Ludwig van Beethoven (Foa)/IV

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Aubert et Cie (Petits contes historiquesp. 33-54).


CHAPITRE IV.

Le petit improvisateur.


Six ans après cette petite scène, un matin, M. Beethoven entra dans la chambre de sa femme ; son air triste et inquiet frappa cette dernière d’étonnement.

Qu’avez-vous ? lui demanda-t-elle.

— Notre aîné Ludwig me cause réellement beaucoup de chagrin, dit-il en s’asseyant près du métier où elle brodait, on ne sait pas ce que cet enfant fait ou ne fait pas, on ne sait ce qu’il aime ou ce qu’il n’aime pas : toujours seul, cherchant les endroits les plus sauvages, les plus en harmonie avec son caractère sombre, ou là-haut renfermé dans le petit réduit où il couche tête à tête avec son piano ; on croirait qu’il étudie, si, chaque fois que je l’ai prié de me jouer un air, il ne me répondait pas : — Je ne sais pas encore très-bien, mon père ; ce qui veut dire Je ne sais rien. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit, reprit le ténor de la chapelle en s’interrompant pour prendre une prise de tabac. Vous savez que, d’après les conseils de Simrok, je confiai Ludwig à Van der Eden, qui s’en chargea pour rien ; Van der Eden mort, j’allais interrompre les leçons du petit, lorsque l’électeur me fit dire que Neefe, successeur de Van der Eden, se chargerait du petit aux frais de Son Excellence. J’acceptai… mais voilà-t-il pas qu’aujourd’hui il prend fantaisie à Son Excellence d’entendre le petit, et que je viens de recevoir un ordre d’aller ce soir au château avec Ludwig ! Ludwig, qui n’a jamais voulu jouer devant moi, va se trouver obligé de jouer devant la cour ; jugez de mon embarras, et voyez-vous mon désappointement si l’enfant joue mal ?

— Avez-vous averti Ludwig ? demanda la jeune femme.

— Non ; mais je l’entends qui rentre, et je vais lui parler. M. Beethoven ayant alors appelé son fils assez fort pour que celui-ci qui traversait le jardin pût l’entendre, il ne tarda pas à se présenter devant son père et sa mère.

— L’électeur veut vous entendre, Ludwig, lui dit son père, et juger par lui-même si vous profitez des leçons que l’on vous donne et qu’il paye.

— C’est bien, mon père, répondit Ludwig simplement.

— Mais c’est ce soir que votre présentation aura lieu, au palais même du prince, au milieu de la cour.

— C’est bien, mon père, répondit encore le petit Beethoven sans s’émouvoir.

— C’est bien, c’est bien, reprit M. Beethoven impatienté ; vous dites cela comme si c’était la chose la plus naturelle du monde que de jouer devant deux cents personnes… Savez-vous au moins quelque morceau à effet… là… bien brillant ?… Ne vous tromperez-vous point ?…

— Je ne sais pas, mon père, dit Ludwig.

— Cet enfant me fera mourir de chagrin ! dit M. Beethoven, qui, pour la première fois de sa vie, se laissa aller devant sa femme aux fâcheuses impressions que lui causait le sort de son fils.

Ludwig baissa la tête en silence, et voyant que son père ne lui parlait plus, il se retira.

Le soir venu, M. Beethoven, ayant mis son plus bel habit, se présenta, suivi de son fils, chez l’électeur de Cologne. Autant le père était tremblant, autant le fils montrait de l’assurance ; et lui, si timide ordinairement, semblait vouloir, par son courage, en donner à son père. Le prince les accueillit l’un et l’autre avec la plus grande bonté ; puis montrant à Louis un très-beau piano disposé en vue de tous les assistants, il lui dit d’aller s’y mettre et de demander le morceau qu’il désirait jouer.

— Que Votre Excellence choisisse elle-même, dit M. Neefe prenant la parole, mon élève exécute aussi bien les études de Jean-Sébastien Bach, que les symphonies de Handel.

Pendant ce colloque, Ludwig, obéissant aux ordres du prince, s’approchait assez hardiment du piano, lorsque tout à coup il pâlit et recula.

Il venait d’apercevoir, debout contre l’instrument, plusieurs jeunes filles au milieu desquelles une, la plus grande, la plus belle, le regardait d’un air moqueur et impérieux à la fois ; il reconnut, dans cette belle jeune fille de treize ans, la petite Léonore, la compagne de son enfance, l’élève de Dorothée, la parente du prince.

