Métamorphoses/Livre 11

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Les Métamorphoses, livre IX
Traduction par auteurs multiples.
Texte établi par Désiré Nisard Firmin-Didot (pp. 435-451).
LIVRE ONZIÈME



LIVRE ONZIÈME

ARGUMENT. — I. Mort d’Orphée. - II. Métamorphose des Ménades en arbres. - III. Du sable du Pactole en or. - IV. Des oreilles de Midas en oreilles d’âne. - V. Fondation de Troie. - VI. Naissance d’Achille. - VII. Crime et châtiment de Pélée. - VIII. Naufrage et mort de Céyx ; description du palais du Sommeil ; métamorphose de Céyx et d’Alcyone en alcyons. - IX. D’Ésaque en plongeon.


Tandis que, par ses accents, le chantre de Thrace entraîne sur ses pas les forêts, les bêtes féroces et les rochers émus, voici que, du haut d’une colline, les bacchantes furieuses, au sein couvert de sanglantes dépouilles, aperçoivent Orphée qui marie ses chants aux accords de sa lyre. Une d’elles, les cheveux épars et flottant dans les airs : « Le voilà, s’écrie-t-elle, le voilà, celui qui nous méprise » ; et elle frappe de son thyrse la bouche harmonieuse du prêtre d’Apollon. Le trait enveloppé de feuillage laisse sans blesser une empreinte légère. Une autre s’arme d’un caillou qui, lancé dans les airs, est vaincu par les accords de la lyre et des chants, et comme pour implorer le pardon d’une si criminelle audace, vient tomber suppliant aux pieds du poète. La fureur des Ménades s’en accroît : elles ne connaissent plus de bornes : l’aveugle Érinnys les possède ; les chants divins auraient émoussé tous leurs traits ; mais une horrible clameur s’élève, la flûte de Phrygie, les tymbales, le bruit des mains frappées, les hurlements des bacchantes étouffent de leurs sons discordants les sons harmonieux de la lyre : alors seulement les rochers se teignirent du sang du chantre dont ils n’entendaient plus la voix. Les innombrables oiseaux, les serpents, les bêtes féroces qu’avait attirés la lyre, et qui semblaient être encore sous le charme de la voix d’Orphée, la troupe furieuse des Ménades les disperse. Puis elles tournent contre le chantre leurs mains criminelles. Tel l’oiseau de la nuit, si le jour l’a surpris dans la plaine, est entouré d’une foule d’oiseaux attirés par sa vue : ou tel, le matin, aux yeux des spectateurs, un cerf qui doit périr dans l’arène est livré en proie à une meute féroce : ainsi les Ménades entourent Orphée, le frappent de leurs thyrses verdoyants, faits pour un autre usage. Celles-ci s’arment de glèbes ; celles-là, de branches arrachées : d’autres lancent d’énormes cailloux. Tout sert d’arme à leur fureur. Non loin de là des bœufs traçaient avec le soc des sillons dans la plaine, et de robustes laboureurs confiaient à la terre l’espoir de la moisson et le prix de leurs sueurs. À la vue de la troupe furieuse, ils s’enfuient, abandonnant les instruments de leur travail ; de tous côtés demeurent dispersés dans les champs et les sarcloirs, et les longs hoyaux, et les râteaux pesants. Les bacchantes s’en emparent, arrachent jusqu’aux cornes des bœufs, et retournent, en furie, achever les destins du chantre de la Thrace. Il leur tendait ses mains suppliantes, et sa voix, pour la première fois impuissante, leur adressait des prières inutiles. Leurs mains sacrilèges lui donnent la mort, et cette bouche, ô Jupiter ! cette bouche dont les accents s’étaient fait entendre des rochers, et avaient ému les monstres des forêts, laisse passer son âme qui s’exhale dans les airs.

Les oiseaux attristés, Orphée, les bêtes féroces, les durs rochers, les forêts, si souvent entraînées par tes chants, te pleurèrent ; les arbres dépouillèrent leur feuillage, et on dit que les fleuves s’accrurent de leurs larmes. Les Naïades, les Dryades se couvrirent de voiles funèbres, et laissèrent flotter leurs cheveux en signe de douleur.

Les membres d’Orphée sont dispersés en divers lieux. Hèbre glacé, tu reçois sa tête et sa lyre, et, ô prodige ! tandis que le fleuve les entraîne, sa lyre fait entendre des plaintes, sa langue inanimée en murmure, et les échos du rivage y répondent. Déjà ces tristes débris ont quitté le fleuve, et la mer les dépose sur le rivage de Méthymne. Là, un serpent s’apprête à dévorer cette tête abandonnée sur un sable étranger : il lèche ses cheveux encore dégouttants de l’onde amère, et, la gueule ouverte, il va déchirer cette bouche harmonieuse. Mais enfin Apollon paraît, détourne la morsure et change en un dur rocher le serpent, dont la gueule s’arrête et se durcit béante. L’ombre descend dans la demeure des morts, et reconnaît ces lieux qu’elle a déjà visités : dans les champs réservés aux justes, elle cherche, elle trouve Eurydice, et la serre avec amour dans ses bras. Là, tantôt les deux ombres s’unissent dans leur marche ; tantôt Orphée suit son épouse, tantôt il la précède, et il peut regarder en arrière sans perdre son Eurydice.

Mais Bacchus ne laisse pas le crime impuni : touché du sort de son ministre, il attache soudain à la terre, au milieu des forêts, les pas des Ménades criminelles. Les doigts de leurs pieds s’allongent en noueuses racines, et s’enfoncent dans le sol, suivant le degré de fureur qui naguère anima les coupables. Tel, si son pied s’est engagé dans les lacs qu’a disposés un adroit chasseur, l’oiseau qui se sent retenu se débat, et par ses secousses, ne fait que resserrer ses liens. Ainsi ces femmes, saisies d’effroi, cherchent à fuir ; mais la racine tenace les arrête et retient leur élan. Elles cherchent où sont leurs pieds, leurs doigts, leurs ongles, et elles voient un tronc arrondi qui a pris la place de leurs jambes ; elles veulent frapper leurs cuisses en signe de douleur, et elles ne frappent qu’un bois insensible ; déjà leur sein, leurs épaules ne sont plus que bois : on prendrait leurs bras étendus pour des rameaux, et ce ne serait pas se méprendre.

