Marianne (Sand, Holt, 1893)/Texte entier

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PROFESSOR J. S. WILL
Bibliothèque d’Instruction et de Récréation
MARIANNE
PAR
GEORGE SAND


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NEW YORK
HENRY HOLT AND COMPANY
F. W. CHRISTERN
Boston : CARL SCHOENHOF
MARIANNE
PAR
GEORGE SAND


WITH EXPLANATORY NOTES BY
THÉODORE HENCKELS, B. ès S. Agrégé
Instructor in French at Harvard University



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NEW YORK
HENRY HOLT AND COMPANY
F. W. CHRISTERN
BOSTON : CARL SCHOENHOF
Copyright, 1893,
by
HENRY HOLT & CO.


mon ami charles poncy.
george sand.


I

« Quand tu passes le long des buissons, sur ce maigre cheval qui a l’air d’une chèvre sauvage, à quoi penses-tu, belle endormie ? Quand je dis belle,… tu ne l’es point, tu es trop menue, trop pâle, tu manques d’éclat, et tes yeux, qui sont grands et noirs, n’ont pas la moindre étincelle de vie. Or, quand tu passes le long des buissons, sans soupçonner que quelqu’un peut être là pour te voir paraître et disparaître, — quel est le but de ta promenade et le sujet de ta rêverie ? Tes yeux regardent droit devant eux, ils ont l’air de regarder loin. Peut-être ta pensée va-t-elle aussi loin que tes yeux ; peut-être dort-elle, concentrée en toi-même. »

Tel était le monologue intérieur de Pierre André pendant que Marianne Chevreuse, après avoir descendu au pas sous les noyers, passait devant le ruisseau et s’éloignait au petit galop pour disparaître au tournant des roches.

Marianne était une demoiselle de campagne, propriétaire d’une bonne métairie, rapportant environ cinq mille francs, ce qui représentait dans le pays un capital de deux cent mille. C’était relativement un bon parti, et pourtant elle avait déjà vingt-cinq ans et n’avait point trouvé à se marier. On la disait trop difficile et portée à l’originalité, défaut plus inquiétant qu’un vice aux yeux des gens de son entourage. On lui reprochait d’aimer la solitude, et on ne s’expliquait pas qu’orpheline à vingt-deux ans, elle eût refusé l’offre de ses parents de la ville, un oncle et deux tantes, sans parler de deux ou trois cousines, qui eussent désiré la prendre en pension et la produire dans le monde, où elle eût rencontré l’occasion d’un bon établissement.

La Faille-sur-Gouvre n’était pas une ville sans importance. Elle comptait quatre mille habitants, une trentaine de familles bourgeoises, riches de cent mille à trois cent mille francs, plus des fonctionnaires très-bien et connus depuis plusieurs années, enfin un personnel convenable, où une héritière, si exigeante qu’elle fût, eût pu faire son choix.

Marianne avait préféré rester seule dans la maison de campagne que ses parents lui avaient laissée en bon état, suffisamment meublée, et dans un site charmant de collines et de bois à peu près désert, à quatre kilomètres de la Faille-sur-Gouvre.

La contrée, située vers le centre de la France, était d’une remarquable tranquillité, surtout il y a une cinquantaine d’années, époque à laquelle il faut rapporter ce simple récit. De mémoire d’homme, il ne s’y était passé aucun drame lugubre. Le paysan y a des mœurs douces et régulières. Il est propriétaire et respecte ses voisins pour en être respecté à son tour. Les maisons sont pourtant clair-semées dans la région qu’habitaient Marianne et Pierre André, à cause des grandes étendues de landes et de taillis, qui offrent peu de ressources à la petite propriété, et qui d’ailleurs appartiennent par grands lots aux gros bonnets de la province.

Pierre André avait près de quarante ans, et depuis un an seulement vivait, lui aussi, retiré à la campagne, non loin de Marianne Chevreuse, dans une bien modeste maisonnette qu’il était en train d’arranger avec l’intention d’y finir ses jours.

Ainsi, tandis que la demoiselle de campagne commençait en quelque sorte la vie d’isolement et de rêverie, cherchant peut-être dans l’avenir une solution qu’elle ne trouvait pas encore, le bourgeois, déjà mûr, qui était son parrain, son voisin et l’ami de son enfance, prétendait rompre avec le passé et ne plus compter que sur le repos et l’oubli dans une retraite selon ses goûts.

Pierre André avait cependant eu de l’ambition tout comme un autre. Intelligent et studieux, il s’était senti propre à tout dans sa jeunesse. Sa mère avait été fière de ses premières études et ne s’était pas gênée pour croire qu’il y avait en lui l’étoffe d’un grand homme. Le père André, pauvre et avare, avait consenti à grand’peine à ce qu’il fît son droit à Paris ; mais il lui avait ménagé si bien les subsides, que l’enfant avait durement vécu de privations, sans voir d’issue à cette cruelle existence. Il causait à merveille, écrivait encore mieux, mais se sentait affligé d’une timidité qui ne lui permettrait jamais de se produire en public et de se manifester en dehors de l’intimité. Il ne lui fallait donc pas songer à être avocat, et, quant à devenir avoué ou notaire, outre qu’il avait horreur de la chicane, il savait bien que son père ne se résignerait jamais à aliéner sa petite propriété territoriale pour lui acheter une étude. Eût-il voulu prendre ce parti, héroïque, Pierre n’y eût pas consenti. Il ne se sentait pas l’aptitude spéciale qui eût pu assurer l’avenir de ses parents. Il ne fit donc son droit que par acquit de conscience et se livra à d’autres études, mais sans en approfondir aucune au point de vue d’y trouver des ressources. Il aimait les sciences naturelles, il s’en appropria les principaux éléments sans autre projet que celui d’ouvrir son esprit aux puissances de compréhension et aux facultés d’examen qui étaient en lui. Il eût pu écrire, il écrivit beaucoup et ne publia rien. Il n’osa pas, craignant d’être médiocre. Enfin il rencontra un emploi, celui de précepteur de deux jeunes gens de bonne famille qu’il fut chargé d’accompagner dans leurs voyages.

II

Voyager était son rêve. Il voyagea utilement pour ses élèves, car il sut leur donner de bonnes notions d’histoire et d’histoire naturelle sous une forme agréable. Il parcourut avec eux l’Europe et une partie de l’Asie. Il allait partir pour l’Amérique avec eux, lorsqu’une grave maladie de leur père les rappela près de lui. À la suite de cette maladie, le père demeura infirme, les fils durent se mettre à la tête de sa maison de banque ; dès lors les fonctions de Pierre André cessèrent.

Il avait alors trente-cinq ans et se voyait à la tête d’une dizaine de mille francs d’économies ; ses parents l’engageaient à acheter de la terre et à se fixer près d’eux. Il y passa quelques semaines et s’ennuya d’une vie restreinte dans tous les sens, à laquelle il n’était plus habitué. Il avait pris goût aux voyages et repartit bientôt pour l’Espagne, qu’il n’avait pas explorée à son gré ; de là, il passa en Afrique, et, quand il fut au bout de sa petite fortune, il retourna à Paris, où il chercha un nouvel emploi. Le hasard ne le servit point ; il ne trouva que de minimes fonctions dans les bureaux de diverses administrations, et dut se résigner à mener la vie maussade qu’il connaissait trop, travaillant pour vivre, et se demandant pourquoi vivre quand on ne peut arriver qu’à une existence incolore, triste et fatiguée.

La mort subite de son père, après une maladie de langueur sans symptômes alarmants, le ramena auprès de sa vieille mère, au fond des vallons déserts de la Gouvre.

La pauvre femme, qui avait continué à nourrir des illusions sur son compte, fut consternée quand elle apprit qu’il ne rapportait aucun capital après tant d’années d’exil et de labeur, et qu’il s’estimait heureux d’avoir résolu le problème de vivre avec des salaires insuffisants sans faire de dettes. Elle accusa Paris, le gouvernement et la société tout entière d’injustice et d’aveuglement, pour avoir méconnu le mérite de son fils. Il ne put jamais lui faire comprendre que, pour se frayer un chemin dans la foule, il faut ou de grandes protections ou une certaine audace, et qu’il avait surtout manqué de la dernière qualité. Pierre, avec l’apparence d’une gaieté communicative et railleuse, avait un fonds invincible de méfiance de lui-même. Il craignait le ridicule qui s’attache aux ambitions déçues et ne savait ni se plaindre ni réclamer l’aide des autres. Il avait eu des amis qui jamais ne l’avaient vu souffrir, tant il cachait fièrement sa misère, et qui ne l’avaient jamais assisté ni consolé, s’imaginant que, grâce à sa sobriété naturelle et à son caractère stoïquement enjoué, il était plus heureux qu’eux-mêmes.

Pierre avait pourtant amèrement souffert, non des privations matérielles dont son esprit ne voulait pas s’occuper, mais de cette solitude morne et implacable qui se fait autour de l’homme obscur et sans ressources. Il était enthousiaste et artiste dans tous les sens, mais sans savoir passer du sentiment à la pratique, et de l’inspiration au métier. Il eût voulu suivre les théâtres ; le théâtre est un superflu qu’il avait dû se refuser. Il aimait la peinture et la jugeait bien ; mais, pour faire les études nécessaires, il eût fallu avoir du pain, et il n’en avait qu’à la condition d’en gagner au jour le jour. Il avait de la passion politique et aucun milieu pour y développer ses idées, trop de scepticisme d’ailleurs pour se faire le coryphée d’un homme ou d’un parti. Il avait ressenti l’amour avec une intensité douloureuse, mais sans espoir, car il s’était toujours épris de types supérieurs hors de sa portée. Pendant des mois entiers, il s’était exalté pour la Pasta, qu’il avait vue deux ou trois fois sur la scène, et qu’il attendait tous les soirs de représentation à l’entrée des artistes, pour la voir passer et disparaître comme une ombre. Il avait aimé aussi mademoiselle Mars ; il avait rêvé de sa voix et de son regard jusqu’à en être malade et désespéré.

Dans sa passion pour les étoiles, il avait oublié de regarder ce qui pouvait se trouver près de lui, et, quand l’occasion d’aimer raisonnablement s’était offerte, il s’était dit que la raison est le contraire de l’amour. Il avait alors reporté son enthousiasme sur les beaux spectacles de la nature autrefois savourés, et il lui avait pris des envies furieuses de revoir au moins les Alpes ou les Pyrénées ; il s’était demandé pourquoi il n’aurait pas le cynisme du bohémien, pourquoi cette sotte vanité d’avoir du linge et des habits propres, quand il était si facile de s’en aller courir le monde en guenilles et en tendant la main aux passants ? Il enviait le sort du vagabond qui va jusqu’au fond des déserts, content s’il rencontre l’hospitalité du sauvage, insouciant s’il lui faut dormir sous le ciel étoilé, heureux pourvu qu’il marche et change d’horizon tous les jours.

Et dans ces moments de dégoût absolu il s’était dit avec accablement qu’il était un homme médiocre de tous points, sans volonté, sans activité, sans conviction, incapable de ces grandes résolutions qui transforment le milieu où l’on est enfermé, un provincial déclassé, susceptible de s’enivrer au spectacle des splendeurs de la civilisation ou de la nature, mais trop craintif ou trop orgueilleux pour s’y jeter à tout risque, et redoutant jusqu’au blâme de son portier.

III

Humilié de n’avoir rien su tirer de lui-même pour conquérir au moins l’indépendance au sein de la civilisation, il était revenu au bercail, acceptant avec satisfaction le premier devoir sérieux qui s’offrait à lui, celui de consoler et soutenir la vieillesse de sa mère. Avant tout, il avait voulu la mettre à l’abri des privations qu’il avait endurées. Il fallait bien peu à la bonne femme pour se nourrir et se vêtir, mais le logis délabré qu’elle occupait depuis cinquante ans menaçait sa santé. Pierre fit réparer et agrandir la maison, ce fut l’emploi principal d’une sacoche de vieux écus trouvée dans le secrétaire paternel.

Dolmor — tel était le nom (peut-être d’origine druidique ) de la propriété — pouvait bien valoir cinquante mille francs. Avec le revenu d’un si mince capital, un petit ménage de campagne pouvait vivre à cette époque dans une aisance relative, manger de la viande une ou deux fois par semaine, avoir chez soi les légumes, les œufs et un peu de laitage. Un domestique mâle suffit, s’il y a un cheval à soigner, car la bourgeoise fait elle-même la cuisine et le ménage avec l’aide de la métayère. Or le cheval était un luxe bien rare en ce temps-là. La jument poulinière du métayer faisait les courses nécessaires, et sa nourriture rentrait dans les dépenses de l’exploitation. Aujourd’hui tout paysan aisé a sa carriole et son cheval. En 1825, on commençait à s’émerveiller quand on rencontrait une villageoise munie d’un parapluie, et la bourgeoise allait à la ville, montée en croupe derrière son métayer ou son valet de charrue.

Mademoiselle Chevreuse, beaucoup plus riche qu’André, faisait pourtant scandale par son audace à monter seule sur un cheval, et sa selle anglaise était une curiosité pour les passants. Sa monture était cependant bien modeste ; c’était une pouliche du pays élevée par elle dans ses prés et dressée à la connaître et à la suivre comme un chien. Son métayer avait jeté les hauts cris le jour où elle avait déclaré qu’elle voulait la garder pour s’en servir. Elle avait dû lui donner la moitié du prix, ce qui n’empêchait pas tout le personnel de la métairie de se lamenter sur les dangers auxquels la demoiselle allait s’exposer.

La jument était laide et toujours maigre malgré les bons soins de sa maîtresse ; c’était une nature de cheval de landes, ardente et sobre, souple dans ses allures, adroite dans les mauvais chemins, volontiers folâtre, mais sans malice, n’ayant peur de rien, docile par attachement à son écuyère, mais ne se laissant pas volontiers monter par toute autre personne.

Marianne, vivant seule, avait pourtant besoin de s’entretenir, ne fût-ce qu’une heure par jour, avec des gens un peu civilisés. Ses parents avaient été liés avec ceux de Pierre, et elle avait gardé des relations d’intimité avec la vieille mère André. Elle allait tous les soirs faire sa partie de dames ou causer avec elle jusqu’à l’heure de son coucher, neuf heures au plus tard. Alors Marianne rentrait seule en peu de minutes, grâce au petit galop allongé et soutenu de Suzon, qui connaissait trop son chemin pour broncher contre un caillou dans les nuits obscures.

Pierre avait pour ainsi dire vu naître Marianne. Lorsqu’il était déjà grand écolier et venait chez son père aux vacances, Marianne marchait à peine, et il la portait dans ses bras ou sur son dos. D’année en année, il l’avait retrouvée grandelette, sans songer à être moins familier avec elle ; puis il n’avait plus reparu au pays que de loin en loin, et, remarquant que la beauté de la petite voisine ne tenait point les promesses de son enfance, il l’avait crue atteinte de quelque mal chronique et lui avait témoigné une amitié mêlée de sollicitude. Enfin il avait disparu cinq ans entiers, et, lorsqu’il vint s’établir définitivement à Dolmor, il retrouva sa filleule auprès de sa vieille mère, la consolant de son mieux et l’aidant à attendre le retour de l’enfant longtemps désiré.

Alors Marianne changea ses habitudes et ne vint plus tous les soirs amuser et soigner la vieille voisine ; elle choisit les jours où Pierre s’absentait ou bien ceux où, absorbé par quelque travail, il la faisait prier de venir faire la partie de madame André.

Cela durait depuis un an, et Pierre n’avait guère songé à étudier Marianne. Il était arrivé accablé de deux fardeaux également lourds, le dégoût d’un passé désillusionné et l’effroi d’un avenir vide de toute illusion. Il ne se dissimulait pas que sa vie, employée à s’abstenir de bonheur, allait être plus insupportable encore, s’il n’éteignait pas en lui d’une manière absolue jusqu’au rêve d’un bonheur quelconque. Il était résolu à se soumettre à sa destinée, à ne plus lutter contre l’impossible, à avoir l’esprit aussi modeste que le caractère, à se faire égoïste s’il pouvait en venir à bout, ou tout au moins positif, ami de ses aises, jaloux de sa sécurité, puisqu’il n’avait plus que ce bien à espérer, la certitude de ne pas mourir de faim et de froid au fond d’une mansarde ou d’anémie sur un lit d’hôpital.

Pourtant, depuis quelques jours, Pierre André était en proie à une sorte de fièvre. La création de sa maisonnette et de son jardin, qui l’avait absorbé et intéressé suffisamment jusque-là, était à peu près achevée. En outre, il avait reçu une lettre qui l’avait, on ne sait pourquoi, profondément troublé.

IV

Cette lettre était de M. Jean Gaucher, ex-commerçant à la Faille-sur-Gouvre, établi depuis dix ans à Paris, et y faisant bien ses affaires.


« Mon cher André,

« J’ai un grand service à te demander, qui ne te coûtera probablement que quelques paroles à échanger. Tu sais que mon fils Philippe, bien plus léger, bien moins studieux que son frère cadet, s’est fourré dans les arts et prétend faire de la peinture. Il a du goût, de l’esprit, un bon cœur, peu de jugement, encore moins de prévoyance. Enfin tu le connais, et, tel qu’il est, tu as de l’amitié pour lui. Il faut le marier. Il m’a dépensé déjà pas mal d’argent, et il n’en gagne pas encore. En gagnera-t-il plus tard ? Je n’y compte guère ; mais je peux lui donner cent mille francs pour s’établir, et, comme il est aimable et joli garçon, que notre famille est honorable et mon nom sans tache, il peut aspirer à trouver une demoiselle de deux cent mille francs. Dans cette position-là, il pourra vivre sans travailler, puisque c’est son rêve, et s’amuser à peindre, puisque c’est son goût ; mais il serait bon que la demoiselle eût des habitudes modestes, et à Paris ce serait un oiseau rare. Dans notre bon et honnête pays, on peut encore rencontrer ça, et j’ai jeté les yeux sur la petite Chevreuse, qui est dans une bonne position de fortune et qui a été élevée à la campagne. J’ai connu ses parents, qui étaient d’honnêtes gens, et je l’ai vue elle-même l’an dernier à la Faille. Elle n’est pas bien belle, mais elle n’est pas laide. Dans ta dernière lettre, tu m’as fait l’éloge de sa conduite aimable avec ta mère, et, puisqu’elle n’est pas encore mariée, je pense que mon fils lui conviendra.

