Lettres à la Fiancée 1820

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1820[modifier]

Janvier-avril.[modifier]

Samedi soir (janvier).

Quelques mots de toi, mon Adèle chérie, ont encore
changé l' état de mon âme. Oui, tu peux tout sur moi,
et demain je serais mort que j' ignore si le doux son
de ta voix, si la tendre pression de tes lèvres
adorées ne suffiraient pas pour rappeler la vie dans
mon corps. Combien ce soir je vais me coucher différent
d' hier ! Hier, Adèle, toute ma confiance dans l' avenir
m' avait abandonné, je ne croyais plus à ton amour,
hier l' heure de ma mort aurait été la bienvenue.
-cependant, me disais-je encore, s' il est vrai qu' elle
ne m' aime pas, si rien dans mon âme n' a pu me mériter
ce bien de son amour sans lequel il n' y a plus de
charme dans ma vie, est-ce une raison pour mourir ?
Est-ce que c' est pour mon bonheur personnel que
j' existe ? Oh non ! Tout mon être lui est dévoué,
même malgré elle. Et de quel droit aurais-je osé
prétendre à son amour ? Suis-je donc plus qu' un ange
ou qu' un dieu ? Je l' aime, il est vrai, moi, je suis
prêt à tout lui sacrifier avec joie, tout, jusqu' à
l' espérance d' être aimé d' elle, il n' y a pas de
dévouement dont je ne sois capable pour elle, pour un
de ses sourires, pour un de ses regards ; mais est-ce
que je pourrais être autrement ? Est-ce qu' elle n' est
pas l' unique but de ma vie ? Qu' elle me montre de
l' indifférence, de la haine même, ce sera mon malheur,
voilà tout. Qu' importe, si cela ne nuit pas à sa
félicité ! Oh ! Oui, si elle ne peut m' aimer, je n' en
dois accuser que moi. Mon devoir est de m' attacher à
ses pas, d' environner son existence de la mienne, de
lui servir de rempart contre les périls, de lui offrir
ma tête pour marchepied, de me placer sans cesse entre
elle et toutes les douleurs, sans réclamer de salaire,
sans attendre de récompense. Trop heureux si elle
daigne quelquefois jeter un regard de pitié sur son
esclave et se souvenir de moi au moment du danger !
Hélas ! Qu' elle me laisse jeter ma vie au-devant de
tous ses désirs, de tous ses caprices, qu' elle me
permette de baiser avec respect la trace adorée de
ses pieds, qu' elle consente à appuyer parfois sa
marche sur moi dans les difficultés de l' existence, et
j' aurai obtenu le seul bonheur auquel j' aie la
présomption d' aspirer. Parce que je suis prêt à tout
lui immoler, est-ce qu' elle me doit quelque
reconnaissance ? Est-ce sa faute si je l' aime ?
Faut-il qu' elle se croie pour cela contrainte de
m' aimer ? Non, elle pourrait se jouer de mon
dévouement, payer de haine mes services, repousser
mon idolâtrie avec mépris, sans que j' eusse un moment
le droit de me plaindre de cet ange, sans que je
dusse cesser un instant de lui prodiguer tout ce
qu' elle dédaignerait. Et quand chacune de mes journées
aurait été marquée par un sacrifice pour elle, le
jour de ma mort je n' aurais encore rien acquitté de
la dette infinie de mon être envers le sien.
Hier, à cette heure, mon Adèle bien-aimée, c' étaient
là les pensées et les résolutions de mon âme. Elles
sont encore les mêmes aujourd' hui, seulement il s' y
mêle la certitude du bonheur, de ce bonheur si grand
que je n' y pense jamais qu' en tremblant de n' oser y
croire. -il est donc vrai que tu m' aimes, Adèle !
Dis-moi, est-ce que je peux me fier à cette ravissante
idée ? Est-ce que tu crois que je ne finirai pas par
devenir fou de joie si jamais je puis couler toute ma
vie à tes pieds, sûr de te rendre aussi heureuse que
je serai heureux, sûr d' être aussi adoré de toi, que
tu es adorée de moi ? Oh ! Ta lettre m' a rendu le
repos, tes paroles de ce soir m' ont rempli de bonheur.
Sois mille fois remerciée, Adèle, mon ange bien-aimé.
Je voudrais pouvoir me prosterner devant toi comme
devant une divinité. Que tu me rends heureux ! Adieu,
adieu. Je vais passer une bien douce nuit à rêver de
toi, dors bien et laisse ton mari te prendre les
douze baisers que tu lui as promis et tous ceux que
tu ne lui as pas promis.