Ce n’est pas encore assez pour Bacchus : il quitte ces fatales campagnes, et, suivi d’une troupe moins cruelle, il va visiter ses vignobles aimés du Tmole, et les rivages du Pactole, lequel ne roulait pas encore dans ses ondes un sable d’or envié des mortels. Les satyres, les bacchantes, cohorte accoutumée, accompagnent le dieu ; mais Silène est absent. Les pâtres de Phrygie l’ont surpris chancelant sous le poids de l’âge et du vin : ils l’ont conduit, enchaîné de fleurs, au roi Midas, à qui le chantre de Thrace et l’Athénien Eumolpe ont enseigné les rites des Orgies. À peine a-t-il reconnu le nourricier du dieu, le compagnon de ses mystères, que, pendant dix jours et dix nuits il célèbre, par de joyeux festins, l’arrivée d’un tel hôte. Déjà, pour la onzième fois, l’astre du matin avait chassé du ciel l’armée brillante des étoiles, quand Midas, joyeux, ramène le vieux Silène aux champs de la Lydie et le rend à son jeune nourrisson. Charmé d’avoir retrouvé son compagnon, le dieu donne à Midas le choix d’un vœu, qu’à l’avance il exauce ; récompense flatteuse, mais que l’imprudent va rendre inutile. « Fais, dit-il, que tout ce que j’aurai touché se convertisse en or ». Bacchus accomplit ce souhait, et lui fait ce don funeste, en regrettant qu’il n’ait pas mieux choisi. Le fils de Cybèle se retire, joyeux de posséder ce qui fera son malheur. Croyant à peine à son pouvoir, il veut en faire l’essai. Une branche de chêne pendait verdoyante au-dessus de sa tête : il l’arrache, et c’est un rameau d’or. Il ramasse un caillou qui jaunit dans ses mains ; il touche une glèbe, et c’est une masse d’or ; il coupe des épis, et il tient une moisson d’or ; il cueille un fruit, et vous croiriez voir un fruit du jardin des Hespérides ; il applique ses doigts aux portes de son palais, et l’or rayonne sur les portes ; il plonge ses mains dans l’eau, et l’eau qui ruisselle de ses mains pourrait tromper une autre Danaé. À peine peut-il contenir sa joie et ses espérances : il ne voit plus que de l’or.

Cependant ses serviteurs dressent devant lui des tables chargées de mets et de fruits. Mais si sa main touche les dons de Cérès, ils se durcissent sous sa main ; s’il veut broyer les mets, changés en lames d’or, ils fatiguent en vain sa dent ; s’il mêle à une eau pure les présents de Bacchus, c’est un or fondu qui coule dans sa bouche. Effrayé de ce malheur étrange, riche et pauvre tout à la fois, il voudrait se soustraire à ces funestes richesses, et ce don qu’il avait désiré, il le déteste. Rien ne peut apaiser sa faim : une soif ardente dessèche son gosier, et l’or, qui lui est devenu odieux, fait son juste supplice. Alors, levant au ciel ses mains et ses bras tout brillants de l’or qu’ils ont touché : « Pardonne, s’écrie-t-il, ô Bacchus, j’avoue ma faute ; pardonne, et écarte de moi ces fatales richesses ». Les dieux sont indulgents : Bacchus pardonne à Midas une faute qu’il avoue, et le délivre du présent qu’il lui fit pour accomplir sa promesse. « Va, lui dit-il, si tu veux te dépouiller de cet or dont ton coupable souhait t’a revêtu, va vers le fleuve qui arrose la ville puissante de Sardes, et remonte ses eaux sur la montagne, jusqu’à ce que tu en aies trouvé la source : là, à l’endroit où l’eau sort avec abondance, tu présenteras ta tête à l’onde écumante, et tu laveras tout ensemble et ton corps et ta faute ». Midas exécute ces ordres : la vertu qu’il possède passe de son corps dans les eaux et va teindre le fleuve. Et maintenant encore cette vertu des eaux sème l’or sur les bords jaunissants du Pactole.

Désormais ennemi des richesses, Midas aime les forêts et les champs, et il habite, avec le dieu Pan, les antres des montagnes. Mais son intelligence est demeurée épaisse, et sa sottise lui sera encore une fois fatale. Au-dessus des mers qu’il domine, s’élève la haute montagne du Tmole, dont les deux rampes se terminent au pied de Sardes d’un côté, de l’autre au pied de l’humble Hypépis. C’est là que Pan amuse de ses chants les nymphes assemblées, et module des accords sur des roseaux qu’unit la cire. Pan osa préférer ses chants aux chants d’Apollon, et le défier à un combat inégal, dont le Tmole fut choisi pour juge. Le vieil arbitre s’assied sur sa montagne. Il écarte de ses oreilles la forêt qui les couvre ; seulement une couronne de chêne ceint sa chevelure azurée, et des glands pendent autour de ses tempes profondes. Alors, regardant le dieu des troupeaux : « Le juge est prêt », dit-il. Pan aussitôt enfle ses pipaux, et leur rustique harmonie charme Midas présent à cette lutte. Pan avait terminé ses chants : le dieu du mont se tourne vers Phébus ; la forêt qui couvre sa tête a suivi ce mouvement. Phébus a couronné ses cheveux blonds des lauriers du Parnasse ; les plis de sa tunique de pourpre descendent jusqu’à terre, et sa main gauche soutient une lyre ornée d’ivoire et de pierres précieuses : sa main droite tient un archet ; sa pose est celle d’un maître de l’art ; ses doigts savants touchent les cordes. Ému des sons divins qu’Apollon fait entendre, le Tmole prononce que les roseaux de Pan sont vaincus par la lyre. Tous approuvent la sentence du dieu ; seul, Midas la condamne, et l’accuse d’injustice. Le dieu de Délos ne voulut pas laisser la forme humaine à des oreilles si barbares : il les allonge, les remplit de poils grisâtres et les rend mobiles. Midas a tout le reste d’un homme : il est puni dans cette seule partie de son corps, et ses oreilles sont celles d’un âne. Il veut dérober sa honte et cacher sous un bandeau de pourpre l’outrage de son front. Mais un de ses serviteurs l’a vu ; c’est celui dont la main taille avec le fer les cheveux de son maître. Il n’ose révéler ce qu’il a vu ; et cependant il veut le dire : il ne pourrait se taire. Se retirant à l’écart, il creuse la terre, et, à voix basse, y dépose le secret de son maître ; puis il recouvre la fosse et s’éloigne en silence. Bientôt à cette même place une forêt de roseaux se balance, et l’automne qui les mûrit vient trahir celui qui les a semés ; car les tiges balancées par le zéphyr laissent échapper les paroles confiées à la terre, et racontent le secret des oreilles de Midas.

