étroite orthodoxie religieuse, ne pouvait faire qu’Henriette se prît d’une belle passion pour les livres, ni qu’Adélaïde demeurât un quart d’heure appliquée. Sans ses conseils et ses exhortations, les princesses auraient. été d’une ignorance honteuse. Les autres sœurs, élevées à Fontevrault, ne seront guère plus avancées quand elles reviendront à la cour. Ces filles de France étaient loin de posséder les élémens de l’instruction qu’on donne aujourd’hui aux plus pauvres enfans des écoles primaires. Plus d’une grande dame lettrée du XVIe ou du XVIIe siècle aurait souri de compassion. En dehors des arts d’agrément, elles n’ont jamais rien su. Plus tard, elles firent des entreprises de grande lecture, se mirent à la tâche, et vinrent à bout, dit-on, de lire des parties considérables de l’Histoire ecclésiastique de Fleury, de l’Histoire d’Allemagne du père Barre, bref des montagnes d’in-quarto. Qu’importe ? C’étaient de purs caprices de filles désœuvrées, car elles n’entendaient sûrement point ces ouvrages. De là une médiocrité d’esprit, une débilité d’intelligence qui les livra aux pratiques mesquines d’une dévotion peu éclairée, aux intrigues du clergé ultramontain, aux entreprises et aux menées des jésuites. L’ennui surtout pesa d’un poids immense sur ces existences mornes et stériles. Tous les matins, elles allaient voir le roi à son lever, lui baisaient la main, puis l’embrassaient ; elles se rendaient encore chez lui lorsqu’il revenait de la chasse ou de la chapelle les dimanches et fêtes. Dès 1746, Henriette et Adélaïde chassent le daim avec Louis XV, tous les cinq jours à peu près. Ce qu’on appelle leur éducation était terminé : la duchesse de Tallard avait remis Mesdames entre les mains du roi, à la grande joie des princesses, qui haïssaient leur gouvernante. Celle-ci les traitait avec indécence, les faisait attendre, si elle avait en tête quelque revanche au piquet, écrit Argenson, et laissa paraître à la fin une âme basse, et cupide. Les jours où elles ne chassaient point, les princesses passaient chez elles leur journée, ne voyaient personne, cultivaient quelques fleurs, faisaient de la musique, venaient chez la reine pour le cavagnole, puis se couchaient de bonne heure.

Telle était l’uniformité et la monotonie de cette vie que, Mesdames étant allées chez leur père, le 22 juin 1746, à cinq heures après midi, c’est-à-dire à un moment de la journée où elles n’avaient pas accoutumé d’y aller, ce fut un événement « extraordinaire » qui mit toute la cour en émoi. Le dénoûment d’une tragi-comédie approchait. On apprit tout à coup qu’une des dames attachées aux princesses, la charmante Mme d’Andlau, allait être envoyée à la Bastille, puisqu’elle avait reçu l’ordre de partir pour Strasbourg. Or cette jeune femme toute gracieuse, élégante, spirituelle, était fort aimée d’Henriette et d’Adélaïde, qu’elle suivait toujours à la chasse ; c’étaient elles pourtant qui étaient cause de sa disgrâce. Deux mois auparavant, le mercredi saint, Adélaïde avait tenu entre ses mains, regardé, feuilleté et certainement parcouru, non sans un trouble bien naturel, certain livre qu’on ne lit plus guère, mais qu’on lisait beaucoup au dernier siècle, et dans le meilleur monde. Avec la légèreté d’esprit et de causerie de la société d’alors, quand les femmes les plus polies se vantaient d’être esprits-forts, et que le relâchement des mœurs dans les couvens défrayait l’innocente gaîté des honnêtes gens, un tel livre n’était qu’une amusante historiette de moinerie, un peu gauloise sans doute, mais tout à fait propre à chasser les vapeurs. Il s’agit du Portier des Chartreux, illustré, comme on sait, de gravures très libres. Certes ce n’était pas un ouvrage à mettre entre les mains d’une vierge de quatorze ans, quelque précocité qu’elle eût laissée paraître dans son admiration pour Judith. Mais Mme d’Andlau était-elle coupable, l’était-elle autant qu’il semblait ? Curieuse et espiègle comme on la connaît, Adélaïde n’a-t-elle pas plutôt pris le livre par manière de badinage, et après mille baisers et folâtreries, dans la poche même de sa gentille dame de compagnie ? Celle-ci peut ne s’en être point tout d’abord aperçue ; eût-elle, en rougissant un peu, redemandé son livre, le dépit et la colère devaient rendre si jolie la mine de Mme d’Andlau que la maligne enfant se sera mise à rire en protestant qu’elle ne savait ce qu’elle avait pu faire du petit volume. Elle l’avait caché ; l’intérêt croissant de sa lecture l’empêchait de le rendre. C’est l’avis du duc de Luynes, qui mieux que personne était en état de savoir le fin des choses. « Ceux qui connaissent Mme d’Andlau, écrit-il, ont bien de la peine à se persuader qu’ayant tant d’esprit et d’usage du monde elle ait pu faire l’extrême imprudence de donner un pareil livre. » Quoi qu’il en soit, du 6 avril au 22 juin environ, le livre put être lu et relu à loisir dans la jeune famille de Louis XV. Henriette l’eut après sa sœur, puis ce fut le tour du dauphin et de la dauphine : l’état de mariage avait fait du frère le chef de ce petit monde ; ses sœurs voulurent peut-être avoir son sentiments Le dauphin parla du livre à quelques personnes. Bref, on fut bientôt informé de tout, même à l’armée. Mme d’Andlau, effrayée, toute tremblante à l’idée de la colère du roi, supplia les princesses d’assoupir cette affaire. L’aînée, Madame Henriette, eut la simplicité de consulter sa dame d’honneur sur la conduite à tenir. La vieille maréchale de Duras n’eut garde de laisser échapper l’occasion de perdre la fringante dame de compagnie ; elle déclara qu’elle dirait tout au roi, si Henriette ne le faisait elle-même. De là la visite des princesses chez leur père dans l’après-midi du 22 juin. La bruyante disgrâce de Mme d’Andlau, son exil, furent à tous égards d’une maladresse insigne. Sans un tel éclat, jamais nous n’aurions connu toute cette affaire ; le public l’aurait ignorée, nul n’en aurait fait de chanson, tandis que pendant l’automne et l’hiver, à la cour comme à la ville, on fredonna certain couplet où il était fort question de cette dame et de son livre,

Qu’il faut suivre,
Pour bien vivre
En parfait chartreux
Religieux ;
Œuvre utile
A la fille
De ces lieux [3] !

Enfin les apologistes de Mesdames de France, des historiens naïfs et de peu de critique comme M. de Beauchesne, pour qui les princesses sont des vierges douloureuses, de saintes et pures victimes inclinées sur le monde, expiant dans les prières et dans les larmes les hontes du roi et les crimes du siècle, auraient sans doute eu moins de peine à nous persuader qu’elles n’ont soupiré que des psaumes ni regardé d’autres images que celles de leurs livres d’heures.

La mort de la première femme du dauphin (juillet 1746) rapprocha le frère et les sœurs. A Choisy, où était la cour, Adélaïde fut reprise d’un goût furieux pour le violon : dès l’âge de onze ans, elle en jouait vraiment fort bien ; Henriette dessinait, peignait en miniature, jouait de la viole ; elle n’avait pas de voix. Adélaïde au contraire avait cette « voix de basse étonnante, » presque aussi forte que celle de son frère, ce qui n’était pas peu dire. Celui-ci, grand musicien, très habile sur le violon, l’orgue, le clavecin, s’amusait à contrefaire les basses-tailles de la chapelle du roi. Il fît tant qu’on répéta et qu’on finit par croire dans le public qu’il chantait vêpres du matin au soir, en vrai bigot. Dès novembre 1746, son mariage avec Marie-Josèphe de Saxe fut déclaré. Il riait et pleurait à la fois. Il avait d’abord paru peu affecté de la perte de la dauphine ; maintenant il se sentait mordu au cœur par le souvenir de l’absente et sanglotait des jours entiers. Morte, il la chérissait cent fois plus qu’il ne l’avait aimée vivante. Tout entier à sa funèbre passion, il rendit d’abord assez malheureuse la pauvre dauphine. Cette excellente personne, bonne et compatissante, d’une douceur de cœur infinie, vraie mère de Louis XVI, s’attendrissait volontiers, pleurait de voir pleurer son époux, n’avait point de haine pour sa rivale d’outre-tombe. Loin d’être touché, le dauphin dissimulait à peine son aversion, la renvoyait brusquement, s’enfermait avec Adélaïde, la laissait de longues heures avec Henriette. Une étroite affection unit bientôt cette princesse avec la jeune femme. Dès le premier jour, elles s’aimèrent comme deux sœurs. C’est grâce aux soins d’Henriette que le dauphin finit par accorder son amitié à la dauphine. Aussi Marie-Josèphe de Saxe témoigne-t-elle, dans une lettre écrite à sa mère [4], qu’elle devait à cette princesse le bonheur de sa vie. Les commencemens du mariage avaient paru un mauvais rêve à cette étrangère instruite et cultivée, d’un esprit judicieux et d’un goût exquis dans les choses de l’art. Non-seulement le dauphin et ses sœurs ne voyaient personne ; ils ne parlaient que de mort et de catafalque. Elle les regardait danser, à la lueur d’une bougie jaune, dans une antichambre toute noire. Quand ils ouvraient la bouche, elle les entendait murmurer avec délices : « Nous sommes morts ! » Au printemps de 1747, lorsqu’on tendit de noir le château pour la mort de la reine de Pologne, mère de Marie Leczinska, le dauphin envoya quérir ses sœurs et sa femme, et tous quatre, sous le dais funèbre, les rideaux tirés, à la lumière vacillante des cierges, jouèrent à quadrille dans la même salle où, quelques mois auparavant, le corps de la défunte dauphine avait été exposé.

Victoire revint de Fontevrault l’année suivante. Selon le désir du roi, la maréchale de Duras mit du rouge à la jeune fille pendant le voyage, si bien qu’elle parut devant son père comme une petite déesse d’un olympe couleur de rose où l’abbé de Bernis eût été Apollon, le duc de Richelieu l’agile Mercure, Soubise un Mars peu farouche, et la marquise de Pompadour une Cythérée d’opéra. Dès sa première visite au roi, elle l’entretint trois quarts d’heure durant. Adélaïde ne cacha pas son dépit, mais ce léger nuage se dissipa bientôt. On s’aperçut que Victoire n’avait pas le moindre génie politique. Le dauphin et ses sœurs déclarèrent qu’elle n’était qu’un enfant, et un enfant dont les manières n’étaient pas moins simples que l’intelligence. Les religieuses ne lui avaient guère appris à lire ; elles ne lui avaient pas davantage enseigné l’art de faire la révérence et de se bien tenir dans un palais, elle marchait même très mal ; elle n’avait pris d’abord tant de liberté avec le roi que parce qu’elle manquait de l’usage des cours. Bref, ce n’était qu’une jolie et très piquante brune de quinze ans, aux beaux yeux doux et caressans, assez grande et bien faite, encore qu’un peu grasse, d’un esprit vrai et enjoué, sans finesse ni saillie, sans autre ambition que celle de plaire et de se tenir l’âme en joie. Il semble qu’elle ait deviné d’instinct l’heureuse sagesse de l’Ecclésiaste, et qu’elle ait incliné à croire que rien sous le soleil n’est meilleur à l’homme que de manger, boire et se réjouir. Dans quelques années, lorsqu’elle aura perdu les manières un peu brusques qu’elle apporte de Fontevrault, Madame Victoire sera jusqu’à sa mort la plus aimable, la plus gracieuse et charmante femme de France. C’est à peu près tout, il est vrai, ce qu’on pourrait dire d’elle. Ces natures molles et voluptueuses, sans mélancolie toutefois ni vagues tristesses, ont à peine une histoire. Les courtisans retrouvaient dans la figure de Victoire quelques traits de ressemblance avec celles du roi, du dauphin, de Madame Infante, d’Adélaïde elle-même. En tout cas, si la princesse tenait de son père un cœur tendre et pitoyable, elle n’eut pas l’occasion d’être ambitieuse comme l’infante, elle ne vécut pas ainsi qu’Adélaïde pour la seule domination, et ne connut jamais l’humeur sombre et fantasque de son frère.

Arrivée à Versailles en avril 1748, Victoire commença dès juillet à courre le cerf avec ses deux sœurs. Les trois princesses étaient souvent des voyages du roi, parfois de ses soupers, et assistaient aux spectacles des petits cabinets [5]. Malgré tout, la vie redevenait monotone, lorsque Madame Infante, l’absente tant aimée, la sœur jumelle d’Henriette, revint pour la première fois en France dans les derniers jours de l’année. Partie de Madrid en novembre, elle avait trouvé à Bayonne les carrosses de la cour et des chevaux de poste ; elle revit son père à Villeroy, Henriette et le dauphin à Choisy, la reine à Versailles. « L’enfance » était toujours si grande chez le dauphin, la tendresse si vive et si exaltée dès qu’il triomphait de sa timidité native, qu’à la vue d’Elisabeth il ne se connut plus, se jeta à son cou, embrassa tout ce qu’il vit, même les caméristes. Depuis dix ans, la petite infante était devenue une grande et forte femme au teint bruni. Avec une couronne et un manteau de reine ou d’impératrice, sur un trône, au milieu d’une cour fastueuse comme avait été celle de Louis XIV, son air eût paru noble, majestueux même : dans l’état de dénûment où elle était, avec sa suite d’Espagnols faméliques, l’ampleur un peu exubérante de ses formes lui donnait l’air commun. « Madame Infante était fort mal en habits et même en linge, » écrit le marquis d’Argenson. On renouvela sa garde-robe pour la première fois depuis son départ de France. Le roi s’empressa de lui faire une pension de 200,000 livres et la logea dans l’appartement de la comtesse de Toulouse, placé au-dessous du sien, avec lequel il communiquait par un escalier intérieur. Cet appartement, qui avait été autrefois celui de Mme de Montespan, pourrait fournir le sujet d’un long poème héroï-comique. Après avoir été au dernier siècle l’objet de luttes furieuses de la part des princesses et des favorites, il devait encore inspirer à M. Michelet le plus singulier roman qu’on puisse imaginer ; nous n’accorderons pas tant d’importance à un escalier.

