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Pointes sèches/Georges Ohnet

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Pointes sèchesArmand Colin et Cie, éditeur (p. 11-18).


M. GEORGES OHNET


Le cas de M. Georges Ohnet est un des plus singuliers qui soient. C’est un exemple des ravages que peut causer la critique quand elle s’exerce avec unanimité dans un même sens. On peut dire que M. Ohnet a eu contre lui, pendant quinze ans, tous les écrivains qui ont mission de juger les productions de l’esprit. Et s’il n’y avait eu que ceux-là ! Les chroniqueurs, les échotiers, les reporters, les tirailleurs du petit journalisme vinrent à la rescousse. Une sorte de consigne s’établit sans que l’on sût précisément de qui elle émanait. Elle n’émanait de personne. Ce courant de dénigrement s’institua de lui-même, comme se forment d’autre part certains courants d’enthousiasme. Il fut convenu, du haut en bas de la presse, que l’auteur du Maître de Forges devait être vilipendé. Et une guerre commença, féroce, excessive. Chacun emboîta le pas à M. Jules Lemaître, qui, en composant son cruel article, avait obéi à divers mobiles, d’où la malignité n’était pas exclue. Il était jeune ; il aspirait à être célèbre : il pensa qu’un bel éreintement ne serait pas inutile à sa renommée, et il choisit comme victime M. Georges Ohnet. Cette campagne ne nuisit pas matériellement au romancier — du moins, tout de suite. Ses productions continuèrent de se vendre. Le Maître de Forges atteignit sa trois cent vingt-huitième édition, cent cinquante éditions de plus que les meilleurs ouvrages de Daudet et de Bourget. Serge Panine, que de bons esprits préfèrent au Maître de Forges, arriva à cent soixante-douze éditions. La Comtesse Sarah, Lise Fleuron, la Grande Marnière, n’obtinrent pas une moindre faveur. Les derniers volumes ont un peu diminué : Dette de Haine, Nemrod, l’Ame de Pierre, la Dame en gris, n’ont atteint que quatre-vingts éditions : symptôme inquiétant et qui semblerait indiquer que le public se refroidit. Mais, d’autre part, on assure que M. Ohnet, en baisse chez nous, est en pleine vogue dans l’Amérique du Sud. La gloire de ce littérateur est comme le soleil : lorsqu’elle se couche sur un point de la terre, elle se lève aux antipodes. Peut-être reviendra-t-elle luire à Paris, quand elle aura accompli le tour du monde !...

Quelles sont les causes de l’extrême sévérité dont on a accablé M. Ohnet ? Il l’attribue, je suppose, à de bas sentiments, à la jalousie qu’aurait excitée l’étonnante diffusion de ses écrits. Et cependant, nous voyons d’autres romanciers populaires que les journaux couvrent d’or et que la critique ne tourmente point. A-t-elle eu jamais l’idée de s’acharner sur les feuilletons de l’excellent Richebourg ou de M. Xavier de Montépin ? Elle considère que ces ouvrages, uniquement affectés à l’amusement du public, sont à côté de son domaine, et qu’ils sont dénués de prétention, et qu’ils échappent, par cela même, à ses rigueurs. Richebourg et M. Xavier de Montépin comptent des lecteurs et des lectrices dans la meilleure société ; on dévore avec empressement, quelquefois avec passion, leurs récits : on n’y attache pas d’autre importance ; on sait qu’ils ne comptent pas au point de vue de l’art pur. M. Georges Ohnet se présentait avec un appareil moins modeste. La bourgeoisie française adopta le Maître de Forges et ne fut pas loin de considérer ce livre comme un chef-d’œuvre. Il répondait à ses besoins d’idéalisme et de sensibilité ; il s’élevait, comme une protestation contre le naturalisme triomphant. Beaucoup d’honnêtes gens exaltèrent le Maître de Forges pour rabaisser Nana et Pot-Bouille dont la grossièreté les révoltait. M. Georges Ohnet leur apparaissait comme le restaurateur du goût et le sauveur des bonnes mœurs. Il était donc assez naturel que la critique s’occupât de ses ouvrages ; le soin qu’elle mit à les examiner prouvait l’importance qu’elle y attachait. Or, elle crut découvrir que le mérite de ces œuvres n’était pas en parfait accord avec leur fortune. De là, sa mauvaise humeur, un désir de réaction qui lui était inspiré par l’amour de la justice, mais qu’elle poussa sans doute trop loin et qui l’entraîna à verser dans l’excès opposé. Elle se proposait de remettre M. Ohnet à son rang ; elle eut l’air de le persécuter. L’opinion fut d’abord avec M. Ohnet contre ses ennemis ; puis elle se laissa ébranler. Il vint un moment où les femmes du monde n’osèrent plus acheter ouvertement les romans de M. Ohnet ; elles s’en excusaient, si elles étaient surprises chez le marchand, et croyaient devoir expliquer la singularité de leur goût : « Cela vous étonne que je lise encore Ohnet ? Que voulez-vous ! Il m’amuse ! »

