Mémoires (La Rochefoucauld) – Partie 1

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1629 – décembre 1642
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J’ai passé les dernières années du ministère du cardinal Mazarin dans l’oisiveté que laisse d’ordinaire la disgrâce : pendant ce temps, j’ai écrit ce que j’ai vu des troubles de la Régence. Bien que ma fortune soit changée, je ne jouis pas d’un moindre loisir : j’ai voulu l’employer à écrire des événements plus éloignés, où le hasard m’a souvent donné quelque part.

J’entrai dans le monde quelque temps devant la disgrâce de la Reine mère, Marie de Médicis. Le roi Louis XIII, son fils, avait une santé faible, que les fatigues de la chasse avaient usée avant l’âge ; ses incommodités augmentaient ses chagrins et les défauts de son humeur : il était sévère, défiant, haïssant le monde ; il voulait être gouverné et portait impatiemment de l’être. Il avait un esprit de détail appliqué uniquement à de petites choses, et ce qu’il savait de la guerre convenait plus à un simple officier qu’à un roi.

Le cardinal de Richelieu gouvernait l’État, et il devait toute son élévation à la Reine mère. Il avait l’esprit vaste et pénétrant, l’humeur âpre et difficile ; il était libéral, hardi dans ses projets, timide pour sa personne. Il voulut établir l’autorité du Roi et la sienne propre par la ruine des huguenots et des grandes maisons du Royaume, pour attaquer ensuite la maison d’Autriche et abaisser une puissance si redoutable à la France. Tout ce qui n’était pas dévoué à ses volontés était exposé à sa haine, et il ne gardait point de bornes pour élever ses créatures ni pour perdre ses ennemis. La passion qu’il avait eue depuis longtemps pour la Reine s’était convertie en dépit : elle avait de l’aversion pour lui, et il croyait que d’autres attachements ne lui étaient pas désagréables. Le Roi était naturellement jaloux, et sa jalousie, fomentée par celle du cardinal de Richelieu, aurait suffi pour l’aigrir contre la Reine, quand même la stérilité de leur mariage1 et l’incompatibilité de leurs humeurs n’y auraient pas contribué. La Reine était aimable de sa personne ; elle avait de la douceur, de la bonté et de la politesse ; elle n’avait rien de faux dans l’humeur ni dans l’esprit ; et, avec beaucoup de vertu, elle ne s’offensait pas d’être aimée. Mme de Chevreuse était attachée à elle depuis longtemps par tout ce qui lie deux personnes de même âge et de mêmes sentiments. Cette liaison a produit tant de choses extraordinaires qu’il me paraît nécessaire de rapporter ici quelques-unes de celles qui s’étaient passées devant le temps dont je dois parler.

Mme de Chevreuse avait beaucoup d’esprit, d’ambition et de beauté ; elle était galante, vive, hardie, entreprenante ; elle se servait de tous ses charmes pour réussir dans ses desseins, et elle a presque toujours porté malheur aux personnes qu’elle y a engagées. Elle avait été aimée du duc de Lorraine, et personne n’ignore qu’elle n’ait été la première cause des malheurs que ce prince et ses États ont éprouvés si longtemps. Mais si l’amitié de Mme de Chevreuse a été dangereuse à M. de Lorraine, elle ne la fut pas moins à la Reine dans la suite. La cour était à Nantes, et on était sur le point de conclure le mariage de Monsieur avec Mademoiselle de Montpensier. Ce temps, qui semblait être destiné à la joie, fut troublé par l’affaire de Chalais. Il avait été nourri auprès du Roi, et était maître de la garde-robe ; sa personne et son esprit étaient agréables, et il avait un attachement extraordinaire pour Mme de Chevreuse. Il fut accusé d’avoir eu dessein contre la vie du Roi, et d’avoir proposé à Monsieur de rompre son mariage, dans la vue d’épouser la Reine, aussitôt qu’il serait parvenu à la couronne. Bien que ce crime ne fût pas entièrement prouvé, Chalais eut la tête tranchée ; et le Cardinal, qui voulait intimider la Reine, et lui faire sentir le besoin qu’elle avait de ménager sa passion, n’eut pas de peine à persuader au Roi qu’elle et Mme de Chevreuse n’avaient pas ignoré le dessein de Chalais, et il est certain que le Roi en est demeuré persuadé toute sa vie.

