Mémoires (Madame de Mornay)

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Mme Vve Jules Renouard (1pp. 1-396).


MÉMOIRES
DE
MADAME DE MORNAY.




A SON FILS
PHILIPPE DE MORNAY.


Mon Filz, Dieu m’est tesmoing que, mesme avant votre naissance, il m’a donné espoir que vous le serviriez ; et ce vous doibt estre quelque arre de sa grâce, et une admonition ordinaire à vostre devoir. En ceste intention, nous avons mis pene, votre père et moy, de vous nourrir soigneusement en sa craincte, que nous vous avons, en tant qu’en nous a esté, faict succer avec le laict ; avons eu soin aussy, pour vous en rendre plus capable, de vous faire instruire en toutes bonnes lettres, et grâces à luy, avec quelque succez, afin que vous peussiez, non seulement vivre, mais mesmes reluire en son Eglize. Maintenant, je vous voy prest à partir pour aller voir le monde, connoistre les mœurs des hommes et l’estât des nations ; ne vous pouvant suivre de l’œil, je vous suivray de mesme soin, et prie Dieu que cette mesme instruction vous suive partout, que vous croissiez en craincte et en amour de Dieu, profitiez en sa connoissance de toutes choses bonnes, vous fortifiiez en la vocation que vous avés de luy pour son service et rapportiez tout ce qu’il a mis en vous et qu’il y mettra cy après à son honneur et gloire. Il vous a donné d’estre nay en son Eglize, ce qu’il a desnié à tant de nations et à tant de grands hommes. Adorés, mon Filz, révéremment ce privilège d’estre nay Chrestien. Il vous a faict naistre en la lumière de l’Eglize, séquestré du règne des ténèbres, de la tyrannie de l’antechrist qui nous avoit enveloppez des siècles précédens. Cependant, les Grands du monde, les puissances de ce siècle, la plus part y croupissent encores. Adorez moy de rechef, ceste miséricorde, ce soin spécial que Dieu a eu de vous, de vous exempter de cette apostasie universelle qui a usurpé et tant de nations et tant de temps. Mais il vous a faict naistre d’un Père duquel en ces jours il s’est voulu servir et servira encore pour sa gloire, qui vous a, dès votre enfance, dédié à son service, qui en cest espoir vous a faict eslever selon votre âage en piété et en doctrine, qui en somme n’a rien obmis par ardentes prières envers Dieu, par un soin exquis en votre instruction, pour vous rendre un jour capable de son œuvre. Pensez que par tels chemins, Dieu vous veut amener à grandes choses ; pensés à estre instrument, en vostre temps, de la restauration, qui ne peut plus tarder, de son Eglize. Eslevez tout votre esprit à ce but là, et ne doutez, moiennant cela, mon Filz, que Dieu ne vous assiste, qu’en le cerchant vous ne le trouviés à la rencontre, qu'en poursuivant son honneur vous n'en trouviez pour vous, plus que le monde ne vous en scauroit ny donner ny promettre. Mais appréhendés aussy ses jugemens, sy vous le négligés, sy vous possédés ses grâces en ingratitude, car miséricorde mesprizée retourne en condemnation, et plus les grâces sont spéciales, plus le mespris ou l'abus en seroit punissable. Vous estes jeune, mon Filz, et diverses fantaisies se présentent à la jeunesse; mais souvenez vous tous jours du dire du Psalmiste : « En quoy adressera le jeune homme sa voye? Certes, en se conduisant selon ta parole. Seigneur. » Et n'aurés aussi faute de personnes qui vous en voudront destourner ou à gauche ou à droicte, mais dites encore avec luy mesmes : « Je fréquenteray ceux seulement qui observent tes loix; tes loix, Seigneur, seront les gens de mon Conseil. » Mais, afin encor que vous n'y ayés point faute de guide, en voicy un que je vous baille par la main, et de ma propre main, pour vous accompagner, c'est l'exemple de votre père, que je vous adjure d'avoir tousjours devant vos yeux[1] [pour l'imiter, duquel j'ay pris la peine de vous discourir] ce que j'ai peu connoistre de sa vie, nonobstant que notre compagnie ait esté souvent interrompue par le malheur du temps, et en telle sorte touteffois que vous y en avés assez pour connoistre les grâces que Dieu luy a faites, de quel zèle et affection il les a employés, pour espérer aussy pareille assistance de sa bonté quand vous vous résouldrez de le servir de tout votre cœur. Je suis maladive et ce m'est de quoy penser que Dieu ne me veille laisser long-temps en ce monde; vous garderés cest escrit en mémoyre de moy; venant aussy, quand Dieu le voudra, à vous faillir, je désire que vous acheviez ce que j'ai commencé à escrire du cours de nostre vie. Mais surtout, mon Filz, je croiray que vous vous souviendrez de moy quand j'oiray dire, en quelque lieu que vous aillez, que vous servez Dieu, et ensuivez vostre Père; j'entreray contente au sépulchre, à quelque heure que Dieu m'appelle, quand je vous verray sur les erres d'avancer son honneur, en un train assuré, soit de seconder vostre père en ses saints labeurs, tant que Dieu vous le conservera (et je le supplie que ce soit longues années pour servir à sa gloire, et à vous de guide par les sentiers du monde,) soit de le faire revivre en vous, quand, par sa grâce, il le vous fera survivre. Je vous recommande, au reste, vos sœurs; monstrez, en les bien aymant, que vous aymez et aurés aymé vostre mère. Pensés mesme, tout jeune que vous estes, Dieu nous retirant d'icy, que vous leur devés estre Père ; et je prie Dieu, mon Filz, qu'il vous doint à tous vivre en sa crainte, et en vraye amytié l'un envers l'autre, et en ceste assurance vous donne ma bénédiction, et le supplie de tout mon cœur qu'il la bénie en Jésus Christ son Filz et qui vous communique son Saint Esprit. Escrit à Saumur, ce 25 apvril 1595.

Vostre bien bonne mère,
Charlotte Arbaleste.


MÉMOIRES
DE
MADAME DE MORNAY.




Ceux entre les anciens qui ont esté tenus les plus sages ont confessé ung seul Dieu, créateur du Ciel et de la Terre, et ils ont recognu que c'est luy qui con- duit et gouverne toutes choses par sa Providence; mais le peuple de Dieu passe plus oultre, assuré de l'amour que Dieu luy porte en Jésus-Christ son Filz, et non-seulement à son Eglize en général, laquelle il ayme comme son épouse, mais à ung chacun de ses membres en particulier. Car il reconnoist un Dieu tout-puissant, tout sage et tout bon, dont il apprend à se fier en sa puissante bonté et à dépendre de sa volonté très-sage. Ce qui nous donne aussy à un chacun tranquillité en noz consciences au milieu des vagues de ce monde, constance et magnanimité en la lutte ordinaire contre le diable, le monde et la chair en certitude de victoire, d'autant que Dieu est fidelle, qui ne nous laisse jamais outrer à quelconques tentations, bon, qui ne fait conséquemment rien que pour le bien des siens. Or, venans à considérer chacun en son particulier, ce ne nous est pas une petite bénédiction d'estre naiz de parens chrestiens qui nous ayent précédés en la crainte de Dieu, et en la personne desquels nous ayons comme receu les arres de ses miséricordes qui durent en mille générations. Car alors nous pouvons dire avec le prophète : « Nos pères ont eu fiance en toy, ils ont eu fiance et tu les as délivrés, » et de ceste miséricorde première s'en engendre une autre suivie aussy d'une conforme confiance : « C'est toy qui m'as retiré du ventre, qui m'as donné assurance dès que je sucey les mammelles, qui es mon Dieu dès les entrailles de ma mère, » mais qui vient bien à croistre et à multiplier quand nous venons à considérer le siècle où Dieu nous a fait naître, ténébreux en ce qui est de son service, s'il en fut jamais, et auquel, touteffois, il a fait reluire son Evangile et nous a daigné illuminer, confus en ce qui est de l'estat du monde et plein de dangers et de traverses, et esquelz touteffois il nous fait traverser miraculeusement. Tellement qu'il n'y a aâge, année, jour presque ou moment de nostre vie qui n'ait sa matière de louer Dieu, particulièrement à laquelle plusieurs vies ensemble ne pourroient pas fournir. Certes, une des plus belles louanges que nous en puissions donner à Dieu, c'est de méditer souvent le fil de nostre vie, le soin qu'il daigne prendre de nous, non comme du commun, sur qui il fait pleuvoir indifféremment, mais comme d'un enfant qu'il mène par la main, qu'il prend la pène de reprendre et d'apprendre; sur lequel, par manière de dire, il fait dégoûter une particulière et spéciale rousée de sa grâce et bénignité. Nous cheminons par le milieu des vices ; il nous a détournés de leurs allèchemens, il nous en a mesmes violemment arrachés. C'est une marque qu'il nous ayme et qu'il se veut servir de nous ; il nous a osté des biens qui nous ostoient sans doute à luy, destourné des honneurs mondains qui nous reculoient de luy ; c'est signe qu'il ne nous veut pas perdre, signe qu'il nous veut garder au contraire pour lui. Il nous a mesmes envoyé du mal, mais dont nous avons receu du bien ; des exilz où nous avons appris à rechercher nostre vraye patrie ; des pertes, qui nous ont enseigné d'acquérir au Ciel ; des dangers qui nous ont ramenteu nostre infirmité en les appréhendant, sa bonté en nous en délivrant ; des nécessités qui nous ont fait réclamer et esprouver ses abondances. Cette extraordinaire conversion des faux maux qu'on appelle en vrays biens nous fait apprendre que rien ne nous peut faire mal quand nous sommes à Dieu. Réciproquement aussy, que toutes les bénédictions mondaines ne nous sont que malédictions si nous nous destournons de sa crainte. Mais surtout, si nous venons à songer à nostre élection, qu'il nous a choisis pour ses enfans, pour estre ses héritiers, cohéritiers de Christ, d'un si riche Père, en un si riche héritage, nous adorerons l'abysme de ses miséricordes, et abhorrerons l'horreur de nos misères tout ensemble, et soustenus touteffois de ses justes bontés, dirons avec l'apostre : « Qui nous pourra jamais destourner du service de Dieu ? Oppression ou angoisse ? Persécution ou faim ? Nudité ou glaive? Certes rien, car ne mort ne vie, ny anges ny principautez, ny choses présentes, ny choses à venir, ny hauteur ny profondeur, ne nous pourra séparer de luy. »

Or, particulièrement nous sommes ingrats si nous ne reconnaissons cela en la conduite de nostre famille, si nous ne l'avons assiduellement devant nos yeux, si mesmes, pour les obliger tant plus à la crainte de Dieu, nous n'en laissons la mémoire à nos enfans; outre que la souvenance du passé, quand nous nous le rendons présent par une assiduelle méditation de la providence de Dieu sur nostre vie, nous ayde de beaucoup à surmonter les difficultés qui s'y peuvent présenter cy après, pour nous y donner repos et consolation à l'advenir, car de combien de dangers Dieu nous a il retirés, où il n'y avait selon les hommes aucun espoir de vie, et en quel opprobre nous sommes-nous veuz, et, au milieu de tout. Dieu nous a fait reluyre, et n'a point voulu qu'ayons été confus; et en quelles anxiétés, en quelles nécessités nous sommes-nous trouvés, esquelles touteffois il nous a fait abonder contre toute raison? Et tout cela, loué en soit il, pour la confession de la pure religion, en laquelle prions le de nous faire la grâce de persévérer, comme pour icelle il nous a fait cest honneur de souffrir.

Or, avons-nous à espérer, comme il est Dieu de nous, qu'il le sera aussy de nos enfans, car sa promesse y est ; mais comme il les saura bien conduire au but de leur élection par sa miséricorde, ne faut pas que, de nostre part, nous laissions de les acheminer par le soin paternel de leur instruction, les rendant héritiers de la connoyssance, et debteurs de la reconnoissance de tant de grâces que nous avons receu de luy, et par conséquent embraséz de son amour, touchez de sa crainte, dépendans de sa providence, assurez en la fermeté de ses promesses; et ne pouvons mieux les en faire capables qu'en leur représentant devant les yeux ce que nous avons, par la grâce de Dieu, expérimenté en tout le cours de nostre vie en noz personnes, qui est ce que je leur veux icy descrire particulièrement, ne doutant point qu'ilz ne prennent plaisir un jour de se remémorer les bénédictions que Dieu a espandues sur nous, nommément sur la personne de monsieur du Plessis leur père, en laquelle il a fait de si notables délivrances, (et j'oze dire plus,) auquel chacun a reconnu de telles grâces que ce leur sera heur et honneur de les bien imiter; à Dieu en soit gloire que je prie les luy continuer et augmenter pour lui servir le reste de ses jours.

Je commenceray donc à leur en faire le discours de sa naissance. Il naquit à Buhy, païs du Vexin le Françoys, mil cinq cens quarante neuf, le cinquiesme novembre, deux heures devant le jour, et fut baptizé le onziesme jour du dit moys; son père fut messire Jacques de Mornay, chevalier seigneur de Buhy, et cy sa mère dame Françoise du Bec Crespin, fille de messire Charles du Bec, vis admiral de France[2] [et de dame Madeleine de Beauvillier, fille du comte de Saint-Aignan et de Anthoinette de la Trémouille;] ses parrains messire Philippes de Ronserolles, baron de Heugueville, messire Bertin de Mornay, son oncle paternel, grand-doyen de Beauvais, abbé de Saumer au Boz, près Bolongne, ses maraines, Mme Jehanne de Beauvillier, dame du Puyset et du Plessis-Marly, sa grande tante du costé maternel, et dame de la[3][Neuville], dame de Morvillier; sa nourrice, que je ne veux oublier, Marguerite Madon, du lieu mesme de Buhy, femme de doulce humeur. Feu M. de Buhy, son père, vescut jusqu'à l'aâge de quarante-huit ans sans reproche, n'ayant james perdu en son temps aucune occasion de se trouver aux guerres et y faire service de son Prince ; mais la guerre finie, il se retiroit en sa maison, où il mesprisoit la court et l'ambition, encor qu'il luy en fust offert beaucoup d'occasions. Il aymoit les chevaux, et, paix ou guerre, avoit toujours unz bel équipage, prenoit plaisir avec ses voysins et amys entre lesquelz il étoit estimé et tenu fort entier et de conscience, selon le temps qui estoit alors, fort adonné aux dévotions de l'Eglize Romaine, et avoit en recommandation que ses enfans fussent instruitz de mesme ; il aymoit les pauvres et leur estoit libéral, hayssoit extrêmement le mensonge et le blasphème, et vivoit d'une très-doulce et honneste conversation avec tous. Il mourut l'an 1559, le pénultième de novembre, Dieu luy faisant ceste grâce qu'à l'article de la mort, il se ressouvint de plusieurs bons propos que journellement Mademoiselle de Buhy, sa femme, luy tenoit touchant les abus de l'Eglize Romaine dont elle avoit dès lors congnoissance, et ne voulut avoir aucun prebstre ny recevoir aucune cérémonie superstitieuse, s'assurant de son salut par le mérite et passion d'un seul, Jésus Christ. Il fut visité, assisté et admonesté en sa maladie de messieurs d'Ambleville et de Villerceaux père et filz, ses proches parens de mesme nom, aussy de maistre Anthoyne Quarré, médecin de Gisors, et de mademoiselle de Buhy, sa femme, qui les envoya tous quérir, d'aultant qu'elle savoit qu'ilz avoient lors congnoissance de la pure doctrine; et ainsy passa ceste vie pour aller avec les bienheureux la veille Saint-André sur le midy. Son corps fut enterré à Buhy, où il repoze jusqu'au dernier jour. Il ne voulut point tester, disant à mademoiselle de Buhy, sa femme, qu'il luy remettoit ses enfans et sa maison soubs sa conduite, et s'en assuroit en elle. Ainssi, dame Françoise du Bec, sa femme, demeura veufve, aâgée de vingt-neuf ans, ayant esté mariée à seize, et dont elle avoit eu six filz et quattre filles; il en restoit lors de son décès quattre filz et deux filles, tous fort jeunes. Or, y avoit-il six ou sept ans qu'elle avoit congnoissance des abus de la Papauté, et désir de faire profession de la Religion réformée; mais les feus qui estoient lors encor allumés en France, et la crainte qu'elle avoit de la ruyne de sa maison la faisoit dissimuler, joint que feu monsieur de Buhy n'en monstroit aucun sentiment; elle ne laissoit touteffois de lui en parler par occasions, et quelquefois aussi il la trouvoit lisant en la Bible, aux Psalmes ou en quelque autre livre. dont il ne s'offensoit point; seulement il l'advertissoit qu'elle ne le mist en paine vu la rigueur du temps. Or, estant veufve, elle ne voulut monstrer sy tost changement, ny se déclarer avant qu'elle eust fait faire l'enterrement, obsèques et funérailles de feu monsieur de Buhy ; et comme feu monsieur d'Ambleville, père de monsieur de Villerceaux, puisné de la maison de Mornay, et madame de Villerceaux, sa belle-fille, lui remonstroient qu'elle faisoit mal, congnoissant les abus, d'y continuer, veu mesmes que le deffunct son mari les avoit à la mort mesprisez, elle répondit qu'elle ne désiroit commencer par là, et que quelques-uns pourroient interpréter que ce seroit pour espargner douze ou quinze cens escus, à quoy pourroient monter les frais du dit enterrement; aussi elle observa le deuil et funérailles selon la coustume; depuis, peu à peu, elle s'abstint d'aller à la messe, tantost soubs prétexte de son deuil et tantost de quelque indisposition; touteffois, ses enfans continuoient à y aller, et y envoyoit ordinairement les plus petits. Enfin admonestée de Dieu par une grefve maladie, où elle feit son testament et pensa mourir, elle se déclara ouvertement, l'an 1560, avec tous ses enfans, et du depuis, en a tousjours fait, comme elle fait encorres aujourd'hui, profession ouverte, et nonobstant les guerres, persécutions et massacres, a continué et persévéré, et n'y a épargné chose qui ait esté en sa puissance; mesmement du temps de la Saint-Barthélémy, 1572, que l'Evangile se taisoit presque par toute la France, il continua tousjours en sa maison.

