100%.png

Voyages réels et fantastiques d’Hermann Melville

La bibliothèque libre.
(Redirigé depuis Littérature anglo-américaine)
Sauter à la navigation Sauter à la recherche



VOYAGES RÉELS ET FANTASTIQUES D’HERMANN MELVILLE.


TYPEE [1]OMOO [2]MARDI. [3]



________



Voici une nouveauté curieuse, un Rabelais américain. Imaginez ce que serait le prodigieux Pantagruel, si notre curé de Meudon avait jeté des teintes élégiaques, transparentes et nacrées sur le canevas de sa vigoureuse ironie, et rehaussé de métaphysique panthéiste l’invention de ses arabesques. Imaginez Daphnis et Chloé ou Paul et Virginie dansant au sein des nuages, avec Aristote et Spinoza escortés de Gargantua et Gargamelle, je ne sais quelle gavotte fantastique. Œuvre inouie, digne d’un Rabelais sans gaieté, d’un Cervantes sans grace, d’un Voltaire sans goût, — Mardi ou le Voyage là-bas n’en est pas moins un des plus singuliers livres qui aient paru depuis long-temps sur la face du globe. On pourrait accumuler à ce propos toutes les épithètes que Mme de Sévigné affectionnait : — livre extraordinaire et vulgaire, original et incohérent, sensé et insensé, mal écrit et mêlé de pages éclatantes, farci de faits intéressans et de rabâchage, d’enseignemens profonds et d’épigrammes médiocres. Vous diriez le rêve d’un mousse qui a mal fait ses études, qui s’est enivré de haschich, et que le vent, balance au sommet d’un mât pendant une nuit chaude des tropiques.

Ce bizarre ouvrage qui débute comme un conte, qui tourne ensuite à la féerie et se rabat sur l’allégorie pour arriver à la satire en traversant, l’élégie, le drame et le roman burlesque, piqua vivement ma curiosité de critique ; je ne le comprenais pas après l’avoir lu, je le comprenais encore moins après l’avoir relu ; une clé était nécessaire non-seulement aux faits, aux noms propres et aux doctrines que l’auteur mettait en œuvre, mais surtout à la création d’un tel livre, qui semblait n’avoir au monde aucune raison d’être. Avec cet amour du vrai et ce besoin d’aller au fond des choses que je ne peux ni ne veux éteindre, je me mis à chercher la solution d’un problème d’autant plus intéressant qu’il se rapporte à une littérature toute neuve et qui est encore pour ainsi dire dans son oeuf. Je consultai les critiques anglais ; ils m’apprirent ce que je savais ; d’abord que l’œuvre est extravagante, et ensuite qu’ils n’y voyaient pas plus clair que moi. Ils m’avertirent aussi que M. Hermann Melville n’était qu’un pseudonyme, auteur de romans voyages apocryphes, Typee et Omoo, qui attestent une vigoureuse puissance d’imagination et une grande hardiesse à mentir.

Je voulus donc lire Typee ou, comme nous prononcerions ce mot, Taïpie, ainsi que la suite, intitulée Omoo (Omoû), et je ne fus pas de l’avis des critiques anglais. Sans doute, il y était question de mille aventures étranges ; il s’agissait de nymphes érotiques et sauvages, de cannibales idylliques et philosophes, de temples enfouis dans les bois et perchés sur les rocs de Noukahiva, de beaux moraïs dans les vallées, de scènes innocentes d’anthropophagie mêlées de danses sentimentales ; — mais toutes ces choses se retrouvent à peu près chez Bougainville, Ongas, Ellis et Earle.. Il y avait là un cachet de vérité, une saveur de nature inconnue et primitive, une vivacité d’impressions qui me frappaient. Les nuances me paraissaient réelles, bien qu’un peu chaudes et à l’effet ; les aventures romanesques de l’auteur se déroulaient avec une vraisemblance suffisante. Notre héros, après avoir été, disait-il, mangé de caresses par ses hôtes polynésiens, avait failli être mangé par eux en chair et en os ; on lui avait prodigué les douceurs de cette hospitalité gastronomique et perfide dont les animaux de nos basses-cours sont les objets. Nourri et amusé aux frais de l’état, il avait eu pour se distraire l’opéra, la poésie indigène, le bal et la conversation des bayadères les plus distinguées. On avait soigné sa vie, son bien-être, sa bonne humeur, sa santé physique et morale avec un amour et une surveillance à faire frémir. Il se hâta de fuir des gens si soigneux de leurs hôtes. Une longue odyssée pleine de péripéties redoutables l’arracha au festin des barbares. Seulement il avait laissé en route son valet de chambre, une espèce de Sancho Pança matelot nommé Toby, personnage divertissant. Le maître, qui ne doutait pas que les Taïpies n’eussent servi Toby à la broche ou frit dans des feuilles de palmier, lui donna quelques larmes et revint à Boston où il publia cette histoire.

On la prit pour un hoax du plus beau calibre ; le style, sans être pur ou élégant, avait de la vivacité et de l’entrain ; on s’étonna de voir un Américain si imaginatif et si gascon, mais on l’admira. Les Américains comprennent la plaisanterie, excepté dans ce qui touche l’honneur national ; ils l’aiment assez, et, quand elle est de haut goût, elle ne leur répugne pas. On se dit des choses fort singulières dans les chambres législatives ; certains journaux sérieux et estimés annoncent toujours la célébration des mariages dans une colonne surmontée d’une petite vignette qui représente une grande souricière, avec cette légende en caractères énormes : Souricière matrimoniale. C’était d’ailleurs une vieille coutume anglaise et puritaine, cultivée avec une dextérité remarquable par Daniel de Foë, d’attraper ainsi le public par des fictions ornées de tous les détails de la vraisemblance. On se souvenait encore de la Révélation de Mme Leveau faite au lit de la mort, feuille que l’on criait dans les rues de Londres vers 1688, et qui déçut beaucoup de bonnes ames calvinistes dans l’intérêt de leur salut. La plaisanterie ne déplut donc à personne, et M. Hermann Melville passa pour un conteur de bourdes très amusant et très original.

Cependant une revue austère, l’Évangéliste de New-York, manifesta quelques scrupules, fit ressortir les romanesques inventions de M. Melville, le traita de mauvais plaisant et lui reprocha d’avoir parlé légèrement et calomnieusement des missionnaires de Taïti et des Marquises. Ce n’était point l’affaire du narrateur de se trouver ainsi réfuté. Il ne répondit rien : mais tout à coup, en janvier 1846, on vit paraître dans l’un des journaux d’une province très éloignée (Buffalo commercial Advertiser) une lettre du valet de chambre matelot Toby, escortée d’une note de l’éditeur qui, dit-il, a vu Toby en personne. « Son père est un bon fermier de la ville de Darien, dans le comté de Genesée. Toby habite notre ville, où il exerce la profession de peintre en bâtimens ; il affirme que les aventures racontées par Hermann Melville sont vraies dans leur ensemble et dans tout ce qui est essentiel. On n’a pas de motifs pour révoquer en doute l’assertion de Toby, qui est un fort honnête homme. » Ensuite vient la lettre de Toby lui-même « qui, dit-il, s’appelle Richard Green de son vrai nom. La marque du coup que lui a porté un des chefs sauvages de Noukahiva est encore gravée sur son front. Il désire beaucoup retrouver son maître et son compagnon d’infortune Melville, et il prie M. l’éditeur d’insérer sa lettre ; il espère qu’elle sera répétée par les feuilles d’Albany, de Boston et de New-York, et qu’elle parviendra à la connaissance de Melville. »

La lettre de Toby ne persuada personne ; on ne douta pas que tout ne fût arrangé d’avance : comment en effet aller aux preuves et vérifier les noms, les dates et les faits ? Toby se porte caution de Melville qui se porte caution de Toby, et tous deux ont pour garant le brave éditeur de Buffalo, qui reçoit d’eux à son tour son brevet de véracité. Mascarille répond de Jodelet et Jodelet de Mascarille. L’affaire se compliquait et la galerie s’en amusait fort ; il y avait là pour les spéculateurs américains de quoi deviner, spéculer, conjecturer et calculer (guessing, speculating and calculating). Bref, c’était une assez piquante introduction des chances des paris et des hasards du jeu dans le domaine de la littérature. M. Hermann Melville poussa sa pointe en véritable enfant des États-Unis : going ahead (aller de l’avant) y est le mot d’ordre universel. Le go-ahead system, l’entreprise, l’en-avant, emportent aujourd’hui la plus allante, la plus active nation du globe, the smartest nation in all creation. « Nos mères, dit à ce propos un Américain de beaucoup d’esprit, se dépêchent de nous mettre au monde ; nous nous dépêchons de vivre ; on se dépêche de nous élever. Nous faisons notre fortune en un tour de main ; nous la perdons de même, pour la rebâtir et la reperdre encore en un clin d’œil. Notre corps fait dix lieues à l’heure ; notre esprit est à haute pression ; notre vie file comme une étoile ; notre mort est un coup de foudre. » M. Hermann Melville se dépêcha donc de mettre à profit son premier succès ; il donna vite une suite à Typee (Taïpie), raconta les aventures de son pauvre Toby et intitula cette suite Omoo (Omoû). Les mêmes qualités ou à peu près se retrouvaient dans le second ouvrage qui eut moins de succès ; ce sont des fragmens du journal de voyage qui a dû servir à composer Typee. La réputation du conteur était faite. Chacun convenait que M. Hermann Melville avait infiniment d’imagination, qu’il inventait les plus curieuses extravagances du monde, et qu’il excellait, comme Cyrano de Bergerac, dans la mystification du genre sérieux.

Après avoir lu Typee et Omou, il me restait, comme je l’ai dit, bien des doutes sur la justesse de cette opinion qui avait prévalu en Amérique et en Angleterre, et que l’on trouve consignée dans la plupart des journaux et des revues où les « romans » de M. Melville sont analysés. La fraîcheur et la profondeur des impressions reproduites dans ces livres m’étonnaient ; j’y voyais un écrivain moins habile à s’amuser d’un rêve et à jouer avec un nuage que gêné d’un souvenir puissant qui l’obsède. Type du caractère anglo-américain, vivant pour la sensation et par elle, curieux comme un enfant, aventureux comme un sauvage, se jetant la tête la première dans des entreprises inouies et les menant à fin avec un héroïsme acharné, je trouvais que M. Hermann Melville s’était peint lui-même très fidèlement. Cependant qui aurait osé affirmer l’authenticité de M. Melville et sa véracité ? Attaquer de front la critique du nouveau monde et celle du vieux monde eût été fort immodeste. Je me contentais de douter, lorsque le hasard me rapprocha de l’un des plus honorables citoyens des États-Unis, homme lettré et spirituel, au courant des choses intellectuelles de sa race. — Voulez-vous, lui demandai-je, m’apprendre le vrai nom de ce singulier écrivain qui s’intitule Hermann Melville et qui a publié aux États-Unis de si curieux contes, Mardi et Typee ?