« Donc, mon cher ami, je t’envoie mon Philippe pour huit jours. Il sera chez toi le 7 de ce mois. Il ne répugne point au mariage, mais il ne voudrait pas d’une femme laide et mal élevée. Il verra chez toi Marianne Chevreuse, et, si elle ne lui déplaît pas, tu pourras engager l’affaire pendant son séjour ou aussitôt après son départ. Je compte sur ta vieille affection, à charge de revanche. »


Pourquoi cette lettre si bourgeoise et si simple causa-t-elle à Pierre André une vive irritation ? D’abord il trouva que M. Jean Gaucher agissait fort cavalièrement avec lui. Gaucher était riche, et pourtant, dans ses jours de pire détresse, Pierre ne s’était jamais senti assez lié avec lui pour lui demander la moindre assistance. Peut-être ce vieux ami de ses jeunes ans eût-il pu deviner sans trop d’efforts que Pierre manquait de tout et lui offrir au moins un emploi convenable dans sa maison. En homme pratique, Gaucher s’était bien gardé d’y songer, sous prétexte que Pierre était un homme trop instruit et trop distingué pour ne pas trouver mieux.

Pierre ne lui devait donc aucune reconnaissance et le trouvait indiscret de lui envoyer un hôte qui probablement lui saurait peu de gré de son hospitalité, et ne le dédommagerait pas intellectuellement de la perte de ses journées. Il connaissait fort peu le jeune homme, et, bien qu’il le tutoyât pour l’avoir vu tout petit, il n’éprouvait pour lui aucune sympathie. Il lui avait toujours trouvé trop d’aplomb pour son âge. En outre, il ne l’avait pas vu depuis trois ou quatre ans et ne se trouvait pas assez renseigné sur son compte pour l’endosser auprès d’une fille à marier quelconque, à plus forte raison auprès de Marianne, qu’il respectait comme une personne irréprochable et à laquelle l’attachaient la sympathie, la reconnaissance et l’espèce d’adoption que crée le titre de parrain.

Son premier mouvement fut de répondre :


« Mon cher Gaucher,

« Vous m’investissez d’une fonction à laquelle je me sens tout à fait impropre. N’ayant jamais su me servir moi-même, comment saurais-je servir les autres dans une entreprise aussi délicate que le mariage ? Votre projet me paraît d’ailleurs chimérique. Mademoiselle Chevreuse, vous avez oublié qu’elle a vingt-cinq ans, trouvera probablement Philippe trop jeune, et je ne sais même pas si elle n’a pas renoncé à l’idée d’aliéner sa liberté. Lui demander ce qu’elle pense à cet égard me paraîtrait, quant à moi, une indiscrétion que je ne suis pas encore d’âge à commettre… »


— Vieux fou ! s’écria intérieurement Pierre André en interrompant sa lettre ; qu’est-ce que tu écris là ? Le Gaucher se moquerait de toi. Il a soixante ans, lui, et il croit que tout le monde est de son âge… Et puis tu mens ! Pourquoi ne parlerais-tu pas d’amour et de mariage à ta filleule ? Elle ne se fâcherait nullement de te voir travailler à son bonheur, et elle te répondrait, sans rougir et sans trembler, qu’elle veut bien voir le prétendant en question. Il y a plus, si elle apprenait plus tard que tu as travaillé à l’en débarrasser,… que penserait-elle de toi ? — Non, il ne faut pas envoyer cette lettre. Je vais écrire que, forcé de m’absenter, je prie les Gaucher de choisir un autre mandataire.

V

Pierre André déchira sa lettre ; mais, au moment d’en écrire une autre, il calcula qu’elle ne partirait de la Faille-sur-Gouvre que le lendemain, qu’elle mettrait deux jours pour parvenir à Paris, et qu’elle n’y serait distribuée que le jour et peut-être après l’heure du départ de Philippe pour la Faille. Il était donc trop tard pour envoyer son refus, et M. Jean Gaucher avait escompté son consentement.

Il se résigna et alla se promener le long de la Gouvre, afin de dissiper son dépit par une promenade dans les charmantes prairies où court ce ruisseau limpide. C’est de là que, caché dans les saulées festonnées de liserons blancs et de balsamines sauvages, il vit passer Marianne, comme cela lui arrivait assez souvent, sans qu’il en fût ému d’une manière appréciable. Cette fois son apparition le troubla, et, au lieu de l’appeler par un bonjour amical, il s’enfonça dans les branches et commença à s’interroger avec une ironie un peu amère.

Ce qu’il se dit alors est la suite du monologue placé en tête de notre récit ; mais ce fut un monologue écrit, Pierre aimait à écrire ; il avait toujours senti la vocation fermenter en lui sous la forme d’élans qui avaient besoin de l’expression pour se compléter. Ces élans intérieurs avaient tyrannisé sa vie sans la féconder, parce qu’il les refoulait ordinairement sans vouloir les traduire. Il s’imagina ce jour-là qu’il serait maître de son agitation, s’il prenait la peine de la discuter.

Il avait toujours sur lui un carnet d’un assez grand format, et il le remplissait souvent dans sa promenade du matin. Épris d’histoire naturelle, de peinture et d’archéologie, il y consignait ses remarques, y jetait parfois le croquis d’une ruine ou d’un paysage, et, comme il ne se défendait pas d’aimer et de goûter la nature et l’art, il se trouvait souvent que ses observations prenaient une forme descriptive assez littéraire.

— Mon mal, se dit-il, c’est la rêverie. Je m’y évapore comme une brume au soleil. Quand je fixe ma jouissance par l’expression, je m’en trouve bien. Pourquoi n’essayerais-je pas de fixer aujourd’hui ma souffrance ? car je souffre, le diable sait pourquoi, et je pourrais souffrir longtemps ainsi sans le découvrir moi-même. Sortons du vague, dégageons-nous de l’inconscience, voyons ce que c’est ! Si je peux le formuler, c’est que cela existe ; sinon, ce n’est rien et passera tout seul.

En devisant ainsi avec lui-même, Pierre avait taillé son crayon et ouvert son album ; assis sur l’herbe à l’ombre des saules et des aulnes, il écrivait :

VI

« Je m’ennuie absolument depuis une semaine. Mon ermitage ne réalise pas mon joli rêve. Je le voudrais moussu, garni de pampres et de clématite. Avant que tout ce que j’ai planté serve de tapisserie, je ne vois que mes murs d’un blanc criard avec leurs encadrements de briques trop neuves. Heureusement ma mère admire tout et se promet de vivre cent ans dans ce palais. Pauvre chère femme ! qu’elle y vive, qu’elle en soit fière, qu’elle s’y plaise ; je supporterai l’incommensurable ennui qui va peut-être m’y ronger !

« Je dis encore peut-être. — Qui sait ? J’ai cru longtemps qu’ayant tant de facultés pour l’aspiration et le regret, j’en aurais pour le renoncement et le calme ; mais l’équilibre est détruit, ou bien il ne s’est pas encore établi. Suis-je trop jeune ou trop vieux ? Suis-je un homme usé ou brisé ? Qu’importe si le résultat est le même ?

« Je suis plutôt un homme dévoré. Les bêtes sauvages m’ont mangé à demi, ce qui reste de mon cœur ne me sert plus qu’à sentir ce qui m’en manque.

« À quoi bon ces plaintes ? où vont ces vaines doléances ? qui s’y intéressera jamais ? Ma mère doit les ignorer ; quel autre cœur que le sien en ressentirait la blessure ?

« Marianne… Eh bien, quoi, Marianne ? Je pense à elle parce qu’elle est la seule personne qui, avec ma mère, constitue ma vie d’intimité ; mais il y a une trop grande distance entre nous pour que je l’associe à mes rêveries : différence d’âge, d’expérience, de réflexion.

« Elle a pourtant l’air de réfléchir, Marianne ! mais elle parle si peu ! Ses manières et sa physionomie n’ont jamais indiqué aucun besoin d’épanchement.

« Je la crois très-heureuse, elle ! Son caractère est d’une égalité surprenante. Sa santé, d’apparence si frêle et dont je me suis inquiété longtemps, est une santé à toute épreuve. Le froid, le chaud, la pluie, la neige, les longues courses, les veilles, rien ne l’altère. Elle a passé je ne sais combien de nuits au chevet des malades, à celui de mon père surtout. Ma mère était brisée de fatigue, Marianne était debout et impassible. Elle n’a pas beaucoup de sensibilité, elle ne pleurait pas de voir pleurer ma mère ; mais elle était toujours là et réussissait à la distraire. Elle est à coup sûr généreuse et bonne, courageuse et fidèle.

« Si j’avais dix ans de moins et cent mille francs de plus, j’aurais certainement aspiré à en faire la compagne de ma vie. Elle ne m’eût pas inspiré l’amour, je ne le crois pas du moins ; elle m’eût inspiré une haute estime, une confiance sans bornes, c’eût été bien assez pour être heureux… Non ! je ne serai jamais heureux dans ces conditions-là. J’ai aimé, j’ai aimé passionnément, sans espoir et sans expansion. L’amour est un délire, un enthousiasme, un rêve qui ne peut naître que d’un état de choses impossible et violent. Quand on a eu la joie et le désespoir de le ressentir, les unions sûres et paisibles n’ont plus ni charme ni vertu pour guérir ces brûlures profondes. Dès lors pourquoi faire le malheur d’une honnête et digne créature qui n’en peut mais ?

« Le malheur… Marianne serait-elle capable de souffrir du plus ou moins d’affection ?… Oui, si elle était capable d’aimer, mais il n’est pas probable qu’elle le soit. De quinze à vingt-cinq ans, la vie d’une femme subit l’orage des sens ou de l’imagination, et Marianne a traversé cette crise redoutable sans dire un mot, sans faire un pas pour s’y jeter ou s’y soustraire. C’est une âme froide ou forte ; à présent, elle est sauvée, elle a doublé le cap des tempêtes, elle s’est pétrifiée, elle a pris le goût et le pli de l’immobilité : bienfait négatif de la vie de campagne, telle que nous la menons ici, bonheur stupide et froid que j’ambitionne pour moi-même sans espoir de le trouver de sitôt.

« Ai-je donc encore dix ans à souffrir ainsi avant de me refroidir ? Si je demandais à Marianne le secret de sa victoire ? Elle ne me comprendrait pas ou ne voudrait pas me répondre ; elle me trouverait absurde de ne l’avoir pas devinée,… et je suis absurde en effet, car je ne la devine pas du tout.

« Le fait est que peu d’hommes sont capables de comprendre et de connaître les femmes. Généralement celles qui nous fascinent et se refusent restent des énigmes pour nous. Celles qui se livrent perdent tout prestige, et on ne se donne plus la peine de suivre les mouvements de leur âme quand on a épuisé l’enivrement des sens. Sous ce rapport, le mariage est un tombeau. Je m’applaudis d’être trop vieux et trop gueux pour m’y laisser prendre.

« M’est avis que je n’ai rien pensé qui vaille depuis un quart d’heure que j’écris. Je me relis sans me comprendre, je n’y peux deviner que l’aiguillon d’une sotte curiosité dont l’objet est Marianne. Je suis troublé et anxieux. Marianne est la sérénité en personne. De quel droit passe-t-elle devant moi comme un reproche et une ironie sans daigner deviner que je suis là, sans pressentir que je peux être malheureux ? Certainement elle n’est pas armée, comme je devrais l’être, de philosophie et d’expérience ; elle est une enfant auprès de moi, aucune lutte n’a éprouvé ses forces, aucune déception n’a flétri son esprit.

« Eh bien, mon Dieu ! c’est justement pour cela qu’elle est plus forte. Elle n’a rien perdu d’elle-même, elle n’a pas été mangée par les loups et les vautours : elle est intacte et vit de toute sa vie ; quelque peu intense que soit sa flamme intérieure, elle lui suffit, et ce qui m’en reste, à moi, ne sert plus qu’à me consumer. »

VII

Pierre ferma son carnet et le remit dans sa poche. Il demeura quelques instants en contemplation devant les libellules qui se poursuivaient sur les eaux frissonnantes du ruisseau. Il remarqua l’affinité qui existe entre les ailes de ces beaux insectes et la couleur irisée des eaux courantes. Il trouva aussi une relation entre le mouvement des petits flots et les gracieuses saccades du vol de l’insecte. Il rouvrit son carnet, ébaucha quelques vers assez jolis, où il appelait les libellules filles du ruisseau et âmes des fleurs ; puis, haussant les épaules, il biffa sa poésie et reprit le chemin de Dolmor en se disant qu’il avait fait une promenade sans profit et sans plaisir, mais au moins sans fatigue et sans contrainte. Cela valait toujours mieux que les longues courses autrefois fournies à travers la puanteur et la poussière de Paris avec un travail insipide pour but. Dans ce temps-là, bien près de lui encore, combien de fois ne s’était-il pas dit, en entrant dans une étude poudreuse ou dans un comptoir sombre :

« Mon Dieu ! un arbre au bord de la Gouvre et le loisir de regarder courir son eau claire !… C’est bien peu, ce que je vous demande, et vous me le refusez ! »

— Je suis un ingrat, se dit-il en marchant. J’ai ce que je rêvais et je ne m’en contente pas.

Quand il fut arrivé au tournant des roches, il marcha encore d’un pas pressé, les yeux fixés à terre, attentif à une mouche, à un brin d’herbe, se disant que partout, sur ces jolis sentiers de sable fleuris de bruyères roses et de genêts sagittés, il pouvait contempler un poëme ou surprendre un drame, tandis que sur le pavé des grandes villes il n’avait vu que de la fange ou des immondices. — Et puis sa pensée fit une excursion sur les hautes montagnes, il revit les neiges diamantées par le soleil, les aiguilles de glace bleues sur le ciel rose,… et tout à coup, croyant être arrivé à la porte de son chalet, il s’aperçut de sa méprise. Il avait, au tournant des roches, pris sa gauche pour sa droite, et il se trouvait à la porte de Validat, le domaine habité par Marianne.

Validat était une métairie bien tenue pour le pays et pour l’époque, ce qui n’empêchait pas le fumier de s’élever du milieu d’une mare de purin sans écoulement, et l’intérieur des métayers d’être envahi par les animaux de la basse-cour. C’était l’époque de l’année où les bœufs ne labourent plus et ne vont pas encore au pâturage. Les fauchailles n’étaient pas commencées. Pour désennuyer ces bons animaux, on les laissait se promener dans la cour dont on avait fermé la barrière à claire-voie. Pour toute serrure à cette barrière, une couronne de branches entrelacées est passée entre les deux premiers rayons et s’accroche à un clou de charrette planté dans l’écorce du vieux arbre qui sert de poteau. On soulève cette couronne, et la lourde et longue barrière roule sur ses gonds fixés à un autre arbre ou à une souche quelconque. La clôture est un talus couronné d’épine en haie ou d’épine sèche coupée et couchée régulièrement dans la terre battue. Celle qui fermait la ferme de Validat était ancienne et très-belle. Elle se composait de plantes venues au hasard dans un terrain riche, épine noire et blanche, sureaux, ronces en fleurs, noisetiers, têteaux de chêne d’où part de chaque côté une longue branche courbée et enlacée aux souches voisines, le tout enguirlandé de houblon et de vigne vierge. Les talus s’étaient recouverts de mousses veloutées, et le petit fossé verdissait sous le cresson, la véronique et la flèche d’eau.

Pierre, voyant qu’il s’était fourvoyé et se faisant remarquer à lui-même qu’il n’avait rien à dire à Marianne qui valût la peine de la déranger, ne souleva pas la couronne de branches qui servait de cadenas à sa porte, et revint sur ses pas en se gourmandant de sa distraction.

Mais l’appartement de la demoiselle, qui avait sa sortie de derrière sur la cour d’exploitation, était tourné en sens inverse et regardait le jardin, situé au midi. Ordinairement le logis du maître, composé d’un simple rez-de-chaussée, prend le jour et la vue sur le domaine, sur le tas de fumier, sur les travaux d’intérieur et sur le bétail, qu’il peut surveiller et qu’il aime à contempler à toute heure. Marianne avait changé cette disposition ; elle avait fait murer ses fenêtres, se ménageant seulement une porte qui lui permettait de communiquer à tout instant avec son monde. Sur la face opposée du bâtiment, elle avait ouvert une fenêtre nouvelle et une porte vitrée. Le bas de la maison n’offrait de ce côté-là qu’un mur sombre égayé par un grand jasmin jaune, une clématite odorante répandue en mille festons touffus et des pyramides de passe-roses variées. Elle avait fait daller le sol sur une largeur de quatre mètres, et un auvent de tuiles protégeait contre l’humidité cette sorte de vérandah, fermée de fleurs et d’arbustes, avec une allée ouvrant au milieu et se prolongeant jusqu’au bout du jardin, jardin assez petit, mais charmant et différent fort peu de ceux des paysans aisés d’alentour : un ou deux carrés de légumes avec des œillets et des rosiers en plate-bande, bordures de thym et de lavande ; dans un coin, le vieux buis destiné aux palmes du dimanche des Rameaux ; plus loin, le verger couvrant de ses libres ramures une pelouse fine ; autour de l’ensemble, le berceau de vigne traditionnel avec sa haie pareille à celle de la cour et son échalier fermé d’épines sèches.