Quant à sa famille et maison, elle l'a tousjours guouvernée avec beaucoup d'honneur et de louange, et continuant en son veufvage a passé son temps à bastir et accommoder le bien de ses enfans, où elle a prins ung singulier plaisir, et continue tous les jours de mesme; a mariée l'une de ses filles qui lui restoit, Françoise de Mornay, à Anthoyne le Sénéchal sieur Dauberville, issu d'une des plus anciennes maisons de Normandie, faisant profession de la vraye religion, et dont sont issuz plusieurs enfans. Et luy reste encorres deux filz avec lesquelz elle est, à l'heure que j'escrips, empeschée pour faire leur partaige des biens de feu M. de Buhy et d'elle, s'estant eux deux ensemble accordés et l'ayant suppliée d'estre elle seulle leur arbitre, affin que, quand il plaira à Dieu la retirer, ilz continuent en l'amityé qui a esté entre eux de son vivant, et puissent se retirer chacun d'eux en paix en leur maison. L'aisné est messire Pierre de Mornay, seigneur de Buhy, etc., marié avec dame Anne d'Enlezy, seule héritière d'une bonne maison de Bourbonnois, et duquel le père avoit beaucoup de bien en Normandie dont elle a hérité; son second filz est Philippe de Mornay, seigneur du Plessis[4], etc., mon très honoré seigneur et mary, celuy duquel je veux, aydant Dieu, escrire, pour servir après nous à nostre postérité à craindre Dieu et espérer en luy. Or, iceluy ayant été en la maison de ses père et mère soubs la garde de sa nourrisse eslevé jusqu'à cinq ans, luy fut baillé un Adrian, prebstre de Beauvais, pour commencer à luy apprendre à lire et escrire, et ses commencemens de la langue latine, car ilz se délibérèrent de le faire d'Eglize ; d'autant que messire Bertin de Mornay, grand doyen de Beauvais et abbé de Saumer, près Boulongne, qui jouissoit de plus de vingt mil liv. en bénéfices, l'aymoit fort et les luy vouloit résigner tous; mais comme Dieu ne vouloit qu'il feust plongé en l'idolâtrie, luy osta tost telz alléchemens, par la mort de feu mon dit sieur le doyen son oncle, qui mourut en sa ditte abbaye de Saumer, le jour d'octobre 1556, et se sentant malade, envoya quérir monsieur de Buhy son frère qui l'alla trouver et assister; mais mademoiselle de Buhy sa belle sœur, laquelle il désiroit voir, n'y peust aller, estant lors fort grosse; il lessa seul héritier son frère de tous ses biens patrimoniaux et donna à son nepveu, Philippes de Mornay, tous ses meubles, acquetz et conquetz, et monstroit n'avoir regret de mourir que pour n'avoir pas encorres fait pour son frère et ses nepveux ce qu'il avoit prétendu et désiré. Cependant, pour la fascherie que recevoit monsieur de Buhy de la perte de son frère qu'il aymoit fort, il ne voulut jamais que l'on luy parlast de résigner ses bénéfices, et le malade aussy ne s'en souvint et n'en parla aucunement, nonobstant la bonne volonté qu'il tesmoigna jusques à la fin leur porter, surtout au[5] dit Philippes de Mornay pour lequel seul il testa. Luy estant mort, feu monsieur de Lizy, archevesque d'Arles (de la maison de Monjay), qui leur estoit parent et bon amy, lors en crédit à la court, se employa si bien que ses bénéfices furent donnés par le feu Roy Henry à feu monsieur Disgue, chancelier de la Royne[6] Eléonor d'Austriche en leur faveur, lequel estoit leur oncle maternel, en espérance qu'ilz retomberoient es mains du dit Philippes; mais estant aâgé près de quatre vingts ans, à l'heure mesmes le sieur d'Estrée, grand maistre de l'artillerie, en demanda la réserve au roy Henry 2, tellement que, venant à mourir deux ans après sans les résigner au proffit de ses petitz nepveux, ilz furent hors de leur maison, dont Dieu leur a fait évidemment miséricorde, car estant depuis avenus à la congnoissance de la vraye religion, ce leur eust esté ung grand empeschement pour s'en déclarer, et en faire profession ouverte, comme ilz font, par la grâce de Dieu. A la mort de feu monsieur le Doyen, monsieur du Plessis avoit près de sept ans, et estoit lors entre les mains de madame Gabriel Prestat de Sedane en Brye qui lui aprenoit, sans en faire semblant, les principes de la vraye religion dont il avoit congnoissance. Et ne luy en parloit touteffois aucunement, tant pour son bas aâge que par la crainte de monsieur de Buhy qui ignoroit que son précepteur feust luthérien (comme on les nommoit lors); mais c'estoit mademoiselle de Buhy sa mère qui avoit mis paine par le moyen de monsieur Morel, homme docte et réputé de ce temps là, de le recouvrer, affin qu'il commenceast d'heure à instruyre ses enfans en la crainte de Dieu; il avoit sous sa charge, Pierre de Mornay et Philippes de Mornay ses deux filz; les autres estoient trop jeunes; il avoit aussy ung de ses nepveux Georges du Bec Crespin, à présent seigneur de Bourry ; et affin que monsieur de Buhy ne s'aperceust point de la religion du dit Prestat et de l'instruction qu'il leur donnoit, quand ses escholliers avoient été à Buhy quelque temps, mademoiselle de Buhy les envoyoit chez son frère aisné, monsieur de Bourry, qui le savoit bien, et trouvoit bon que son filz et ses nepveux fussent ainssy instruitz; monsieur du Plessis y apprint ses premières lettres, et commencea on à espérer qu'il proffiteroit. A l'aâge de huit ans, vers la fin de 1557, il fut mené par monsieur de Buhy son Père, à Paris, au Collège de Lizieux, sous la charge de maistre Paschal Diepart aujourd'huy advocat à Rouen, qui estoit de la religion romaine et l'instruisoit en icelle ; il s'en alla quelque temps après estudier aux loix, et le lessa entre les mains de maistre Marin Liberge, natif du Mantz, aujourd'huy docteur régent à Angers, qui, oultre ce qu'il estoit fort adonné à la religion romaine, avoit en sa compaignie ung chanoine nommé la Chapelle qui ne passoit jour qu'il ne feist dire à monsieur du Plessis ses heures et vigiles ; et l'avoit tellement nourry à cela que de luy mesme il s'en rendoit très songneux ; monsieur de Buhy, allant à Paris, le voyoit songneusement auquel il recommandoit sur tout d'estre homme de bien et d'aller tous les jours à la messe, en quoy sembloit alors consister toute religion, et fut en ce collège environ deux ans; mais ses estudes furent interrompus par grandes maladies, tellement qu'il n'y parvint qu'à la quatrième classe. Après la mort de feu monsieur de Buhy, mademoyselle sa mère l'envoya quérir au collège pour l'amener chez elle, pour le faire assister au deuil et cérémonie de feu monsieur de Buhy son Père; pour l'amener elle envoya un Maistre Jehan de Lus, prebstre, depuis curé de Magny, lequel commenceoit à s'apercevoir que mademoyselle de Buhy n'affectionnoit point la religion romaine, de sorte que, par le chemin, il se mettoit à prescher et admonester monsieur du Plessis de continuer toujours d'estre bon catholique et vivre comme on l'avoit apprins, sans se guaster aux opinions luthériennes de sa mère. Cela le mettoit en pene, et luy feit responce, selon son enfance, que quant à luy il y vouloit continuer; touteffois si on luy mettoit quelque double, il lyroit songneusement les Evangiles et Actes des âpostres, et s'y conformeroit selon ce qu'il y trouverroit, et disoit cela de son instinct sans y rien penser plus outre. Alors le dit Maistre Jehan de Luz luy respondit que, s'il faisoit cela, il estoit perdu, et qu'il falloit qu'il se contentast de ce qu'on luy avoit enseigné et qu'il estoit trop dangereux de lire les livres. Arrivé qu'il fut à Buhy, avec madamoyselle sa mère, il y trouva ses autres frères et seurs. Son frère aisné, Pierre de Mornay, aujourd'huy sieur de Buhy, revenant de page de chez le roy François second peu auparavant décédé, avoit été avec madamoyselle sa mère à quelques presches chez monsieur de Lizy, et avoit aussi apprins son catéchisme, duquel il voulut parler et le bailler à son père, mais il luy refusa de le prendre, ne voulant lire aucun livre suspect; seulement il recouvra ung Nouveau Testament de l'impression de Rouville, de Lyon, latin et françoys, avec privilége du Roy et l'approbation de la Sorbonne, où il estudia très diligemment, et le leut plusieurs foys, ayant désir de s'esclaircir et invoquant Dieu pour estre adressé; et comme il en réitéroit la lecture, il remarquoit tantost que le purgatoire et prières des saincts n'y estoient pas mentionnées, tantost que l'idolâtrie y estoit expressément défendue, etc. ; ce qui le fît entrer en doute du surplus et lire plus songneusement, mesmes quelques autres livres, tellement qu'il vint peu à peu jusques à s'esclaircir du Sacrement de la Cène. Et ainsy pièce à pièce, par la grâce de Dieu qui luy avoit donné la volonté de chercher la vérité, y fut adressé; et de l'heure qu'il l'eût congnue, combien que madamoyselle sa mère allast encorres à la messe, se rézolut de la quitter; mais tost après, qui fut un peu devant le Colloque de Poissy[7], 1561, Dieu leur fit à tous la grâce de renoncer à l'idolâtrie et faire profession ouverte de la Religion en laquelle nous voulons tous, moyennant sa grâce, vivre et mourir. En ce temps, messire Philippe du Bec, évesques de Vannes et aujourd'huy de Nantes, avoit quelque congnoissance des abus et en parloit à madamoyselle de Buhy sa seur assez librement. Dieu s'estant mesmes servy de luy pour l'instruyre, par quelques livres qu'il luy avoit autreffois apportés d'Angleterre. Or monstroit il d'aymer monsieur du Plessis son nepveu, et espérer de luy, et désiroit luy résigner partie de ses bénéfices, tellement qu'au commencement qu'il fut mis au collège, on l'habilloit comme ceux qui prétendent à l'Eglize. Mais depuis l'heure que Dieu luy eust tant soit peu manifesté les abuz, il ne prit plus plaisir à en ouyr parler. Quelque temps après donc il fut renvoyé à Paris chez monsr Prebet qui logeoit derrière le collège de Boncourt, et fréquentoit lors les leçons de la seconde classe, avec apparent progrez et sans participer à l'idolâtrie. Plusieurs enfans d'honneste maison estoient nourris ensemble, entre autres les plus jeunes de Rambouillet et ceux de Bellenave. Mais derechef, par un malheur qui sembloit poursuivre ses estudes, il ne peut continuer que deux mois, parce que les troubles qui commencèrent alors en France[8] (1562), furent cause qu'on le voulut contraindre en sa conscience, comme de faict on contraignit ses compagnons, qui fut occasion que promptement il en advertit madamoyselle sa mère qui l'envoya quérir par Crespin Guaultrin, receveur de sa maison, et quelque aultre des siens. (Le dit Crespin fut affectionné à monsieur du Plessis, parce qu'il estoit esleu son curateur du vivant de feu monsieur de Buhy son père, lors que feu monsieur le Doyen, son oncle, voulut acquérir la terre de Ouatimesnil en son nom et pour son proffit). Et d'aultant qu'il y avoit une grand peste à Paris, et qu'en ceste maison là mesmes il y estoit mort de peste deux des escholiers, le dit Prébet fit prendre médecine à monsieur du Plessis, qui l'avoit fort affoibli, nonobstant laquelle il ne laissa de partir le lendemain, de Paris, où l'on gardoit, à cause des troubles, les portes. Il avoit serré un catéchisme grec entre son pourpoint et ses espaules. Estant à la porte Saint-Hohoré, comme on les interrogeoit, passa ce qu'ilz appellent le Corpus Domini, que l'on portoit à un malade ; il s'en eschappa, passant oultre le plus habilement qu'il luy fut possible, et, sans que le dit Crespin qui estoit avec luy, estant papiste, se meit à l'adorer, il luy eust esté malaizé d'en sortir sans danger, car chacun sait combien lors il y faisoit dangereux, et que pour moindre suspition, au cry du moindre d'une populace, on tuoit hommes et femmes à Paris. Ainsi il arriva à Buhy, où tost après il tomba malade extrêmement d'une pleurésie, au sortir de laquelle il fut menacé d'estre eticque, et étoit lors aâgé de treize ans. Les médecins qui le pansèrent jugeoient que cela procédoit du travail prins après ceste grande purgation, et qu'il s' estoit eschauffé le sang; cela luy dura environ troys mois et durant icelle maladie, madamoyselle sa mère fut contraincte, à l'occasion des troubles, de s'en aller hors de sa maison, et se retira chez madamoyselle de Montagny, sa tante paternelle, à une lieue de là, avec ses six enfans qui vivoient encorres, dont les quattre estoient malades, et ses deux nepveux, enfans de monsieur de Bourry aussy. Elle les mena tous, prenant avec elle dans son chariot Philippes de Mornay et Anne de Mornay, sa sœur, qui estoient en plus grande extrémité, et passa une partie des troubles à Montagny, où elle eut tous ses enfans et ses nepveux malades. La maladie de monsieur du Plessis et les troubles fut cause de luy interdire ses estudes, et oublia tout ce qu'il avoit auparavant apprins ; ce que voyant madamoyselle sa mère, et considérant qu'il avoit treze ans passés, elle le voulut donner page ; mais il la persuada et feit persuader de telle façon qu'elle rompit ce desseing, car il désiroit surtout de recommencer et continuer ses estudes ; depuis, congnoissant ce désir, elle délibéra de le mettre avec M. le chevalier d'Angoulesme, depuis grand prieur de France, qui estoit chez monsr Morel, où il estudioit, espérant que là il apprendroit avec les lettres plus de civilité qu'ailleurs ; mais enfin il la pressa tellement qu'elle le renvoya à Paris et luy donna pour précepteur monsieur Lazare Ramigny, natif de Linsle ès Montagnes de Nice, de Provence, homme religieux et docte, mais véhément selon l'humeur de son pais, lequel luy avoit esté adressé par monsieur Mercier, professeur du Roy en la langue hébraïque. Lors il se meit à travailler beaucoup pour reguaigner le temps que les troubles et maladies luy avoient fait perdre ; et combien qu'il feust presques à recommencer, et qu'il deust, selon sa capacité, aller aux collèges fermés, où les leçons ne sont sy hautes, la honte qu'il avoit, se voyant grant, le faisoit aller aux leçons publiques, tant y a qu'en troys ou quattre ans qu'il y fut il travailla de telle façon qu'il attrapa et passa ceux de son aâge. Sur le milieu de ses quattre ans qu'il estoit à Paris, y arriva monsieur de Nantes, son oncle, lequel, après avoir sondé, par l'ouverture de divers livres, ce qu'il avoit proffité en la langue grecque, luy entra en propos de la religion, car depuis les troubles, ayant esté au Concile de Trente avec le cardinal de Lorraine, il avoit estouffé cette congnoissance qu'auparavant il en avoit eue, et luy dit qu'il ne le vouloit point presser de changer de religion tant qu'il eust plus de jugement et que c'estoit une opinion qui s'en iroit avec l'aâge; il lui répondit : « Monsieur, sy c'est une opinion, il n'est que de l'oster et l'aracher d'heure; je suis tout prest d'estre instruict et de vous rendre raison de ma foy » et pour l'heure ne passa oultre. Le lendemain, il luy dit qu'il désiroit qu'il leust les doctes anciens et les lui feit bailler par ung libraire. Puis quelques jours après, luy parla de luy vouloir résigner son evesché, et en attendant l'aâge que présentement il luy résigneroit la prévosté de Verton, pour jouir de laquelle il ne luy faudroit point changer de religion, et n'auroit besoin que de la simple tonsure qu'il avoit déjà. Monsieur du Plessis luy remercya, luy disant qu'il se fioit en Dieu qui ne le lerroit despourvu de ce qui luy seroit besoing, car il craingnoit que, en l'acceptant, ce ne luy feust ung achoppement et une obligation de suivre de là en avant ses conseilz. Or, monsieur de Nantes s'estant retiré en Bretaigne, tous les quinze jours monsieur du Plessis luy escrivoit, et luy remarquoit les passages qu'il avoit leus songneusement dans les anciens docteurs qu'il luy avoit commandé de lire, esquelz il se confirmoit déplus en plus en ce qui estoit de principal en la religion. Ce mesme temps, monsieur de Menneville, puisné de la maison d'Heugueville, estoit à Paris estudiant, et hantant hantant quelquefois chez monsieur de Longueville, il se vantoit, en la présence de madame la marquise de Rothelin, sa mère, qui faisoit profession de nostre religion, de convaincre en dispute les plus savantz ministres. Cela la feit enquérir s'il ne se trouveroit point quelque escholier de cette qualité et aâge quifeist profession de nostre religion, affin de les faire entrer en conférence. L'on luy nomma monsieur du Plessis qu'elle envoya quérir, et luy feit entendre son affection; et comme il entendit que c'estoit pour disputer avec le dit sieur, il luy déclara qu'ilz estoient parens, mais puisque c'estoit pour la religion, qu'il n'y avoit parenté qui l'en détournast, veu mesmes que ce n'estoit que pour conférer amiablement. Elle donc les feit assembler chez elle à l'hostel de Rothelin, près des Enfans rouges, et s'y trouva avec elle monsieur de Longueville, son fils le marquis de Rothelin, monsieur le comte de Rochefort, monsieur d'Entragues, et plusieurs autres; on commença sur le Purgatoire sur lequel les jours précédens le propos s'estoit meu, et après quelques argumens de part et d'autre, monsieur le conte de Rochefort interrompit la dispute, ne prenant plaisir qu'elle tirast plus avant sur ce point. Mais bien qu'il falloit voir qui avoit le mieux estudié des deux, l'on feit aporter des livres en hébreu, en grec, puis ès mathématiques, et confessa monsieur de Menneville n'y avoir pas estudié si avant que monsieur du Plessis. Puis l'on leur apporta le Timée de Platon sur lequel la nuit sépara la conférence, et depuy monsieur de Menneville luy porta toujours quelque émulation.

L'an 1567, ung peu devant les troubles Saint- Denis[9], et à cause d'iceux il se retira de Paris à Buhy, et désiroit lors aller à la guerre, et y accompagner messieurs de Bourry et de Ouardes, ses oncles, qui y estoient employés des premiers et meslés bien avant; mais madamoyselle de Buhy ne luy voulut, permettre, se contentant d'y lesser aller monsieur de Buhy, son frère aisné, qui portoit la cornette de monsieur de Ouardes, lequel chargea le premier à la bataille Saint-Denis, du costé d'Aubervillier, devant monsieur de Genlis ; mais comme monsr de Genlis se fut retiré à Soissons et monsieur de Ouardes en Normandie, qui avoit ramené monsieur de Buhy, son nepveu, et vouloit essayer de ramener quelque chose pour le party de la religion en son païs, les choses ne leur estant succédées, ils cherchoient moyen de repasser la Seine pour aller trouver l'armée qui estoit devant Chartres ; et lors monsieur du Plessis, par importunité, obtint congé de mademoyselle sa mère pour aller avec eux ; mais Dieu, qui en vouloit faire autre chose, ne permeit qu'il se desbauchast sytost de ses estudes, car presque au sortir du logis, en ung village qui est de leurs subjectz, qui s'apelle Buschet, il eut une jambe rompue en deux endroitz, de la cheute d'un cheval turg qui tomba sur luy, dont fut contraint retourner au logis, et ne s'en peut ayder de troys mois, pour ce qu'il fut transporté en divers lieux, à cause de l'armée du Roy qui se vint loger ès environs de Buhy. Pendant ce mal, il passa ses ennuys à faire une déploration des guerres civiles de France, en vers françoys, qu'il donna après la paix à monsieur le cardinal de Chastillon, avec quelques sonnetz à la louange des troys[10] frères de Colligny. Cest essay de sa jeunesse fut perdu quant la bibliothèque du dit Seigneur cardinal fut pillée à Bresle, près Beauvais. La paix se feit devant Chartres, laquelle fut, comme l'on sait, plus fâcheuse que la guerre mesmes ; et durant ce petit respit, il feit tant qu'il obtint congé de madamoyselle sa mère pour aller voyager soubs la conduite du susdit Lazare Raminy, et non touteffois sans ung extrême danger, pour les esmotions qu'il rencontroit par toutes les villes ; nommément faillit à être assommé, sortant de Paris, par la porte Saint-Marceau, puis à Montargis, tant tout estoit plein alors de deffiance ; puis à Nevers, estant reconnu de la religion par les gens de monsieur de Nevers[11], lequel estoit lors en la plus forte douleur de la blessure qu'il avoit receue ès guerres précédentes par ceux de la religion ; puis eut grant pêne à sortir de Lyon, où monsieur de Birague[12], lors gouverneur de Lionnois, ne luy voulut donner passeport, et fut contrainct pour en sortir, d'observer l'heure que les gardes se changeoient pour couler entre deux, et enfin arriva à Genève vers la my aoust 1568, environ le temps que monseigneur le Prince partit de Noyers[13] pour se retirer à la Rochelle. Il séjourna peu à Genève à cause de la peste, et passa par la Suisse, de là en Allemagne, jusques à Francfort. Il passa l'hyver à Heydelberg, chez monsr Emanuel Tremelius, l'homme de chrestienté qui avoit connoissance de plus de langues, mais particulièrement très excellent en l'hébraïque ; et s'estudia fort aussy à la langue allemande qu'il apprint plus par artz que par uzaige pour éviter la compaignie des Allemands qu'il estoit difficile d'avoir sans quelquefois boire oultre mesure, et nonobstant y profita de telle sorte qu'au bout de six mois n'y avoit livre qu'il ne leust et entendist. Aussy commença ses études en droit et eust familiarité avec les plus doctes de l'université en toutes professions, desquelz touteffois il fréquentoit plus les devis que les leçons.

L'an 69, il se trouva à Francfort, à la foire de septembre, où il eut congnoissance[14] de monsieur Hubert Languet, Bourguignon de nation, homme très congneu en nostre temps pour la piété, doctrine et vertu, et pour avoir esté employé en ambassades grandes et honorables vers la plupart des Princes de la chrestienté ; il receut beaucoup de bonnes instructions de luy, pour la conduite de ses voyages. Geste amityé commencée lors a continué entre eux deux jusques à l'heure dernière de feu monsieur Languet, lequel à sa fin parloit de luy de telle affection qu'ung bon Père peut parler d'ung enfant unique ; et les derniers propos qu'il me tint furent qu'il n'y avoit homme au monde qu'il eust tant aymé et duquel il eust plus honoré la vertu que de monsieur du Piessis, et qu'il se sentiroit trop content sy je luy promettois de le prier (car il estoit absent) en son nom, que le premier escrit qu'il mettroit en lumière, il feist mention qu'ilz eussent esté amys, et qu'il le tiendroit à honneur. C'est ce qui a incliné monsieur du Plessis d'adjouster une petite épistre à la translation latine de son livre de la vérité de la religion chrestienne, où il fait digne mention du dit sr Languet. Ayant esté à ceste foire de Francfort, il partit et print son chemin par les Suisses et Grisons pour aller en Italie, où pour l'adresse qu'il avoit du dit sr Languet, il connut monsr de Foix, ambassadeur pour le Roy vers la Seigneurie de Venize, auquel quelque temps après succéda monsieur du Ferrier ; les deux l'aymèrent fort, et dure encore ceste amytié ; et combien que la guerre fust en France pour la religion, et qu'il en feist ouverte profession, sy n'estoient ilz tant familiers à Françoys aucun que à luy. Son premier séjour fut à Padoue où il continua ses estudes de droit, plus en son estude quez leçons publicques, parce que les docteurs d'Italye luy sembloient lire plus tost pour se monstrer que pour monstrer à leurs disciples. Outre ses estudes, il ne laissoit de s'exercer à tirer des armes et à autres exercices. Aussy continuoit-il ses autres estudes, et mesmes pour n'avoir aucune heure vide, prenoit grand plaisir les soirs en la congnoissance des simples. Or comme depuis la ligue faitte entre le Pape, le roy d'Espaigne et les Vénitiens contre le Turcq, la Seigneurie de Venize donnât plus d'auctorité au Pape et à ses ministres que de coutume, l'évesque de Padoue, de la maison des Pisani, commençoit à faire des recherches plus exactes, qui fut cause que, se sentant connu pour plusieurs disputes et conférences qu'il avoit eues avec plusieurs par diverses rencontres, il se retira à Venize où il passa six ou sept mois, hantant fort familièrement monsieur du Ferrier, ambassadeur, qui prenoit plaisir à conférer avec luy mêmement de la langue hébraïcque et de la religion, etc. Aussy avoit-il pour amy monsieur de Mézières[15], autrement François Perrot Parisien, personnage de rare piété et doctrine, et qui avoit esté employé en plusieurs honorables charges pour le service des Roys. Geste amityé dure encorres entre eux jusques aujourd'huy.

A Venize nonobstant ne lessa d'avoir quelques petites traverses pour la religion ; entre autres, un jour les Seigneurs de l'inquisition qui estoient quatre gentilzhommes députés de la Seigneurie pour avoir esgard à telles causes, envoyèrent pour luy faire faire ung serment sur certains articles ; il leur répondit en italien que sa religion ne luy permettoit point. Le comissaire, equivoquant sur ce mot de religion, luy demanda s'il estoit religieux, veu qu'il estoit sy jeune, voulant dire moyne. Il leur respondit qu'il y en avoit de plus jeunes que luy, et ainsy print acte de sa réponse, et n'en ouït depuis parler. Cependant son intention n'estoit point de dissimuler, mais leur faire entendre franchement sa profession et leur rendre raison de sa foy.