— Vous êtes, me répondit-il, des gens trop subtils, qui cherchez malice à tout. M. Hermann Melville se nomme Hermann Melville ; il est fils de l’ancien secrétaire de légation de notre république près la cour de Saint-James. D’un tempérament fougueux et ardent, il s’embarqua de bonne heure, et, comme nous le disons, il suivit la mer. Fit-il partie du regular navy, ou monta-t-il à bord d’un privateer ? Quelles aventures marquèrent le cours de ses orageuses et peu classiques études ? Lui seul pourrait vous instruire là-dessus, et, si jamais vous visitez le Massachussets où il est établi et où il s’est marié, je vous conseille d’aller lui demander des renseignemens. C’est un homme athlétique, jeune encore, hardi et entreprenant de sa nature, un de ces hommes tout nerfs et tout muscles, qui se plaisent à lutter contre les flots et les orages, contre les hommes et les saisons. Il a épousé la fille du juge Shaw, l’un des magistrats les plus distingués de la Nouvelle-Angleterre, et il vit maintenant dans le calme de la vie de famille, entouré d’une juste et singulière célébrité dont il accepte le côté un peu équivoque ; car on le regarde généralement comme un conteur de fables bien faites, mais de fables à dormir debout. Sa famille, qui sait que les aventures racontées par lui sont genuine, n’est point flattée de la part d’éloges accordée à M. Hermann Melville en faveur de son imagination aux dépens de sa moralité. Son cousin, chez lequel j’ai passé l’été dernier, se récriait beaucoup contre cette obstination des lecteurs qui ne voulaient voir dans Typee et Omoo que des scènes fantastiques. — Mon cousin, disait-il, écrit fort bien, surtout quand il reproduit exactement ce qu’il a senti ; n’ayant pas fait d’études dans le sens ordinaire et accepté de ce mot, il a conservé la fraîcheur de ses impressions. C’est précisément à sa vie de jeune homme passée au milieu des sauvages qu’il a dû cette sincérité, cette vigueur, ce parfum de réalité bizarre qui lui donnent un coloris extraordinaire ; jamais il n’aurait inventé les étranges scènes qu’il a décrites. Le plaisant de l’aventure, c’est que, charmé de sa réputation improvisée, il n’a pas contredit ceux qui attribuent à l’éclat et à la fécondité créatrice de son imagination le mérite qui n’appartient qu’à la fidélité de sa mémoire. Il serait fâché, je crois, que l’on reconnût la vérité essentielle de ce curieux épisode de la vie d’un jeune marin. La réapparition de son compagnon Toby ou Richard Green, personnage très réel et qui a partagé tous ses périls, l’a contrarié jusqu’à un certain point ; elle le faisait descendre de son piédestal de romancier jusqu’au rôle ordinaire de narrateur. — Pour moi qui connais la mauvaise tête de M. Melville et l’emploi fait par lui de ses premières années, pour moi qui ai lu son journal, ses Rough-Notes, actuellement entre les mains de son beau-père, et causé avec Richard Green, son fidèle Achate ; je ris de la préoccupation du public. Vous voyez le mensonge où est la vérité et la vérité où est le mensonge. Relisez Typee, je vous le demande ; je ne parle pas d’Omoo, qui en est une pâle contre-épreuve ; relisez ce livre, non plus comme un roman, mais comme portant l’empreinte la plus naïve des idées et des mœurs communes à ce grand archipel polynésien si mal connu. Le nouveau voyageur est plus vrai que Bougainville, qui a changé les bosquets de Tahiti en boudoirs à la Pompadour ; — que Diderot, qui met en œuvre, pour embellir et colorer son matérialisme sensuel, les récits voluptueux de Bougainville ; — il est plus croyable que les Anglais Ellis et Earle, tout occupés de justifier la conduite des missionnaires anglicans au milieu de ces populations ; gens qui manquaient à la fois du sens poétique et pittoresque et de la verve de style nécessaire à de telles peintures. Sans doute, M. Melville emploie des couleurs trop violentes, et cela n’est pas étonnant. A l’âge où il était, à cette époque où la première sève et la fraîcheur de la vie qui se développe donnent aux idées et aux impressions une force passionnée, il devait ressentir une émotion vive, exagérée si l’on vend, de la nouveauté des aspects et de l’a singularité des périls. Son style exubérant est trop orné ; ses teintes à la Rubens, ses couleurs chaudes et violentes, sa prédilection pour les effets dramatiques, ses descriptions efflorescentes blessent le goût. Cependant il n’y a guère moins de détails romanesques chez le vieux docteur espagnol Saaverde de Figueroa, qui a décrit le premier ces voluptueux parages, et il serait ridicule d’attendre une grande sobriété de coloris d’un jeune mousse américain qui a eu l’honneur de passer quatre mois avec MM. les sauvages, qui a partagé les plaisirs de leur existence primitive et qui a été sur le point d’être mangé par eux. Comme tous ses prédécesseurs, comme don Christoval Saaverde de Figueroa, le capitaine Cook et Bougainville, il a écrit sous le charme d’un enivrement causé par le prestige de la nature et l’étrangeté des coutumes. Seulement l’Américain, moins séduit par les voluptés de la nouvelle Cythère que charmé de courir après les aventures, se montre hardi, brusque et véhément ; c’est un caractère à part, qui rend ce singulier ouvrage encore plus digne de votre étude.

Ces renseignemens authentiques ne m’étonnaient pas ; ils ne faisaient que confirmer mon opinion [4]. C’est donc comme un récit de voyages et non comme un rêve, comme un coup d’œil jeté sur la vie polynésienne, « a peep at polynesian life [5] », et non comme une invention agréable, que je l’ai relu. Avant de revenir à son dernier ouvrage, Mardi, suivons un peu le jeune mousse dans cette vallée inconnue des îles Marquises, au milieu d’une tribu de l’intérieur à peine visitée par les missionnaires, étrangère à la demi-civilisation que le contact européen a imposée aux indigènes des côtes, devenus des échantillons de barbarie prétentieuse et d’ignorance coquette. — M. Melville ne dit pas explicitement à quel titre il se trouvait si jeune à bord du baleinier américain la Dolly, qui fit relâche à Noukahiva en 1842. Il ne nous apprend pas non plus à quelles circonstances tenait le peu de faveur dont il jouissait auprès du capitaine Vangs, ni les motifs qui le déterminèrent à faire, aussitôt qu’il le put, l’école buissonnière, c’est-à-dire à déserter.


« Quand notre barque, dit-il, entra dans la baie de Tior, le soleil était à son zénith. Les grandes lames de l’Océan nous avaient mollement portés sous une chaleur accablante, et, comme nous n’avions pas d’eau avec nous, la soif nous dévorait. J’étais si impatient d’aborder qu’en approchant de la terre je me tins debout sur l’avant pour m’élancer sur la rive. Nous n’avions pas encore touché la plage que je sautai et nie trouvai entouré d’une petite armée d’enfans nus, qui criaient comme des démons et qui se mirent à mes trousses. Je traversai en

courant tout l’espace qui me séparait d’un bosquet touffu dans lequel je me jetai tête baissée, comme un plongeur dans la mer. Quelle sensation délicieuse j’éprouvai ! Il me semblait être enveloppé d’un élément de vie nouvelle, rempli de fraîcheur, de murmures, de bruits liquides et de saveurs enivrantes. Que l’on parle tant qu’on voudra de l’action rafraîchissante et tonique des bains de mer un bain dans les feuillages ombreux de Tior, sous les cocotiers ou les palmiers, au milieu de cette atmosphère digne de l’Éden, est chose plus délicieuse encore. Comment décrire le paysage qui s’offrit à moi quand je sortis de cette verdoyante retraite ? La vallée étroite, avec ses parois escarpées et drapées de vignes-vierges, formant d’une cime à l’autre une arcade sculpturale de rameaux et de festons transparens, semblait m’ouvrir une longue baie de verdure qui, à mesure que j’avançais, s’élargissait pour former la plus magnifique vallée que j’aie jamais vue. »


C’est précisément ce style descriptif, ce talent de coloriste un peu exagéré peut-être et choisissant de préférence les touches vives et brillantes, qui a valu à M. Melville sa réputation d’écrivain fantastique. Toute cette féerie du paysage polynésien séduit le mousse, qui, accompagné de son camarade le matelot Richard Green, déserte un beau jour. Une ondée les force à prendre asile au fond de quelques canots de guerre amarrés sur la rive, après quoi ils se dirigent ensemble vers une colline assez élevée, couronnée d’une épaisse forêt.


« Quand nous approchâmes du pied de la colline, dit-il, nous nous trouvâmes arrêtés par une masse de grands joncs de couleur jaune, extrêmement serrés, colonnade compacte formée de baguettes aiguës, souples et dures comme autant de barres d’acier. Nous cherchâmes en vain une route plus praticable, et nous reconnûmes avec douleur que la forêt de joncs s’élevait jusqu’au milieu de la colline. Point de percée, aucun sentier. Il fallait se frayer un passage de vive force au milieu de ces baïonnettes. Nous changeâmes notre ordre de marche. Étant le plus vigoureux des deux, je passai devant et laissai Toby à l’arrière-garde. Ce que ma force et mon adresse pouvaient accomplir dans cette occurrence, je le tentai, abattant et maintenant à droite et à gauche les dents serrées de ce peigne naturel et gigantesque au milieu desquelles nous nous trouvions pris comme deux souris dans un énorme engrenage. Bientôt je désespérai de réussir. Les tiges flexibles et dures se repliaient sans cesse malgré tous mes efforts. Furieux de rencontrer un obstacle si peu attendu et si redoutable, je me jetai de tout le poids de mon corps sur ces longues épines pour les briser ; les éclats m’ensanglantaient et je me relevais pour recommencer. À force de répéter cet exercice, nous avançâmes de quelques pas, et je tombai vaincu parla fatigue, couvert de sueur. Toby, petit homme mince et maigre, ayant pendant vingt minutes recueilli le bénéfice de mes efforts, voulut me relayer et se mit à l’avant-garde avec très peu de succès. Les joncs avaient le dessus ; il fallut que je reprisse mon poste. Le corps ruisselant de sang et de sueur, et tout lardés des éclats des joncs brisés, nous atteignîmes à peu près la moitié du taillis ; la pluie qui avait recommencé cessa, et l’atmosphère devint brûlante au-delà de toute expression. L’élasticité des joncs les relevait de tous côtés ; ils arrêtaient la circulation du peu d’air qui aurait pu arriver jusqu’à nous, et, nous tenant prisonniers comme dans un ressort qui se replie ; ils nous empêchaient même de voir où nous étions et de nous orienter parmi ces tiges de huit à dix pieds de haut. Épuisé par mes efforts et tout haletant, je me sentis incapable d’aller plus loin. Ma chemise était trempée de l’eau de pluie ; je tordis ma manche, pour étancher ma soif ; le peu de gouttes d’eau que je pus me procurer ainsi ne me soulageant pas, je tombai comme mort et dans une apathie stupide. Cependant Toby avait inventé un moyen de nous tirer du piége. Armé de son, couteau de chasse ; il s’était mis à faucher à droite et à gauche les joncs réfractaires ; la clairière se faisait. En m’éveillant, je suivis son exemple, qui me rendait le courage, et je fis un abattis considérable tout autour de nous. Mais hélas ! plus l’œuvre de destruction s’élargissait, plus l’élévation, et l’épaisseur des joncs augmentaient. Je commençai à croire que tout était fini à jamais et que sans l’addition d’une bonne paire d’ailes il nous serait impossible de sortir du traquenard, lorsque tout à coup une éclaircie apparut à ma droite et laissa pénétrer jusqu’à moi un joyeux rayon de soleil. Je communiquai cette bonne nouvelle à Toby ; nous nous remîmes à l’œuvre avec plus de force et de courage qu’auparavant. Nous travaillâmes si bien que nous finîmes par nous trouver en pleine liberté, à peu de distance du sommet. Après quelques secondes de repos, nous gravîmes jusqu’à la crête, et nous eûmes bien soin de ne pas nous montrer debout ; les habitans des vallées nous auraient aperçus et auraient intercepté notre passage ; mais en avançant prudemment d’un côté, rampant sur les pieds et les mains, à genoux, et nous glissant à travers le gazon comme deux serpens, nous finîmes par arriver. Une heure avait été consacrée à ce mode peu facile de locomotion.