Samedi, 19 février.
Depuis deux jours, mon Adèle, j' ai lu cette lettre
qui te donne encore plus de droits sur moi qu' elle
ne m' en donne sur toi, depuis deux jours je médite ma
réponse sans avoir pu parvenir à mettre en ordre mes
idées. Tes plaintes, tes tourments, ta résignation
généreuse m' ont profondément ému. Moi seul, ma douce
amie, moi seul je suis la misérable cause de tout
ce que tu souffres, et cette seule pensée qui me ronge
suffirait pour me rendre plus à plaindre que toi. Non,
tu n' es pas, tu n' as jamais été coupable, tu es
malheureuse par ma faute, et si le ciel est juste,
j' espère être le seul puni. Je vais essayer de tracer
à la hâte quelques lignes moins incohérentes que
celles que tu viens de lire, je voudrais que tu me
comprisses et je ne me comprends pas moi-même. Va,
mon Adèle, je suis bien malheureux. Au milieu du
tumulte de mes sentiments, je ne puis distinguer
qu' une chose, c' est une passion insurmontable. Je
regrette d' avoir (...) mais j' ai des torts bien plus
graves à regretter. Remarque, chère amie, que ce qui
devient des torts, aujourd' hui que les conséquences
me condamnent, aurait pu faire notre bonheur et
mériter un tout autre nom, aussi je ne saurais
m' accuser que d' imprévoyance, ma conscience est pure.
Quant à toi, je ne conçois même pas que tu puisses
te faire un reproche, sois donc tranquille, ne pleure
plus et dors mieux que moi.
J' ai mille choses à te dire et je ne sais par où
commencer. Tu es en droit de me demander des avis,
ce n' est point (...), tu es en droit d' exiger de
ton mari des sacrifices, et c' est à moi de faire mon
devoir. Cependant, tu l' as senti comme moi, il me
serait maintenant impossible de vivre sans être
aimé de toi, et cesser de te voir serait me
condamner à une mort lente, mais inévitable. Je m' en
aperçois bien tard, ta vue et ton affection sont
aujourd' hui nécessaires à mon existence, et nous ne
devons pas encore tellement désespérer d' être heureux,
pour qu' il soit temps
que je meure. Le terme n' est peut-être pas éloigné,
et c' est une idée, mon Adèle, avec laquelle il faut
que tu te familiarises. En attendant, je te promets
de chercher à reculer un moment qui ne viendra
peut-être que trop tôt. Je pense que nous devons
désormais conserver en public la plus grande réserve
l' un vis-à-vis de l' autre, ce n' est pas sans de longs
combats que j' ai pu me résoudre à te recommander
d' être froide avec moi, avec ton mari, ton Victor,
celui qui donnerait tout pour t' épargner la moindre
peine ; il faut encore que je me condamne à ne plus
m' asseoir près de toi, et ici, chère amie, je t' en
conjure, aie pitié de ma malheureuse jalousie, évite
tous les autres hommes comme tu m' éviteras moi-même,
je ne viendrai plus à tes côtés, que du moins j' aie
la consolation de ne pas voir d' autres que moi jouir
d' un bonheur auquel ton intérêt seul peut me faire
renoncer, reste auprès de ta mère, place-toi entre
d' autres femmes ; tu ne sais pas, mon Adèle, à quel
point je t' aime. Je ne puis voir un autre seulement
t' approcher sans tressaillir d' envie et d' impatience,
mes muscles se tendent, ma poitrine se gonfle, et il
me faut toute ma force et toute ma circonspection
pour me contenir. Juge de ce que je souffre quand tu
valses, quand tu en embrasses un autre que moi ; je
t' en supplie, ma chère Adèle, ne ris pas de ma
jalousie, songe que tu es à moi et conserve-toi toute
entière pour moi seul. Je te prie aussi de ne pas
souffrir les familiarités de M Asseline, ton mari a
ses raisons pour cela.
Tu dois donc, mon amie, te montrer à l' avenir tout à
fait indifférente à mon égard tant que nous ne serons
pas absolument seuls. Il faut calmer les inquiétudes
de tes parents en leur persuadant par ta conduite
extérieure vis-à-vis de moi que tu ne m' aimes plus ou
plutôt que tu ne m' as jamais aimé. Cependant je prévois
que je ne tarderai pas moi-même à concevoir d' autres
inquiétudes bien plus cruelles, je tremblerai à tout
moment que l' indifférence que je te conseille de
feindre ne devienne une réalité. Alors, mon Adèle,
n' épargne rien pour me rassurer, un sourire, un
regard, un mot de ta main suffiront. Oui, écris-moi,
écris-moi aussi souvent que tu le pourras sans danger
et que tes occupations te le permettront. Raconte-moi
tout ce que tu feras, tout ce qui t' arrivera, mets-moi
de moitié dans toutes tes peines ; dis-moi ce que
Mme Foucher entend par prendre un parti
quelconque , ce mot de ta lettre m' a fait frémir ;
voudrait-elle t' éloigner de moi ? Elle en est bien la
maîtresse, mais alors, ma charmante Adèle, je crains
bien que
le jour de notre séparation ne précède de bien près
le jour d' une séparation plus longue encore.
Ta mère voudrait-elle prévenir la mienne ? Je ne
saurais te dire dans quels incalculables malheurs
pourrait m' entraîner une pareille démarche. Ne
pourrais-tu m' expliquer ce que ta maman entend par
un parti quelconque ? ... écoute, le temps arrange
bien des choses, ne désespère pas, mon amie, je pense
que nous finirons par être heureux, sans cette douce
idée, crois-tu que je supporterais les ennuis et les
dégoûts dont je suis abreuvé ? Je prends mon mal en
patience, je me livre avec courage à des travaux qui
finiront par me rendre indépendant ; si je ne songeais
à toi, à notre union, crois-tu que je me résoudrais de
gaîté de coeur à joindre aux tourments de l' âme la
fatigue presque continuelle de l' esprit ? Non, ce
n' est point un vain orgueil qui me pousse à mériter
quelque réputation, c' est dans ton intérêt seul que
j' agis, et parce que je me flatte de pouvoir un jour
réparer dignement tes maux et tes peines dont je
suis la cause à la vérité bien involontaire. Ma vie
t' appartient ; soit que tu restes mon épouse, soit
que tu deviennes celle d' un autre ; dans ce dernier
cas, (...) de tout remords et de toute inquiétude
j' emporterai notre secret avec moi.
Adieu, j' ai encore une foule de choses à te dire, mais
il faut en finir, excuse cet indéchiffrable fatras,
il fait froid, il est presque nuit, et tu ne te doutes
pas du temps et du lieu que j' ai choisis pour t' écrire.
Songe à ta précieuse santé, évite d' humiliantes
altercations à mon sujet, informe-moi de tout le mal
que l' on te dira de moi, ma vanité n' est pas encore si
facile à blesser que tu parais le supposer. Es-tu bien
sûre du lieu où tu caches mes lettres ? Songe qu' elles
pourraient te perdre. Je t' engage à les brûler. La
tienne est en sûreté, si jamais elle cessait d' y être,
j' en ferais le pénible sacrifice. Je ne t' en veux pas
de la précaution que tu prends de ne pas me nommer
dans le courant de ta lettre, cette défiance,
peut-être naturelle, me prouve que tu ne me connais
pas encore ; va, mon Adèle, je puis être un imprudent,
mais je ne serai jamais un lâche, ni un scélérat. Je
t' embrasse.
Ton mari,
Victor.
Surtout écris-moi chaque fois que tu le pourras. Je
veux savoir ce qui se passe autour de toi. Adieu.




