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Liége

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Revue des races latinesvolume 36 (p. 562-565).


LIÉGE.


Eya… locus, quem Dominus, postmodum magnifice illustratum, summis civitatibus æquabit.
(Harigeri Vita sancti Monulphi, cap. 33)


I.


À d’autres l’Italie et ses mers azurées,
Et ses villes toujours d’un chaud soleil dorées,
Venise qu’on dirait, avec ses grands palais,
Une flotte échouée au bord de sa lagune,
Où le pêcheur croit prendre, aux clartés de la lune,
Les étoiles dans ses filets !


À d’autres Naples avec son Vésuve qui fume,
Et Florence où la brise en passant se parfume,
Florence qui sourit comme un bouquet vermeil,
Et la villa penchée aux flancs de Pausilippe,
Toute fleurie et peinte ainsi qu’une tulipe,
Aux rayons de son chaud soleil !

À d’autres Rome en pleurs, la ville solennelle,
Que Saturne n’a pu briser avec son aile,
Rome debout encor comme un grand souvenir,
Qui guide avec sa croix, bien mieux qu’avec son glaive,
Le pas des nations que le Seigneur relève,
Sur la route de l’avenir !


II.


Mais à moi, mais à moi ma ville bien-aimée,
Ma reine qui sourit sous le dais de fumée
Où se baignent ses monts, gigantesques trépieds ;
Et qui rêve au milieu des forges enflammées
Qui, dans la nuit profonde, éclatent allumées,
Comme des flambeaux à ses pieds !

À moi ma Liége aimée ! à moi ma Liége sainte !
Car de tous les lauriers elle a la tête ceinte.
De nos villes son nom efface tous les noms.
Le passant, qui l’admire et jamais ne l’oublie,
En a l’âme toujours remplie ;
Et mieux que le passant nous nous en souvenons !

Aussi qu’elle est superbe, assise sur son fleuve,
Où se mire au flot clair sa citadelle neuve,
Diadème de murs qui couronne son front,
Et s’égayant à voir au loin, dans ses campagnes,
Autour de l’horizon ondoyer des montagnes
Le cercle vert qui danse en rond.

De toutes les beautés le ciel nous la fit belle.
Avril y fait plus tôt revenir l’hirondelle ;
Comme Venise, au sein des tièdes nuits d’été,
À sur ses canaux bleus le chant de ses gondoles,
Elle a le chœur des farandoles
Qui chante sous son ciel d’étoiles pailleté.


Elle a sa Meuse où vont flottant les voiles grises,
Ses jardins tous fleuris sous l’haleine des brises,
Ses palais bien avant dans la terre fondés,
Ses tours, écueils de l’air, où, dans leurs longs voyages,
Se déchirent les plis du manteau des nuages,
Ses églises aux toits brodés.

Reine de nos cités, chaque saison lui donne
Mai ses plus belles fleurs, ses plus beaux fruits l’automne.
L’étranger nous l’envie et voudrait l’emporter.
De toutes ses douleurs notre âme s’y console ;
Et comme au nord fait la boussole,
On y revient toujours quand on l’a pu quitter.

La fauvette, au printemps, y descend plus ravie,
Et l’on y goûte mieux le bonheur et la vie ;
Le nuage en passant s’arrête dans les cieux
Pour la voir plus longtemps sourire sur la terre ;
Et, moins triste, la nuit, dans son nid solitaire,
Le rossignol y chante mieux.

Pas un rayon ne manque à sa riche couronne.
De toutes ses splendeurs la gloire l’environne.
Toujours l’arbre de l’art sur son sol a fleuri.
Elle met des noms d’or sur les tombes muettes
De ses peintres, de ses poètes,
Et coule dans l’airain les hymnes de Grétry.

Puis, pour nous, fourvoyés, dans nos routes banales,
Que de faits éclatants chantent dans ses annales !
Chaque lutte grandit son peuple souverain.
D’un souvenir sacré chaque rue est pavée,
Et partout sur ses vieux murs son histoire est gravée
Par le glaive, son vieux burin.

Ô Liége ! tu couvas cet aigle aux grandes ailes
Qui tournait tour à tour ses ardentes prunelles
Du monde des Gaulois au monde des Germains,
Ce géant immortel qu’on nomme Charlemagne,
L’empereur qui tint l’Allemagne,
L’Allemagne et la France à la fois dans ses mains ;


Et cet autre aigle aussi dont la serre enflammée
S’aiguisa tant de fois, de ses ongles armée,
Contre tes oppresseurs, ô ma belle cité !
Toi qui lui fis une aire en tes nobles murailles
Et qui te déchiras, en riant, les entrailles
Pour l’enfanter, — la Liberté !

Aussi, ma Liége à moi, ma Liége aimée et sainte !
Car de tous les lauriers elle a la tête ceinte.
De nos villes son nom efface tous les noms.
Le passant qui l’admire et jamais ne l’oublie,
En a l’âme toujours remplie ;
Et mieux que le passant, nous nous en souvenons !

Mai 1837.