Mémoires d’un Touriste/62

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Michel Lévy frères (volume IIp. 333-337).


— Montpellier, le 11 septembre 1837.

Je suis allé dans les Cévennes jusqu’à Ganges et Villerangues, avec un négociant du pays. Ces montagnes m’ont semblé fort plates : il est vrai que j’arrive de Vevay. En revenant, nous avons été vivement contre-passés par deux calèches à quatre chevaux, que les postillons menaient au galop. Comme rien n’est plus rare dans ces pays de simplicité qu’une voiture à quatre chevaux, nous avancions la tête pour regarder et saluer ; mais nous avons été mal payés de notre politesse ; on nous a lancé à la figure une quantité de petits livres qui ont été sur le point de nous aveugler.

« Ah ! les maudits momiers ! » s’est écrié mon compagnon de voyage, protestant de la vieille roche, et qui, jusqu’à ce moment, avait évité de me parler de religion. Les hommes sont les mêmes dans tous les cultes, pour peu que ce culte soit ancien et ait perdu l’attrait de la nouveauté. Je crois bien que, du temps de Calvin et de Luther, le protestantisme faisait taire la vanité ; mais aujourd’hui toutes les religions, comme toutes les passions, obéissent à cette passion unique. La vanité de mon ami protestant est profondément blessée de ce que son culte, déjà un peu vieilli, va probablement être anéanti par la réforme, plus sévère et toute nouvelle, de ces jansénistes du protestantisme. Pour compléter la ressemblance, les momiers discutent sans cesse sur la grâce, le Saint-Esprit et le mérite des œuvres. Les œuvres ne sont rien, et nous ne pouvons être sauvés que par les mérites de Jésus-Christ. (La première partie de cette maxime conduit au crime, et son enseignement devrait être défendu par une loi.)

Cette nouvelle religion séduit par une apparence d’égalité entre les fidèles. Ce fut là le grand attrait du christianisme naissant. Ce que nous pouvons voir de plus clair dans la doctrine de Jésus-Christ prêchée par saint Paul, c’est que tous les fidèles sont parfaitement égaux ; l’âme d’un esclave est aussi précieuse aux yeux de Dieu que l’âme d’un consul ou de César lui-même. Ce fut à l’aide de cette maxime, fort adroite et fort vraie, que saint Paul convertit à sa religion toute la canaille de l’empire romain. Les ministres momiers en tirent aujourd’hui un parti admirable.

— Croiriez-vous, monsieur, ajoutait mon compagnon de voyage, que j’ai bien vite mis à son aise, que les dames les mieux élevées de ces malheureux villages momiers affectent d’écouter avec respect un malheureux paysan, si celui-ci se dit inspiré ? M. Clavel, avant d’être ministre, n’était qu’un simple paysan, et montait sur un tonneau pour se faire mieux entendre. Ainsi, monsieur, il suffira d’un peu d’impudence pour devenir ministre.

— Dites, monsieur, qu’il suffira d’avoir du talent. Ce n’est pas vous qui devriez vous plaindre, c’est le gouvernement. Sous l’empereur nous avions à Paris un fameux ministre protestant qui faisait agréablement des vers latins en l’honneur de Louis XIV, l’auteur des dragonnades et de la révocation de l’édit de Nantes. Si jamais c’est le talent qui désigne les prêtres, le ministère des cultes ne sera plus une sinécure. Voyez M. de Lamennais. Comment empêcherez-vous M. de Lamennais de devenir archevêque de Paris ? Et, une fois archevêque, il faudra compter avec lui. (Ici grande discussion que je supprime.)

— Il est de fait, continue M. R…, que depuis l’apparition des momiers, vers l’an 1821, nos ministres sont beaucoup plus exemplaires et se donnent la peine de lire nos anciens auteurs. Ces Anglais, qui viennent de nous jeter au nez leurs petits traités religieux, ont réuni en assemblée tous les ministres momiers de nos montagnes et probablement laissé de l’argent. Cette malheureuse secte prêche que hors de la religion momière il n’y a point de salut.

— Croiriez-vous, monsieur, ajoute mon compagnon, que pour plaire à la haute société de Genève, le sage Benjamin Constant a été obligé de prêcher cette doctrine ridicule ? (Revue protestante, 1824 ou 1826[1].)

— Mais, monsieur, lui ai-je dit, à quel signe reconnaissez-vous un momier ?