— C’est le petit Beethoven, mesdemoiselles, dit Léonore à ses jeunes amies, bas et cependant assez haut pour être entendue de Ludwig dont l’ouïe était alors d’une délicatesse exquise, c’est le petit sauvage de Bonn, comme nous l’appelions jadis… il a grandi, mais il n’est certes pas embelli… Mon Dieu !… qu’il est encore laid.

Il faut être réellement laid, et excessivement impressionnable, pour comprendre toutes les souffrances atroces qui assaillirent le pauvre petit artiste, à ces mots-là… Un voile se répandit sur sa vue, le sang se porta violemment à son cœur et s’y figea, car au même instant il y sentit un froid mortel, il chancela, et fut obligé de se retenir au piano pour ne pas tomber.

— Un Allons donc, Ludwig, du courage, prononcé par son maître M. Neefe, le rappela au sentiment de ce qu’il était venu faire chez le prince ; tout en s’asseyant au piano, il chercha du regard son père, et il le vit si pâle, si abattu, si différent de ce qu’il le voyait journellement, que le jeune enfant comprit que s’il manquait de courage et de force, c’était son père qui en souffrirait le plus : cette pieuse pensée lui redonna son énergie ; et comme s’il eût voulu braver jusqu’à la personne qui lui causait son émotion, et son émotion elle-même, en posant les doigts sur le clavier il leva les yeux sur Léonore.

Elle était toujours là, debout devant lui, la fière et belle demoiselle, le sourire moqueur, le front superbe. Il la regarda à deux reprises : la première fois, d’un air de reproche empreint de la plus cruelle tristesse ; la seconde fois ayant réuni dans son œil noir le défi le plus grand, le commandement le plus impérieux. On lisait si clairement sur son front : — Insensée, qui me méprise parce que je suis né dans une classe plus obscure que la tienne, écoute et tais-toi, le talent rapproche les distances, que Léonore, comme ne pouvant supporter le poids de ce regard profond, baissa la tête et écouta.

Au même instant, Ludwig, sans préludes, sans toutes ces vaines formalités qui consistent ordinairement à préparer l’artiste et le silence de la société, frappa seulement trois accords sur le piano, et sans musique devant lui, de tête ou de mémoire, on ne savait, joua un morceau en la bémol sur des mesures si graves, si larges, dont l’harmonie était tellement empreinte de cette mélancolie tendre, de cette austère tristesse qui faisait le fond de ce caractère étrange, que tous les assistants semblaient pour ainsi dire suspendus aux doigts de ce jeune et étonnant prodige. Quand il cessa de jouer, c’est-à-dire quand ses doigts s’arrêtèrent, on aurait pu compter toutes les respirations qui s’arrêtaient pour écouter encore. L’émotion était sur tous les visages. Quant à M. Beethoven, cet homme si froid en apparence pleurait à chaudes larmes.

— Parfait, parfait, dit l’électeur rompant le premier le silence du salon, c’est admirablement exécuté ! Qu’en dites-vous, monsieur Junker ? ajouta le prince en se tournant vers un monsieur assis à sa gauche, et qui était un savant compositeur.

— Je suis de l’avis de Son Excellence, répondit tout haut le compositeur ; seulement, c’est dommage que cet enfant joue de mémoire.

Ces dernières paroles étant arrivées à l’oreille de Ludwig, il ne put s’empêcher de rire.

— De qui est donc le morceau que tu viens de jouer ? lui demanda M. Neefe.

— De moi, dit Louis.

— De toi, s’écria M. Junker, impossible !

— Ce n’est pas impossible, reprit le maître de Ludwig, cet enfant s’est déjà exercé à la composition ; je connais déjà trois sonates pour le piano et des variations pour une marche que certes ne désavoueraient pas bon nombre de compositeurs… Mais j’avoue que je ne connaissais pas ce morceau. Quand l’as-tu donc composé ? ajouta M. Neefe s’adressant à son élève.

— À présent, dit celui-ci d’un ton si naturel qu’il convainquit tout le monde excepté M. Junker.

— Ce serait donc un morceau improvisé ? dit-il de l’air le plus douteux… allons donc !

— Mais oui, monsieur, répondit Ludwig indigné de voir mettre en question sa véracité.

— Improviserais-tu tout de suite, sur un thème donné ?… lui demanda M. Junker…

— Pourquoi pas ? dit seulement le petit Beethoven.

— Je veux essayer ; avec la permission de Son Excellence, reprit M. Junker se levant, choisissant un thème dans la musique éparse sur le piano, et la mettant sous les yeux du jeune artiste :

— Essaie-donc, lui dit-il brusquement…

Ludwig se remit au piano, et, sans hésiter, avec la plus admirable facilité, il joua d’abord le thème, puis il improvisa sans effort, et ayant l’air seulement de badiner avec les touches, les plus étranges, les plus délicieuses variations.