C’est dans ce jardin solitaire que Marianne Chevreuse lisait ou travaillait à l’aiguille quand elle n’était pas occupée à la métairie. Justement elle se promenait sous le berceau de vigne au moment où Pierre André passa sur le chemin encaissé qui devait le ramener vers sa demeure. Leurs yeux se rencontrèrent avec une surprise réciproque, et ils échangèrent un bonjour amical un peu gêné. Pierre, qui se rendait vaguement compte de son propre malaise, ne s’expliqua pas du tout celui de Marianne, et supposa qu’il y avait quelque chose de contagieux dans la gaucherie qu’il mettait à la saluer.

VIII

Elle lui demanda des nouvelles de sa mère.

— Elle va bien, répondit André ; seulement elle s’ennuie de ne pas te voir. Sais-tu que tu deviens très-rare ! Il y a huit grands jours qu’on n’a entendu parler chez nous de la petite voisine.

— Vous ne vous êtes pas absenté depuis huit jours, mon parrain ?

— Nullement. J’ai fini de courir pour mon jardin et ma bâtisse. Tout est fini, et je compte à présent tenir fidèle compagnie à ma mère. Est-ce à dire que tu vas nous priver de la tienne ?

— La privation ne sera pas grande pour vous, parrain ; mais, si madame André s’en plaint, j’irai dès qu’elle me fera appeler.

— Il faut venir, petite ! Ma pauvre maman ne marche plus aisément hors de son jardin. Elle ne peut plus guère aller te trouver. Si tu la délaisses, elle en souffrira.

— Je ne compte pas du tout la délaisser ; mais je m’imagine qu’elle aime beaucoup mieux être avec vous qu’avec moi et que je pourrais vous gêner, si j’étais trop souvent entre vous.

— Nous gêner ! voilà une singulière idée ; n’es-tu pas de la famille ?

Et, comme Marianne ne répondait pas, André prit tout à coup, sans préméditation, un grand parti, comme s’il eût voulu se débarrasser d’une secrète angoisse.

— Oui, Marianne, ajouta-t-il, tu deviens singulière, et il y a en toi des choses que je ne comprends pas. Est-ce qu’on peut te parler ? As-tu le temps de m’écouter et de me répondre ?

— Oui, mon parrain, je vous écoute.

— Te parler comme cela à haute voix au travers d’une haie n’est guère commode. Puis-je entrer chez toi ?

— Mon parrain, allez jusqu’à l’échalier, je vais vous rejoindre.

Marianne courut et arriva la première. Elle tira adroitement et sans se piquer le gros fagot d’épines, enjamba l’échalier et sauta légèrement sur le petit chemin vert, où André la trouva prête à l’écouter.

— Il paraît, lui dit-il, qu’on n’a pas la permission d’entrer chez toi ? Je pensais que tu me ferais les honneurs de ton jardin ?

— Mon jardin est laid, et pourtant je l’aime. Vous qui avez du goût, vous vous en moqueriez, et cela me chagrinerait…

— Quand je te dis que tu es singulière.

— Je n’en sais rien ; vous ne l’aviez jamais remarqué, et c’est la première fois que vous me le dites.

— D’abord, pourquoi as-tu cessé de me tutoyer depuis que me voilà définitivement revenu ? C’est donc le respect que t’inspire mon grand âge ?

— Non, vous n’êtes pas vieux, et je ne suis plus toute jeune.

— Alors qu’est-ce que c’est ? Pourquoi ne réponds-tu jamais directement à une question directe ?

Marianne parut surprise, et, regardant André avec attention :

— Vous êtes de mauvaise humeur aujourd’hui ? lui dit-elle.

Il fut frappé de son regard empreint de fierté et de pénétration. C’était la première fois qu’elle le regardait ainsi.

— Je suis de mauvaise humeur, c’est vrai, répondit-il. J’ai à te faire une communication embarrassante, et tu ne m’aides pas du tout.

— Embarrassante ? dit Marianne en le regardant encore avec une certaine inquiétude. Qu’est-ce qui peut être embarrassant entre vous et moi ?

— Tu vas le comprendre. Marchons, il fait trop frais encore pour s’arrêter à l’ombre quand on a chaud. Veux-tu me donner le bras ?

Marianne passa sans rien dire son bras sous celui d’André ; elle attendait.

— Eh bien, dit-il brusquement en reprenant sa marche, voilà ce que c’est. Une personne qui voudrait te connaître s’est adressée à moi. Je ne crois pas pouvoir te la présenter sans y être autorisé par toi, car je ne veux pas te mettre en rapport avec elle par surprise.

— Je vous en remercie, mon parrain. Une surprise, en effet, me déplairait beaucoup. Il s’agit sans doute d’un projet de mariage ?

— Précisément.

— Vous savez que j’en ai refusé plusieurs ?

— Ma mère me l’a dit. Elle prétend que tu ne veux pas te marier, est-ce vrai ?

— Non, elle se trompe. Je ne veux pas des prétendants qu’on m’a offerts, voilà tout.

— Ils te déplaisaient ?

— Non ; mais ils ne me plaisaient pas assez.

— Tu veux aimer ton mari ?

— Naturellement. Celui que vous me proposez…

— Je ne te propose rien, je fais une commission.

— Sans désirer qu’elle m’agrée ?

— Tu peux, sans te gêner, m’envoyer promener ; mais tu ne peux pas me répondre, tu ne connais que de nom la personne dont il s’agit.

— Alors je vous ai répondu. Je ne refuse pas de la voir, à moins que vous ne me disiez d’avance qu’elle ne me convient pas du tout.

— Tu me croirais sur parole ?

— Vous ne voudriez pas me tromper !

— Certainement non ! Eh bien, le jeune homme a un défaut, il est trop jeune.

— Plus jeune que moi ?

— Oui.

— Et puis ?

— Et puis, et puis… Comme tu y vas ? Tu passes outre sur la principale objection.

— Je n’ai pas dit que je n’en tenais pas compte. Je demande à tout savoir.

— Il est moins riche que toi pour le moment, mais plus tard il le sera probablement davantage.

— Et après ?

— Après ? rien que je sache. Je ne le connais guère que de vue. J’ai fort peu causé avec lui.

— Quelle figure a-t-il ?

— Une assez belle figure : grand, bien fait, beau garçon en un mot.

— Et quel air ?

— L’air content de lui, puisqu’il faut tout dire.

— Vous ne me dites rien de sa famille ?

— Très-honorable et sur laquelle tu pourras te bien renseigner. Elle est du pays et l’a quitté il y a une dizaine d’années.

— Est-ce que ce ne serait pas un fils Gaucher dont vous me parlez ?

— Je ne comptais pas le nommer avant d’avoir ton assentiment à la présentation ; mais puisque tu devines si bien…

— Je ne me rappelle pas bien… dit Marianne pensive ; ils sont deux ou trois !

— Ils sont deux. C’est le plus jeune qui aspire à ta main.

— Il aspire… Je me le rappelle très-confusément. C’était un enfant. Il ne doit plus se souvenir du tout de moi. Il a donc besoin de mon petit avoir ?

— Il n’aspire pas précisément, c’est son père… Mais, tiens, j’ai la lettre ; puisque tu sais tout, tu peux la lire.

Marianne s’arrêta pour lire la lettre du père Gaucher. Elle le fit avec sa tranquillité habituelle. André observait son visage, qui eut un imperceptible sourire à deux ou trois passages où le commerçant traduisait la question du mariage avec une crudité ingénue, mais elle ne s’étonna ni ne se fâcha, et rendit la lettre à Pierre en lui disant :

— Eh bien, laissez-le venir, mon parrain, on verra !

IX

Pierre eut un étrange sentiment de dépit, et, revenant à ses habitudes de raillerie :

— Je vois, lui dit-il, que ma mère se trompait beaucoup. Tu n’es pas du tout jalouse de coiffer sainte Catherine ?

— Il faut que je me marie à présent ou jamais, répondit Marianne. Plus tard, je ne m’y déciderais plus.

— Pourquoi ?

— Parce que la liberté est une chose précieuse et très-douce. Si on y est trop habitué, on la regrette trop.

— Je suis de ton avis. Marie-toi donc, puisque tu en as encore envie. Alors j’attendrai M. Philippe Gaucher de pied ferme, avec l’espoir de n’avoir point à l’éconduire de ta part. Il sera chez nous dimanche matin : viens dîner avec nous ce jour-là.

— Non, mon parrain, je ne trouve pas convenable d’aller au-devant du personnage. C’est vous qui viendrez dîner chez moi avec madame André.

— Tu sais bien qu’elle ne marche plus, surtout pour revenir le soir.

— J’ai acheté une patache, on y mettra la grosse jument de mon métayer. Il y a longtemps que votre mère me promet de venir dîner chez moi quand j’aurai une voiture.

— Alors tu nous ouvriras ton sanctuaire, dont tu m’as refusé aujourd’hui l’entrée ?

— Puisque madame André y sera ?

— Ainsi je suis pour toi un étranger, un monsieur comme les autres ? C’est singulier !

— Ce n’est pas singulier. Du temps de mes parents, vous veniez chez nous sans gêne et naturellement ; mais cinq ans se sont passés sans que vous ayez reparu au pays, je suis devenue orpheline et j’ai dû vivre comme vit une fille prudente, qui veut garder sa réputation intacte. Vous savez comme on est curieux et médisant chez nous. Nous avons beau vivre au fond d’une campagne assez déserte, je ne recevrais pas deux fois la visite d’un homme quelconque sans qu’on y trouvât à redire.

— Mais un vieux comme moi, un parrain, une manière de papa ?

— On parlerait tout de même. Je connais le pays, et vous, vous l’avez oublié.

— Allons, je dois désirer que tu te maries, parce qu’alors j’aurai le plaisir de te voir plus souvent.

— Je ne pensais pas que ce fût un si grand plaisir pour vous, mon parrain.

— Tu ne m’en aurais pas tant privé ?

— Vous vous en êtes privé bien volontairement plus d’une fois.

— Il est vrai que j’ai souvent profité de ta présence auprès de ma mère pour aller travailler dans ma chambre. Ce n’était pas bien poli, mais je ne pensais pas que tu l’eusses remarqué.

— J’ai remarqué avec plaisir que vous comptiez assez sur mon dévouement pour ne pas vous gêner avec moi.

— Avec plaisir ! J’aimerais mieux que tu l’eusses remarqué avec dépit, ou tout au moins avec regret.

— Plaît-il, mon parrain ? dit Marianne en s’arrêtant et en regardant encore André avec ses grands yeux noirs, nonchalamment questionneurs.

L’expression dominante de sa physionomie était celle d’un étonnement qui attend qu’on lui explique toute chose, afin de n’avoir pas la peine de chercher.

— Il paraît, pensa Pierre, que je viens de dire une sottise, car je ne sais comment l’expliquer.

Il n’avait plus qu’un parti à prendre, qui était de se retirer pour couper court.

— Je ne veux pas te faire marcher plus longtemps, dit-il en laissant aller le bras de Marianne, j’oublie qu’en me rapprochant de mon gîte je t’éloigne du tien. Puisque tout est convenu, je n’ai plus rien à te demander. Je t’amène ton fiancé dimanche prochain.

— Je n’ai pas encore de fiancé, répondit froidement Marianne ; et, quant au projet de dimanche, il faut que votre mère consente à être de la partie ; sinon, c’est impossible. J’irai ce soir le lui demander, si toutefois cela ne vous dérange pas.

— Non, cela ne me dérange pas, dit un peu sèchement André, que ce ton de cérémonie impatientait et blessait réellement. Au revoir donc !

Et il s’éloigna mécontent, presque chagrin.

— Quelle froide petite nature ! se disait-il en marchant vite, d’un pas saccadé. Étroite d’idées, personnelle, glacée, sage par crainte du qu’en dira-t-on, c’est-à-dire prude. Où avais-je l’esprit tantôt quand je me tourmentais de ce qu’il pouvait y avoir au fond de ce lac paisible ? Il n’y a pas de fond du tout ; ce n’est pas un lac, c’est un étang plein de joncs et de grenouilles. Ah ! la province ! voilà ce qu’elle fait de nous. C’était une gentille enfant, intéressante en apparence à cause de son air pensif et souffreteux. À présent c’est une fille forte, forte de sa prudence calculée et de son desséchement volontaire.

X

— Et au bout du compte qu’est-ce que cela me fait ? se dit-il encore en arrivant au seuil de sa maisonnette. Il est très-gentil, mon chalet ! Je l’ai calomnié ce matin. Ces murs trop blancs sont roses quand le soleil les regarde de côté. Mes plantes grimpantes ont de jolies pousses et monteront jusqu’au balcon à la fin de l’automne. C’est un vrai bonheur d’avoir un chez-soi, bien à soi, et de jouir d’une liberté illimitée. Pourquoi blâmerais-je ma tranquille filleule de songer à elle-même quand j’aspire, moi, à ne plus vivre que pour le plaisir de vivre ?

— Arrive donc, mon enfant ! lui cria madame André, de la salle à manger. Il est cinq heures et demie, et ta soupe refroidit.

— Et je vous fais attendre ! répondit Pierre en se débarrassant de sa gibecière, pleine de fleurs et de cailloux. Vrai, je ne pensais pas qu’il fût si tard !

Il se mit vite à table, après avoir lavé ses mains à la petite fontaine de faïence bleue qui décorait la salle à manger, et, comme il fallait que sa mère fût prévenue de la visite de Marianne, tout en dînant, il raconta l’affaire.

Madame André l’écouta avec calme jusqu’au moment où il lui rendit compte du bon accueil que Marianne avait fait à la demande d’une entrevue. À ce moment elle se montra incrédule.

— Tu me fais une histoire, lui dit-elle, ou bien Marianne s’est moquée de toi. Marianne ne veut pas se marier, elle me l’a dit cent fois.

— Eh bien, elle ne s’en souvient pas, car elle affirme le contraire, ou bien elle a changé d’idée. « Souvent femme varie ! » Mais qu’as-tu donc, chère mère ? est-ce que tu pleures ?

— Peut-être, je ne sais pas ! répondit la bonne dame en essuyant avec sa serviette deux grosses larmes qui coulaient sur ses joues, sans qu’elle eût songé à les retenir. Je me sens le cœur gros, et pour un peu je pleurerais beaucoup.

— Alors parlons vite d’autre chose. Je ne veux pas t’empêcher de dîner. Voyons, maman, tu es très-attachée à Marianne. Je sais cela, et je crois qu’elle mérite ton amitié ; mais enfin c’est une fille qui n’est pas si différente des autres qu’elle le paraît. Elle a, tout comme une autre, rêvé amour et famille ; tu ne pouvais pas espérer qu’elle y renoncerait pour faire ta partie et relever les mailles de ton tricot jusqu’à la consommation des siècles ? Elle a sa part d’égoïsme comme tout le monde, c’est son droit.

— Et tu crois que c’est par égoïsme que je me chagrine de sa résolution ? Après tout, tu as peut-être raison. J’ai tort, allons ! Je ne veux pas me désoler devant elle. Elle va venir, il faut qu’elle me trouve aussi tranquille et aussi gaie que toi.

— Moi ? dit André, surpris du regard que sa mère attachait sur lui ; pourquoi serais-je triste ou inquiet ?

— Je pensais que tu pouvais l’être un peu.

— Tu ne t’es jamais figuré, j’espère, que je pouvais être épris de Marianne ?

— Quand tu le serais, je n’y verrais pas grand mal !

— Vraiment ? Confesse-toi, ma petite mère : tu avais rêvé de me faire épouser ta chère petite voisine ! D’où vient que tu ne m’en as jamais dit un mot ?

— Je t’en ai dit un mot, et même plusieurs mots, que tu n’as pas voulu entendre.

— Quand donc ? Je jure que je ne m’en souviens pas.

— C’est qu’il y a déjà longtemps, il y a six ans maintenant. C’est au dernier voyage que tu as fait chez nous avant la mort de ton pauvre père. Tu avais alors un peu d’argent comptant. Nous souhaitions te marier pour te garder au pays. Marianne avait vingt ans. Elle n’était pas orpheline, indépendante et riche comme elle l’est à présent. Ce mariage était encore possible.

— Et à présent il ne l’est plus, répondit vivement Pierre ému. Je suis plus âgé et plus pauvre que je ne l’étais ; je ne lui conviendrais pas. Je t’en prie, ma bonne mère, ne m’expose jamais à l’humiliation d’être refusé par cette personne réfléchie et dédaigneuse ; ne lui parle jamais de moi ! J’espère que tu ne lui en as jamais parlé ?

— Si fait, quelquefois.

— Et elle a répondu ?…

— Rien ! Marianne ne répond jamais quand sa réponse peut l’engager.

— C’est vrai, j’ai remarqué cela. Elle est d’une prudence… qui a pour moi quelque chose d’horrible ! Une femme du monde, lancée, coquette, décevante,… cela se conçoit, elle veut des adorateurs ; mais une fille de campagne qui ne veut pas qu’un mari calcule et se tient bien autrement, c’est un bloc de glace qui ne fond sous aucun soleil.

— Tais-toi, la voilà qui arrive, dit madame André, qui avait fort bien remarqué le dépit douloureux de son fils. N’ayons pas l’air de la blâmer.