Aussy ung matin de Pasques, étant allé pour quelques affaires avec le secrétaire de monsieur du Ferrier au Palais, le duc estant en solemnité avec toute la Seigneurie au haut de la court soubz la Gallerie, près de la petite porte qui va à St Marc, je luy ai plusieurs foys ouï conter que le Sacrement, qu'ils appellent, sortit de St Marc accompagné de plusieurs personnes de toutes qualités, à la façon d'Italye. On le venoit de porter à Sébastien Zeni, général de· l'armée vénitienne qui estoit comme prisonnier au Palais pour avoir peu honorablement versé en sa charge ; le Duc, la Seigneurie et grand nombre de noblesse qui estoit là se jetta à genoux ; luy seul demeura debout, la teste couverte, au milieu d'eux tous, plusieurs le regardans et personne touteffois ne s'esmouvant contre luy. Plusieurs telles rencontres trouva il en Italie, esquelles Dieu luy feit la grâce de n'offenser point sa conscience. Aussy luy ay-je ouï souvent dire que jamais n'eut plus grand zelle, et ne fut plus eslongné de toute espèce de desbauche pour ne scandalizer ses compagnons et amys qui le congnoissoient de la religion. Il eust amityé estant à Padoue, avec monsr Calignon[16], lors encor envellopé es abuz de la papauté, encor qu'il en eut quelque congnoissance. Leur conversation se passoit en discours de la religion pour l'y encourager et esclaircir, et depuis iceluy a beaucoup travaillé pour les Eglizes, noméement pour celles de Dauphiné, comme c'est à la vérité ung personnaige doué de plusieurs rares et bonnes qualitez[17]. Il fut prest à partir de Venize pour aller en Levant, mais il ne passa la côte d'Istrie et Dalmatie, estant survenu la guerre de Cypre qui ostoit la liberté aux chrestiens de hanter le Levant. L'an 71, il partit de Venize pour faire ung tour par toute l'Italie, costoyant la mer Adriatique, et retournât par la coste de Thoscane jusqu'à Gennes, et recherchant de lieu en lieu le dedans des terres affin que rien ne luy eschappast à voir en tout le païs. Pour s'en mieux esclaircir, il avoit recherché et leu, tandis qu'il estoit de séjour, les plus notables His- toires tant generalles que particulières de l'Italie et de tous les Estatz, Principautés et Républiques d'icelle, remarquant non seulement, comme la plus part, les antiquités des lieux, mais surtout les mutations y survenues, les fondations, naissances, progrès, accroissemens et causes d’icelles, pareillement les lieux où s’estoient données les batailles, et par où avoient esté assaillies des places, dont il avoit fait un recueil fort ample en italien qui est à Colongne entre les mains de Jehan Metellus, Bourguignon de la Franche Conté, avec plusieurs autres siens papiers lesquelz je n’ay encorres peu retirer. Et alloit conférant ses memoyres en faisant veue des lieux pour former son jugement et proffiter d’aultant mieux. Ceste mesme méthode suivit il en tous ses voyages d’Allemaigne, Hongrie, Païs Bas, Angleterre, etc., dont luy et moy taschons à retirer les memoyres espars en diverses mains, pour en soulager nos enfans. Ce voyaige mesmes, il fut à Ferrare qui trembloit encor, et s’y arresta quelques jours pour s’enquérir et observer les circonstances du tremblement qui dura sept ou huit moys et le plus mémorable qui fut onq. De là poursuivit jusqu’à Rome, et fut presques logé avec Cordeliers qui alloient à leur synode général à Rome. Ce ne feut sans entrer souvent en dangereux devis des affaires de France qui ne faisoit que sortir des troubles et guerres pour la religion[18] ; ce qui luy avint sy avant à Ancône, ville de la Marque[19], subjette au Pape, avec ung abbé qui s’en alloit à Laurette, qu’il fut contraint de se soubstraire secrettement de sa compaignie pour éviter l’idolâtrie, prenant le vieux chemin de la poste qu’on ne fréquentoit plus à cause que c’estoit comme ung crime de ne saluer Lorète en passant. A Spoleto, fut en danger par ce que, sur la fin d’ung tremblement de terre qui avoit duré deux mois, fut mis sur les rangz une Nostre Dame, fondée à imitation de celle de Laurete, ès fauxbourgs de Spoleto, qu’on disoit faire miracles et avoir pleuré, et par ses pleurs sauvé la ville du tremblement ; et accouroient à ceste idolâtrye les villes circonvoisines en bataillons soubs bannières de toutes partz, et marchoient soubs crucifix comme soubs enseignes, non sans danger de ceux qui ne les saluoient, comme souvent luy en cuyda mésavenir sur les chemins. Dieu l’en sauva à temps, parce que, comme il passoit par Spoleto, se publioit ung édit du Pape Pie cinquiesme, lequel, pour certaines impostures descouvertes, défendoit d’y aller en pèlerinage tant que ses miracles fussent deuement prouvés et approuvés par luy, sur pêne d’excommunication. Ce néantmoins, comme il passa devant l’oratoire, aucuns vindrent prendre son estrier pour le faire descendre, mais comme il refuza, ilz n’ozèrent contester à cause du dit édit. Le bruit de ceste idolâtrye avoit esté espandu par toute l’Italye, et disoit on merveilles de ceste idolle. Mais comme il entendoit qu’elle avoit guairy ung aveugle ou boyteux en certain village, il y alloit, et lors on luy disoit que c’estoit en ung autre, où il en trouvoit tout aussy peu, et sur les chemins les interrogeant tous, n’en trouva jamais ung seul qui s’en louast. Ce que depuis il testifia à monsieur de Savoye, estant à sa court, qui en estoit esmeu et auquel on en avoit conté merveilles. Arrivé que fut monsieur du Plessis à Rome, et logé à l’hostellerie de la Truye, soit qu’il eust esté chevalé[20] de Venize ou Padoue où il avoit séjourné, soit qu’il eust esté descouvert par les chemins par divers propos avec ses Cordeliers, dès la seconde nuit le Barigel ou capitaine du Guet vint en son logis, l’interrogua de son nom, pais, affaires, d’où il venoit, où il alloit, etc. Il respondit de tout à la vérité ; seulement il s’appella Philippes de Mornay selon son vray nom, au lieu qu’il estoit plus congneu par le nom du Plessis. Ses gens couchoient en une garde-robe, et affin qu’ilz ne se coupassent et qu’ils se conformassent à ses responces, il respondit à haute voix, ce qu’ilz remarquèrent et s’y conformèrent, lorsqu’il les fut interroguer. Ainsi le Barigel s’en alla ; mais deux heures après revint et recommencea ses interrogatoires, dont il luy redoubla l’alarme. Alors il fut sur le point de se jetter par la fenestre pour essayer à se sauver ; mais enfin il se résolut de respondre avec assurance, comme grâces à Dieu bien luy en prit ; et se partirent d’auprès de luy pour la deuxième fois ; le matin s’en alla sans bruit à Tivoli et s’esgara quelques jours, et depuis revint à Rome, achever de voir ce qu’il n’avoit peu pour la haste du premier voyage. A Milan et Crémone, villes du Roi d’Hespaigne, courut presques semblable péril, où estant sondé par quelques Hespagnols importuns, ung d’eux luy dit que tous les Françoys estoient Luthériens, il respondit que c’estoit comme qui diroit que tous les Hespagnolz fussent Marans[21] ; de là s’ourdit question, l’aultre maintenant les Luthériens pires que les Juifs, et parce qu’au sortir de table l’ Hespagnol alla trouver ung inquisiteur de Crémone, grand persécuteur, l’ayant descouvert par ung instinct de Dieu, il s’en alla à Plaisance et s’absenta promptement. Il fut aussy en la court de monsieur de Savoye[22], où il fut agréable à madame la duchesse et à plusieurs personnes d’honneur, sans touteffois se manifester beaucoup ; et puis ayant fait ce tour, s’en revint à Venize. En tout ce voyage, il alloit saluer les gens doctes de ville en ville en toutes facultés et professions, et y avoit adresse ; mais surtout essayoit de reconnoître ceux qui se sentoient aucunement de la vérité et se confortoit avec eux. De Venize prit son chemin par Trente, Ysbruck, Lintz, et arriva à Vienne où furent faittes les nopces de l’archiduc Charles avec la fille de Bavière sa nièpce ; de là avec lettres et passeportz nécessaires alla visiter la Hongrie, où il feut très bien receu de tous les gouverneurs, et suivoit tousjours la susditte procédure pour recongnoistre les personnes et lieux notables. Puis continua par la Moravie, Boeme, Misne, Turinge, Hesse, Franconie, etc., tant qu’il revint à la foire de Francfort en septembre, l’an 71, où il se résolut d’aller passer son hiver à Coulongne. En cest hyver, il eut grand accointance avec Petrus Ximenès, grand théologien hespagnol[23], homme modeste et sincère plus en son intention qu’en sa religion, et s’accordoient nonobstant en beaucoup de points particuliers de la doctrine ; mais il se retiroit tousjours comme en ung retranchement sur le point de l’Eglize visible, de laquelle il ne pensoit estre licite de se départir, pour quelque abus que ce fust ; cela donna occasion à monsieur du Plessis de le prier de luy donner ses principaux fondemens par escrit, lesquelz il réfuta par ung petit escrit latin qui fut appelé par ceux de Coulongne, Scriptum Triduanurn, et coula es mains de plusieurs, et touteffois ne fut imprimé. Le dit Ximenès demanda temps pour y respondre, ce qu’il n’a fait depuis, encorres qu’il en ayt esté fort solicité par ses amys. Là aussy il congnut Charles de Boisot, depuis Guouverneur de Zeelande, et son frère, depuis Amiral du dit pais où ils ont esté tenus en bonne et notable réputation. Aussy les sieurs de Rhumen, de Mansard, d’Ohaim, etc., y réfugiés pour les persécutions et feus allumés contre ceux de la Religion ès Païs Bas ; il congnut aussy ung docte homme, Bourguignon de la Conté, nommé Metellus, chassé, non pour la religion dont il ne fait profession, mais pour la haine du cardinal de Granvelle. La hantise de ses gens luy donna entrée aux affaires des Païs-Bas, qui peu après commencèrent à s’esmouvoir par la prise de la Briele, Flexingue, Camfer, et surtout par la perfidie commise par les Hespagnolz à Rotterdam[24], sur laquelle monsieur du Plessis fit deux remontrances l’une après l’aultre, qui furent semées ès deux langues Flamande et Francoyse partons les Pays bas ; l’une pour les induyre à refuser guarnison, etc. ; l’aultre, après leur refus, pour leur monstrer combien peu ilz se pouvoient fier aux Hespagnolz, veu leur perfidie ; lesquelles ne furent sans fruit ; elles furent envoyées à monsieur le prince d’Orange lors à Dillembourg, lequel touteffois il ne vit pas de huit ans après ; et dès lors de tout ce qui se négotioit pour les ditz pays, on se fioit tout en luy. Il passa cest hyver en la lecture du droit Canon et des anciens docteurs, en diverses conférences pour la Religion, et en divers discours par escrit, qui pour la pluspart sont entre les mains du dit Metel, dont je n’ay peu les retirer. Il avoit remarqué toutes les fausses allégations du dit Canon, ce qui se perdit à la St Barthélémy, à Paris. Aussy avoit fait ung comentaires sur les loix Saliques et Ripuaires qui se pourroit encorres recouvrer ès mains de Métellus, auquel il expliquoit tous les motz estranges ou plus tost non Latins qui s’y trouvent. Au printemps de l’an 72, il s’achemina aux Païs Bas, où il rechercha fort curieusement Testât du pais, trouvant moyen d’entrer ès châteaux et guarnisons, etc., parce qu’il sembloit que le Roy Charles se voulust embarquer en la guerre[25] contre le Roy d’Hespagne. De là passa (non sans grand danger), jusques en Angleterre au temps que Montz fut pris, duquel la prise avoit esmeu tout le pais, où peu après arrivèrent feu monsieur de Montmorency et monsieur de Foix pour jurer la ligue entre le feu Roy Charles et la Royne d’Angleterre. Il avoit fait ung poëme pour la ditte Royne dont quelques 60 vers furent perdus[26], [lesquelz il n’a depuis jamais peu refaire, et furent perdus] parce qu’il les avoit déchirés en pièces et cachés en divers endroitz, d’aultant qu’ils estoient dangereux et que les persécutions et recherches estoient grandes soubs le duc d’Albe. Il pouvoit estre de huit cents vers, et l’incitoit à la ruyne de l’antechrist et rétablissement de la vraye Eglize, etc. En Angleterre on luy voulut bailler une charge d’aller de la part du Roy visiter la Royne d’Escosse[27], ce qu’il refusa, craingnant qu’on ne le feist porteur de lettres préjudiciables à l’estat d’Angleterre et partant de la religion. Ainsy arriva vers la fin de Juillet en France, et ayant peu de jours séjourné à Buhy avec madamoyselle sa mère, alla trouver feu monsieur l’Amiral à Paris, auquel il bailla l’estat de ce qu’il avoit observé es Pais Bas, qui fut communiqué au feu roy Charles ; puis présenta une remontrance (depuis imprimée, mais incorrecte, au recueil des Mémoyres de la France), de la justice, utilité et facilité de ceste guerre là contre le Roy d’Hespagne ; et sur ce, luy fut proposé par feu monsieur l’Amiral d’aller trouver le prince d’Orange qui lors s’acheminoit avec son armée, et de l’asseurer du secours du Roy, ce qui fut tost après changé sur la deffaicte de monsieur de Genlis allant à Montz. Monsieur du Plessis estoit rézolu de passer vers le Prince d’Orange, nonobstant les dangers, et se vouloit desguiser en paysant ; et comme monsieur l’Amiral luy en parla (par avis de monsieur Languet qui l’assura de sa suffisance, nonobstant son aâge, qui pouvoit estre de vingt-troys ans,) il luy dit qu’il estoit tout prest, non pour avencement qu’il en attendist, veu le hazard évident, mais parce qu’il s’assuroit que monsieur l’Amiral ne le voudroit pas employer en chose dont il ne vist ung apparent avencement de la gloire de Dieu, lequel le sauroit bien conduyre quand il s’employroit à son service. Le massacre, 24e d’aoust, jour St Barthélémy, rompit et ce desseing et plusieurs autres. Il y avoit troys sebmaines ou environ qu’il estoit de retour en France quand il fut fait, et luy ay souvent ouy dire qu’il se deffioit tousjours d’une mauvaise yssue ; mesmes, le jour des nopces du Roy de Navarre, il ne sortit guères, sy peu il prenoit de plaisir. Quelques avertissemens aussy s’en adressèrent à luy qu’il déclara mais sans fruict. Le vendredy précédent St Barthélémy, il estoit prest à s’en aller à Buhy avec madamoyselle sa mère (qui estoit venue à Paris), et avoit pris congé de feu monsieur l’Amiral pour troys jours. Avint qu’estant chez monsieur de Foix auquel il alloit dire à Dieu, ung sien serviteur alleman nommé Eberard Blanclz, luy vint dire que monsieur l’Amiral venoit d’estre blessé. Il y court, le rencontre et l’accompagne en son logis, et de ceste heure se redoubla en luy le soubcon du mal prochain, nonobstant lequel se résolut de laisser la botte et attendre l’yssue, telle que Dieu ordonnoit, quelques commandemens et prières que luy feist madamoyselle de Buhy, sa mère ; combien que luy mesmes feust cause, en luy disant le danger qu’il prévoyoit debvoir avenir, de la faire partir promptement de Paris le sabmedy, veille de ce mauvais jour, sur les quattre heures du soir, dont elle alla coucher à Ponthoize,, moitié chemin de sa maison. Il luy sembloit ne pouvoir honnestement s’exempter du péril, pendant que ces Princes[28], monsieur l’Amiral et tant de Seigneurs de qualité y estoient. Le sabmedy au soir, monsieur du Plessis revint fort tard de chez monsieur l’Amiral, et fut averty que les armes se remuoient chez quelques bourgeois. Il estoit logé en la rue St Jacques, au Compas d’Or, et s’estoit fait marquer le sabmedy, lendemain de la blessure de monsr l’Amiral, ung logis en la rue de Bestizy, proche du dit sr Amiral, pour y pouvoir aller plus commodément à toutes heures. Dieu voulut que ce logis ne pouvoit estre prest jusques au lundy. Le dimanche matin, à cinq heures, le susdit Alleman qu’il avoit envoyé vers le logis de feu monsr l’Amiral, revenant tout estonné, l’avertit du fracaz qui se faisait. Il se lève promptement et s’habille pour y aller, mais diverses rencontres le retinrent au logis. Son hôte s’appelloit Poret, qui vit encor, Catholique Romain, mais homme de conscience. Là on le vint cercher, et à pêne eut-il loisir de brusler ses papiers. Il se jetta entre deux toists, et n’en sortit qu’il ne sentist partir les rechercheurs. Le reste du jour se passa en quelque patience, et pendant iceluy il envoya chez monsieur de Foix, de l’amityé duquel il s’assuroit, pour estre aydé de luy à sortir du danger. Mais il s’estoit jà retiré au Louvre, ne se sentant pas luy mesmes assez assuré chez luy. Le lundy matin, la furie recommenceant, son hoste le vint prier de se retirer, disant qu’il ne le pourroit sauver et cependant qu’il seroit cause de sa ruyne, qu’il n’eust pas plaint sy elle l’eust peu guarantir ; déjà les meurtriers estoient chez le plus proche voisin nommé Odet Petit, libraire, qu’ilz tuèrent et jettèrent mort par les fenestres. Il prend donc ung habillement noir fort simple et son espée, et sort tandis qu’ilz estoient occuppés au sac de la maison voisine, et de là passe jusques à la rue St Martin, et entre en une petite ruelle dicte de Trousse vache, chés ung huissier nommé Girard qui faisoit les affaires de leur maison. Le chemin étoit long et ne passa sans plusieurs mauvaises rencontres. Il trouva l’huissier à sa porte qui fit bonne contenance et assez à propos, car le capitaine du guet passoit à cest instant, et luy promit le dit huissier de le mettre le lendemain dehors. Il se met à escrire come ses autres clercs ; le mal fut que ses gens, que touteffois il n’avoit avertis du lieu de sa retraicte, s’en doubtèrent et l’y vinrent trouver l’ung après l’aultre, et furent remarqués entrer là dedans, qui fut cause que le capitaine du quartier manda la nuict l’huyssier et luy commanda de mettre en ses mains celuy qu’il avoit chez luy. L’huyssier s’en estonna et, de grand matin, le vient prier d’en sortir, dont il se résolut, quelque danger qu’il vist, qui fut le mardy matin, laissant là le sr Raminy qui avoit esté son précepteur, lequel fit doubte de sortir avec luy pour n’estre en danger l’ung pour l’autre. Comme il descendoit tout seul, (car l’huyssier ne vouloit plus ouïr parler de le tirer en sa compaignie hors de la ville,) ung sien clerc se vint offrir à luy fort volontairement, disant avoir moyen de le faire sortir par la porte St Martin, parce qu’il y estoit connu pour y avoir esté de garde ordinaire autrefois ; il en fut bien ayse, et, comme il fut à bas, s’aperçut qu’il n’avoit que des pantoufles, et le pria prendre des souliers, ne luy semblant propre pour faire un voyage ; mais il n’en fit cas, et aussy ne l’en voulut il importuner. Le malheur voulut que la porte St Martin n’ouvroit point ce matin là, dont furent contrainctz d’aller à la porte St Denis, où le dit clerc n’avoit point de congnoissance ; et après divers interrogatoires on les laissa aller, ayant respondu en somme qu’il estoit de Rouen, clerc d’ung procureur, et qu’il s’en alloit voir ses parens pendant les vacations. Mais quelqu’un, s’estant advisé des pantoufles du clerc, jugea que ce n’estoit pas pour aller loing, et que c’estoit un catholique Romain qui donnoit voie à ung huguenot. Ainsi laschèrent quatre harquebusiers après eux qui les arrestèrent près de la Villette entre Paris et St Denis. Soudain accoururent chartiers, carreyeurs et plastriers du fauxbourg et des plastrières et carrières prochaines en grant furie. Dieu le sauva de leurs coups et de ce premier abord ; mais comme il pense les adoucir de paroles, ilz le traînent vers la rivière. Le clerc commencea à s’estonner, et jureoit de fois à autre que monsieur du Plessis n’estoit point huguenot ( en ces mesmes motz) ; quelquefois l’appeloit monsieur de Buhy, ne se souvenant plus qu’il s’estoit dit clerc d’un procureur, comme ilz avoient arresté ensemble, et leur maison estoit prou connue es environs de Paris. Dieu leur bouscha les oreilles et n’y prirent point garde ; il connut assez particulièrement qu’ilz ne le connoissoient point et leur dit qu’il s’assuroit qu’ilz seroient tous trop marris de tuer ung homme pour ung autre, qu’il leur donneroit bonne congnoissance dans Paris, qu’ilz le menassent en quelque maison du fauxgbourg, l’y lessant telle garde qu’ilz vouldroient, et cependant envoyassent aucuns d’eux aux lieux qu’il nommeroit. Enfin quelques ungz moins forcenés furent de cest avis. Ils le menèrent en ung cabaret du dit fauxbourg où il feit porter à déjeusner. Les plus gracieuses paroles, c’estoient menaces de le noyer. Il fust sur le point de se jetter par une fenestre ; mais, tout considéré, se résolut de sortir de leur main par assurance, et leur offrit connoissance chez messieurs de Rambouillet, mesmes chez monsr le cardinal leur frère, pour les esblouyr et scachant bien que gens de ceste qualité n’avoient pas accès à sy lionnestes gens, comme de fait ils n’acceptèrent point ses offres. Cependant, ils l’exa- minèrent diversement ; le chariot de Rouen passant, le firent arrester pour savoir s’il seroit congneu de quelques ungz de ceux qui y estoient, d’aultant qu’il leur avoit dit qu’il estoit de Rouen, et n’ayant esté congneu d’iceux le concluoient menteur, et continuoyent à le vouloir noyer. Par ce aussy qu’il se disoit clerc, (comme les idiotz appellent les doctes en leur vulgaire), firent apporter ung Bréviaire pour voir s’il entendoit Latin, et voyans qu’ooy, disoient que c’estoient assés pour infecter toute la ville de Rouen et qu’il s’en falloit deffaire. Pour éviter toutes ces importunités, il leur dit qu’il ne respondroit plus à chose qu’ilz demendassent, que s’il n’eust rien sceu, ilz eussent mal pensé de luy, et maintenant, le trouvant scavoir quelque chose, qu’ilz en faisoient pis, qu’il voyoit bien qu’ilz n’estoient gens de raison, et qu’ils fissent ce que bon leur sembleroit. Mais durant ce temps, ilz avoient envoyé deux des leurs vers l’huyssier susmentionné auquel monsieur du Plessis leur avoit donné adresse pour trouver tesmoignage, et luy avoit escrit en ces motz : « Monsieur, je suis retenu par ceux de la porte et du fauxbourg St Denis qui ne veulent croire que je soye Philippes Mornay, vostre clerc, auquel vous ayés donné congé d’aller voir ses parens à Rouen pendant ces vacations ; je vous prie de le leur certifier afin qu’ilz me laissent passer mon chemin, etc. Ilz le trouvèrent qui alloit au Palais, homme d’assez bonne apparence et bien vestu. Il les rabroua ung peu, puis testifia sur le dos de la lettre qu’il n’estoit rebelle, ny séditieux, (il n’oza dire Huguenot,) ce qu’il signa de sa main. Mais un petit guarson de la maison faillit à guaster tout, leur disant qu’il n’y estoit que du lundy. Au milieu de tant de difficultez, nous debvons congnoistre come la divine bonté et providence de Dieu veille sur nous et pour nous contre tout espoir humain ; le billet leur estant rapporté, il fut trouvé par ces barbares fort authentique, et soudain luy changèrent de visage et de propos, et le reconduyrent jusques au lieu où ils l’avoient pris. Ainsy il se sépara d’eux seur les neuf heures du matin, et prit son chemin par St Denis, à L’isle Adam, et delà à Chantilly, à pied, où il trouva monsieur de Montmorency[29] mais irrésolu et froid au possible, et non sans subject. Il l’avoit retenu un jour, espérant que le Roy n’advoueroit le meurtre de monsr l’Amiral et rézolu en ce cas d’en poursuivre la vengeance. Mais sur la nouvelle qu’il eut du contraire, il se résolut de ployer du tout soubz la volonté du Roy. Pourtant, il prend son chemin droit à Buhy, leur maison paternelle, sur ung petit cheval que mon dit Seigneur de Montmorency lui presta, et alla coucher à Yury le Temple où il arriva fort harassé et trempé. C’estoit le jeudy après le jour S’ Barthélémy, que le temps vers le soir fut fort estrange, (et durant lequel plusieurs s’eschapèrent de Paris). L’heure du soupper, aucuns qui estoient logez au mesme logis entrent en sa chambre, et disoient en blasphémant qu’il y avoit ung huguenot près d’eux qui devoit avoir belle peur, et l’entendoient de luy par soupçon ; mais ne leur tenant aucun propos, ou le détournant ailleurs, comme s’il n’y eut pris garde, cela se passa légèrement et se retirèrent de sa chambre. Le lendemain partit pour Buhy, et en chemin échappa à la rencontre du Borgne de Montafié et de sa troupe qui avoit couru tout le Vexin Françoys et mesmes enmené prisonniers quelques gentilshommes voisins. Et ce par la rencontre que Dieu luy envoya d’une vieille damoyselle nommée Dessaux, qui avoit servy madamoyselle de Buhy, sa mère, qu’ung paysant de Buhy conduisoit, lequel il reconnut et le paysant luy. Il luy dit qu’il se donnast garde, et que non loing de là (c’estoit près de Montjavou, à une lieue de Buhy), ils avoient esté arrestés par ceste trouppe. A Buhy, il trouva toute la famille dissippée et madamoyselle sa mère dehors, retirée en la maison du st du Lu, gentilhomme son voisin, de petits moiens, dont il eut nouvelles à Buchet, petit hameau proche de Buhy, par ung nommé Saturny, vieux serviteur de la maison. Il la fut voir, se consolèrent ensemble, et luy déclara son intention de sortir du Royaume, et après l’avoir conduicte chez monsieur de Villerceaux, où elle se retira. Peu de jours[30], le Baron de Montenay, leur allié, gendre du dit sieur de Villerceaux, luy fit offre de luy faire avoir ung passeport de monsieur de Guyse, pour aller où il voudroit. Il le refusa, luy respondant qu’il ne vouloit devoir sa vie à personnes pour lesquelles il feroit trop de conscience pour s’employer, que Dieu lui ouvriroit les passages pour sortir de France, puisqu’il les luy avoit ouvertz pour sortir du massacre. Troys jours après, passa en Angleterre, s’embarquant en ung fauxbourg de Dieppe nommé le Polet, par le moyen de monsieur d’Auberville, son beau frère, qui y employa le capitaine Montuit, auquel il s’en sentoit fort obligé. La tempeste fut sy grande que les mariniers parloient de relascher à Calais, qui leur eust esté alors plus mal à propos que d’aller au Pérou ; mais Dieu l’appaisa et les conduit au port de la Rie, où il fut bien receu des Anglois ; et sa consolation en ce bateau, c’estoit d’ouyr les cris de plusieurs femmes et enfans enfans qui fuyoient le mesme naufrage au travers des ondes. Ce fut le 9e jour après le massacre. J’adjouteray qu’il m’a souvent dit qu’à ce propre moment qu’il entendit qu’on massacroit, ayant levé son esprit à Dieu, il conceut une certaine assurance d’en sortir, et d’en voir ung jour la justice, et desjà qui l’aura bien observée en aura veu beaucoup. Au contraire, le sr Raminy ne peut se promettre que mort, comme de fait, il fut meurtry le mercredy, 27e d’aoust, pensant sortir par la porte St Honoré pour le suivre.