D’autres sujets animèrent encore le Roi et le Cardinal contre la Reine et contre Mme de Chevreuse : le comte d’Hollande vint en France, ambassadeur extraordinaire d’Angleterre, pour traiter le mariage du roi son maître avec Madame, sœur du Roi ; il était jeune, bien fait, et il plut à Mme de Chevreuse. Pour honorer leur passion, ils formèrent le dessein de faire une liaison d’intérêts et même de galanterie entre la Reine et le duc de Bouquinquan, bien qu’ils ne se fussent jamais vus. Les difficultés d’une telle entreprise n’étonnèrent point ceux qui y avaient le principal intérêt : la Reine était telle que je l’ai dépeinte, et le duc de Bouquinquan était favori du roi d’Angleterre, jeune, libéral, audacieux, et l’homme du monde le mieux fait. Mme de Chevreuse et le comte de Hollande trouvèrent toutes les facilités qu’ils désiraient auprès de la Reine et auprès du duc de Bouquinquan : il se fit choisir pour venir en France épouser Madame au nom du roi son maître, et il y arriva avec plus d’éclat, de grandeur et de magnificence que s’il eût été roi. La Reine lui parut encore plus aimable que son imagination ne lui avait pu représenter, et il parut à la Reine l’homme du monde le plus digne de l’aimer. Ils employèrent la première audience de cérémonie à parler d’affaires qui les touchaient plus vivement que celles des deux couronnes, et ils ne furent occupés que des intérêts de leur passion. Ces heureux commencements furent bientôt troublés : le duc de Montmorency et le duc de Bellegarde, qui étaient soufferts de la Reine, en furent méprisés ; et quelque brillante que fût la cour de France, elle fut effacée en un moment par l’éclat du duc de Bouquinquan. L’orgueil et la jalousie du cardinal de Richelieu furent également blessés de cette conduite de la Reine, et il donna au Roi toutes les impressions qu’il était capable de recevoir contre elle : on ne songea plus qu’à conclure promptement le mariage, et à faire partir le duc de Bouquinquan. Lui, de son côté, retardait le plus qu’il lui était possible, et se servait de tous les avantages de sa qualité d’ambassadeur pour voir la Reine, sans ménager les chagrins du Roi ; et même, un soir que la cour était à Amiens et que la Reine se promenait assez seule dans un jardin, il y entra avec le comte d’Hollande, dans le temps que la Reine se reposait dans un cabinet ; ils se trouvèrent seuls ; le duc de Bouquinquan était hardi et entreprenant ; l’occasion était favorable, et il essaya d’en profiter avec si peu de respect, que la Reine fut contrainte d’appeler ses femmes, et de leur laisser voir une partie du trouble et du désordre où elle était. Le duc de Bouquinquan partit bientôt après, passionnément amoureux de la Reine et tendrement aimé d’elle ; il la laissait exposée à la haine du Roi et aux fureurs du cardinal de Richelieu, et il prévoyait que leur séparation devait être éternelle. Il partit enfin sans avoir eu le temps de parler en particulier à la Reine ; mais, par un emportement que l’amour seul peut rendre excusable, il revint à Amiens le lendemain de son départ, sans prétexte et avec une diligence extrême. La Reine était au lit : il entra dans sa chambre et, se jetant à genoux devant elle et fondant en larmes, il lui tenait les mains ; la Reine n’était pas moins touchée, lorsque la comtesse de Lannoy, sa dame d’honneur, s’approcha du duc de Bouquinquan et lui fit apporter un siège, en lui disant qu’on ne parlait point à genoux à la Reine. Elle fut témoin du reste de la conversation, qui fut courte. Le duc de Bouquinquan remonta à cheval en sortant de chez la Reine et reprit le chemin d’Angleterre. On peut croire aisément ce qu’une conduite si extraordinaire fit dans la cour, et quels prétextes elle fournit au Cardinal pour aigrir encore le Roi contre la Reine.

Les choses étaient dans ces termes, quand la reine d’Angleterre partit pour aller trouver le roi son mari ; elle fut menée par le duc et par la duchesse de Chevreuse. Le duc de Bouquinquan eut dans cette réception tout le sujet qu’il désirait de faire paraître sa magnificence et celle d’un royaume dont il était le maître, et il reçut Mme de Chevreuse avec tous les honneurs qu’il aurait pu rendre à la Reine qu’il aimait. Elle quitta bientôt la cour du roi d’Angleterre, et revint en France avec le duc son mari ; elle fut reçue du Cardinal comme une personne dévouée à la Reine et au duc de Bouquinquan ; il essaya néanmoins de la gagner, et de l’engager à le servir auprès de la Reine ; il crut même quelque temps qu’elle lui était favorable ; mais il ne se fiait pas assez à ses promesses pour ne se pas assurer par d’autres précautions. Il voulut en prendre même du côté du duc de Bouquinquan ; et sachant qu’il avait eu un long attachement, en Angleterre, pour la comtesse de Carlille, le Cardinal sut ménager si adroitement l’esprit fier et jaloux de cette femme, par la conformité de leurs sentiments et de leurs intérêts, qu’elle devint le plus dangereux espion du duc de Bouquinquan. L’envie de se venger de son infidélité et de se rendre nécessaire au Cardinal la portèrent à tenter toutes sortes de voies pour lui donner des preuves certaines de ce qu’il soupçonnait de la Reine. Le duc de Bouquinquan était, comme j’ai dit, galand et magnifique ; il prenait beaucoup de soin de se parer aux assemblées ; la comtesse de Carlille, qui avait tant d’intérêt de l’observer, s’aperçut bientôt qu’il affectait de porter des ferrets de diamants qu’elle ne connaissait pas ; elle ne douta point que la Reine ne les lui eût donnés ; mais pour en être encore plus assurée, elle prit le temps, à un bal, d’entretenir en particulier le duc de Bouquinquan, et de lui couper les ferrets, dans le dessein de les envoyer au Cardinal. Le duc de Bouquinquan s’aperçut le soir de ce qu’il avait perdu, et jugeant d’abord que la comtesse de Carlille avait pris les ferrets, il appréhenda les effets de sa jalousie, et qu’elle ne fût capable de les remettre entre les mains du Cardinal pour perdre la Reine. Dans cette extrémité, il dépêcha à l’instant même un ordre de fermer tous les ports d’Angleterre, et défendit que personne n’en sortît, sous quelque prétexte que ce pût être, devant un temps qu’il marqua ; cependant il fit refaire en diligence des ferrets semblables à ceux qu’on lui avait pris, et les envoya à la Reine, en lui rendant compte de ce qui était arrivé. Cette précaution de fermer les ports retint la comtesse de Carlille, et elle vit bien que le duc de Bouquinquan avait eu tout le temps dont il avait besoin pour prévenir sa méchanceté. La Reine évita de cette sorte la vengeance de cette femme irritée, et le Cardinal perdit un moyen assuré de convaincre la Reine et d’éclaircir le Roi de tous ses doutes, puisque les ferrets venaient de lui et qu’il les avait donnés à la Reine.

Le Cardinal songeait alors à former le dessein de détruire le parti des huguenots et à faire le siège de la Rochelle. Cette guerre a été si amplement décrite, qu’il serait inutile d’en dire ici les particularités ; on sait assez que le duc de Bouquinquan vint avec une puissante flotte pour secourir la Rochelle, qu’il attaqua l’île de Ré sans la prendre, et qu’il se retira après un succès malheureux ; mais tout le monde ne sait pas que le Cardinal accusa la Reine d’avoir concerté cette entreprise avec le duc de Bouquinquan, pour faire la paix des huguenots, et pour lui donner prétexte de revenir à la cour et de revoir la Reine. Ces projets du duc de Bouquinquan furent inutiles : la Rochelle fut prise et il fut assassiné peu de temps après son retour en Angleterre. Le Cardinal triompha inhumainement de cette mort ; il dit des choses piquantes de la douleur de la Reine, et il recommença d’espérer.