La fille de Louis XV avait d’abord été fort bien accueillie en Espagne : tout Madrid célébra son air gracieux et sa bonne mine ; mais bientôt l’âpre soleil de la péninsule, le xérès, les alimens d’une saveur acre et brûlante, avaient fait reparaître, au bout de quelques mois de séjour, sur le corps et au visage de l’infante, ces pustules et ces gourmes dont on n’avait jamais pu la guérir à Versailles. « On nous a envoyé une galeuse, » répétait la belle-mère, la fameuse Elisabeth Farnèse. Son dépit, sa mauvaise humeur contre le cardinal Fleury, qui semblait ne se point souvenir de toutes ses promesses, lui faisaient tenir ces discours. La politique plus encore que la nature fut donc cause de la précoce disgrâce de l’infante. Au moins il ne paraît pas qu’elle ait déplu à son jeune époux, joli garçon de vingt ans, âme molle et vulgaire, qu’elle ne traita jamais qu’en enfant. Un coup d’œil lui suffit pour deviner la médiocrité et la suffisance de don Philippe ; elle apprendra avec indifférence que ce jouvenceau a les vices d’un Italien ; elle le saura lâche, et n’en éprouvera point d’indignation ; elle le verrait s’avilir sans ressentir aucune pitié, s’il n’était le père de ses enfans. Don Philippe ne sera jamais son maître. Dès les derniers jours de 1741, lorsqu’il part pour l’Italie, elle met au monde une fille. Déjà, pour son enfant elle rêve un archiduc, elle qui n’a encore ni royaume ni principauté ! Ce rêve se réalisera, la petite-fille de Louis XV épousera un frère de Marie-Antoinette ; mais il faut que la France et l’Espagne aident l’infant à conquérir un trône. Pendant sept ans, de 1741 à 1748,100,000 hommes périrent, a écrit Lacretelle, pour que don Philippe régnât sur 2 ou 300,000. Il n’eut ni la Lombardie ni le Milanais : le traité d’Aix-la-Chapelle lui concéda un maigre établissement en Italie, « un trou, » disait l’infante, — le duché de Parme, Plaisance et Guastalla, Don Philippe n’en avait pas moins acquis le droit de dormir sur ses lauriers : il possédait un état et des sujets. Il était, il est vrai, sans ressources ; il avait un palais, et point de meubles, un palais ducal sans portes ni fenêtres, d’où l’on avait tout emporté, même les escaliers ! C’est au milieu de ces ruines princières, dans cette indigence magnifique, que l’infant attendait l’infante, sans grand empressement toutefois. Depuis huit ans qu’il ne l’avait revue, il était devenu maussade et très dissolu. Dans les camps, ses goûts s’étaient pervertis et comme égarés : c’était toujours un gentil cavalier, un dameret élégant et accorte, très tendre en paroles avec une âme fart sèche, mais de mœurs équivoques et peu sûres.

Madame Infante de son côté ne montra pas plus d’empressement à revoir l’infant ; elle passa par Versailles avant d’aller à Parme. Les bruits fâcheux qui couraient de par le monde sur don Philippe ne la touchaient guère. Sa belle-mère, la reine Elisabeth Farnèse, et la marquise de Lède, sa camarera mayor, avaient fait son éducation : l’infante n’avait point de préjugés. Elle n’était qu’excellente mère et fille du roi de France. Assurer la fortune de ses enfans et servir les intérêts de sa maison, telle fut jusqu’au dernier jour la plus grande, l’unique passion de sa vie entière. Tout le reste lui était assez indifférent. Si l’on songe que l’ambition fut presque sa seule religion, qu’elle n’eut d’autre dieu que son père, et que même la mort lui eût été douce, si en s’immolant elle avait pu procurer quelque bien aux siens, on ne s’étonnera point qu’à l’occasion elle n’ait pas été arrêtée par de vulgaires scrupules. Elle n’était point femme à joindre au mari le ragoût d’un galant : elle eut pourtant plus d’une aventure et ne passa jamais pour prude. Bien qu’elle ne fût pas belle, il est notoire qu’elle tourna la tête à deux ambassadeurs au commencement et à la fin de sa carrière politique, sans parler de l’abbé de Bernis. On peut croire que Madame Infante eut du goût pour les diplomates. Le premier, M. de Vauréal, évêque de Rennes, fut ambassadeur de France à Madrid pendant les sept ou huit ans d’absence de don Philippe. Disgracié, il reçut l’ordre de se rendre à son évêché sans venir à Versailles. « Il passe pour constant, écrit Argenson en mars 1749,que ce prélat a voulu conter fleurette à Madame. » Si l’on en croyait une chanson du temps, le roi d’Espagne aurait même fait expier bien plus cruellement encore à l’évêque de Rennes son renom de galant ; mais cette disgrâce arriva fort tard, à une époque où l’infante avait quitté Madrid et pouvait se passer des bons offices de l’ambassadeur de France. Le dernier amoureux, l’abbé de Bernis toujours excepté, est un marquis de Crussol, envoyé de France à Parme, qui perdit à ce point la tête qu’on le barricada dans sa chambre ; son cousin, le duc d’Aiguillon, fut mandé en toute hâte pour le venir chercher et le faire renfermer en France. Que l’infante ait attiré dans ses filets ces pauvres oisillons pour les plumer ensuite, ce n’est pas impossible, et c’était même un peu son droit ; elle en tira tout ce qu’elle put. La nature l’avait faite femme : elle usa, abusa peut-être de l’intrigue. La fin justifiait assez les moyens. D’ailleurs toutes ces galanteries ne tiraient pas à conséquence ; on n’en saurait douter, l’infante n’eut jamais le loisir d’être amoureuse.

Pendant son séjour à la cour de France, « la pauvre duchesse » étonna le vulgaire des courtisans par sa constante application aux affaires, par son éloignement pour les concerts, les bals, les spectacles et autres amusemens. Le marquis d’Argenson, qui manque assurément de finesse, mais non de clairvoyance et de judiciaire, avoue qu’il n’a point vu de princesse ayant plus d’envie de jouer un rôle politique. Elle ne devait guère rester à Versailles, elle le savait ; elle eut donc l’art de ménager tous les partis et de s’en faire bien venir. Toute de cœur avec le dauphin et avec ses sœurs, elle sut ne s’aliéner point la Pompadour. Enfermée dans son cabinet, elle mandait les ministres et travaillait une grande partie de la journée. Le soir, elle jouait gros jeu : c’était alors une source ordinaire de revenus, de ruine aussi. Une fois, à Marly, elle gagna plus de 2,000 louis ; « voilà, dit-on, de quoi meubler sa maison en Italie. »

En octobre, il fallut se séparer. Le moment de l’adieu fut horrible, rappela les scènes des convulsionnaires. Jamais peut-être on ne s’est aimé avec la violence que les sœurs et le frère montrèrent à la dernière heure. Henriette s’était évanouie plusieurs fois la veille. Cette personne de mœurs si douces, d’apparence si calme, avait d’affreux accès de désespoir. Quelques années avant, à la nouvelle de la maladie du roi, alors à Metz, on la vit se rouler par terre, pousser des hurlemens. Cette fois on eût dit qu’elle avait un vague pressentiment de sa mort prochaine, et que jamais plus elle ne reverrait sa sœur jumelle. Quand le dauphin donna la main à l’infante pour monter en voiture, ses larmes l’étouffaient ; il éclata en sanglots, jeta des cris. Louis XV, concentré dans sa joie comme dans sa douleur, souffrait plus que tous. Il avait mis en ses enfans toute son affection, car il serait naïf de croire qu’il ait véritablement aimé ses maîtresses, et il en fut chéri comme jamais père ne l’a été. Ses filles n’avaient guère d’autre conscience que la sienne ; elles ne lui cachaient rien, lui avouaient tout, même leurs incommodités : la reine n’apprenait ces choses que par le roi. Il la laissait donc partir, cette infante chérie, mais enrichie, comblée de présens : huit carrosses, vingt chaises de poste, neuf fourgons renfermant un mobilier complet, suivaient la duchesse de Parme.

A cette époque, Louis XV se plaisait fort dans la société de ses enfans. Ce n’était plus Mme de Pompadour, c’étaient ses filles qu’il emmenait à l’Ermitage ; elles étaient des voyages de Choisy et de la Muette, suivaient les chasses, soupaient en tête-à-tête avec leur père. La favorite, déjà usée, séchait de dépit. Elle craignait pour « sa place, » elle sentait que, le jour où la vie de famille suffirait au roi, elle serait perdue, chassée, rendue à son mari, M. Lenormant d’Étiolles. Mesdames aînées désiraient beaucoup d’avoir l’appartement au-dessous de celui du roi, afin de profiter des visites de leur père ; la marquise le savait, elle remua ciel et terre pour l’emporter sur les princesses. Celles-ci cherchaient des consolations dans la dévotion, surtout dans une existence facile et quelque peu sensuelle. Réunis en conciliabule chez la reine, le frère et les sœurs soutenaient la résistance du clergé contre l’impôt du vingtième, encourageaient le refus des sacremens aux catholiques qui n’acceptaient pas la bulle Unigenitus, et faisaient casser par la cour les arrêts du parlement. Adélaïde stimulait le saint zèle d’Henriette, fort entourée par les jésuites. Après avoir si bien mérité du ciel, les princesses s’enfermaient, tiraient de leurs armoires des jambons, des mortadelles, des daubes, des vins d’Espagne, et mangeaient à toute heure. Elles commandaient aussi des petits soupers dans leurs cabinets, se mettaient à table à minuit, se crevaient de vin et de viande, comme parle Argenson. Le dauphin, plus ultramontain que jamais devenait lourd de corps et d’esprit : il était alors d’une grosseur et d’une épaisseur monstrueuses.

Les deux dernières filles de Louis XV, Sophie et Louise, revinrent de Fontevrault vers la fin de 1750. Sophie était alors une grande fille de seize ans, maigre, sérieuse, timide, fort mal habillée, avec les manières embarrassées d’une pensionnaire qui arrive de la province. Le bas du visage manquait d’agrément ; la bouche était plate, le menton un peu long. Elle ressemblait pourtant à son père, surtout de profil. Un grand fonds de bonté, d’affectueuse tendresse, luisait doucement dans ses beaux yeux au regard vague et furtif. Malgré tout, à cette époque, Sophie passait pour jolie. On n’en pouvait pas dire autant de Louise, petite et contrefaite, bossue avec une grosse tête, la peau très laide. Bien qu’elle n’eût que treize ans, elle raisonnait, discourait, prenait toujours la parole. L’établissement des princesses à la cour avait déjà causé des dépenses considérables : elles allaient être encore augmentées. Le marquis d’Argenson estime à 2 millions par an cette augmentation. Le duc de Luynes savait aussi que chacune des princesses dépensait 1 million par an. De pareils témoignages veulent être considérés sérieusement avant que d’être contredits. Tous les élémens de cette étude se trouvent dans les cartons et registres des archives de la couronne, conservés aux Archives nationales [6]. Après avoir examiné avec soin les états des maisons de Mesdames, relevé les chiffres des sommes payées aux officiers, aux chapelains, aux dames, à la bouche, aux écuries, etc., on sera moins enclin à taxer d’exagération un témoin aussi vrai, aussi bien informé que le duc de Luynes.

Les cinq princesses passèrent ensemble l’année de 1751. Dès le commencement de février de l’année suivante, Henriette tomba malade, ou du moins n’eut plus la force de cacher le mal qui depuis longtemps la minait. Il parait que l’infante lui avait laissé quelque onguent pour faire passer les dartres auxquelles étaient sujettes les deux sœurs jumelles : la drogue aurait pénétré dans le sang, empoisonné la princesse. Ce qui est certain, c’est que les plus célèbres médecins, Dumoulin, Falconnet, Senac, Quesnay, la déclarèrent atteinte d’une fièvre putride. Saignées redoublées, émétique, rien n’y fit ; Henriette n’avait aucune illusion sur son état ; elle demanda son confesseur, le père Perusseau. Le jeudi 10 février au matin, l’agonie commença. Le roi regardait mourir sa fille bien-aimée ; le jésuite continuait ses exhortations et ses prières de la dernière heure. Soudain une idée lui traversa l’esprit comme un éclair : il s’écria que la suppression de l’Encyclopédie serait sans doute un moyen d’obtenir la grâce divine. La princesse râlait misérablement. Louis XV, qui pensait d’ailleurs comme le père sur le Léviathan philosophique, accorda tout. Vers midi, Henriette expira. La cour partit pour Trianon, sur l’ordre de la dauphine, qui avait demandé au roi où il voulait aller. « On n’a qu’à me mener où l’on voudra, » avait-il répondu.