Ainsi vengé, Phébus quitte le Tmole, et s’élevant dans les airs, vole, en deçà de l’étroite mer d’Hellé, vers les plaines de Laomédon. Entre les deux promontoires de Sigée et de Rhétée, s’élève un autel antique consacré à Jupiter Panomphée. C’est de là que le dieu voit Laomédon édifiant une ville nouvelle ; difficile entreprise et qui demandera d’immenses travaux et d’immenses richesses. Apollon prend la forme d’un mortel, et avec l’aide de Neptune, élève les murs pour un prix convenu. L’œuvre achevée, le tyran en refuse le prix, et pour comble de perfidie, il ose renier sa promesse : « Ton parjure ne restera pas impuni », s’écrie le dieu des mers ; et il incline ses eaux sur le rivage de la cité perfide. La contrée n’est plus qu’une vaste mer ; l’espoir des laboureurs est détruit ; les flots ont recouvert les moissons. Ce châtiment serait trop doux encore : la fille du roi parjure est dévouée à un monstre marin et enchaînée aux rochers du rivage. Hercule la délivre, et réclame les chevaux promis en récompense. Laomédon refuse le salaire d’un si grand service, et le héros s’empare de Troie deux fois parjure. Télamon, qui, dans ces combats, a partagé la gloire et les dangers d’Alcide, reçoit pour prix la main d’Hésione : déjà Pélée, autre compagnon d’Hercule, est l’heureux époux d’une déesse. Il ne s’enorgueilit pas moins de son gendre que de son beau-père : car, si beaucoup ont pu se vanter d’être du sang de Jupiter, lui seul a pour épouse une immortelle.

Le vieux Protée avait dit à Thétis : « Déesse des ondes, deviens mère : de toi naîtra un fils dont les hauts faits surpasseront ceux de son père, et qui sera plus grand que celui dont il aura reçu le jour. Aussi, afin que le monde n’eût rien de plus grand que Jupiter, le maître des dieux étouffa les feux dont il brûlait pour Thétis, et s’interdit la couche de la reine des mers. Mais il veut que son petit-fils, le fils d’Éaque, le remplace dans cette union.

Il est dans la Thessalie un golfe en forme de croissant, qui étend ses deux bras dans la mer : si ses eaux étaient plus profondes, il offrirait un sûr asile aux vaisseaux ; mais à peine la mer vient-elle y recouvrir le sable. Le sol de la rive n’y garde aucune empreinte et ne retarde pas le voyageur. L’algue marine n’y recouvrit jamais la grève. Près de là est un bois de myrtes aux baies de deux couleurs ; au milieu est un antre. Est-ce l’art ou la nature qui le creusa ? C’est ce qu’on ne saurait décider ; et cependant il semble qu’il doive plus à l’art. C’est en ce lieu que souvent, nue et portée par un dauphin, tu venais te reposer, ô Thétis ! C’est là que Pélée te surprit, vaincue par le sommeil ; tu résistais à ses prières, il a recours à la force et t’enlace dans ses bras. Tu succombais si, recourant à tes ruses, tu n’eusses emprunté des formes nouvelles. Oiseau rapide, il te retient ; arbre élevé, il s’attache à ton écorce. Enfin tu prends la forme d’une tigresse à la peau tachetée ; effrayé, le fils d’Éaque te laisse échapper de ses bras. Le héros offre un sacrifice aux divinités de la mer ; il répand le vin sur les ondes, et brûle sur un autel l’encens et les entrailles des victimes. Alors, du milieu des flots, le devin de Carpathie lui adresse ces paroles : « Fils d’Éaque, tes désirs seront satisfaits : lorsque Thétis ira goûter dans sa grotte la fraîcheur et le repos, surprends-la pendant son sommeil, et enchaîne son corps de liens fortement serrés ; ne te laisse pas étonner par ses mille figures : sous quelque aspect qu’elle t’apparaisse, retiens-la jusqu’à ce qu’elle ait repris sa forme première ». Ainsi parle Protée : il se replonge dans la mer, et le flot étouffe ses dernières paroles. Le soleil achevait sa carrière, et plongeait dans la mer d’Hespérie le timon de son char incliné, quand la belle néréide, abandonnant les flots, entra dans sa retraite accoutumée. À peine le héros a-t-il enchaîné ses membres délicats qu’elle change de forme : tant qu’elle se sent retenue, elle agite ses bras, et cherche à se dégager. Enfin, gémissante : « Tu l’emportes, dit-elle, et ce n’est pas sans l’aide des dieux ». Alors elle redevient Thétis. Le héros victorieux la prend dans ses bras, satisfait son amour, et la rend mère du grand Achille.

Heureux Pélée d’un tel fils et d’une telle épouse ! heureux, s’il n’eût pas porté sur Phocus ses mains criminelles ! Souillé du sang d’un frère, chassé de sa patrie, il se retire à Trachine. Là régnait le fils de l’astre du matin, Céyx, roi pacifique, ennemi du meurtre et de la violence ; Céyx qui portait sur son visage l’éclat de l’astre paternel, mais qui alors, plongé dans la tristesse, pleurait la perte d’un frère. Accablé de soucis et de fatigue, le fils d’Éaque entre dans la ville, avec une suite peu nombreuse : il avait laissé non loin des murs, dans une fraîche vallée, les troupeaux qu’il menait avec lui. Dès que l’entrée du palais lui est permise, il s’avance, portant le rameau des suppliants, entouré de bandelettes. Il dit son nom, sa naissance, et ne tait que son crime ; et donnant un faux prétexte à sa fuite, il demande un asile, ou dans les murs, ou hors des murs. Le roi lui répond avec un bienveillant sourire : « Notre ville est ouverte à tous, Pélée ; nous ne régnons pas sur une terre inhospitalière. Mais ton nom illustre et le sang de Jupiter sont des titres assez puissants pour ajouter encore à notre bon vouloir. Ne perds pas ton temps en prières : tout ce que tu demandes, tu l’obtiendras. Dispose de tout ce que tu vois. Plût au ciel que tu fusses venu dans un temps moins néfaste ! Et il pleurait. Pélée et ses compagnons lui demandent la cause de ses larmes ; Céyx leur répond :