Après la prise de la Rochelle et la ruine des huguenots, le Roi alla à Lyon pour donner ordre aux affaires d’Italie et secourir Cazal. J’entrai dans le monde ence temps-là, comme j’ai dit ; je revins à la cour, de l’armée d’Italie, où j’étais mestre de camp du régiment d’Auvergne, et je commençai à remarquer avec quelque attention ce que je voyais. La mésintelligence de la Reine mère et du cardinal de Richelieu paraissait déjà, et on prévoyait qu’elle devait avoir de grandes suites ; mais il était malaisé d’en prévoir l’événement. La Reine mère avertit le Roi que le Cardinal était amoureux de la Reine sa femme : cet avis fit son effet, et le Roi en fut vivement touché ; il parut même disposé à chasser le Cardinal et demanda à la Reine mère qui on pourrait mettre à sa place dans le ministère ; elle hésita, et ne lui osa nommer personne, soit qu’elle appréhendât que ses créatures ne lui fussent pas agréables ou qu’elle n’eût pas pris ses mesures avec celui qu’elle y voulait établir. Cette faute de la Reine mère causa sa perte et sauva le Cardinal : le Roi, paresseux et timide, craignit le poids des affaires, et de manquer d’un homme capable de l’en soulager, et le Cardinal eut tout le temps et tous les moyens nécessaires pour dissiper la jalousie du Roi et pour se garantir des mauvais offices de la Reine mère. Cependant, il n’oublia rien pour la fléchir, ne se voyant pas encore en état de la détruire ; elle, de son côté, fit semblant de se réconcilier sincèrement avec lui ; mais la haine dura toujours.

Le Roi tomba alors dans cette dangereuse maladie où tout le monde désespéra de sa santé. La Reine mère, le voyant dans cette extrémité, songea à prévenir le Cardinal ; elle résolut de le faire arrêter prisonnier au moment de la mort du Roi, et de le mettre à Pierre-Encisel, sous la garde de M. d’Alincourt, gouverneur de Lyon. On a dit que le Cardinal avait su depuis, par le duc de Montmorency, le nom et les divers avis de tous ceux qui avaient assisté au conseil que la Reine avait tenu contre lui, et que, dans la suite, il les avait punis des mêmes peines qu’ils lui voulaient faire souffrir.

La cour était revenue à Paris après la convalescence du Roi, et la Reine mère, présumant trop de son pouvoir, éclata de nouveau contre le Cardinal, à la journée des Dupes. Cette journée fut nommée ainsi par les révolutions qu’elle produisit, dans le temps que l’autorité de la Reine paraissait plus établie et que le Roi, pour être plus près d’elle et pour lui rendre plus de soins, s’était logé à l’hôtel des ambassadeurs extraordinaires, auprès de Luxembourg. Un jour que le Roi était renfermé seul avec la Reine, elle renouvela ses plaintes contre le Cardinal et déclara qu’elle ne le pouvait plus souffrir dans les affaires ; pendant que la conversation s’échauffait, le Cardinal entra ; la Reine, en le voyant, ne put retenir sa colère ; elle lui reprocha son ingratitude, les trahisons qu’il lui avait faites, et lui défendit de se présenter devant elle. Il se jeta à ses pieds, et essaya de la fléchir par ses soumissions et par ses larmes ; mais tout fut inutile, et elle demeura ferme dans sa résolution.

Le bruit de cette disgrâce du Cardinal se répandit aussitôt ; personne ne douta qu’il ne fût entièrement perdu, et toute la cour en foule vint trouver la Reine mère pour prendre part à son triomphe imaginaire. On se repentit bientôt de cette déclaration, quand on sut que le Roi était allé ce même jour à Versailles, et que le Cardinal l’y avait suivi. Il avait balancé s’il y devait aller ; mais le cardinal de La Valette le détermina à ne pas perdre le Roi de vue et à tout hasarder pour se maintenir. On conseilla à la Reine d’y accompagner le Roi et de ne le laisser pas exposé, dans une telle conjoncture, à ses propres incertitudes et aux artifices du Cardinal ; mais la crainte de s’ennuyer à Versailles et d’y être mal logée lui parut une raison insurmontable, et lui fit rejeter un avis si nécessaire. Le Cardinal sut profiter habilement de cette occasion, et il s’empara de telle sorte de l’esprit du Roi qu’il le fit consentir à la chute de la Reine sa mère. Elle fut arrêtée prisonnière bientôt après, et ses malheurs ont duré autant que sa vie. On les sait assez, et qu’elle enveloppa dans sa perte un grand nombre de personnes de qualité. Le grand prieur de Vendôme et le maréchal d’Ornane étaient morts en prison quelque temps auparavant ; le duc de Vendôme y était encore ; la princesse de Conti et le duc de Guise, son frère, furent chassés ; le maréchal de Bassompierre fut mis à la Bastille ; le maréchal de Marillac eut la tête tranchée ; on ôta les sceaux à son frère pour les donner à M. de Châteauneuf. La révolte de Monsieur fit périr le duc de Montmorency sur un échafaud ; le garde des sceaux de Châteauneuf, qui avait été nourri page du connétable de Montmorency, son père, fut contraint d’être son juge ; il fut arrêté prisonnier lui-même bientôt après, et Mme de Chevreuse fut reléguée à Tours, n’ayant de crime l’un et l’autre que d’être attachés à la Reine, et d’avoir fait avec elle des railleries piquantes du Cardinal. Le duc de Bellegarde, grand écuyer, avait suivi Monsieur. Mon père se trouva exposé, comme la plus grande partie de la cour, à la persécution du Cardinal ; il fut soupçonné d’être dans les intérêts de Monsieur, et il eut ordre d’aller dans une maison qu’il avait auprès de Blois.

