Lettres de Hippolyte Taine à Friedrich Nietzsche

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À F. Nietzsche

Menthon-Saint-Bernard, 17 octobre 1886


Monsieur,

Au retour d’un voyage, j’ai trouvé le livre que vous aviez bien voulu m’adresser ; comme vous le dites, il est plein de « pensées de derrière ». La forme si vive, si littéraire, le style passionné, le tour souvent paradoxal ouvriront les yeux du lecteur qui voudra comprendre ; je recommanderais particulièrement aux philosophes votre premier morceau sur les philosophes et sur la philosophie (p. 14, 17, 20, 25) ; mais les historiens et les critiques feront aussi leur butin de quantité d’idées neuves (par exemple 41, 75, 149, 150) ; ce que vous dites des caractères et des génies nationaux dans votre huitième Essai est infiniment suggestif, et je relirai ce morceau, quoiqu’il s’y trouve un mot beaucoup trop flatteur sur mon compte.

Vous me faites un grand honneur dans votre lettre en me mettant à côté de M. Burckhardt de Bâle que j’admire infiniment ; je crois avoir été le premier en France à signaler dans la presse son grand ouvrage sur la Culture de la Renaissance en Italie.

Veuillez agréer, avec mes vifs remerciements, etc.


À F. Nietzsche

Champel-sur-Arve, Genève, 12 juillet 1887

À mon grand regret, Monsieur, j’étais absent quand vos deux volumes sont arrivés chez moi, et je suis encore à Genève occupé à suivre une cure hydrothérapique. Je n’aurai le plaisir de vous lire qu’à mon retour. Vous êtes plus au courant que moi de la littérature française contemporaine, car je ne connaissais pas l’article de M. Barbey d’Aurevilly dont vous me parlez. Je suis très heureux que mes articles sur Napoléon vous aient paru vrais, et rien ne peut résumer plus exactement mon impression que les deux mots allemands dont vous vous servez : Unmensch und Uebermensch.

Agréez, je vous prie, etc.


À F. Nietzsche

Paris, 14 décembre 1888

Monsieur,

Vous m’avez fait beaucoup d’honneur en m’envoyant votre Götzen-Dämmerung ; j’y ai lu ces boutades, ces résumés humoristiques à la Carlyle, ces définitions spirituelles et à portée profonde que vous donnez des écrivains modernes. Mais vous avez raison de penser qu’un style allemand, si littéraire et si pittoresque, demande des lecteurs très versés dans la connaissance de l’allemand ; je ne sais pas assez bien la langue pour sentir du premier coup toutes vos audaces et vos finesses ; je n’ai guère lu en allemand que des philosophes ou des historiens. Puisque vous souhaitez un lecteur compétent, je crois pouvoir vous indiquer le nom de M. J. Bourdeau, rédacteur du Journal des Débats et de la Revue des Deux-Mondes ; c’est un esprit cultivé, très libre, au courant de toute la littérature contemporaine ; il a voyagé en Allemagne, il en étudie soigneusement l’histoire et la littérature depuis 1815, et il a autant de goût que d’instruction. Mais je ne sais pas s’il est de loisir en ce moment. Il habite à Paris, rue Marignan, 18.

Agréez, Monsieur, etc.