— Je te proclame notre maître à tous, lui dit M. Junker avec tout l’enthousiasme d’un grand artiste, quand l’enfant eut fini.

Ce fut alors qu’heureux et fier, et des éloges du prince qui les accompagnait d’un beau cadeau, et des compliments des assistants, et surtout de l’heureux attendrissement qu’il lisait sur le front de son père, dans ses yeux baignés de douces larmes, Ludwig chercha dans la foule le visage de la jeune Léonore… la moquerie, l’insolent orgueil, tout avait disparu, et avait fait place à un doux et timide embarras.

— Monsieur Ludwig, lui dit-elle en détachant le bouquet de sa ceinture, voulez-vous accepter, en échange des myosotis que vous me donnâtes il y a six ans, cette bruyère de mon jardin ?

Elle l’avait appelé monsieur, elle qui tout à l’heure encore ne disait de lui, en le désignant, que le petit Beethoven… Comment une demi-heure l’avait-elle donc ainsi grandi aux yeux de cette riche et jeune demoiselle ? — Oh ! la puissance du talent, la magie de l’art, ce n’est donc pas un vain rêve. Ludwig prit le bouquet, et lui qui avait trouvé des regards pour défier cette jeune fille quand, insolente et fière, elle se moquait de lui, il n’en trouva plus lorsqu’elle-même baissait ses grands yeux bleus devant les siens. Il alla cacher dans les bras de son père et son émotion et son bonheur.

— Mon fils, lui dit ce dernier en l’embrassant, je ne te connais que de ce soir. Ce soir me paye toutes mes inquiétudes sur ton sort, et me rassure sur ton avenir. — Beethoven, ajouta-t-il lui donnant pour la première fois ce nom d’aîné de la famille, tu seras un jour le soutien de ta mère et de tes frères ; ne l’oublie jamais, mon fils.

Le prince, mes chers et jeunes lecteurs, ne borna pas là ses bienfaits envers le jeune Beethoven ; sachant qu’il annonçait du goût pour l’orgue, il lui assura la survivance de Neefe, avec le titre d’organiste de la cour, et l’envoya passer quelques années à Vienne, pour y achever ses études théoriques et pratiques, sous la direction du célèbre Haydn. Haydn accueillit le jeune homme avec bonté, mais ce fut tout ; il ne comprit pas d’abord tout le génie que renfermait cette jeune âme. Mozart fut plus clairvoyant ; en 1790, Beethoven ayant fait un autre voyage à Vienne, exprès pour voir et pour entendre l’auteur de Don Juan, celui-ci le pria de jouer quelque chose suivant son habitude et son goût. Beethoven improvisa ce qu’il joua ; comme Mozart ne témoignait ni joie, ni surprise, se contentant de dire seulement : C’est bien exécuté ; Beethoven lui demanda ce qu’il pensait du morceau. — Je n’en connais pas l’auteur, dit-il. — L’auteur, c’est moi ; et j’improvise, reprit Beethoven : si vous en doutez, donnez-moi un thème, vous verrez.

Mozart nota sur-le-champ un motif de fugues chromatiques qui, pris à rebours, contenait un contre-sujet pour une double fugue ; sans se laisser prendre à ce piège, Beethoven chercha le sens caché du motif, le devina, et le travailla pendant trois quarts d’heure avec tant d’originalité, de grâce, de vrai talent, que Mozart, étonné, captivé, retenait son haleine, de peur de perdre une note, et enfin, passant sur la pointe du pied dans la chambre voisine, où ses amis étaient rassemblés, il leur dit :

Prenez garde à ce jeune homme ! quelque jour vous entendrez parler de lui.

Beethoven avait un ami de son âge nommé Wolff, qui devint son rival, sans pour cela cesser d’être son ami ; c’était une rivalité pleine de noblesse et de candeur ; Wolff, protégé par le baron Raimond de Wezslar, voyait son ami soutenu par le prince de Lichnowski, et c’était tous les jours de charmants assauts de musique dans la villa du baron. Autant Beethoven se montrait impétueux, hardi, mystérieux, plein de contraste ; autant Wolff se faisait remarquer par son harmonie continuellement égale, douce, et rappelant la méthode de Mozart.