XI

Ils avaient fini de dîner. Ils allaient au-devant de Marianne, qui approchait au petit galop cadencé de Suzon. Marianne sauta à terre sans presque la retenir. La docile bête s’arrêta court comme si elle eût deviné sa pensée, et la suivit au pas jusque devant le chalet, d’où, prenant à gauche, elle s’en alla seule à son gîte accoutumé, un petit coin de grange qu’elle connaissait bien et qu’elle partageait avec l’ânesse de la métairie.

Marianne avait pour tout costume d’amazone une veste-camisole de bazin blanc, un chapeau rond en paille de riz et une longue jupe rayée de bleu et de gris qu’elle relevait très-vite et très-gracieusement sur le côté au moyen d’une ceinture de cuir ad hoc. Elle portait ses cheveux courts et frisés, et cette coiffure de petite fille, ajoutée à sa taille fine et peu élevée, lui donnait toujours l’aspect d’une enfant de quatorze à quinze ans tout au plus. Son teint blanc mat, légèrement bistré autour des yeux et sur la nuque, n’était ni piqué ni marbré par le soleil. Ses traits étaient délicats, ses dents très-belles. Il ne lui manquait pour être jolie que d’avoir songé à l’être, ou de croire qu’elle pouvait le paraître.

— Eh bien, lui dit madame André en l’embrassant, nous savons ce qui t’amène, ma chère petite. Te voilà décidée au mariage.

— Non, madame André, répondit Marianne, je ne suis pas décidée encore.

— Si fait ; puisque tu veux voir le prétendant, tu es décidée à l’accepter s’il te convient.

— C’est là la question. La vue n’en coûte rien, comme disent les marchands. Consentez-vous à me l’amener dimanche ?

— Certainement, ma chère petite, je n’ai rien à te refuser.

— Je vous laisse traiter en liberté ce grave sujet de préoccupation, dit Pierre André en se dirigeant vers la prairie. Les femmes ont toujours, sur ce chapitre intéressant, de petits secrets à se confier… Je serais de trop.

— Non, mon parrain, répondit Marianne. Je n’ai pas le moindre secret à confier et je m’abstiens de toute préoccupation jusqu’au moment où, votre mère et vous, vous me direz ce que je dois penser du personnage.

— Oui-dà ! tu attendras notre opinion pour te décider ?

— Certainement.

— Je n’accepte pas une pareille responsabilité, reprit André sèchement ; je ne me connais pas en maris, et je crois que tu te moques de nous en feignant de ne pas t’y connaître.

— Et comment m’y connaîtrais-je ? dit Marianne en ouvrant ses grands yeux étonnés.

— Tu sais pourquoi tu as refusé ceux qu’on t’a offerts ? Donc tu sais ce que tu veux, et pourquoi tu accepteras celui-ci.

— Ou un autre ! reprit Marianne avec un demi-sourire. Ne vous en allez pas, mon parrain, j’ai quelque chose à vous demander.

— Ah ! ce n’est pas malheureux ! Voyons, tu veux savoir comment doit être le mari qui te convient ?

Ils s’assirent tous trois sur un banc, madame André au milieu.

— Non, répondit Marianne, vous ne le savez pas, car vous n’y avez jamais songé, ou vous ne me répondriez pas sérieusement, car vous ne vous intéressez pas beaucoup à mon avenir. Je veux vous demander une chose qui n’a qu’un rapport indirect avec le mariage. Je voudrais savoir si une fille dans ma position peut s’instruire sans quitter sa demeure et ses habitudes.

— Quelle singulière question elle me fait là ! dit Pierre en s’adressant à sa mère ; y comprenez-vous quelque chose ?

— Mais oui, je comprends, répondit madame André, et ce n’est pas la première fois que Marianne se tourmente de cette idée-là. Moi, je ne peux pas lui répondre. J’ai appris ce qu’on m’a enseigné étant jeune, c’est le nécessaire pour une pauvre bourgeoise de campagne ; mais cela ne va pas loin, et il y a beaucoup de choses dont je ne parle jamais parce que je n’y entends goutte. Tout l’esprit que peut montrer une femme dans ma position, c’est de ne pas faire de questions pour ne pas montrer à nu sa parfaite ignorance. Marianne ne se contente pas d’avoir du tact et de savoir ce qui est nécessaire à l’emploi de sa vie, elle voudrait savoir causer de tout avec les personnes instruites.

— Permettez, madame André, dit Marianne, je voudrais être instruite, non pas tant pour le plaisir des autres que pour le mien. Je vois, par exemple, que mon parrain est heureux de se promener tout seul des journées entières en pensant à tout ce qu’il sait, et je voudrais savoir s’il est plus heureux que moi qui me promène beaucoup aussi sans rien savoir et sans songer à rien.

— Tiens ! s’écria André surpris, voilà que tu mets justement le doigt sur une clef que je n’ai jamais su tourner pour découvrir le secret de la rêverie.

— Comment, mon parrain, vous vous êtes tourmenté de savoir s’il y avait quelque chose dans ma cervelle ?

— Mon Dieu, je ne dis pas cela pour toi précisément, ma chère enfant ; mais la question que tu me poses, je me la suis posée mille fois. En regardant l’air profondément méditatif de certains paysans, la joie exubérante de certains enfants, l’apparence de bonheur enivré des petits oiseaux ou le repos extatique des fleurs au clair de la lune, je me suis souvent dit : « La science des choses est-elle un bienfait, et ce qu’on donne à la réflexion n’enlève-t-il pas à la rêverie son plus grand charme ou à la sensation sa plus grande puissance ? » Pardon, je te parle en pédant, et la manière dont je m’exprime doit te sembler ridicule. Pour me résumer, je te jure que je n’ai pas trouvé de solution, et que je compterais beaucoup sur toi pour m’éclairer, si tu voulais prendre la peine de causer quelquefois avec nous d’autre chose que de la lessive ou du prix des volailles au marché.

— Je ne peux causer que de ce que je sais, mon parrain, et je ne connais pas les mots pour dire tout ce que je pense. Il me faudrait le temps de les chercher… Attendez ! je vais essayer !

XII

Ils gardèrent tous trois le silence pendant quelques instants. Marianne avait l’air de faire de tête une addition de plusieurs chiffres considérables. Madame André ne paraissait pas trop surprise de ses velléités de raisonnement. Pierre seul était agité au dedans de lui-même. Il avait apparemment pris très à cœur de résoudre le problème qu’il s’était posé le matin, à savoir si Marianne était une intelligence endormie ou nulle.

Elle rompit enfin le silence d’un air un peu impatienté.

— Non, dit-elle, je ne pourrai pas m’expliquer. Ce sera pour une autre fois. D’ailleurs je n’étais pas venue pour vous demander si l’instruction rendait les gens plus heureux ou plus malheureux ; je voulais seulement savoir si je pouvais m’instruire sans sortir de chez nous.

— On peut, répondit Pierre, s’instruire partout et tout seul, pourvu qu’on ait des livres, et tu as le moyen de t’en procurer.

— Mais il faudrait savoir quels livres, et je comptais sur vous pour me les indiquer.

— Ce sera très-facile quand tu m’auras fait connaître ce que tu sais déjà et ce que tu ne sais pas encore. Ton père était instruit, il avait quelques bons ouvrages. Il m’a souvent dit que tu étais paresseuse et sans goût pour l’étude. Te voyant délicate, il n’a pas insisté pour te détourner des occupations de la campagne, que tu préférais à tout.

— Et c’est toujours comme cela, répondit Marianne. Pourvu que je sois dehors et que j’agisse en rêvassant, je me sens bien. Si je réfléchis pour tout de bon, je me sens mourir.

— Alors, mon enfant, il faut rester comme tu es et continuer à vivre comme tu vis. Je ne vois pas pourquoi tu voudrais chercher de nouvelles occupations quand le mariage va t’en créer de si sérieuses.

— Si je me marie ! reprit Marianne. Si je ne me marie pas, il faudra pourtant que j’apprenne à m’occuper pour le temps où je ne pourrai plus courir ; mais voilà le soleil couché : voulez-vous faire votre partie, madame André ?

Madame André accepta, et Pierre, que toute espèce de jeu agaçait, resta au jardin, marchant sur la terrasse et regardant Marianne, qui jouait avec sa mère au salon ; faiblement éclairée par une petite lampe à abat-jour vert, elle était aussi attentive à sa partie, aussi volontairement effacée, aussi impassible que les autres jours.

— Qui sait, se disait Pierre, si ce n’est pas une intelligence refoulée par un état nerveux particulier ? Beaucoup de jeunes gens bien doués avortent, faute de la faculté physique nécessaire au travail intellectuel. Chez les femmes, on ne fait pas attention à ces inconséquences de l’organisation, elles prennent un autre cours et arrivent à d’autres résultats. Ce n’est qu’exceptionnellement qu’on leur demande de se faire elles-mêmes un état qui exige de grands efforts d’esprit ou une ténacité soutenue à l’étude. D’où vient que Marianne se tourmente de devenir une exception ? Connaîtrait-elle comme moi le chagrin secret de n’avoir pas su utiliser sa propre valeur ? Ceci n’est point un mal féminin. La femme a un autre but dans la vie. Être épouse et mère, c’est bien assez pour sa gloire et son bonheur.

À neuf heures, Marianne embrassa madame André, tendit la main à son parrain et sauta adroitement sur le flanc de Suzon, qui était dressée à étendre ses quatre jambes pour se faire plus petite. L’amazone et sa monture étaient si légères toutes deux qu’on entendit à peine sur le sable le galop, bientôt perdu dans le silence de la nuit. La soirée était tiède et parfumée. Pierre resta longtemps immobile à la barrière de son jardin, suivant Marianne dans sa pensée, traversant avec elle en imagination le petit bois de hêtres, la lande embaumée et le clair ruisseau semé de roches sombres. Il croyait voir les objets extérieurs avec les yeux de Marianne, et se plaisait à lui attribuer de secrètes émotions qu’elle n’avait peut-être pas.

Le lendemain était un samedi, jour de marché à la Faille. Aller au marché, n’eût-on rien à acheter ni à vendre, est une habitude de tous les campagnards, paysans et propriétaires. C’est un lieu de réunion où l’on rencontre ceux des environs auxquels on peut avoir affaire. C’est là aussi que se débitent les nouvelles et que s’établit le cours des denrées. Pierre y allait pour lire les journaux ; une fois par semaine se mettre au courant des affaires générales, c’était assez pour un homme qui voulait se détacher de la vie active.

Il passait devant l’hôtel du Chêne-Vert au moment où arrivait la patache qui dessert les diligences d’alentour, lorsqu’il vit descendre de celle de *** un beau garçon qui s’écria en venant à lui : "Me voilà ! c’est moi !" et qui lui sauta au cou avec une familiarité cordiale. Ce beau garçon, bâti en Hercule, frais comme une rose et habillé à la dernière mode dans son élégante simplicité de voyageur, c’était Philippe Gaucher, qui devançait son arrivée, annoncée pour le lendemain.

— Oui, mon très-cher, répéta-t-il croyant, à voir l’air stupéfait d’André, qu’il ne le reconnaissait pas, c’est moi, Philippe…

Pierre l’interrompit.

— Je vous reconnais très-bien, lui dit-il en baissant la voix, mais il est inutile de crier votre nom sur les toits ; vous venez ici pour une affaire qui ne réussira pas sans quelque prudence. Apprenez, mon jeune Parisien, qu’en province la première condition pour échouer, c’est de faire connaître ses projets. Voyons, vous allez venir chez moi sans traverser la ville. Prenons cette ruelle qui est déjà moitié campagne, et dans une petite heure de marche nous serons arrivés pour le dîner.

— Une petite heure de marche avec ma valise au bout du bras ? dit Philippe étonné de la proposition.

— Est-ce qu’elle est lourde ? reprit Pierre en la soulevant ; eh non ! ce n’est rien.

— Mais j’ai encore autre chose. J’ai tout un attirail de peintre, car je compte faire ici quelques études.

— Alors je vais dire à l’hôtel qu’on vous envoie tout cela chez moi avec un homme et une brouette ; moi, je n’ai aucune espèce de voiture à vous offrir, je me sers de mes jambes et ne m’en trouve pas plus mal.

— Je sais, parbleu, bien me servir des miennes, un paysagiste ! et je sais aussi porter mon attirail sur mon dos quand il est bien outillé. Vous verrez ça demain, mais pour aujourd’hui je préfère l’homme et la brouette.

— Attendez-moi là, dit Pierre.

Et il entra pour donner les ordres nécessaires. Au bout de cinq minutes, il vint rejoindre son hôte, et ils se mirent en marche. La première parole de Philippe étonna passablement André.

— Est-ce que vous avez beaucoup de jolies femmes dans ce pays-ci ?

— Ouvrez les yeux et vous verrez, répondit Pierre en riant.

— J’ai l’habitude de les ouvrir, reprit le jeune peintre, c’est mon état, et je viens de voir passer une drôle de petite personne, à cheval, trottant comme une souris, le cheval, s’entend !

— Seule ? dit André subitement ému.

— Toute seule… sur un petit cheval gris de fer à crins noirs.

Pierre feignit de ne pas comprendre de qui il s’agissait, bien qu’il ne pût s’y méprendre.

— Et vous dites qu’elle est jolie ?

— Je ne l’ai pas dit, de peur de me tromper, elle filait si vite ;… mais le fait est qu’elle m’a paru charmante.

— Elle ne passe pas pour jolie et n’a pas la prétention de l’être.

— Vous savez donc qui elle est ?

— Je crois que oui. Vous dites qu’elle est petite ?

— Et mince comme un fuseau, mais très-gracieuse, des cheveux très-noirs tout frisottés, une pâleur intéressante et de grands beaux yeux.

— Enfin elle vous plaît ?

Jusqu’à présent, oui. Est-ce que, dites donc, ce serait… ?

— Oui, c’est… c’est la jeune personne avec laquelle votre père désire vous marier.

— Mademoiselle Chevreuse ? Tiens, tiens ! Je la rencontre comme ça tout de suite ! Est-ce qu’elle sait que je viens pour… ?

— Elle ne sait rien du tout, répondit Pierre d’un ton bref, et moi, je ne vous attendais que demain matin.

— C’est juste. Je suis parti un jour plus tôt pour ne pas traverser le pays pendant la nuit. Un peintre, ça veut voir ! Et puis j’étais curieux de m’en faire une idée, de ce pays qui est le mien, car je suis né à la Faille, moi, tout comme vous, mon cher ; mais je n’ai gardé aucun souvenir de mes premières années. Quant à la ville, ce que je viens d’en voir m’a paru affreux, mais la campagne environnante est belle, et voilà devant nous un joli petit chemin vert… avec des horizons bleus là-bas,… c’est ravissant… On s’habitue à vos gros noyers tout ronds, et par contraste vos ormes écimés et mutilés ont une physionomie très-amusante. Ma foi je me plairai bien ici, moi, et, si ma femme le veut, j’y passerai bien mes étés.

— Qui ça, votre femme ? dit André en jetant malgré lui un regard d’irritation hautaine sur le jeune peintre.

— Eh bien, mademoiselle Chevreuse, ou une autre, répondit Philippe sans se troubler. Me voilà au pays avec injonction paternelle d’y trouver une femme, et promesse d’une dot, si je ne résiste pas. Je suis las de la tutelle de papa, un brave homme, vous savez, mais qui m’ennuie un peu. Ses idées ne sont pas les miennes. Il ne me tourmentera plus, il ne me reprochera plus d’être artiste quand j’aurai doublé mon avoir par le mariage. Donc, en avant le mariage, puisque mariage et peinture sont, dans l’esprit de papa, un seul et même terme !

— Et, à cause de la peinture que vous aimez, vous aimerez la femme, quelle qu’elle soit ?

— Non, mais je serai indulgent et ne lui demanderai pas d’être une merveille d’esprit et de beauté. Quant à son caractère, il faudrait qu’il fût bien méchant pour ne pas s’arranger du mien. Je suis la meilleure pâte d’homme qui ait été pétrie par le grand boulanger de l’univers, toujours gai, amoureux de la lumière et de la liberté, riant de tout ;… mais chut ! voici devant nous l’écuyère de tout à l’heure. C’est bien mademoiselle Chevreuse ? Doublons le pas pour que j’aie le temps de la bien regarder.

XIII

Marianne s’était arrêtée en effet, c’est-à-dire qu’elle avait mis Suzon au petit pas pour parler à Marichette, sa métayère, qu’elle venait de rejoindre non loin de Dolmor.

La Marichette était assise sur des sacs d’avoine à l’arrière d’une longue charrette à bœufs, que conduisait avec l’aiguillon son mari à pied. Le chemin était trop étroit pour permettre à un cheval et même à un piéton de passer entre la roue et la haie. Les bœufs n’allaient pas vite, Suzon flairait l’avoine qu’on venait d’acheter pour elle, et, reconnaissant son monde, avait allongé son nez jusque sur les genoux de la métayère, qui lui caressait le front tout en rendant compte à sa bourgeoise des moutons gras qu’elle avait vendus au boucher et des cochons qu’elle avait marchandés sans en trouver de passables à un bon prix.

Pendant ce dialogue, Marianne, laissant Suzon à elle-même, la bride passée dans son bras, avait pris l’attitude nonchalante d’une personne pensive ou fatiguée. Tout à coup, avisant une belle branche de chèvrefeuille dans le buisson, elle poussa Suzon avec le talon sans lui faire sentir la bride, et étendit ses deux bras pour cueillir la branche.