« Peut-être pensez-vous que cet oiseau qui vit de rapine et qui répand la terreur parmi les habitants de l’air a toujours été couvert de ce plumage. Non, ce fut un homme, audacieux, comme il l’est encore, invincible guerrier, toujours prêt au combat. Son nom fut Dédalion : comme moi, il eut pour père l’astre qui appelle l’Aurore et qui sort le dernier du ciel. J’aimai la paix et les douceurs d’un tranquille hyménée ; mon frère n’aimait que les sanglants combats. Ce courage, qui maintenant porte l’effroi parmi les colombes de la Béotie, lui soumit autrefois des rois et des nations. Il devint père de Chione, qui, après quatorze printemps, devint par sa beauté l’objet des vœux de mille prétendants. Phébus et le fils de Maïa revenaient, l’un de son temple de Delphes, l’autre du mont Cyllène. Tous deux la virent, tous deux l’aimèrent. Apollon diffère jusqu’à la nuit l’espoir de ses plaisirs ; Mercure, plus impatient, touche la jeune fille de son caducée, l’endort par ce charme puissant, et apaise ses désirs. Lorsque la nuit a semé les astres dans le ciel, Phébus à son tour prend la figure d’une vieille, trompe la jeune fille, et goûte les plaisirs désirés. Neuf mois se sont écoulés : deux jumeaux sortent de son sein : l’un, fils du dieu rusé qui porte le caducée, Autolycus, rusé comme son père, habile à d’ingénieux larcins, digne de celui qui lui donna le jour ; il saura changer le noir en blanc, et le blanc en noir. De Phébus naît Philammon à la voix harmonieuse, habile à tirer de doux sons de la lyre. Mais que sert à Chione d’être mère de deux enfants, et d’avoir inspiré de l’amour à deux divinités ? Que lui sert d’avoir un père illustre et Jupiter pour aïeul ? Hélas ! la gloire elle-même n’est-elle pas fatale à plusieurs ? Ne le fut-elle pas à Chione ? Elle osa se préférer à Diane et mépriser la beauté de la déesse. Diane irritée : « Peut-être, s’écrie-t-elle, ne mépriseras-tu pas mes flèches ». Aussitôt elle courbe son arc, tend la corde, et une flèche va traverser la langue de la criminelle Chione. Elle veut parler ; sa langue est impuissante ; elle perd tout à la fois et son sang et sa vie. Je la serre dans mes bras, touché de douleur comme un père ; j’adresse à mon frère des paroles de consolation, mais il ne les entend pas plus qu’un rocher n’entend les vains murmures des flots. Il ne cesse de pleurer la perte de sa fille, et quand il la voit sur le bûcher, quatre fois il veut s’élancer dans les flammes ; quatre fois retenu, il s’enfuit, et comme un taureau qui porte dans sa tête l’aiguillon du taon qui l’a percé, il court par des chemins inaccessibles ; il semble courir plus vite qu’un homme, ou plutôt il semble voler ; il a devancé tous ceux qui le poursuivent. Avide du trépas, il s’élance sur les sommets du Parnasse, et se précipite du haut d’un rocher ; mais Apollon, touché de pitié, le change en oiseau et le soutient, dans sa chute, par des ailes nouvelles ; il l’arme d’un bec crochu, d’ongles recourbés, lui laisse son ancienne vertu et lui donne des forces plus grandes que son corps. Maintenant c’est un épervier, oiseau cruel, qui porte le carnage parmi les oiseaux et fait souffrir aux autres la douleur qu’il ressent ».

Tandis que le fils de Lucifer raconte ces prodiges, on voit accourir, tout haletant, le Phocéen Anétor, gardien des troupeaux du fils d’Éaque. « Pélée, s’écrie-t-il, Pélée, je viens t’apprendre un horrible désastre. — Parle, dit Pélée, quelle que soit la nouvelle que tu m’apportes. Cependant il est saisi d’inquiétude, et Céyx lui-même écoute en frémissant. Le pâtre parle en ces termes : « J’avais conduit sur le rivage les troupeaux fatigués ; le soleil était au milieu de sa course. Une partie des taureaux avait plié le genou sur la jaune arène et reposait, les yeux fixés sur la vaste plaine des mers ; l’autre à pas lents errait çà et là sur la plage ; quelques-uns nageaient, et on voyait leur tête s’élever au-dessus des flots. Près de la mer est un temple. Ni l’or ni le marbre ne l’enrichissent : il est formé de poutres grossières, et un bois antique lui prête son ombrage. Un pécheur, qui séchait ses filets sur le rivage, nous apprit que ce temple était consacré à Nérée et aux Néréides. Tout auprès est un marais, formé par l’eau stagnante de la mer, et couvert d’une forêt de saules pressés. C’est de là qu’avec un bruit terrible, un loup énorme s’élance ; sa gueule est remplie d’écume mêlée d’un sang épais ; ses yeux rouges lancent la flamme. Il fond sur les taureaux, poussé par la faim, mais surtout par la rage ; car il ne cherche pas à se rassasier de la chair de ses victimes : il veut tout égorger. Nous volons à sa rencontre ; mais plusieurs d’entre nous trouvent la mort sous ses cruelles morsures ; le rivage, les vagues, le marais sont teints de sang : d’affreux mugissements retentissent. Mais tout retard est fatal ; il n’y a pas à hésiter : tandis qu’il reste encore quelque chose à sauver, armons-nous et courons ».

Le pâtre avait dit. Pélée semble peu touché de ce désastre : il se rappelle son crime, et comprend que la Néréide fait ces offrandes aux mânes de Phocus. Cependant le roi de Trachine fait armer ses guerriers, leur ordonne de prendre leurs javelots et s’apprête à marcher à leur tête. Mais son épouse Alcyone, avertie par le bruit, s’élance les cheveux en désordre, et jetant ses bras autour du cou de Céyx, le supplie avec larmes d’envoyer des soldats sans les guider lui-même, et de conserver deux vies en conservant la sienne. Alors, le fils d’Éaque : « Reine, dit-il, quittez ces tendres et touchantes terreurs. Cette offre me suffit et j’en suis plein de reconnaissance. Mais mon dessein n’est pas d’employer les armes contre ce nouveau prodige, je veux adorer les divinités de la mer ».