Ce mesme temps, j’estois à Paris, il y avoit deux ans, empeschée avec feu madamoyselle de la Borde, ma mère, mes frères, ma sœur de Vaucelas, à faire partaige de la succession de feu monsr de la Borde, mon père, qui estoit mort le 15e d’aoust 1570, au mesme temps que la paix[31] fut faiste des derniers troubles qui précédèrent le massacre. Feu mon père en son jeune aâge avoit estudié, et depuis voyagé en Italie et Allemaigne. Je luy ay oüy dire qu’à Strasbourg il avoit ouy quelques presches, et veu disputer maitre Martin Luther et quelques autres docteurs. Là il avoit apris les abus de l’Eglize Romaine, mais non esté instruit en la vraye Religion. Il revint à Paris, trouver Dame Magdeleine Desfeugeraiz sa mère, et depuis ne pensa plus de s’instruyre en la religion, mais seulement luy fut parlé de se marier et avoir quelques[32] estatz. Peu de temps après, il fut marié à Dame Magdelaine Chevalier, ma mère, de laquelle il eut plusieurs enfans, et eut estât de Président en la chambre des comptes de Paris, qu’il exerça avec beaucoup d’intégrité, fort aymé des contables qui avoient affaire à luy, hayssant les présans et refusant des parties jusqu’à du fruit et confitures.

Ung peu devant les premiers troubles, feu monseigneur le Prince de Condé et madame la Princesse sa femme prièrent mon père de leur donner logis pour estre plus près du Louvre. Il estoit logé à la Chasse, rue des Bourdonnetz ; monseigneur le Prince estant là dedans y fit faire des presches, ce qui fut fort remarqué, tost après que les premiers troubles survinrent en France. Car ayant iceluy esté malade, et estant allé prendre l’air à Arcueil où il avoit quelque maison, il y fut environné de troys ou quatre mil hommes qui estoient sortis de Paris pour le prendre. Quoy voyant, fit deffoncer quelques pièces de vin pour donner aux soldats, et demanda à parler à ceux qui y commandoient. Le sieur Marcel, lors Prévost des Marchands de Paris, y estoit qui professoit touteffois qu’il n’avoit pris ceste charge que pour luy sauver la vie, et le capitaine ausquels il bailla ce qu’il avoit de meilleur comme vaisselle d’argent et bagues pour les sauver du pillage de ceste commune qui estoit avec eux, qui s’étoit déjà saisie de la pluspart de ses serviteurs, les appellant prédicans et huguenots, gens touteffois qui alloient tous les jours à la messe et n’avoient la pluspart aucune congnoissance de la vérité. Feu mon père pensant monter à cheval fut démonté, mené à pied, tantost luy présentoit on un pistolet à la gorge et tantost une dague, et ainsy arriva au Fauxbourg St Marceau où il demeura prisonnier. Monsr le Mareschal de Brissac, lors gouverneur de Paris, et qui aymoit fort mon père, l’en fit promptement délivrer, mais ce fut en faisant abjuration de la vérité, ce qui ne fut malaisé à luy faire faire parce qu’il n’avoit pas encores pensé à quitter la messe. Touteffois voyant qu’il ne pouvoit demeurer seurement à Paris, se délibéra de se retirer en sa maison de la Borde, où il passa tous les troubles. Monsr de Guise voulut faire surprendre sa maison et luy dedans, le traversa fort en ses biens. La cause de ceste hayne particulière, tant de monsr de Guise que du peuple de Paris, estoit des presches faitz en sa maison de Paris, et que, la première fois que monseigneur le Prince avoit fait la cène, auroit esté aux champs en sa maison de la Borde, où l’après-dinée monsr de Guise traversant les bois pour aller à Fontainebleau, monseigneur le Prince et luy se cuidèrent battre. Plus, que feu mon père avoit preste et fait prester par ses responces somme notable de deniers à monseigneur le Prince lequel ilz prétendoient estre sy nécessiteux que, s’il n’eust esté aidé de ses serviteurs, il n’eust eu moyen de se déffendre aux guerres qu’on lui commençoit, et l’eust on plus aysément ruyné comme ilz prétendoient.

Feu monsieur de la Borde, mon père, se voyant affligé pour la religion de laquelle touteffois il ne faisoit profession, recongneut la bonté de Dieu qui se servoit de ce moyen-là, et print peine de s’instruire, conférant avec les ministres, monsr Gaudet et monsr de Miremont qui se tenoient chez madame la marquise de Rothelin, à Blandy, à une lieue près de sa maison. Estant instruit, il fit profession publique de la vraye religion, et Dieu luy a faict la grâce d’y persévérer jusques au dernier soupir de sa vie. La paix estant faicte, le premier voyage qu’il fit à Paris, il alla en la compaignie où on luy avoit fait abjurer, et ne scavoit on point encor lors qu’il fist profession de la Religion. Il leur demanda le livre où ilz luv avoient fait signer son abjuration ; ayant le livre, il leur déclara ouvertement et publicquement le regret qu’il avoit d’avoir esté sy traistre à Dieu que pour sauver sa vie et sy négligent que, par ne s’estre bien enquis de son salut il avoit abjuré ce peu qu’il savoit de la vérité ; et parlant ainsy à eux, il biffa son seing, disant que, pour le moins, ceux qui scauroient sa faute scauroient aussy par mesme moyen le regret qu’il en avoit eu. Les années de soixante neuf et septente, il fut quasy tousjours malade et ne bougea de sa maison, où il eust tous ses biens saisis, ses meubles inventoriés et garnison. Touteffois il estoit consolé par monsr de Miremont, ministre de son Eglize, qui le venoit souvent visiter ; monsieur de Morvillier, lors premier conseiller d’estat, sachant sa maladie, et qu’il avoit envie de changer d’air, luy envoya offrir son abbaie de St Père qui est lez Melung, où feu mon père se fit porter dans un brancard, et laissa mes troys frères en sa maison, tous troys extrêmement malades. Arrivé qu’il fut à Melung, luy print une syncope[33]. Le lendemain matin, comme il despeschoit ung des siens pour savoir des nouvelles de mes frères, luy reprint une autre syncope, et n’eut loisir de dire sinon : « Seigneur, il y a cinquante et huit ans que tu m’as donné une âme ; tu la m’as donnée nette et blanche ; je te la rens impure et souillée ; lave la au sang de Jésus Christ ton fils, » Ainsy rendit son âme à Dieu à Melung, duquel lieu il estoit Seigneur et Viconte, et fut porté son corps pour estre ensevely à Chastillon, paroisse de la Borde, et qui appartient à messire Guy Arbaleste[34], [Seigneur de la Borde et de Chastillon et] mon frère aisné.

Peu de temps après la mort de feu monsieur de la Borde, mon père, madamoyselle de la Borde, ma mère, mes frères et ma seur de Vaucelas, et moy allasmes à Paris où nos partaiges furent faitz. J’estoy alors veufve, ayant esté mariée à messire Jehan de Pas, Seigneur de Feuquères, aâgée de dix-sept ans et demy, l’an soixante sept, à la St Michel, que le feu roy Charles[35] se retirant de Meaux entra à Paris et que les troubles St Denis commencèrent. Or iceluy, (ce que je diray sommairement, avoit esté nourry page chez monseigneur[36] d’Orléans, et depuis sa mort, le feu Roy[37] Francoys son père le print gentilhomme servant de sa maison, et après fut donné au Roy Françoys second, lors dauphin de France, qui estoit jeune enfant, qui le print en amityé, et le faisoit ordinairement coucher à sa garde robe avec le maistre d’icelle ; d’autant que monseigneur le Dauphin ne vouloit qu’il s’eslongnast, et ne le pouvant, pour son enfance, appeller par son nom Feuquères, l’appelloit Frigallet. Estant fort jeune, il eut une compaignie de chevaux-légers, et fut gouverneur de Roye, place frontière de Picardie. Madame du Peron, le voyant fort aymé de ses maistres et bien vouleu de tous à la court, le fit prier de donner sa cornette de chevaux-légers à son filz, aujourd’huy duc de Retz et maréschal de France. Monsieur de Feuquères fut quelque temps aux guerres de Picardie, près monsr l’Amiral, et, nonobstant son jeune aâge, fut des lors un des mareschaux de camp. Là, il ouyt souvent un cordelier qui soubs son habit preschoit la vérité, et dès lors y print guout, et commencea à congnoistre les abus de l’Eglise Romaine. Depuis, fut en Italie avec monsr de Guise, auquel voyage les sieurs François qui l’accompagnoient firent hommage au Pape et luy baisèrent la pantoufle. Remarqua aussy que, pour peu d’argent que l’on bailloit au Pape, on estoit libre de manger de la viande en Caresme et autres jours déffendus, et qu’ailleurs partout, par l’authorité du Pape, on brusloit ung homme pour avoir mangé ung œuf. Cela lui donna de grands débatz en sa conscience pour l’envie qu’il avoit de s’instruyre à cercher la vérité ; et d’autre part, il se voïoit avancé en une court, et sur le point de recevoir des biens et honneurs lesquelz il ne pouvoit avoir ny espérer s’il faisoit proffession de la vérité, mais, bien au contraire, estre banny de France où les feuz estoient allumez. Je luy ay ouy souvent dire que, sur ces difficultez et sur le choix qu’il devoit faire des deux, il en avoit esté malade : enfin avoit rézolu, sur la lecture du Pseaume deuxiesme, d’oublier toutes considérations, congnoissant par icelluy que c’estoit l’ordinaire que les Roys et Princes se banderoient contre Dieu et contre Jésus Christ, son Roi bien aymé. Lors, il se rézolut de quitter la messe et les abus, et faire profession de la vérité ; et n’abandonna pas touteffois la court, et souvent luy et quelques autres zélés faisoient faire le presche en la chambre de la Royne, mère du Roy, pendant son disner, estant aydés à ce faire par ses femmes de chambre qui estoient de la Religion. Durant ce temps, feu M. de Feuquères fut employé à l’entreprise d’Amboise[38], touteffois sy secrètement et dextrement qu’il n’en fut que soupçonné et n’en peut estre appréhendé. Ung homme d’affaires estant prisonnier pour ce fait, la vie luy fut donnée par feu monsr de Guise, à la charge que, habillé en prestre et entrant à la salle, chambre et antichambre du Roy et de la Royne, mère du Roy, il descouvriroit ceux qui estoient de la ditte entreprise ; et de vray en accusa plusieurs qui furent prins et en paine, et ne peut jamais nommer monsr de Feuquères, encores qu’il le çongneust, Dieu luy en ostant tousjours le moyen, ce qu’il luy conta depuis plusieurs foys. Il estoit à Orléans quand feu monseigneur le Prince[39] fut prins prisonnier, et recongneut que le Roy son maistre le regardoit de mauvais œuil, et fut aussy adverty par ses anges de se retirer. Lors il s’en alla trouver monsr l’Amiral à Chastillon, qui estoit sur son parlement pour venir à Orléans se justifier, luy présenta de luy faire compaignie en ce voyage, ce que monsr l’Amiral ne luy conseilla pas, et s’en alla à Paris, où il eut nouvelles de la mort du feu Roy Francoys son maistre qui le délivra de beaucoup de peines, aussy bien que plusieurs autres. Comme les premiers troubles survinrent, il avoit esté envoyé par le feu Roy Charles vers monsr[40] de Lorraine et monsr de Savoye[41] qui tous deux luy faisoient parler d’estre leur domestique qet prendre leur service ; mesmement M. de Savoye qui luy faisoit de très grandes offres, d’autant qu’il le tenoit pour capitaine, soit pour déffendre ou pour assaillir, et pour s’entendre aux fortifications des places. Revenu qu’il fut en court vers le Roy et la Royne sa mère, il trouva que monseigneur le Prince s’estoit retiré et saisy d’Orléans, et après avoir rendu compte de son voyage fut commandé de la Royne mère du Roy d’aller trouver monseigneur le Prince, et l’asseurer de sa bonne volonté vers luy et ses affaires, le priant, durant la jeunesse de son filz, d’estre protecteur de la mère et de l’enfant, à l’encontre de messieurs de Guise. Il fut, suivant ce commandement, trouver monseigneur le Prince qui l’honora de Testât de premier mareschal de camp en son armée, où il s’en acquitta avec beaucoup de louange. Il fut aussy durant le siège d’Orléans dans la ville, emploie tant aux fortifications qu’autres charges, et ceux qui y estoient recongnoissoient que sa dextérité et diligence avoit esté cause de la plus grand part de ce qui s’y estoit bien fait. Durant ces troubles et à la fin, fut recherché de monsr le Prince de Portian[42] et accepta sa lieutenance en sa compaignie de gens d’armes, voyant d’une part qu’il ne pouvoit estre sy tost bien en court, et d’autre part que le dit feu Prince de Portian estoit tout plain de zèle et affection à la Religion, et qui promettoit beaucoup. Et de vray la paix[43] estant faicte et voyant tous les Huguenots[44] généralement disgraciez en la court, il se retira avec luy en Champaigne, et lui feit fortifier la terre de Linchamp aux Ardennes qui appartenoit à dame Caterine de Clèves sa femme qui depuis espouza monsr de Guise. Peu de temps devant les troubles St Denis, feu M. de Feuquères vint à Paris et eut envie de se marier, et en fit parler à feu monsr de la Borde mon père, et luy monstra quelques donations tant de terres que dons testamentaires que luy avoit fait le dit Prince de Portian qui estoit mort il y avoit troys moys. Nostre mariage fut concleu, et les annonces publiées le Jeudy, dont nous devions estre mariés le Dimanche, jour de St Michel. Monsieur de Feuquères fut mandé de monseigneur le Prince pour l’entreprize de Meaux[45]. Il partit le Vendredy matin, avec son équipage, et assez heureusement, des portes de Paris ; mais monsr de la Borde, mon père, voulant partir l’après dinée et nous amener avec luy, courut beaucoup coup de danger, et sans M. le Mareschal de Vieilleville qui arriva lors à Paris, feu mon père et nous eussions été retenus. Nous partismes et allasmes à Brye Conte Robert. L’entreprize de monseigneur le Prince rompue, feu monsr de Feuquères nous y vint trouver et fûmes mariez le dit jour St Michel que le Roy[46] entra dans Paris, qui fut, comme je disoy, le commencement des secondz troubles. Nous allasmes à la Borde, maison de mon père, d’où M. de Feuquères partit le Mardy suivant, et alla trouver monseigneur le Prince et monsr l’amiral qui luy confirmèrent Testât de premier maréschal de camp avec une compaignie de gens d’armes. Il exerça durant les troubles cest état là[47] avec beaucoup d’honneur et de louange. Ce fut luy qui, le jour de la bataille St Denis, après les charges, fut recongnoistre l’ennemy, et sur l’assurance qu’il donna à monseigneur le Prince et monsr l’Amiral qu’il s’estoit retiré dans Paris avec son canon, le logis de St Denis et de nostre armée fut gardé. En tout le voyage de Lorraine, j’ay ouy remarquer à plusieurs que nostre armée avoit esté si bien logée que l’ennemy n’avoit seu enlever aucun logis, ny battre aucune trouppe ; mais aussy faut il recongnoistre. Dieu luy faisant la grâce de bénir évidemment son industrie en sa charge ; mesmes je luy ay ouy remarquer qu’à nostre Dame de l’Espine, il ne pensoit plus qu’il y eust aucun moyen d’éviter le combat qui eust été au grand désavantage de monseigneur le Prince et de toutes ses trouppes ; et comme monseigneur seigneur le Prince y fut logé, voicy qu’une forte gelée vint la nuit qui leur donna moïen de partir au point du jour et passer légèrement une lieue de mauvais chemin qui se rencontroit en cest endroit ; et ne furent pas presques sy tost partis que l’ennemy arriva au dit lieu ; mais Dieu voulut qu’aussy tost il arriva ung verglas qui retint l’ennemy tout le jour au logis, et ne peut passer outre. Ainsy monseigneur le Prince évita le combat et joignit ses forces étrangères, et s’en revint devant Chartres où la paix[48] fut faitte. Durant ce voyage, j’estoy à Orléans où s’estoit retiré feu mon père pour passer les troubles, madamoyselle de la Borde ma mère, qui ne faisoit profession de la Religion, estoit à Paris et autres de ses maisons libres pour conserver les biens de feu mon père autant que le temps luy pouvoit permettre. Feu M. de Feuquères nous vint trouver à Orléans ; de là allasmes tous ensemble à la Borde où nous passâsmes tout nostre printemps. L’esté, nous prismes congé de feu mon père que je ne viz depuis ; nous allasmes aux Ardennes où nous eusmes plusieurs difficultez par les guouverneurs du pais, qui congnoissoient monsr de Feuquères affectionné à la religion et homme de service. Et tous les jours taschoient par divers moiens de le faire assassiner. Le mois d’aoust, il fut mandé de monseigneur le Prince qui estoit à Noyers, et sur son parlement pour se retirer à la Rochelle, monsr de Feuquères n’eust pas sy tost assemblé ses amys et monté à cheval pour l’aller trouver qu’il sceut que monseigneur le Prince avoit esté contraint de s’avancer, et n’auroit eu moïen pour sa seureté d’attendre le jour du rendes vous qu’il leur avoit donné ; ainsy monsr de Feuquères patienta quelques sepmaines, et envoya négotier avec M. de Genlis[49] et autres qui avoient trouvé le mesme empêchement que luy ; et tous ensemble envoyèrent vers monsieur le Prince d’Orange[50] pour savoir s’il auroit agréable qu’ilz le joingnissent, ce qu’il eust fort à gré, car ce secours luy vint fort à propos ; et comme il s’enquéroit de Monsr de Malberg des Seigneurs francois qui particulièrement le venoient trouver, il luy parla affectionnément et avec beaucoup d’honneur de feu monsr de Feuquères, qui fut cause que, quand la trouppe fut jointe au dit Seigneur Prince, il le caressa fort et l’employa en toutes occasions de guerre. Monsieur le Prince d’Orange partit du Païs bas avec son armée composée d’Allemans et François, et passa par la Picardie et Champaigne, puis vinrent joindre le duc des Deux-Pontz sur la frontière d’Allemagne. Et en ce temps, Dieu nous donna Susanne de Pas, nostre fille aisnée, et l’unicque de feu Monsieur de Feuquères ; j’acouchay d’elle à Sedan, le 29e Décembre 68, et fut son parrain monsr Doncher, et madamoyselle sa femme fut sa maraine. Monsieur de Feuquères ne me peut voir en tout ce voyage, estant retenu en l’armée pour son estât de mareschal de camp qu’il exercea auprès de monsr le duc des Deux-Pontz, qui s’achemina vers la Charité, laquelle fut recongneue de monsieur de Feuquères, et ayant esté preste[51] à battre, ceux qui commandoient dedans se rendirent au moys de may 69, auquel lieu feu monsieur de Feuquères fut blessé à la jambe d’ung coup de pied de cheval, et luy en print la fièbvre continue, de laquelle il rendit son âme à Dieu, au grand regret des gens de bien qui le congnoissoient, laissant après luy une très heureuse mémoire. Ce fut le 23e de may au dit an ; j’avois alors 19 ans et passay tout ce temps à Sedan, fort affligée, hors de mon païs et de tous moïens, et avec un nombre infiny d’affaires. J’y receus là[52] la nouvelle de la mort de feu monsieur de la Borde, mon père, d’une mienne sœur qui estoit à marier, de feu monsieur de Feuquères mon beau père. Sy peu de bien que j’avois estoit saisy à cause des troubles ; de celuy de feu monsr de Feuquères je n’en touchay ung seul denier. Au milieu de tant d’afflictions, Dieu me sussita des amys, et me retira de toutes ces difficultez. Touteffois, depuis ce temps là, j’ay esté quasy tousjours travaillée de maladie, et la pluspart des médecins qui m’ont pensée ont jugé que s’avoit esté des mélancholies que j’avois eues. La paix estant faitte, je m’en vins, par le commandement de madamoyselle de la Borde, ma mère, à Paris, où après avoir fait noz partages de la succession de feu mon père, je demeuray pour tascher à nettoyer le bien de ma fille, et y estois encores lorsque le massacre[53] survint.