Mais au même moment le jeune Philippe, qui l’avait rejointe sans qu’elle le vît, laissant André un peu en arrière, s’élança vers le chèvrefeuille, brisa lestement la branche et l’offrit à Marianne avec l’aisance hardie et courtoise d’un enfant de Paris.

À la vue de ce beau garçon inconnu, au regard plein de feu et au sourire plein de promesses, Marianne n’hésita pas à reconnaître le prétendant. Aucun autre habitant du pays n’eût eu cette audace et cette galanterie. Elle rougit un peu, puis se calma aussitôt et lui dit avec un faible sourire, sans accepter la branche fleurie :

— Merci, monsieur, ce n’est pas pour moi que je la voulais ; c’était pour mon cheval, qui en est friand.

— Eh bien, répondit l’artiste sans se déconcerter, je l’offre à votre cheval, qui voudra bien ne pas me la refuser.

Et il tendit le chèvrefeuille à Suzon, qui le prit entre ses dents sans cérémonie.

Philippe s’était découvert en faisant le grand salut, qui consiste à lever le chapeau très-haut et à le tenir au-dessus de la tête comme quand on acclame un souverain ou un personnage populaire. Marianne avait repris les rênes courtes dans sa main, elle fit un léger salut sans regarder Philippe, et, poussant dans le fossé Suzon, qui y entra jusqu’aux genoux, elle dépassa lestement et adroitement les grands moyeux de la charrette, les grandes cornes des bœufs, et disparut au galop dans le chemin tournant.

Pierre sut gré à Marianne de cette sortie bien exécutée. Le moindre accident eût mis d’emblée Philippe au cœur de la situation.

— Eh bien, dit-il à l’artiste en dissimulant un rire ironique, vous l’avez vue à votre aise ?

— Charmante ! répondit Philippe, la distinction même, de l’esprit, de l’aplomb, de la coquetterie aussi ! Une vraie femme enfin ! Quel âge a-t-elle donc ? Mon père dit qu’elle est plus âgée que moi ; c’était une plaisanterie, elle a l’air d’une pensionnaire.

— Elle a vingt-cinq ans.

— Pas possible !

— Je vous le jure. Elle ne voudrait pas que l’on cachât son âge.

— Eh bien, ça m’est égal, on n’a que l’âge qu’on paraît avoir. Moi, barbu déjà comme un Turc, on me donne justement l’âge qu’on ne lui donnerait pas ; on pourra nous peindre dans le même cadre et ça donnera quelque chose de très-assorti, la Force et la Grâce, sujet classique.

— Alors vous voilà décidé ?

— Oui, puisque me voilà épris.

— Vous ne doutez pas du succès ?

— Pas du tout.

— Vous êtes heureux de compter ainsi sur vous-même.

— Mon cher André, je compte sur deux choses qui sont en moi, la jeunesse et l’amour. Ce sont deux grandes puissances : l’amour qui se sent et se communique, la jeunesse, qui donne la confiance de se risquer et de s’exprimer. Il n’y a pas de vanité à dire qu’on est jeune et amoureux.

— Vous avez raison, répondit Pierre, devenu triste et abattu. Il n’y a de vanité ridicule que chez ceux qui ont perdu la fraîcheur de l’inexpérience et l’ingénuité du premier mouvement.

Ils étaient arrivés à un endroit où le chemin, devenu plus large, leur avait permis de dépasser la charrette, et ils approchaient du chalet de Pierre André. Au loin, sur le même chemin, qui gagnait la hauteur, ils aperçurent Marianne, qui avait remis sa monture au pas.

— Elle ne galope plus, dit Philippe. Qui sait si elle ne pense pas à moi ?

— Elle y pense à coup sûr, se dit Pierre en lui-même avec une sorte de déchirement.

XIV

Philippe Gaucher eut la mauvaise fortune de déplaire souverainement à madame André. C’était pourtant un bon et honnête garçon, le cœur sur la main, l’âme ouverte comme sa physionomie ; mais madame André ne voulait pas qu’un homme se permît d’être plus beau que son fils, qui n’était cependant pas ce qu’on appelle en province un bel homme. Il n’avait ni larges épaules, ni barbe noire, ni teint coloré, ni poitrine bombée. Il était intéressant, intelligent et modeste ; sa figure, comme sa personne tout entière, respirait la distinction d’une nature de choix. Aussi sa mère, qui n’avait jamais vu le monde et qui n’eût su définir en quoi la distinction consiste, avait-elle un critérium certain dans ses moyens de comparaison. Elle fut choquée d’une certaine vulgarité qui filtrait pour ainsi dire à travers toutes les paroles, tous les gestes, toutes les attitudes de Philippe, et elle en conclut que ses idées et ses actions étaient les conséquences de son type. Elle ne manquait pas de cet esprit naturel et gouailleur qui est propre aux habitants du centre, aux femmes particulièrement. Elle le railla donc finement pendant tout le dîner, sans qu’il daignât s’en apercevoir. Il est vrai que, les devoirs de l’hospitalité passant chez elle avant tout, elle lui avait fait fort bon accueil et l’accablait de petits soins.

Philippe ayant appris que les André dînaient le lendemain chez mademoiselle Chevreuse et qu’on saisirait l’occasion pour le lui présenter, trouva ses affaires plus avancées qu’il n’y comptait, et ne manqua pas de dire qu’il avait une étoile propice tout au beau milieu du ciel.

— Laquelle est-ce ?… lui demanda malicieusement madame André.

— Je ne sais pas son nom, répondit-il gaîment, je ne connais pas l’astronomie ; mais, quand je regarde la plus grosse et la plus belle, je suis bien sûr que c’est la mienne. — Est-ce que vous ne croyez pas à l’influence des étoiles, ami Pierre ?

— Si fait ; j’y crois pour Napoléon et pour vous. Si les simples mortels comme moi ont le patronage d’un astre, le mien est si petit et si haut perché, que je n’ai jamais pu l’apercevoir.

Philippe avait prolongé la soirée d’une façon inusitée à Dolmor, sans se douter que la vieille dame se couchait à neuf heures. Pierre, voyant la pendule marquer onze heures, dit à son hôte :

— Vous devez être las du voyage ; quand vous voudrez que je vous conduise à votre chambre, vous me le direz.

— Je ne suis jamais las, reprit Gaucher ; rien ne me fatigue, mais ce roulement de diligence m’est resté dans la tête et m’endort un peu ; donc, si vous voulez le permettre…

Pierre le conduisit à une petite chambre d’ami, toute neuve et très-fraîche, dont le peintre ouvrit les persiennes afin, dit-il, d’être réveillé par la première aube. Il prétendait aller explorer la campagne, afin de choisir le motif qu’il aurait à peindre les jours suivants.

— Dormez en paix, lui dit Pierre ; je m’éveille avec le jour et je viendrai vous chercher, si vous voulez que je vous conduise aux plus beaux endroits de notre vallée.

— Merci, répondit Philippe ; mais franchement j’aime mieux aller seul à la découverte. L’artiste est gêné quand il lui faut recevoir le contre-coup d’une autre appréciation que la sienne.

— C’est-à-dire, pensa Pierre André, que tu veux aller importuner de ta curiosité Marianne jusque chez elle. J’y veillerai, mon garçon ; elle ne t’appartient pas encore, son parrain a encore le devoir de la protéger.

Il rentra dans sa chambre, et, pour se débarrasser de sa mauvaise humeur, il eut envie d’écrire ; mais il chercha en vain le carnet qu’il avait commencé la veille. Il ne le trouva pas, et, ne se souvenant pas bien de ce qu’il avait écrit, il eut quelque inquiétude de l’avoir perdu durant sa promenade. Il se rappela qu’en rentrant il avait posé son bâton et son sac dans le salon, et il descendit pour voir si le carnet ne s’y trouvait pas.

Il y rencontra sa mère, qui, elle aussi, paraissait agitée.

— Qu’est-ce que nous cherchons ? lui dit-elle.

— Un mauvais petit livre de poche où j’écris mes notes…

— Il est là, dit-elle en ouvrant un tiroir. Je l’ai trouvé ce matin en rangeant, et je l’ai serré.

— Si tu l’as lu, reprit André en mettant le carnet dans sa poche, tu as dû me croire fou.

— Lu ? Mon Dieu, non ; je ne suis pas curieuse de l’écriture, que je n’ai jamais lue bien facilement ; mais pourquoi me dis-tu que tu peux paraître fou ?

— Parce que… Dis-moi d’abord pourquoi tu parais, toi, inquiète et contrariée.

— Oh ! moi, je peux le dire. Je suis furieuse de penser que nous allons conduire ce joli cœur à Marianne, et que, l’ayant reçu et accueilli, nous voilà forcés de le trouver charmant devant elle. Eh bien, non ! Quant à moi, je ne ferai pas ce mensonge, je le trouve ridicule et insupportable et je ne promets pas de ne pas laisser voir ce que je pense de lui.

— Tu le juges trop vite, répondit Pierre en s’asseyant auprès de sa mère, qui s’était jetée avec humeur sur le sofa. Ce n’est ni une bête, ni un méchant garçon ; ses manières, qui ont trop d’aplomb, j’en conviens, plairont peut-être à Marianne, qui sait ? Marianne n’a peut-être pas tout le jugement que tu lui attribues, et que sur ta parole je lui ai attribué aussi.

— Marianne a beaucoup d’esprit, s’écria madame André, et beaucoup de raison ; tu ne la connais pas.

— C’est vrai ; elle est très-mystérieuse pour moi.

— C’est ta faute ; tu lui parles si peu et tu profites si mal des occasions de la connaître !

— C’est un peu ma faute, mais encore plus la tienne. Je t’assure qu’elle aime le rôle de sphinx, et, moi, je n’ai pas la hardiesse de Philippe Gaucher pour soulever le voile de pudeur d’une jeune fille. Elle a beau être une enfant pour moi, c’est une femme, et je ne sais pas brutaliser la réserve d’une femme.

XV

Madame André réfléchit quelques instants, puis elle prit la main de son fils et lui dit :

— Tu es timide, trop timide ! Si tu l’avais voulu, c’est toi que Marianne eût aimé, toi, toi seul qu’elle eût épousé.

— Tu me reproches un bien vieux péché ! Il y a de cela six ans. Songe donc qu’il y a six ans je ne pouvais déjà plus penser au mariage.

— Pourquoi ? Est-on vieux à trente-cinq ans ?

— On l’est assez pour juger son avenir par la comparaison avec le passé. Quand, à trente-cinq ans, on n’a pas su faire fortune, on peut se dire qu’on ne le saura jamais, et on doit se retirer des embarras et des émotions de la vie.

— C’était raison de plus pour faire un bon mariage.

— Rechercher l’amour en vue d’un bon mariage, voilà ce que je n’ai jamais su faire et ce que je ne saurai jamais.

— Oui, oui, je comprends, je te connais. J’ai aussi ma fierté, et j’estime la tienne : ce que je te reproche, c’est de n’avoir pas aimé Marianne pour elle-même ; elle le méritait bien, et elle eût été disposée à te le rendre. Quand l’amour se met de la partie, il n’y a plus ni tien ni mien dans les convenances de fortune.

— C’est vrai, mais je n’ai pas cru que Marianne pourrait m’aimer. Si Philippe a trop de confiance en lui-même, moi je ne n’en ai peut-être pas assez. Et puis, je l’avoue, j’avais la passion des voyages, et j’espérais pouvoir recommencer. Un autre que moi, avec un peu d’adresse et d’entregent, eût rencontré une occasion comme celle que le hasard m’avait fournie. Je n’ai pas su aider le hasard. Je te l’ai dit cent fois, je ne suis bon à rien pour moi-même. Et à présent tout est consommé, je suis heureux de pouvoir au moins te donner un peu de bonheur. Ne gâtons pas notre vie présente par d’inutiles retours sur le passé. Tu dis que Marianne m’eût aimé… Elle sent bien que je ne m’en suis pas aperçu, et elle ne me le pardonnera jamais. Je m’explique maintenant la froideur qu’elle me témoigne, le soin qu’elle prend de me tenir à distance, et le vous cérémonieux qui a remplacé le bon tu d’autrefois. Une femme, si froide et si douce qu’elle soit, ne pardonne pas à un homme d’avoir été aveugle, et, à présent qu’elle va être dévorée par les yeux effrontés et clairvoyants d’un gros garçon sans scrupule et sans irrésolution, c’est à son profit qu’elle va se venger de ma sottise. Que la vengeance lui soit douce, et qu’elle soit heureuse ! nous n’avons pas d’autre souhait à former. Je prétends m’exécuter de bonne grâce et approuver son choix sans arrière-pensée.

— Tu as tort, mon Pierre. Si tu le voulais bien, il serait temps encore ! mais tu ne le veux pas, tu ne l’aimes pas, ma pauvre Marianne ! c’est un malheur pour elle. Tu l’aurais rendue heureuse, elle ne le sera pas avec un homme qui lui est par trop inférieur.

— Si elle a la supériorité dont tu la gratifies, elle s’en apercevra à temps ; elle n’a pas encore dit oui.

— Tu doutes qu’elle soit intelligente, voilà je te trouve bête, moi, permets-moi de te le dire ! Je sais bien que je ne peux pas être un juge pour toi et que tu dois te dire que je ne m’y connais pas. Je sais aussi qu’il est difficile de juger l’esprit d’une personne qui ne veut pas montrer celui qu’elle a ; mais, quand on a envie d’aimer quelqu’un, on cherche, et, quand on aime, on devine. Si tu aimais…

Pierre baisa la main de sa mère avec une émotion qu’il réprima aussitôt. Il avait failli lui dire que, depuis quelques jours, il était en proie à la tentation d’aimer, et que peut-être il aimait déjà. Il se contint. S’il avouait sa souffrance, elle serait trop vivement partagée par sa mère, et celle-ci le pousserait à une lutte dans laquelle il n’osait pas croire qu’il pût triompher.

— Nous reparlerons de tout cela après-demain, lui dit-il. Voyons d’abord comment le Gaucher prendra. Voici qu’il est tard, il faut dormir. Ne te tourmente pas, et sois sûre que je suis trop heureux avec toi pour beaucoup désirer d’être mieux.

Rentré dans sa chambre, il résolut de décharger son cœur, et il ouvrit son carnet. À la dernière page de son monologue de la veille, il trouva une petite pensée sauvage qu’il ne se souvint pas d’y avoir mise, mais qui le fit rêver.

— On devrait, se disait-il, faire un herbier de souvenirs. Une fleur, une feuille, un brin de mousse, prendraient la valeur d’une relique, si ces cueillettes vous rappelaient un événement de la vie intérieure, une émotion du cœur ou un effort de la volonté. On se rappelle les dangers ou les fatigues de certaines conquêtes botaniques. On revoit les sites grandioses ou charmants qui vous ont vivement frappé ; mais c’est toujours le spectacle du monde extérieur qui est évoqué par ces vestiges ; l’histoire de l’âme jouerait bien un autre rôle…

En ce moment, Pierre entendit marcher sur le bois retentissant des corridors et des escaliers du chalet ; puis on ouvrit la porte d’en bas, et il vit par la fenêtre Philippe Gaucher qui paraissait vouloir aller en pleine nuit à la découverte de ses motifs de peinture.

XVI

Il était une heure du matin. La conversation de Pierre et de sa mère, dont nous n’avons donné qu’un court résumé, avait duré plus de deux heures. Quelle fantaisie poussait l’artiste à sortir de la maison et de l’enclos avant le jour ? Une subite indignation mordit le cœur d’André, à l’idée que ce jeune fou, pressé de s’assurer une existence indépendante, voulait compromettre Marianne pour arriver plus vite et plus sûrement à ses fins. Il le rejoignit en trois enjambées, comme il prenait résolûment le chemin de Validat.

— Où allez-vous ? lui dit-il d’un ton brusque ; êtes-vous somnambule ?

— Oui, répondit Philippe plus surpris que fâché de la surveillance de son hôte. J’ai le somnambulisme de l’amour, qui va droit à son but sans savoir par où il faut passer ; mais je trouverai bien tout seul le manoir ou la chaumière de ma jolie campagnarde. C’est par ici que je l’ai vue s’éloigner hier ; vous m’avez dit qu’elle demeurait tout près du chemin, du côté des collines de droite. La nuit est claire, et il fera jour dans une heure. Ne vous inquiétez pas de moi, mon cher. Je serais désolé de déranger vos habitudes.

— La première et la plus importante de mes habitudes, répondit Pierre, est de veiller à la sécurité de mes amis.

— Vous êtes trop bon pour moi, vrai ! J’aime mieux aller seul, je vous l’ai dit.

— Ce n’est pas de vous que je me préoccupe, c’est de ma filleule.

— Qui ça, votre filleule ?

— Mademoiselle Chevreuse, que vous voulez, je crois, compromettre.

— Elle est votre filleule ! Tiens, tiens ! Alors tout s’explique. Je vous prenais pour un soupirant éconduit et jaloux ; mais, du moment que vous êtes une espèce de père, je reconnais votre droit, et je veux bien vous dire, vous jurer que je serais désolé de compromettre votre Marianne. Sachez, cher ami, que mes intentions sont pures comme le ciel. Hier, ma charmante fiancée a refusé une fleur que je lui offrais, disant qu’elle la voulait cueillir pour son cheval, et je l’ai offerte à son cheval, c’est-à-dire à sa jument, qui s’appelle Suzon, vous l’avez dit hier soir. Or, ce matin, je compte saccager tous les buissons du pays et faire une gerbe, une guirlande somptueuse de chèvrefeuille que je suspendrai à la porte de mademoiselle Chevreuse, avec ce modeste billet déjà écrit que j’ai dans ma poche : À mademoiselle Suzon, son dévoué serviteur. Vous voyez qu’il n’y a pas de quoi se fâcher, et que votre filleule rira de l’aventure.

