Mélodie (Nerval)

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Choix de poésies
Texte établi par Alphonse SéchéLouis-Michaud (p. 17-18).

MÉLODIE


Quand le plaisir brille en tes yeux
Pleins de douceur et d’espérance ;
Quand le charme de l’existence
Embellit tes traits gracieux, —
Bien souvent alors je soupire
En songeant que l’amer chagrin,
Aujourd’hui loin de toi, peut t’atteindre demain,
Et de ta bouche aimable effacer le sourire ;
Car le Temps, tu le sais, entraîne sur ses pas
Les illusions dissipées.
Et les feux refroidis, et les amis ingrats,
Et les espérances trompées !

Mais crois-moi, mon amour ! tous ces charmes naissants
Que je contemple avec ivresse
S’ils s’évanouissaient sous mes bras caressants.
Tu conserverais ma tendresse ! —
Si tes attraits étaient flétris,
Si tu perdais ton doux sourire,
La grâce de tes traits chéris
Et tout ce qu’en toi l’on admire.
Va, mon cœur n’est pas incertain :
De sa sincérité tu pourrais tout attendre.
Et mon amour, vainqueur du Temps et du Destin,
S’enlacerait à toi, plus ardent et plus tendre !

Oui, si tous tes attraits te quittaient aujourd’hui.
J’en gémirais pour toi ; mais en ce cœur fidèle
Je trouverais peut-être une douceur nouvelle,
Et, lorsque loin de toi les amants auraient fui,
Chassant la jalousie en tourments si féconde,
Une plus vive ardeur me viendrait animer.
« Elle est donc à moi seule, dirais-je, puisqu’au monde
H ne reste que moi qui puisse encor l’aimer ! »

Mais qu’osé-je prévoir ? tandis que la jeunesse
S’entoure d’un éclat, hélas, bien passager,
Tu ne peux te fier à toute la tendresse
D’un cœur en qui le temps ne pourra rien changer.
Tu le connaîtras mieux : s’accroissant d’âge en âge.
L’amour constant ressemble à la fleur du soleil,
Qui rend à son déclin, le soir, le même hommage
Dont elle a, le matin, salué son réveil !




STANCES ÉLÉGIAQUES


Ce ruisseau dont l’onde tremblante
Réfléchit la clarté des cieux.
Paraît dans sa course brillante
Etinceler de mille feux ;
Tandis qu’au fond d’un lit paisible.
Où, par une pente insensible
Lentement s’écoulent ses flots.
Il entraîne une fange impure
Qui d’amertume et de souillure
Partout empoisonne ses eaux.

De même un passager délire,
Un éclair rapide et joyeux
Entr’ouvre ma bouche au sourire.
Et la gaîté brille en mes yeux ;
Cependant mon âme est de glace,
Et rien n’effacera la trace
Des malheurs qui m’ont terrassé.
En vain passera ma jeunesse
Toujours l’importune tristesse
Gonflera mon cœur oppressé.

Car il est un nuage sombre.
Un souvenir mouillé de pleurs,
Qui m’accable et répand son ombre
Sur mes plaisirs et mes douleurs.
Dans ma profonde indifférence,