Cependant au palais de Versailles on songeait à transporter à Paris le cadavre de la princesse. Il se trouva qu’on était au jeudi gras, et, bien que Madame ne fût ni roi, ni héritier présomptif, ordre fut donné d’arrêter tous les spectacles de Paris, même ceux de la foire, et de fermer le bal de l’Opéra. A une heure après minuit, elle fut mise sur un matelas, dans des draps, et des gardes du corps la descendirent dans un grand carrosse. On la plaça au fond sur son séant ; un suspensoir passant sous ses aisselles la tenait en équilibre, l’empêchait de ballotter. Elle était en manteau de lit, coiffée en négligé et avec du rouge. Deux femmes de chambre, assises sur le devant du carrosse, lui faisaient face ; ses dames l’accompagnaient dans un carrosse de suite. On arriva aux Tuileries. Le mardi gras, elle fut exposée sur un lit de parade dans un petit appartement du rez-de-chaussée, tout tendu de blanc ainsi que la chapelle ardente, le vestibule et le devant de la porte qui s’ouvrait sur le Carrousel. Point de masques dans les rues ce jour-là, on fit cesser les violons chez les traiteurs et dans les cabarets [7]. De retour à Versailles avec toute la cour le lendemain de la mort d’Henriette, Louis XV avait voulu être seul ; il avait chassé deux fois, mais sans parler, sans rien voir ni regarder. Le mercredi des cendres, le dauphin et les princes du sang, puis Victoire, Sophie et Louise avec les princesses du sang, vinrent jeter de l’eau bénite. Seule Adélaïde ne parut pas ; on avait craint, non sans raison, l’effet de ce spectacle sur son esprit, alors entièrement exalté par la douleur. Le jeudi, à sept heures du soir, un nombreux cortège précédé de gens à cheval, entouré de pages et de valets qui tenaient des flambeaux, porta le cœur d’Henriette à l’abbaye du Val-de-Grâce. Le corps fut descendu le samedi dans les caveaux de Saint-Denis. Le convoi partit des Tuileries, passa par les rues Saint-Honoré et de la Ferronnerie, par la rue et le faubourg Saint-Denis, au milieu d’une grande affluence de peuple et de carrosses sur tout le parcours. Treize mille flambeaux avaient été distribués aux personnes de la suite. On pense bien que tous les pages, valets et gardes n’avaient pas l’âme en peine sous leur livrée de deuil. Point de grande cérémonie funèbre au dernier siècle, surtout dans les dernières années, où la valetaille n’ait affiché une impudeur, un cynisme révoltant, signe manifeste d’une profonde démoralisation. Des mousquetaires se comportèrent d’une façon indécente, jetèrent au milieu de la foule des torches allumées et brûlèrent quelques perruques ; il y eut plusieurs scènes tumultueuses. Cette princesse de vingt-quatre ans eut plus de courtisans à l’abbaye de Saint-Denis qu’au palais de Versailles. Beaucoup affectèrent devant le roi une douleur qu’ils étaient loin d’éprouver. Il y eut foule autour du catafalque ; à la vérité, celui-ci était d’une extrême galanterie, en blanc, couleur de rose et céladon.

Louis XV reporta toute son affection sur Adélaïde : elle eut le fameux appartement de la comtesse de Toulouse, avec l’escalier dérobé ; plus tard elle habita dans l’appartement même du roi. « Il paraît ne vouloir plus faire sa société que de sa famille, en patriarche et en bonhomme, » écrit Argenson. La cour était en deuil ; la mélancolie habituelle du monarque était devenue affreuse. Il avait beaucoup de goût pour la dauphine, aimait cette longue figure maigre où l’on ne distinguait que deux grands yeux d’une infinie douceur. Il causait avec ses enfans et se décidait par eux sur bien des choses. Naturellement c’était surtout l’aînée, Madame Adélaïde, qu’il consultait. Certes mieux, eût valu pour le roi de France se diriger d’après le vol ou le chant des oiseaux. Il connaissait au moins, lui, la géographie, s’il ignorait l’état actuel du monde et l’esprit du siècle ; mais elles, ces pauvres filles de France, simples échos de l’archevêché, que savaient-elles ? Plus impérieuse que jamais, violente, emportée, fière de sa faveur naissante, et comme étourdie par la chaleur de son sang de vierge qui lui montait au cerveau, Adélaïde ne dira bientôt plus au roi : « Vous plaît-il que cela soit, sire ? » elle dira : « Nous ferons ceci ou cela ! » Tous les matins, avant d’aller à la chasse, Louis XV descendait chez elle avec son café, qu’il faisait lui-même. Adélaïde tirait un cordon de sonnette pour avertir Victoire ; Victoire à son tour sonnait Sophie, et Sophie sonnait Louise. En quelques instans, les quatre sœurs étaient dans les bras ou sur les genoux de leur père. Louise, la pauvre infirme, dont l’appartement était le plus reculé, traversait en courant un grand nombre de chambres, arrivait, tout essoufflée, la dernière. Peut-être le roi donnait-il déjà à ses filles les singuliers petits noms d’amitié que l’on sait. Il ne déplaisait pas à la bonne et grasse Victoire de s’entendre appeler Coche. Adélaïde, qui dans une lettre se nomme elle-même Madame Torchon, avait été baptisée Loque, Sophie Graille, Louise Chiffe. Tous les soirs à six heures, au retour de la chasse, au débotté du roi, nouvelle visite des princesses à leur père, mais cette fois avec une sorte d’étiquette. « Les princesses, dit Mme Campan, passaient un énorme panier qui soutenait une jupe chamarrée d’or ou de broderies : elles attachaient autour de leur taille une longue queue, et cachaient le négligé du reste de leur habillement par un grand mantelet de taffetas noir qui les enveloppait jusque sous le menton. Les chevaliers d’honneur, les dames, les pages, les écuyers, les huissiers portant de gros flambeaux, les accompagnaient chez le roi. En un instant, tout le palais, habituellement, solitaire, se trouvait en mouvement : le roi baisait chaque princesse au front. » Telle était la vie ordinaire des filles de France dans ce grand palais de Louis XIV, qui déjà devenait désert et d’où la vie se retirait. Dès le 8 mars, la reine avait repris son éternel cavagnole. En juillet, Sophie commença de suivre les chasses à cheval. Peu à peu le souvenir de la morte tant aimée fuyait, s’évanouissait comme une blanche nuée dans l’azur d’un ciel de printemps.

A Parme, la « pauvre duchesse » ne pouvait oublier si vite. Avec Henriette, avec sa sœur jumelle, elle sentit qu’une partie d’elle-même avait cessé d’exister. Elle écrivit à son père la lettre la plus touchante, dit qu’elle voulait mourir en France, reposer près de sa sœur, dans le même caveau de l’abbaye. Elle revenait ; en septembre, elle revit tout ce qu’elle aimait sur la terre. La situation d’Elisabeth n’était guère meilleure que lorsqu’elle était arrivée de Madrid quelques années avant. C’était toujours cette « fille mal mariée, » humiliée, indigente, qui tirait au roi de grosses sommes d’argent, sollicitait de nouveaux secours ou un établissement meilleur. Don Philippe, magnifique et misérable comme l’Espagnol classique, ne savait pas mieux gouverner que combattre. Ce grand enfant, mou et vicieux, mangeait en quatre mois les revenus de son petit état. L’infante vécut à la cour de France pendant un an comme à son ordinaire, c’est-à-dire sans montrer aucun goût pour les spectacles, la musique ou le jeu. « Elle s’ennuie de tout, comme on est dans le reste de la famille, écrit Argenson. Elle ne tire de plaisirs que de son cœur, aimant son père et sa famille, et ceux qui l’approchent. Le roi est à peu près comme elle, mais les impressions sur le cœur et sur l’esprit passent plus vite chez lui. » A cette époque, pendant le séjour même de sa fille, le caractère de Louis XV baisse beaucoup, la volupté l’envahit, détend tous les ressorts de son âme et le livre sans force aux habitudes de froide et cynique débauche. La Pompadour, qui plus que jamais tenait à « sa place, » faisait déjà consulter les théologiens en Sorbonne, affectait une dévotion hypocrite, intriguait pour devenir dame du palais de la reine, et entre temps s’initiait à sa nouvelle charge de surintendante des plaisirs du roi. Après le Murphy viendra Mlle de Romans, puis le petit sérail du Parc-aux-Cerfs. Ce serait pourtant ne pas connaître Louis XV que d’imaginer, avec le vulgaire, qu’il ait cherché ou trouvé quelque plaisir en une telle vie. Puisqu’on l’y poussait, il suivait la pente de sa nature, il s’abandonnait à ces joies mornes et désespérées dont l’arrière-goût donne des nausées. Le matin, le roi travaillait avec une certaine allégresse, il lisait les dépêches, écrivait aux agens de sa politique secrète, prenait connaissance des secrets de la poste, déjeunait chez Adélaïde, causait avec ses filles. Bientôt sa tête s’alourdissait, il avait de noires vapeurs (comme on disait alors), il était triste, mélancolique et paresseux, quelque chose en lui défaillait ; il se sentait faible, mol à la tentation, se laissait aller sans illusion aux énervantes délices d’une sorte d’évanouissement voluptueux.

C’est pendant le court passage au ministère de l’abbé de Bernis, l’année même de l’attentat de Damiens, que la duchesse de Parme revint une troisième et dernière fois à Versailles. La guerre de sept ans avec l’alliance autrichienne, si funeste à la France, commençait. L’infante arriva le 2 septembre 1757 à Choisy. Elle était en bonne santé, mais encore engraissée. Elle écrivait le 22 août à don Philippe : « Je me porte à merveille, et ris à mon ordinaire de ce qui ferait pleurer les autres. » Sa tête était plus que jamais pleine de projets. Après avoir rêvé Milan, les Pays-Bas, la Pologne, les Deux-Siciles, elle n’était toujours que duchesse de Parme ; avec la guerre, sa malechance allait finir. Certains articles secrets du traité d’alliance entre la France et l’Autriche, dans lesquels l’infant n’avait pas été oublié, semblaient gros d’avenir. Puis elle songeait à l’établissement de sa fille aînée. Il fallait être à Versailles pour profiter des événemens, faire ses affaires soi-même, voir les ministres tous les jours, se défier des défaillances du roi, et dicter à don Philippe ce qu’il devait dire ou écrire. Ces négociations, dont les documens existent aux archives des affaires étrangères, nous entraîneraient trop loin. Pour cette dernière période de la vie de Madame Infante, je veux dire pour ces deux années de séjour à la cour, où. elle mourut le 6 décembre 1759, on citera seulement quelques fragmens empruntés aux lettres inédites [8] qu’elle écrivit alors à don Philippe.

Ce qui dans ces lettres a trait à ses sœurs et au reste de sa famille a paru surtout digne d’intérêt pour ce travail. Voici comment l’infante raconte un accident arrivé à la princesse Sophie : « Fontainebleau, 19 septembre 1757… A propos, que diras-tu de l’adresse d’imagination de Sophie ? Elle commencerait à marcher d’hier, si elle n’avait pas peur. Lamartinière dit qu’il vaut mieux qu’elle ne marche pas, l’intérieur de la plaie n’étant pas encore fermé. Je ne sais si M. de Saint-Vital t’a bien expliqué cette histoire. Elle voulait, étant debout, souper un morceau de pain de chocolat, et mit le pied sur une chaise pour l’appuyer sur son genou ; le couteau glissa malheureusement, et coupa tous ses jupons et sa cuisse très près de la veine-cave. On dit qu’il aurait fallu lui couper la cuisse, si cette veine eût été atteinte ; cela fait frémir. La plaie est plus longue que le couteau n’était large, ce qui prouve la force de l’incision. Cependant, avec deux jours de diète pour tout remède, elle en a été quitte. » L’infante entre sur la santé de ses sœurs en des détails intimes où l’on ne peut toujours la suivre.

Elle venait en quelque sorte pour assister à la naissance de ce fils du dauphin dont la légèreté devait être un jour si funeste à Marie-Antoinette, et qui, roi des Français, s’appela Charles X. « Je suis arrivée un peu avant six heures chez Pepa (la dauphine Josèphe de Saxe) ; ses douleurs étaient très légères ; aux trois quarts, elle a été de son pied dans sa chambre ; à la quarante-cinquième minute, elle s’est couchée sans aide sur son lit de travail. A sept heures, le comte d’Artois était arrivé. Elle n’a crié qu’à la dernière douleur. Il est petit, mais bien fait pour vivre, et paraît fort, du moins à sa voix (9 octobre 1757). » On voit l’infante dans le petit appartement du château de Versailles où elle étouffe en été et se pâme en hiver. Les voyages de la cour étaient, on le sait, continuels. « Nous allons ce matin à Bellevue, où le roi s’est purgé ; nous y retournerons sans doute tantôt, car ce matin c’est avec la reine. Voilà neuf heures qui sonnent, et je suis déjà coiffée et en grand habit. » Les dévotions lui prennent un temps précieux qu’elle préférerait employer à ses correspondances, mais il ne lui est pas même permis de manquer au salut « sans une espèce de scandale, ou sans donner matière à bien des raisonnemens à éviter. » Du reste, elle déteste le maigre, mange « à crever » comme ses sœurs, et, dans une missive à don Philippe, ajoute en forme de post-scriptum : « Dis à M. Rué que son maraschin est excellent pour le goût, mais qu’il n’est pas assez fort. » Elle aime toujours peu le spectacle, elle oublie la comédie, manque une représentation de l’Orphelin de la Chine où l’on avait fait jouer pour elle Mlle Clairon. Puis il y a le jeu de la reine, l’inévitable cavagnole, où la bonne dauphine elle-même envoyait maintenant à sa place une de ses dames. « J’allais t’écrire tantôt, mande l’infante à don Philippe, quand on est venu savoir de la part de la reine si je venais jouer ; elle n’avait personne. J’ai donc été obligée de mobilier et d’y aller. Je comptais que cette belle action me porterait bonheur, mais je me suis trompée, j’ai perdu. »

Quant aux chasses, elle n’avait garde d’y manquer : non qu’elle y trouvât quelque contentement, mais elle savait qu’il n’y avait pas de meilleur moment pour faire sa cour au roi. « J’allai vendredi à la chasse, j’y pensai périr d’ennui, d’autant qu’il faisait un chaud affreux, et que nous fûmes toujours dans les plus vilains endroits de la forêt, où nous pensâmes verser, et où les rochers augmentaient encore la chaleur du soleil. Nous les plantâmes là bien vite, et au retour nous vîmes les plus beaux endroits du ponde, où j’aurais bien voulu que tu pusses te trouver transporté par enchantement : quel plaisir j’en aurais ressenti ! Le roi prit trois cerfs ce jour-là. » A Versailles, l’infante paraissait vivre de la vie commune : en réalité, elle demeurait étrangère à ce qui l’entourait. Une idée fixe dominait ses jours, hantait son sommeil, la suivait à sa table couverte de dépêches, galopait avec elle sur son cheval pendant les heures de buissons creux des chasses royales. Elle rêvait un « établissement honnête » pour don Philippe et pour ses enfans. Elle se croyait, non sans apparence, quelque aptitude aux choses de la politique. Les circonstances l’ont fort mal servie ; elle n’en a pas moins montré jusqu’à la fin une rare activité d’esprit, un sens droit, une raison pratique fondée sur un certain nombre de notions exactes et justes. « L’abbé m’a dit, avoue-t-elle en parlant de Bernis, que je serais un bon ministre des affaires étrangères. »