— Si votre ambition est de la faire rire, je pense que vous réussirez.

— Vous espérez qu’elle rira à mes dépens ? Soit ! La grande question, c’est que, sympathique ou moqueuse, elle s’occupe de moi, et vous m’obligerez en me tournant en ridicule. Je saurai bien prendre ma revanche quand elle aura la cervelle remplie et surexcitée par mes extravagances. Je compte en faire de toute sorte, mais de telle nature cependant que son austère parrain n’ait pas à me rappeler au respect que je dois à sa fille adoptive.

Pierre eut envie de lui démontrer tout de suite que l’offrande à Suzon équivalait à une déclaration d’amour à Marianne, déclaration qui pouvait d’autant plus faire jaser que les métayers, ne sachant pas lire et voyant ce bouquet à la porte, ne manqueraient pas de se dire que c’était un mai, c’est-à-dire un gage de fiançailles pour la demoiselle ; mais Philippe paraissait si décidé qu’il fallait ou le laisser faire ou se fâcher, ce qui lui paraîtrait souverainement ridicule et brutalement contraire aux lois de l’hospitalité. Pierre feignit donc de prendre la chose en riant et le laissa s’éloigner seul en lui rappelant que sa mère déjeunait à neuf heures, et qu’on partirait vers midi pour le dîner de Validat, qui devait avoir lieu, suivant la coutume du pays, à trois heures.

— Ne vous inquiétez pas de moi, répondit Philippe, et surtout ne m’attendez pas. Si je suis trop loin pour rentrer à l’heure de votre déjeuner, je trouverai du pain et du lait n’importe où. Sachez bien que nulle part un paysagiste n’est embarrassé de rien. J’ai fait d’autres explorations que celle de votre Suisse microscopique, mon cher !

Pierre feignit de rentrer et prit à travers champs pour se rapprocher de Validat. Il voulait surveiller celui qu’il appelait en lui-même avec un dépit dédaigneux son jeune homme.

Il eut un fou rire de contentement lorsqu’au bout d’un quart d’heure il aperçut de loin Philippe s’arrêter en face du chemin creux qui descend vers Validat, puis continuer à monter sur le chemin découvert pour se diriger vers le castel de Mortsang. Philippe, en contemplant les toits de tuiles moussues de la métairie de Validat, tapie sous les gros noyers et ne présentant ni un pavillon ni une tourelle, n’avait pas voulu supposer que la dame de ses pensées pût habiter cette tanière de paysans laboureurs. Il avait avisé plus loin le castel pittoresque, et c’est là, chez des gentillâtres fort étrangers à ses amours, qu’il allait déposer son offrande.

XVII

Pierre, résolu quand même à faire bonne garde autour de Marianne, rentra pour prendre son bâton et son sac de promenade, accessoires qui motivaient ses excursions habituelles et sans lesquels on se fût étonné de le voir marcher comme au hasard dans la campagne. Dans le pays, on n’a guère le droit d’errer sans but déterminé, on passerait pour fou ; mais si on a l’air de chercher ou de recueillir quelque chose, on ne passe que pour savant, ce qui est moins grave, à moins qu’il ne se mêle à cette réputation quelque accusation de sorcellerie.

Pierre avait assez de notions d’agriculture pour rester pratique en apparence. On supposait d’ailleurs, à le voir si curieux des ruines, des plantes et des rochers, qu’il était chargé par le gouvernement de faire la statistique du pays. Jamais le paysan du centre ne suppose qu’un particulier se livre à ces recherches pour son propre plaisir ou pour sa propre instruction.

Le soleil était levé quand Pierre André se trouva dans le bois de hêtres qui garnissait le ravin au-dessus de Validat. De là, caché dans les taillis, il pouvait explorer du regard et la métairie et les chemins environnants. Il vit qu’on s’agitait beaucoup dans la métairie, probablement pour le dîner que préparait Marianne, et, vers cinq heures, il vit Marianne elle-même donnant des ordres, allant et venant dans la cour. Puis on lui amena Suzon, qu’elle monta et dirigea vers l’endroit du bois où coule le ruisseau.

Pierre descendit rapidement la colline et se trouva en même temps qu’elle au petit gué.

— Où vas-tu si matin ? lui dit-il d’un ton d’autorité dont elle fut surprise.

— Cela vous intéresse, mon parrain ? Je vais chercher du beurre à la ferme de Mortsang. Nous en manquons pour votre dîner, et moi, je prétends que rien ne vous manque chez moi.

— Envoie quelqu’un, Marianne, et ne va pas à Mortsang ; ne va nulle part, je te prie, ne cours pas la campagne aujourd’hui. Reste chez toi à nous attendre ; demain, tu sauras si tu dois interrompre ou continuer tes courses solitaires.

— Je ne comprends pas.

— Ou tu ne veux pas comprendre. Eh bien, sache que Philippe Gaucher a quitté Dolmor au milieu de la nuit pour t’apporter un bouquet. Seulement il s’est trompé et il l’a porté à Mortsang ou ailleurs ; mais, si tu vas par là, tu risques de le rencontrer.

— Eh bien, quand je le rencontrerais ?

— C’est comme tu voudras. Je t’ai avertie. S’il te plaît de courir après lui…

— Personne ne peut supposer que je sois si pressée de le voir.

— Il le supposera, lui !

— Il est donc fat à l’excès ?

— Je ne dis pas cela, c’est à toi de le juger ; mais il a beaucoup d’assurance, et cela, tu dois déjà le savoir.

— Oui, il a de l’assurance, mais entre l’assurance et la sottise il y a de la marge. Parlez-moi de lui, mon parrain, puisque nous voilà seuls. Je renonce à faire mes commissions moi-même aujourd’hui, du moment que vous me désapprouvez. Je vais rentrer en disant que Suzon a boité et que je ne veux pas la faire marcher. Mais causons un peu, puisque nous nous rencontrons si à propos.

— Je ne te rencontre pas. Je te guettais.

— Moi ? vraiment ?

— Oui, toi. Je te dois conseil et protection jusqu’au moment où tu me diras : « Je connais ce jeune homme et il me convient. » Ce moment-là arrivera peut-être ce soir ou demain matin. Je ne pense pas que ma tutelle soit de longue durée au train dont Philippe veut mener les choses.

— Vous croyez que je le connaîtrai ce soir ou demain ? Vous me supposez une intelligence que je n’ai pas.

— Ma chère, tu as une prétention à la bêtise qui est une pure coquetterie.

— Ah ! fit Marianne, qui écoutait et examinait Pierre avec une curiosité plus marquée que de coutume. Dites toujours, mon parrain ! Expliquez-moi à moi-même, je ne demande qu’à me connaître. Je fais, dites-vous, semblant d’être bête, et je ne le suis pas ?

Pierre fut embarrassé d’une question si directe, et qu’il n’avait pas prévue.

— Je ne suis pas venu pour te disséquer, répondit-il. Mon titre de parrain ne m’autorise qu’à te préserver des insultes du dehors. C’est de M. Philippe que tu désires que je te parle, tu te montres très-curieuse de ce qui le concerne, toi si indifférente à toute autre chose. Eh bien, je n’ai rien à te dire de lui, sinon qu’il est entreprenant, et résolu à te plaire par tous les moyens qui seront en son pouvoir.

— Il veut me plaire ? C’est donc que je lui plais ?

— Il le dit.

— Mais il ne le pense pas ?

— Je n’en sais rien ; je ne veux pas supposer qu’il ne te recherche pas pour toi-même.

— Qu’est-ce qu’il vous a dit de moi ? Il ne me connaît pas ! Il ne peut pas me trouver jolie.

— Il te trouve jolie.

— Il ne peut pas le penser, n’est-ce pas, mon parrain ? Dites, je vous en prie.

En questionnant ainsi André, Marianne avait pris une physionomie animée, résolue et craintive tour à tour ; elle avait rougi, son regard s’était rempli d’éclairs fugitifs. C’était une véritable transformation. Pierre en fut vivement frappé.

— Tu l’aimes déjà, répondit-il, car te voilà jolie, et c’est lui qui t’apporte la beauté que tu n’avais pas !

— S’il m’apporte la beauté, dit Marianne, qui devint tout à fait vermeille de plaisir, c’est déjà un beau cadeau qu’il me fait et dont je dois lui savoir gré ! Je me suis toujours jugée laide, et personne ne m’a encore détrompée.

— Tu n’as jamais été laide, et je ne sache pas l’avoir jamais dit…

— Oh ! vous, reprit-elle vivement, vous ne m’avez jamais regardée, vous n’avez jamais su quelle figure je pouvais avoir !

— Voilà encore de la coquetterie, Marianne. Je t’ai toujours regardée… avec intérêt.

— Oui, comme un médecin regarde un malade ; vous pensiez que je ne vivrais pas. À présent que vous me voyez bien vivante, vous n’avez plus besoin de vous inquiéter de moi.

— Tu vois bien pourtant que je ne me suis pas couché cette nuit par inquiétude.

— Mais quelle inquiétude ? Voyons ! Quel danger puis-je courir avec M. Philippe Gaucher ? N’est-il pas un honnête homme ? À son âge, on n’est pas corrompu, et d’ailleurs je ne suis pas une enfant pour ne pas savoir me préserver des belles paroles d’un jeune homme.

— Il n’y a en effet que le danger de faire jaser sur ton compte avant que tu sois décidée à laisser dire,… toi qui crains tant les propos, jusqu’à ne pas me permettre de te voir chez toi !

— Oh ! vous, mon parrain, ce serait plus grave. On sait bien que vous ne m’épouseriez pas ; vous n’êtes pas dans le même cas qu’un jeune homme qui veut s’établir.

— Que dis-tu là ? c’est absurde. Je ne t’épouserais pas, si j’avais eu le malheur de te compromettre ?

— Si fait ! vous m’épouseriez par point d’honneur, et je ne voudrais ni vous mettre dans un pareil embarras, ni être forcée d’accepter le mariage comme une réparation.

Toutes les paroles de Marianne troublaient profondément André. Ils s’étaient arrêtés, elle dans l’eau où Suzon avait voulu boire, lui, appuyé contre un bloc de grès. Le ruisseau coulait transparent sur le sable qu’il semblait à peine mouiller. Les arbres, épais et revêtus de leurs feuilles nouvelles, enveloppaient les objets d’une teinte de vert doux où se mêlait le rose du soleil levant.

— Marianne, dit André devenu tout pensif, tu es vraiment très-jolie ce matin, et le jeune damoiseau qui s’est avisé de découvrir le premier ta beauté doit avoir un profond mépris pour moi, qui lui ai parlé de toi avec la modestie qu’un père doit avoir quand on lui vante sa fille. Il te le dira certainement…

— Eh bien, que faudra-t-il croire ?

— Il faudra croire qu’un homme dans ma position ne devait pas te regarder avec les yeux d’un prétendant, et qu’il n’est pas ridicule parce qu’il se rend justice. Tu sembles me reprocher d’avoir été aveugle par dédain ou par indifférence. Ne peux-tu pas supposer que je l’ai été par honnêteté de cœur et par respect ?

— Merci, mon parrain, répondit Marianne avec un sourire radieux, vous ne m’avez jamais blessée par votre indifférence. Il m’importe peu d’être trouvée belle, pourvu qu’on m’aime, et je suis bien sûre que vous avez toujours eu de l’amitié pour moi. Si M. Gaucher n’est pas un bon parti pour moi, vous me le direz, et je ne ferai que ce qui vous plaira.

— Attendons à ce soir, Marianne ; s’il te plaît, à toi, tout sera changé, et tu ne me demanderas plus conseil.

— Il pourrait me plaire et vous déplaire… Eh bien, s’il me plaît, tant pis, je ne vous écouterai pas moins.

— Tu te moques, mon enfant ; s’il te convient, il faudra bien qu’il m’agrée.

Marianne changea de visage et redevint tout à coup la froide petite personne que Pierre connaissait. Il semblait que la résignation de son parrain l’eût blessée, et que, lasse de vouloir provoquer en lui un élan de cœur, elle renonçât de nouveau, et cette fois pour toujours, à être aimée de lui.

— Puisque vous me laissez si parfaitement libre d’esprit, lui dit-elle, je ne vais plus songer qu’à m’interroger moi-même. À tantôt, mon parrain.

Et elle allait retourner sur ses pas, lorsque Pierre, emporté par un mouvement violent, saisit la bride de Suzon en s’écriant :

— Attends, Marianne, tu ne peux pas me quitter sur cette parole glacée !

— Eh bien, parrain, dit Marianne radoucie, quelle parole dois-je vous dire ?

— Une parole d’affection et de confiance.

— Ne vous l’ai-je pas dite en vous promettant de ne pas me marier contre votre gré ?

— Et tu ne comprends pas que je ne peux pas accepter ta soumission comme un sacrifice ?

— Ce ne sera peut-être pas un sacrifice, qui sait ?

— Qui sait ? Oui, voilà ! tu n’en sais rien encore !

Et Pierre, intimidé et découragé au moment où il eût dû laisser déborder son émotion, lâcha la bride de Suzon et baissa la tête, mais pas assez vite pour cacher à Marianne deux larmes qui étaient venues au bord de ses paupières.

XVIII

— Enfin ! se dit Marianne en reprenant au pas le chemin de sa demeure, il me semble que je vois clair à présent. J’ai bien cru qu’il ne m’aimerait jamais ! Ne l’a-t-il pas pensé et écrit, que le mariage était un tombeau, et que jamais il ne se contenterait d’un bonheur paisible et sûr ? Pourtant il a du chagrin en me voyant hésiter ; quel singulier caractère et comme il doute de tout !

Marianne rentra et s’enferma dans sa chambre, en proie à une agitation qu’elle n’avait jamais éprouvée. Elle était très-sincère vis-à-vis d’elle-même ; elle reconnut que sa rencontre avec Philippe l’avait un peu troublée et qu’en se laissant aller à l’instinct, elle pouvait ressentir quelque plaisir à se voir apprécier par cet inconnu.

— Ces gens décidés ne se font-ils pas connaître tout de suite, pensait-elle, et ne faut-il pas leur savoir gré de vous épargner les tourments de l’hésitation ? Pierre a du respect pour moi, c’est flatteur et c’est bon ; mais n’en a-t-il pas trop ? Veut-il donc que je fasse les avances ? est-ce qu’il n’est pas dans l’ordre des choses que l’homme ait l’initiative ?

Marianne se sentait poussée et comme réclamée par un penchant très-logique et très-vrai, celui qui porte le sexe faible à estimer avant tout, dans le sexe fort, les résolutions qui caractérisent la virilité. Elle avait tressailli d’aise lorsque Pierre avait saisi avec autorité la bride de son cheval pour la retenir ; mais Philippe n’eût pas lâché prise, elle le sentait bien, et Pierre n’avait eu qu’une velléité de courage. Pourtant ces deux larmes qu’il n’avait pu retenir,… Philippe ne les eût pas versées.

— Peut-être que sa timidité est la conséquence forcée de la mienne, se dit encore Marianne. Jamais je n’ai su dire un mot, ni même avoir un regard pour lui faire deviner que je voudrais son amour. Je suis trop fière, il me croit indifférente ou stupide. Est-ce qu’il m’aimerait franchement si j’étais coquette et un peu hardie ? Qui sait ?

Pierre reprenait de son côté le chemin de Dolmor sans songer davantage à surveiller Philippe ; ses larmes coulaient lentement et sans qu’il s’en aperçût.

— Ma destinée s’accomplit, se disait-il ; voilà que, pour couronner l’histoire de mes aberrations, j’aime encore une fois l’impossible. Tant que Marianne a été libre et m’a paru indifférente, je n’ai pas songé à elle. Le jour où un rival qui a toutes les chances contre moi, se présente, je me sens jaloux et désespéré. Je suis vraiment fou, et avec cela idiot, car c’est au moment où je devrais parler que je sens plus que jamais que demander l’amour m’est impossible.

Il trouva sa mère levée et préparant le déjeuner. Il aimait mieux se plaindre de Marianne que de n’en pas parler. Il raconta l’entrevue et ajouta :

— Marianne est coquette, je t’assure, et cruellement railleuse. Elle voulait m’amener à lui dire que j’étais amoureux d’elle ; elle avait besoin de ce triomphe avant de se venger. Ce soir ou demain elle eût ri de ma sottise avec son futur conjoint.

Madame André essaya en vain de le dissuader. Elle s’avança même jusqu’à jurer que la petite voisine n’avait jamais aimé que lui, et que c’était lui, lui seul qu’elle attendait depuis cinq ou six ans ; mais, comme elle ne pouvait affirmer qu’elle en eût acquis la preuve dans les confidences de Marianne, Pierre repoussa l’espérance comme un leurre des plus dangereux. Il ne voulut pas avouer que son cœur s’était pris, et sa mère impatientée finit par lui dire :

— Eh bien, prenons-en notre parti, et, si ce mariage nous chagrine ou nous contrarie, disons-nous que nous n’avons pas voulu l’empêcher !

Philippe arriva à l’heure du déjeuner et y fit honneur. Il raconta ensuite à Pierre qu’il avait fait beaucoup de pas inutiles pour trouver Validat, qu’il avait failli déposer sa couronne de chèvrefeuille à la porte de Mortsang, mais qu’il s’était informé à temps du nom de la localité et de celui des propriétaires du manoir, qu’il avait été encore plus loin et n’avait trouvé qu’un désert de landes marécageuses, qu’enfin il était revenu sur ses pas et s’était approché, vers les huit heures du matin, d’une métairie fort laide qu’il allait encore quitter sans s’y arrêter, lorsqu’il avait vu dans un pré un petit cheval au vert. Il avait reconnu ce petit animal pour mademoiselle Suzon. Il avait pénétré dans le pré à travers les épines et, après avoir passé la couronne autour du cou de la maigre jument, il revenait triomphant, jugeant son entreprise réussie et sa nuit bien employée.