Je faisois estat, pour me divertir d’affaires et pour ma santé, d’aller passer mon hyver chez madamoyselle de Vaucelas ma sœur, et pour ce que je devois partir le lundy après St Barthélémy, je voulois aller le dimanche au Louvre prendre congé de madame la Princesse de Conti, madame de Bouillon, madame la marquise de Rothelin et madame de Dampierre. Mais comme j’estois encore au lit, une mienne servante de cuisine, qui estoit de la religion et venoit de la ville, me vint trouver fort effrayée, me disant que l’on tuoit tout. Je ne m’estonnay pas soudainement, mais ayant prins ma cotte et regardé par mes fenêtres, j’aperceu, à la grande rue St Anthoyne où j’estoy logée, tout le monde fort esmeu, plusieurs corps de garde et chacun à leur chapeau des croix blanches. Lors je vis que c’estoit à bon escient et envoyay chez ma mère, où estoient lors mes frères, scavoir que c’estoit. L’on les trouva fort empeschés à cause qu’allors mes frères faisoient profession de la religion. Messire Pierre Chevalier, Evesque de Senlis, mon oncle maternel, me manda que je misse à part ce que j’avoy de meilleur et qu’il m’envoyeroit incontinent quérir ; mais comme il y vouloit envoyer, il eut nouvelle que feu messire Charles Chevalier, seigneur d’Esprunes son frère, qui estoit fort affectionné à la religion, avoit esté tué à la rue de Bétisy où il s’estoit fait loger pour estre proche de monsr l’Amiral. Cela fut cause que monsr de Senlis m’oublia, joint que luy voulant aller par la rue fut arresté, et sans ung signe de croix que l’on luy vit foire, (car il n’avoit point congnoissance de la religion,) il eust esté en danger de sa vie. L’ayant attendu quelque demye heure et voyant que la sédition s’esmouvoit fort en la ditte rue St Anthoyne, j’envoyay ma fille, qui lors avoit troys ans et demy, au cou d’une servante, chez monsr de Perreuze qui estoit maistre des Requestes de l’hostel du Roy, et ung de mes meilleurs parens et amys, qui la fit entrer par une porte de derrière, la receut et me manda que sy j’y voulois aller, que je serois bien venue ; j’acceptay son offre et m’y en allay, moy scptiesme. Il ne savoit point encores lors tout ce qui estoit arrivé ; mais ayant envoyé ung des siens au Louvre, il luy rapporta la mort de monsr l’Amiral et de tant de seigneurs et gentilshommes, et que la sédition estoit[54] par toute la ville. Il estoit lors huit heures du matin ; je ne fus pas sy tost partie de mon logis que des domestiques du duc de Guise y entrèrent, appelèrent mon hôste pour me trouver, et me cherchèrent partout ; enfin, ne me pouvant trouver envoyèrent chez ma mère luy offrir que sy je leur vouloys apporter cent escus, ils me conserveroient et la vie et tous mes meubles. Ma mère m’en envoya donner avis chez M. de Perreuze ; mais après y avoir ung peu pensé, je ne trouvay point bon qui seussent où j’estoy, ny que je les allasse trouver, mais bien suppliay ma mère de leur faire entendre qu’elle ne scavoit que j’estoy devenue, et leur faire offre touteffois de la somme qu’ils demandoient. N’ayant peu avoir de mes nouvelles, mon logis fut pillé. Chez monsieur de Perreuze se vinrent réfugier M. des Landres et madame sa femme, mademoiselle du Plessis-Bourdelot, mademoiselle de Chaufreau, M. de Matho et toutes leurs familles ; nous estions plus de quarante[55] (là dedans réfugiez) de sorte que M. de Perreuze estoit contraint, pour oster tout soubçon de sa maison, d’envoyer quérir des vivres à ung autre bout de la ville, et aussy se tenir luy ou madame de Perreuze sa femme à la porte de son logis pour dire quelque mot en passant à monsr de Guise où à M. de Nevers et autres seigneurs qui passoient et repassoient par là, et aussy aux capitaines de Paris qui pilloient les maisons voisines[56]. Nous fumes là jusqu’au mardy et ne peut foire si bonne mine[57] qu’il ne fut soubpconné, de sorte qu’il fut ordonné que sa maison seroient visitée le mardy après disner. La plupart de ceux qui s’y estoient sauvés s’estoient retirez ailleurs, et n’y estoit demeuré que feu mademoiselle de Chaufreau et moy. Il fut contraint de nous cacher, elle avec sa damoyselle dans un buscher dehors, moy avec une de mes femmes dans une voûte creuse ; le reste de nos gens déguisez et cachez comme il avoit peu. Estant en cette voûte, au haut du grenier, j’oyois de si estranges crys d’hommes, femmes et enfants qu’on massacroit par les rues, et ayant lessé ma fille en bas, j’entray en telle perplexité et quasi désespoir que, sans la crainte que j’avois d’offenser Dieu, j’eusse aymé plus tost me précipiter que de tomber vive entre les mains de ceste populace et de voir ma fille massacrée que je craignois plus que ma mort. Une mienne servante la print et la traversa au milieu de tous ces dangers, et alla trouver feu dame Marie Guillard, dame d’Esprunes, ma grant mère maternelle qui vivoit encores, et la luy lésa, et a esté avec elle jusqu’à sa mort. Ceste après disnée du mardy fut tué en la mesme rue où M. de Perreuze se tenoit, vieille rue du Temple, feu d’heureuse mémoire monsr le Président de la Place[58] feignant le mener au Roy pour luy conserver la vie. Monsr de Perreuze se voyant menasse et assailly de sy près, pour nous conserver et sauver le sac de sa maison, employa monsieur de Thou[59], avocat du Roy et à présent Président en sa cour du Parlement. Ceste furie estant passée plus légèrement qu’il ne s’attendoit, il fut question de nous déguiser et nous faire délloger. D’aller chez ma mère, je ne pouvois, car on luy avoit mis garde en sa maison ; je m’en allay chez ung mareschal qui avoit espousé une sienne femme de chambre, homme séditieux et qui estoit capitaine de son quartier. Je me promis qu’ayant receu du bienfait d’elle, il ne me feroit desplaisir. Ma mère vint me voir le soir là dedans qui estoit plus morte que vive et plus transie que moy ; je passay ceste nuit chez ce capitaine mareschal ; ce ne fut que à mesdire des huguenotz et voir apporter le butin que l’on pilloit dans des maisons de la religion ; il me parla fort qu’il failloit aller à la messe. Le mercredy matin, ma mère envoya chez monsieur le président Tambonneau et chez madamoyselle la Lieutenante Morin sa belle-mère qui vivoit encores, s’il n’y auroit point moyen de me sauver là dedans. Sur le midy, je m’y en allay toute seule, et pour ce que je ne savoy pas le chemin, je suivoy ung petit garçon qui alloit devant moy : ils estoient logez au cloistre Nostre Dame, et n’y avoit que mademoyselle la Lieutenante Morin, mère de madame la chancelière de l’Hospital, monsr et madame la Présidente Tambonneau, monsr de Paray leur frère et ung de leurs serviteurs nommé Jacques Minier qui seussent que je fusse là dedans. J’entray secrètement, et me logèrent dans l’estude de monsr le président Tambonneau où je feus tout le mercredy jusques au jeudy la nuit ; mais le jeudy au soir, ils eurent avis que l’on vouloit cercher là dedans monsr de Chaumont Barbezieux qui estoit leur alié, et madame de Belesbat leur sœur, et craignant qu’en cerchant ceux là ilz ne me trouvassent, furent d’avis que je délogeasse, ce que je fis sur le minuit entre le jeudy et le vendredy, et me firent conduire chez ung marchant de bled qui leur estoit serviteur et homme de bien ; je fus là dedans cinq jours, assistée de monsr et madame la Présidente Tambonneau et de toute ceste maison de laquelle je receu tant d’amityé et d’ayde en ce besoing que, outre la parenté qui est entre madame la Présidente Tambonneau et moy, il ne sera jour de ma vie que je ne leur demeure très obligée. Le mardy suivant, madamoyselle de la Borde, ma mère, ayant ung peu reprins alaine et trouvé moyen, pour sauver mes frères de ce naufrage, de les faire aller à la messe, pensa me sauver par ce mesme chemin, et m’en fît parler par M. de Paroy, nostre cousin, lequel, après plusieurs propos que nous eusmes ensemble, m’en trouva, par la grâce de Dieu, très eslongnée. Le mercredy matin, après que ma mère eut uzé de quelques moyens pour m’y faire condescendre, n’ayant de moy telle response qu’elle vouloit, mais seulement une supplication pour me faire sortir de Paris, m’envoya dire qu’elle seroit contrainte de me renvoïer ma fille ; je ne peu que respondre sy non que je la prendrois entre mes bras, et qu’en ce cas nous nous lairrions massacrer tous deux ensemble ; mais à la mesme heure, je me résolus de partir de Paris quoy qu’il m’en deust avenir, et priay celui qui m’avoit fait ce message d’aller arrester une place pour moy[60] aux Corbillard, ou en quelque bateau montant sur la rivière de Sene. Le temps que je fus en ce logis du marchand de bled, ce ne fut sans pêne ; j’estois logée en une chambre au dessus d’une que tenoit madame de Foissy qui empeschoit[61] de pouvoir marcher en la ditte chambre, et n’y ozoit on aussy alumer de la chandelle, tant à cause d’elle que des voisins ; quand l’on me portoit à manger quelque morceau, c’estoit dans ung tablier, faignant venir quérir du linge pour madame de Foissy. Enfin, je partis de ce logis le mercredy, onzième jour après le massacre, sur les onze heures du matin, et entray dans ung bateau qui alloit à Sens, et ne voulut celui là m’arrester place dans le Corbillars, d’autant qu’il estoit tout public et qu’il craingnoit que quelqu’un ne m’y recongneust. Comme j’entroy dans ce bateau qui alloit à Sens, j’y trouvay deux moines et ung prestre, deux marchans avec leurs femmes. Comme nous feusmes aux Tournelles où il y avoit garde, le bateau fut arresté et le passeport demandé ; chacun montra le sien fors moy qui n’en avois point ; ils commencèrent lors à me dire que j’estoy huguenotte, et qu’il me falloit noyer, et me font descendre du bateau ; je les priai de me mener chez monsr de Voysenon, auditeur des comptes qui estoit de mes amys et qui faisoit les affaires de feu madamoyselle d’Esprunes, ma grant mère, lequel estoit fort catholique romain, leurs assurant qu’il respondroit de moy. Deux soldatz de la compaignie me prinrent et me menèrent à la ditte maison. Dieu voulut qu’ilz demeurèrent à la porte, et me laissèrent monter ; je trouvay le pauvre monsr de Voysenon fort estonné, et, encores que je fusse desguisée, m’appeloit madamoyselle et me contoit de quelques unes qui s’estoient sauvées là dedans. Je luy dis que je n’avois loysir de l’ouïr, car je pensois que les soldatz me suivissent, qu’il y avoit apparence que Dieu se vouloit servir de luy pour me sauver la vie, autrement que je pensois estre morte. Il dessent en bas et trouve ses soldatz auxquelz il assura de m’avoir vue chez madlle d’Esprunes qui avoit ung filz évesque de Senlis, qu’ilz estoient bons catholiques et congneus de tous pour telz. Les soldats luy répliquèrent fort bien qu’ilz ne demandoient pas de ceux là, mais de moy. Il leur dit qu’il m’avoit veue autrefois bonne catholique, mais qu’il ne pouvoit respondre sy je l’estois lors. A l’heure mesmes arriva une honneste femme qui leur demanda que c’est qu’ilz me vouloient faire ; ilz luy dirent : « Pardieu, c’est une huguenotte qu’il faut noyer, car nous voyons comme elle est effrayée, » et à la vérité, je pensois qu’ilz m’allassent jetter dans la rivière ; elle leur dit : « Vous me congnoissez, je ne suis point huguenotte, je vas tous les jours à la messe, mais je suis sy effrayée que depuis huit jours, j’en ay la fièbvre ; » l’ung des soldatz respond : « Pardieu, et moy et tout, j’en ay le bec tout galeux. » Ainsy me remettent dans le bateau me disant que, sy j’estois ung homme, je n’en reschapperay pas à sy bon marché. Le mesme temps que j’estois arrestée au bateau, le logis où je venois de sortir estoit fouillé ; sy j’eusse esté trouvée dedans, j’eusse coureu danger. Nous fismes nostre voyage et la nuit nous print en ung lieu qui s’appelloit le petit Laborde. Toute l’après dinée ces moynes et ces marchands ne faisoient que parler en réjouissance de ce qu’ilz avoient veu à Paris, et comme je disois ung mot, ilz me disoient que je parlois en huguenotte ; je ne peu faire autre chose que faire la dormeuse pour n’avoir subject de leur respondre. Comme je feus dessendue, j’apperçeu le dit Minier qui estoit envoyé de par madame la Présidente Tambonneau pour savoir que je deviendrois, estant en peine de ce qu’elle avoit seu que j’avoy esté arrestée. Il me fit signe que je ne fisse semblant de le congnoistre ; mais c’estoit luy qui m’avoit fait les messages que ma mère m’avoit envoyés, et qui m’avoit aussy arresté place au bateau, qui fut cause qu’il fut recongneu par ces femmes avec qui j’estoy, et ayant trouvé moyen de luy dire sans qu’ilz s’en apperçussent, entra où nous estions et me dit que ma maitresse l’avoit envoyé pour faire vandanges. A soupper, il s’assit à table, faisant bonne mine, m’appelant par mon nom Charlotte pour luy donner à boire ; ainsy leur leva tout le soupçon qu’ilz avoient eu de moy. Il n’y avoit qu’une chambre en ceste hostellerie là où il y avoit troys litz, où ces deux moynes et ce prestre couchèrent en l’ung, les deux marchants en l’autre, les deux femmes et moy au troisiesme. Je ne fus pas sans pêne ; j’avois une chemise de toile de Hollande, accommodée de point couppé que m’avoit prestée madame la Présidente Tambonneau. Je craingnois fort qu’estant couchée entre ces deux femmes, elle ne me fist recongnoistre pour autre que je n’estois habillée. Le jeudy matin, comme nous entrasmes au bateau, le dit Minier n’y voulut entrer disant tout haut qu’il avoit accoutumé de s’y trouver mal. Mais il me dit tout bas que je me donnasse garde d’aller à Corbeil ny à Melung dont nous estions Seigneurs, craingnant que je n’y fusse congneue et que je courusse danger, mais que je me souvinsse de descendre au village d’Yuri à une petite lieue de Corbeil. Comme je véy le village, je demanday au batellier à descendre, dont il me refusa ; mais Dieu voulut que vis à vis du village le bateau agrava, ce qui le contraignit de nous faire tous descendre ; l’ayant payé, nous allasmes, le dit Minier et moy, au dit village d’Yury, où estant, il prit résolution de me mener au Bouschet, à une lieue, près de la maison de monsieur le chancelier de l’Hospital, maison appartenante à monsr le Président Tambonneau, et me mit chez son vigneron. Ainsy fismes cinq lieues à pied, et m’ayant lessée chez ce bon pauvre homme, il alla à Vallegrand, chez monsr le Chancelier, pour savoir s’il y avoit moyen que je m’y retirasse, avec madame la chancelière, sa femme ; mais il les trouva tous fort estonnés[62], ayant esté envoyé du Roy soubs ombre de le garder une forte garnison en sa maison, madame la chancelière avoit déjà esté contraincte d’aller à la messe. Monsieur le Chancelier m’envoya offrir par le dit Minier sa maison ; touteffois je n’y pouvois demeurer sans aller à la messe, ce qu’il ne pensoit pas que je voulusse faire, voyant la résolution que j’avois prise de sortir de Paris avec tous ces dangers. Je demeuray chez le dit vigneron quinze jours et le dit Minier s’en retourna à Paris. J’eus ung malheur qu’aussy tost que je feus arrivée au dit lieu du Bouschet, les suisses de la Royne Elisabeth[63] vinrent fourrager tout le village pour trouver quelque pauvre huguenot ; mais Dieu voulut qu’ilz n’entrèrent en ceste maison où j’estoy à cause qu’il y avoit sauvegarde. Ces suisses me servirent d’excuse pour ne sortir du logis tandis que je fus là, et n’estre pressée d’aller à la messe, encores qu’ilz fissent leur procession générale. Le pauvre vigneron regrettoit fort des maisons de gentilzhommes ses voisins qui avoient esté tuez et massacrés, recongnoissant qu’au pais il n’y avoit point plus grans aumosniers, ny gens de bien qu’eux. Il me permit tousjours de dire la bénédiction et l’action de grâces en françois, et me pensoit estre servante de madame la Présidente Tambonneau, comme le dit Minier luy avoit dit. Au bout du temps, j’avois envie de gaigner la Brye et aviser à ce que je pourrois devenir ; j’empruntai du vigneron ung asne et le priay de me venir conduyre, ce qu’il fit et passâsmes la rivière de Seine entre Corbeil et Melung, en un lieu qui s’appelle St Port, et m’en vins à Esprunes, maison appartenant à feu ma grand’mère. Arrivée que je feus là, les servantes du logis me sautoient au cou d’aise, me disant : « Madamoyselle, nous pensions que vous feussiez morte ; » ce pauvre vigneron demeura fort estonné, me demandant sy j’estois damoyselle, et enfin partant d’avec moy m’offrit sa maison et qu’il me cacheroit et empescheroit que je n’allasse à la messe, s’excusant à moy de ce qu’il ne m’avoit fait coucher au grand lit ; ainsy il s’en retourna retourna et je demeuray à Esprunes deux sebmaines. Je ne veux oublier à remarquer que·ung prestre chapellain du dit lieu et qui se tenoit à Melun, me vint voir, et me consolant entre autres propos me dit : « Puisque les jugemens de Dieu commencent en sa maison, les meschans et iniques doibvent avoir grant peur. » Au bout de quinze jours, je remontai sur ung asne et m’en allé à quattre lieues de là, chez monsr de la Borde, mon frère aisné, que je trouvay en une grande perplexité, tant pour avoir esté contraint pour se conserver d’aller à la messe, comme estant lors poursuivy pour faire d’estranges abjurations. Nos amys de Paris, sachantz que j’estois là et craingnant que je le destournasse défaire les dittes abjurations, luy donnèrent avis de sa ruyne s’il me retenoit là sans aller à la messe, de sorte que le dimanche, comme son prestre estoit en sa chapelle, me fait entrer avec luy dedans. Voyant le prestre, je luy tournay le dos et m’en allay assez esplorée ; mon frère eust voulu lors ne m’en avoir jamais parlé. Je prins résolution de n’y faire plus long séjour, et d’autant qu’au partir de Paris je n’avoy que quinze testons dans ma bourse, et rien de ce que j’estoy vestue à moy par qu’il avoit fallu me desguiser, j’emploïay la sebmaine à cercher un chartier pour me conduire à Sedan ; et sur quinze cens frans qui m’estoient deubs là autour, j’en receus quarante escus, et durant le séjour que je fis à la Borde une mienne femme de chambre et ung de mes gens vinrent me trouver. Je fis entandre à mon frère ma résolution qu’il trouvoit hazardeuse ; touteffois, il m’ayda de faire résouldre mon chartier à me conduire qui auparavant en faisoit difficulté ; me priant touteffois que ma mère et noz autres amys ne sceussent pas que je feusse partie de son sceu, d’autant qu’il craingnoit qu’ilz n’en feussent offensés contre luy. L’adieu qu’il me fit fut qu’il s’assuroit qu’estant poussée de zèle et d’affection de servir à Dieu, il béniroit et mon voyage et ma personne ; comme, par la grâce de Dieu, il m’est ainsy avenu. J’arrivay à Sedan le jour de la Toussaint, premier de novembre, sans avoir receu aucun empeschement ny destourbier ; et à mon arrivée au dit Sedan, je trouvay beaucoup d’amys qui m’offrirent leurs moyens. Je ne feus pas une heure à Sedan que je ne feusse habillée en damoyselle, chacun m’aydant de ce qu’il avoit, et je receus beaucoup d’honneur et d’amityé de monsieur le duc[64] et madame la duchesse de Bouillon, et feus au dit lieu de Sedan jusqu’à notre mariage de monsieur du Plessis et de moy, comme il sera dit cy après. Je reviens maintenant à monsieur du Plessis qui, après le massacre, passa en Angleterre, où il fut bien receu et embrassé de toutes personnes de qualité et doctrine, et y fit des amys qui, depuis lors, luy ont servi beaucoup en diverses négociations. Les premières consolations luy vinrent de la sincère amityé de deux amys qui se souvinrent de luy au besoing L’ung fut Monsr Hubert Languet, bourguignon duquel a esté devant parlé, qui lors de la St Barthélémy estoit à Paris, négotiant avec le roy Charles de la part du duc Auguste, Electeur de Saxe, et autres princes de l’empire protestans. Iceluy, soubs la confiance de son ambassade pendant la fureur du massacre, au danger de sa vie, l’alla chercher par Paris pour le sauver et luy donner moyen de se retirer en Allemaigne ; quoy faisant fut saisy du peuple par les rues, mené prisonnier à la Magdeleine, et de là retiré Monsr de Morvillier, premier conseiller d’Estat, non sans grand peur. Comme il entendit que monsieur du Plessis estoit sorty de la ville, ne sachant quel chemin il auroit peu prendre, et touteffois qu’en quelque lieu que ce fust, ce ne pourroit estre sans besoing de ses amys, escrivit en Allemaigne, Angleterre et ailleurs à ses amys es bonnes villes qu’on luy délivrast argent en son nom, telle somme qu’il demanderoit, dont touteffois par la grâce de Dieu, il ne s’ayda point. L’autre fut messire François de Walsingham, lors ambassadeur pour la Royne d’Angleterre en France, et depuis lors secrétaire d’estat, lequel de son propre mouvement dépescha ung Courier exprès avec lettres à la Royne sa maîtresse et à tous les plus notables Seigneurs du conseil d’Angleterre, par lesquelles il le recommandoit comme personne de laquelle ilz pouvoient prendre toute confiance, en quelque affaire que ce fust ; recommandation non vulgaire alors pour la réputation de mauvaise foy que le massacre avoit donné aux François ; et mesmes vu son âage, n’estant lors Monsr du Plessis âagé de vingt troys ans. De là en avant, il passa les misères communes en Angleterre sur les livres, et fit quelques remonstrances à la Royne tant en latin qu’en François, l’exortant à la manutention de l’Eglize, lesquelles se lisent encor en diverses mains, et quelques apologies des calomnies qu’on mettoit à sus à ceux de la Religion réformée de France ; mesmes fut employé en quelques négotiations vers la Royne, tant par le Prince d’Orange et les Etats de Hollande et Zélande, qui touteffois ne l’avoient jamais veu, que par monseigneur[65] le Duc d’Alençon qui des lors projettoit diverses pratiques contre le Roy Charles, et se proposoit, en cas qu’icelles ne réussissent, de passer en Angleterre et relever le parti de ceux de la religion.