Près de là s’élève une tour dont le sommet est surmonté d’un fanal, astre aimé des matelots fatigués. Ils y montent, ils aperçoivent en gémissant les taureaux étendus sur le rivage, et le monstre, la gueule béante, et ses longs poils souillés de sang. Pélée, les mains étendues vers la mer, supplie Psamathe d’apaiser sa colère, et de lui porter secours. Ces prières ne peuvent toucher la Néréide. Thétis, suppliante, obtient le pardon pour son époux. Le monstre cependant infatigable dans le carnage, s’élançait, rendu plus acharné par le goût du sang : il mord le cou d’une génisse ; tout à coup il est changé en marbre. Son corps a conservé sa forme, mais non sa couleur : la blancheur du marbre témoigne qu’il ne vit plus et qu’il n’est plus à craindre.

Les destins ne permettent pas encore à Pélée de s’arrêter en ces lieux ; toujours fugitif, il arrive au pays des Magnètes, et là, le Thessalien Acaste le purifie de son crime.

Cependant, troublé du sort de son frère et de ce nouveau prodige, Céyx, cédant à un penchant commun à tous les mortels, veut consulter le sort, et s’apprête à visiter l’oracle de Claros ; car l’impie Phorbas, avec ses Phlégyens, ferme aux voyageurs l’accès du temple de Delphes. Il fait part de son projet à la fidèle Alcyone ; elle pâlit ; un froid mortel court dans ses veines, et ses joues se mouillent de larmes. Trois fois elle veut parler, trois fois sa voix est arrêtée par ses pleurs ; enfin, elle laisse échapper ces paroles à travers ses sanglots : « Qu’ai-je donc fait, cher époux, pour changer ainsi ton cœur ? Qu’est devenu ton amour d’autrefois ? Déjà tu peux supporter la pensée de quitter ton Alcyone, tu songes à de lointains voyages, tu m’aimes mieux absente. Au moins, prends la route de terre : ma douleur sera la même, mais je ne craindrai pas pour tes jours, et j’aurai des chagrins sans terreurs. La mer m’épouvante, et je frémis à la pensée des écueils et des tempêtes. L’autre jour, sur la grève, j’ai vu les débris d’un naufrage, et souvent, sur de tristes cénotaphes, j’ai lu les noms d’imprudents nautoniers. Ne mets pas dans ton sang une vaine confiance ; ton beau-père Éole sait contenir dans ses prisons les vents impétueux, et il peut à son gré apaiser les vagues émues ; mais, une fois déchaînés, les vents n’épargnent plus rien ; il n’y a pas de terre, il n’y a pas de mer qui puisse échapper à leur fureur ; le ciel lui-même n’est pas à l’abri, et leur horrible choc fait jaillir la flamme des nues. Plus je les connais (et je les connais bien, car souvent, jeune encore, je les ai vus dans la maison paternelle), plus je les connais, plus je les crains. Cher époux ! si ta résolution est inébranlable, si mes larmes, si mes prières ne peuvent te persuader, au moins, emmène-moi. Je ne craindrai pour toi aucun danger que je ne partage ; toutes les vicissitudes nous seront communes, et nous serons portés ensemble sur la vaste étendue des mers ».

Ces prières, ces larmes de la fille d’Éole out touché son époux : il n’aime pas moins qu’il n’est aimé. Il ne veut ni renoncer à son projet ni faire partager ses dangers à son Alcyone ; il lui dit tout ce qu’il croit capable de rassurer son cœur alarmé, rien ne peut la consoler ; enfin, il lui fait cette promesse, qui seule calme la douleur d’une amante : « Oui, toute absence est trop longue pour moi ; mais je te le jure par l’astre paternel, si les destins me le permettent, je serai de retour avant que deux fois la lune ait arrondi son croissant ». Cette promesse fait rentrer l’espoir dans le cœur d’Alcyone. Aussitôt on lance un vaisseau à la mer ; on l’arme de ses agrès. Alcyone frémit à cette vue ; ses yeux se remplissent de larmes, elle embrasse son époux, et lui dit un douloureux adieu ; son corps s’affaisse, elle tombe évanouie.

Cependant Céyx, impatient, donne le signal du départ. Les matelots, placés sur deux rangs, ramènent leur double rame contre leur forte poitrine, et, à coups égaux, fendent les vagues. Elle lève ses yeux humides de pleurs, et aperçoit, debout sur la poupe recourbée, son époux, qui, de ses mains, lui envoie un muet adieu ; elle répond à ces signes. Déjà le vaisseau s’éloigne, et le rivage a paru reculer ; les yeux d’Alcyone ne pouvant plus distinguer les traits de son époux, suivent encore le vaisseau qui fuit, et, lorsqu’il leur échappe, ils s’attachent à la voile qui flotte au sommet du mât. La toile a disparu ; Alcyone va regagner sa couche solitaire : cette couche, cette chambre nuptiale ravivent sa douleur, et lui rappellent un époux absent.