— Ils finissent toutes leurs réponses par : grâce à Dieu ; ils disent chère dame au lieu de madame ; cher monsieur au lieu de monsieur. D’ailleurs on trouve chez eux une insensibilité choquante : le fils unique d’une de mes cousines a le croup et était mourant hier soir ; je lui disais que les sangsues produiraient un bon effet, qu’il fallait avoir de l’espérance, etc. ; elle me répond froidement : Que la volonté de Dieu soit faite !

Il y a cinq ou six ans que cette cousine était jeune, jolie, fort aimable ; je lui envoyais de Montpellier les volumes de l’Histoire de France de Vély, Villaret et Garnier, et autres bons livres. Eh bien, monsieur, elle a commencé, elle, qui avait les plus beaux cheveux du monde, par porter une certaine coiffure plate abominable. Il y a quatre ans, quand elle en avait seize, elle allait le soir se promener dans le pré avec les autres jeunes filles ; il y avait souvent des contredanses sans hommes ; car nous n’osions jamais approcher du pré après le coucher du soleil. Nous entendions de loin rire ces jeunes filles : c’était la gaieté folle du village. Comme j’en parlais dernièrement à ma cousine, elle m’a répondu d’un ton sec : « Ne parlons plus d’un temps qu’il faudrait oublier. »

Savez-vous bien, monsieur, que, vers 1824, nous avons espéré un moment que la police de Louis XVIII se chargerait de détruire les momiers ? les pauvres ministres de ce prince s’étaient imaginés que les protestants voulaient appeler au trône de France le roi Guillaume de Hollande.

Un instant après, mon compagnon de voyage ajoute avec un soupir :

— J’ai ma tante, monsieur, la mère de cette cousine dont je vous parlais il n’y a qu’un instant, et qui a de si jolis cheveux ; eh bien, elle me disait hier soir : « Faut-il que j’aie passé soixante et quinze ans de ma vie sans connaître la vraie religion ! »

Mon compagnon de voyage me raconte que dans un département voisin les juste-milieu ont acheté cinq mille francs un journal qui tombait ; ils ont fait entre eux une souscription de cent francs par tête et ont appelé de cent lieues de là un écrivain spirituel auquel ils donnent trois ou quatre mille francs par an. Ils ont ainsi le plaisir de lire tous les matins un article qui les confirme dans leur façon de penser.

— Voilà qui est très-constitutionnel, monsieur, et je voudrais que chaque Français pût faire ainsi représenter son opinion.

Ma réponse était une imprudence ; aussi a-t-elle amené un long silence ; la province n’est pas encore arrivée à ces sortes de vérités.

— Savez-vous, monsieur, me suis-je écrié avec l’air admiratif, que tout le monde parle français maintenant dans vos pays ? il y a six ans, à mon précédent voyage, je ne pouvais pas soutenir la conversation au café ; maintenant tout le monde parle français.

— Et un très-bon français, s’est empressé d’ajouter le compagnon de voyage.

Rien n’est plus faux ; ils parlent un français qui fait peine à entendre ; je les aimais bien mieux quand ils parlaient leur patois, qui, du moins, était rempli de grâces. Ce qui est très-vrai, c’est que ces bourgeois de petites villes introduisaient dans leur conversation une foule de remarques basses et ignobles, mais fort caractéristiques et dont maintenant il n’est plus question. Le français tue ces sortes de pensées naïves. On n’ose pas dire en français que le fruitier qui étale sur l’escalier de la maison commune paye deux sous par jour de loyer à la mairie.

Les domestiques ne disent plus, ajoute mon interlocuteur : nos maîtres, mais nos messieurs ; ils ne disent plus : je suis au service ; mais je suis en condition. Mon nouvel ami voit dans ces locutions nouvelles l’approche de la république. Si jamais l’on établit le seul chemin de fer raisonnable, celui de Paris à Marseille, en dix ans le patois provençal et le patois languedocien cessent d’exister. Pour ma part, je regretterais beaucoup le patois languedocien. Toutefois je ne me fais pas illusion, c’est par suite d’une erreur d’optique que les patois semblent plus naïfs et plus aimables que les langues employées pour les choses tristes et raisonnables de la vie. Si l’on ne pouvait parler aux femmes qu’une certaine langue, fût-ce l’allemand de Vienne, cette langue nous semblerait bientôt l’emporter en grâce sur toutes les autres.



  1. Je n’ai pu vérifier cette cruelle assertion ; je n’ai pas la Revue protestante.