« Nous nous relevâmes hardiment, nous croyant protégés contre les observations indiscrètes par un rideau d’arbres. Cette crête, formant éperon sur la mer et se détachant des autres rochers qui faisaient amphithéâtre autour de la baie, s’élevait à angle aigu du rivage même, et, à l’exception d’un petit nombre de plans inclinés, offrait une pente douce et continue qui s’élevait obliquement vers les montagnes centrales de l’île. Nous étions arrivés à peu près au point de ce plateau qui dominait la mer, et nous avions à notre gauche la route qui devait nous conduire aux montagnes, route couverte d’un gazon fin et velouté, souvent large de quelques pieds seulement. Tout joyeux du succès de notre entreprise et respirant, un air frais et aromatique qui rendait la vigueur à nos membres, nous nous mîmes à marcher rapidement sur cette surface élastique et douce ; mais nos silhouettes qui se dessinaient nettement sur le fond du ciel s’étaient déjà fait remarquer. Du creux des vallons les plus solitaires et des gorges les plus cachées nous entendîmes retentir de grands cris, et, en abaissant nos regards vers la plaine, nous aperçûmes les habitans sauvages de l’île courant en désordre, quittant leurs petites cabanes éparses çà et là comme autant de points blancs. Nous étions trop haut perchés pour ne pas nous sentir à l’abri des poursuites, et nous savions d’une part que les sauvages ne nous suivraient pas dans les solitudes des montagnes, d’une autre, que nous avions tout le temps nécessaire pour leur échapper. Cependant, à cet aspect et à ces cris, nous nous mîmes à courir plus fort qu’auparavant, et nous nous trouvâmes enfin arrêtés par une muraille perpendiculaire, barrière qui semblait inexpugnable. À force de persévérance et d’audace, nous servant de racines d’arbres et d’arbustes comme de marches et d’échelons pour gravir cette élévation nouvelle, nous finîmes pan vaincre l’obstacle au risque de nous rompre cent fois le cou ; puis nous reprîmes notre course avec une célérité extrême. Nous avions abordé le matin de très bonne heure ; nous n’avions pas cessé de monter, sans jamais nous retourner du côté de la mer. Il pouvait être six heures du soir. Enfin nous nous trouvâmes assis sur le pic central le plus élevé de file, un immense pic basaltique enveloppé de toutes parts de fleurs et de végétations parasites, s’élevant à près de trois mille pieds au-dessus du niveau de la mer comme une grande corbeille de pierre. Le point de vue était magnifique. »


Toute cette peinture a le mérite de reproduire vivement la réalité. Nos déserteurs, qui avaient peu de provisions et dont le pain et le tabac s’étaient confondus dans leurs poches, finissent par arriver à une espèce de ravine ou de trou profond dont la description est fort curieuse :


« La scène naturelle qui nous accueillit se grava vivement dans mon souvenir. Cinq torrens, ou plutôt cinq avalanches écumeuses tombant de cinq ouvertures ou gorges, et enflées des eaux de la pluie, s’unissaient en un seul tourbillon furieux qui s’élançait de quatre-vingts pieds de haut et se déchargeait avec un effroyable bruit au fond d’un entonnoir creusé dans les rocs entassés autour de nous ; de là le courant tempestueux, engagé dans un étroit passage, semblait aller se perdre dans les profondeurs mêmes et les entrailles de la terre. Une voûte formée de racines gigantesques et des branches séculaires des arbres voisins tremblait sous le choc perpétuel des cascades grondantes, et faisait pleuvoir de sa longue chevelure une incessante pluie. Les lueurs enflammées du jour qui mourait pénétraient avec un tremblement mélancolique à travers cette arcade humide, de manière à en rendre l’aspect plus affreux et plus bizarre, et à nous rappeler que bientôt les ténèbres viendraient nous envelopper. Quand j’eus examiné notre nouvel asile, je me demandai comment il se pouvait faire que j’eusse pris pour un sentier le sillon qui nous avait conduits à un tel endroit, et je commençai à croire que les sauvages n’avaient certainement pas frayé cette route tout-à-fait inutile. Toutefois il y avait quelque chose de rassurant dans l’idée qui diminuait pour nous les chances de rencontrer à l’improviste ceux que nous redoutions, et ma conclusion fut que nous n’avions rien de mieux ré que de profiter d’une cachette précieuse pour notre sécurité. Toby pensa de même ; immédiatement nous nous mîmes à bâtir une hutte temporaire avec des branchages et des débris d’arbres. Force nous fut de la construire presque au pied de la cataracte ; les eaux occupaient le reste de l’espace. Pendant le peu de temps que nous avions encore à employer avant que la nuit tombât, nous couvrîmes le toit avec des touffes de gazon humide qui poussaient dans les fissures des rocs. Notre hutte, et ce nom même était fort prétentieux, consistait en une demi-douzaine de branches placées obliquement contre la paroi du roc, un des bouts touchant au lit du torrent ; nous rampâmes pour nous abriter sous cette espèce d’auvent et, pour y reposer de notre mieux nos membres épuisés. Ce fut une nuit horrible, et jamais je ne l’oublierai. Toby, dont la voix m’aurait consolé, était devenu incapable de prononcer un mot ; le dos appuyé contre la muraille, le long de laquelle coulaient des gouttes éternelles et glacées, la tête entre ses genoux et les membres en proie à un tremblement convulsif, il n’avait plus ni souffle, ni pensée, ni parole. Bien ne manquait à notre supplice. La pluie tombait par torrens, et faisait de notre abri une ironie misérable. En vain tentai-je de m’établir de manière à éviter la pluie : en y échappant d’un côté, je me découvrais d’un autre. Les épouvantes et les douleurs accumulées de la faim, du froid, de notre situation désespérée, et les ténèbres qui nous entouraient, me firent perdre un moment courage. »


La nuit se passe, et les fugitifs ne s’en trouvent guère mieux ; réduits à se traîner dans les halliers, l’un blessé à la jambe par un éclat de jonc, l’autre tremblant de fièvre, ils descendent sur leur droite, atteignent une vallée sans nom qui leur fournit comme déjeuner quelques restes de fruits dédaignés par les oiseaux, et n’aperçoivent aucune route.


« Ne sachant comment nous orienter et n’apercevant devant nous qu’un horizon sans chemin frayé, nous résolûmes de pénétrer dans le bosquet le plus voisin. Nous en étions à quelques pas, lorsque je heurtai du pied un fragment du fruit de l’arbre à pain, parfaitement vert, encore humide, et qui venait évidemment d’être dépouillé de son écorce. Je le passai à Toby, qui ne put s’empêcher de tressaillir à cette preuve incontestable du voisinage des sauvages Taïpies ou Happars, deux tribus ennemies et irréconciliables. Un peu plus loin nous trouvâmes un certain nombre de branches du même arbre formant un petit fagot rattaché par un lien d’écorce. Il semblait probable qu’un habitant, prenant l’alarme à notre approche, s’était débarrassé de ce fardeau avant de fuir pour aller avertir ses camarades. Dans quelles mains allions-nous tomber ? Taïpies ou Happars ? Il n’était plus temps de revenir sur nos pas ; nous avançâmes très lentement, Toby regardant à droite et à gauche sous les arbres. Tout à coup je le vis s’arrêter comme si une vipère l’eût piqué, s’agenouiller, écarter d’une main les feuillages épais, de l’autre me faire signe de ne pas avancer, pendant que son regard, fixé sur un objet lointain, semblait ne pas vouloir s’en détacher. Je ne tins aucun compte de son injonction muette. J’approchai, et deux personnages m’apparurent, debout, serrés l’un contre l’autre, parfaitement immobiles. Il est plus que probable qu’en nous apercevant ils s’étaient enfuis dans les profondeurs des halliers. J’eus bientôt pris ma résolution. Laissant tomber mon bâton, je tirai du paquet que j’avais emporté un morceau de cotonnade et je l’attachai comme un drapeau, à l’extrémité d’une branche que je cassai. Je dis à Toby d’en faire autant, et tous deux, portant en main le caducée de paix, nous pénétrâmes dans le fourré en marchant vers les deux êtres tremblans qui s’y étaient blottis. C’étaient un jeune garçon et une jeune fille, l’un de seize ou dix-sept ans, l’autre de quatorze ou quinze, d’une beauté et d’une régularité de formes exquises, et dont la nature avait seule soigné les atours. Leurs deux tètes penchées et attentives, la main de la jeune fille serrée dans celle du jeune homme, le bras de ce dernier appuyé sur le coude de sa compagne et à demi caché sous les longues tresses des cheveux de cette dernière, l’élégante délicatesse de leur taille et le mouvement de crainte simultanée qui les penchait en avant et comme balancés ensemble vers le bruit qui se faisait entendre, cet accord d’attitudes gracieuses, reposées et légères, formaient un groupe sculptural de l’effet le plus charmant et le plus naïf. Le jeune homme était absolument nu ; la jeune fille avait pour tout costume une petite ceinture d’écorce, d’où pendaient devant et derrière deux feuilles roussâtres de l’arbre à pain. À notre approche, leur effroi fut extrême ; comme j’avais peur qu’ils ne prissent la fuite, je m’arrêtai, leur montrant la pièce d’étoffe que je tenais à la main, et les priant par mes gestes de venir recevoir le présent que nous voulions leur faire. Ils ne bougeaient pas. Je prononçai quelques mots de leur langue ; ils parurent un peu rassurés ; je m’avançai, ils reculèrent doucement et pas à pas ; nous finîmes par nous trouver assez près d’eux pour jeter sur leurs épaules le châle que nous leur destinions. Nous continuions nos gestes de politesse ; le couple reculait toujours. Enfin ils pressèrent le pas, et tout à coup ils se mirent à pousser un long cri d’une intonation singulière, auquel, du sein des bocages voisins, un cri semblable répondit. Quelques minutes après nous entrions dans un espace découvert, et devant nous, à quelques toises de distance, nous aperçûmes une grande hutte basse et longue, devant laquelle plusieurs jeunes filles étaient assises. Dès qu’elles nous virent, elles s’élancèrent toutes et disparurent dans les halliers comme autant de biches timides. Bientôt le village retentit de cris sauvages, et de toutes les directions les indigènes accoururent vers nous ; la foule bruyante des femmes, des enfans et des jeunes garçons ne tarda pas à nous environner avec de grandes exclamations, de manière à nous empêcher d’avancer. Vous eussiez dit que leur territoire était envahi par une armée. Ce que leur racontaient nos deux jeunes introducteurs semblait redoubler la surprise des insulaires, qui nous regardaient de tous leurs yeux. Enfin nous parvînmes à un grand bâtiment soutenu par des bambous, et les indigènes, formant une haie pour nous laisser passer, nous firent signe d’y entrer. Nous leur obéîmes, et nous nous jetâmes sans cérémonie sur les nattes dont le sol était tapissé. En peu d’instans la chambre fut pleine de monde ; ceux qui ne pouvaient plus entrer cherchaient à nous apercevoir à travers les clairières des joncs et des bambous.

« Le jour tombant nous montrait tous ces visages attentifs et sauvages, rayonnans de curiosité et de surprise ; ici les guerriers bronzés et tatoués, là les jeunes filles aux membres délicats, tous livrés à une conversation orageuse dont nous étions évidemment le texte et dont nos guides fournissaient les détails. Ceux-ci avaient fort à faire pour répondre aux questions qui leur étaient adressées. Rien de plus violent que les gesticulations de ces indigènes dès que leur conversation s’anime ; leurs gestes et leurs mouvemens, mêlés de hurlemens et de danses, avaient même fini par nous sembler passablement effrayans. Près de nous se tenaient accroupis une douzaine de chefs à l’air fort noble, et qui, plus réservés que les autres, nous regardaient avec une attention sombre et persévérante, de nature à nous troubler beaucoup. Un des hommes du groupe, presque nu, qui semblait avoir quelque autorité, vint se planter droit et debout devant nous ; l’immobilité de son visage correspondait à celle de son geste on eût dit une statue de bronze. Jamais il ne m’était arrivé de subir l’inquisition d’un regard aussi étrangement fixe ; la pensée du sauvage ne s’y révélait pas : c’était lui qui scrutait la mienne. Après avoir soutenu assez long-temps cet insupportable examen, je perdis patience et je tâchai de m’y soustraire ou du moins d’opérer une diversion en donnant du tabac au chef sauvage, que j’espérais me concilier ainsi. Je déboutonnai ma veste et je tirai de ma poche de côté un paquet de tabac que j’allai lui offrir. Il repoussa d’un geste calme le présent que je voulais lui faire, et, sans prononcer une parole, il me fit signe de retourner à ma place. Dans mes rapports antérieurs avec les indigènes de Noukahiva et de Tior, jamais l’offre d’un peu de tabac n’avait manqué son coup. Devais-je considérer le refus du chef comme une déclaration de guerre ? Était-il Happar ou Taïpie ? Enfin ses lèvres long-temps muettes et fermées s’ouvrirent, et ce fut précisément cette question que le sauvage m’adressa :

« — Taïpie ou Happar ?