Les temps étaient mauvais. L’alliance autrichienne ne nous portait pas bonheur. L’infante mande à don Philippe la nouvelle du désastre de Rosbach : « Je me suis éveillée à sept heures pour t’écrire, mon cher ; tu sauras, avant de recevoir ma lettre, la bataille de M. de Soubise, et la honte dont nos soldats s’y sont comportés ; cela fait une mauvaise nouvelle, et qui fait tenir de bien mauvais propos ici, parce qu’on y joint de la personnalité surtout ; c’est pourtant le premier échec fâcheux de cette guerre que nous ayons eu. Ce qu’il y a d’affreux, c’est que depuis la première nouvelle nous n’en avons point eu de cette armée… Le roi est admirable ; il a été fâché comme il devait l’être, mais nulle altération de crainte n’a paru dans son air ; pour toutes les femmes de la cour, (elles) seraient à faire rire, si on le pouvait (Versailles, 15 novembre 1757). » Après Soubise, Richelieu : « Notre retraite est affreuse, nos affaires sont dans le plus mauvais état ; la honte est entière. M. de Richelieu, en six mois, a perdu une des plus belles armées et déshonoré toute la nation ; il crie justification sur les voleries ; il prétend prouver son équité. Je trouve bien humiliant d’en être-là. Pourquoi a-t-il donc laissé voler ? Tout cela ne répare rien. Aussi cela n’occupe que les caillettes de la cour et de la ville ; le peuple le déteste. Il faut se soumettre, tâcher de tirer le meilleur parti pour le présent et pour l’avenir, quoique reculé ; ce serait au moins pour nos enfans. »

Ses enfans ! elle n’a pas une pensée qui ne soit à eux. Elle ne s’occupe pas seulement de chercher une gouvernante française pour sa fille cadette, elle trouve un précepteur pour son fils. C’est à l’abbé de Condillac qu’elle confie l’éducation du prince de Parme. Naturellement ce n’est pas parce qu’il avait publié l’Essai sur l’origine des connaissances humaines ou le Traité des sensations, mais quoiqu’il eût écrit tel « livre un peu métaphysique, » que l’abbé fut agréé. La chose fit scandale. « Nous n’aurons, je crois, mande-t-elle en mars 1758, nous n’aurons rien à nous reprocher sur ce choix ni en ce monde ni en l’autre ; mais il faut que je te prévienne que les jésuites ont été abasourdis de perdre encore chez nous. Ils n’ont pu d’abord se plaindre, le choix étant loué aussi généralement, mais enfin ils commencent tout bas à parler de ce livre. Notre fils doit être bon catholique et non pas docteur de l’église ; toutes les controverses lui seraient inutiles à étudier. » Il faut savoir que l’infante, bonne catholique sans doute, ne fut point ultramontaine comme on l’était dans sa famille. Elle ne se gêne pas à l’occasion pour dire son fait à la « prêtraille. »

Elle songeait toujours au mariage de sa fille Isabelle avec un archiduc ; il était temps qu’elle parût à Versailles. « Notre mariage va mal, écrit l’infante le 19 septembre 1757 ; il y a de plus anciens engagemens ; Stainville les rompra, s’il est possible, mais la fidélité de notre alliée me fait trembler là-dessus. » Cette alliée est l’impératrice Marie-Thérèse ; Mme Elisabeth met tout son espoir en Choiseul. Les négociations furent longues et laborieuses. Enfin, le 30 avril 1750, elle s’écrie : « Juge de ma joie de la tienne, mon cher, car je ne saurais te la mieux exprimer. C’est un grand bonheur pour nous que l’établissement de notre fille, et surtout celui-là… L’impératrice est charmante. » Le mariage est arrêté ; Marie-Thérèse exige encore le secret. Ce n’est que le 13 août 1759 qu’il est question des lettres de l’empereur et de l’impératrice demandant officiellement à Louis XV sa petite-fille pour l’archiduc Joseph. L’époque n’était pas encore fixée ; l’infante va en écrire à sa fille. « M. de Stahrenberg au sortir de chez le roi étant venu chez moi, et ayant dit lui-même publiquement cette affaire, il serait de mauvaise grâce de le cacher à notre fille, outre que l’on paraît désirer qu’elle apprenne l’allemand. » Puis elle s’occupe de la parure de la fiancée, des perles et des diamans que son enfant portera le jour de son mariage. L’écrin n’était pas des plus brillans ; mais Madame Elisabeth était de trop bonne maison pour cacher sa pauvreté. Elle ne veut pas qu’à cette occasion don Philippe, toujours magnifique, fasse montre d’une opulence qui n’en imposerait à personne. « Quant à ma fille, on n’ignore pas notre situation. La France donne trop à l’impératrice pour qu’elle puisse exiger des chiffons. Qu’elle soit honnêtement ; voilà, je crois, ce qu’il faut, et le comte de Choiseul saurait bien empêcher qu’ils y trouvent à redire… Il faut penser à nous, non aux Autrichiens, à qui reviendrait tout le faste et la fumée. Elle (l’impératrice) a dit elle-même au comte de Choiseul qu’il n’y avait que les petits princes qui dussent s’occuper des ostentations ; elle ne pourra donc pas blâmer que, nous conduisant suivant elle et notre naissance, nous ne nous ruinions pas en pompons. »

Cette lettre est du 5 novembre 1759. L’activité, la puissance de travail de l’infante ne faiblissait pas. Mal servie par le roi et par les ministres, déçue dans tous ses projets d’échange du duché de Parme contre la Toscane ou quelque établissement en Flandre, en Lorraine, etc., elle songeait maintenant à la Corse. « Notre état ici est affreux ! » écrit-elle. Elle ne manquait ni de courage ni de volonté, mais elle sentait que sous elle quelque chose se dérobait, qu’elle avait beau lutter et se débattre, qu’après tant d’efforts elle retomberait brisée au fond du « gouffre, » comme elle appelait son duché. Peut-être eut-elle à cette époque, dans une heure de désespoir, quelque pressentiment de sa fin. C’est certainement alors qu’elle rédigea et écrivit de sa main quelques pages touchantes qu’on lit dans le manuscrit de la Bibliothèque nationale, sorte d’enseignement de la duchesse de Parme à son fils Ferdinand. Voici les premiers mots de ce document : « La vie est incertaine, mon fils, et mon caractère trop sincère pour me vanter ou affecter même une parfaite indifférence sur la durée de la mienne, mais je sens que l’envie de vous voir, de vous laisser digne du nom que vous portez dans ce monde, tel que je vous désire enfin, est un des liens qui m’attachent le plus à cette vie, et une des raisons peut-être qui abrégera le plus la mienne par les tourmens continuels que ce désir eu la crainte de n’y pas parvenir me causent. L’aveu de mes sentimens me sera une grande consolation à pouvoir vous laisser, si je meurs avant que vous ne soyez en état de le lire ; si je vis, ils me serviront de plan pour vous former, et dans l’un et l’autre cas ils vous seront toujours une preuve de ma tendresse, de l’occupation où j’ai été de votre bien dans un âge où bien des gens ne le connaissent pas encore. » Vers la fin de novembre, l’infante, toujours éprouvée par le mal qui avait tué sa sœur Henriette, tomba tout à fait malade ; une fièvre terrible avec transport au cerveau se déclara ; les pustules de la petite vérole apparurent ; elle expira le 6 décembre. De même que pour Louis XV la putréfaction commença avant la mort ; on se hâta d’ensevelir le cadavre ; les capucins qui l’emportèrent n’en pouvaient soutenir l’infection.


III

La mort, le cloître, l’exil, disperseront bientôt dans le temps ou dans l’éternité les restes de la famille royale. Senac, médecin du roi, ayant ordonné les eaux de Plombières à Mesdames Adélaïde et Victoire, dont la santé était alors très altérée par les excès de table que l’on sait, les princesses partirent avec une suite nombreuse pour les états de leur grand-père Stanislas Leczinski. Les relations du voyage de Mesdames en Lorraine ne manquent pas ; on y voit qu’il ressemble fort à tous les voyages officiels de princes et princesses de France. Pendant les quatre mois que dura leur absence, de la fin de juin à la fin d’octobre 1761, les princesses Sophie et Louise vinrent à Paris pour la première fois, entendirent la messe à Notre-Dame, visitèrent Sainte-Geneviève, se promenèrent sur les boulevards ; bref, elles reçurent des Parisiens tous les honneurs qu’on avait rendus naguère à Victoire. Réunies, les quatre sœurs recommencèrent à vivre de la vie un peu monotone que nous connaissons : elles s’ennuyaient seulement un peu plus qu’autrefois. Pourtant à cette époque elles avaient un maître de musique qui ne répandait point autour de lui la mélancolie, je veux parler de Beaumarchais. Le jeune horloger, devenu contrôleur (sans contrôle aucun) de la maison du roi, possédait, entre bien d’autres talens, une prestigieuse habileté de harpiste. On a dit avec quelle furie Adélaïde jouait du violon ; Victoire était aussi une grande musicienne : outre le clavecin et le violon, elle avait appris la musette, la guitare et la basse de viole. Depuis le cor jusqu’à la guimbarde, on jouait de tous les instrumens de musique dans la famille de Louis XV ; on ne savait pas encore jouer de la harpe ; on prit des leçons de Beaumarchais. Un concert de famille lut organisé, auquel assistèrent chaque semaine le roi, la reine, le dauphin et un petit nombre de personnes.

Beaumarchais, qui affectait auprès des princesses l’air dégagé et les belles manières d’un homme de qualité, fut pris au piège qu’il avait tendu lui-même. On le traita en homme de qualité, il fut chargé de satisfaire toutes les fantaisies musicales de Mesdames. Presque chaque jour les dames des princesses lui firent l’honneur de lui écrire pour le prier d’acheter une musette, un tambourin, une harpe, que sais-je ? D’argent, il n’était point question. Quand le malheureux Beaumarchais, déjà ruiné au point de n’avoir plus le sol par les voyages de Paris à Versailles, osait présenter son mémoire, on ne manquait jamais de le renvoyer aux calendes grecques avec les autres fournisseurs de la maison de France ; mais aussi qu’était allé faire dans ce vieux monde le jeune Figaro ? Ce qu’il fit toute sa vie : il intriguait, s’il ne plaidait. Grâce au crédit de Mesdames, il obtint, non la charge de grand-maître des eaux et forêts, mais celle de lieutenant-général de chasse aux bailliage et capitainerie de la varenne du Louvre. Ce n’était guère ; il pesta contre les préjugés des nobles qui souriaient en s’enquérant de son fief, et se promit bien de tirer plus tard un meilleur parti de la connaissance de Mesdames. Il fit tant et si bien qu’au cours d’un de ses innombrables procès il se présenta au public, dans un mémoire, comme le protégé des filles de France : il publia une lettre qu’il s’était fait écrire par la dame d’honneur de Victoire. C’est alors qu’il s’attira cette déclaration, signée Adélaïde, Victoire et Sophie : « Nous déclarons ne prendre aucun intérêt à M. Caron de Beaumarchais et à son affaire, et ne lui avoir pas permis d’insérer dans un mémoire imprimé et publié des assurances de notre protection. » Figaro avait menti, c’était son moindre défaut. Il est même probable qu’il ne fut que médiocrement humilié. Certes c’étaient de très petits et très médiocres esprits que ceux de Mesdames : la hauteur et la délicatesse de leur caractère étaient cependant quelque chose de trop raffiné pour Beaumarchais. Il ne comprit pas, ne fut ni moins fat ni moins impertinent. On savait qu’il avait été chassé de Versailles ; M. de Saint-Florentin lui avait envoyé l’ordre de n’y plus reparaître. De bonnes âmes s’étonnaient de sa disgrâce, demandaient les raisons et les causes, — à quoi Beaumarchais, avec une désinvolture admirable, répondait en pirouettant : « Jeune comme je suis, point mal de figure et partagé de nombre de petits talens qui sont les délices des femmes, il n’est pas étonnant qu’on ait craint que tout cela ne montât au bonnet de Madame Adélaïde [9]. »

Ne dirait-on pas que Figaro en sait long sur le chapitre de la princesse ? Il ne pouvait paraître, il est vrai, en savoir moins que le public, lequel jasait beaucoup sur le compte des princesses, d’Adélaïde surtout. Les propos défavorables à Mesdames avaient fait le tour de l’Europe. Étonnée de les voir persister à Vienne, Marie-Thérèse en écrivit un jour au comte, de Mercy pour savoir le vrai. Le comte ne cacha pas à sa souveraine qu’une tendresse plus que fraternelle aurait existé, disait-on, entre le feu dauphin et Adélaïde, et qu’ensuite cette princesse aurait eu du goût pour l’évêque de Senlis, premier aumônier de Louis XV. Madame Victoire passait pour avoir eu un enfant de son père [10]. D’autre part, dans une publication étrange, ne visant évidemment qu’au scandale, qui parut en 1790, à l’imprimerie royale, sous le titre de Livre rouge, ou liste des pensions secrètes sur le trésor public, avec les noms et qualités des pensionnaires, l’état de leurs services, des observations sur les motifs qui leur ont mérité leur traitement, Beaumarchais est noté comme ayant reçu 60,000 livres « en considération de la discrétion sur les couches de Madame Adélaïde. » La discrétion de Figaro ! Quel gouvernement assez abandonné des hommes et des dieux a jamais pu s’y fier ? Déshonoré, flétri par les tribunaux, réduit au rôle d’agent de police secrète, Beaumarchais n’avait jamais été moins capable de supprimer un pamphlet : il était infiniment plus capable de l’écrire. Il n’en imposa qu’à Paris. A Vienne, on ne daigna même pas sourire de ses tours pendables. Il ne paraît pas, à dire le vrai, que Beaumarchais en ait su plus qu’on en sait aujourd’hui sur Adélaïde, si bien qu’en bonne critique il faut encore s’en tenir, après un siècle, aux paroles du comte de Mercy-Argenteau : « parmi une nation aussi légère, il ne m’a pas manqué de moyens d’approfondir de pareils faits, et je puis dire que mes recherches ne m’ont pas procuré d’indices qui donnassent la moindre lueur de probabilité à ces affreux propos. »