Tant de sang répandu et tant de fortunes renversées avaient rendu odieux le ministère du cardinal de Richelieu ; la douceur de la régence de Marie de Médicis était encore présente, et tous les grands du Royaume, qui se voyaient abattus, croyaient avoir passé de la liberté à la servitude. J’avais été nourri dans ces sentiments, et je m’y confirmai encore par ce que je viens de dire : la domination du cardinal de Richelieu me parut injuste, et je crus que le parti de la Reine était le seul qu’il fût honnête de suivre. Elle était malheureuse et persécutée, et le Cardinal était plutôt son tyran que son amant ; elle me traitait avec beaucoup de bonté et de marques d’estime et de confiance. J’étais dans une grande liaison d’amitié avec Mlle de Hautefort, qui était fort jeune et d’une beauté surprenante : elle avait beaucoup de vertu et de fidélité pour ses amis ; elle était particulièrement attachée à la Reine et ennemie du Cardinal. Le Roi avait paru amoureux d’elle, presque aussitôt qu’elle était sortie de l’enfance ; mais, comme cet amour ne ressemblait pas à celui des autres hommes, la vertu de cette jeune personne ne fut jamais attaquée. Elle acquit plus de réputation que de bien dans le cours de cette galanterie, et le Roi lui témoignait plus de passion par de longues et pénibles assiduités et par sa jalousie, que par les grâces qu’il lui faisait. Elle me parlait de tous ses intérêts et de tous ses sentiments avec une confiance entière, bien que je fusse fort jeune ; et elle obligea la Reine à me dire toutes choses sans réserve. Mlle de Chemerault, fille de la Reine, était fort jeune et d’une beauté admirable ; les agréments de son esprit ne plaisaient pas moins que sa beauté : elle était gaie, vive, moqueuse, mais sa raillerie était toujours fine et délicate. La Reine l’aimait ; elle était amie particulière de Mlle de Hautefort et la mienne, et elle contribuait encore à notre liaison. De moindres raisons auraient suffi pour éblouir un homme qui n’avait presque jamais rien vu, et pour l’entraîner dans un chemin si opposé à sa fortune. Cette conduite m’attira bientôt l’aversion du Roi et du Cardinal, et commença une longue suite de disgrâces, dont ma vie a été agitée, et qui m’ont donné souvent plus de part qu’un particulier n’en devait avoir à des événements considérables ; mais, comme je ne prétends pas écrire l’histoire, ni parler de moi que dans ce qui a du rapport aux personnes avec qui j’ai été lié d’intérêt et d’amitié, je ne toucherai que les choses où j’ai été mêlé, puisque le reste est assez connu.

La guerre fut déclarée au roi d’Espagne en l’année 1635, et les maréchaux de Châtillon et de Brezéentrèrent en Flandre, avec une armée de vingt mille hommes, pour se joindre au prince d’Orange qui commandait celle de Hollande ; il était généralissime, et ces deux corps assemblés faisaient plus de quarante mille hommes. Devant cette jonction, l’armée du Roi seule avait gagné la bataille d’Avéne et défiait les troupes d’Espagne, commandées par le prince Thomas. Plusieurs jeunes gens de qualité étaient volontaires dans cette occasion ; j’étais du nombre. Une si heureuse victoire donna de la jalousie au prince d’Orange, et mit de la division entre lui et les maréchaux de Châtillon et de Brezé. Au lieu de tirer avantage d’un tel succès et de maintenir sa réputation, il fit piller et brûler Tirlemont, pour décrier les armes du Roi et les charger d’une violence si peu nécessaire ; il assiégea Louvain, sans avoir dessein de le prendre, et affaiblit tellement l’armée de France par les fatigues continuelles et par le manque de toutes choses, qu’à la fin de la campagne, elle ne fut plus en état de retourner seule par le chemin qu’elle avait tenu, et elle fut contrainte de revenir par mer. Je revins avec ce qu’il y avait de volontaires, et je leur portai malheur, car nous fûmes tous chassés, sur le prétexte qu’on parlait trop librement de ce qui s’était passé dans cette campagne ; mais la principale raison fut le plaisir que sentit le Roi de faire dépit à la Reine et à Mlle de Hautefort en m’éloignant de la cour.

La seconde année de cette guerre donna beaucoup de prétextes aux ennemis du cardinal de Richelieu de condamner sa conduite. On avait considéré la déclaration de la guerre et le dessein qu’un si grand ministre avait formé depuis si longtemps d’abattre la maison d’Autriche comme une entreprise hardie et douteuse ; mais alors elle parut folle et téméraire : on voyait que les Espagnols avaient pris sans résistance la Capelle, le Catelet et Corbie ; que les autres places des frontières n’étaient ni mieux munies ni mieux fortifiées, que les troupes étaient faibles et mal disciplinées, qu’on manquait de poudres et d’artillerie, que les ennemis étaient entrés en Picardie et pouvaient marcher à Paris. On s’étonnait encore que le Cardinal eût exposé si légèrement la réputation du Roi et la sûreté de l’État, sans prévoir tant de malheurs, et qu’il n’eût d’autre ressource, dans la seconde année de la guerre, que de faire convoquer l’arrière-ban. Ces bruits, répandus dans tout le Royaume, réveillèrent les cabales, et donnèrent lieu aux ennemis du Cardinal de former des desseins contre son autorité, et même contre sa vie.

Cependant le Roi marcha à Amiens, avec ce qu’il put rassembler de troupes ; Monsieur était auprès de lui. Il donna le commandement de son armée au comte de Soissons, jeune prince bien fait de sa personne, d’un esprit médiocre et défiant, fier, sérieux, et ennemi du cardinal de Richelieu : il avait méprisé son alliance, et refusé d’épouser Mme de Combalet, sa nièce. Ce refus, plus que toutes les bonnes qualités du comte de Soissons, lui attirait l’estime et l’amitié de tout ce qui n’était pas dépendant du Cardinal. Saint-Ibar, Varicarville et Bardouville, gens difficiles et factieux, affectant une vertu austère, et peu sociables, s’étaient rendus maîtres de l’esprit de ce prince ; ils avaient fait une liaison étroite de Monsieur et de lui contre le Cardinal, par l’entremise du comte de Montrésor, qui suivait en tout, par une imitation affectée, les manières et les sentiments de Saint-Ibar et de Varicarville.