« Je me tournai du côté de Toby, sur la figure duquel une torche indigène projetait sa lueur rouge, et que je vis pâlir et trembler à cette fatale question. Après une pause de quelques secondes, je répondis au hasard et cédant à je ne sais quelle impulsion secrète :

« Taïpie !

« La statue de bronze baissa la tête en signe d’approbation et reprit du même ton interrogatif :

« — Mortarkie ?

«  Je répétai : Taïpie mortarkie ! Un long cri de joie salua cette réponse ; une foule de bruns et nus personnages se mirent à danser autour de moi ; on battit des mains, et la forêt retentit mille fois de ces mots magiques : Taïpie, Mortarkie ! qui avaient tout arrangé. »


Le mouvement et l’intérêt dramatiques, la rapidité colorée et animée, distinguent éminemment ces pages, d’ailleurs pleines de vie, qualité fondamentale sans laquelle toute production littéraire est non avenue. C’est cette qualité de vie dont l’absence relègue certaines œuvres, telles que les tragédies italiennes et anglaises de nos jours, érudites d’ailleurs et excellentes, dans le cabinet des antiques. C’est ce don magique, reconnaissable à des signes certains chez des écrivains irréguliers tels que Montaigne, ou même incomplets et bizarres tels que Webster, Marlowe et les dramaturges contemporains de Shakspeare, qui perpétue la fraîcheur et la force de leurs œuvres. M. Melville, qui possède ce don et auquel il est difficile de ne pas s’intéresser, continue à nous raconter son odyssée


« Étendus sur nos nattes, nous tînmes ensuite une espèce de réception solennelle, et nous donnâmes audience à des groupes successifs d’indigènes qui venaient l’un après l’autre nous décliner leurs noms ; nous leur disions les nôtres et ils se retiraient de très bonne humeur. Comme on riait beaucoup pendant la cérémonie et que les éclats de gaieté recommençaient à chaque nouvelle désignation que les nouveaux venus s’attribuaient, je ne puis m’empêcher de croire qu’il s’agissait d’une petite comédie jouée à nos dépens, et que chacun des présentés amusait la compagnie en s’affublant de titres baroques et de qualifications extraordinaires qui causaient l’hilarité des auditeurs et dont le sens nous était inconnu. Tout ceci dura près d’une heure. La foule ayant un peu diminué je fis signe au chef principal, qui se nommait Méhévi, et il comprit que nous avions besoin de manger et de dormir. Aussitôt, sur un ordre du chef, un des assistans nous apporta deux noix de coco, dégagées de leur écorce et à demi brisées, et de plus une calebasse pleine de « poïe-poïe, » espèce de bouillie ou de pâte faite avec la moelle de l’arbre à pain, et qui sert de base à la cuisine indigène ; de couleur jaune très adhérente, elle est fort semblable à de la colle à bouche à l’état liquide. Après avoir porté à nos lèvres les noix de coco et avalé d’un trait la liqueur rafraîchissante dont elles étaient remplies, nous fumes fort embarrassés de la manière dont nous devions nous y prendre pour manger le « poïe-poïe, » que je contemplais d’un long regard de convoitise. Enfin j’y plongeai ma main que je retirai chargée de cette glu visqueuse dont mes doigts étaient couverts ; la calebasse elle-même fut soulevée dans le mouvement, tant la pâte était lourde et consistante : Toby avait fait comme moi ; cette double preuve de notre gaucherie et notre ignorance des beaux usages fit éclater parmi nos hôtes un long et violent accès d’hilarité. Dès qu’il s’apaisa un peu, Méhévi nous fit signe d’être bien attentifs, et je vis qu’il allait nous donner une leçon. Plongeant l’index de sa main droite dans la calebasse et le tournant d’une manière scientifique, il le retira enduit de bouillie, lui fit décrire un second cercle dans l’air pour empêcher la pâte de se détacher, et plaçant le doigt dans sa bouche, l’en retira ensuite tout-à-fait libre et complètement net. J’essayai de l’imiter et j’y réussis assez mal. Un homme affamé n’a guère le temps d’étudier les façons du grand monde, surtout quand il se trouve dans une île de la mer du Sud ; Toby et moi nous continuâmes à égayer les insulaires de nos maladroits efforts, qui avaient fini par enduire notre figure d’une espèce de masque et qui avaient laissé des traces nombreuses sur nos vêtemens. Ce mets, si difficile à manger selon la mode indigène et dont la saveur est un peu amère, n’a cependant rien de désagréable pour un Européen. Je m’y accoutumai en peu de jours et je finis par le trouver excellent. À ce premier service succédèrent plusieurs autres plats vraiment délicieux ; notre repas se termina en buvant la liqueur de deux noix de coco d’une fraîcheur admirable. On nous passa ensuite une pipe curieusement sculptée que nous nous mîmes à fumer. Pendant le repas, les indigènes n’avaient pas cessé de nous examiner avec l’attention la plus soutenue ; les moindres détails de nos gestes et de nos mouvemens devenaient pour eux une source intarissable de commentaires. Leur étonnement fut au comble lorsque nous nous dépouillâmes de nos vêtemens saturés de pluie et par conséquent devenus très incommodes. Ils ne se rendaient pas compte de la teinte noire que six mois de navigation sous le tropique avaient imprimée à nos visages et qui contrastait avec la blancheur de nos corps. Ils en palpaient toutes les parties, à peu près comme un marchand de soieries palpe une étoffe qui lui semble belle ; leurs vives exclamations causées par une peau blanche, des chairs européennes, des muscles élastiques et d’un tissu moins dur et moins coriace que l’est ordinairement l’épiderme polynésien, ne laissaient pas que de nous étonner. »

M. Melville apprit plus tard que ces insulaires, au milieu de leur primitive et charmante innocence, ont de singuliers goûts, et que la touchante simplicité de leurs penchans admet en général, malgré les hypothèses de Jean-Jacques, un certain mélange de gastronomie cannibale.

Néanmoins les choses s’annonçaient bien pour nos aventuriers ; on les laissa dormir ; à leur réveil, les beautés de l’endroit se montrèrent agaçantes et peu sévères ; évidemment on traitait les étrangers comme des curiosités précieuses. Le roi Méhévi, qui les avait pris sous sa protection particulière, revint bientôt les honorer d’une visite d’étiquette ; il était en grand costume.


« Je le vis abaisser sous la porte cintrée et peu élevée de l’habitation le superbe diadème de plumes qui flottait sur sa tête. Il s’avançait au milieu des sujets de l’endroit qui se retiraient avec respect et lui faisaient place. Je restai comme ébloui de sa splendeur barbare. Un demi-cercle de plumes de coq, entremêlées des plumes éclatantes de l’oiseau des tropiques, se dressait sur son front et venait rejoindre, en forme de croissant, un bandeau de graines écarlates qui brillaient sur son front verdâtre. Plusieurs énormes colliers, faits de défenses de sanglier, polies comme l’ivoire, étaient étagés sur sa vaste poitrine ; les plus gros se balançaient majestueusement sur son abdomen. En guise de boucles d’oreilles, il portait deux dents de baleine dont la pointe aiguë tournait derrière l’oreille et dont la cavité placée en avant était remplie de feuilles fraîches et de fleurs variées qui s’en échappaient comme de deux cornes d’abondance. L’autre bout, sculpté avec beaucoup de recherche et taillé à jour, présentait mille dessins et des bas-reliefs fantastiques. Sur les reins du guerrier et retombant des deux côtés en plis élégans et massifs se nouait un morceau d’étoffe brune et moelleuse faite de l’écorce nommée tappa, que terminaient des torsades, et des festons tressés avec art. Les bracelets de cheveux humains, qui ornaient ses bras et ses pieds, complétaient ce costume unique. Il brandissait dans sa main droite une arme de près de quinze pieds, admirablement sculptée, faite du bois brillant et rouge que les indigènes nomment kaure et destinée à servir à la fois de lance et de pagaïe, très affilée d’un bout et de l’autre aplatie. Une pipe richement décorée était rattachée obliquement à sa ceinture par un nœud d’écorce ; le tuyau en était rouge et très mince, et de petites banderoles de tappa y étaient suspendues ainsi qu’à la cheminée de la pipe. Il y avait assurément de la majesté et de la grace dans l’ensemble de ce costume original. »


Le jeune matelot américain se laisse séduire par le premier éclat de cette royauté barbare ; nous le verrons tout-à-l’heure céder aussi facilement aux voluptés du harem. Méhévi, bonhomme de roi et cannibale agréable, fait venir le Dupuytren du pays, un vieux chirurgien qui commente à masser, frotter et pétrir la jambe malade de Melville jusqu’à ce que le blessé demande grace. Cependant il va mieux, et le roi lui donne pour domestique un sauvage assez intelligent, nommé Kori-Kori ; puis on confie le soin de sa personne au propriétaire d’une jolie maison, nommé Marheyo, dont la femme, appelée Tinor, était la seule personne laborieuse de tout le village. Ce couple avait trois fils, dandies sauvages, qui passaient leur vie à fumer, à boire et à faire la cour aux belles. Celles-ci visitaient par essaims la demeure assignée à Melville et à Toby, qui apprirent bientôt que le code moral de la population n’ordonne pas la chasteté.

Les femmes taïpies ont deviné sans doute que c’est chose peu favorable à la grace de se peindre et de se piquer le corps ; elles sont peu tatouées et en général elles justifient l’admiration de Bougainville et de Cook. « Je remarquai spécialement, dit Melville, une Armide de seize ans et demi, dont le nom était Fayaway, qui dansait comme une fée et qui avait les plus beaux yeux noirs et les traits du monde les plus réguliers. Trois petits points rouges, gros comme une tête d’épingle, au-dessus des lèvres, et une « épaulette de petite tenue » sur chaque épaule, voilà les seuls crimes de tatouage que l’on pût lui reprocher. Elle chantait bien, sa voix était douce, son humeur égale, et je me rappellerai toujours avec délices les soirées passées sur le lac avec elle pendant qu’elle donnait à notre canot, de sa brune main merveilleusement fine et déliée, une impulsion légère. »

L’existence sauvage faite à nos aventuriers était douce, comme on le voit. Le logement que le roi Méhévi leur avait assigné offrait même une disposition architecturale singulièrement gracieuse.