Vendredi, 25 février.
Maintenant que nous sommes réconciliés, mon Adèle,
j' espère que tu me diras quels sont mes torts envers
toi et pour quel motif tu paraissais hier soir être
mécontente de ton mari. Je ne veux pas revenir sur une
soirée qui a été bien pénible pour moi puisque, privé
du plaisir de te voir, après avoir été forcé de
déguiser sous une gaîté affectée la peine que me causait
ton absence, je ne t' ai point trouvée à ton retour de
chez Mlle Rosalie telle que je m' attendais à te voir.
Il faut que tu m' aies retiré en grande partie ton
affection pour m' avoir retiré ta confiance, et le peu
de mots que tu m' as dit relativement à tes lettres
m' a trop fait voir que tu doutais (pour ne pas dire
plus) de ma loyauté, de ma bonne foi. Si tu ne
m' aimes plus, dis-le-moi. Je pense qu' il doit t' être
affreux de te perdre (j' emploie tes expressions)
pour un malheureux qui t' est devenu indifférent.
écoute, Adèle, il en est temps encore, tu peux
parler, je te rendrai, quoique bien à regret, les
papiers qui paraissent t' inquiéter ; tu seras libre
alors de faire disparaître toutes les traces de notre
union, et moi, je cesserai de te voir, si je ne puis
cesser de t' aimer. Peut-être alors mon inviolable
silence pendant le temps qu' il me restera à vivre,
te convaincra de ma discrétion et de ma bonne foi.
Voilà, si tu ne m' aimes plus, le parti qu' il est de
mon devoir de prendre.
Cependant, mon Adèle, si je puis espérer, d' après
les derniers mots que tu m' as adressés hier au soir,
amitié pour ton mari, je t' invite à réfléchir un
instant avant d' adopter ce parti, si désolant pour
moi. Je dis plus, j' aime à croire que l' aversion que
tu m' as montrée hier n' avait peut-être que des motifs
légers et qui ne peuvent empêcher notre réconciliation
d' être durable. J' ai sans doute moi-même manifesté
quelque humeur de ton absence, et mon mécontentement
(mal fondé mais excusable) a pu provoquer le tien. Ta
lettre, si douce et si confiante, achève de me calmer.
Plus je la relis, et plus j' espère.