On doit pourtant prendre garde, en pareille matière, de trop affirmer. C’est bien assez de croire pour soi : il serait téméraire de prétendre amener les autres à notre sentiment. On lit dans les Souvenirs de la marquise de Caylus que M. de Lussay, un peu trop entêté. de son opinion sur la vertu de Mme de Maintenon, s’attira cette repartie de madame sa femme : « comment faites-vous, monsieur, pour être si sûr de ces choses-là ? » N’oublions pas qu’un assez grand nombre de mémoires du dernier siècle, des plus curieux sans doute, ne sont pas et ne seront peut-être jamais publiés. Pour tout remettre en question, il suffirait d’une lettre inédite. Qui sait ? Puis, quoi qu’on en dise, on ne découvre jamais tout. Dans l’état de nos connaissances, accuser d’inceste les filles de Louis XV, c’est les calomnier. Cela ne veut pas dire que la tendresse du père ne se soit pas quelquefois égarée. Rappelons-nous que vers 1749 le roi avait pris l’habitude de faire revenir Mesdames le soir dans les cabinets pour une espèce de retour de chasse. Sans songer nullement au duc d’Orléans ni à sa fille, la duchesse de Berry, il est permis d’imaginer que la tenue des convives parut quelquefois libre aux valets ; mais on s’aimait d’un cœur si vrai dans ce petit monde, avec tant de joie et de jeunesse, qu’on ne pensait seulement pas à mail Ces charmantes familiarités entre les pères et les filles ont beau n’être plus dans les mœurs, elles sont dans la nature. Qu’on aille au fond des choses, on reconnaîtra ici en dernière analyse un cas particulier de la grande loi d’affinité qui rapproche, attire les sexes différens. Si la sœur ne voit pas sans déplaisir l’affection de son frère pour une autre femme, si la mère pardonne rarement à l’épouse de lui avoir ravi le cœur de son fils, comment le père ne serait-il pas jaloux de sa fille ? A en croire Mme Du Hausset, qui rapporte une conversation de la Pompadour, « il n’y avait point de supplice auquel le roi n’eût condamné un homme qui aurait séduit une de ses filles. » Adélaïde, on l’a dit, eut un éclair de beauté : à cette époque, paraît-il, un seigneur osa lever les yeux sur elle. La colère du roi fut terrible ; le seigneur reçut l’ordre de s’éloigner de la cour pour quelque temps. Le récit de Mme Du Hausset est sans doute identique avec celui que fait Argenson (mars 1752) : il s’agit d’un jeune garde du roi « très beau et bien fait » auquel Adélaïde avait envoyé une tabatière avec ce billet : « ceci vous sera précieux ; on vous avertira bientôt de quelle main il vient. » Le jeune garde était une âme simple et candide : c’était en vain qu’il avait respiré l’air de la cour la plus polie. Il courut porter la tabatière au duc d’Ayen, son capitaine. Instruit de l’aventure, le roi envoya son garde au bout du royaume, avec une pension de 4,000 livres ; la princesse avait alors vingt ans, et l’on était au printemps. Déjà en 1748, quand Adélaïde eut la petite vérole « à quatre ailes, » les assiduités du prince de Conti, qui s’était enfermé avec elle, donnèrent lieu à des propos que le duc de Luynes déclare « absolument faux. » Quelles qu’aient été les intentions du prince, il paraît n’avoir pas été bien traité : il passa dans le parti de la Pompadour. Pour épuiser la chronique fort peu scandaleuse, on en conviendra, de Madame Adélaïde, il resterait à parler des amoureux bizarres qui l’adorèrent pour avoir vu son portrait et n’hésitèrent pas à demander sa main. Les excentricités de la princesse devaient provoquer de véritables cas de folie. L’un de ces amoureux fut un marchand de dentelles qui, retiré du commerce, avait, comme Beaumarchais, acheté une charge à la cour ; il pria Louis XV de lui accorder une audience ; seul avec sa majesté, il lui avoua qu’il chérissait sa fille et la lui demanda en mariage. On ne dit pas, mais il est probable qu’il eut le sort de ce chanoine de Luzarches, près de Chantilly, qui, introduit devant Adélaïde, se jeta tout à coup à ses genoux, lui confessa que, ne pouvant résister à sa passion, il avait résolu de la lui déclarer, mais que ses vues étaient d’un galant homme et qu’il avait dessein de l’épouser [11] il prétendait descendre des rois de Jérusalem. Dans le contrat, qu’il avait eu le soin de dresser d’avance, et qu’il déroula non sans fierté aux yeux d’Adélaïde, il prenait le titre de « très haut, très puissant seigneur, monseigneur Alexandre César, néophyte de Lusignan, etc. » Il semble bien que ce bon prêtre, qui se nommait François-Nicolas Perrier, avait la judiciaire brouillée : on le fit transporter « dans une honnête maison de fous » à Charenton.

A part ces aventures romanesques ou burlesques, la vie d’Adélaïde semble avoir été aussi unie, aussi pure que celle d’Henriette, de Victoire ou de Sophie. Je ne parle pas de Madame Louise : sa laideur et sa difformité n’ont jamais permis à personne de soupçonner sa vertu. Il se trouva cependant à Versailles un pauvre huissier, fils de suicidé, fou lui-même, pour murmurer un jour à l’oreille de cette princesse « qu’elle était bien jolie, » et lui passer la main sous le menton en la reconduisant dans son appartement. Outrée, la petite bossue courut à toutes jambes se réfugier auprès du roi et dénonça l’audacieux. L’huissier fuit mis en prison [12]. Malgré l’innocence de leurs mœurs, les princesses étaient très libres en paroles. Le dauphin et ses sœurs ne nommaient jamais entre eux la Pompadour que d’un vieux mot gaulois qui ne s’écrit plus. On a telle lettre d’Adélaïde dans laquelle les gaillardises de langage, je n’ose dire le libertinage de l’imagination, sont d’une piquante fantaisie :

« Ce 12 août 1760.

« Des affaires de la dernière importance, ma chère Bisi [13], m’ont empêchée de pouvoir vous écrire jusqu’à ce moment. Il s’agit d’un malheureux procès contre M. le marquis de Guadouchon, ancien militaire, qui fut blessé à la bataille de Malplaquet d’un boulet de canon qui, passant entre la selle de son cheval et son derrière, lui emporta ce que vous vous imaginerez aisément et que la pudeur d’une fille bien élevée empêche de dire, puis le jeta sur les oreilles de son cheval, lequel cheval, trouvant cette aigrette trop incommode, d’un coup de tête fit tomber le pauvre M. Guadouchon sur le ventre par terre en syncope. Cependant depuis il s’est marié et a eu, je ne sais comment, vingt-trois enfans : dix mâles, huit femelles et cinq…, etc. C’étaient mes cousins germains. Ayant fort mécontenté leur père par leur mauvaise conduite, il les a déshérités et a fait un testament en ma faveur, par lequel il m’a laissé tout son bien montant à 300,000 livres de rente. Tous ces enfans m’ont fait un procès pour avoir leur bien, mais ils ont perdu à force de peines et de soins de la part de M. de Kalikco, mon beau-frère. Ce sont les cinq petits derniers qui étaient les plus aigres, autant que je puis m’en ressouvenir. Ils s’appelaient des noms de terre : Herma, Herfroy, Herdi, Herte et le cinquième Hermaherfroyherdiherte.

« Mais voilà assez vous parler de mes affaires ; je pourrais à la longue vous ennuyer. Il ne me reste plus qu’à vous prier de vouloir bien recevoir mes excuses et m’accorder le pardon que je mérite par d’aussi bonnes raisons.

« Adieu, mon cœur. Ma paresse ne m’empêche pas de vous, aimer de tout mon cœur. En vérité, si vous ne le croyez pas, vous ne me rendez pas de justice. Je vous embrasse de tout mon cœur. MARIE-ADELAÏDE. »


On connaît le goût des vieilles filles pour les expressions d’une certaine crudité qui brûlent les lèvres, font rougir ; elles leur trouvent une saveur et comme un avant-goût du fruit défendu. Bien que ce franc-parler fût moins choquant alors qu’aujourd’hui, surtout chez des princesses, le comte de Mercy-Argenteau ne laisse pas d’en écrire à Marie-Thérèse : « Mesdames se permettent souvent des propos pour le moins indiscrets, quelquefois même trop gais. » La jeune dauphine, Marie-Antoinette, alors à la cour de France, s’y livrait, les répétait : on voit d’ici la naïve impudeur de cette petite Autrichienne, d’ailleurs si chaste.

C’est à cette époque, en 1770, que Madame Louise entra au monastère des carmélites de Saint-Denis. Un matin d’avril, elle monta en carrosse avec une dame d’honneur et un écuyer, et dit : A Saint-Denis. Elle portait une robe de soie unie sous un grand mantelet noir, et était coiffée d’un bonnet haut orné d’une fontange rose. A Saint-Denis, elle dit : Aux Carmélites. La grille du cloître s’ouvrit ; la princesse disparut. Bientôt elle manda au tour la princesse de Ghistel et M. d’Haranguier de Quincerot pour leur montrer le consentement et l’ordre du roi. Cette aventure avait été conduite avec tant d’habileté et de mystère que personne ni à la cour ni à la ville n’en avait rien su. Le roi, l’archevêque de Paris, le confesseur de Madame Louise et le supérieur des carmélites de Saint-Denis étaient seuls dans le secret. Dès février, Louis XV avait fait connaître son sentiment à la princesse, mais il n’avait rien confié à ses autres filles. On imagine quelle fut la colère d’Adélaïde, doublement trahie ! Quant à Victoire, Mme Campan lui ayant demandé si elle, ne ferait pas quelque jour comme Madame Louise, la princesse l’assura qu’elle aimait trop pour cela les commodités de la vie. « Voici un fauteuil qui me perd, » fit-elle en montrant la moelleuse bergère dans laquelle elle était étendue. Adélaïde, Victoire et Sophie écrivirent le même jour à Louise. Victoire, la plus affectée sous son apparent égoïsme sensuel et raffiné, adressa aussi une lettre à la mère prieure et une autre, à la maîtresse des novices : elle les pria, avec une sollicitude vraiment maternelle, de lui donner très souvent des nouvelles de Louise, d’entrer dans les plus petits détails sur sa santé, de ne lui rien celer, car sa sœur « est très faible, d’une complexion très délicate, elle a une mauvaise poitrine et crache souvent le sang. » Madame Louise n’était guère attendrie : elle n’avait que des nerfs et de l’intelligence ; — point ou peu de cœur. Fière d’avoir échappé à la domination d’Adélaïde, elle triomphait, goûtait déjà le fruit de ses témérités.

Nul doute que la vocation de Madame Louise n’ait été l’œuvre du clergé ultramontain. Ce n’est pas que sa nature répugnât à l’état religieux ; elle ne pouvait jouer aucun rôle dans le monde, il était naturel qu’elle désirât d’en sortir. La dernière des filles du roi à la cour, elle pressentait qu’au cloître elle gouvernerait la religion en France. C’était là sa destinée. Elle le comprit de bonne heure et elle n’était point femme à manquer sa vie. On veut trouver des signes de cette vocation dans son enfance, on nous parle de l’édification qu’elle donnait déjà à Fontevrault, de l’existence quasi monastique qu’elle menait à Versailles, du cilice qu’elle portait sous la soie et l’or, etc. ; ce sont là de pieuses historiettes renouvelées de toutes les vies de saintes princesses. Ni l’abbé Proyart, ni la carmélite. d’Autun [14], ni le père E. Regnault [15], n’ont écrit l’histoire de Madame Louise : ils ont composé une vie de sainte, une légende dorée à l’usage des croyans. C’est là un genre tout à fait inférieur : la simplicité de ces auteurs dépasse de beaucoup la crédulité des anciens hagiographes ; mais qu’est devenue l’illusion d’amour, l’éclair de poésie qui répandaient un charme si étrange sur les antiques légendes chrétiennes ? La grâce naïve des premiers siècles de foi, l’austère et rude génie des saints visionnaires, la sincérité absolue de la jeunesse et de l’amour, sont choses évanouies et qui ne refleuriront jamais dans notre littérature sacrée. A lire ce fatras indigeste, ces lourdes compilations d’une fadeur écœurante, on croirait voir et entendre un déplaisant personnage à la tête chenue, à la mine pouponne et vieillotte, à la voix chevrotante, qui, pour raconter une histoire, affecterait de prendre le tour d’imagination de l’enfance et babillerait en zézayant.