« Sur le flanc d’une colline assez abrupte, recouverte d’une végétation luxuriante, des dalles blanches superposées par étages, à la hauteur d’environ huit pieds, formaient une espèce de piédestal sur lequel la maison était perchée, et qui était absolument semblable, en hauteur et en longueur, à la maison elle-même. Ce parquet régulier et oblong avait douze toises de long sur douze pieds de large. Une espèce de balcon avait été ménagé sur la face antérieure du bâtiment ; un treillis en cannes de bambou l’entourait. La charpente était faite de grosses liges de bambous plantées verticalement et maintenues par des traverses horizontales, faites du bois léger de l’hibiscus et rattachées par des écorces. Au fond de l’habitation, un treillage serré, fait de rameaux et de feuilles de cocotier artistement tissues, ne laissant passage ni à l’air ni au jour, et formant un angle très ouvert, s’inclinait doucement pour atteindre le sommet de l’habitation ; de ce point, le toit formait un angle aigu qui s’arrêtait à cinq pieds du sol ; les extrémités des fleurs pendaient comme des guirlandes au front de l’habitation. Les trois autres côtés du bâtiment, formés de joncs entrelacés et comme brodés d’écorces rouges et bleues, laissaient pénétrer librement la lumière, la brise et le parfum des fleurs. Rien de plus pittoresque et de plus commode. En dehors de l’habitation, on avait ménagé un espace libre où se trouvait une petite cabane servant de garde-manger et de cellier. À quelques toises des dalles, s’élevait un grand hangar, où l’on préparait le poïe-poïe et les autres alimens. Il fallait se baisser un peu pour entrer dans la maison ; alors on voyait devant soi, parallèles à la palissade ou muraille dont j’ai parlé, deux poutres ou troncs de cocotiers ronds, admirablement polis et à deux toises environ l’un de l’autre. L’espace qui les séparait se trouvait occupé par plusieurs nattes de couleurs vives et de dessins variés, servant de lit aux indigènes. C’est leur divan oriental ; c’est là qu’ils font la sieste pendant la chaleur, du jour et qu’ils reposent pendant la nuit, à l’abri de la pluie comme de la chaleur, protégés contre les exhalaisons et l’humidité du sol, et rafraîchis par l’air qu’admettent les interstices du treillage. À la poutre centrale se trouvaient suspendues plusieurs enveloppes de tappa ordinaire, que l’on faisait descendre au moyen d’une corde, et qui renfermaient des vêtemens et des ustensiles. Sur le mur, des javelines, des piques, des boucliers sauvages étaient disposés de manière à former des figures régulières. Je doute que l’on puisse rêver une architecture dont l’appropriation fût plus convenable au climat et plus heureusement inventée. »


Une fois maîtres de leur jolie volière, il faut avouer que ces messieurs jouirent paisiblement de tous les biens matériels que la civilisation de Tior peut offrir à de jeunes matelots. Miss Fayaway chantait comme un ange, Marheyo était un fort bon diable, Kori-Kori un excellent domestique, plus complaisant que les helps des États-Unis ; à la fois aide-de-camp, intendant, valet de chambre, groom, précepteur, maître de langue et poète, il servait même, dans l’occasion, de cabriolet et de cheval. Melville, selon sa coutume, enfourcha cette monture un soir que le roi lui fit la grace de le conduire aux célèbres tabous de la vallée, lieux consacrés par le paganisme de ces îles


« Au sommet de la colline nous trouvâmes les bosquets sacrés qui avaient servi de théâtre à tant de rites horribles et de fêtes nocturnes. Un crépuscule solennel, semblable à l’ombre des cathédrales, régnait sous les épais feuillages des arbres à pain consacrés. Tout semblait rempli de l’horreur profonde et du génie funèbre de ce paganisme sauvage. Çà et là, dans les profondeurs de ces bois solitaires, à demi cachés par des masses de feuillage, s’élevaient sous la forme d’énormes blocs de pierre noire et polie les autels du sacrifice, construits sans ciment, d’une hauteur de douze à quinze pieds, et couronnés par un temple rustique ouvert de tous côtés, entouré d’une palissade de bambous, et dans l’intérieur duquel on apercevait les débris des offrandes religieuses, des fruits d’arbres à pain et des noix de coco, dans un état de putréfaction plus ou moins avancé. Au centre même du bois, un espace oblong et assez considérable, recouvert de dalles polies, était réservé pour la célébration des rites les plus secrets, et se terminait, aux deux extrémités, par deux terrasses ou autels ornés de deux rangées d’idoles en bois, épouvantables à voir. Les deux autres côtés du quadrangle étaient garnis de petites huttes de bambous, dont la porte s’ouvrait à l’intérieur de l’espace consacré. Tout au milieu, des arbres énormes, dans le tronc desquels on avait pratiqué des espèces de tribunes destinées aux prêtres qui haranguaient le peuple, versaient une ombre mystérieuse. Telle était la sainteté du lieu que toute femme convaincue d’y avoir pénétré était à l’instant mise à mort. Près de l’arbre central était un toit de bambous, consacré comme tout le reste. Ce fut là que nous conduisit le roi, suivi d’une foule nombreuse ; les femmes s’arrêtèrent à distance et les hommes vinrent jusqu’à la porte de l’édifice. En y entrant, je vis avec surprise six mousquets rangés contre la muraille, chacun avec une poire à poudre suspendue à côté, et, en face, un grand nombre d’armes diverses : épées, lances, javelots, massues. « Ce doit être, dis-je à Toby, l’arsenal des sauvages. » En m’avançant, j’aperçus quatre ou cinq vieillards accroupis, difformes, et dont la décrépitude et le tatouage avaient fait des objets tellement hideux, qu’ils semblaient n’avoir plus rien d’humain. Leurs corps étaient verts comme du bronze florentin, cette couleur étant celle que le tatouage prend toujours dans l’extrême vieillesse des individus, et ceux-ci étant couverts des pieds à la tète d’incisions et de gravures de toutes les espèces, dont les lignes innombrables avaient fini par se confondre. Rien n’était plus laid que ces personnages qui, ensevelis dans une profonde torpeur, ne faisaient pas la moindre attention à nous. Méhévi prit place sur une des nattes ; Kori-Kori prononça une espèce de prière inintelligible pour moi, et un serviteur apporta le poïe-poïe. Notre hôte, de la façon la plus courtoise, nous engagea à nous servir sans cérémonie et nous donna l’exemple d’un excellent appétit. Après un repas de plusieurs services qui par parenthèse fut délicieux, les enivrantes vapeurs du tabac nous causèrent une agréable et soporifique langueur, augmentée encore par la tranquillité du lieu et par les ombres croissantes de la nuit qui allait tomber. Mes yeux se fermèrent ; tout disparut pour moi jusqu’au moment où je sortis de l’espèce de transe somnambulique où j’avais été plongé. Il pouvait être minuit. Toby dormait toujours ; les ténèbres étaient profondes, et nos convives s’étaient éclipsés. Le seul bruit qui interrompît le silence de notre asile était la respiration asthmatique des vieillards endormis à peu de distance de nous, apparemment les seuls habitans du logis. J’eus peur et j’éveillai mon camarade. Nous nous consultions sur la disparition subite de nos hôtes, lorsque des ombres de la forêt sortirent tout à coup des jets de lumière intermittens, illuminant pour quelques secondes le tronc des arbres et le dessous des feuillages, de manière à faire paraître plus terrible l’obscurité qui nous entourait. Comme nous regardions ce spectacle, des ombres passèrent et repassèrent devant la flamme, et bientôt après la silhouette d’autres personnages, dansant et bondissant comme des démons, nous apparut à son tour. Je contemplais ce nouveau phénomène avec un sentiment d’effroi assez vif, et je dis à mon compagnon : « Toby, qu’est-ce que cela peut être ? — Pas grand’chose, répondit-il ; ils allument le feu. — Et quel feu, s’il vous plaît ? le feu pour nous rôtir ! Il n’y a que ce beau motif qui puisse faire ainsi cabrioler les cannibales. » En disant ces mots, le sang frappait à mon cœur comme un marteau bondit sur l’enclume. »


En effet, la situation était peu rassurante ; il faut convenir d’ailleurs qu’elle nous a valu une narration qui peut passer pour un modèle dans l’art de communiquer au, lecteur les sensations vivement éprouvées, et surtout cette émotion nerveuse qui se rapporte à l’instinct physique plutôt qu’aux sentimens. Au bout de quelques minutes, la voix du roi Méhévi se fit entendre ; il apportait à ses hôtes un beau quartier de porc grillé qui prouvait évidemment qu’il n’avait pas encore l’intention de les manger. Il leur testa quelques doutes sur les véritables desseins de ces êtres mystérieux. Melville, dont la jambe n’était pas complètement guérie, était trop faible pour s’enfuir ; mais l’alerte Toby, saisissant la première occasion qui s’offrit, déserta les voluptés prodiguées aux voyageurs par l’hospitalité sauvage, et laissa son camarade se tirer d’affaire comme il pourrait. Melville resté seul s’ennuyait fort. Les chants poétiques de miss Fayaway et les beautés du paysage polynésien ne lui suffisaient plus. On le fit assister, pour le distraire, à la grande fête des Calebasses.


« J’étais, dit-il, tout-à-fait curieux de savoir ce que pouvait signifier un pas de ballet exécuté par six vieilles, femmes aux bras pendans, ballet dansé à l’ombre des grands arbres sans que personne y fit attention. Ces danseuses, parvenues à un âge fort avancé, ne portaient aucun vêtement ; tenant leurs bras collés des deux côtés de leurs corps comme des statues égyptiennes, elles sautaient en l’air à des intervalles assez rapprochés, parfaitement raides et semblables à des bâtons que l’on veut faire entrer dans l’eau et qui en ressortent. D’ailleurs, elles restaient graves, solennelles et silencieuses. Les soubresauts périodiques de ces six bâtons noirs qui se soulevaient comme par ressort me furent expliqués par le savant Kori-Kori. Les vieilles danseuses étaient des veuves ; n’ayant plus d’appui sur la terre depuis que leurs maris avaient été tués dans le combat, elles se trouvaient légères, privées de solidité, choses flottantes et dansantes ; triste conviction qu’elles exprimaient symboliquement par le ballet auquel j’avais l’honneur d’assister. »


Il y a une idée juste au fond de ces récits amusans qui semblent humoristiques et de fantaisie ; c’est le germe de civilisation que contiennent les coutumes les plus barbares et que M. Melville en dégage avec un mélange d’ironie et de sentiment pittoresque qui fait le charme de son livre.


« J’avais baptisé du nom de miss Fayaway, dit-il, un petit lac délicieux sur lequel nous naviguions ensemble. Un jour elle me conduisit au mausolée d’un chef célèbre, construit au fond d’une petite baie dans une situation très isolée. Les longues colonnes des palmiers de la rive se balançaient avec majesté, jetant dans le temple funèbre leurs ombres portées qui vacillaient tristement. Pas un murmure, seulement le doux bruissement du flot sur le gazon et la plainte lente des feuillages qui tremblaient. Comme tous les monumens de quelque importance, le mausolée reposait sur des dalles formant une espèce de cube. C’était un petit pavillon carré dont la toiture en feuilles de palmier s’appuyait sur quatre bambous si minces qu’on avait peine à les distinguer. Un pavé de quelques toises, fait des mêmes dalles oblongues, entourait l’édifice. Aux quatre angles se trouvaient quatre énormes troncs de cocotiers. C’était un lieu sacré. Au centre du monument, élevé sur une petite plate-forme, on voyait, comme amarré et immobile, un canot d’environ sept pieds de long, entouré d’une petite balustrade, et dans lequel, assise à la proue, apparaissait l’effigie d’un guerrier enveloppé d’une longue robe brune ; cette robe ne laissait passer que ses mains et sa tête, sculptées en bois avec beaucoup de soin et même de talent naturel. Un diadème de plumes qui flottaient sur son front, perpétuellement agité par la brise qui pénétrait dans cette solitude, donnait, par son mouvement, une apparence de vie à l’immobilité de la statue. Le canot était d’un bois de couleur sombre, admirablement poli, orné de coquilles de toutes couleurs et entouré d’une guirlande de ces coquillages. À travers les longues feuilles de palmier on apercevait le guerrier courbé sur la pagaïe qu’il tenait à deux mains pour faire avancer le canot immobile ; en face du guerrier, un crâne de mort poli et luisant, planté sur la proue de l’embarcation, arrêtait sur lui son éternel regard et son éternel sourire. Ce chef sauvage était mort dans son canot au moment où, vainqueur, il se dirigeait impatiemment vers le rivage ; une flèche ennemie l’avait frappé. Je me rappellerai toujours ces deux têtes en conversation éternelle : l’activité et le repos, et l’ironie de la mort en face de l’orgueil de la vie. Au milieu de cette calme solitude, les douces ombres des palmiers, — je crois les voir encore,— se penchaient avec une grace infinie et éternelle sur le petit temple funèbre qu’elles protégeaient contre l’ardeur du jour. »


Telles sont les peintures vivantes de ce monde primitif, peintures qui se fondent avec les souvenirs éloignés de l’existence civilisée par une demi-teinte de sarcasme habile et d’un effet vraiment neuf. Une fois en état de marcher, Melville, persuadé que ses hôtes estiment qu’il est à point pour être mangé, choisit son moment et s’enfuit muni de quelques provisions. Une nouvelle traversée le ramène aux rives de l’Atlantique, où il débarque sain et sauf, tout-à-fait guéri de la passion des aventures.