Adieu, ma chère, ma toujours chère Adèle, le temps
me manque pour t' en écrire davantage. Songe à ta
promesse et décide si je dois ne plus être pour toi
qu' un étranger ou rester ce que je suis, ton mari
fidèle.

V-M Hugo.

p s. -réponds-moi de vive voix, quand je te verrai,
si tu hésites encore à me répondre par écrit. Il est
bien cruel pour moi de te faire une pareille
recommandation. Adieu. Surtout, porte-toi bien.




28 février. -lundi.
Je serais bien fâché, mon Adèle, de t' avoir rendu,
ainsi que tu paraissais le désirer hier au soir, cette
lettre qui, malgré les cruelles réflexions qu' elle m' a
fait faire, m' est devenue bien chère, puisqu' elle me
prouve que tu m' aimes encore.
C' est avec joie que j' avoue que tous les torts sont de
mon côté, et c' est avec le plus sincère repentir que je
te conjure de me les pardonner. Non, mon Adèle, ce
n' est pas à moi qu' il est réservé de te punir,
(te punir ! Et de quoi ? ) mais c' est à moi qu' il est
réservé de te défendre et de te protéger.
M Asseline est bien heureux d' être ton oncle. Je te
réitère la recommandation que je t' ai déjà faite à
son égard dans mon premier billet ; c' est avec peine
que j' ai appris que tu étais sortie seule avec lui
mardi dernier.
Informe-moi toujours de tout ce qui t' arrive, de tout
ce que tu fais et même de tout ce que tu penses. J' ai
ici un petit reproche à te faire. Je sais que tu aimes
les bals, tu m' as dit toi-même, dernièrement, que la
valse était pour toi une tentation bien attrayante ;
pourquoi donc as-tu refusé l' offre qui t' a été faite
ces jours passés ? Ne t' y trompe pas : lorsque j' ai
renoncé pour toi aux bals et aux soirées, c' était
simplement de l' ennui que je m' épargnais, ce n' était
pas un sacrifice que je te faisais, il n' y a de
sacrifice à se priver d' une chose que lorsque la
chose dont on se prive faisait éprouver du plaisir.
Or, je n' ai de plaisir qu' à te voir ou à me trouver
près de toi. Pour toi, du moment où la danse t' amuse,
la privation d' un bal est un vrai sacrifice. Je suis
très reconnaissant de ton intention, mais je ne saurais
l' accepter. Je suis, à la vérité, excessivement
jaloux ; mais il serait trop peu généreux de ma part
de t' enlever par pure jalousie à des plaisirs qui
sont de ton âge et qui seraient sans doute aussi des
plaisirs pour moi, si tu ne me suffisais pas.
Amuse-toi donc, va au bal, et au milieu de tout cela,
ne m' oublie pas. Tu trouveras sans peine des jeunes
gens plus aimables, plus galants, et surtout plus
brillants que moi, mais j' ose dire que tu n' en
trouveras pas dont la tendresse pour toi soit aussi
pure et aussi désintéressée que la mienne.
Je ne veux pas t' ennuyer ici de mes peines
personnelles ; elles sont loin d' être sans remède, et
d' ailleurs elles seront oubliées toutes les fois que
je te verrai gaie, heureuse et tranquille.
Adieu, dis-moi toujours tout, soit de vive voix, soit
par écrit. Du courage, de la prudence et de la
patience ; prie le bon Dieu de m' accorder ces trois
qualités, ou plutôt les deux dernières seulement ;
car, tant que tu m' aimeras, la première ne me
manquera pas. J' espère que cette lettre-ci ne te
fera pas pleurer. Quant à moi, je suis tout joyeux
quand je songe que tu es à moi, car tu es à moi,
n' est-il pas vrai, mon Adèle ?
Malgré les obstacles qui se présentent dans l' avenir,
je suis tout prêt à crier comme Charles Xii :
" Dieu me l' a donnée, le diable ne me l' ôtera pas " .
Adieu, ma charmante Adèle, pardonne-moi et permets
à ton mari de supposer qu' il prend un des dix baisers
que tu lui dois.
Ton fidèle,
Victor.