Le vaisseau avait quitté le port, et le vent agitait les cordages ; les matelots attachent la rame oisive aux flancs du navire, élèvent les antennes au sommet du mât, et déploient au vent toutes les voiles, qui se gonflent. Déjà un espace égal séparait Céyx et du port de Trachine et du but de son voyage, quand, aux approches de la nuit, la mer commence à blanchir, et l’Eurus à souffler. « Pliez les antennes ! s’est écrié le pilote ; attachez les voiles au mât ! » Il dit ; le bruit des vents, le fracas des vagues ont couvert sa voix. D’eux-mêmes, cependant, quelques-uns se hâtent de retirer les rames, d’autres bouchent les fentes du vaisseau ou détendent les voiles ; celui-ci pompe l’eau qui pénètre, et rejette les flots dans les flots ; celui-là arrache les antennes. Pendant que toutes ces manœuvres s’exécutent en désordre la tempête redouble de furie ; de tous côtés les vents déchaînés se livrent d’horribles combats, et soulèvent l’onde irritée. Le pilote lui-même a pâli ; il ne sait ni où il est, ni ce qu’il doit faire, tant le péril est grand, tant il surpasse son art ! Les cris des matelots, le grincement des cordages, le bruit des vagues entrechoquées, le fracas du tonnerre, tout se mêle. La mer, qui s’élève, semble atteindre les cieux et pousser son écume jusqu’aux nues ; tantôt elle se teint des couleurs de la jaune arène qu’elle soulève, tantôt elle est plus noire que l’onde du Styx ; par moment elle semble se calmer, et se couvre d’une blanche écume. Le vaisseau, ballotté, suit tous ces mouvements ; tantôt, porté au sommet des vagues, il semble, du haut d’une montagne, dominer des vallées et regarder à ses pieds les noirs abîmes de l’Achéron ; tantôt il s’abaisse, les flots creusés l’enveloppent, et il semble regarder le ciel du fond du gouffre des enfers ; souvent ses flancs, frappés par les flots, résonnent avec fracas : tel un mur que bat le bélier de fer ou la puissante baliste. Et comme, ajoutant à sa force par ses impétueux élans, un lion furieux s’élance, la poitrine en avant, contre les dards qu’on lui oppose, ainsi, lancée par les efforts réunis des vents, la vague se rue sur les agrès du navire, et les dépasse. Déjà craquent les jointures ; déjà se détache le bitume qui unissait les poutres, et l’eau s’élance par les ouvertures ; les nues se fondent en torrents pressés ; on dirait que le ciel s’abaisse sur la mer, et que la mer gonflée s’élève pour attaquer le ciel ; la pluie trempe les voiles, et les eaux de la mer se mêlent à l’eau des nuages. L’éther est sans étoiles, et aux ténèbres de la nuit se joignent les ténèbres de la tempête ; seulement, la foudre les dissipe par moments, et éclaire les eaux d’une lumière menaçante.

Déjà le flot s’est ouvert un passage entre les parois disjointes de la carène. Lorsqu’une troupe nombreuse de soldats, après plusieurs assauts, s’empare enfin d’une ville bien défendue, de tant de milliers d’hommes qu’excite l’amour de la gloire, un seul s’élance le premier sur les murs ; ainsi, après que, neuf fois, d’énormes vagues ont battu les flancs élevés du navire, plus immense encore, une dixième s’élance, fracasse la carène fatiguée, et s’abat dans le vaisseau comme l’ennemi dans une ville prise ; au-dedans sont les flots, au-dehors les flots se cherchent un passage. Les matelots tremblent comme tremblent les assiégés, quand, au-dehors, l’ennemi bat les murs, et qu’au-dedans il s’en est emparé. L’art du pilote est en défaut, les esprits sont découragés, et il semble que chaque flot qui pénètre soit une mort nouvelle : l’un ne peut retenir ses larmes, l’autre est plongé dans une douleur stupide ; celui-ci envie le sort de ceux qui auront un bûcher, celui-là adore les dieux, les appelle à son aide, et lève en vain ses bras au ciel, qu’il ne voit pas ; un autre se rappelle et son frère et son père, et sa maison et ses enfants, et tout ce qu’il a quitté. Céyx ne pense qu’à son Alcyone, ne parle que de son Alcyone, ne regrette qu’elle seule, et cependant se réjouit de la savoir absente ; il voudrait se tourner encore une fois du côté de sa patrie, et jeter un dernier regard vers son palais ; mais il ne sait où il est, tant est grande l’agitation des ondes, tant les nues couvrent le ciel entier d’un voile épais et redoublent la nuit. Un tourbillon brise le mât, brise le gouvernail ; la vague qui l’emporte semble fière de ces débris, et comme pour célébrer sa victoire, s’élève au-dessus des autres, puis, tout à coup précipitée, et de son poids et de son choc, enfonce le vaisseau dans l’abîme. Une partie des matelots périssent submergés sous les flots, d’autres s’attachent aux débris du navire ; lui-même, de cette main qui naguère portait un sceptre, Céyx saisit un débris de rame ; il invoque et son père et son beau-père. Prières inutiles ! Mais surtout le nom d’Alcyone est dans sa bouche, et son image est dans son âme. Il voudrait du moins que la mer portât son corps sous les yeux d’Alcyone, et que des mains amies rendissent les derniers devoirs à ses mânes. Si les flots ne couvrent pas sa tête, il prononce le nom d’Alcyone ; il le murmure sous les flots. Tout à coup, au-dessus des vagues qui l’entourent, s’élève en arc une vague immense, qui crève et le submerge. Pendant cette triste nuit, Lucifer obscurcit son disque méconnaissable, et, forcé de demeurer dans les cieux, voila ses feux de nuages épais.

Cependant, ignorant son malheur, la fille d’Éole compte les nuits ; déjà elle apprête les tissus que doit revêtir son époux, ceux dont elle veut se parer elle-même ; elle se berce du vain espoir d’un retour, elle fait fumer l’encens sur l’autel de tous les dieux ; mais c’est surtout au temple de Junon qu’elle va porter ses pieuses offrandes. Elle l’implore pour un époux qui n’est plus ; elle lui demande de le ramener sain et sauf, de faire qu’il lui reste fidèle. Hélas ! ce dernier vœu est le seul qui puisse être accompli ! La déesse ne peut supporter plus longtemps d’être priée pour Céyx, qui n’est plus ; elle veut écarter de son autel ces offrandes funestes. « Va, dit-elle, Iris, fidèle messagère, va, d’une aile rapide, vers la demeure du Sommeil ; ordonne-lui d’envoyer en songe à Alcyone l’image de Céyx, pour lui apprendre le sort de son époux ». Elle dit ; Iris revêt sa tunique aux mille couleurs, fait briller son arc dans les cieux, et dirige son vol vers le palais du roi des Songes.