Pierre lui répondit à peine, et, pour se débarrasser de lui, il lui conseilla d’aller se jeter sur son lit, vu que le manque de sommeil pouvait paralyser ses moyens de séduction. Philippe jura qu’il était homme à passer trois nuits sans dormir et sans qu’il y parût ; ce qui ne l’empêcha pas d’aller s’étendre incognito sur la mousse, dans le creux des roches, et d’y savourer les douceurs du repos jusque vers midi.

À midi sonnant, la patache et la jument du domaine de Validat se trouvèrent à la porte de Dolmor. Madame André avait mis sa robe de soie puce encore fraîche, bien qu’elle eût dix ans de service. Philippe endossa un habit noir de la meilleure coupe et mit une cravate éblouissante. André ne changea rien à son costume des dimanches. Madame André monta dans la patache, que l’époux de Marichette se disposait à mener au pas en marchant à côté de la jument. Philippe, assis à côté de madame André, prétendit conduire, mais il ne réussit jamais à prendre le trot, allure inusitée pour une jument poulinière du pays.

André avait pris les devants à pied. Il arriva le premier à Validat, mais il attendit pour se présenter que la patache l’eût rejoint. Le lourd véhicule, trouvant la barrière ouverte, fit son entrée majestueuse et lente, et s’arrêta entre la porte du logis et le tas de fumier. Philippe trouva son futur manoir un peu trop rustique et se promit de changer tout ça, pour peu qu’il y eût des bâtiments convenables. Malheureusement il n’y en avait pas, et Marianne, qui attendait ses hôtes au seuil de la chambre des métayers, les y fit entrer, ni plus ni moins que s’ils eussent été de simples paysans. Marianne avait pourtant son petit sanctuaire très-coquet de l’autre côté de la cloison ; mais elle n’était pas disposée encore à y admettre un étranger, et Pierre lui sut gré de ne pas en accorder l’entrée si vite à son nouvel hôte.

Marianne, après avoir embrassé madame André, tendu la main à son parrain et salué sans timidité le convive qu’on lui présentait, emmena madame André dans sa chambre afin qu’elle se débarrassât de son châle et de son voile noir. En ce temps-là, les bourgeoises pauvres ne portaient guère de chapeaux ; elles sortaient avec un voile sur leur bonnet de linge blanc.

XIX

Pierre s’amusait intérieurement de la déconvenue de Philippe, que celui-ci dissimulait de son mieux sous un air enjoué. Il ne se doutait pas de la simplicité, je dirai même de la rusticité des habitudes de nos propriétaires campagnards en ce pays et à cette époque. Marianne n’avait rien changé d’apparent à ses habitudes d’enfance. Longtemps elle n’avait pas eu d’autre salon que cette grande pièce à solives enfumées d’où pendaient des grappes d’oignons dorés, et au centre de laquelle, en guise de lustre, se balançait la cage à claire-voie où l’on met les fromages. Les paysans sont très-propres dans cette région. Si les poules et les canards pénètrent à tout moment dans l’intérieur, la ménagère, armée du balai, est incessamment sur pied pour les chasser et faire disparaître les traces de leur passage. Les lits et tous les meubles sont frottés et luisants, la vaisselle brille de netteté sur le dressoir ; mais ces grands lits de serge jaune, fanés jusqu’à avoir pris la teinte feuille morte, la noire cheminée à crémaillère encombrée de pots, de chats et d’enfants, le dallage inégal et crevassé, la petitesse de l’unique fenêtre, l’écrasement d’un plafond garni de provisions et d’ustensiles qu’il faut éviter en marchant, tout cela n’offrait pas au jeune Parisien l’idée d’un bien-être suffisant, et il ne pouvait même pas rêver un atelier de peinture dans ce local sans lumière et sans élévation.

Comme il y avait de la finesse sous sa pétulance, il se garda bien de dire à André un mot qui exprimât son déplaisir. Il se contenta de demander si c’était là qu’on allait dîner.

— Je le présume, répondit Pierre. Mademoiselle Chevreuse a bien quelque part un petit appartement ; mais, depuis qu’elle l’a fait arranger, je n’y suis pas entré, et j’ignore si elle a une salle à manger. Je crois qu’elle vit sur un pied d’égalité complète avec ses métayers et qu’elle prend ses repas avec eux.

— Alors nous allons manger avec tout le personnel de la ferme ? Eh bien, c’est charmant ! et voilà ce que j’appelle la vraie vie de campagne.

En ce moment, la Marichette vint dire à Pierre que, si ces messieurs souhaitaient faire un tour de jardin, ils y trouveraient de quoi s’asseoir, et que la demoiselle y était sans doute déjà avec madame André.

— Le jardin est derrière la maison, ajouta-t-elle ; mais, si vous voulez passer par le logis à la demoiselle, vous n’aurez pas à faire le tour des bâtiments.

— Nous aimons mieux faire le tour, répondit Pierre, qui était pourtant très-curieux de pénétrer chez Marianne, mais qui ne se souciait pas de montrer le chemin à son compagnon. Ils passèrent derrière la métairie et entrèrent dans le jardin de Marianne, où ils trouvèrent la table dressée et le couvert mis dans le petit parterre abrité qui s’étendait devant l’appartement. La porte vitrée était ouverte toute grande, et, sans entrer, car il n’y avait personne, ils virent un petit salon en vieille boiserie, peinte en blanc et vernie à neuf.

Le meuble Louis XV était assorti à la boiserie. La glace, enguirlandée de ces jolis festons de bois découpé qu’on imite tant bien que mal aujourd’hui, avait à cette époque quelque chose de très-suranné, car la mode, surtout en province, les proscrivait absolument. Ce n’en était pas moins coquet et charmant, ces guirlandes d’un blanc poli pendant jusque sur la glace transparente, que des gerbes véritables placées devant ne laissaient voir que comme un point brillant ouvrant sur l’espace.

Pierre, avec un effort de mémoire, reconnut cette pièce et ce mobilier que, du temps du père Chevreuse, il avait vus sales, écornés, sentant la gêne ou l’apathie. Marianne avait eu le bon goût d’apprécier ces vestiges de l’autre siècle et de les faire restaurer. Le pavé était recouvert d’un tapis à teintes douces. Aucun objet sur les boiseries, mais partout des fleurs splendides s’élevant en buissons, presque en arbres, sur les encoignures et sur la console qui faisait face à la cheminée.

— Voilà qui est exquis ! s’écria Philippe. Je savais bien qu’elle était artiste !

— Comment le saviez-vous ? lui dit Pierre, qui au fond était plus surpris que lui.

— Mon cher, ça se voit dans la femme, au premier aspect, sans pouvoir se définir. Marianne a le type duchesse !

— Qu’est-ce que le type duchesse ? Je ne suis pas comme vous, je n’ai pas beaucoup vu le monde.

— Est-ce pour ça que vous êtes aujourd’hui d’une humeur massacrante ? dit Philippe en riant.

XX

L’apparition de Marianne et de madame André mit fin à ce dialogue. Elles passaient dans le jardin, et on s’empressa de les y rejoindre. Pierre déclara à sa filleule qu’ayant été exclu si longtemps de son sanctuaire, il ne le connaissait plus et voulait voir les changements qu’elle y avait faits.

— Vous n’en trouverez aucun, répondit-elle ; mon père aimait son jardin, il l’avait planté lui-même ; je n’ai rien voulu détruire, et puis les métayers ont droit à leur part de légumes. Le temps s’est chargé de faire mourir beaucoup d’arbres, et la gelée a emporté beaucoup d’arbustes. Il en a poussé de plus rustiques, et le fond de l’enclos, au bout du verger, dont mon père avait voulu faire une pépinière, est devenu tout à fait sauvage.

— Je veux voir ça, dit Pierre, je me souviens que c’était très-mouillé, et j’avais prédit à ton père que ses arbres d’ornement n’y réussiraient pas.

— Allez-y seul, parrain, répondit Marianne ; c’est un peu humide et raboteux pour madame André.

Pierre traversa le verger et pénétra dans l’ancienne pépinière, qui occupait une langue de terrain fermé de haies très-élevées et que traversait le ruisseau. Il y fut saisi d’une sorte de ravissement. Marianne avait laissé la nature faire tous les frais de ce petit parc naturel. L’herbe y avait poussé haute et drue en certains endroits, courte et fleurie en d’autres, selon le caprice des nombreux filets d’eau qui se détachaient du ruisseau pour y rentrer après de paresseux détours dans les déchirures du sol. Ce sol, léger, noir et mélangé de sable fin, était particulièrement propice à la flore du pays, et toutes les plantes rustiques s’y étaient donné rendez-vous. Les iris foisonnaient dans l’eau avec les nympheas blancs et jaunes. L’aubépine et le sureau avaient poussé en arbres luxuriants. Toutes les orchidées si variées du pays diapraient les gazons avec mille autres fleurs charmantes, les myosotis de diverses espèces, les silènes découpées, les parnassies, les jacynthes sauvages, quelques-unes blanches, toutes adorablement parfumées. Les renflements du terrain, étant plus secs, avaient gardé leurs bruyères roses et leurs genêts rampants, que perçaient de leurs blanches étoiles, roses dessous, les anémones sylvestres.

Il n’y avait pas de sentier, tout éboulement de sable servait de passage pour se diriger dans ce labyrinthe, où ne paissait jamais aucun bétail et que Marianne seule fréquentait. Quelques roches y servaient de siége à sa rêverie, et des touffes d’aulnes et de hêtres élancés y donnaient assez d’ombre sans étouffer la végétation basse.

Marianne aime donc la nature, se disait Pierre, enivré d’une joie intérieure ; elle la comprend, elle la sent comme moi ! Et elle ne le dit pas, elle n’en parle jamais, je ne m’en doutais pas !

— Eh bien, mon parrain, lui dit-elle en paraissant tout à coup à ses côtés, vous voyez que je ne suis pas une bonne jardinière et que vous ne changeriez pas votre nouveau jardin que vous trouvez trop jeune, pour ce vieux marécage abandonné.

— Ce vieux marécage serait un paradis pour moi ! Sais-tu qu’un botaniste y ferait un herbier presque complet de la flore du pays ? J’y ai éprouvé plus d’une surprise, car j’ai trouvé les espèces les plus rares et qu’il m’a fallu parfois aller chercher bien loin ; tiens, par exemple, cette élode des marais, qui est là sous nos pieds.

— Ah ! celle-là vient des pierres de Crevant, elle a bien voulu pousser ici.

— Tu as donc été quelquefois à Crevant ?

— Souvent, c’est un jardin naturel très-riche ; c’est de là que j’ai rapporté cette jolie jacynthe blanche.

— Ce n’est pas une jacynthe, c’est la ményanthe, beaucoup plus belle et plus rare.

— Je ne sais pas les noms des plantes, mon parrain, mais je connais bien leur figure et leur odeur. Toutes les fois que je me promène, je recueille des graines, des oignons ou de jeunes plantes, je les apporte ici, où presque tout réussit.

— Alors je comprends ce que je vois. Ce petit éden est ton ouvrage ?

— En partie ; mais je ne me vante pas d’acclimater volontairement toutes ces folles herbes, on me tiendrait pour folle.

— Tu aurais bien pu me le dire à moi, qui ai la même manie.

— Oh ! vous, vous êtes savant, et il est naturel que vous soyez curieux de tous ces échantillons. Moi qui ne sais rien, je n’ai pas d’excuse.

— Tu aurais besoin d’excuse pour aimer les fleurs ? Ah ! Marianne, c’est d’autant plus charmant de ta part que tu ne sais pas tous les secrets de leur beauté. Si tu les examinais attentivement…

— Oh ! pour cela, je les examine, et, sans savoir un mot de science, je pourrais vous dire leurs rapports et leurs différences. Elles sont si jolies et si variées ! J’admire encore plus les belles fleurs étrangères que vous avez dans votre jardin ; mais mon amitié n’est pas pour elles. Nos petites sauvages sont plus à mon gré et à ma portée.

— Tu les regardes donc dans tes promenades ? Je m’imaginais que tu ne voyais rien, que tu faisais courir ta Suzon pour le plaisir de te sentir emportée vite, qu’enfin tu aimais la campagne pour son libre espace, et le mouvement pour lui-même.

— Ah ! c’est certainement un grand plaisir d’aller vite, de fendre le vent et de voler sur la bruyère comme un lièvre ; mais c’en est un plus grand de tout voir en allant au pas et de s’arrêter devant ce qui vous plaît ou vous étonne. J’aime l’un et l’autre, ce que je connais et ce que je ne connais pas. Je voudrais ne rien apprendre et tout savoir,… ou encore mieux je voudrais tout savoir pour l’oublier et le retrouver quand il me plairait, car il y a un grand plaisir à vouloir deviner, et si je savais toujours, j’en serais privée.

— Reste comme tu es, Marianne ! tu es, je le vois, de ces natures qui possèdent le vrai sans avoir besoin de démonstration, et dis-moi encore, puisque tu es en train de te révéler aujourd’hui…

— C’est assez, mon parrain. Je crains que votre mère, que j’ai quittée pour vous rejoindre, ne s’ennuie sans moi. Retournons auprès d’elle.

XXI

— Veux-tu me donner le bras, dit Pierre en s’arrachant à regret à l’oasis fleurie où pour la première fois Marianne avait trahi le secret de ses rêveries solitaires.

— On ne peut pas marcher deux de front ici, répondit Marianne. C’est une promenade pour une personne seule.

— Seule,… tu ne le seras pas toujours ! Je crois que bientôt tu feras faire ici une allée.

— Doublons le pas, dit Marianne. Voici M. Gaucher qui nous cherche, je ne veux pas qu’il entre dans mon désert.

Et elle se mit à courir, adroite et légère, sur ce terrain raviné qu’elle effleurait comme une hirondelle.

— Merci, Marianne ! lui criait Pierre dans son cœur.

Mais l’espèce d’ivresse où il était plongé se dissipa vite lorsqu’il vit Marianne accepter le bras que Philippe lui offrait pour rejoindre madame André. Il eût voulu qu’elle trouvât un prétexte pour le refuser. Il est vrai qu’il n’y en avait pas de plausible, à moins de prendre un rôle de béguine.

Marianne semblait peu disposée à se poser en prude vis-à-vis de Gaucher. Elle avait fait une toilette assez voyante : une robe de mousseline de laine bouton d’or, qui donnait à sa peau brune un reflet très-favorable. Au cou et aux bras, ce ton vif était coupé et adouci par des ruches de tulle uni très-transparent. Rien dans ses cheveux noirs qu’une rose jaune nuancée de rose ; mais sa chevelure épaisse et courte était bouclée avec plus de soin qu’à l’ordinaire. Elle était bien chaussée, et son pied, qu’elle cachait presque dans de grosses bottines et même dans de vulgaires sabots de noyer, était une merveille de petitesse. Gaucher l’examinait avec une curiosité hardie qui ne semblait pas lui déplaire. Il regardait son pied, sa main, sa taille, d’un air de connaisseur satisfait qui veut que l’on constate sa satisfaction. Il ne se gêna pas pour lui dire qu’elle avait une robe délirante de ton, et que sa taille était un palmier balancé par la brise.

— Ma taille un palmier ? répondit gaiement Marianne. Alors c’est un palmier nain, un chamærops ? n’est-ce pas, mon parrain ?

— Oh ! oh ! savante ? s’écria Philippe naïvement.

— Non, monsieur, pas du tout. M. Pierre a un palmier comme cela dans une caisse, et j’ai retenu le nom.

— Mais vous aimez les fleurs, car vos vases et vos corbeilles sont des merveilles de goût.

— Ce ne sont que des fleurs de nos haies et de nos prés. Je les aime mieux dehors que dans mon petit salon ; mais je n’ai pas souvent le plaisir de recevoir madame André, et, comme les anciens offraient des victimes à leurs dieux protecteurs, moi, je sacrifie de belles plantes à ma bonne amie.

— Je n’y vois pas un brin de chèvrefeuille, dit Philippe, qui avait suivi Marianne dans le salon où se reposait madame André.

— Suzon aurait pu nous en donner un peu du sien, répondit Marianne ; mais, comme le collier la gênait, elle s’est roulée avec, et je vous laisse à penser en quel état elle l’a mis. Il n’en restait que l’adresse dont elle ne s’est pas souciée, sous prétexte qu’elle ne sait pas lire.

— Vous riez, monsieur André ? dit Philippe à Pierre : pourquoi ? J’ai atteint mon but pourtant…

— Vous aviez un but ? dit Marianne.

— Sans doute, je voulais vous faire savoir que j’avais pensé à vous dès avant le jour. Vous le savez, c’est tout ce que je demande.

— Et qu’est-ce qui vous a pris de penser à moi de si grand matin ?

— Vous voulez que je vous le dise ?

— Puisque vous voulez que je vous le demande ?

— Puis-je vous répondre comme cela devant témoins ?

— Vous ne m’avez pas dit en secret que j’avais été l’objet de vos pensées. Il ne faut pas commencer tout haut un propos qu’on serait obligé de finir tout bas, il vaut mieux ne rien dire.

— En d’autres termes, j’aurais mieux fait de me taire ?

— Je ne dis pas cela ; je désire savoir ce que vous pensiez de moi ce matin. C’est sans doute quelque chose d’agréable, puisque vous avez fait la cour à Suzon.