Ce n’est pas dans ces auteurs de vies de saints qu’on apprendrait à connaître Madame Louise. Il est juste sans doute que l’église catholique montre sa reconnaissance à la maison de Bourbon en canonisant presque tous les membres de cette famille : après Madame Louise de France, Louis XVI et ses sœurs Clotilde et Elisabeth ; après « l’ange du Carmel, s’écrie le père Regnault, l’ange des Tuileries et du Temple ! » Il n’y a pas jusqu’à Mesdames Adélaïde et Victoire qui n’aient été des « saintes, » au moins pour Chateaubriand. On dira que l’illustre auteur de l’Itinéraire n’est pas un père de l’église. A la bonne heure ; il est pourtant la preuve qu’un bon catholique ne saurait admettre qu’une fille de la maison de France meure sur la terre étrangère sans avoir mérité la palme des martyrs. Combien de temps encore des écrivains comme M. de Beauchesne nous donneront-ils pour des livres d’histoire des contes moraux et édifians ? Je ne sais, mais l’art enfantin des bagiographes modernes n’enlèvera certes pas un trait au portrait de Madame Louise, à ce portrait que nous avons tracé d’après les mémoires du temps. A Fontevrault, c’était une enfant rachitique, moqueuse, volontaire, orgueilleuse ; à la cour, elle fit connaître que dans son corps débile et chétif il y avait un esprit de peu de portée sans doute, mais mobile et subtil comme la flamme ; elle suivait les chasses avec les autres princesses ; plus qu’aucune, elle prenait plaisir à manier un cheval, s’adonnait avec fougue aux exercices violons. Bien que la table de Mesdames fût renommée dans tout le royaume, jamais Madame Louise ne trouvait la chère assez délicate. Voilà en réalité comment à la cour elle se préparait à la discipline et aux macérations du cloître.

Madame Louise était trop de sa famille, elle avait trop du caractère d’Adélaïde et de feu son frère le dauphin pour ne pas chérir les extrêmes. Elle vécut sans nul doute de la dure vie des carmélites ; elle s’ingénia à se nourrir de choses qui lui répugnaient, coucha sur une paillasse, ne voulut dans sa cellule qu’une chaise, un banc servant de table, un bénitier, une croix et quelques images de papier collées au mur. Qu’importe ? Le roi, les princes, Mesdames de France, les ministres, les ambassadeurs, les évêques, Les archevêques, tous ceux que l’affection ou le respect amène déjà en foule au couvent de Saint-Denis, y viendront bientôt faim, leur cour à la sœur Thérèse de Saint-Augustin et prendre le mot d’ordre de la politique du jour. Dès le jeudi de Pâques 10 avril, les quatre sœurs se retrouvèrent ensemble : Adélaïde, Victoire et Sophie voulurent servir les religieuses au réfectoire. « Madame Adélaïde ayant manqué à un point du service, dit une relation inédite que j’ai sous les yeux, Madame Louise lui fit baiser la terre, selon nos usages, en pareils manquemens, et le tout se passa avec la satisfaction possible de part et d’autre. » Le dauphin, qui allait épouser dans quelques jours Marie-Antoinette, les comtes de Provence et d’Artois, les princesses Clotilde et Elisabeth vinrent visiter leur tante : tout ce monde était gai et fort bruyant. Louis XV parut le 4 mai.

« Le 11 du mois, sa majesté nous honora encore de sa visite, écrivait le 22 mai 1770 une religieuse carmélite de Saint-Denis à une autre de la rue Saint-Jacques, dans une lettre inédite que nous publions [16]. Il arriva à deux heures moins un quart. Le roi était accompagné de monseigneur le dauphin et des trois dames de France, avec une seule dame d’honneur, car ce jour-là comme les autres le roi ne permit à personne d’entrer. Dès que sa majesté fut entrée dans le dedans, il demanda la communauté, à laquelle il parla avec un air de bonté dont nous fûmes enchantées. Je crois que nous aurions eu le temps de l’entendre plus longtemps, si les dames n’avaient averti de l’heure du dîner. Toute l’auguste famille sortit pour se mettre à table dans l’appartement de M. notre supérieur, à qui Madame Victoire avait demandé la veille un dîner aux carmélites pour la famille royale : le dîner avait été préparé par vingt-cinq cuisiniers de M. Bertin, ministre, et la magnificence du repas surprit le roi. Ce fut M. l’abbé Bertin et deux de ses neveux qui servirent à table. Il y avait onze couverts pour le roi, monseigneur le dauphin, Mesdames et les dames d’honneur ; dans une autre chambre à côté étaient les seigneurs ; dans une autre les écuyers, et une quatrième table dans le jardin qui était au dehors pour les gardes-du-corps. Le roi entra dans toutes les chambres ; il y rencontra notre confesseur, il lui demanda ce qu’il était ; ayant appris qu’il était confesseur, il lui dit : « Qu’est-ce qu’on vous dît en confession ? » Le confesseur lui répondit que c’était lettre close. Monseigneur le gouverneur de monseigneur le dauphin dit : « Les péchés des carmélites seraient les vertus de la cour ; » Le roi eut fini de dîner le premier, et il vint frapper seul à notre porte. Monseigneur le dauphin et Mesdames suivirent de près, et toute l’auguste famille entra, passant dans le cloître. Il lut les tombes des sœurs, il entra dans le réfectoire, ensuite dans la cuisine, où il fut surpris de ne point voir de feu ni d’apparence de souper. On répondit à sa majesté qu’on le commencerait à cinq heures pour le servir à six heures. On le conduisit au chapitre, où, voyant par une fenêtre l’abbaye de Saint-Denis, il dit : « Voilà mon dernier gîte. » Il partit pour Compiègne en nous promettant de revenir le mardi et de nous amener Madame la dauphine, qu’il allait chercher.

« En effet, sa majesté arriva le 15 à six heures du soir ; il demanda qu’on fît venir les religieuses, que je leur fisse voir Madame la dauphine. C’est, ma révérende mère, une princesse accomplie pour la figure, la taille et les façons, et, ce qui est infiniment plus précieux, on la dit d’une piété éminente. Sa physionomie a tout à la fois un air de grandeur, de modestie et de douceur. Le roi, Mesdames, et surtout monseigneur le dauphin, en paraissent enchantés. Ils se disaient à l’envi : « Elle est incomparable, » La visite ne fut que d’une demi-heure, La cour partit pour Versailles. — Madame Adélaïde est venue vendredi soir voir son illustre sœur : elle lui dit que dimanche en sortant d’ici pour aller à Compiègne elles avaient, rencontré à Gonesse le très saint sacrement que l’on portait à un malade, que non-seulement le roi et toute la cour étaient sortis de carrosse, mais que sa majesté avait accompagné le très saint sacrement, et qu’il serait entré chez le malade, à qui on avait porté Notre-Seigneur, si on ne l’eût empêché… »

La cérémonies de la vêture de Madame Louise au monastère de Saint-Denis fut une des plus magnifiques du siècle. Avant de se prosterner dans la poudre, vêtue de la bure du Carmel, la princesse apparut au milieu de sa maison dans des splendeurs d’apothéose, couverte de perles et de diamans, dont les feux l’entouraient d’une sorte de nuée lumineuse, vraiment fille de roi dans sa robe de cour lamée d’argent et parsemée de fleurs d’or. Ce fut la jeune dauphine qui lui remit le scapulaire, le manteau et le voile religieux, tout mouillés de ses larmes. On reconnaît ici la sensibilité un peu nerveuse de cette « gentille Antoinette, » qui vit sans doute les cieux s’ouvrir et l’Esprit-Saint descendre sur sa tante la carmélite. L’illusion ne dura guère : la fille de Marie-Thérèse caractérisera bientôt cette même tante d’un de ces mots terribles et frappés au bon coin qui, en regard des montagnes de papier des apologistes, ont la durée et l’inflexible sévérité d’une médaille de bronze antique. Quant à Madame Louise, on ne peut s’étonner qu’elle ait si vite oublié l’affectueux souvenir qu’elle devait garder à celle qui l’avait assistée en ce jour ; elle eût immolé le genre humain à la religion (entendez aux jésuites), en cela de tous points semblable à l’archevêque de Paris, Christophe de Beaumont, ce « bon gros garçon borné, entêté comme tous les sols, » écrivait l’abbé Bandeau en sa Chronique secrète. Malheur à qui lui semblait tiède pour la sainte cause ! Si ses sœurs, sa chair et son sang, avaient mal pensé, elle les eût poursuivies comme une furie. Par ce qu’elle aurait fait contre ses sœurs, qu’on juge de ce qu’elle a osé entreprendre contre Marie-Antoinette, lorsqu’elle a cru que la reine encourageait l’impiété en France ! Après Madame Adélaïde, le comte de Provence et le duc d’Orléans, nul n’a plus contribué que Madame Louise à perdre Marie- Antoinette. Ce n’est pas de la malveillance, c’est de la haine qu’elle voua dans son cœur à l’Autrichienne.

On sait combien Madame Adélaïde était contraire au mariage du dauphin avec une archiduchesse d’Autriche. Hostile à Choiseul et à son parti, pénétrée d’une façon plus ou moins inconsciente des principes traditionnels de la politique française, entêtée des préjugés séculaires et très patriote à sa manière, jamais elle n’approuva l’alliance de la maison de France avec la maison d’Autriche. Certes, quand on lit certaines lettres de Marie-Thérèse, quand on se rend à l’évidence sur la conduite politique de Marie-Antoinette à l’égard de la France, on constate que les rapprochemens entre ces deux puissantes maisons n’ont guère amené cette union de vues et d’intérêts rêvée par Louis XV, poursuivie par ses ministres. C’est surtout parce qu’elle n’était guère capable de réfléchir qu’Adélaïde eut cette intuition très juste. Elle n’en fit pas moins bon visage d’abord à la petite Antoinette. Marie-Thérèse avait remis à sa fille des lettres pour Mesdames : alors elle célébrait leurs vertus, vantait leurs talens, exhortait son enfant à mériter leur amitié. Deux mois après, en juillet 1770, le comte de Mercy-Argenteau, d’ailleurs endoctriné par le duc de Choiseul, ne manque pas de signaler les inconvéniens, les périls même, d’une intimité trop étroite de la dauphine avec ses tantes. Il reconnaît que ces princesses sont respectables, qu’aucune société ne convient mieux à l’archiduchesse, mais il redoute leur exemple et leurs conseils : déjà elles la rendent timide, l’éloignent du roi. L’envahissante influence d’Adélaïde est surtout notée avec défaveur. « Le refus de porter un corps de baleines, la répugnance à tenir le cercle et le jeu…, un peu plus de timidité contractée vis-à-vis du roi, tout cela et bien d’autres circonstances sont l’effet des conseils de Madame Adélaïde (19 septembre 1770). » Sophie, subjuguée par sa sœur aînée, est enveloppée dans le même blâme : on leur oppose Madame Victoire, « la meilleure des trois sœurs ; » cette bonne princesse en effet traita la nouvelle dauphine comme feue sa sœur Henriette avait traité Marie-Josèphe de Saxe ; elle la guida en toute franchise, la conseilla sans arrière-pensée, lui fit peut-être entendre d’une façon discrète qu’une conduite unie et simple, un éloignement décidé pour les cabales de la cour, une apparente approbation de ce qu’on réprouve intérieurement, assureraient son repos et lui vaudraient l’affection du roi. Malheureusement l’âge et le caractère différaient trop : la jeune dauphine ne profita guère de ces fines maximes de sagesse pratique. Tant de modération l’étonnait, surtout en présence de la Du Barry, « la plus sotte et impertinente créature qui soit imaginable. » Elle goûtait infiniment plus les maximes hautaines et absolues d’Adélaïde. Celle-ci, désireuse de conserver l’empire qu’elle avait pris sur sa nièce, montrait une grâce charmante à lui procurer les amusemens de la jeunesse. Ainsi, malgré les instantes prières de sa mère et en dépit des assurances un peu hypocrites qu’elle lui donnait, la dauphine brûlait du désir de suivre à cheval les chasses royales. Adélaïde se chargea d’obtenir la permission du roi ; un complot hardi fut formé. « Il avait été décidé qu’un des premiers écuyers de la petite écurie, et le seul admis dans la confidence, tiendrait un cheval prêt dans un endroit marqué de la forêt, qu’on y enverrait aussi les ânes, mais que Madame la dauphine, arrivant au rendez-vous, monterait sur le cheval, et que les autres montures seraient renvoyées (16 novembre 1770). »

L’intimité de la dauphine avec Mesdames avait de plus graves inconvéniens. C’est peu de noter la faiblesse d’esprit, la légèreté de paroles des princesses : elles manquaient de tact et de clairvoyance à un point qu’on ne saurait imaginer. « M. le dauphin lui avait promis d’aller coucher dans son appartement le surlendemain, c’est-à-dire le 20 septembre, écrit Mercy en parlant de la dauphine. Mme l’archiduchesse, fort aise de cette promesse, n’avait rien eu de plus pressé que d’en aller faire confidence à Mesdames Adélaïde et Sophie et à la comtesse de Narbonne. Celles-ci, de leur côté, le confièrent à tant de monde que cela devint la nouvelle du jour. Madame Adélaïde voulut de plus joindre à cette indiscrétion celle de faire des exhortations à M. le dauphin, et il en fut si effarouché qu’il manqua tout uniment de parole à Mme la dauphine. Il avait renouvelé une semblable promesse pour le 10 de ce mois ; elle fut confiée à Mesdames ainsi que la première, et M. le dauphin ne l’a pas tenue plus exactement (20 octobre 1770). » Faire certaines confidences à Mesdames n’était pas, on le voit, sans danger. Comme leurs bonnes intentions ne sont pas douteuses, on reste confondu de tant de naïveté. Sans les périls très réels où courait la dauphine, Mercy n’aurait pas toujours été « sur la brèche, » Marie-Thérèse n’aurait pas écrit à la fin une de ces grandes lettres qui frappaient comme la foudre l’entendement, sinon le cœur, de sa fille. «… Ce qui m’a fait de la peine, dit l’impératrice, et m’a convaincue de votre peu de volonté de vous en corriger, c’est le silence entier sur le chapitre de vos tantes, ce qui était pourtant le point essentiel de ma lettre et qui est cause de tous vos faux-pas. Dans le reste, c’est sur ce point, ma chère fille, que vous me devez suivre et me mettre au fait. Est-ce que mes conseils, ma tendresse, méritent moins de retour que la leur ? J’avoue, cette réflexion me perce le cœur. Comparez, quel rôle, quelle approbation ont-elles eue dans le monde ? Et, cela me coûte à le dire, quel est-ce que j’ai joué ? Vous devez donc me croire de préférence quand je vous préviens ou conseille le contraire de ce qu’elles font. Je ne me compare nullement avec ces princesses respectables, que j’estime sur leur intérieur et qualités solides, mais je dois répéter toujours qu’elles ne se sont fait ni estimer du public ni aimer dans leur particulier. A force de bonté et coutume de se laisser gouverner par quelques-uns, elles se sont rendues odieuses, désagréables et ennuyées pour elles-mêmes, et l’objet des cabales et tracasseries. Je vous vois prendre le même train, et je dois me taire (31 octobre 1771) ? » La dauphine ouvrit enfin les yeux sur les défauts de ses tantes. Dès le commencement de 1772, elle secoue le joug de Madame Adélaïde, timidement d’abord : elle la craint.