20 mars 1820.
Obsédé et importuné de toutes parts, je t' écris à
la hâte quelques mots, ma charmante Adèle, et
j' espère que les marques de confiance entière que je
t' ai données ce matin t' auront assez calmée pour que
cette lettre soit inutile. Si tu pouvais concevoir à
quel point je t' aime, tu concevrais aussi à quel point
je t' estime, tout se réduit à savoir si tu doutes de
mon éternel et inviolable attachement ; dans ce cas,
comment veux-tu que je te le prouve ? Parle et je
t' obéirai.
Je crois, mon Adèle, que tu es entièrement rassurée
sur mon compte ; je te donnerai toutes les marques de
confiance qu' il sera en mon pouvoir de te donner, et
je te jure que tu seras informée comme moi de tout ce
qui me concerne, pour peu que cela t' intéresse. Je ne
veux te faire aucun reproche de ceux que renferme ta
lettre, je te remercie au contraire de m' avoir fait
part de tes inquiétudes et si jamais tu concevais des
soupçons défavorables à mon égard, je crois qu' il
serait de ton devoir de ne pas me les cacher. Comment
pourrais-je me justifier autrement ?
Je voudrais, mon amie, t' exhorter à la patience, mais
ce mot-là sonne mal dans ma bouche ; je ne puis
t' offrir aucune consolation dans tes peines qui sont
aussi les miennes, aucune compensation à tes chagrins
dont je ne souffre pas moins que toi. Quant à moi,
mon Adèle, et je ne parle ici que pour moi seul, dans
quelque position que je me trouve, je ne serai jamais
tout à fait malheureux tant que je pourrai croire
que tu m' aimes encore.
Adieu, crois à mon estime et à mon respect, je ne puis
te dire autre chose, sinon que je voudrais que tu
penses autant de bien de moi que j' en pense de toi.
Tu vois que je répète continuellement la même chose,
parce que je pense toujours de même.
Pardonne à tout ce fatras que je cherche à prolonger
le plus que je peux ; il m' en coûte tant de te dire
adieu !
Adieu donc, mon Adèle, tout à toi.
Ton mari,
Victor.

écris-moi le plus souvent que tu pourras et brûle mes
lettres. Je crois que la prudence l' exige. Adieu,
adieu... surtout ne brûle jamais les tiennes ! ...





21 mars.
Puisque je n' ai pu, à mon grand regret, te porter
cette réponse hier au soir, permets-moi d' y ajouter ce
peu de lignes. Je suis seul pour quelques minutes et
j' en profite pour t' écrire. Que n' es-tu avec moi dans
ce moment-ci, mon Adèle ! J' ai tant de choses à te
dire. Pourquoi as-tu brûlé ta lettre de samedi ? Tu
ne saurais croire combien je t' en veux : tu avoues
toi-même que tu avais quelque chose à me demander ,
et tu ne l' as pas fait ! ... voilà ta confiance pour
moi. J' espère que ta prochaine lettre réparera ta
faute... tiens, mon Adèle, pardonne-moi, je suis tout
fier d' avoir un reproche fondé à te faire. Tu vaux
cent mille fois mieux que moi et pourtant tu es à
moi. Va, crois que je ne serai jamais un ingrat.
Adieu, quand pourrons-nous causer un moment ?