La face de la France estoit sy horrible qu’il ne pouvoit penser à y retourner, qu’elle ne fust changée, encor que ses parens l’y conviassent assiduellement ; et là dessus tenté de divers desseingz, tantost d’aller en Suède où estoit en crédit Charles de Mornay et de Varennes, grand maistre du Royaume, yssu de sa maison, tantost en Irlande pour s’employer en la nouvelle conqueste[66] contre les sauvages, et tantost mesmes au Pérou ou en Canada, à laquelle entreprise il estoit induict par feu Charles de Boisot, son singulier amy, depuis guouverneur de Zéellande qui estoit presques en pareil désespoir des Pais bas que luy de la France. Dieu voulut espargner son Eglize[67] et délivra la Rochelle en appelant le Duc d’Anjou (qui règne à présent) à la couronne de Poulogne, avec lequel il fust sollicité de s’acheminer, parce qu’il recerchoit personnes qui eussent la congnoissance des régions et langues étrangères ; et luy ay plusieurs fois ouy dire qu’estant en une profonde méditation il eut un instinct de la prochaine et certaine délivrance de la Rochelle, ne pouvant imaginer d’où elle pouvoit venir. Car qui eust peu alors penser aux Polonais qui eux mesmes n’y pensoient pas ? Mais monsieur le Duc d’Alençon continuant ses desseingz, sous l’aile duquel plusieurs Seigneurs de la Religion commenceoient à se réchauffer, il se résolut, à l’instance particulière de M. de la Noue[68], de repasser en France. Tost après dong se brassa la reprise des armes pour laquelle il tracassa beaucoup, contestant touteffois tousjours par plusieurs raisons avec le dit sieur de la Noue qu’il ne falloit point mesler les affaires de la Religion avec celles de monseigneur le Duc d’Alençon, mais faire son cas à part et se contenter d’avoir bonne intelligence avec luy. Le contraire fut suivy, et ce qui s’en suivit ne luy fit repentir de son avis ; de là par la précipitation de quelques ungz s’ourdit l’entreprise[69] de St Germain, auquel lieu il estoit allé pour tirer de là messieurs de Thoré et de Turene, pour l’exécution de quelques notables entreprises en Normandie qu’ilz avoient résolu d’exploiter au dixième Mars 1574, comme plusieurs autres en France. La conclusion en estant prise avec eux, arrive homme de la part de monsieur de Guitry, annonçant à monseigneur le Duc qu’il prenoit les armes, parce qu’elles estoient prises en Poitou, et luy conseillant de se retirer à Mantes pour aussy les prendre. Geste nouvelle fut trouvée crue, d’autant qu’il sembloit que le dit sieur de Guitry eut bien peu attendre une responce de monseigneur le Duc, premier que prendre les armes. Sur ce touteffois fut prise résolution, telle qu’on peut en ceste précipitation, que monseigneur le Duc, le Roy de Navarre, monseigneur le Prince et autres Seigneurs prendroient leur chemin à Mantes, sortans de la court en un matin, une trompe au col en fasson de chasseurs, monsieur du Plessis les conduisant, lesquelz sans doute eussent trouvé la porte ouverte estant ville de l’apanage de mon dit seigneur le Duc, et y estant en guarnison la compaignie de feu monsieur le Duc de Montmorency, commandée par monsr de Buhy, frère de monsieur du Plessis. Mais comme il pensoit dormir deux heures pendant qu’ilz se prépareroient à partir, ceste résolution fust changée à son grant regret, et non sans protester, quand on luy en déclara le changement, que c’estoit l’emprisonnement ou arrest certain d’eux tous, comme il s’en suivit. Ilz mandèrent dong par luy à monsr de Buhy son frère qu’il tînt la porte de Mantes ouverte au sieur de Guitry, et au dist sieur de Guistry qu’il s’y ascheminast avec ses troupes qu’il espéroit estre de troys cens gentilzhommes et quelques gens de pied, et que la ville prinse, ilz s’y en iroient, sans considérer qu’il ne pouvoit s’avancer avec trouppes sans que l’alarme en vinst à la court qui lors se retireroit à Paris et se saisiroit de leurs personnes pieça suspectes. Monsieur de Buhy dong tint la porte du costé de Rhony ouverte, et monsieur du Plessis se trouva à celle du Pont entre cinq et six heures du matin ; mais le sieur de Guitry ne peut arriver qu’à huit heures, et n’avoit environ que quarente chevaux, plusieurs l’ayans quitté au rendez vous ; quand ils virent que mon dit seigneur ne s’y trouvoit point, et ayant fait ung tour par la ville, la quitta et se retira en Normandie. Monsieur de Buhy s’y conduit sy prudemment que pour l’heure on ne s’apperceut de rien de sa part, de sorte qu’il en sortit le mesme jour assez doucement, soubs ombre de porter la nouvelle à la court de ce qui s’estoit passé, sans que le peuple se doutast de luy, car il faisoit entendre que monsr de Guitry avoit une vieille querelle à luy, comme de fait autreffois ilz en avoient eu ensemble. Monsieur du Plessis prit son chemin vers Chantilly, maison de monsieur de Montmorency, où ilz se rencontrèrent ; monsieur de Buhy ne vouloit aisément quitter sa maison, se fondant sur certaines lettres que le Roy et la Royne luy avoient escrit, louans le bon devoir qu’il avoit fait en la conservalion de la place de Mantes. Monsieur du Plessis luy remonstroit que ceste feincte ne pouvoit durer que quattre jours et que la vérité s’en descouvriroit sans doute, dont il se trouveroit en pêne ; tellement qu’ilz prirent leur chemin vers Sedan, passans chez monsr de Conflans, leur allié, père du Vicomte d’Auchy, lequel leur ouvrit volontairement sa bouette, en laquelle ils prirent deux cens escus, n’ayant peu passer chez eux pour prendre argent ; mais arrivés à Sedan, pour ne faire pêne à feu monsieur le Duc de Bouillon qui vouloit encor temporizer, ilz se retirèrent (changeant de nom), en sa terre de Jametz d’où ilz ne partirent qu’après la mort du Roy Charles qui fut en may 1574. Pendant ce jour, monseigneur d’Alençon, qui brassoit sortir de la court et désiroit d’estre recueilly de quelque force raisonnable à son sortir, luy escrivit, le priant instamment de passer vers le Comte Ludovic[70] qui lors estoit devant Maëstricht, pour l’induire à amener ses trouppes en France. Il y avoit divers périlz à passer, et touteffois, il s’y résolut ; il se fait donc raire[71] la barbe de fort près, prend ung des siens et ung guide qui ne le connoissoit point, et se délibère de jouer le page, et que son homme feindroit le mener en Allemaigne pour apprendre la langue chez le Comte de Newenaër, beau frère du Prince d’Orange ; en ceste façon, passe les Ardennes et vient à Liège où on luy fit divers interrogatoires ; puis, avec ung passeport de l’Evesque, traverse jusqu’à Aix, chemin lors battu ordinairement des trouppes Hespagnoles, à Aix prend langue, achepte des écharpes pour aller en l’armée du Conte Ludovic qui estoit logée à deux lieues de Mœstricht en ung bourg nommé Gulpen. En chemin, trouve des reistres qu’il interrogue en Alleman, et lors son guide, qui n’entendoit qu’ung peu d’Alleman, fut fort estonné, l’oyant ainsy parler à eux, d’autant qu’il estimoit monsr du Plessis page allant apprendre la langue, et avoit ignoré durant le voyage qu’il en sceust un seul mot ; tellement qu’il commença à s’escrier qu’il estoit trahy ; mais après qu’il eust parlé à lui, il se rasseura et demeura avec luy. Ainsy monsieur du Plessis alla trouver le comte Ludovic[72], et là traitta fort secrètement avec luy plusieurs jours, et enfin ne le peut induire à son intention, ne rapportant autre jugement de ceste armée que une attente prochaine de sa ruyne pour le peu d’ordre qu’il y apercevoit, à cause qu’elle n’estoit, pour la plus part, composée que d’hommes empruntés de Contes et Princes ses parens et alliez. Ainsy n’ayant rien peu faire, revient à Aix, et reprend ses erres[73] vers Liège. Mais à une lieue ou plus de la ville d’Aix, en un village nommé Heury Chapelle, tombe au sortir en une embuscade de deux centz harquebuziers sortis de Lembourg, de sy près qu’à peine peut-il ressortir du village par où il estoit entré que la barrière de l’entrée ne fust fermée. Au pied de la montagne, il s’apperçoit suivy de six chevaux et se met au galop. Avint que ses pistoles luy tombent, la courroye s’estant rompue, et mit pied à terre pour les ramasser, par ce moyen gaignans ceux qui le suyvoient toujours avantage sur luy. A peu de là, le cheval de son homme tomba qu’il eut pêne à faire relever, et lors le fit mettre devant luy. Il se vit alors attainct de près, et est à noter qu’il estoit monté sur ung cheval auquel il souloit faire porter une camare, laquelle il luy avoit coupée ce jour affin qu’au besoing il peust franchir un fossé. Comme il vient à enfoncer ce cheval, il prend à quartier pour se tirer de la fange, (c’estoit au commencement de mars et après de grandes pluyes,) et l’emporte dedans une plouse hors du chemin, et ne le peut retenir quelques saccades de bride qu’il luy donnast. Au bout de ceste plouse, il trouve un précipice, d’où le cheval se jette à bas, rompant selle, bride etc., puis le porte dans des saux le long du ruisseau, où il luy pensa plusieurs fois rompre les reins. Enfin se prend à une branche et le laisse passer dessoubs, laquelle lui faillant, tomba sur les reins et en fust assez longtemps mal, encores qu’à la chaude il n’en sentist presques rien. Le cheval se sentant délivré de luy s’arresta court, et eust moyen de le reprendre, en se résolvant toutefFois à la mort, car il ne voyoit aucune yssue à cause du susdit ruisseau assez large, ny autre apparence que d’estre attrapé là par ceux qui le poursuivoient de sy près. En ceste extrémité, il prie Dieu, puis se remet à renouer son harnois, et enfin mène son cheval en lieu facile pour reprendre son chemin, et voyant son chapeau en ce champ qui luy estoit tombé descend jour le reprendre, parce qu’il ne voyoit plus personne. Comme il remontoit, son guide sort d’un buisson et luy vient tenir l’estrier, et s’enquérant de ceux qui le poursuivoient, lui dit qu’ils avoient tourné bride de l’heure qu’ilz l’avoient veu se destourner du chemin, (à scavoir que le cheval l’emportoit) comme de fait ilz prirent un homme de pied nommé la Roche, aultrement Emery, depuis huissier du conseil du roy de Navarre à Paris, qui s’estoit adjoint à luy chez le conte Ludovic, et lui dirent qu’il les avoit voulu attirer en une embuscade, mais qu’ilz s’en estoient bien sceu garder. Dieu usant, comme il le fait souvent, des accidens qui nous semblent conduire à la mort pour nostre conservation et salut. Ainsi donq, il reprit son chemin vers Aix, là où il prit un guide pour passer le païs du Luxembourg, qui le perdit le premier matin es grantz maretz de Limbourg, et oyoit par tout sonner le tabour des Hespagnolz dont les trouspes remplissoient tous les environs. De là, après plusieurs travaux, il sortit et apperceut un monastère de Prémontrë, appelé Renneberg, où il sceut qu’il y avoit cinq moines, et par ce que ses chevaux n’en pouvoient plus, se résolut d’y aller. Ilz firent au commencement difficulté d’ouvrir ; mais s’estant dit escholier venant de Couloigne, et leur ayant parlé latin et tenu plusieurs propos vraysemblables, ilz ouvrirent, luy donnèrent à disner, et luy firent repaistre les chevaux. Il les entretenoit de divers propos et entrèrent en telle privante qu’ilz luy offrirent leurs chevaux et beaucoup d’honnestetés ; mais il leur demanda seulement une lettre de recommandation à la prochaine frontière, qui fut cause qu’ils escrivirent au maire de Muderscheid, cestuy cy à celui de St Vit, et ainsy conséquemment, tellement que de maire en maire et de place en place, il traversa le Luxembourg sans pêne et vint à sauveté à Givonne, près Sedan et de là à Jametz, et fut en mars 1574 qu’il feit ce dit voyage.

Arrivé qu’il fut à Jametz, il entendit la sortie de monseigneur le Prince[74] de Condé de la court, qui se retiroit en Allemaigne, lequel il alla rencontrer de nuit entre Sedan et Mouzon, et l’accompagna deux lieues au delà de Juvigny, duquel lieu, à la prière de toute sa trouppe, il s’en sépara pour sa seurté et fut conduit secrètement et par voyes obliques à Jametz, où il se tint caché quelque sebmaine, tant que l’alarme fut passée, sa trouppe néanmoins tirant tousjours son chemin par le pais messin vers l’Allemaigne, comme s’il y eust esté en personne. Là aussy, peu de jours après, passa monsieur de Méru de la maison de Monmorency, lequel monsieur de Buhy et luy récelèrent en leur logis à Jametz quinze jours ou environ, tant que l’esmeute en fust passée, d’où ilz le firent seûrement conduire en habit de fauconnier en Allemaigne par un messaiger de Merville en Luxembourg qui ne le congnoissoit pas. Ilz furent à Jametz jusqu’à la mort du roy Charles qui fut au mois de may ensuivant, et passoit son temps à faire quelques escritz, entre autres, il fit en Latin un livre intitulé : « De la puissance légitime d’un Prince sur son peuple, » lequel a esté depuis imprimé et mis en lumière sans touteffois que beaucoup en ayent seu l’autheur. Monsieur de Buhy, son père, et luy voyoient souvent feu madame de Morvillier et madlle de Franqueville, sa fille, aujourd’huy madame de Vallières, lesquelles estoient retirées à Jametz pour les troubles ; aussy feu monsieur de Chelandre, capitaine du lieu, homme jà fort vieil, et auquel son filz a succédé depuis. Incontinent après la mort du roy Charles, ils se retirèrent à Sedan pour estre plus proches des affaires qu’elle amêneroit, et furent logés chez le capitaine de Sedan, appelé le sieur de la Mothe, très honneste gentilhomme et affectionné à la religion, en une tour sur la porte de la ville. Or pour les troubles de France depuis le massacre s’estoient retirés à Sedan beaucoup d’honorables familles, plusieurs gens d’honneur et de toutes professions, tellement qu’ilz y trouvèrent beaucoup de noblesse de leurs cartiers, et entre autres monsieur de Bourry, naguères décédé, leur cousin germain. Monsieur du Plessis y voyoit souvent feu monsr d’Heudreville avec lequel il avoit eu familiarité et amityé en son séjour d’Angleterre, lequel l’aymoit et l’honoroit fort ; iceluy estoit un des premiers conseillers de la court de Parlement de Rouen, grandement estimé et honoré tant qu’il a vescu et tenu pour homme d’honneur, bon juge, sans passion, charitable et vray amy, et encore est il tousjours regretté de ceux qui l’ont congneu tant d’une que d’autre religion. Monsieur du Plessis estoit aussy visité journellement de plusieurs ministres et autres gens de lettres, et ne se passoit affaires, tant pour les troubles de France et la cause de la religion que pour l’estat particulier de feu monsieur de Bouillon, qui ne luy fust communiqué. En ce séjour fit aussy plusieurs escritz selon que les affaires de France et les troubles luy en donnoient le subject, et pareillement les troubles du Pais bas, entre aultres une remonstrance après la mort du grand commandeur de Castille[75], qui avoit succédé au duc d’Alba es Païs bas, laquelle fut envoyée à monsr le Prince d’Orange et fut imprimée en langue flamande et françoyse, non sans quelque fruit et effect ; et le subject estoit d’inciter les Estatz des Païs bas à se relever de dessoubs la tirannye par ceste occasion, et se joindre en cause avec ceux de Hollande et de Zeelande, puis qu’ilz estoient jointz en intérest, ce qui avint peu de temps après, ainsy qu’il se peut voir en l’histoire.

En ce temps, j’estois à Sedan, et voyois quelquefois monsieur de Buhy et monsieur du Plessis, pareillement monsr des Baunes, leur jeune frère ; j’estois logée chés le sieur de Verdavayne, médecin de feu monsieur de Bouillon, assez près d’eux. Au moys d’aoust ensuyvant, M. de Buhy feit quelque voyage secret en sa maison ; et pendant son absence, qui fut environ deux moys, monsieur du Plessis et monsieur des Baunes continuoient tous les jours à me venir voir, et prenois grand plaisir aux bons et honnestes propos de M. du Plessis. Touteffois, ayant vescu solitaire depuis l’espace de plus de cinq ans que j’estois veufve, et ayant envye de continuer de mesmes, je voulus, de propos délibéré, sonder son desseing, luy disant comme je trouvois estrange d’aucuns suyvans la guerre qui pensoient à se marier en temps sy calamiteux. Mais l’en ayant trouvé fort eslongné et congnoissant la bonne réputation en laquelle il estoit, je pensay que ceste hantise estoit à cause du voisinage ; et puis j’avois pris plaisir, depuis que je m’estois retirée à Sedan, pour passer plus doulcement ma solitude, en l’arithmétique, en la painture et en autres estudes dont quelquefois nous devisions ensemble, de sorte que je feus bien ayse qu’il continuast à me venir voir, et en peu de temps, l’affectionnay autant que pas un de mes frères, combien que je ne pensasse point à mariage. Monsieur de Buhy estant de retour, il fit entendre à monsieur du Plessis comme il avoit résolu, avec madamoyselle sa mère et sa femme, d’aller passer le reste du mauvais temps en une terre qu’il avoit en Bourbonnois nommée Monverin. Monsieur du Plessis ayma mieux demeurer à Sedan, proche de l’Allemaigne où s’estoit retiré monseigneur le Prince de Condé, et d’où l’on attendoit une armée de reistres. Ainsy ilz se séparèrent, mais monsieur des Baunes, son jeune frère, ne voulut laisser monsieur du Plessis.

Tout cest hyver feu monsieur de Bouillon ne feit que languir et traîner, et c’estoit tout commun qu’il ne pouvoit reschapper, et qu’il avoit esté empoisonné au siège de la Rochelle. Cependant madame de Bouillon[76] sa mère, l’estoit venu voir et craingnoit on fort que survenant la mort de monsieur de Bouillon, son fils, elle se saisist du chasteau de Sedan, attendu mesmes que plusieurs avoient mauvaise opinion du sieur des Avelles qui en estoit gouverneur. L’Eglize de Sedan estoit belle pour le nombre des réfugiés ; monsieur du Plessis qui en prévoyoit avec beaucoup de gens de bien la dissipation, après avoir tenté divers moyens, s’aviza d’en communiquer avec le sieur de Verdavayne, mon hoste, médecin de mon dit Seigneur de Bouillon, homme fort religieux et zélé. Ils prinrent résolution que le sieur de Verdavayne déclareroit à madame de Bouillon, qui estoit lors en couche, l’extrême maladie de monsieur de Bouillon, son mary, et le danger qu’il y avoit, au cas qu’il pleust à Dieu de l’appeller, que madame sa belle mère qui estoit fort contraire à la Religion, par le moyen du Seigneur des Avelles ne se saisist de la place pour en faire selon la volonté du Roy. Elle après l’avoir ouy, toute affligée qu’elle estoit, se délibère d’en escrire à monsr de Bouillon, qui estoit en une autre chambre, lequel, après avoir veu sa lettre, la voulut voir pour en communiquer avec elle. Elle se feit donc porter en sa chambre, et après résolution prise entr’eux, fut reportée en son lit. Le lendemain, feu monsr de Bouillon envoyé quérir ses plus confidens, particulièrement fait prier M. du Plessis de s’y trouver, et avec eux esclarcit les moyens d’effectuer sa ditte résolution. Puis appelle tous ceux de son conseil et les principaux de sa maison et leur déclare que, pour certaines causes, monsr des Avelles ne pouvoit plus exercer sa charge, et pour ce, sur l’heure mesmes luy ayant demandé les clefz, les mit ès mains de messieurs du Plessis, de la Laube, d’Espan, d’Arson et de la Marcillière, conseiller au grand conseil, pour, appelles les officiers et gardes du chasteau, leur déclarer l’intention du dit Seigneur duc de Bouillon et les remettre es mains du dit sieur de la Laube, lieutenant de sa compagnie. Ainsy ceste place fut assurée et le sieur des Avelles partit dans vingt quattre heures, et deux jours après mourut feu monsr de Bouillon[77] fort chrestiennement, remettant madame sa femme, messieurs ses enfans et son estât soubs la conduite de Dieu ; et y demeurasmes nonobstant sa mort, non moins paisiblement que auparavant. Quelque temps après la mort de M. de Bouillon, madame sa femme[78] eut besoin d’envoyer en quelques lieux pour les affaires que la mort de monsieur son mary luy avoit apportées, entre aultres vers monsieur le Due de Clèves que feu M. de Bouillon avoit (comme parent et de mesme nom,) avec feu monseigneur l’électeur Palatin Frédéric, lessé exécuteurs de son testament ; elle pria M. du Plessis de faire ce voyage et luy bailla le testament en main pour porter au dit Seigneur Duc, lequel il pria d’accepter la tutelle des enfans et l’exécution du dit testament. Il y avoit à craindre pour ceste Princesse veufve de mettre le Roy en jalouzie, la voyant avoir recours aux estrangers, et il estoit pénible de négotier avec le dit Seigneur Duc, à cause de sa maladie qui luy ostoit la parole et partie du sens, et à cause de ce que son conseil estoit composé de diverses humeurs, l’un tirant à l’Hespaigne et l’autre ailleurs, etc. Les choses touteffois se passèrent au contentement de la ditte et bien des jeunes Seigneurs, et au bout des troys sebmaines fut de rettour à Sedan, où peu après arrivèrent les ambassadeurs du dit Seigneur Duc avec la responce promise, et charge d’aller vers le Roy pour luy recommander les affaires de la ditte Dame veufve et des pupilles. En ceste court, y fit amityé principalement avec M. de Wachtendouctz, maréchal de Clèves et avec M. Jettell’ et M. de Pallant de Bredebent, gentilshommes qualifiés et officiers principaux tant de l’Estat que de la maison du dit Seigneur Duc, faisant profession de la religion réformée ; et depuis l’a entretenue souvent par lettres avec le dit sieur de Pallant de Bredebent qui a sa maison non loin de Hambach et Juliers où il le reçeut. Monsr du Plessis de retour continuoit à me venir voir, et y avoit plus de huit moys qu’il ne se passoit jour que ne fussions deux ou troys heures ensemble ; mesmes durant son voyage de Clèves il m’avoit escrit. Je projettois lors de faire un voyage en France pour mes affaires, et le voulois avancer affin de nous oster cette familiarité, pour la craincte que j’avois que quelques ungz en fissent mal leur proffit. Comme j’estois sur ce pensement, il me déclara l’envye qu’il avoit de m’espouzer, ce que je receus à honneur ; et touteffois luy déclaray qu’il ne pouvoit entendre ma volonté que premièrement je ne seusse par lettres la volonté de Madlle de Buhy sa mère et de M. de Buhy son père, pour estre assurée par eux qu’ilz eussent nostre mariage pour agréable. Madamoyselle de Buhy estoit en Bourbonnois et M. de Buhy, qui avoit prins les armes pour les troubles qui continuoient en France, estoit guouverneur de St Liénart en Limosin. Monsieur du Plessis envoya un de ses gens exprès, et eut responce de Madlle sa mère et de monsr de Buhy son père telle qu’il demandoit, avec lettres qu’ilz m’escrivoient, m’assumant que sy Dieu permettoit ce mariage, ilz l’auroient pour agréable et qu’ilz le désiroient. Ilz escrivirent aussy à monsieur de Lizi, Seigneur de qualité et autreffois fort favory du roi Henry IIe leur proche parent et entier amy, le priant en leurs absences d’assister monsieur du Plessis en cest endroict comme Père. Monsieur de Lizi donq me bailla leurs lettres, et, me parlant affectionnément de monsr du Plessis, me dit n’avoir qu’ung filz, mais qu’il eust voulu qu’il luy eust cousté la meilleure partie de son bien, et qu’il eust ressemblé à monsr du Plessis. Après luy avoir respondu comme je m’estimerois heureuse sy Dieu permettoit que la chose se trouvast agréable à ceux desquelz je dépendois, je luy demanday temps, avant que luy déclarer ma résolution, d’en escrire à madamoyselle de la Borde ma mère, et à mes parens affin d’en savoir leur volonté. Ainsy, je leur en escrivis à tous comme de chose que j’affectionnois, et en laquelle touteffois je ne passerois outre sans leur permission. Aussy en demanday-je conseil aux parens de feu monsieur de Feuquères, mon mary, et autres de mes amys ; en quoy il se passa du temps assés, tellement qu’il estoit le moys de jung 1575 quand nous eusmes responce de tous. Dieu nous montra tellement qu’il avoit ordonné notre mariage pour mon grand bien que nous eusmes un consentement réciproque de tous ceux à qui nous le demandasmes ; ceux qui congnoissoient M. du Plessis m’estimoient heureuse de ceste rencontre et me conseilloient de me diligenter ; les autres qui ne le congnoissoient pas s’en remettoient à moy. Ainsy ayans eu de part et d’autre ung consentement des nostres respectivement en nostre mariage, nous avisasmes ensemble de dresser quelques articles lesquelz nous communicquasmes à monsr de Lizi qui les trouva bons, de sorte que nous n’y appelasmes aucun avocat, et luy aussy n’y changea rien. Lesquelz articles furent ainsy envoyés à madamoyselle de Buhy, sa mère, pour les approuver et ratiffier, qui envoya à monsr de Lizi une procuration, mot pour mot ratiffiant le tout, sur laquelle nostre contrat de mariage fut dressé et passé par les notaires de Donchery, ville assise sur la Meuze en France, à une lieue de Sedan. Or, durant ces allées et venues, il se passoit du temps, et plusieurs à Sedan, voyant que M. du Plessis continuoit toujours à me venir voir, commenceoient à croire qu’il pensoit à m’espouzer ; quelques ungs aussy luy parloient d’autres mariages de filles riches et héritières, et eussent bien désiré le pouvoir destourner de moy pour le faire penser ailleurs, voyant, oultre les grâces qu’il avoit receues de Dieu et avec lesquelles il estoit né, qu’il estoit pour parvenir plus hault ; mais il ne voulut, depuis qu’il m’eut ouvert la bouche, jamais prester l’oreille à autre proposition qu’on lui fit. On lui offrit mesmes, pour sentir s’il pensoit à moy, au cas qu’il me voulust espouzer, de luy faire voir tout mon bien à la vérité, tant par mon contract de mariage que celuy des partaiges de la succession de feu monsieur de la Borde, mon père ; mais il fit responce que, quand il voudroit en estre esclarcy, il ne s’en adresseroit que à moy mesmes, et que le bien estoit la dernière chose à quoy on devoit penser en mariage ; la principale estoit les mœurs de ceux avec qui l’on avoit à passer sa vie, et surtout la craincte de Dieu et la bonne réputation.