Au lieu de passer toutes ses soirées chez Mesdames, elle va chez le comte et la comtesse de Provence. Elle daigne adresser une parole à la favorite : les tantes se bornent à un peu de bouderie. Lors de l’inauguration du pont de Neuilly (octobre 1772), à laquelle la dauphine devait assister avec Louis XV et, la comtesse Du Barry, elle déclara à ses tantes, qui désapprouvaient ce projet, « qu’elle jugeait convenable d’aller partout où il s’agissait de se trouver auprès du roi. » On en vint, paraît-il, à des propos piquans de part et d’autre : tout Versailles le sut bientôt. Quand Mercy entra chez l’archiduchesse, il la trouva très irritée. « Si maman me voyait dans ce moment-ci, s’écriait-elle, elle saurait que je ne suis pas du parti de mes tantes. » Enfin le 10 décembre de la même année Mercy écrivait à l’impératrice : « La tutelle de Mesdames a cessé. » Plus d’intimité ni de confiance, du moins avec Adélaïde et Sophie, car Victoire continuait à bien traiter la dauphine. Il s’en fallait de beaucoup que la faveur d’Adélaïde fût alors ce qu’elle avait été. Un baron de Montmorency, son chevalier d’honneur, lui déplaisait ; elle supplia le roi de l’en délivrer : soutenu par la favorite, le baron garda son titre. Quand on forma la maison du comte d’Artois, Adélaïde, qui avait surveillé l’éducation de son neveu, comptait disposer des places à donner : la Du Barry renversa tous ses projets. L’altière princesse avait alors de magnifiques colères ; elle s’efforçait d’associer à sa cause toute la famille royale, voulait que la dauphine LES FILLES DE LOULS XV. 791 portât ses doléances au pied du trône ; mais celle-ci se dérobait toujours. La tante insistait-elle, montrait-elle de l’humeur au point de s’oublier, l’archiduchesse lui répondait avec un grand sang-froid, d’un ton ferme et sec.

Telle était la situation assez effacée de Mesdames à la cour de France, lorsque la mort de leur père et l’avènement de leur neveu, le roi Louis XVI, leur rendirent pour un moment tout l’éclat de leur ancienne faveur. On sait le touchant dévoûment des princesses, — vrai miracle d’amour ! — qui toutes trois s’enfermèrent avec leur père dès que la petite vérole fut déclarée : le doux ressouvenir des belles années de leur jeunesse, l’inaltérable fidélité d’une affection unique, se réveillèrent dans l’âme de ces pauvres délaissées, qui se remirent à aimer comme on n’aime plus, comme on ne doit peut-être pas aimer. Seules pendant les nuits dans cette chambre empestée, pressées sous les rideaux du lit royal où gisait ce corps tout couvert de pustules, suffoquées par l’air chaud et mal odorant, atteintes déjà du mal terrible, elles songeaient sans doute, ces tristes filles de France, à ceux qu’elles avaient aimés et qui les avaient quittées pour toujours, à leurs sœurs Henriette et Elisabeth, à leur frère, à leur mère. Nul doute qu’alors elles ne fussent résignées à ne sortir de cette chambre où elles veillaient que pour aller avec leur père dans les caveaux de Saint-Denis. Oh ! ces affections exclusives, silencieuses et tenaces, ces amours infinies, doucement implacables, plus fortes que la mort même, qui les scrutera sans tremblement ?

Il ne fallait pas moins que ce spectacle tragique pour arracher les princesses à leurs mesquines intrigues de tous les jours. Quelques mois auparavant, le chancelier et l’archevêque de Paris, de concert avec Madame Louise, avaient formé le projet de transférer à Versailles le couvent des carmélites de Saint-Denis pour s’emparer de la direction spirituelle du roi à la moindre velléité de repentance ; il paraît même que la carmélite, poussée par le duc d’Aiguillon, devait demander au pape de dissoudre le mariage de la Du Barry : Louis XV aurait fait de cette fille une Maintenon. Enfin, si l’abbé Maudoux confessa le roi, c’est que la religieuse de Saint-Denis ne put parvenir à l’éloigner. Encore malades de la petite vérole, Mesdames allèrent à Choisy avec la cour. Adélaïde, surexcitée par la fièvre, parle en souveraine, nomme les ministres, l’emporte sur la reine, confond le parti de Choiseul et fait rappeler Maurepas, saint homme dont le Recueil de petits vers est plus célèbre que la ferveur religieuse, mais qui pourtant communiait très régulièrement chez les carmélites de Saint-Denis.

Cependant Marie-Antoinette avait juré qu’elle serait reine et que la domination de ses tantes finirait. Quand elles reparurent « très maltraitées de la petite vérole et encore fort rouges, » la fille de Marie-Thérèse les accueillit avec une grâce un peu sèche, leur laissa voir que le temps de leur règne était passé : c’est du moins ce que Mercy-Argenteau mande à l’impératrice (2 juillet 1774). Quelques jours plus tard, il note que Mesdames « se tiennent dans un état de tranquillité qui ne leur est pas trop naturel ; » il constate qu’Adélaïde perd son empire sur le roi ; il dément, mais il rapporte le bruit alors très répandu de la retraite des princesses en Lorraine. Madame Adélaïde devait avoir le titre de gouvernante de cette province. « Un beau présent à lui faire, écrit l’abbé Baudeau en juillet 1774, serait de lui donner par-dessus le marché la carmélite, afin que nous restions tranquilles. » Le comte de Mercy semble avoir été trompé par les apparences : rien n’était moins sûr que cette « tranquillité » des tantes. C’est à cette époque, entre autres griefs, qu’au mépris de toutes ces traditions de l’étiquette qui étaient une seconde religion pour Adélaïde avait lieu l’innovation des soupers où les hommes étaient admis à la table de la reine : comment Mesdames seraient-elles demeurées impassibles ? Louis XVI avait très longtemps hésité ; il voulait en écrire à Madame Victoire, c’est-à-dire à Madame Adélaïde ; on prévint l’arrivée des tantes, et on les invita pour le troisième souper de ce genre qui eut lieu le 2 novembre. Elles se vengèrent comme femmes se vengent.

C’était un plaisir pour la reine d’aller en cabriolet au Petit-Trianon (qu’elle avait baptisé le Nouveau-Vienne) et de conduire elle-même : on dit au roi que ces courses faisaient scandale ; il ne le cacha pas à Marie-Antoinette, insinuant que les usages de France n’étaient pas ceux de la cour de Vienne. La reine sentit que « les vieilles tantes » lui avaient encore joué ce tour-là ; elle pleura, de colère sans doute. Ses conversations, ses jeux, ses promenades, sa toilette, ses gestes, ses paroles, tout était épié, dénoncé à Mesdames et à Maupeou : à Bellevue comme à Brunoy, au Palais-Royal comme à Versailles même, on lisait de petits vers sur l’Autrichienne, on fredonnait des couplets satiriques, on se passait d’odieuses caricatures, d’ignobles libelles. Mercy pouvait-il ignorer alors qu’on tirait « à boulets rouges » sur la fille de sa souveraine ? Ne savait-il pas qu’avant d’être galamment tournées par les beaux esprits, tels que le comte de Provence, le marquis de Louvois ou M. de Champcenetz, les satires contre la reine avaient été élaborées dans les pieux conciliabules du chancelier et de Mesdames ? Quoique sans portefeuille, Adélaïde était toujours une espèce de ministre : elle faisait maintenir aux affaires ses créatures, Maupeou et Terray, elle présidait les comités qui se tenaient chez la carmélite de Saint-Denis et chez l’archevêque de Paris : c’est de là que partaient les calomnies les plus envenimées, les plus sûres d’atteindre la reine, d’empoisonner sa vie, de salir sa mémoire [17].

Ce n’était pas toujours assez au gré de sœur Thérèse de Saint-Augustin : elle se jetait alors sur sa plume, et, parlant à la fois le langage d’une fille de France et d’une fille de l’église, elle écrivait à l’Autrichienne quelqu’une de ces lettres fanatiques et impérieuses dont parlent les contemporains. Ne s’agissait-il point de « sauver la religion, » toujours menacée par le parti de Choiseul, cet antechrist ? Naturellement les tantes n’en faisaient pas moins bon visage à leur nièce : elles l’invitaient à dîner en leur château de Bellevue, elles allaient avec la cour à Fontainebleau ; Madame Victoire sollicitait des places d’ambassade, Madame Adélaïde demandait des évêchés et des abbayes pour ses bons amis, Madame Sophie osait réclamer un régiment pour quelque petit écuyer de sa maison, mais la plus infatigable solliciteuse et quémandeuse était Madame Louise. « Voici encore une lettre de ma tante Louise, s’écriait souvent Marie-Antoinette : c’est bien la petite carmélite la plus intrigante qui existe dans le royaume [18]. » Quand on songe que la sœur Thérèse de Saint-Augustin, à bout de calomnies contre sa nièce, ne fut pas moins ardente qu’Adélaïde pour la faire renvoyer dans sa famille, que Maurepas dut se décider à dénoncer au roi l’odieuse comédie, et que la reine n’ignorait rien de tous ces beaux projets, on avouera qu’elle n’a pas caractérisé en termes trop vifs la carmélite, et que, pour un apôtre de l’antechrist, elle pratiquait assez bien la plus chrétienne de toutes les vertus, la charité.

Des quatre dernières filles de Louis XV, Sophie mourut la première au commencement de mars 1782. Dans une lettre écrite le lendemain, Mme de Bombelles, dame d’Elisabeth, racontait que la princesse avait une hydropisie de la poitrine. « Elle est morte étouffée, de la même mort à peu près que l’impératrice. » On possède son testament : elle y demande que son corps ne soit pas ouvert, sinon aux pieds, que des prêtres et des filles de la charité le gardent vingt-quatre heures, qu’il soit ensuite porté à Saint-Denis, sans pompes ni cérémonies, pour être réuni à ceux de ses père et mère comme une marque de son respectueux attachement à leur personne. En 1776, elle avait acquis avec Adélaïde l’un des plus beaux domaines de Champagne, la terre de Louvois, que Louis XVI érigea pour ses tantes en duché-pairie : tous les documens relatifs à cette affaire, qui fut un événement considérable dans la vie de Mesdames, sont conservés aux Archives, ainsi que deux petits cahiers sur lesquels la princesse a de sa main écrit les comptes de sa maison : ce n’est pas ici le lieu d’insister. Quelques mots d’une lettre posthume, adressée par Sophie à Louis XVI, ajoutent un dernier trait, comme une douce lueur d’outre-tombe à cette physionomie étrange, un peu vague et fuyante, mais bonne et tendre : « Ne soyez pas effrayé, mon cher neveu, de toutes ces demandes ; pensez que vous gagnerez encore beaucoup à ma mort ; pensez aussi, je vous prie, à l’amitié dont je me suis toujours flattée que vous aviez, pour moi, mais plus encore à celle que j’avais pour vous, qui était bien tendre, je vous assure. »

Madame Louise ne survécut guère à sa sœur : non que cette mort l’ait affectée plus qu’il convenait à une telle chrétienne ; elle tracassait plus que jamais la cour au nom du ciel, suivant le mot de la petite maréchale de Mirepoix ; elle dénonçait à l’autorité séculière les attentats de l’incrédulité, les outrages à la religion, la licence de la presse. De la petite cellule du monastère de Saint-Denis s’en allaient à chaque heure des courriers qui portaient sur presque tous les points du royaume des exhortations et des avertissemens aux princes de l’église. L’infatigable prieure les conjurait nuit et jour d’arrêter les progrès de l’impiété philosophique et du débordement des mœurs. Ayant peut-être eu vent que l’évêque de Clermont mollissait au sujet de la stricte observance du maigre pendant le carême (je dis peut-être, car elle avait à peine besoin d’un texte pour faire un sermon) : « Ah ! mon père, s’écrie-t-elle, soutenez l’église et l’esprit de l’église ; ne vous laissez point entraîner à une fausse compassion. L’abstinence du carême une fois lâchée ne sera plus rétablie : il en a été ainsi de l’usage des œufs… Il en sera de la suppression du maigre à Clermont comme de celle des fêtes à Paris. M. de Beaumont s’est laissé gagner il y a trois ans, et nous en a ôté quatorze, sous la promesse que la police tiendrait la main à l’observation des autres. Tous les abus ont recommencé avant la première année expirée, et hier, fête des Rois, les boutiques de Paris étaient ouvertes, et l’on criait tout dans les rues. » Elle ne veillait pas d’un œil moins jaloux sur la conduite du clergé régulier. Les religieux carmes de Charenton étaient déchus de leur première ferveur ; elle obtint un bref du pape et fit refleurir dans ce couvent la règle primitive. Quand l’empereur Joseph II, frère de Marie-Antoinette, supprima dans ses états cent et quelques monastères, Madame Louise fit venir en France les religieuses sécularisées des Pays-Bas et reçut à Saint-Denis toute la communauté des carmélites de Bruxelles, « Si mon cher neveu impérial me lisait, écrit-elle à la prieure de Bruxelles, il aurait peut-être envie de me faire tordre le cou ; mais mon neveu de France me défendrait, puisqu’il veut bien vous ouvrir un asile dans son royaume. » En effet, le comte de Vergennes, ministre d’état, avait été mis par Louis XVI aux ordres de sa tante. A cette époque, elle trace d’elle-même un portrait qui, pour n’être pas flatté, n’en est pas moins exact : « Votre servante est fort petite, grosse tête, grand front, sourcils noirs, yeux bleus-gris-brun, nez long et crochu, menton fourchu, grosse comme une boule et bossue. On dit cependant que, depuis qu’elle est revêtue de l’élégant habit du Carmel, sa bosse ne paraît que peu. » Mais, entre tant de passions qui la consumaient, la plus ardente était peut-être celle des reliques. Elle avait une sorte d’amour maladif pour les corps saints : sans trêve ni merci, elle en réclamait au pape, aux cardinaux, aux ambassadeurs, à tout le monde. Pour sainte Thérèse, il fallut bien se contenter d’un « fragment considérable de chair, » mais quant au commun des saints c’étaient des corps entiers qu’on lui adressait de tous côtés : le monastère de Saint-Denis en était à la lettre encombré. M. de Mac-Mahon, parent de Julienne de Mac-Mahon, qui, on l’a dit, avait été l’ange de la princesse, lui fit la gracieuseté d’envoyer de Rome un corps de sainte qu’il mit dans une « caisse à son adresse. » Bien que l’abbé de Landen n’eût rien négligé pour faire « emballer » la sainte (je me sers des expressions de la carmélite), on l’annonçait toujours et elle ne paraissait jamais : grande inquiétude à Saint-Denis ; enfin sainte Justine arriva après six semaines de séjour « à la douane, » encore « le ballot » manqua-t-il d’être ouvert par les douaniers, fort curieux de savoir ce qu’il renfermait.