28 mars.
Tu me demandes quelques mots, Adèle, et que veux-tu
que je te dise que je ne t' aie déjà dit mille et mille
fois. Veux-tu que je te répète que je t' aime ? Mais les
expressions me manquent... te dire que je t' aime plus
que la vie, ce ne serait pas te dire grand' chose, car
tu sais que je ne suis pas fou de la vie. Il s' en
faut ! à propos, je te défends, entends-tu, je te
défends de me parler davantage de mon mépris , de
mon manque d' estime pour toi. Vous me fâcheriez
sérieusement si vous me forciez à vous répéter que je
ne vous aimerais pas, si je ne vous estimais pas. Et
d' où viendrait, s' il te plaît, mon manque d' estime
pour toi ? Si l' un de nous deux est coupable, ce n' est
certainement pas mon Adèle. Je ne crains cependant
pas que tu me méprises, car j' espère que tu connais la
pureté de mes vues. Je suis ton mari, ou du moins je
me considère comme tel. Toi seule pourras me faire
renoncer à ce titre. Que se passe-t-il autour de toi,
mon amie ? Te tourmente-t-on ? Instruis-moi de tout.
Je voudrais que ma vie pût t' être bonne à quelque
chose.
Sais-tu une idée qui fait les trois quarts de mon
bonheur ? Je pense que je pourrai toujours être ton
mari, malgré les obstacles, ne fût-ce que pour une
journée. Nous nous marierions demain, je me tuerais
après-demain, j' aurais été heureux et personne n' aurait
de reproches à te faire. Tu serais ma veuve. -
n' est-ce pas, mon Adèle, que cela pourra, dans tous
les cas, s' arranger ainsi ? Un jour de bonheur vaut
bien une vie de malheur. écoute, pense à moi, mon
amie, car je ne pense qu' à toi. Tu me dois cela. Je
m' efforce de devenir meilleur pour être plus digne de
toi. Si tu savais combien je t' aime ! ... je ne fais
rien qui ne soit à ton intention. Je ne travaille
uniquement que pour ma femme, ma bien-aimée Adèle.
Aime-moi un peu en revanche.
Encore un mot. Maintenant tu es la fille du général
Hugo. Ne fais rien d' indigne de toi, ne souffre pas
que l' on te manque d' égards ; maman tient beaucoup à
ces choses-là. Je crois que cette excellente mère a
raison. Tu vas me prendre pour un orgueilleux, de
même que tu me crois fier de tout ce qu' on appelle
mes succès, et cependant, mon Adèle, Dieu m' est
témoin que je ne serai jamais orgueilleux que d' une
seule chose, c' est d' être aimé de toi.
Adieu, tu me dois encore huit baisers que tu me
refuseras sans doute éternellement. Adieu, tout à
toi, rien qu' à toi.
V.



Commencement d' avril 1820.
C' est le 26 avril 1819 que je t' avouai que je
t' aimais... il n' y a pas un an encore. Tu étais
heureuse, gaie, libre ; tu ne pensais peut-être pas à
moi ; que de peines, que de tourments depuis un an !
Que de choses tu as à me pardonner. Ce qui me semble
incompréhensible, c' est que tu doutes de mon estime,
mais toi-même, que dois-tu penser de moi, chère
Adèle ? Je voudrais savoir tout ce que l' on te dit
sur mon compte. Aie un peu de confiance en ton mari,
je suis bien malheureux.
Tu vois, mon amie, que je puis à peine lier deux
idées, ta lettre me tourmente bien cruellement. J' ai
pourtant tant de choses à te marquer et si peu de
temps pour t' écrire. Comment tout cela finira-t-il ?
Je le sais à peu près pour moi, mais pour toi ?
Maintenant toutes mes espérances, tous mes désirs se
concentrent sur toi seule...
je veux cependant absolument répondre à ta lettre.
Comment oses-tu dire que je pourrai jamais t' oublier ?
Me mépriserais-tu pas hasard ? Dis-moi encore quelles
sont les mauvaises langues ? Je suis furieux : tu ne
sais pas assez combien tu vaux mieux, sous tous les
rapports, que tout ce qui t' entoure ; sans
excepter ces prétendues amies, qui feraient croire
aux anges mêmes qu' ils sont des diables.
Adieu, mon Adèle, tu vois que je ne suis pas en état
de te répondre. Excuse mon griffonnage. à demain le
reste, si je puis. Porte-toi bien.