En ce temps aussy qui fut 1575, monsieur du Plessis, à ma requeste, fit le discours de la Vie et de la Mort, avec la traduction de quelques épistres de Senèque qui a esté depuis imprimée, premièrement à Genève, puis à Paris et en plusieurs autres lieux, et traduit presques en toutes langues, et fort bien receu de tous tant d’une que d’autre religion.

A la fin du mois d’aoust, on eut advertissement certain à Sedan d’une levée de Reistres conduite par monsr de Thoré[79] pour entrer en France au secours de monseigneur le Duc[80] ; monsieur du Plessis, qui estoit demeuré exprès pour servir à la première occasion, se délibère d’y aller. Auparavant son partement, nous nous promismes mariage en la présence de monsieur de Lizi, monsr d’Heudreville, messieurs de Luynes, conseiller de Parlement, et du Pin, depuis secrétaire d’Estat de Navarre, et aujourd’huy intendant des finances de France, et eux et nous signasmes le tout.

Ainsy il partit de Sedan et firent leur premier logis au bourg de Buzancy où ilz se mirent pour recueillir leurs trouppes, et furent tousjours en ce voyage ensemble feu monsieur de Mouy et luy et ne faisans qu’un logis, car, oultre qu’ilz estoient proches parens et grans amys, ilz avoyent eu plusieurs entreprizes à communs fraiz, durant le dit séjour de Sedan, sur quelques places pour favoriser la venue de ceste armée ; auxquelles entreprises ilz avoient beaucoup despendu ; et je luy ay souvent ouy dire qu’elles furent perdues par personnes qui ne vouloient qu’avoir la réputation d’entreprendre sans vouloir venir à l’effect. Ilz pouvoient estre cinq cens harquebuziers et cinquante gentilzhommes, et pour y tenir ordre fust nommé M. d’Espau pour chef, et messieurs de Mouy et du Plessis pour luy assister. Ilz tirèrent par le païs Messin et la Lorraine, et passèrent plusieurs rivières, toujours costoyans l’armée de monsieur de Guise à quattre ou cinq lieues près, dont une partie de leurs gens de pied s’escartèrent, et fut proposé par quelques uns de se rompre et tirer arrière. Touteffois leur résolution fut suivye et vinrent jusqu’à l’entrée d’Allemaigne sans dommage, mais avec beaucoup d’alarmes et de peur ; où arrivez et ne trouvant nouvelles de monsr de Thoré au lieu où ilz dévoient trouver, avoient pris résolution d’envoier vers le conte de Nassau pour estre receus en ses terres, vivans à leurs despens, payant celuy qui avoit de l’argent pour qui n’en auroit point ; et estoit nommé M. du Plessis pour aller porter ceste parole au dit Seigneur conte lorsque luy parut partie de la trouppe de monsieur de Clervant de laquelle il prit langue et sceut que l’armée estoit prochaine, qu’ilz joignirent le lendemain avec grant ioye ; et n’est à oublier ce que je luy ay ouy souvent dire que, ce mesme soir qu’ilz eurent ceste nouvelle, se vit au ciel un combat comme de lances de feu qui dura plus de deux heures, auquel chacun avoit les yeux arrestés, et non sans en prendre mauvois augure que monsieur du Plessis taschoit de destourner par causes naturelles. Estantz donq jointz avec M. de Thoré, ilz entrent en France et passent la Meuze, prenans leur chemin droit à Attigny, village assis sur la rivière d’Ayne, où ilz séjournèrent quelques jours tant qu’ilz donnèrent à monsr de Guise moïen de les atteindre. En ce séjour, non loin de Sedan, M. de Thoré, se trouvant pressé de ses Reistres qui demandoient argent premier que d’arborer leurs cornettes, pria M. du Plessis d’aller jusqu’à Sedan pour tascher de recouvrer argent des plus aysés et volontaires, lequel luy accorda, toutefFois après luy avoir fait entendre qu’il n’y avoit aucun espoir, et qu’il n’y avoit que personnes réfugiés qui n’avoient que leurs nécessitez. Quelques jours auparavant, M. du Plessis, prévoyant ce malheur, luy avoit donné avis de se loger avec toutes ses trouppes plus serrés en exemptant et réservant les plus riches bourgs, leur envoyant signifier de journée en journée que, s’ilz ne se racheptoient de raisonnable somme, on leur envoyeroit les Reistres, ce que sans doute ilz eussent volontiers fait ; et n’eust laissé l’armée d’estre prou bien logée pour une passade ; et moyennant ce il n’y a doute que M. de Thoré n’eust eu de quoy payer ses Reistres qui n’estoient que environ quinze cens, lesquelz à faute d’argent ne vouloient faire serment. Monsr du Plessis donq arrivé à Sedan, voyant, comme il prévoyoit assez, qu’il n’y avoit aucun moïen de toucher argent, s’en retourna le lendemain, et monsr d’Heudreville qui le conduit hors la ville, le pria en se séparant de luy dire son avis de ceste armée. M. du Plessis luy répondit : « Quand l’orgueil vient, l’ignominie le suit de près, » puis luy ajousta, (car il parloit à luy fort confidemment) que dans troys jours ilz seroient deffaictz par la présomption de leur chef et le peu de conduite tout ensemble. Il revint donq à Attigny où estoit M. de Thoré, où il ne trouva rien qui luy donnast espoir de mieux qu’il n’avoit laissé ; et estoient logés M. de Mouy et luy ensemble dans un petit village prochain. L’armée s’avança tirant vers la Marne, et en trois logis parvint à trois lieues environ du bord, logée es environs de Fismes et Bazochies entre la Marne et la rivière d’Aisne, et l’armée du Roy conduitte par M. de Guise la suivoit à grandes journées. Le soir donq qu’elle arriva ausditz lieux, M. de Fervaques, mareschal de camp de l’armée du Roy, avec cinquante chevaux, la vint reconnoistre et remettre assez près du logis ; et ayant passé la rivière d’Aisne à Pontaver en suivant l’armée contraire pas à pas, se fit une petite charge entre Roussy et Pontaver, en la prairie où M. du Plessis et M. de la Mothe Juranville combattirent et enmenèrent quelques prisonniers, desquelz ilz sceurent que M. de Guise estoit résolu de les combattre sur le passage de Marne. Le lendemain donq ils partirent de grand matin, et tirèrent pais, mais harassés de fois à autre de l’ennemy qui leur jettoit des harquebuziers à cheval à gauche et à droicte dedans les foretz pour les rendre plus lentz en leur chemin, ou leur attaquoit de légères escarmouches sur la queue pour les faire tourner visage ; et en la plus part se trouva M. du Plessis ; mesmes y eust une harquebuzade en sa cuirasse, mais qui ne faussa point. Il fut conseillé à M. de Thoré de se résoudre du tout ou à combattre ou à se retirer, et enclinoit plus à se retirer sans combat, ce qu’il pouvoit faire, à ce qu’ilz disoient, en renforçant ceux qui demeuroient à la retraicte, en sorte qu’ilz peussent soustenir les coureurs de l’ennemy sans que le gros de l’armée en arrestat son pas, et cependant la faire acheminer et faire passer l’eau, premièrement aux bagages, puis à l’infanterie, en après aux reistres, et enfin à tout le reste ; et le lieu y favorisoit parce que les trouppes qui eussent eu à passer les dernières eussent couronné le haut d’une colline à laquelle l’ennemy ne pouvoit venir que par des passaiges fort fâcheux, mesmes à ung seul cheval, sans qu’il peust percer de la veue, ny juger ce qui estoit derrière. Cest avis fut trouvé bon et l’armée disposée à le suivire ; mais n’estant ledit sr de Thoré pleinement rézolu de l’ung ou de l’autre, et tantost faisant ce qui appartenoit à la résolution de combattre, tantost ce qui estoit propre à qui vouloit se retirer, et n’estant déterminé à toutes fins de combattre plus tôt que se retirer en désordre, l’ennemy fit proffit de ses irrésolutions, continuant toujours son dessein, tant qu’à une demye lieue de la rivière de Marne, il se présenta[81] en bataille, en quattre compaignies de gens d’armes de front, flanquées de quelques harquebuziers à cheval qui tiroient de la forest prochaine à leur main droitte, et lors se fallut résoudre au combat, quelque désavantage qu’il y eust. M. de Thoré, donq, commanda au sr de Pontillant, son enseigne, d’aller à la charge. Monsieur de Mouy et monsieur du Plessis y donnèrent ensemble, et à pene se trouvèrent ils dix-huit à ceste charge, qui tous furent ou tués ou blessés, ou prisonniers ; monsieur de Clervaut chargea, mais suivy de peu de rengs de ses Reistres, et y fut pris, monsr de Thoré se retira sans combattre, et tout le reste, les Reistres pareillement, qui fuirent jusques à Marigny sur Orbaiz, et dès le soir, envoyèrent parlementer et se rendirent. M. de Guise fut blessé en poursuyvant la victoire, et les particuliarités en sont en l’histoire. En ceste charge, M. du Plessis, duquel j’escritz sans m’arrester aux autres fut pris de la compaignie de M. le vicomte de Tavennes[82], renforcés de partie de celle de M. Tavanes, son frère aisné, mais celuy auquel il se rendit, gentilhomme Bourguignon, nommé la Borde, de la compaignie du dit sr de Tavanes. Monsr du Plessis estoit allé à la charge sur un cheval fort harassé et avoit quitté son casque et ses brassarts et cassettes ; Dieu le préserva et n’eut qu’un coup de lance qui n’estoit rien parce que l’ennemy ne vint à la charge qu’au trot. Estant pris, un de la ditte compaignie le voulut tuer, mais le dit de la Borde l’en empescha. Il lui demanda sa bourse qu’il luy bailla, et y avoit environ trente quattre doubles ducatz, et deux lettres de moy, l’une inscrite à M. du Plessis, l’autre à M. de Boinville, (qui est le nom d’une terre en Beausse,) et le pria de les garder, disant que c’estoient lettres d’une maîtresse. On le fait monter sur un cheval défferré, et marcher en bataille avec les autres, mais il se reconnoissoit prou pour prisonnier, car il estoit armé à cru. La blessure de M. de Guise en aigrissoit plusieurs, et courut danger de sa vie plusieurs fois en ceste occasion. La rivière passée, on fit halte sur une coline, près Marigny sur Orbais ; là vit on les trompettes des Reistres sortir du village, et pensoit on qu’ilz revinssent à la charge, mais c’estoit pour capituler. Cela pensa esbranler tout ce qui poursuivoit la victoire, parce que ceux qui avoient chargé n’estoient suivis de la bataille que de bien loing. Pendant ceste halte, on l’interrogea qui l’avoit meu de prendre les armes ; respond : la Religion. On luy demande s’il ne vouloit pas changer ; respond qu’il quitteroit plustost sa vie ; s’il n’estoit point de ces politiques ; respond qu’il se voyoit prou, à son aage qu’il ne s’enquéroit pas de cela ; sy donq il estoit de ces malcontens ; se voyant pressé leur dit qu’à la vérité il estoit très-mal content de ce que chacun n’avoit pas ce qu’il devoit, mesmes les Reistres, et que peut estre les autres eussent esté en sa place très-malcontens aussy de ce que l’on les recevoit, après un tel acte, à composition, qui dévoient estre renvoyés avec un baston blanc, leur parlant tousjours touteffois avec respect tel qu’aucuns mesmes monstroient y prendre plaisir. Et ces propos luy estoient tenus la pluspart par messieurs les maréschaux de Biron[83] et de Rhetz[84] qui ne le congnoissoient point ny aucun d’eux. Pendant la capitulation avec les ditz Reistres, passa devant luy le fils du sr des Avelles duquel le père avoit esté gouverneur et depuis tiré hors du château de Sedan, (comme dessus), et depuis cestuy cy son fils avoit pris party avec M. de Guise. Il cognoissoit M. du Plessis, et l’avoit veu long-temps à Sedan, et luy eust fait desplaisir, mais il ne le reconnut point. Passa aussi un espion qui avoit, le jour avant, desjeuné avec luy, nommé Baron, lequel estoit venu advertir l’ennemy, et n’apperceut M. du Plessis. De là il prit confiance que Dieu le vouloit ayder. Le quartier de ceux qui le tenoient estoit à Damery sur Marne. En y allant, monsr du Plessis estoit en fort grand pene de se délivrer de papiers dangereux et de lettres de divers Princes et païs qu’il avoit sur luy, ce qu’il ne peut, estant tousjours fort esclairé d’eux ; mais estant arrivé, il desbride promptement son cheval, et sortant les fourre dedans le chaume du logis en un toict bas. C’estoit le dixième d’octobre 1575. Or, en souppant il commençoit à s’apprivoiser avec eux ; mais le lendemain matin, onziesme d’octobre, le marescbal de Rhetz commanda au sr de la Borde de fouiller son prisonnier, s’il n’avoit point de papiers, par cela qu’aucuns des prisonniers s’en estoient trouvés chargés. Le dit sr de la Borde vient à monsr du Plessis avec préfaces qu’il luy déplaisoit bien de faire ce qui luy estoit commandé, mais que la chose luy avoit esté enjoincte sy expressément qu’il n’osoit faillir. M. du Plessis doutoit qu’il n’eust charge de le tuer, et luy respond qu’il estoit entré ses mains. Enfin il parla plus clayrement, et le pria de monstrer et vuyder ses poches devant luy ; mais il le pria de les fouiller luy-mêmes, pour en respondre plus assurément, et luy vint à propos d’y avoir pourveu à ses papiers à temps. Le douzième, ils viennent à Ventueil où la dame du lieu estoit de la religion et amye de M. du Plessis ; elle festoya M. le viconte de Tavannes, auquel ce jour M. du Plessis fut présenté, lequel prenoit plaisir à deviser avec luy, et le vouloit mener à ce festin. Il s’excusa sur ce qu’il se trouvoit mal, et avoit l’éspaule froissée du coup de lance qu’il avoit eu à la charge, et le lendemain de mesmes. Enfin, il le pria de ne le mener en triomfe devant les Dames, etc. ; c’estoit pour éviter d’estre reconnu d’elle, laquelle sans y penser luy eust faict congnoissance, à cause qu’il estoit lors fort recommandé pour quelques négociations desquelles il s’estoit meslé. De là viennent en ung village nommé Champagne, non loin de Chasteau-Thierry, où il fut présenté à M. de Tavanes, l’aisné. Là pour le recongnoistre, fut avisé de le confronter avec les autres prisonniers ; Dieu luy ayda de rechef, car monsr de Mouy, grièvement blessé, fut mené chez M. de Liancourt, son cousin. M. de Pontillant mourut ; le sr de Longjumeau s’eschappa, et furent ainsy divertis qui ça, qui là. Ainsy s’estant enquis de luy qui il estoit et d’où, et leur ayant respondu qu’il s’appelloit Boinville, pauvre cadet de Beausse, d’environ troys cens livres de rente, etc. Le sr de Beauvoisin, lieutenant de M. de Tavanes[85] l’aisné, eut charge de s’en enquérir des sieurs de Orgenis et Jaudray, gentilshommes de Beausse qui suivoient lors M. d’Aumalle, lesquels certifièrent le semblable, qu’ils le congnoissoient, que, s’il avoit les troys cens livres de rente, c’estoit tout, qu’il estoit de la religion, cadet, se raportant en tout à ce que M. du Plessis leur avoit dit, équivoquant sur Boinville, auquel ces circonstances convenoient ; et de là conceut le dit sr de Beauvoisin une grande opinion de son intégrité, et l’en loua fort à M. de Tavannes et à eux tous ; il fut mis à cent escus de rançon. Dès ce jour-là M. de Tavannes luy monstroit prendre plaisir à devizer avec luy, et ordinairement le feisoit manger en sa compaignie. M. du Plessis luy parloit aussy fort librement, surtout du différend de la religion. Tant qu’il luy fit parler de demeurer avec luy, et que là sa conscience et sa religion luy demeureroient libres, mesmes que, durant les troubles, il demeureroit en ses maisons sans porter les armes. M. du Plessis l’en remercya et s’en excusa. Ceux qui le tenoient prisonnier le goustoient aussy et se fioient fort en luy, et le laissoient aller promener seul. Bien est vray qu’au commencement ils y faisoient prendre garde ; mais il leur dit que résoluement il vouloit savoir comment il estoit avec eux ; s’il estoit sur sa foy, qu’il aymeroit mieux estre mort que de l’avoir rompue ; mais, s’ils le vouloient garder, qu’il se tiendroit pour quitte de sa foy ; et depuis ils le laissoyent aller tout le jour où il vouloit ; non qu’il ne retournast tousjours au giste, mais il estoit bien aise de ceste commodité de s’escarter pour éviter que quelqu’un survenant ne le cogneust ; puis, il s’ennuyoit des blasphesmes et desbordements qui estoient au milieu de quelques-uns d’eux, dont toutefois il les reprenoit et leur remonstroit quand il s’y rencontroit, fort librement et de telle façon que nul d’eux ne le trouvoit mauvais. Deux inconvéniens l’affligèrent durant le séjour de sa prison : l’un fut que le Roy escrivit que tous prisonniers luy fussent envoyés, tellement que M. de Tavannes qui luy avoit promis de le délivrer, et mesmes n’estoit pas esloingné de l’envoyer sur sa parole, s’en refroidit ; tant que M. du Plessis le pria de le faire mourir plus tost que de l’envoyer consumer son peu de bien en une prison, sur quoy il luy promit qu’il ne sortiroit de ses mains en tant qu’il peust ; l’autre fut que [le lendemain[86]], marchant par païs vers la Brye, à costé de M. de Tavannes qui le pouvoit ouyr, un laquetz de M. d’Espau le vient recongnoistre, l’appelle par son nom et l’acoste, puis va dire de ses nouvelles à tous ceux de la compaignie. Ce laquetz avoit laissé son maistre et avoit vu à Sedan M. du Plessis longtemps. Il ne leur céla rien de ce qu’il savoit. Tellement qu’ils vinrent à le menacer s’il ne leur payoit deux mil escus de rançon. Il se résolut à faire bonne mine, et à mespriser les propos d’un laquetz, et eust tousjours le susdit sr de Beauvoisin pour luy qui maintenoit la vérité de ce qu’il en avoit rapporté, et assuroit (ce qui est à noter) qu’il estoit congneu au nom de Boesville, mais non du Plessis la part. Cette faute procédoit de ce qu’il avoit leu sur les lettres (la part), sans regarder qu’après il y avoit (où il sera). En ces difficultés les sieurs de Vidart, Basque, et le sieur de Cormon, oncle, Bourguignon, luy présentèrent, chacun à part, et à divers jours, moien de se sauver, et l’y exhortent, veu les gens auxquels il avoit à faire, ce qu’il ne voulut, alléguant sa foy donnée, et connut depuis qu’ils y procédoient de bonne foy. Enfin on lui permet d’envoyer quérir sa rançon de cent escus, ce qu’il n’osa chés luy pour ne manifester sa maison ; mais il envoya à Sedan et en escrivit à monsr d’Heudreville qui feit si bien gouverner le porteur qu’il ne peut prendre langue. J’envoyay donq l’argent par un des miens, nommé Daleu, et un petit cheval avec un meschant manteau, et arriva sur le point qu’on avoit redoublé le commandement de le mener à M. du Maine[87], à Montmirail. La Borde ne le vouloit laisser aller, mais le sieur de Vidart dit résolument qu’il partiroit puisqu’il avoit satisffait à sa foy, et le conduit quelques mille pas, plus contre le gré dudit la Borde qu’autrement. Lors en se départant de luy[88], il remercya le sr de Vidart des bons offices qu’il avoit reeeus de luy et luy déclara secrètement entre eux deux qui il estoit, puis qu’il l’avoit tant obligé. Le sr de Vidart le pressa fort de s’en aller promptement, craingnant qu’il ne lui avînt mal s’il estoit congneu. Ce fut le vingtième octobre 1575, au soir, qu’il sortit de prison. Il print son chemin vers Sedan accompagné de celui que je luy avois envoyé, et y entra secrettement, d’autant que madame de Bouillon qui ne vouloit offenser le Roy ne recevoit ouvertement ceux qui portoient les armes. Il se logea chez le sr de Verdavayne, mon hoste, en un corps de logis de derrière, et ne se pouvoit mettre ailleurs qu’il n’eust esté descouvert en me venant voir ; madame de Bouillon savoit bien qu’il y estoit, mais elle étoit bien ayse qu’il en uzast ainsy discrettement, affin que les autres ne prinssent subjet sur luy d’en uzer aultrement, et que le Roy n’en feust offensé. Or, il y fut quelque temps sans que ses gens, qui avoient esté escartés à la déffaicte, seussent qu’il estoit devenu ; puis ils le vinrent trouver les uns après les autres, et redressoit son équipage qu’il avoit tout perdu, attendant quelque occasion pour s’en pouvoir aller, soit pour joindre l’armée des Reistres que debvoit mener monseigneur le Prince[89], soit pour passer et aller trouver monseigneur le Duc[90] qui estoit vers le Berry et Auvergne. Cela fust cause que je ne pensois sy tost à nous marier, jusques à ce que ces troubles fussent assoupis ; mais voyant que cela tardoit, monsieur du Plessis, M. de Lizy et autres de nos amys furent d’avis de parachever nostre mariage. Nostre contract fut dong passé par les notaires de Donchery, nos annonces faictes, et fusmes mariés le troisiesme de janvier 1576. Mais comme nous eusmes pris jour pour nostre mariage, ils eurent nouvelles que l’armée des Reistres, conduitte par monseigneur le Duc, estoit levée, et s’acheminoit en Lorraine pour entrer en France, de sorte que la sebmaine mesmes que nous feusmes mariez, M. du Plessis partit deux heures devant le jour avec M. de Lizi, qui recueillit à Sedan et ès environs tous ceux qui eurent envie de marcher ; ilz estoient environ quattre-vingtz chevaux et peu de gens de pied, et prirent leur chemin par Jametz. De là vers le Diocèse de Verdun, et entrèrent en Vauge[91]. Mais comme ils pensoient joindre l’armée, au jour nommé, vers Chaumont en Bassigny, ils eurent nouvelle qu’elle n’y avoit séjourné, ains passé outre, ce qu’on imputoit à aucuns qui lors gouvernoient monseigneur le Prince qui ne prenoient pas plaisir que plus gens de bien qu’eux en approchassent. Ainsy ilz furent contraintz de se retirer. Mais avant qu’ilz receussent ceste nouvelle, ilz eurent avertissement de deux cornettes de Reistres logées sur le chemin, qu’ilz se résolurent d’aller déffaire en passant, en les enlevant de plain jour en leur village, et eux, et leurs gens de pied y alloient fort résoluement donner, après avoir tous fait la prière. La difficulté de la retraicte fit changer cest avis par les plus vieux, et à la vérité il succéda bien, veu la nouvelle qui vint après de l’eslongnement de monseigneur le Prince. Ilz se rompirent donq à Louppy, et prindrent un chacun party chés les terres de madame de Bouillon, et M. de Lizi et la plus part de ceux qui estoient partis de Sedan se retirèrent à Francbeval. Le jour mesmes j’en fus advertie par un mot de lettre que m’escrivit M. du Plessis, et le feus trouver là. Le lendemain, M. de Lizi et les autres estoient d’avis d’entrer ouvertement à Sedan ; mais monsr du Plessis ne le trouvant bon, craingnant d’offenser madame de Bouillon, délibéra de se retirer pour quelques jours à Bazeilles, dont elle luy sceust gré et luy manda néanmoins d’y entrer, mais secrettement. Nous fusmes donq de retour à Sedan et y séjournasmes jusques au 20e de mars que M. du Plessis et moy en partismes pour aller en France, luy nommément en intention d’aller joindre l’armée de feu monseigneur le duc d’Alençon ; et pour luy ayder à passer plus facillement, je montay à cheval avec une de mes femmes, lessant le reste à Sedan qui me vindrent depuis trouver. Nostre premier couchée fut au Chesne le Pouilleux, près duquel lieu les Reistres du Roy estoient logés ; touteffois nous passasmes toute la Champaigne heureusement, sans aucune mauvaise rencontre, et parvinsmes à la Borde au Viconte, près Melun, chez mon frère aisné, d’où le lendemain je partis pour aller à Paris essayer d’avoir quelque passeport pour monsieur du Plessis soubs un autre nom que le sien, affin qu’il peust passer la rivière de Seine à Paris pour puis après aller trouver monseigneur le Duc qui estoit vers Moulins en Bourbonnois. Estant à Paris, par le moyen de noz amys, j’eus le passeport. Je présentay aussy à monsr Dareines, président en parlement et lors député[92] avec M. de Beauvais la Nocle pour noz Eglizes vers le Roy pour négotier la paix, une remonstrance que M. du Plessis avoit faitte contenant que l’on ne se debvoit point contenter, pour l’assurance de ceux de la religion, de l’apanage qu’on pourroit accorder à monseigneur le Duc, mais que l’on debvoit procurer d’avoir autres villes de seurté et lieux assignés pour les Presches[93], d’autant que monseigneur le Duc venant à abandonner nostre parti, comme on debvoit prévoir, nous serions frustrés de toute la seurté que nous prétendrions par son appanage. Mais messieurs de Beauvais et d’Arcines, aussy bien que beaucoup d’autres, ne pouvoient pas penser que monseigneur le Duc peust jamais quitter nostre party, dont ilz furent trompés[94] comme ilz le connurent tost après. Et puis tesmoigner que jamais monsr du Plessis n’en peut concevoir ny attendre autre chose. Ayant eu un passeport, je feus trouver M. du Plessis chés mon frère où je l’avois lessé, dont nous partismes incontinent pour passer à Paris, où l’on avoit adjousté grosse garde aux portes depuis que j’en estois partie. Touteffois, ayant montré son passeport, nous entrasmes et séjournasmes deux jours en la ville, puis allasmes au Plessis et de là à Levainville chez madlle de Vaucelas, ma sœur, d’où, troys jours après, monsr du Plessis partit pour parachever son voyage et me laissa avec ma sœur à Levainville. Il alla coucher à la Briche, maison de M. de Cherville ; puis prit son chemin par le Gastinois, par Montargis et trouva monseigneur le Duc non loing de St Fargeau ; et est à noter que passant par les villes, il feignoit aller négotier la paix de la part du Roy, entroit partout et y estoit bien receu, les exhortoit à composer avec l’armée des Reistres, plus tost que de s’exposer à l’extrémité , que le Roy l’aimoit mieux ainsy, attendu qu’il n’avoit armée suffisante pour les garantir pour le présent, etc. Et par ces propos, en induit plusieurs à envoyer au devant de l’armée, offrir vivres et argent, bonnes sommes qui pouvoient estre mieux mesnagées qu’elles ne furent. Passant aussy près Belesbat , non loing d’Estampes, il eut nouvelles que le Roy n’en estoit qu’à un quart de lieue, visitant quelques maisons qu’il vouloit achepter, fort seul et en estat qu’on le pouvoit attaquer ; et à peu de là, trouva un gentilhomme qui depuis luy a dit plusieurs fois que, s’il l’eust connu, il luy pouvoit faire prendre alors sans danger les principaux Seigneurs de la court qui ne pensoient à rien. Arrivé près de monseigneur, il luy proposa qu’il avoit moyen de luy mettre Verdun entre les mains, s’il y vouloit entendre, et l’ouyt volontiers. Mais après tout, le pria fort de n’en parler à personne, surtout au duc Casimir[95], parce que, par la capitulation, on promettoit de lui bailler en ostage Metz, Thoul et Verdun, et qu’on espéroit la paix en laquelle on trouveroit moyen de les contenter sans cela ; et pourtant, M. du Plessis s’en teut. Il y avoit lors un différend entre monsr de Turenne[96] et M. de Bussy en l’armée, qui y apportoit, pour la qualité des contendans, grande division ; le sr de Bussy estoit coronel général des trouppes de mondit Seigneur auquel appartenoit de porter l’enseigne[97] blanche. M. de Turenne avoit amené de belles trouppes d’infanterie de Guienne que les Eglizes luy avoient mises en main avec une enseigne blanche que le sr de Bussy prétendoit autre ne pouvoir porter que luy ; M. de Turenne, au contraire, que l’enseigne qu’il avoit receue, comme toutes autres, estoit sacrée, laquelle il estoit tenu de rendre telle qu’il l’avoit receue ; et monseigneur inclinoit plus vers le sr de Bussy. Monsr du Plessis fut employé à la composer et fut proposé un expédient, attendu que toutes enseignes d’une seule couleur sont colonelles, que M. de Turenne portast la sienne bleue ou violette, et laissast la blanche au sr de Bussy, chose pratiquée entre le colonel de l’infanterie françoise et celuy de Piedmont ; mais la paix survint, laquelle faitte, les troupes de M. de Turenne se retirèrent mal contentes.