La valeur réelle de ces deux ouvrages consiste, on le voit, dans la vivacité des impressions et dans la légèreté du pinceau. Séduit par son premier succès, l’auteur essaya ensuite d’écrire un nouveau livre humoristique (Mardi ou le Voyage là-bas) ; gêné par la fausse réputation d’inventeur qu’on lui avait faite, il se mit en frais pour la mériter ; il essaya de déployer les trésors d’imagination qu’on lui prêtait ; nous allons dire comment il a réussi.

D’abord, en bon commerçant, ne voulant pas perdre le crédit que sa première affaire avec l’île de Tior lui avait rapporté, il ne quitta pas la Polynésie, ce qui était une première faute. Ensuite il prétendit se montrer absolument original ; seconde erreur. On n’est guère original à volonté. La critique est absurde quand elle reproche aux Américains de manquer d’originalité dans les arts ; l’originalité est une chose qui ne se commande pas et qui vient tard ; peuples et hommes commencent nécessairement par l’imitation. L’originalité n’appartient qu’aux esprits mûrs, qui ont parfaite conscience de leur profondeur et de leur étendue ; l’enfance n’est jamais originale. Cette prétention d’excessive nouveauté n’a fini par aboutir ici qu’à un gauche et singulier mélange de comédie grotesque et de grandeur fantastique qui ne se retrouve dans aucun livre. Rien de fatigant comme ce mélange du pompeux et du vulgaire, du lieu-commun et de l’inintelligible, d’une rapidité violenté dans l’accumulation des catastrophes et d’une lenteur emphatique dans la description des paysages. Ces divagations, ces ornemens, ces graces, ce style fleuri, festonné, tout en astragales, ressemblent aux arabesques de certains maîtres d’écriture ; on ne peut plus lire le texte.

Un livre humoristique est le plus rare produit de l’art. Voyage sans boussole sur un océan sans limites, Sterne, Jean-Paul et Cervantes, navigateurs de génie, ont seuls pu l’accomplir ; assurément M. Melville n’y est point parvenu. Bien qu’il débute par la féerie pour continuer par la fiction romanesque et essayer ensuite de l’ironie et du symbole, les élémens disparates se brisent en criant sous sa main novice. Que d’études, de réflexions et de travaux, quelle science du style, quelle puissance de combinaison et quel progrès de civilisation ne faut-il pas pour créer Rabelais, Swift ou Cervantes ! Ne nous étonnons pas que Mardi ait tous les défauts de la littérature anglo-américaine naissante, et cherchons ce qu’il contient de remarquable et de nouveau. Observons le développement curieux d’une nationalité de seconde création, et souvenons-nous qu’il y a des maladies de croissance et que les hommes comme les races ne se développent pas seulement par leurs vertus.

Un Américain, M. Melville lui-même, est engagé comme matelot sur un vaisseau baleinier en partance pour les îles de la Sonde. Cet engagement, qui ne doit durer qu’un espace de temps limité, est valable seulement pour certains parages ; mais les vents et la mer sont changeans. Un long calme enchaîne le navire ; le capitaine privé de ses bénéfices change le plan de son expédition, et il annonce à l’équipage que son intention est de se diriger vers le Spitzberg pour y chercher les cachalots et les baleines. « Vous manquez à votre engagement, lui dit Melville ; j’ai passé traité avec vous pour vous accompagner sous d’autres latitudes. Je ne veux pas vous suivre. Partez si vous pouvez, lui répond le capitaine qui rentre dans sa cabine après avoir jeté à son subordonné cet étrange défi. » L’Américain l’accepte tacitement, grimpe sur les haubans, et là confère avec le vieux Jarl, son ami d’enfance, sur les moyens de s’emparer d’une des chaloupes baleinières suspendues au flanc du navire et toutes bien outillées. Jarl est un loup de mer, athlétique comme un Scandinave des temps païens, bronzé et silencieux comme une statue, dévoué à son ami, incapable de trembler devant aucun péril, prudent néanmoins et redoutable, un, véritable Viking, un de ces rois de la mer que la Norvège et le Danemark jetaient au Ve siècle sur les côtes d’Angleterre, d’Écosse et d’Irlande. Jarl n’est pas trop de l’avis de son compagnon ; mais Melville le désire, et Jarl obéit. Pendant une nuit obscure, le vaisseau filant peu de nœuds à l’heure et le timonier sommeillant à demi sur la roue du gouvernail, la chaloupe est lentement abaissée ; les deux fugitifs, munis de provisions qu’ils ont préalablement dérobées, se lancent sur l’immense Océan Pacifique, et leur entreprise est accomplie. L’enlèvement nocturne de la chaloupe, les péripéties des dix-huit jours passés en mer, l’ouragan qui succède au calme sur ces eaux transparentes et sans fond, l’observation des tribus bizarres (à peine étudiées par les naturalistes) qui habitent cet Océan, seraient d’un intérêt vif si l’auteur n’en avait étouffé la vie et la réalité sous le luxe des circonlocutions, des exclamations, des divagations et des hyperboles.

Il semble aux Américains, comme à tous les peuples qui n’ont pas encore de littérature personnelle, que la simplicité soit vulgaire et la vérité du détail méprisable. L’hyperbole, entassant Ossa sur Pelion et Pelion sur Ossa, s’enveloppant de nuages qui détruisent la finesse et la sévérité des contours, est un des vices les plus communs des littératures qui commencent et de celles qui finissent. À ce premier défaut se joint l’incorrection née de la rapidité du travail. M. Hermann Melville n’use pas de la langue anglaise comme Wadsworth Longfellow, avec une habileté savante, ni comme Bryant, autre poète remarquable, avec une grace un peu timide. Il brise les vocables, renverse les périodes, crée des adjectifs inconnus, invente des ellipses absurdes ; et compose des mots insolites contre toutes les lois de l’antique analogie anglo-germanique, « unshadow, — tireless, — fadeless, » et beaucoup de monstres de cette espèce [6]. Néanmoins et en dépit d’un style inoui, les émotions de la mer sont admirablement rendues. Tantôt, sur le pont du navire, le matelot voit en elle le coursier rebelle et puissant que l’industrie, la patience et la science domptent à leur gré ; tantôt, sur la chaloupe fragile, c’est une force herculéenne qui se joue de l’homme comme le vent promène la plume dans les airs. Melville et Jarl ont calculé qu’en se dirigeant vers le sud ils ne pouvaient manquer d’atteindre une de ces îles fortunées, tout embaumées de parfums, qui émaillent l’Océan Pacifique. Dix-huit jours s’écoulent. L’eau va leur manquer, leur courage faiblit, quand une voile apparaît à l’horizon ; ils se dirigent vers le navire quel qu’il puisse être. C’est la nuit. Aucun bruit, aucun mouvement sur le pont ; point de lumière. Les voiles frappent les mâts de leurs lambeaux déchirés, que rattachent des agrès en débris. Jarl et Melville montent à l’abordage. Personne encore ; c’est un brigantin malais, de forme étrange, abandonné de son équipage, du moins à ce que l’on peut croire. Les deux aventuriers, lanterne en main, visitent l’entrepont et la sainte-barbe, y trouvent de vieux débris et des fragmens de costumes, des alimens et de la poudre, et, après avoir fait flotter leur chaloupe à la remorque du brigantin, soupent paisiblement sur le pont. Cependant au-dessus de leur tête, dans les haubans, un bruit se fait entendre. Un homme et une femme, tous deux indigènes des îles de la Polynésie, se sont réfugiés dans les agrès à l’approche des étrangers. L’un est Sancoah, l’autre sa femme, terrible amazone ; après un combat où l’équipage entier a péri, ces sauvages ont lancé le brigantin à la mer pour échapper au carnage, et, jetant les cadavres dans l’Océan, ils sont restés maîtres du brigantin. Sancoah le Polynésien a perdu un bras dans la mêlée. On s’entend. Melville, secondé par cet équipage d’étrange fabrique, prend le commandement de l’embarcation, et le brigantin finit par entrer dans ces archipels verdoyans et ces lagunes transparentes, pour lesquels, depuis son dernier séjour parmi les Taïpies, M. Melville semble avoir une prédilection marquée.

Toute cette première partie du livre, sauf le besoin sans cesse manifesté par l’auteur d’être éloquent, ingénieux et original, est charmante et pleine de vie. Il y a beaucoup d’intérêt et de vigueur dans les scènes maritimes, telles que la peinture du calme et de l’orage et surtout la prise du brigantin abandonné. Vous croyez commencer un récit d’aventures vraisemblables ou vraies… Nullement. À peine l’auteur est-il entré avec son brigantin dans ces lagunes délicieuses où le printemps est éternel et la nuit lumineuse comme le jour, il renonce à la réalité ; la féerie et le somnambulisme commencent.

Voici une barque double, portant à l’une de ses deux proues un dais chargé de fleurs et d’étoffes précieuses, et conduite par douze Polynésiens qui semblent obéir à un vieillard à barbe blanche, chargé d’ornemens. Jarl, Melville et les deux indigènes s’embarquent sur leur chaloupe pour aller à la rencontre des étrangers. Un combat suit cette rencontre ; le prêtre qui attaque avec fureur Melville et ses amis est frappé à mort ; ses acolytes fuient, et une jeune fille, qui était restée cachée sous le dais, blanche comme une Européenne, transparente comme la nacre, aux yeux bleus comme la fleur de l’iris, devient la conquête des ravisseurs. C’est une tulla ou fille blanche, comme ces régions en voient naître quelques-unes ; elle se nomme Aylla ; le prêtre la conduisait en grande cérémonie dans l’île sacrée où elle devait être sacrifiée au dieu du mal. Melville, bien entendu, devient fort épris d’Aylla, qui n’a pour elle que sa beauté ; on ne peut imaginer d’héroïne plus insignifiante et de divinité plus fastidieuse.

Autant que le somnambulisme éveillé de cette partie du livre permet de deviner les intentions de l’auteur américain, Aylla doit représenter le « bonheur humain » sacrifié par les prêtres. M. Melville garde une vieille dent au sacerdoce, et, depuis que les missionnaires du New-York Evangelist lui ont reproché son irrévérence, ce mécontentement paraît s’être envenimé.

Ici commence une odyssée symbolique de la plus étrange nature très gauchement imitée de Rabelais, — odyssée qui va nous plonger dans un monde de fantômes extravagans et d’ombres allégoriques. Tour à tour les aventuriers rendent visite aux chefs des petites îles de l’archipel, qui tous ont une signification symbolique. Borabolla le gastronome représente évidemment l’épicuréisme ; Maramma, c’est le monde religieux, la superstition ; Donjalolo, c’est le monde poétique ; l’antiquaire Oh-oh est le symbole de l’érudition. Un chapitre semble consacré à l’étiquette des Espagnols, un autre au génie artiste des Italiens, un troisième à la mobilité française. Je pense que l’île de Pimminie doit être le beau monde, la société exquise dont M. Melville fait une satire assez piquante. C’est en deux mots la jeune Amérique se moquant de la vieille Europe. Nous ne serions point fâchés de recevoir quelques leçons de cette jeune enfant précoce et robuste ; notre décrépitude en a besoin, et nous jouons des comédies fort tristes ; mais M. Melville s’y est mal pris pour nous endoctriner ou nous parodier. Que nous importent les interminables excursions de Melville, de Sancoah et de Jarl ? Qu’avons-nous à faire du roi Prello et du roi Xipho qui symbolisent la féodalité et la gloire militaire ? Ce ne sont plus là nos terreurs présentes ; — notre XIXe siècle a d’autres ennemis à combattre.