Quelque considérable que fût cette union de Monsieur et de Monsieur le Comte, elle était néanmoins trop faible pour ébranler la fortune du Cardinal par des intrigues : on eut recours à d’autres voies, et ils résolurent de le tuer quand ils pourraient le faire sûrement. L’occasion s’en présenta bientôt après : un jour que le Roi tint conseil dans un petit château, à une lieue d’Amiens, où Monsieur, Monsieur le Comte et le Cardinal se trouvèrent, le Roi sortit le premier, pour retourner à Amiens, et quelques affaires ayant retenu plus d’une demi-heure le Cardinal avec ces deux princes, ils furent pressés par Saint-Ibar, par Montrésor et par Varicarville d’exécuter leur entreprise ; mais la timidité de Monsieur et la faiblesse de Monsieur le Comte la rendirent vaine : le Cardinal connut le péril où il était ; le trouble parut sur son visage, il laissa Monsieur et Monsieur le Comte ensemble et partit avec précipitation. J’étais présent, et bien que je ne susse rien de leurs desseins, je m’étonnai que le Cardinal, prévoyant et timide comme il était, se fût exposé à la merci de ses ennemis, et qu’eux aussi, qui avaient tant d’intérêt à sa perte, eussent laissé échapper une occasion si sûre et si difficile à retrouver.

Les progrès des Espagnols furent bientôt arrêtés : le Roi reprit Corbie, et la campagne finit plus heureusement qu’elle n’avait commencé. Il ne me fut pas permis de passer l’hiver à la cour, et je fus obligé d’aller trouver mon père, qui demeurait dans ses maisons, et dont la disgrâce particulière n’était pas finie.

Mme de Chevreuse était alors reléguée à Tours, comme j’ai dit. La Reine lui avait donné bonne opinion de moi : elle souhaita de me voir, et nous fûmes bientôt dans une très grande liaison d’amitié. Cette liaison ne fut pas plus heureuse pour moi qu’elle l’avait été pour tous ceux qui en avaient eu avec elle : je me trouvai entre la Reine et Mme de Chevreuse ; on me permettait d’aller à l’armée sans me permettre de demeurer à la cour, et en allant ou en revenant, j’étais souvent chargé, par l’une et par l’autre, de commissions périlleuses.

La disgrâce de mon père cessa enfin, et je revins avec lui auprès du Roi, dans le temps qu’on accusait la Reine d’avoir une intelligence avec le marquis de Mirabel, ministre d’Espagne. On en fit un crime d’État à la Reine, et elle se vit exposée à une sorte de persécution qu’elle n’avait point encore éprouvée : plusieurs de ses domestiques furent arrêtés, ses cassettes furent prises, Monsieur le Chancelier l’interrogea comme une simple criminelle, on proposa de la renfermer au Havre, de rompre son mariage et de la répudier. Dans cette extrémité, abandonnée de tout le monde, manquant de toute sorte de secours, et n’osant se confier qu’à Mlle de Hautefort et à moi, elle me proposa de les enlever toutes deux, et de les emmener à Bruxelles. Quelque difficulté et quelque péril qui me parussent dans un tel projet, je puis dire qu’il me donna plus de joie que je n’en avais eu de ma vie : j’étais en un âge où on aime à faire des choses extraordinaires et éclatantes, et je ne trouvais pas que rien le fût davantage que d’enlever en même temps la Reine au Roi, son mari, et au cardinal de Richelieu, qui en était jaloux, et d’ôter Mlle de Hautefort au Roi, qui en était amoureux. Heureusement, les choses changèrent : la Reine ne se trouva pas coupable, l’interrogation du Chancelier la justifia, et Mme d’Aiguillon adoucit le cardinal de Richelieu ; mais il était nécessaire de faire savoir promptement toutes ces choses à Mme de Chevreuse, pour l’empêcher de prendre l’alarme et de chercher à se mettre en sûreté. On avait fait jurer à la Reine de n’avoir aucun commerce avec elle, et il n’y avait que moi qui la pût informer de tout ce qui s’était passé. La Reine me laissa ce soin : je pris prétexte de retourner chez mon père, où ma femme était malade, et je promis à la Reine de rassurer Mme de Chevreuse et de lui faire savoir tout ce dont elle me chargeait. Dans le temps que je lui parlais, et qu’elle n’avait pas achevé tout ce qu’elle avait à me dire, Mme de Seneçay, sa dame d’honneur, qui était ma parente et de mes amies, était seule à la porte du cabinet, pour nous empêcher d’être surpris. M. des Noyers entra avec un papier qu’il devait faire signer à la Reine, où les règles de sa conduite vers le Roi étaient amplement déduites ; et je n’eus que le temps, voyant M. des Noyers, de prendre congé de la Reine ; j’allai ensuite le prendre du Roi.

La cour était alors à Chantilly, et le Cardinal à Royaumont ; mon père était auprès du Roi : il pressait mon départ, par la crainte qu’il avait que l’attachement que j’avais à la Reine ne nous attirât de nouveaux embarras. Lui et M. de Chavigny me menèrent à Royaumont ; ils n’oublièrent rien l’un et l’autre pour me représenter les périls où ma conduite, qui était depuis longtemps désagréable au Roi et suspecte au Cardinal, pouvait jeter ma maison, et ils me dirent positivement que je ne reviendrais jamais à la cour si je passais à Tours, où était Mme de Chevreuse, et si je ne rompais tout commerce avec elle. Cet ordre si précis me mit dans une peine extrême. Ils m’avertirent que j’étais observé et qu’on serait exactement averti de tout ce que je ferais : j’étais néanmoins chargé si expressément de la Reine de faire savoir à Mme de Chevreuse ce qui s’était passé dans la déposition du Chancelier, que je ne me pouvais dispenser de lui en donner avis. Je promis à mon père et à M. de Chavigny que je ne verrais point Mme de Chevreuse : je ne la vis pas en effet ; mais je priai Crafst, gentilhomme anglais, de ses amis et des miens, de l’avertir de ma part qu’on m’avait défendu de la voir, et qu’il était nécessaire qu’elle envoyât un homme sûr, par qui je lui pusse mander ce que je n’osais lui aller dire à Tours. Elle fit ce que je désirais, et elle fut informée de tout ce que la Reine avait dit au Chancelier, et de la parole qu’il avait donnée à la Reine, qu’elle et Mme de Chevreuse seraient désormais en repos, à condition de n’avoir plus aucun commerce ensemble.