Mardi, 18 avril 1820.
Je suis désolé, ma bien-aimée Adèle, de te voir
malade, et si les idées que tu te formes sur mon
compte contribuent à te mettre en cet état, je ne
sais, en vérité, comment faire pour te détromper. Je
t' avais demandé quelles étaient les commères qui
te donnaient une mauvaise opinion de moi ; tu n' as
pas voulu me répondre, parce qu' il est malheureusement
probable que tu crois à la vérité de ce qu' elles te
disent sur moi... je t' avais demandé encore quels
étaient les reproches que l' on me faisait afin de me
corriger, s' ils étaient justes, et de les démentir,
s' ils étaient faux ; tu n' as pas jugé à propos de me
satisfaire encore sur ce point. Que te dit-on donc de
moi ? Il est probable que tous ces propos ne sont
honorables ni pour ma conduite, ni pour mon caractère,
et cependant le ciel m' est témoin que je voudrais que
tu connusses toutes mes actions, toutes sans exception,
je m' inquiéterais alors fort peu des bavardages de tes
amies et je pense que tu ferais plus de cas de moi
que tu n' en fais. Comme il serait très possible que
l' on m' eût peint à toi comme plein d' amour-propre,
je te supplie de croire que je ne parle point ainsi
par orgueil.
Tu m' adresses de vagues inculpations, je suis gêné
près de toi, dis-tu. Tu as raison, je suis gêné,
parce que je voudrais toujours être seul avec toi et
que je suis tourmenté des regards scrutateurs des
autres. Tu ajoutes que je m' ennuie ; si tu me crois
un menteur, il est inutile que je te dise que les
seuls moments de bonheur que j' aie encore sont ceux
que je passe près de toi.
Cependant, mon Adèle, puisque la suite cruelle de
mes idées m' amène à t' en parler, il faudra bientôt
que je renonce à ce dernier et unique bonheur. Je suis
vu avec déplaisir de tes parents, et, certes, ils ont
bien à se plaindre de moi. Je reconnais mes torts, ou
plutôt mon tort, car je n' en ai qu' un, celui de t' avoir
aimée. Tu sens que je ne puis continuer mes visites
dans une maison où je suis mal vu. Je t' écris ceci les
larmes aux yeux, et j' en rougis presque, comme un sot
et un orgueilleux que je suis.
Quoi qu' il en soit, reçois ici mon inviolable
promesse de n' avoir jamais
d' autre femme que toi et de devenir ton mari sitôt que
cela sera en mon pouvoir. Brûle toutes mes autres
lettres et garde celle-ci. L' on peut nous séparer ;
mais je suis à toi, éternellement à toi ; je suis ton
bien, ta propriété, ton esclave... n' oublie jamais
cela, tu peux user de moi comme d' une chose et non
comme d' une personne ; en quelque lieu que je sois,
loin ou près, écris-moi ta volonté, et j' obéirai, ou
je mourrai.
Voilà ce que j' ai à te dire avant de cesser de te voir,
pour que tu m' indiques toi-même les moyens que tu
désireras me voir employer, si tu juges à propos de
conserver quelques relations avec moi. -oui, mon
Adèle, oui, il faudra sans doute bientôt cesser de
te voir. Encourage-moi un peu...
je fais souvent des réflexions bien amères. Depuis que
tu m' aimes, tu te crois moins estimable (c' est
ton expression) qu' auparavant ; et moi, depuis que
je t' aime, je me crois de jour en jour meilleur. C' est
qu' en effet, chère Adèle, je te dois tout. C' est le
désir de me rendre digne de toi qui me rend sévère sur
mes défauts. Je te dois tout et je me plais à le
répéter. Si même je me suis constamment préservé des
débordements trop communs aux jeunes gens de mon âge,
ce n' est pas que les occasions m' aient manqué, mais
c' est que ton souvenir m' a sans cesse protégé. Aussi,
ai-je, grâce à toi, conservé intacts les seuls biens
que je puisse aujourd' hui t' offrir, un coeur pur et
un corps vierge. J' aurais peut-être dû m' abstenir de
ces détails, mais tu es ma femme, ils te prouvent
que je n' ai rien de caché pour toi et jusqu' où va
l' influence que tu exerces et exerceras toujours sur
ton fidèle mari.
V-M Hugo.