Marianne (Sand, Holt, 1893)/IV

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Texte établi par Théodore HenckelsHenry Holt & Company (p. 12-14).

IV

Cette lettre était de M. Jean Gaucher, ex-commerçant à la Faille-sur-Gouvre, établi depuis dix ans à Paris, et y faisant bien ses affaires.


« Mon cher André,

« J’ai un grand service à te demander, qui ne te coûtera probablement que quelques paroles à échanger. Tu sais que mon fils Philippe, bien plus léger, bien moins studieux que son frère cadet, s’est fourré dans les arts et prétend faire de la peinture. Il a du goût, de l’esprit, un bon cœur, peu de jugement, encore moins de prévoyance. Enfin tu le connais, et, tel qu’il est, tu as de l’amitié pour lui. Il faut le marier. Il m’a dépensé déjà pas mal d’argent, et il n’en gagne pas encore. En gagnera-t-il plus tard ? Je n’y compte guère ; mais je peux lui donner cent mille francs pour s’établir, et, comme il est aimable et joli garçon, que notre famille est honorable et mon nom sans tache, il peut aspirer à trouver une demoiselle de deux cent mille francs. Dans cette position-là, il pourra vivre sans travailler, puisque c’est son rêve, et s’amuser à peindre, puisque c’est son goût ; mais il serait bon que la demoiselle eût des habitudes modestes, et à Paris ce serait un oiseau rare. Dans notre bon et honnête pays, on peut encore rencontrer ça, et j’ai jeté les yeux sur la petite Chevreuse, qui est dans une bonne position de fortune et qui a été élevée à la campagne. J’ai connu ses parents, qui étaient d’honnêtes gens, et je l’ai vue elle-même l’an dernier à la Faille. Elle n’est pas bien belle, mais elle n’est pas laide. Dans ta dernière lettre, tu m’as fait l’éloge de sa conduite aimable avec ta mère, et, puisqu’elle n’est pas encore mariée, je pense que mon fils lui conviendra.

« Donc, mon cher ami, je t’envoie mon Philippe pour huit jours. Il sera chez toi le 7 de ce mois. Il ne répugne point au mariage, mais il ne voudrait pas d’une femme laide et mal élevée. Il verra chez toi Marianne Chevreuse, et, si elle ne lui déplaît pas, tu pourras engager l’affaire pendant son séjour ou aussitôt après son départ. Je compte sur ta vieille affection, à charge de revanche. »


Pourquoi cette lettre si bourgeoise et si simple causa-t-elle à Pierre André une vive irritation ? D’abord il trouva que M. Jean Gaucher agissait fort cavalièrement avec lui. Gaucher était riche, et pourtant, dans ses jours de pire détresse, Pierre ne s’était jamais senti assez lié avec lui pour lui demander la moindre assistance. Peut-être ce vieux ami de ses jeunes ans eût-il pu deviner sans trop d’efforts que Pierre manquait de tout et lui offrir au moins un emploi convenable dans sa maison. En homme pratique, Gaucher s’était bien gardé d’y songer, sous prétexte que Pierre était un homme trop instruit et trop distingué pour ne pas trouver mieux.

Pierre ne lui devait donc aucune reconnaissance et le trouvait indiscret de lui envoyer un hôte qui probablement lui saurait peu de gré de son hospitalité, et ne le dédommagerait pas intellectuellement de la perte de ses journées. Il connaissait fort peu le jeune homme, et, bien qu’il le tutoyât pour l’avoir vu tout petit, il n’éprouvait pour lui aucune sympathie. Il lui avait toujours trouvé trop d’aplomb pour son âge. En outre, il ne l’avait pas vu depuis trois ou quatre ans et ne se trouvait pas assez renseigné sur son compte pour l’endosser auprès d’une fille à marier quelconque, à plus forte raison auprès de Marianne, qu’il respectait comme une personne irréprochable et à laquelle l’attachaient la sympathie, la reconnaissance et l’espèce d’adoption que crée le titre de parrain.

Son premier mouvement fut de répondre :


« Mon cher Gaucher,

« Vous m’investissez d’une fonction à laquelle je me sens tout à fait impropre. N’ayant jamais su me servir moi-même, comment saurais-je servir les autres dans une entreprise aussi délicate que le mariage ? Votre projet me paraît d’ailleurs chimérique. Mademoiselle Chevreuse, vous avez oublié qu’elle a vingt-cinq ans, trouvera probablement Philippe trop jeune, et je ne sais même pas si elle n’a pas renoncé à l’idée d’aliéner sa liberté. Lui demander ce qu’elle pense à cet égard me paraîtrait, quant à moi, une indiscrétion que je ne suis pas encore d’âge à commettre… »


— Vieux fou ! s’écria intérieurement Pierre André en interrompant sa lettre ; qu’est-ce que tu écris là ? Le Gaucher se moquerait de toi. Il a soixante ans, lui, et il croit que tout le monde est de son âge… Et puis tu mens ! Pourquoi ne parlerais-tu pas d’amour et de mariage à ta filleule ? Elle ne se fâcherait nullement de te voir travailler à son bonheur, et elle te répondrait, sans rougir et sans trembler, qu’elle veut bien voir le prétendant en question. Il y a plus, si elle apprenait plus tard que tu as travaillé à l’en débarrasser,… que penserait-elle de toi ? — Non, il ne faut pas envoyer cette lettre. Je vais écrire que, forcé de m’absenter, je prie les Gaucher de choisir un autre mandataire.