Sur ces entrefaites, l’électeur Maximilien mourut, et Beethoven sans protecteur ne trouva plus que dans l’exercice de son talent des ressources suffisantes pour vivre, lui et ses frères. Il s’établit tout à fait à Vienne, où le commerce intime de Caliari l’engagea à travailler pour le théâtre. L’opéra de Léonore, représenté d’abord à Prague, sous le nom de Fidelio, n’obtint primitivement qu’un médiocre succès ; mais, l’année suivante, il prit à Vienne une revanche complète. À peu près vers cette époque, dans l’espace de deux années, Beethoven composa l’Oratorio du Christ au Jardin des Olives, les Symphonies héroïques et pastorales, et plusieurs concertos de piano qu’il exécuta dans des concerts donnés à son bénéfice.

Mais, hélas ! ce fut au milieu de ces prodigieux travaux et de ses plus brillants succès, dans les plus belles années de sa vie, à vingt-huit ans, que ce grand artiste éprouva les atteintes de l’infirmité la plus cruelle pour un musicien. Tous les jours il s’apercevait qu’il entendait moins ; enfin, un jour, malgré toutes les ressources de l’art, il n’entendit plus du tout. Son oreille si fine, si délicate, ne lui transmettait plus aucun son, et lui, si sensible à la musique, lui, voyant chacun s’extasier sur la sienne, restait froid, insensible ; il n’entendait rien, rien ; il était mort à l’harmonie, mort aux accents divins, mort à toutes les jouissances que l’ouïe communique à l’âme. Cependant il composait toujours, mais ses plus grands chefs-d’œuvre restaient empreints de cette grandeur sauvage et mélancolique que sa grande âme traînait après lui. Sa fortune n’étant pas aussi élevée que sa gloire, Beethoven allait être obligé d’accepter la place de maître de chapelle à Cassel, que lui offrait le roi de Westphalie, lorsque l’archiduc Rodolphe, depuis cardinal archevêque d’Olmutz, et les princes Lobkowitz et Kinsky lui assurèrent quatre mille florins de rentes, à condition qu’il ne quitterait pas le territoire autrichien. Beethoven resta donc dans la ville où il avait acquis sa gloire et écrit ses chefs-d’œuvre. Mais les éloges de toute l’Europe allèrent le chercher dans sa retraite. Paris lui envoyait une médaille frappée en son honneur ; Londres un piano sur lequel les noms des donateurs étaient inscrits, ces noms étaient : Clementi, Cramer, Kalkprenner, Moschelès, sir George Smart, etc., etc.

Quoi de plus triste et de plus touchant que les adieux de ce grand et malheureux artiste à ses frères !… Seulement âgé de trente-quatre ans, la surdité l’avait rendu si sauvage et si craintif, que chacun se méprenait sur ses souffrances morales, et l’accusait de haïr le genre humain ; le haïr ! lui dont le cœur était tout sentiment : lisez seulement ces quelques lignes de son testament, daté du 6 octobre 1802.

« Ô hommes qui me croyez haineux, intraitable et misanthrope, et qui me représentez comme tel ; combien vous me faites tort ! vous ignorez les raisons qui font que je parais ainsi. Dès mon enfance, j’étais porté de cœur et d’esprit au sentiment de la bienveillance, j’éprouvais même le besoin de faire de belles actions… Mais songez que, depuis six années, je souffre d’un mal terrible qu’aggravent d’ignorants médecins ; que bercé d’année en année par l’espoir d’une amélioration, j’en suis venu à la perspective d’être sans cesse sous l’influence de ce mal dont la guérison sera fort longue, peut-être impossible… »

Plus loin il dit :

« Il m’était impossible de dire aux hommes : parlez plus haut, criez, je suis sourd ; comment me résoudre à avouer la faiblesse d’un sens qui aurait dû être chez moi plus complet que chez tout autre… »

Et plus loin encore :

« …De quel chagrin j’étais saisi quand quelqu’un se trouvait à côté de moi, entendait de loin une flûte et que je n’entendais rien !… Quand il entendait chanter un pâtre, et que je n’entendais rien !…

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C’est ainsi que je continuai cette vie misérable ! oh ! bien misérable ! avec une organisation si nerveuse, qu’un rien peut me faire passer de l’état le plus heureux à l’état le plus pénible. Patience ! c’est le nom du guide que je dois prendre et que j’ai déjà pris… devenir philosophe dès l’âge, de vingt-huit ans, ce n’est pas facile, moins encore pour l’artiste que pour qui que ce soit… »

Ainsi Beethoven ne supportait la vie que comme un fardeau qu’il se sentait las de porter et qu’il ne demandait pas mieux que de quitter. Il vécut ainsi, toujours souffrant, jusqu’au 26 mars 1827, où il succomba sous le double poids de la maladie et des chagrins causés par cette même maladie. Il était alors âgé de cinquante-sept ans. Sa maxime était :

« La vie est courte, la science est éternelle. »


fin.