Enfin une reine, la reine Hautia, qui s’est éprise du voyageur, s’avise d’enlever la jeune captive. De temps à autre Hautia qui doit être quelque chose comme la Volupté envoie à Melville trois de ses femmes de chambre, armées de fleurs symboliques que le héros ne manque pas de lui renvoyer. Au milieu de ce chaos, les vieilles théories de d’Holbach, les dogmes déjà surannés de Hegel, l’algèbre panthéistique de Spinoza se mêlent et se heurtent avec une confusion inextricable. Les lieux communs philosophiques des écoles incrédules se voilent sous mille replis symboliques, et l’auteur paraît croire que ce sont là de bien grandes audaces ; — qu’il sache que nous sommes tout-à-fait blasés sur les blasphèmes.

Le second volume est consacré à cette satire obscure des croyances européennes et aux vagues doctrines d’un panthéisme sceptique. Aucun des voyageurs n’a pu retrouver le Bonheur humain (Aylla) ; ils n’acceptent pas la Volupté (Hautia) comme compensation suffisante. Alors on fait voile pour Mardi, une espèce de monde dans les nuages ; — du symbolisme métaphysique nous passons à l’allégorie transparente.

Mardi, c’est le monde politique moderne. Cette partie offre l’intérêt le plus piquant de l’ouvrage ; on est curieux de savoir comment un républicain des États-Unis juge la civilisation du présent et celle de l’avenir, et résout l’obscur problème des humaines destinées. Passons rapidement sur les inventions de noms étranges dont l’Europe, la France, l’Amérique, sont baptisées par l’auteur : c’est Dominora (l’Angleterre), Franko (la France), Ibiria (l’Espagne), Romara (Rome), ' Apsburga (l’Allemagne), Kannida (le Canada). Cette arlequinade rappelle trop notre Rabelais, si fécond en appellations dont le son grotesque suffit à provoquer la titillation pantagruélique. M. Melville n’est pas un magicien de cette espèce. Il a du bon sens et de la sagacité ; il voudrait en faire de l’humour, ce qui n’est pas la même chose.

Le vaisseau fantastique sur lequel se trouvent un poète, un philosophe, M. Melville et je ne sais quels personnages fabuleux d’une invention médiocre, touche tour à tour aux rivages d’Europe ou Porphyro (l’étoile du matin), et de l’Amérique ou de la Terre de vie (Vivenza). On visite l’Allemagne, l’Angleterre, l’Espagne, l’Italie, la France. Il y a dans la manière dont l’auteur parle de la Grande-Bretagne un respect filial et un profond amour qu’il faut noter, et dans la pitié qu’il accorde à l’Irlande une sévérité tout-à-fait anglo-saxonne ; enfin on aperçoit la France ; l’année 1848 vient de commencer :


« Glorieuse Europe, chante le poète pendant que le soleil se couche, éclairant les crêtes blanches et crayeuses de l’Angleterre et les côtes verdoyantes de l’Irlande ; tu es le séjour magique des demi-dieux ; tu nourris des peuples entiers de philosophes, de savans, de sages et de bardes qui chantent en chœur ; tes rois paisibles portent sans peine des sceptres longs comme le mât d’un navire ! Des perspectives de clochers, des multitudes de dômes, de coupoles et de minarets, des avenues de colonnes, des armées de statues, des horizons tout entiers de splendides peintures, font ta gloire et ton bonheur, ô pays des délices ! Surtout, je voudrais aborder en France, dans la région favorisée, et toucher la main de son vieux roi !

« La brillante langueur de la nuit semblait redoubler de beauté et de calme, quand tout à coup la mer se troubla, le ciel devint noir, et un jet de flamme qui retomba en pluie étincelante jaillit de ce Vésuve que la France porte toujours dans son sein : le monde trembla, le palais et le trône du vieux monarque s’enfoncèrent tout à coup dans le cratère.

« — C’est l’ancien volcan ! s’écria l’un des voyageurs. — Toujours le même foyer, répondit le philosophe, seulement il a trouvé une nouvelle issue. — Celle-ci, reprit le troisième, est plus redoutable que l’éruption que j’ai vue dans ma jeunesse ; ne serait-ce pas la fin de la France ? La lave coule sur toute l’Europe ; l’Angleterre elle-même pâlit. Ce feu lugubre menace toute la civilisation. Ici bientôt nous ne trouverons qu’un désert. — Mes amis, reprit le philosophe, le feu qui dévore les gazons purifie et fertilise la prairie. L’agriculteur le plus habile ne parvient jamais à rendre long-temps fertile le même sol. Si l’Europe est épuisée, il faut qu’elle se ravive. Si elle doit sa renaissance à cette commotion redoutable, elle aura payé bon marché sa résurrection inespérée. »


On voit que l’auteur garde un très beau sang-froid en contemplant nos misères. Dès qu’il aperçoit la terre américaine, ce calme philosophique fait place à une exaltation très vive


« Salut, mon Amérique libre, terre du printemps ! Le printemps ! le printemps ! chante le poète. Il vaut mieux que l’automne ; il a toute l’année devant lui.

« Vive la terre nouvelle ! la terre du printemps ! Voici la race qui ne connaît point de passé, qui ne connaît pas de ruines, qui ne marche pas en triomphe lugubre sous les vieilles arcades qui tombent et s’écroulent. L’églantier sauvage et le sapin odorant sont pour elle l’arche triomphale. Elle aime le creux des fraîches vallées ; elle ne s’enferme pas sous la voûte sombre de l’ermite. Vive la race du printemps !

« C’est une terre nouvelle et au berceau ; c’est un géant à peine né qui sourit dans sa force. Monde nouveau, monde de joie l’Océan le berce ; la rosée du matin couvre son front, la verdure qui caresse ses jeunes tempes est embaumée. Tout est pour lui fraîcheur, espérance, avenir, joie, entreprise et nouveauté ! Le jeune faon bondit près de lui, les jeunes fleurs sont en bouton, le rouge-gorge essaie ses ailes et ses chansons dès l’aube. Le géant déploie ses bras, il essaie ses forces ! Vive le jeune et hardi géant ! vive la race du printemps et de l’avenir ! »


Il y a peu de chants lyriques plus réellement beaux que celui-là ; le poète y est vrai quant à son émotion propre, vrai quant à ce qu’il exprime. Que deviendra en effet cette vaste Amérique où chaque année des flots de populations diverses viennent s’agréger au vieux noyau puritain et calviniste de la colonie anglo-saxonne ? Quel sera le génie de ce nouveau monde à peine ébauché ? C’est un des plus curieux sujets de spéculation et de conjecture qui puissent s’offrir au philosophe. Ce que l’on doit affirmer avec certitude, c’est, d’une part, que l’Amérique est très loin de son développement nécessaire ; d’un autre, c’est qu’elle atteindra des proportions qui repousseront l’Europe dans l’ombre. Les Européens sont trop portés à croire que la civilisation européenne renferme l’avenir et le passé du monde. Les zones de lumière changent ; la marche de la civilisation, celle de la science, la découverte successive et constante de la vérité non-seulement ne peuvent plus être l’objet d’un doute, mais cette vaste progression ascendante est seule conforme à la loi divine et à l’amour divin.

M. Melville a donc les yeux très ouverts sur le magnifique avenir de sa patrie ; il prédit ce qui arrivera certainement, la transformation de tout ce continent en une Europe immense et renouvelée. « Il est impossible, dit-il, que le Canada ne devienne pas indépendant comme les États-Unis. C’est un événement que je ne désire pas, mais que je prévois ; la chose, doit arriver. Il est impossible que l’Angleterre prétende conserver son pouvoir sur toutes les nations qu’elle a protégées ou couvées ; les vicissitudes éternelles des choses ne le veulent pas. L’Orient a peuplé l’Occident, qui à son tour repeuplera l’Orient : c’est le flux et le reflux éternels. Qui sait si des rivages de l’Amérique, aujourd’hui à peine habitée et qui débordera dans quelques siècles, des flots de jeunes gens et de vieillards n’iront pas régénérer l’Europe devenue déserte, ses villes ruinées et ses champs stérilisés ? » Malgré cette ardeur patriotique et cette confiance sans bornes, M. Melville adresse à ses concitoyens, sous le voile du symbole, il est vrai, des vérités dures et bonnes à entendre. Son sermon est trop remarquable pour que nous ne le traduisions pas littéralement :


« Ô citoyens des États-Unis, rois souverains, vous qui jamais n’écoutez que votre propre sagesse, je veux garder l’anonyme ; car, en votre qualité d’hommes libres, vous tuez ceux qui ne sont pas de votre avis. Vous estimez que le passé n’a pas de valeur, tandis que le passé est le grand apôtre de l’avenir. Vous imaginez que le grand diable (qui est le mal) va mourir, tandis que le grand diable vivra autant que l’homme et le monde. Ô souverains rois, vous êtes des fous, quand vous pensez assister au dernier acte du drame humain, ayant pour dénoûment la république universelle et permanente ; — rien n’est permanent.

« Quel est le siècle qui ne s’est pas regardé lui-même comme la consommation des siècles ? Quelle est la monarchie qui n’a pas prétendu donner le dernier mot de toutes les monarchies ? Quelle est la république qui n’a pas eu foi dans son éternité ? Les hommes vont de vieilleries en vieilleries, croyant marcher de nouveautés en nouveautés.

« Haine aux républiques ! criait la Rome de Romulus ; et les courtisans de répéter ces mots. Haine aux monarchies ! criait l’autre Rome de Brutus ; et tous les petits orateurs répétaient en chœur : Un roi est une bête féroce ! Ensuite vinrent les empereurs, majestés plus royales que les rois ; on les adora.

« Vous êtes libres, dites-vous ? Cela est vrai. Ô souverains rois, vous avez de l’espace devant vous, vous pouvez vous livrer à vos ébats les plus violens. Le jeune cheval sauvage des pampas galope en liberté dans les hautes herbes, crinière flottante, naseaux ouverts ; rien ne l’arrête ; chaque muscle est chargé d’électricité, chaque mouvement est triomphal. Et vous aussi, vous n’avez ni bride ni mors ; mais à qui le devez-vous ? Avez-vous de quoi vous vanter ? Si vos populations étaient pressées et serrées dans un espace étroit comme celui de la vieille Angleterre, si vous n’aviez pas eu vos immenses prairies et le gigantesque Océan pour vous défendre, ô souverains rois, vous qui n’êtes ni des stoïques, ni des contemplatifs, mais ardens, actifs, braves et avides comme vos ancêtres, vous auriez crié : God save the king ! ou vous vous seriez dévorés les uns les autres. Rendez grace à Dieu. Vous avez de l’espace pour être libres. — Vous serez vieux un jour et vous aurez grandi. Tous les membres de votre communauté se coudoieront. Vous deviendrez oppresseurs, car vous aimez la victoire et le gain ; — et vous serez opprimés ?

« Ô souverains rois, vous êtes déjà des oppresseurs et des tyrans sans le savoir. Ne venez-vous pas, à votre insu, de vous précipiter sur une race voisine [7] ?

« Vos épées ruisselaient du sang mexicain, avant que vous eussiez la conscience de les avoir tirées. Vos lois ne défendent-elles pas aux chefs de votre république de déclarer la guerre ? Cependant votre chef a osé quelque chose de plus impérial ; — il a fait la guerre sans la déclarer.

« Ô citoyens rois et souverains aveugles, apprenez que les républiques tombent comme les monarchies, que la dépendance de l’homme envers l’homme ne cessera que sur les ruines du monde, que les monarchies ne sont pas en elles-mêmes essentiellement mauvaises, que pour certains peuples elles valent mieux que les républiques ; que la paix armée du sceptre vaut mieux que le tribun farouche armé de la corde et du glaive. Le beau sort que celui d’un homme libre en France, n’osant pas tourner un coin de rue de peur d’y voir un échafaud qui s’élève [8] !