Il est, dans le pays des Cimmériens, une caverne profonde, creusée dans les flancs d’une montagne : c’est la demeure ignorée du Sommeil. Soit qu’il se lève à l’orient, soit qu’il arrive au milieu de sa carrière, soit qu’il se plonge dans les flots, jamais Phébus n’y lance ses rayons. La terre, à l’entour, exhale de sombres brouillards ; ces lieux ne sont éclairés que par la lueur douteuse d’un éternel crépuscule. Là jamais l’oiseau vigilant à la crête de pourpre n’appela l’Aurore de ses chants ; jamais le chien fidèle, jamais l’oiseau du Capitole, plus fidèle encore, ne troublèrent par leur voix le silence ; jamais, ni le rugissement des bêtes féroces, ni les bêlements des troupeaux, ni le froissement des feuilles agitées par le vent, ni les cris de l’homme, ne s’y firent entendre : c’est l’empire du muet repos. Seulement, du fond de la caverne, un ruisseau plein de l’eau du Léthé coule sur les cailloux retentissants, avec un murmure dont la douceur invite au sommeil ; à l’entrée croît une moisson de pavots et d’herbes assoupissantes ; la Nuit en exprime le suc et le répand sur la terre avec ses ombres. Là, pas de porte qui grince en tournant sur ses gonds ; rien ne défend l’entrée, nul gardien ne veille sur le seuil. Au milieu s’élève un lit d’ébène, rempli d’un épais duvet et couvert d’un noir tissu où le dieu repose ses membres languissants. Autour de lui sont étendus çà et là les Songes aux formes vaines, en nombre égal aux épis que mûrit l’automne, aux feuilles des forêts, aux sables que la mer rejette sur ses rivages.

Iris entre, et de ses mains écarte les Songes qui lui ferment le passage ; la sombre demeure resplendit des feux de sa robe étincelante. Le dieu essaie d’ouvrir ses paupières appesanties ; il se soulève et retombe, et son menton, qui vacille, va frapper sa poitrine ; enfin, il s’arrache à lui-même, et, appuyé sur son coude, demande à la vierge, qu’il a reconnue, le motif qui l’amène. Iris répond : « Sommeil, repos de la nature, ô toi le plus paisible des dieux ! paix de l’âme, remède des soucis ; toi qui viens rafraîchir le corps fatigué des travaux du jour, et renouveler les forces pour les travaux du lendemain, commande aux Songes, qui savent imiter la forme des mortels, de visiter, dans Trachine, Alcyone, sous les traits de son époux ; qu’ils présentent à ses yeux son corps jouet des vagues : c’est l’ordre de Junon ». Iris a rempli son message ; elle se retire. Elle ne pourrait plus longtemps supporter l’épaisse vapeur qui l’entoure ; déjà elle sentait le sommeil se glisser dans ses membres ; elle s’envole et retourne au ciel sur l’arc brillant qui l’amena.

Entre ses mille enfants, le Sommeil choisit Morphée, habile à revêtir la forme des mortels. Nul autre mieux que lui ne saurait imiter et la démarche, et les traits, et la voix, et les vêtements, et jusqu’aux paroles les plus familières de ceux qu’il représente ; mais il ne sait imiter que les hommes. Un autre prend la forme d’une bête féroce, d’un oiseau, d’un serpent aux replis sinueux : les dieux le nomment Icélon, les mortels Phobétor. Un troisième a son emploi différent des deux autres : c’est Phantasos ; il se transforme en terre, en pierre, en onde, en bois ; il imite tous les corps inanimés. Ces trois songes trompent, pendant la nuit, les yeux des chefs et des rois ; d’autres vont visiter la demeure du pauvre. Ceux-ci, le Sommeil les néglige ; il leur préfère Morphée, et le charge d’exécuter les ordres d’Iris ; puis, de nouveau cédant à la douce langueur qui l’accable, il laisse retomber sa tête et s’endort.

Morphée vole, et son aile silencieuse le transporte en un instant, à travers les ténèbres, dans la ville où régna Céyx. Là, il dépose ses ailes et prend la forme de l’époux d’Alcyone. Nu, livide, semblable à un cadavre, il se place devant la couche de l’infortunée. Sa barbe est humide, et l’eau semble dégoutter de ses cheveux ; il se penche sur le lit, et mouillant son visage de larmes, il dit : « Reconnais-tu Céyx, ô malheureuse épouse ? La mort a t-elle bien changé mes traits ? Regarde, et vois au lieu de ton époux l’ombre de ton époux. Ô Alcyone, tes vœux m’ont été inutiles : je ne suis plus ; cesse de te promettre un retour impossible. Au milieu de la mer Egée, l’orageux Auster a battu mon navire et l’a fracassé de son souffle terrible, et ma voix, ma voix qui répétait en vain ton nom, les flots l’ont étouffée. Apprends le malheur de ton époux, non par un messager infidèle, non par des bruits incertains, mais par la bouche de ton époux lui-même qui vient te raconter ses destins. Lève-toi, donne-moi des larmes et revêts des habits de deuil. Ne fais pas que je descende aux abîmes du Tartare sans avoir été pleuré ».

Morphée dit, et, pour mieux tromper Alcyone, il a pris la voix de son époux : il semble répandre de véritables larmes, et son geste est celui de Céyx. Alcyone gémit, elle pleure, étend ses bras dans son sommeil, veut embrasser son époux et n’embrasse que le vide : « Où fuis-tu ? s’écrie-t-elle. Demeure, ou je te suis ». Et, troublée par cette image, par sa propre voix, elle s’éveille. Ses serviteurs, accourus à ses cris, avaient apporté des flambeaux ; elle cherche tout autour d’elle si ce qu’elle vient de voir n’y est plus. L’ombre a disparu. Alors, elle frappe son visage avec ses mains, elle déchire les voiles qui couvrent son sein, elle meurtrit son sein lui-même, elle arrache ses cheveux. Sa nourrice lui demande quelle est cette douleur : « Il n’est plus d’Alcyone, s’écrie-t-elle : Céyx est mort, et Alcyone avec lui ; gardez vos consolations, Céyx est mort dans un naufrage ; je l’ai vu, je l’ai reconnu ; il fuyait, j’ai tendu mes mains vers lui pour le retenir : c’était une ombre, mais une ombre réelle, l’ombre de mon époux. Ses traits ne brillaient pas de leur éclat accoutumé ; mais pâle, nu, les cheveux humides, je l’ai vu, malheureuse que je suis ! à cette même place ; (et elle cherche s’il a laissé quelque vestige). Ah ! c’était là, c’était bien ce que prévoyait mon âme, lorsque je te suppliais de ne pas fuir ton Alcyone, de ne pas te confier aux vents. Puisque tu allais à la mort, pourquoi ne m’as-tu pas emmenée avec toi ? Je devais, oui, je devais te suivre. Ainsi, il n’y aurait pas eu une heure de ma vie que je n’eusse passée avec toi, et nous ne serions pas morts séparés l’un de l’autre. Maintenant, loin de toi, je suis morte avec toi ; absente, les flots se jouent de mon cadavre et l’onde m’engloutit sans me posséder. Ah ! que mon âme soit plus cruelle encore que la mort, si je cherche à prolonger ma vie, si j’essaie de survivre à une telle douleur. Non, je n’y survivrai pas : non, je ne t’abandonnerai pas, cher et malheureux époux. Maintenant du moins je vais te suivre, et, dans notre commun tombeau, si nos urnes, si nos cendres ne se mêlent pas, que nos deux noms se touchent ». La douleur ne lui permet pas d’en dire davantage ; chacune de ses paroles est étouffée par un sanglot, et sa poitrine oppressée laisse échapper des gémissements.