Cette tranquillité ne leur dura pas longtemps, par une méprise bizarre, qui replongea Mme de Chevreuse dans des disgrâces qui l’ont accompagnée pendant dix ou douze ans, et qui ont causé les miennes particulières, par un enchaînement d’accidents que je n’ai pu éviter. Pendant que Monsieur le Chancelier interrogeait la Reine à Chantilly, et qu’elle craignait le plus le succès de cette affaire, elle craignait aussi que Mme de Chevreuse ne s’y trouvât embarrassée ; et Mlle de Hautefort était convenue avec elle que, quand elle lui enverrait des Heures reliées de vert, ce serait une marque que les affaires de la Reine prendraient des voies de douceur et d’accommodement ; mais que si elle lui envoyait des Heures reliées de rouge, ce serait avertir Mme de Chevreuse de pourvoir à sa sûreté, et de sortir du Royaume avec le plus de diligence qu’elle pourrait. Je ne sais laquelle des deux se méprit ; mais au lieu d’envoyer à Mme de Chevreuse les Heures qui la devaient rassurer, celles qu’elle reçut lui firent croire que la Reine et elle étaient perdues : de sorte que, sans consulter davantage et sans se souvenir de ce que je lui avais mandé, elle se résolut de se sauver en Espagne. Elle confia ce secret à l’archevêque de Tours, qui était un vieillard de quatre-vingts ans, plus zélé pour elle qu’il ne convenait à un homme de son âge et de sa profession ; il était de Béarn, et avait des parents sur la frontière d’Espagne : il donna à Mme de Chevreuse une route, et les lettres de créance qu’il crut lui être nécessaires. Elle se déguisa en homme, et partit à cheval, sans femmes, et accompagnée de deux hommes seulement ; la précipitation de son départ lui fit oublier, en changeant d’habit, d’emporter avec elle les lettres de créance et la route que l’archevêque de Tours lui avait données, et elle ne s’en aperçut qu’après avoir fait cinq ou six lieues. Cet accident lui fit changer de dessein, et ne sachant quel parti prendre, elle vint en un jour sur les mêmes chevaux, à une lieue de Verteuil, où j’étais. Elle m’envoya un de ses gens me dire son dessein d’aller en Espagne, qu’elle avait perdu sa route, qu’elle me priait instamment de ne la point voir, de peur de la faire connaître, et de lui donner des gens fidèles et des chevaux. Je fis à l’instant même ce qu’elle désirait, et j’allais seul la trouver sur son chemin, pour savoir plus précisément d’elle les raisons d’un départ si opposé à tout ce que je lui avais fait savoir ; mais, comme on avait vu un homme parler à moi en particulier, sans avoir voulu dire son nom, on crut aussitôt que j’avais querelle, et il me fut impossible de me débarrasser de beaucoup de gentilshommes qui me voulaient suivre, et qui l’auraient peut-être reconnue : de sorte que je ne la vis point, et elle fut conduite sûrement en Espagne, après avoir évité mille périls, et après avoir fait paraître plus de pudeur et plus de cruauté à une dame chez qui elle logea en passant, que les hommes faits comme elle semblait être n’ont accoutumé d’en avoir. Elle me renvoya de la frontière, par un de mes gens, pour deux cent mille écus de pierreries, me priant de les recevoir en don si elle mourait, ou de les lui rendre si elle me les envoyait demander. Le lendemain que Mme de Chevreuse fut partie, un courrier de Monsieur son mari arriva à Tours, pour lui confirmer ce que je lui avais mandé de l’accommodement de la Reine ; il était même chargé pour elle de quelques compliments de la part du Cardinal. Cet homme, étonné de ne la point trouver, s’adressa à l’archevêque de Tours, et lui dit qu’on se prendrait à lui de cette fuite. Ce bon homme, épouvanté de ces menaces et affligé de l’absence de Mme de Chevreuse, dit tout ce qu’il savait au courrier et l’informa du chemin qu’elle devait tenir ; il dépêcha encore d’autres gens après elle, et lui écrivit tout ce qu’il crut capable de la faire revenir ; mais ce voyage, qui avait été entrepris par une fausse alarme, fut continué par la perte de cette route dont j’ai parlé ; son malheur et le mien lui firent quitter le chemin où on l’aurait sans doute retrouvée, et lui fit prendre celui de Verteuil, pour me charger si à contretemps de son passage en Espagne. Cette fuite, si surprenante dans un temps où les affaires de la Reine s’étaient terminées avec beaucoup de douceur, renouvela les soupçons du Roi et du Cardinal, et ils crurent, avec apparence, que Mme de Chevreuse n’aurait pas pris un parti si extraordinaire, si la Reine ne l’avait jugé nécessaire pour leur commune sûreté. Elle, de son côté, ne pouvait deviner la cause de cette retraite, et plus on la pressait d’en dire les raisons, et plus elle craignait que le raccommodement ne fût pas sincère, et qu’on n’eût voulu s’assurer de Mme de Chevreuse pour découvrir par sa déposition ce qu’on n’avait pu apprendre par la sienne. Cependant on dépêcha le président Vignier pour informer de la fuite de Mme de Chevreuse : il alla à Tours et suivit la route qu’elle avait tenue, et vint à Verteuil, où j’étais, interroger mes domestiques et moi sur ce qu’on prétendait que j’avais enlevé Mme de Chevreuse, et que je l’avais fait conduire dans un royaume ennemi. Je répondis, conformément à la vérité, que je n’avais point vu Mme de Chevreuse, que je n’étais point responsable d’un dessein qu’elle avait pris sans ma participation, et que je n’avais pas dû refuser à une personne de cette qualité et de mes amies des gens et des chevaux qu’elle m’avait envoyé demander ; mais toutes mes raisons ne m’empêchèrent pas de recevoir un ordre d’aller à Paris pour rendre compte de mes actions. J’y obéis aussitôt, pour porter moi seul la peine de ce que j’avais fait, et pour n’exposer pas mon père à la partager avec moi si je n’obéissais pas.