« Cela est vrai, les États-Unis prospèrent et grandissent : la bannière aux étoiles confédérées est l’arc-en-ciel des nations ; mais nous sommes bien jeunes, nous n’avons point passé par les épreuves de notre foi. Pour une nation, mes amis, cinquante ans sont peu de chose ; il n’y a pas deux règnes de monarques que ce pays appartenait à un roi. Nous n’avons pas revêtu la robe virile, nous ne sommes pas même adolescens, et déjà nous avons des ambitions de czar et de furieuses aspirations vers le pouvoir. Mes amis, ne jugeons pas trop vite ; les années ont beaucoup de leçons en réserve.

« La liberté politique est-elle donc le but suprême ? Non, elle doit être un moyen de bonheur, non un but définitif. Est-ce que l’homme ne reste pas esclave des suprêmes lois, alors même qu’il s’est déclaré maître ? Êtes-vous bien sûrs, ô souverains rois ! d’être en possession de la liberté véritable, c’est-à-dire de la suprême sagesse ? N’ajoutez-vous pas foi à d’incroyables folies ? Quand vous vous dites une grande nation, vous dites vrai, assurément ; mais votre race et la géographie n’y sont-elles pas pour beaucoup ? Vos pères ne se sont-ils pas battus pour vous ? Avant de vous être déclarés libres, ne l’étiez-vous pas en réalité ? Les pèlerins calvinistes avaient semé le germe de votre indépendance ; elle a grandi dans vos solitudes. Souvenez-vous donc, ô souverains rois ! que votre force et votre grandeur vous viennent de ces mêmes institutions monarchiques que vous affectez de mépriser et de ces Anglais dont le sang coule dans vos veines avec leur imperturbable obstination !

« Remplis de préjugés et de superstitions, vous croyez voir la servitude là où vous voyez des chambellans, des couronnes d’or, des manteaux d’hermine, des colonnes de marbre et des palais de rois. La servitude est chez vous ; car le riche y marche sur le pauvre ; elle est dans tout l’univers, d’où la souffrance et le malheur ne seront jamais bannis. Tâchez de les neutraliser ou de les modérer par la vertu ; c’est ce que vous avez à faire de plus excellent. Pour moi, j’aimerais mieux être tranquille sous un roi que soumis à l’oppression de vingt millions de monarques, quand même je serais un de ces monarques.

« Fanatiques et superstitieux que vous êtes, ne croyez-vous pas qu’une béatitude et une sérénité ineffables vont couronner la vieillesse du monde, et que tous les maux vont disparaître de la face du globe ! Apprenez donc, enfans, que tous les maux peuvent être allégés, que le mal en lui-même ne peut se détruire. Partout de grandes réformes sont nécessaires ; nulle part les révolutions sanglantes ne le sont. Certes, la mort est le remède souverain, mais quel malade insensé s’ouvrirait les veines et appellerait la mort pour se guérir ?

« Quant à vous, enfans des États-Unis, voici quelques conseils qui vous regardent : Toutes les démocraties hurlent contre les monarchies, et celles-ci contre les républiques ; ne joignez point vos clameurs à ces cris ridicules, ne vous compromettez pas avec la vieille Europe que le Dieu suprême a séparée de vous par l’Atlantique. Chez vous-mêmes, gardez-vous bien de la cupidité. Voler, ce n’est pas être libre. N’agrandissez pas votre puissance, croyez-moi ; avez-vous besoin de prosélytes ? Le temps nous sert quand nous respectons le temps. »

« — À bas le monarchiste !…… À la lanterne le radoteur tory ! cria une foule enragée. On chercha vainement à connaître l’auteur du sermon, tout le monde se défendit de l’avoir écrit ; jamais les vingt millions de monarques ne purent trouver le coupable. »


Quand M. Melville a visité et critiqué l’Europe et l’Amérique, il se dirige de nouveau vers les régions métaphysiques, où il admire, sans pouvoir les habiter, les royaumes d’Alma et les domaines de Serenia. Alma représente Jésus-Christ, Serenia est son domaine ; Aylla ou le Bonheur terrestre est perdu à jamais, et M. Melville se résigne à s’en passer.


Telle est la colossale machine inventée par M. Melville. Vous diriez ce panorama gigantesque et américain, aujourd’hui affiché sur les murs de Londres en ces termes « Panorama gigantesque, original et américain. Dans la grande salle américaine on peut voir le prodigieux panorama mobile du golfe du Mexique, des cataractes de Saint-Antoine et du Mississipi, peint par J.-R. Smith, l’illustre artiste des États-Unis, couvrant une étendue de toile de quatre milles de longueur et représentant près de quatre mille milles de paysage américain. » — Au milieu de ce fracas puéril et fatigant, parmi tant de fautes de goût et d’incohérences qui blessent, le talent et la raison ne manquent pas, nous l’avons vu, à ce singulier écrivain. Les paroles qu’il adresse aux Français méritent d’être méditées : — « Votre race française voudrait être libre, et elle emploie pour cela les longues cavalcades, les superbes processions, les bannières qui s’agitent avec frénésie, les harmonies- mystiques, la marche des soldats et les éternels discours ! De tout cela la vraie liberté ne veut pas. La France qui renie et détruit le passé ne cesse de refaire son passé ; elle jette des torches furieuses dans le palais de son vieux roi, et, criant à bas les siècles anciens ! elle reconstruit ce qu’il y avait de pire dans son passé même. France, France ! la liberté ne veut ni cris, ni fureurs, ni violences, ni désordre. Quand on lui offre pour sacrifice l’anarchie des lois, la rapine et le sang des victimes, la liberté se détourne avec horreur. »

Philarète Chasles.
  1. Boston, 3 vol.
  2. Ibid., id.
  3. London, Bentley, 3 vol.
  4. Mon opinion relativement au voyage de M. Hermann Melville et à l’authenticité des détails qu’il a donnés est consignée dans le Journal des Débats de 1846 (numéros des 20 et 22 juin). Un journal anglais se moqua beaucoup de ma crédulité ; je crus n’être trompé et je ne répondis rien. Un autre journal anglais, l’Athenœum (numéro 1121, samedi 21 avril 1840), ayant présenté récemment mes opinions sur le poème du poète anglo-américain Longfellow, Évangeline (voyez Revue des Deux Mondes du 1er avril) comme fondées sur deux erreurs philologiques et matérielles, je crois devoir réfuter sa critique en peu de mots. Le correspondant anglais de l’Athenœum me reproche d’avoir dit que l’Évangeline de Longfellow est un poème allitératif. On peut trouver, dit-il, des allitérations partout : Cela est vrai. On peut aussi trouver des rimes partout. Le vieil Homère ne rimait-il pas ? Voyez plutôt le premier vers de l’Iliade :

    Mênin-a-
    eide the-a-
    Pelei-a-
    deoû-A-
    chileôs, etc.


    Il serait puéril de soutenir que Tityre tu patulœ offre des allitérations parce qu’on y trouve deux t, deux u, deux b, deux a. À ce compte-là, comment vous portez-vous ? est allitéré ; on y trouve quatre o. Chez les hommes du Nord, la répétition de la même consonne frappant sur la racine accentuée des mots constituait une mnémonique dure et puissante dont la civilisation poétique moderne s’est éloignée, mais dont l’instinct populaire des races septentrionales se rapproche volontiers. Byron lui-même, disant :

    The prow spurns the spray,


    allitère ; mais c’est fort rare : aujourd’hui les poètes élégans du Nord écartent volontairement ce choc désagréable de sons durs et similaires. Que l’on examine les quinze premières lignes du premier ; poème venu, par Wordsworth, Byron ou Shelley, on n’y trouvera pas trois assonnances rapprochées de la même consonne. Or, dans le nouveau poème de Longfellow, que j’ai dit être allitératif, ce mode septentrional est partout mis en usage avec une obstination extraordinaire. Page 25, par exemple,

    vers 1er Crowing Cocks
           2 Whir of Wings
           3 Low as Love
           4 Looked with Love
           5 ARRayed with Robes of Russet
           6 Reign of Rest
           7 Day Descending Departed.


    Et ainsi de suite à travers tout le poème. Prétendre que ce rapprochement perpétuel ou écho, frappant sur les initiales des mots, est accidentel et de hasard, serait absurde : voilà pourtant ce que le critique anglais soutient contre moi. Il me reproche aussi très vivement de n’avoir pas reconnu l’hexamètre anglais chez M. Longfellow. Je suis parfaite=ment de l’avis de Walter Scott, de Disraëli père, de Gifford, du professeur Latham, du savant Guest (English rhythms), qui tous s’accordent à renvoyer l’hexamètre anglais parmi les mythes. En effet, l’hexamètre de M. Longfellow serait une chose fort singulière :

    Who on his birth-day is crowned by children and children’s children, etc.


    Vous trouvez là le mot children comme spondée à la fin, après l’avoir rencontré comme deux brèves dans les deux pieds précédens. Il est vrai que Southey a donné de la vigueur à cette imitation impuissante et grossière du rhythme classique, et que les Allemands, les Danois et les Suédois, dont la prosodie est bien plus marquée et plus nette que celle des Anglais, ont quelquefois fait un usage heureux de cette forme étrangère :


    Mütterchen hatte mit Sorg ihr freundliches Stübchen gezieret
    Reine Gardinen gehaengt um Fenster und luftigen Alkov, etc.

    (Voss.)


    Le dactyle, élément indispensable de l’hexamètre, est fréquent en allemand et manque presque complètement à la langue anglaise, comme le dit très bien le grammairien Latham ; cette langue est remplie d’'iambes et de trochées. Même ce qu’on peut nommer le dactyle de l’accent, c’est-à-dire une syllabe accentuée suivie de deux syllabes qui ne le sont pas, telles que merrily, steadily, se présente rarement. Dans la poésie allemande, au contraire, luftigen, eichenen, maschigen, sont d’excellens dactyles. Le faux-hexamètre anglais n’est supportable que si un bon lecteur le transforme au moyen d’une accentuation particulière ; quant au prétendu hexamètre de quinze, vingt ou seize syllabes de M. Longfellow, il serait tellement arbitraire que, pour l’admettre dans le cadre des vers virgiliens et homériques, il faudrait poser en principe que tout peut se scander en hexamètres, jusqu’à je suis / votre très / humble et / très obé / issant ser / viteur : ce qui, toute plaisanterie à part, est exactement le système hexamétral du critique anglais. Je le renvoie à ce sujet aux autorités anglaises que j’ai citées, et surtout à l’ouvrage excellent de Guest ; et je maintiens ce que j’ai avancé et ce que j’ai prouvé, — à savoir, que le poème de M. Longfellow, écrit dans un mètre qui n’est pas anglais, et sensé d’allitérations perpétuelles qui sont scandinaves, constitue une tentative d’importation étrangère et un essai de retour au vieux mode gothique de versification.

  5. Narrative of a four months’s residence among the natives of a volley of the Marquesas Islands, or a Peep at Polynesian life ; by H. Melville.
  6. Un-, qui exprime la négation comme l’a privatif des Grecs, ne peut précéder que les adjectifs, les adverbes et les verbes : un-earthly, un-willingly, un-tie. Less, adverbe exprimant la privation (los en allemand, le laus gothique), ne doit se placer qu’après les substantifs : father-less, penny-less. Ces principes qui émanent du génie spécial et sont adhérens à la logique du langage, règlent dans tous les idiomes de souche scandinave et germanique la formation puissante et large des vocables composés. Être infidèle à ces lois essentielles, c’est détruire l’idiome et en saper les racines.
  7. Le Mexique.
  8. Cet excès d’exagération appartient tout entier, bien entendu, à M. Hermann Melville.