L’aurore a paru : Alcyone quitte son palais et se rend au rivage ; elle va visiter ces lieux, témoins du départ de Céyx. « Là, dit-elle, il s’arrêta, et tandis qu’on levait l’ancre, prêt à partir, il me donna sur ce rivage ses derniers baisers ». Ces lieux lui rappellent ces tristes souvenirs ; elle regarde au loin la mer, et, tout à coup, sur la plaine liquide, elle croit apercevoir comme un corps humain. Elle ne peut d’abord le distinguer ; mais bientôt le flot s’avance, et malgré l’éloignement, Alcyone peut reconnaître un cadavre. Elle ne sait quel est ce corps, mais c’est celui d’un naufragé, et ce présage la trouble : elle lui donne des larmes sans le connaître. « Ah ! malheureux, dit-elle, qui que tu sois, malheureuse est ton épouse, si tu en as une ». Poussé par les ondes, le corps s’approche, et plus elle le regarde, plus elle se sent troublée. Déjà le cadavre touche la terre ; elle peut le reconnaître : c’est celui de son époux : « C’est lui ! » s’écrie-t-elle ; et elle déchire son visage, ses cheveux, ses vêtements, et, tendant ses mains tremblantes vers Céyx : « C’est donc ainsi, cher époux, que tu devais m’être rendu ! »

Au bord des eaux s’élève une digue construite par la main des hommes, pour briser la fureur des flots et fatiguer leurs efforts. Ô prodige ! elle y monte, ou plutôt elle y vole, et, d’une aile qui vient de naître, frappe l’air et rase les ondes. Elle vole, et de son bec effilé sort un cri semblable aux cris de la douleur. Elle s’abat sur le corps froid et inanimé de Céyx ; elle embrasse de ses ailes ces membres chéris et de son bec leur donne de vains baisers. Ont-ils ranimé Céyx ou la vague a-t-elle imprimé ce mouvement à sa tête ? on en doute. Mais non, Céyx a senti ces baisers. Les dieux, enfin touchés de ses malheurs, ont métamorphosé les deux époux en oiseaux ; leurs nouveaux destins n’ont pas changé leur amour : oiseaux, ils sont encore époux ; ils s’unissent, ils se reproduisent ; et, pendant sept jours d’hiver, Alcyone couve ses petits dans son nid suspendu sur les vagues ; alors l’onde est paisible, les vents sont contenus dans leurs prisons profondes, et, en faveur de ses enfants, Éole assure la tranquillité des mers.

Un vieillard, qui les voit voler ensemble sur la surface des mers, applaudit à ces amours fidèles ; un autre, ou peut-être le même : « Voyez-vous, dit-il, cet oiseau aux longs pieds, au long cou, qui plonge sa tête dans les ondes ? il sort du sang des rois : si vous vouliez remonter jusqu’à son origine, il compte pour aïeux Ilus, Assaracus et Ganymède, enlevé par l’oiseau de Jupiter, et le vieux Laomédon, et Priam, qui a vu les derniers jours de Troie ; son frère fut Hector, et peut-être, si les destins ne l’avaient pas condamné dans son printemps, porterait-il un nom égal à celui d’Hector. Et cependant Hécube ne fut pas sa mère ; on dit que la fille du Granique, la nymphe Alexirhoë, lui donna le jour en secret dans les sombres forêts de l’Ida.

Ésaque haïssait les villes et le faste des cours ; il habitait les montagnes solitaires et les paisibles campagnes ; rarement il visitait Ilion et le palais de son père ; son cœur, cependant, n’était pas sauvage et inaccessible à l’amour : il poursuivit longtemps, dans les forêts, Hespérie, la fille du Cébrène. Un jour, il l’aperçoit sur la rive paternelle, qui séchait au soleil ses longs cheveux, épars sur ses épaules ; surprise, la nymphe s’enfuit, comme une biche timide fuit la dent du loup, ou comme la canne aquatique fuit les serres du vautour qui l’a surprise loin de l’étang qu’elle habite ; le héros troyen poursuit la nymphe ; l’amour le rend plus léger, la crainte la rend plus rapide. Tout à coup, caché sous l’herbe, un serpent mord le pied de la nymphe ; la dent aiguë laisse le poison dans sa blessure ; Hespérie cesse à la fois et de fuir et de vivre. Hors de lui, Ésaque embrasse la nymphe inanimée ; il s’écrie : « Pourquoi, malheureux ! pourquoi t’ai-je poursuivie ? Pouvais-je le prévoir ? Aurais-je voulu vaincre à ce prix ? Infortunée ! nous avons conspiré pour te donner la mort, ce serpent par sa morsure, et moi par ma poursuite. Ah ! que je sois plus cruel que ce reptile, si je ne venge ta mort par la mienne ! »

Il dit, et d’un rocher qu’a miné la vague sonore, il se précipite dans les flots. Touchée de compassion, Tétys adoucit sa chute, le couvre de plumes, et lui refuse cette mort qu’il désire. Le malheureux s’indigne d’être forcé de vivre, et son âme cherche en vain à s’échapper de sa demeure ; il s’élève sur ses ailes nouvelles, et s’élance de nouveau dans les flots ; ses plumes le soutiennent ; furieux, il se précipite sans cesse dans les ondes, et sans cesse il y cherche une mort qu’il ne trouve jamais. L’amour a causé sa maigreur ; ses jambes sont effilées, et sur un long cou, sa tête s’éloigne de son corps ; il aime l’onde, son nom vient de ce qu’il se plaît à s’y plonger.