Ce serait même à ce goût pour les reliques qu’il conviendrait d’attribuer la cause de la mort tragique, du martyre de la carmélite. Le mot était déjà dans l’abbé Proyart, mais on pouvait le prendre pour une métaphore. Suivant l’opinion des contemporains, c’était l’édit royal de novembre 1787, rendant l’état civil aux protestans, qui avait avancé les jours de Madame Louise : la pureté de la foi lui semblait mise en péril par le rappel des hérétiques en France. Que des réprouvés méritassent d’être traités comme des hommes, voilà ce qu’il lui répugnait d’admettre. Après avoir consacré sa vie à la défense de l’église romaine, au triomphe de la plus pure orthodoxie ultramontaine, elle se sentit frappée deux fois à mort par cet édit doublement sacrilège, puisque c’était un fils de saint Louis qui l’avait signé. Elle se rappelait certaine maxime tirée des Enseignemens du saint roi à son fils, qu’en sa jeunesse elle avait transcrite pour l’avoir toujours présente : « chassez-en (de votre état) les hérétiques [19]. » Que les temps étaient changés ! La sœur Thérèse de Saint-Augustin ayant adressé à son royal neveu une véhémente épître de huit pages contre les protestans, Louis XVI avait fait à sa tante une réponse « très dure ; » c’est la douleur qu’elle en avait ressentie qui l’aurait tuée. Toutefois ses dernières paroles, rapportées par le roi lui-même, auraient moins été d’une sainte que d’une écuyère ; dans les rêves délirans de l’agonie, elle se revit sans doute avec ses sœurs au milieu des chevaux, des piqueurs et des chiens, chassant le cerf dans la forêt de Fontainebleau, et elle s’écria : « Au paradis, vite, vite, au grand galop ! » Telle était la version du XVIIIe siècle.

Aujourd’hui on n’hésite plus, on affirme tout net que Madame Louise a été empoisonnée par les ennemis de la religion [20]. Elle sortait du parloir lorsqu’on lui remit un paquet portant ces mots : « saintes reliques. » Elle déchira une première enveloppe et lut sur une autre : « reliques du père éternel : » Elle rompit le sceau et aperçut un gros paquet de cheveux couverts de poudre. Aussitôt elle se sentit fort mal d’avoir respiré cette poudre, et jeta les « reliques » au feu. Tout critique non prévenu ne verrait sans doute dans cet événement qu’une plaisanterie de mauvais goût : les carmélites y ont découvert un empoisonnement, et voilà comment Madame Louise de France, en religion sœur Thérèse de Saint-Augustin, mourut martyre de la foi. Inutile d’ajouter que les guérisons de maladies incurables et autres grâces surnaturelles dues à sa médiation ont été et sont plus que jamais nombreuses dans les monastères de l’ordre du Carmel. Quelle martyre ne fait des miracles ?

Adélaïde et Victoire restaient seules des filles de Louis XV. Éloignées de la nouvelle cour, sans pouvoir sur l’esprit timide et irrésolu du roi, pénétrées jusqu’au fond de l’âme par le regard froid et acéré de Marie-Antoinette, elles se consolaient de leur disgrâce en menant une grande existence à l’Hermitage, à Choisy, à Bellevue. La foule considérable de prélats, de dames, d’écuyers, de femmes de chambre, de valets, d’huissiers, d’officiers de toute sorte attachés à leurs maisons, formaient une autre cour de France où duchesses, marquises et comtesses possédaient les plus nombreux, les plus authentiques quartiers de noblesse. Adélaïde avait vu lui échapper l’éducation des enfans de France ; elle n’avait même pu réussir à faire donner un régiment de cavalerie à ce comte Louis de Narbonne qui passait pour son fils ; elle assistait avec stupeur à la fin d’un monde, ne sortait de ses noires rêveries que pour remplir Versailles des éclats prophétiques de sa colère. On la laissait errer et vaticiner dans le palais de ses pères, où elle était devenue comme une étrangère. Elle eut en 1787 plusieurs longues conférences avec Louis XVI : il en sortait pensif et très sérieux. Un jour, la reine entra tout à coup : « Vous n’êtes pas de trop, madame, dit Adélaïde, il est question de sauver l’honneur du roi, le vôtre, et la nation du danger qui les menace. »

La bonne princesse Victoire avait des mœurs infiniment plus douces : elle se promenait dans les allées anglaises du parc de Bellevue, elle causait avec ses dames, caressait ses chiens, et s’assoupissait légèrement pendant qu’on lui faisait la lecture. Elle avait aussi une bergerie, une laiterie, une ferme, une basse-cour, et elle prenait un plaisir extrême à regarder traire les vaches ou à écouter le bêlement des agneaux : aussi bien c’était la mode alors. Pourtant, si elle ne le disait elle-même, on n’imaginerait jamais en quelles aventures romanesques la poétique du temps jetait une personne d’aussi grand sens.

«… Vous savez que j’ai passé toute la nuit du jeudi au vendredi dans le jardin, écrit-elle à la comtesse de Chastellux le 7 août 1787. Oh ! que le soleil était beau à son lever, et quel beau temps ! Je me suis couchée cependant à huit heures du matin, après avoir déjeuné avec une soupe à l’oignon excellente et une tasse de café à la crème. Je n’ai ressenti aucune incommodité de cette jeunesse. Oh ! comme tu m’aurais grognée ! Mme de Mesmes y a été d’une humeur charmante ; je me suis réellement amusée du beau temps, de la belle lune, de l’aurore et du beau soleil, ensuite de mes vaches, moutons et volailles, et du mouvement de tous les ouvriers qui commençaient leur ouvrage gaîment… VICTOIRE. »

La révolution fut le coup de tonnerre, précurseur de l’orage, qui, comme dans les idylles, dispersa moutons, bergers et bergères jusqu’aux grottes prochaines, mêla le fracas de la foudre aux grêles sonneries des vaches effarées, et d’une pastorale de Florian fit une tragédie de Marie-Joseph Chénier. Les journées d’octobre décidèrent Mesdames à quitter la France ; elles ne pouvaient qu’aller à Rome. Dans les conversations de la vicomtesse de Bernis, nièce du cardinal, elles avaient appris à connaître un peu l’Italie et surtout la ville sainte ; on leur avait vanté la douceur du climat, l’aménité des caractères, l’agrément de la société. Comme au bon temps, l’ancien abbé de Bernis faisait toujours sa cour aux princesses : de Rome il leur adressait des agnus, des reliques, de superbes chapelets de jaspe sanguin montés en or ; elles savaient avec quelle magnificence, digne de l’ancienne cour, elles seraient accueillies par le dernier favori de Madame Infante.

Le récit des troubles très graves que le bruit du départ de Mesdames causa en France leur fuite furtive de Bellevue dans la nuit du 19 février 1791, et les hideuses scènes de désordre qui suivirent, l’agitation des sections de Paris, la lettre du roi à l’assemblée touchant le voyage de ses tantes, le soulèvement des populations sur leur passage, leur arrestation à Moret, puis à Arnay-le-Duc, le décret de l’assemblée qui leur permit d’aller, comme à toute « citoyenne, » où bon leur semblait, étendraient outre mesure les limites de cette étude purement psychologique. Tous ces faits appartiennent bien plus à l’histoire de la révolution française qu’à celle des filles de Louis XV ; ils sont trop généraux, partant trop vagues, et n’apporteraient aucune lumière sur le caractère des princesses. Il faut en dire autant de deux derniers écrits, qui nous fourniraient quelques renseignemens, d’ailleurs dénués de toute critique [21], sur le séjour de Mesdames à Rome, et sur leur nouvelle fuite devant l’envahissement de l’Italie entière par les armées et les idées de la révolution, à Albano, à Caserte, dans le royaume de Naples, à Monfredonia, dans tout le sud de la péninsule ; elles s’embarquèrent à> Brindisi sur une frégate russe qui les conduisit à Corfou, puis à Trieste (19 mai 1799).

Les princesses avaient beaucoup souffert pendant cette lamentable odyssée, Victoire surtout ; elle périssait du même mal que Sophie, éprouvait de continuelles nausées, sentait venir l’angoisse suprême. Dix-huit jours après être arrivée à Trieste, elle s’éteignit doucement, ainsi qu’elle avait vécu, sans colère ni rancœur. Au milieu de sa petite cour d’évêques, de prêtres, de dames et de vieux gentilshommes qui l’avaient suivie jusqu’au fond de l’Adriatique, Adélaïde demeurait seule debout comme une statue voilée sur un sépulcre. Dure et hautaine dans le palais de Louis XIV, possédée du sombre esprit des voyans au château de Bellevue, l’exil, l’anxiété douloureuse, le désespoir, la haine, l’avaient rendue farouche. Elle passa huit mois encore sur la terre après Victoire, puis elle disparut ; on ne sait rien de sa mort qu’une date : 18. fermier 1800.


JULES SOURY.

  1. Edouard de Barthélémy, Mesdames de France, filles de Louis XV (1870) ; — Honoré Bonhomme, Louis XV et sa famille (1873).
  2. Lettre de Henri au saint-père, Frohsdorf, 17 mars 1870. — Cf. une lettre du même à M. l’évêque d’Autun, 5 janvier 1856.
  3. Bibliothèque bibliophilo-facétieuse, éditée par les frères Gébéodé (1850), III, 124.
  4. Maurice, comte de Saxe, et Marie-Josèphe de Saxe, lettres et documens inédits des archives de Dresde, publiés par le comte Vitzthum d’Eckstaed ; Leipzig 1857, in-8°.
  5. Mme de Pompadour avait transformé une galerie du palais de Versailles, puis la cage du grand escalier de marbre, en un véritable théâtre ; on jouait l’opéra et la comédie. Les acteurs étaient de grands seigneurs ; les actrices n’étaient pas toutes de grandes dames ; la favorite tenait les premiers rôles. Les spectateurs étaient spécialement désignés par le roi. La reine, le dauphin et surtout Mesdames assistaient quelquefois à ce spectacle, qui prit le nom de Théâtre des petits cabinets.
  6. Cotes 0 3740-3784 (surtout les cartons 3765-3784).
  7. V. Barbier (V, 158 et suiv.), à qui nous empruntons tous ces détails si précis.
  8. Ce recueil de lettres, presque toutes autographes, a été acquis récemment par la Bibliothèque nationale (fonds français, nouv. acq., n° 1979). Ni M. Éd. de Barthélémy, ni M. H. Bonhomme ne se sont servis de ces lettres lorsqu’ils ont écrit leur histoire de Mesdames. Depuis M. Éd. de Barthélémy a connu ce manuscrit et en a fait quelques extraits : nos citations sont souvent différentes ; dans les passages où nous nous rencontrons, j’ai tenu à rétablir l’intégrité du texte.
  9. Cf. Collé, Journal (janvier 1767), III, 123, édition de M. Bon. Bonhomme.
  10. Correspondance secrète entre Marie-Thérèse et le comte de Mercy-Argenteau publiée par MM. d’Arneth et Geffroy, t. II, p. 178 et 186.
  11. Correspondance secrète sur Louis XVI., Marie-Antoinette, la cour et la ville, publiée par M. de Lescure, I, 80.
  12. Argenson, t. VI, p. 444.
  13. La comtesse de Civrac, dame d’atour d’Adélaïde.
  14. Vie de la révérends, mère Thérèse de Saint-Augustin, par une religieuse de sa communauté, 3e édit., 1867, 2 vol.
  15. La vénérable Louise-Marie de France, Lyon 1873. — Cf. Madame Louise de France, fille de Louis XV, par Mme la comtesse Drohojowska, 1868 ; — The life of Madame Louise de France, daughter of Louis XV, by the author of Tales of Kirkbeck, Rivingtons 1869.
  16. Bibliothèque nationale, manuscrit français, n" 14447. Copies.
  17. L’abbé Baudeau, Chronique secrète de Paris sous le règne de Louis XVI, dans la Revue Rétrospective, t. III, p. 281-285.
  18. Mme Campan, t. III, p. 89.
  19. Méditations eucharistiques, par Madame Louise de France, dédiées, à Madame Adélaïde (Paris 1789), p. 257. Ce précepte des Enseignements est authentique.
  20. Vie de la révérende mère Thérèse de Saint-Augustin, t. II, p. 303 et suiv.
  21. Mémoires historiques de Mesdames Adélaïde et Victoire de France, nouvelle édition, par M*** T***, Paris an XI (1803), 2 vol. — Relation du voyage de Mesdames tantes du roi de Caserte à Trieste, par le comte de Chastellux, Paris 1816.