— J’ai pensé que vous étiez un type de grâce et de charme à faire tourner la tête.

— Merci, mon bon monsieur. Vous faites la charité d’un compliment avec une tranquillité de souverain. Faut-il faire la révérence ?

— Si vous voulez, mademoiselle Marianne.

— Voilà, monsieur Philippe, répondit-elle en faisant une révérence académique très-moqueuse, mais pleine de gentillesse.

Pierre la regardait avec stupéfaction. Il ne se doutait pas qu’elle pût être animée et coquette à ce point. Philippe, enhardi, se mit à lui faire la cour, enchanté d’être raillé par elle, et pensant, comme tout autre l’eût pensé à sa place, qu’elle prenait grand plaisir à le rendre amoureux.

XXII

On servit le dîner sous les pampres et les jasmins, dont les longues guirlandes descendaient sur l’auvent et retombaient en franges autour des convives. La table était toute brillante de vieilles faïences, alors sans grande valeur, mais qui aujourd’hui seraient fort estimées, et dont les couleurs gaies, se détachant sur un fond bleuâtre, réjouissaient la vue. Marianne avait remis en vue d’anciennes verreries de Nevers que ses parents n’osaient plus faire paraître, parce qu’on n’estimait plus les antiquailles, mais qu’un amateur eût admirées. Philippe était assez artiste pour apprécier au moins l’étrangeté de ces jolis ustensiles, et il ne laissa échapper aucune occasion de louer l’ensemble et les détails du service. Il mangea de grand appétit, car Marichette, dirigée par la demoiselle, était une fine cuisinière, et les mets les plus simples devenaient de friands morceaux en sortant de ses mains. Il y avait encore quelques bouteilles d’excellent vin dans le cellier du père Chevreuse ; Marianne n’y avait pas fait de tort. En somme, elle mit à son petit dîner autant de coquetterie qu’elle en avait mis dans sa personne et dans ses manières. Philippe, qui ne croyait pas du tout à son personnage d’hôte inattendu, jugea facilement que tout allait grand train pour lui, et qu’il n’aurait pas de peine à se donner pour emporter d’assaut le cœur et la dot de la demoiselle.

Il était sinon gris, du moins un peu tendre au dessert. Pierre, en voulant le retenir par la critique et la contradiction, ne faisait que l’exciter ; madame André, espérant le rendre ridicule, le taquinait ouvertement. Marianne le provoquait à la confiance et à l’expansion avec une finesse qui pouvait fort bien lui paraître un encouragement, si bien qu’au sortir de table, après mille fusées de galanterie louangeuse, les unes assez bien tournées, les autres d’assez mauvais goût, Philippe s’empara du bras de Marianne, disant qu’il voulait voir les grands bœufs et les gros moutons, vu qu’un paysagiste appréciait le bétail mieux qu’un agriculteur.

— Je n’en crois rien, dit Marianne en retirant son bras ; vous avez la prétention d’apprécier tout mieux que nous, à la campagne comme à la ville, parce que vous êtes artiste de profession ; moi, je dis que le métier gâte tout et que vous ne voyez rien.

Et, comme Philippe se récriait :

— Vous voyez trop, reprit-elle, et vous voyez mal ; vous voulez traduire des choses qui ne se traduisent pas. Le beau est comme Dieu, il est par lui-même et ne gagne rien à être vanté par des hymnes et des cantiques. Au contraire les paroles, les chants, les peintures, tout ce que l’on invente pour embellir le vrai ne sert qu’à diminuer le sentiment qu’on en a, quand on le contemple sans se préoccuper de la manière de l’exprimer.

— Quoi ? qu’est-ce que cela ? s’écria Philippe. Anti-artiste ? bourgeoise par système ? cela jure venant de vous comme une chenille sur une rose.

— Ah ! je vous y prends ! répliqua vivement Marianne, une chenille ne jure pas sur une rose, car précisément celles qui vivent sur nos rosiers sont fines, lisses et d’un vert printanier extrêmement fin. Vous n’avez jamais regardé une chenille, monsieur le peintre. Il y en a qui sont des merveilles de beauté et je n’en connais pas de laides. Comment verriez-vous mes grands bœufs, puisque vous ne pouvez même pas voir une si petite bête ?

— Est-ce que c’est vous, dit Philippe à André, vous naturaliste, qui avez persuadé à votre filleule que l’art tuait le sentiment de la nature ? Je vous dirais alors que vous lui avez enseigné un joli paradoxe.

— Cela se présente en effet comme un paradoxe dans votre discussion, répondit André, et votre prétention n’est pas moins paradoxale que celle de Marianne. Je crois qu’en plaçant mieux la question on pourrait mieux discuter.

— Placez-la bien, mon parrain, dit Marianne.

— Eh bien, la voici comme elle m’apparaît, reprit Pierre, en s’adressant à Gaucher. Vous croyez que pour voir il faut savoir, et je suis de votre avis : le naturaliste voit mieux que le paysan ; mais l’art est autre chose que la science, et il faut le sentir avant de savoir l’exprimer. Voilà ce que veut dire Marianne. Elle pense que vous n’avez pas encore assez contemplé et assez aimé la nature pour la rendre. Notez que, pas plus que moi, elle n’a vu votre peinture, et que par conséquent ce n’est pas votre talent qu’elle critique. C’est votre théorie, un peu cavalière dans la bouche d’un tout jeune homme. Elle croit qu’on ne doit pas aller de l’atelier à la campagne, mais aller de la campagne à l’atelier, c’est-à-dire que l’on n’apprend pas à voir parce que l’on est peintre, mais que l’on apprend à être peintre parce que l’on sait voir. N’est-ce pas là ce que tu voulais dire, Marianne ?

— Absolument, répondit-elle ; donc vous me donnez raison ?

— Allons voir les bêtes, s’écria Philippe, je vois bien qu’ici on a trop d’esprit pour moi !

— Allons voir les bêtes, soit, répondit Marianne. — Vous venez, mon parrain ?

Et elle ajouta tout bas :

— Je vais avec vous jusqu’aux étables, et je reviens ici faire la partie de votre mère.

— Nous vous suivons, répondit Pierre.

Mais il ne les suivit pas. Il revint au salon avec madame André en lui disant :

— Laissons-les s’expliquer ensemble. Le moment est déjà venu où Marianne va se décider. Elle l’a voulu, elle l’a mis en confiance. Il va résumer en une seule toutes les déclarations qu’il lui a faites pendant le dîner. Si cela plaît à Marianne, notre avis est fort inutile : nous n’aurons qu’à dire amen.

Madame André était inquiète ; elle ne voulait pas que Pierre abandonnât ainsi la partie. Elle le força d’aller rejoindre Marianne. Il lui promit d’obéir et s’en alla tout seul au fond du petit désert où il avait eu, quelques heures auparavant, un moment de bonheur et d’espoir. Il l’avait déjà perdu, et toute sa vie manquée par excès de modestie lui apparaissait comme une raillerie amère devant le triomphe subit d’un enfant qui n’avait peut-être pas d’autre mérite que la foi en lui-même.

Au bout d’une heure de profonde tristesse, il revint auprès de sa mère, qu’il retrouva causant ménage avec la Marichette tout en l’aidant à replacer dans les placards du salon les vieilles faïences et les jolis ustensiles de verre.

— Eh bien, dit-elle en prenant le bras de Pierre et l’emmenant au jardin, tu reviens seul ?

— Je ne sais où ils sont, répondit Pierre. Je croyais les retrouver ici.

Ils firent le tour de la tonnelle de vigne. Ils n’y étaient pas.

— Vous voyez bien, disait Pierre, que ce tête-à-tête prolongé est définitif.

— Non, c’est qu’ils sont encore à la ferme. Vas-y donc !

— Je ne veux pas avoir l’air de les surveiller, et, s’ils font une promenade sentimentale dans le bois de hêtres, je ne veux pas, en les cherchant, attirer sur Marianne l’attention des gens de la ferme.

Ils rentrèrent au salon, d’où Marichette s’était retirée, et ils attendirent encore un quart d’heure. Madame André était pleine de dépit et d’anxiété. Pierre était muet et comme brisé.

Enfin Marianne entra seule, un peu agitée, quoique souriante.

— Pardonnez-moi, ma bonne amie, dit-elle en embrassant madame André, je vous fais bien mal les honneurs de chez moi ; mais c’est votre faute. Pourquoi m’avez-vous amené un hôte si entreprenant ?

— Entreprenant ? dit Pierre avec une amertume ironique.

— Eh oui ! Il veut qu’au bout de trois heures je l’aime et lui promette de l’épouser. C’est un peu vite, convenez-en !

— Ce n’est pas trop vite, s’il a réussi à te décider.

— Je suis décidée ! dit Marianne.

— Alors, reprit Pierre navré, tu viens nous annoncer ton prochain mariage. Pourquoi n’est-il pas là pour nous dire son triomphe ?

— Oh ! il a le triomphe modeste ; il est parti.

— Il retourne seul à Dolmor ?

— Non, il retourne à Paris.

— Acheter les livrées ? dit madame André, qui entendait par là, comme les gens de campagne, les cadeaux de noces.

— Il les achètera sans doute bientôt pour une Parisienne, répondit Marianne, car il m’a déclaré en avoir assez des demoiselles de campagne.

XXIII

Madame André se leva toute droite en s’écriant :

— Ainsi tout est rompu !

Marianne regarda Pierre, qui n’avait pu contenir un cri de joie.

— En êtes-vous content, mon parrain ? dit-elle.

— Non, si tu le regrettes !

— Je ne le regrette pas. Il n’avait pour lui que son audace, qui d’abord m’avait donné bonne opinion de lui. Je me disais qu’avec un homme si décidé je n’aurais jamais la peine d’avoir une volonté à moi, et je trouvais cela très-commode ; mais, quand on ne doute de rien, il faut avoir beaucoup de jugement, et au bout de trois de ses paroles j’ai vu qu’il pouvait avoir du cœur, de l’esprit et de la bonté, mais pas l’ombre de raison. Qu’est-ce que je deviendrais, moi si nulle et si faible, avec un maître sans cervelle ? Ce n’est pas possible, et, comme il voulait absolument savoir mon opinion sur son compte, je la lui ai dite tout bonnement, comme je vous la dis.

— Raconte-nous donc comment cela s’est passé, dit madame André. Et d’abord, étiez-vous ? Est-ce dans l’étable à bœufs qu’il t’a fait sa déclaration ?

— Non, c’est dans le pré, là, de l’autre côté du buisson. Je m’étonne que vous ne nous ayez pas entendus, car nous nous disputions fort en marchant. Quant à la déclaration, elle était toute faite ici, devant vous, sous l’influence du vin muscat, et il n’avait pas besoin d’y revenir. Il a parlé mariage de suite ; mais, comme mon parti était déjà pris, je lui ai répondu tout de suite que je ne voulais pas me marier ; de là la querelle. Il a le vin mauvais quand on le contrarie. Il m’a reproché d’être une coquette de village et de l’avoir roué tout le temps du dîner. Il m’a même dit des choses assez dures que je me suis laissé dire, je les méritais. J’avais été coquette certainement, et je mentirais si je ne l’avouais pas ; seulement mes coquetteries n’étaient pas pour lui, et, comme je ne pouvais pas lui confesser mon secret, j’ai mieux aimé lui laisser penser de moi ce qu’il voudra.

— Et pour qui donc tes coquetteries ? dit madame André.

— Pour quelqu’un qui ne veut pas deviner ce qu’on ne lui dit pas. Pour s’entendre avec ce quelqu’un-là, il faudrait avoir l’aplomb de M. Philippe. J’ai essayé de l’avoir, et je ne demandais qu’à être excitée par ses louanges pour avoir le courage qui m’a toujours manqué ; mais le professeur est déjà parti, et je me demande s’il m’a réellement trouvée intelligente et jolie, car je recommence à douter de moi.

— Marianne, Marianne ! s’écria Pierre en tombant aux genoux de sa filleule, si tu m’as deviné malgré ma sauvagerie, tu me la pardonneras, car je l’ai bien expiée aujourd’hui !

— J’ai quelque chose à me faire pardonner, moi, aussi, répondit Marianne. J’ai lu ce qu’il y avait dans votre carnet, mon parrain. Vous l’avez laissé tomber avant hier sur l’herbe du petit chemin pendant que vous me parliez de M. Gaucher ; je l’ai trouvé en revenant. J’ai cru que c’était un album de dessins comme vous en faites souvent dans vos promenades. Je l’ai ouvert, j’ai vu mon nom… Dame ! j’ai lu, j’ai tout lu, et, le soir, j’ai reporté le livre et l’ai posé sans rien dire sur la table de votre salon, à côté de votre sac. Voilà mon crime. J’ai su alors que vous doutiez de mon affection et que vous regrettiez de n’y pouvoir compter. J’ai voulu voir si vous seriez jaloux du prétendant, j’ai été aimable, et à présent…

— À présent ! s’écria madame André, il est heureux, car il avait beau me le cacher, je le devinais bien, moi, son ennui, et pourquoi il disait tant de mal de lui-même !

— Mais, je ne te vaux pas, Marianne, dit Pierre avec un dernier sentiment d’épouvante ; je ne te mérite pas ! tu es un être adorable, et je suis…

— Ne dites pas ce que vous pensez de vous, reprit vivement Marianne ; vous avez assez dit devant moi tout ce que vous pouviez imaginer pour me décourager de vous aimer, vous n’avez pas réussi. C’était mon idée depuis six ans. Je ne croyais pas, quand j’ai commencé à penser à vous, que vous seriez si longtemps sans revenir. Je vous attendais toujours, moi, avec cette patience de paysan qu’on apprend chez nous dès l’enfance ; mais votre retour m’avait découragée, car je voyais bien que vous vous défendiez d’aimer, et sans votre carnet j’aurais cru que tout était fini pour moi. J’ai repris courage en voyant que vous songiez à moi malgré vous, et puis, ce matin,… j’ai vu deux larmes dans vos yeux. Allons, convenons-en, que nous nous aimons et qu’à présent il nous serait impossible de vivre l’un sans l’autre.

— Oui, impossible ! répondit Pierre André, car jamais deux âmes n’ont été aussi semblables que les nôtres. Timides et concentrés tous deux, nous avons pourtant la même franchise et la même droiture. Nous avons les mêmes goûts avec les mêmes empêchements pour les manifester en public, mais avec le même besoin de nous les révéler l’un à l’autre et de les savourer en commun. Nous adorons la nature et nous aimons les champs ; séparés, nous les avons aimés avec mélancolie, et nous allons les aimer avec transport ! mais ce qui nous a le plus manqué, manqué à tous deux, je t’assure, c’est l’amour vrai, l’amour partagé, la confiance illimitée en un être qui est un autre nous-même. À quarante ans, je t’apporte un cœur qui ne s’est nourri que de rêves et qui est vierge de cet amour-là. Accepte-le comme ton bien, car tu seras tout pour lui, le passé, le présent et l’avenir.

Il faisait nuit quand Pierre et sa mère quittèrent Validat. Madame André voulut marcher un peu, et puis elle monta dans la patache en les laissant la suivre, car elle sentait qu’ils avaient besoin de se parler seul à seul, et Marianne, qui avait la voiture pour revenir chez elle, marcha jusqu’à Dolmor au bras de son parrain, qu’elle s’était remise à tutoyer et à appeler Pierre.

— Quelle nuit ! lui disait-il en regardant avec elle le ciel étoilé. Quel air vivifiant et quels parfums de plantes ! Je crois que ce soir la terre et même les pierres sentent bon ! Jamais je n’ai vu des étoiles si pures, et il me semble que nous traversons un pays de fées, qui s’est fait là autour de nous, à notre insu, depuis ce matin. Ah ! si j’avais été heureux comme cela dans ma première jeunesse, je serais devenu un grand poëte et un grand peintre.

— Dieu merci, répondit Marianne, tu n’es rien devenu de tout cela, car tu me trouverais trop au-dessous de toi, moi qui ne sais rien de ces belles choses ; mais il me semble que, n’étant pas capable de dire pourquoi j’aime tant la nature, je l’aime davantage. M. Philippe me faisait horreur aujourd’hui quand il trouvait des mots d’une pédanterie bizarre pour qualifier tout ce qu’il voyait. Non, il n’y a pas de mots pour dire, et je crois que plus on dit, moins on voit. La nature, vois-tu, Pierre, c’est comme l’amour. C’est là, dans le cœur, et il ne faut pas trop en parler, car on rapetisse toujours ce qu’on veut décrire. Moi, quand je rêve, je ne sais pas ce qu’il y a dans moi, je ne vois que ce qui est entre le ciel et moi. Moi, d’ailleurs, je ne compte pas ; si je pense à toi, il me semble que je suis toi et que je n’existe plus. Et voilà pour moi le bonheur, la poésie, la science.

Après que Marianne fut remontée dans sa patache et que Pierre fut rentré chez lui, il trouva cette lettre que Philippe y avait laissée :


« Mon cher André,

« Je suis revenu prendre mon bagage chez vous, et je pars en vous remerciant de votre bon accueil. Ce n’est pas votre faute si votre jolie voisine s’est moquée de moi, c’est la mienne ; j’aurais dû ouvrir les yeux davantage et m’apercevoir à temps de sa préférence pour vous, préférence qu’elle ne m’a point avouée, mais qu’elle n’a pas pu me dissimuler jusqu’au bout. Je n’aurais pas été amoureux d’elle pendant trois ou quatre heures ; mais ce sont là des amours dont on ne meurt pas, et je reste votre ami et le sien, car elle est une charmante femme, et je vous félicite de votre bonheur. »


Le lendemain, on publia les bans de Pierre André et de Marianne Chevreuse.