Le maréchal de la Meilleraye et M. de Chavigny, qui étaient de mes amis, avaient un peu adouci le Cardinal : ils m’avaient représenté, bien qu’il ne fût pas vrai, comme un jeune homme lié à Mme de Chevreuse par un attachement plus fort et plus indispensable encore que celui de l’amitié, et donnèrent envie au Cardinal de me parler lui-même, pour essayer de tirer de moi tout ce que je saurais de cette affaire. Je le vis, et il me parla avec beaucoup de civilité, en exagérant néanmoins la grandeur de ma faute, et quelles en pourraient être les suites, si je ne la réparais par l’aveu de tout ce que je savais : je lui répondis dans le même sens de ma déposition, et comme je lui parus plus réservé et plus sec qu’on n’avait accoutumé de l’être avec lui, il s’aigrit, et me dit assez brusquement que je n’avais donc qu’à aller à la Bastille. J’y fus mené le lendemain par le maréchal de la Meilleraye, qui me servit avec beaucoup de chaleur dans tout le cours de cette affaire et qui tira parole du Cardinal que je n’y serais que huit jours.

Ce peu de temps que j’y demeurai me représenta plus vivement que tout ce que j’avais vu jusqu’alors l’image affreuse de la domination du Cardinal. J’y vis le maréchal de Bassompierre, dont le mérite et les agréables qualités étaient si connues ; j’y vis le maréchal de Vitry, le comte de Cramai, le commandeur de Jars, le Fargis, le Coudray-Montpensier, Vautier, et un nombre infini de gens de toutes conditions et de tous sexes, malheureux et persécutés par une longue et cruelle prison. La vue de tant d’objets pitoyables augmenta encore la haine naturelle que j’avais pour l’administration du cardinal de Richelieu. Le maréchal de la Meilleraye me vint tirer de la Bastille, huit jours après m’y avoir mené, et j’allai avec lui à Ruel remercier le Cardinal de la liberté qui m’était rendue. Je le trouvai froid et sérieux ; je n’entrai point en justification sur ma conduite : il me parut qu’il en était piqué ; et je me trouvai bien heureux d’être sorti de prison dans un temps où personne n’en sortait, et de retourner à Verteuil sans qu’on eût été averti que j’étais chargé des pierreries de Mme de Chevreuse.

La Reine me fit paraître avec tant de bonté qu’elle ressentait vivement tout ce qui m’arrivait pour son service, et Mlle de Hautefort me donna tant de marques d’estime et d’amitié, que je trouvai mes disgrâces trop bien payées. Mme de Chevreuse, de son côté, ne me témoignait pas une moindre reconnaissance, et elle avait tellement exagéré ce que j’avais fait pour elle, que le roi d’Espagne l’alla voir, sur la nouvelle de ma prison, et lui fit encore une seconde visite quand on apprit ma liberté. Les marques d’estime que je recevais des personnes à qui j’étais le plus attaché, et une certaine approbation que le monde donne assez facilement aux malheureux quand leur conduite n’est pas honteuse, me firent supporter avec quelque douceur un exil de deux ou trois années. J’étais jeune ; la santé du Roi et celle du Cardinal s’affaiblissaient, et je devais tout attendre d’un changement. J’étais heureux dans ma famille ; j’avais à souhait tous les plaisirs de la campagne ; les provinces voisines étaient remplies d’exilés, et le rapport de nos fortunes et de nos espérances rendait notre commerce agréable. On me permit enfin d’aller à l’armée après la prise d’Hesdin. Le reste de la campagne fut considérable par le combat de Saint-Nicolas, qui fut grand et opiniâtre, et par l’enlèvement de deux mille Cravates auprès de SaintVenant, où vingt-cinq ou trente volontaires de qualité soutinrent seuls, sur une digue, tout l’effort des ennemis, et les repoussèrent quatre ou cinq fois, à coups d’épée, jusques dans les barrières de leur camp. Sur la fin de cette campagne, où on avait dit du bien de moi au cardinal de Richelieu, sa haine commençait à se ralentir ; il voulut même m’attacher dans ses intérêts ; le maréchal de la Meilleraye m’offrit de sa part de me faire servir de maréchal de camp, et me fit voir de grandes espérances ; mais la Reine m’empêcha d’accepter cet avantage, et elle désira instamment que je ne reçusse point de grâce du Cardinal qui me pût ôter la liberté d’être contre lui quand elle se trouverait en état de paraître ouvertement son ennemie. Cette marque de la confiance de la Reine me fit renoncer avec plaisir à tout ce que la fortune me présentait ; je remerciai le maréchal de la Meilleraye avec tout le ressentiment que je devais à ses bons offices, et je retournai à Verteuil sans voir la cour. J’y demeurai un temps considérable, dans une sorte de vie inutile, et que j’aurais trouvée trop languissante, si la Reine, de qui je dépendais, n’eût réglé elle-même cette conduite, et ne m’eût ordonné de la continuer, dans l’espérance d’un changement qu’elle prévoyait.

Ce changement ne devait toutefois être prévu que par la mauvaise santé du Cardinal, puisque d’ailleurs son autorité dans le Royaume et son pouvoir sur l’esprit du Roi augmentaient tous les jours ; et même, dans le temps que le Roi partit pour aller faire le siège de Perpignan, il fut sur le point d’ôter ses enfants à la Reine pour les faire élever au bois de Vincennes, et il ordonna, s’il venait à mourir dans le voyage, qu’on les remît entre les mains du Cardinal.