Cette réaction inévitable contre l’engouement des premiers jours n’a pas lieu de nous confondre. Depuis une dizaine d’années, les circonstances ont changé. Le naturalisme est mort ; la rénovation idéaliste entreprise par M. Ludovic Halévy (avec l’Abbé Constantin) et par M. G. Ohnet (avec le Maître de Forges), a suscité une nouvelle génération de romanciers, dont quelques-uns, MM. Marcel Prévost, Paul et Victor Margueritte, Edouard Rod, sont doués d’un talent remarquable. On s’est attaché à ces jeunes maîtres, on s’est détourné des précurseurs. Un écrivain qui s’impose avec éclat, à moins d’être un grand génie, doit presque toujours une part de sa réussite à un heureux concours d’événements. Il est arrivé à une heure favorable, il a trouvé un filon inexploré ; il a répondu à de certaines aspirations plus ou moins conscientes de la foule. Ces conditions disparues, le dieu tombe de son piédestal, et, s’il ne possède pas une très forte personnalité, un tempérament de premier ordre, il se brise en mille miettes. Je crains que M. Ohnet ne demeure enseveli sous les quatre cents éditions du Maître de Forges... Ayons le courage de le constater : les livres qu’il a publiés à la suite de ce roman fameux ne le valent pas. Ni la Comtesse Sarah, ni Lise Fleuron, ni les Dames de Croix-Mort, ni Volonté, ne sauraient lui être comparés. Le Maître de Forges présentait un réel mérite ; c’était, dans son genre, un modèle. L’action en était très habilement conduite, rapide, pathétique ; les personnages avaient du relief, de la couleur ; ils avaient l’apparence de la vie, et l’on s’intéressait à leurs gestes. L’auteur avait accompli un effort louable dans la voie de l’analyse. Il ne sut pas ou ne voulut pas y persévérer. Il roula dans la puérilité des fictions romanesques ; il n’y ajouta point ce goût de vérité, ce sens philosophique par où se peuvent relever les plus frivoles compositions. Cela n’était pas précisément ennuyeux, — mais inutile et, par suite, indifférent.

Si le don de l’invention s’est un peu affaibli chez M. Georges Ohnet, la forme qu’il imprime à ses ouvrages ne s’est pas modifiée. Elle a gardé les imperfections qu’on lui a tant reprochées. La langue de M. Ohnet est médiocre et moyenne, grossoyée et dépourvue de délicatesse ; elle est de pâte commune, ce qui ne veut pas dire qu’elle soit dénuée de prétention. Il s’en exhale une impression de vulgarité qui est due, je pense, à deux causes : 1° M. Ohnet fait un abus considérable des locutions éculées par l’usage, de ce qu’on nomme familièrement, les clichés ; 2° il est attiré par une inconcevable prédilection vers le mot banal et inexpressif. Ayant à rendre l’aspect d’un objet, Alphonse Daudet et Théophile Gautier choisiront l’épithète la plus colorée. M. Ohnet prendra — d’instinct — l’épithète la plus vague. Supposons qu’il ait le dessein de rendre l’atmosphère d’une réunion mondaine, d’un « bal aristocratique », et écoutons-le : « La fête du comte Worézeff avait tenu ses promesses. Dans le hall de l’hôtel des Champs-Elysées féeriquement éclairé, une foule animée et joyeuse circulait dans une atmosphère enivrante, faite du parfum des fleurs et de la capiteuse odeur des femmes... Des couples dansaient au son d’une musique entraînante, qu’un orchestre laissait tomber en ondes sonores... Des éclats de rire perlés résonnaient, fanfare joyeuse de cette nuit de plaisir... Tout était ouvert dans l’hôtel, merveille d’installation artistique... » etc.. Quand vous avez lu cette description, fermez les yeux et dites, en toute sincérité, si vous voyez ce que l’auteur a voulu peindre ! Les images qu’il accumule flottent dans le souvenir ; aucune d’elles n’est assez aiguë, ni assez nette pour s’y fixer... L’hôtel du comte Worézeff est identique à tous les hôtels qui sont féeriquement éclairés, où l’on respire une atmosphère enivrante, où l’on écoute une musique entraînante, où l’on passe des nuits de plaisir, égayées par des éclats de rire perlés... Cette merveille d’installation artistique est d’une déplorable imprécision. Il me serait aisé de multiplier les exemples du même ordre. Je relève ailleurs cette courte phrase : « Mme Descharmais avait un bel appartement, un superbe mobilier. » Jamais un homme ayant le noble souci du style n’adopterait cette façon de parler. Il y a des milliers de manières d’être beau et d’être superbe. L’appartement de Mme Descharmais est-il beau selon le mode des chambres de l’Hôtel Continental ou des boudoirs de Trianon? Deux termes judicieusement choisis nous donneraient ces nuances sans que la phrase en fût alourdie...

A d’autres moments, M. Ohnet éprouve le besoin d’être fringant. Et, là encore, il déconcerte : « Sa bouche rose avait le contour suave de celles des madones. C’était le plus adorable visage qu’un amant pût rêver, avec la pureté séraphique de la bouche, et l'audace infernale du nez, qui défiait l’univers... Déjà on avait fait cercle autour d’elle tandis qu’elle ripostait à une des plus fines lames du monde littéraire. Elle raillait avec une aisance charmante. Rien de violent, ni de brutal ; un badinage élégant, dans lequel les répliques à l’emporte-pièce éclataient comme des pétards un soir de fête... » J’ai quelque honte à insister sur ces défaillances. J’ai l’air d’y mettre un parti pris de malice qui est loin de ma pensée. M. Georges Ohnet a eu du mérite, et, certainement, il continue d’en avoir. Ç’a été un constructeur très solide, un narrateur agréable et fécond en ressources. Ses œuvres ne sont pas destinées, vraisemblablement, à durer au delà de ce siècle. Qu’importe, si plusieurs générations s’y sont diverties ! Combien y a-t-il de romans, parmi ceux que nous prisons, qui aient chance de durer plus de vingt ans ?