La paix enfin fut faitte à Chastenoy[98] en Gastinois le 7e may 1576, où M. du Plessis assista en la pluspart des délibérations. Et lors prit congé de monseigneur pour pourvoir à ses affaires domestiques, prévoyant, par les humeurs de plusieurs, que ceste paix ne seroit de longue durée ; mais comme il estoit à soupper avec monsieur de Laval, duquel il estoit allé prendre congé, pensant partir le lendemain, monseigneur le manda, et luy donna le choix d’aller en Angleterre ou en Allemaigne pour porter les nouvelles de la paix et déclarer aux Princes estrangers, qui avoient meu monseigneur le duc d’Alençon à la faire, comme auparavant il les avoit advertis de la prise des armes. M. du Plessis préféra l’Angleterre parce que le voyage estoit plus court, et pour ce eust sa dépesche et alla à Sens trouver la Royne mère qui le receust asses bien, luy monstrant touteffois à ses propos le bien cognoistre pour l’un de ceux qui avoient esté employés es entreprises de St Germain et de Mantes. Et de là, alla trouver le Roy à Paris (où j’estois allée l’attendre). Nous y séjournasmes plus de deus moys à cause que le thrésorier de monseigneur ne luy voulut bailler argent pour son voyage, ny faire faire les présens qu’il debvoit porter à aucuns Seigneurs d’Angleterre ; et la cause fut que depuis la Royne mère avoit trouvé moyen d’en dégouster monseigneur, craingnant que ce voyage ne servist de plus en plus à l’unir avec la Royne d’Angleterre ; tellement que le thrésorier, fils de Marcel, eut un contre-mandement, et sur les plaintes que M. du Plessis en faisoit à monseigneur, il luy mandoit toujours qu’il vouloit qu’il y allast et l’en pressoit. Enfin après un long séjour à Paris et une grande despence, le voyage fut rompu, et nous nous retirâmes à Buhy. Monsr de Buhv, son frère, aussy avoit eu promesse du gouvernement de Loches en l’apannage de Monseigneur, et n’y peut oncq estre receu pour mesmes occasions. De la rupture de son voyage d’Angleterre, plusieurs prirent mauvais augure, mesmes voyant que celuy du sieur de la Vergne avoit continué en Allemaigne, lequel estoit catholique romain.

Lors la Ligue prétendue saincte[99] commença à se former en Picardie , dont il donna dès sa naissance plusieurs avis, tant à Monsieur’, qu’au Roy de Navarre et particulièrement à M, de la Noue, Le but premier d’icelle fut de convertir l’assemblée des Estats obtenue par l’Edit à la confusion et condamnation de ceux de la Religion et pour ce on alloit monopolant toutes les villes, le clergé et la noblesse, à ce qu’es Estatz Provinciaux , ilz conclussent à une seule religion, et en chargeassent les mémoyres de leurs députés, afin que mesme résolution se prist es Estats généraux. A ce mal, il s’opposa en beaueouj» de manières, premièrement dissuadant de presser l’assemblée des Estats’, n’estimant que le peuple y fût encor préparé, sortant tout fraîchement d’une guerre, etc. ; que ceste médecine ne devoit se prendre qu’après divers apozèmes, etc., et qu’il falloit attendre qu’on se fût un peu rapprivoisé ensemble, etc. Et de ce eut diverses disputes, mesmes avec M. de la Noite ; secondement traversant par mémoires seeretz es Estatz provinciaux les susdittes résolutions, et particulièrement au Bailliage de Senlis, d’où il dépendoit, fit prendre conclusion pour l’entretenement de l’Edit, et fut esleu des uns et des autres, mesmes du clergé, pour comparoitre aux Estats généraux , dont il s’excusa estant mandé de monbeigneur pour affaires d’importance ; tiereement, publiant des nullités des Estats tant provinciaux que généraux ; quartement, Élisant une remonstranee aux 1. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale guis portent : i à feu monseigneur. > 2. Les premiers états de Blois s’ouvrirent le 10 novembre 1576. 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  1. Cette phrase manque dans le manuscrit de la Bibliothèque Impériale, comme dans l'édition des Mémoires de Mme de Mornay, donnée par M. Auguis en tête des Mémoires et correspondance de du Plessis-Mornay (12 volumes in-8. Paris, 1824).
  2. Cette phrase manque dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale et dans l'édition de M. Auguis ; elle est écrite en note dans le manuscrit de la Sorbonne.
  3. Le manuscrit de la Bibliothèque de la Sorbonne porte « de la Neuville » en note, et en correction de « du Frétoy » qui était dans le texte et a été barré. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Auguis portent de « du Frétoy ».
  4. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'édition de M. Auguis portent « du Plessis Marly ».
  5. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l'éditiou de M. Auguis portent « surtout à M. du Plessis. »
  6. Éléonore d'Autriche, sœur de Charles-Quint, veuve de François ler; elle mourut à Talaveyra, près de Badajoz, en 1558.
  7. La date est ajoutée dans le manuscrit de la Sorbonne; elle manque dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale et dans l'édition de M. Auguis. Ce célèbre colloque, tenu à la requête de la reine (Catherine de Médicis, dans le chimérique espoir d'amener une réconciliation entre les deux religions, ne servit à rien, en dépit du talent et de l'esprit du cardinal de Lorraine et de Théodore de Bèze qui soutinrent la discussion.
  8. La date est ajoutée dans le manuscrit de la Sorbonne, elle manque dans le·manuscrit de la Bibliothèque impériale et dans l'édition de M. Auguis. Les troubles dont il est ici question suivirent le massacre des protestants à Vassy ; le Prince de Condé reprit les armes, pour demander le renvoi des Guise et la liberté de conscience. Dans la bataille de Dreux, les protestants furent vaincus et le Prince de Condé fait prisonnier.
  9. Cette nouvelle guerre de religion est ainsi appelée à cause de la bataille de Saint-Denis, où fut tué le connétable de Montmorency qui commandait les troupes du roi. La paix fut conclue le 23 mars 1568.
  10. L'amiral de Coligny, le cardinal de Châtillon et M. d'Andelot.
  11. Louis de Gonzague, duc de Nevers.
  12. René de Birague, issu d'une famille milanaise qui s'était déclarée pour la France du temps de Louis XII. Il était de robe et devint garde des sceaux ; il faisait partie du petit conseil où se décida le massacre de la Saint-Barthélemy.
  13. La reine Catherine de Médicis avait voulu s'emparer du prince de Condé par surprise, en dépit de la paix ; il en fut averti et se retira à la Rochelle.
  14. Hubert Languet était né en 1518 à Viteaux, près Dijon, dont son père était gouverneur. Devenu protestant fort jeune, il passa en Allemagne la plus grande partie de sa vie, au service de l'électeur de Saxe ; il fut deux fois envoyé par lui en ambassade auprès de Charles IX, d'abord pour le féliciter du rétablissement de la paix dans son royaume, ensuite pour le complimenter sur son mariage et l'engager à tenir aux protestants les promesses faites pour la liberté de conscience. Il se trouvait encore à Paris au moment de la Saint-Barthélémy, et se donna tant de soin pour protéger ses amis, entre autres M. du Plessis, qu'en dépit de sa qualité d'ambassadeur, il eût couru de grands dangers sans l'amitié de Jean de Morvilliers, évêque d'Orléans, qui le cacha. Il était fort savant et a écrit de nombreux ouvrages, hardis comme pensée et comme style, surtout son livre « De la puissance légitime du Prince sur le peuple. » Il était intimement lié avec Mélanchthon. Vers la fin de sa vie il s'attacha au prince d'Orange et mourut à Anvers en 1581.
  15. C'est ce monsieur Perrot qui a traduit le livre De la vérité de la religion chrétienne de M. du Plessis de françoys en italien et pareillement le Traicté de l’Eglize. (Note tirée du manuscrit de la Bibliothèque de la Sorbonne.)
  16. Soffrey de Calignon, né en 1530 et devenu protestant, fut chancelier de la maison de Navarre, et travailla avec M. de Thou à l'édit de Nantes.
  17. « M. du Plessis fut prest.... » (Manuscrit de la Bibliothèque impériale et édition de M. Auguis.)
  18. Par la paix de Saint-Germain, signée le 8 août 1570, après la bataille de Jarnac en 1569, où avait été tué le prince de Condé.
  19. La Marche.
  20. Dénoncé.
  21. Maures.
  22. Emmanuel Philibert de Savoie avait épousé Marguerite de France, sœur de Henri II.
  23. Pierre Ximenès, né à Middlebourg en 1514, de parents portugais.
  24. Il s’agit ici des massacres commis en 1671 par les Espagnols à Rotterdam qui s’était rendu.
  25. C’était le moment du retour de faveur de Coligny auprès du roi Charles IX, retour qui effraya si fort la reine mère et le duc d’Anjou qu’ils résolurent de se défaire de l’amiral, ce qu’ils tentèrent peu après sans succès. Cet échec les décida à la Saint-Barthélémy, afin de se débarrasser à tout prix d’une influence redoutable auprès du roi.
  26. Ce passage manque dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale et dans l’édition de M. Auguis.
  27. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l’édition de M. Auguis portent « la Royne d’Escosse prisonnière. »
  28. Le roi de Navarre et le prince de Condé.
  29. Le maréchal de Montmorency, fils aîné du Connétable et de Madeleine de Savoie de Tende.
  30. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l’édition de M. Auguis portent « peu de jours après. »
  31. La paix de Saint-Germain, dite la paix boiteuse.
  32. Quelque place.
  33. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l’édition de M. Auguis portent « une syncope, que les médecins jugèrent luy venir d’une chute qu’il avoit faicte par les chemins. »
  34. Ceci manque dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale et dans l’édition de M. Auguis.
  35. Charles IX.
  36. Charles, duc d’Orléans, fils de François ler, mort en 1545.
  37. François Ier.
  38. Contre MM. de Guise.
  39. Le Prince de Condé fut fait prisonnier aux Etats d’Orléans, ainsi que son frère le Roy de Navarre. Ils étaient accusés d’avoir pris part à l’entreprise d’Amboise contre MM. de Guise.
  40. Charles de Lorraine, né en 1543, épousa la fille de Henri II, Claude de France ; il mourut en 1608.
  41. Emmanuel Philibert, duc de Savoie, dit Tête de fer.
  42. Henri de Croy, Prince de Portian.
  43. L’édit de pacification signé à Amboise le 19 mars 1563.
  44. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l’édition de M. Auguis portent « tous ceux de la Religion. »
  45. Au mois de septembre 1567, le Prince de Condé voulut enlever le jeune roi Charles IX et toute sa cour, pour s’emparer de l’autorité. La fidélité des Suisses fit échouer cette entreprise.
  46. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l’édition de M. Auguis portent : « le roy Charles. »
  47. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l’édition de M, Auguis portent : « c’cest estast de maréchal de camp. »
  48. La paix de Longjumeau, 57 mars 1568.
  49. Gentilhomme protestant qui servit longtemps le Prince d’Orange.
  50. Guillaume le Taciturne était alors à la tête de l’insurrection des Provinces Unies contre la tyrannie de Philippe II.
  51. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale porte : « la batterie ayant esté preste… »
  52. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l’édition de M. Auguis portent : « J’y receus la nouvelle, estant veufve et grandement affligée, de la mort, etc. »
  53. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l’édition de M. Auguis portent : « le massacre Saint-Barthélémy. »
  54. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l’édition de M. Auguis portent : « la sédition estoit allumée par toute la ville. »
  55. Ces mots manquent dans le manuscrit de la Bibliothèque impériale et dans l’édition de M. Auguis.
  56. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l’édition de M. Auguis portent : “ les maisons voisines de ceux de la religion. »
  57. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l’édition de M. Auguis portent : « et ne peut M. de Perreuze faire si bonne mine. »
  58. Pierre de la Place, premier président de la cour des aides. Il avait écrit un commentaire fort curieux « de l’estat de la religion et de la république depuis 1556 jusqu’en 1561. »
  59. Le Président de Thou, auteur de la grande histoire de France de son temps, travailla plus tard à l’édit de Nantes et fut père de M. de Thou, exécuté avec M. de Cinq-Mars sous Louis XIII.
  60. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l’édition de M. Auguis portent : « au bateau du Corbillard, ou en quelque autre. »
  61. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l’édition de M. Auguis portent : « qui empeschoit, craignant d’estre descouverte. »
  62. Le chancelier de l’Hospital, retiré à Vignai, près d’Étampes, fut plusieurs fois menacé ; sa famille et ses amis le conjuraient de se cacher ; il refusa : « Ce sera, dit-il, ce qu’il plaira à Dieu, quand mon heure sera venuë ; » on vint lui dire le lendemain qu’on voyait des chevaux sur le chemin, s’il ne voulait pas qu’on leur fermât la porte : « Non, non, dit-il, si la petite porte n’est bastante pour les faire entrer, qu’on leur ouvre la grande. » On lui donnait avis que sa mort n’était pas conjurée, mais pardonnée ; il répondit « qu’il ne pensait avoir mérité ni mort ni pardon. » (Brantôme.)
  63. Isabelle d’Autriche, femme de Charles IX. Les deux noms d’Isabelle et d’Elisabeth étaient souvent confondus à cette époque.
  64. Henri Robert, duc de Bouillon.
  65. Hercule François, duc d’Alençon, frère de Charles IX, né en 1534, resté catholique, mais souvent mêlé, par sou ambition, aux affaires des protestants.
  66. Les Irlandais, alors très-peu civilisés.
  67. Le duc d’Anjou faisait le siège de la Rochelle défendue héroïquement par les protestants, depuis le mois de février 1573, lorsqu’il fut élu roi de Pologne ; le 13 mai, le siège de la Rochelle fut levé et la paix conclue.
  68. François de la Noue, dit Bras de fer, né en 1531, ami et compagnon de Henri IV, illustre parmi les protestants, à beaucoup de titres divers, comme guerrier, comme politique et comme aussi modéré que vertueux, mourut en 1591, au siège de Lamballe.
  69. Projet du roi de Navarre, du duc d’Alençon et du prince de Condé, pour s’évader de la cour.
  70. Louis de Nassau, frère du Prince d’Orange, Guillaume le Taciturne.
  71. Raser.
  72. Le comte Louis de Nassau fut tué dans la bataille de Mooker-Heyde en 1574, où son armée fut détruite.
  73. Son chemin.
  74. Le Prince de Condé avait réussi à s’échapper de la cour où le roi de Navarre était encore retenu.
  75. Don Louis de Requesens.
  76. Françoise de Brézé, comtesse de Maulevrier.
  77. Henri Robert, duc de Bouillon, mourut le 2 décembre 1574. Son fils aîné Guillaume Robert lui succéda ; il mourut sans enfants en 1588, et institua légataire de tous ses biens sa sœur Charlotte de la Marck, qui, épousa en 1551, Henri de la Tour d’Auvergne, vicomte de Turenne, qui devint ainsi duc de Bouillon
  78. Françoise de Bourbon, fille de Louis II de Bourbon, duc de Montpensier.
  79. Guillaume de Montmorency, cinquième fils élu Connétable.
  80. Le duc d’Alençon, brouillé avec son frère Henri III, se servait contre lui du parti protestant ; il ne parvint à s’échapper de la cour que le 13 septembre 1575.
  81. Le 10 octobre 1573 à Dormans.
  82. Jean de Saulx Tavannes, né en 1553, n’avait donc que vingt ans au combat de Dormans. Son frère aîné, Guillaume de Saulx Tavannes était né en 1538. Tous deux étaient fils du maréchal de Tavannes.
  83. Armand de Gontaut Biron, maréchal de Biron, né en 1524.
  84. Albert de Gondi, maréchal de Retz, né à Florence en 1522.
  85. Le nom est écrit tantôt Tavanes, tantôt Tavennes dans le manuscrit de la Sorbonne.
  86. Ces mots manquent dans le manscrit de la Bibliothèque impériale et dans l’édition de M. Auguis.
  87. Leduc de Mayenne. Son nom est presque toujours écrit ainsi dans le manuscrit de la Sorbonne.
  88. Le manuscrit de la Bibliothèque impériale et l’édition de M. Anguis portent : « M. du Plessis remercya.... »
  89. Le Prince de Condé
  90. Le duc d’Alençon.
  91. Les Vosges.
  92. Deux Députés des Églises protestantes résidaient alors auprès du Roy, chargés de lui représenter les intérêts et de défendre les affaires des réformés dans la paix qu’on négociait. Cette institution fut confirmée par Henri IV, et devint permanente.
  93. En dehors de l’apanage du duc d’Alençon.
  94. Quand le duc d’Alençon, devenu duc d’Anjou, signa la paix du Gastinais, il passa au parti de la cour (avril 1576).
  95. Jean Casimir, de la maison de Deux-Ponts.
  96. M. de la Tour d’Auvergne, Vicomte de Turenne, plus tard duc de Bouillon.
  97. En qualité de colonel général.
  98. La paix était favorable au parti protestant, surtout à ses grands chefs ; elle accordait des places de sûreté, et promettait la réunion des états généraux.
  99. Le parti catholique était mécontent de la paix de Chastenay ; l’idée d’une Ligue entre les catholiques contre les influences et les armes protestantes était déjà ancienne.