Les malheurs de Monsieur le Grand fournirent alors une nouvelle scène. Sa faveur était devenue suspecte au cardinal de Richelieu, qui l’avait commencée ; il connut bientôt la faute qu’il avait faite de faire chasser Mlle de Hautefort et Mlle de Chemerault, qui ne lui pouvaient nuire auprès du Roi, et d’y établir un jeune homme ambitieux, fier par sa fortune, plus fier encore par son élévation naturelle et par son esprit, mais peu capable d’être retenu par la reconnaissance des avantages que le maréchal d’Effiat, son père, et lui avaient reçus du cardinal de Richelieu. Monsieur le Grand était extrêmement bien fait ; il était étroitement engagé avec Mme la princesse Marie, depuis reine de Pologne, qui était une des plus aimables personnes du monde. Dans le temps que sa vanité devait être le plus flattée de plaire à cette princesse, elle, de son côté, souhaitait ardemment de l’épouser, et dans ce temps, dis-je, où l’un et l’autre paraissaient entraînés par la violence de leur passion, le caprice, qui dispose presque toujours de la fidélité des amants, retenait depuis longtemps la princesse Marie dans un attachement particulier pour… , et Monsieur le Grand aimait éperdument Mlle de Chemerault ; il lui persuadait même qu’il avait dessein de l’épouser, et il lui en donnait des assurances par des lettres qui ont causé de grandes aigreurs après sa mort entre Mme la princesse Marie et elle, dont j’ai été témoin.

Cependant, l’éclat du crédit de Monsieur le Grand réveilla les espérances des mécontents : la Reine et Monsieur s’unirent à lui ; le duc de Bouillon et plusieurs personnes de qualité firent la même chose. Tant de prospérités pouvaient aisément éblouir un homme de vingt-deux ans ; mais on ne doit pas pardonner à la Reine, à Monsieur, ni au duc de Bouillon, d’en avoir été assez éblouis eux-mêmes pour se laisser entraîner par Monsieur le Grand à ce funeste traité d’Espagne dont on a tant parlé. La manière qui le fit découvrir est encore douteuse, et, sans m’arrêter aux divers soupçons qu’on a eus de la fidélité ou du secret de ceux qui le savaient, il vaut mieux s’attacher à une opinion innocente, et croire que ce traité fut trouvé dans la malle du courrier d’Espagne, que l’on ouvre presque toujours en passant à Paris. M. de Thou n’en avait encore aucune connaissance, lorsqu’il vint me trouver de la part de la Reine pour m’apprendre sa liaison avec Monsieur le Grand, et qu’elle lui avait promis que je serais de ses amis ; M. de Thou me fit aussi beaucoup d’avances de Monsieur le Grand, et je me trouvai dans ses intérêts sans l’avoir presque jamais vu. Je ne dirai point ici la suite malheureuse de leurs projets : on la sait assez. La mort de Monsieur le Grand et de M. de Thou ne ralentit pas les poursuites du Cardinal contre tous ceux qui avaient eu part au traité d’Espagne. Le comte de Montrésor avait été accusé par Monsieur de l’avoir su, et il se vit contraint de sortir du Royaume ; il en chercha longtemps inutilement les moyens, et plusieurs de ses amis lui refusèrent le secours qu’il leur avait demandé dans cette rencontre. Nous étions dans une grande liaison d’amitié ; mais comme j’avais déjà été mis en prison pour avoir fait passer Mme de Chevreuse en Espagne, il était périlleux vers le Cardinal de retomber dans une semblable faute, et même pour sauver un homme qui était déclaré criminel. Je m’exposais par là tout de nouveau à de plus grands embarras encore que ceux dont je venais de sortir. Ces raisons néanmoins cédèrent à l’amitié que j’avais pour le comte de Montrésor, et je lui donnai une barque et des gens qui le menèrent sûrement en Angleterre. J’avais préparé une pareille assistance au comte de Béthune, qui n’était pas seulement mêlé, comme le comte de Montrésor, dans l’affaire de Monsieur le Grand, mais qui était même assez malheureux pour être accusé, bien que ce fût injustement, d’avoir révélé le traité d’Espagne ; il était prêt de suivre le comte de Montrésor en Angleterre, et je m’attendais à ressentir les effets de la haine du cardinal de Richelieu, que je ne m’attirais cependant, par tant de rechutes, que par la nécessité indispensable de faire mon devoir.

La conquête du Roussillon, la chute de Monsieur le Grand et de tout son parti, la suite de tant d’heureux succès, tant d’autorité et tant de vengeances, avaient rendu le cardinal de Richelieu également redoutable à l’Espagne et à la France. Il revenait à Paris comme en triomphe ; la Reine craignait les effets de son ressentiment ; le Roi même ne s’était pas réservé assez de pouvoir pour protéger ses propres créatures : il ne lui restait presque plus que Tréville et Tilladet en qui il eût confiance, et il fut contraint de les chasser pour satisfaire le Cardinal. La santé du Roi s’affaiblissait tous les jours ; mais celle du Cardinal était déplorée, et il mourut le 4 décembre, en l’année 1642.

Quelque joie que dussent recevoir ses ennemis de se voir à couvert de tant de persécutions, la suite a fait connaître que cette perte fut très-préjudiciable à l’État, et que, puisqu’il en avait osé changer la forme en tant de manières, lui seul la pouvait maintenir utilement, si son administration et sa vie eussent été de plus longue durée. Nul que lui n’avait bien connu jusqu’alors toute la puissance du Royaume, et ne l’avait su remettre entière entre les mains du Souverain. La sévérité de son ministère avait répandu beaucoup de sang, les grands du Royaume avaient été abaissés, les peuples avaient été chargés d’impositions ; mais la prise de la Rochelle, la ruine du parti huguenot, l’abaissement de la maison d’Autriche, tant de grandeur dans ses desseins, tant d’habileté à les exécuter, doivent étouffer les ressentiments particuliers, et donner à sa mémoire les louanges qu’elle a justement méritées.


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