Marie (Auguste Brizeux)/À ma Mère, I

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MarieAlphonse Lemerre, éditeur1 (p. 67-68).
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À ma Mère


 
Je crois l’entendre encor, quand, sa main sur mon bras,
Autour des verts remparts nous allions pas à pas :
« Oui, quand tu pars, mon fils, oui, c’est un vide immense,
Un morne et froid désert où la nuit recommence ;
Ma fidèle maison, le jardin, mes amours,
Tout cela n’est plus rien ; et j’en ai pour huit jours,
J’en ai pour tous ces mois d’octobre et de novembre,
Mon fils, à te chercher partout de chambre en chambre,
— Songe à mes longs ennuis ! — et, lasse enfin d’errer,
Je tombe sur ma chaise et me mets à pleurer.
Ah ! Souvent je l’ai dit : « Dans une humble cabane,
Plutôt filer son chanvre, obscure paysanne !
Du moins on est ensemble, et le jour, dans les champs,
Quand on lève la tête, on peut voir ses enfants.
Mais le savoir, l’orgueil, mille folles chimères
Vous rendent tous ingrats, et vous quittez vos mères.
Que nous sert, ô mon dieu ! Notre fécondité,
Si le toit paternel est par eux déserté ;
Si, quand nous viendra l’âge (et bientôt j’en vois l’heure),
Parents abandonnés, veufs dans notre demeure,
Tournant languissamment les yeux autour de nous,
Seuls nous nous retrouvons, tristes et vieux époux ? »

Alors elle se tut. Sentant mon cœur se fondre,
J’essuyais à l’écart mes pleurs pour lui répondre ;
Muets, nous poursuivions ainsi notre chemin,
Quand cette pauvre mère, en me serrant la main :
« Je t’afflige, mon fils, je t’afflige !… pardonne !
C’est qu’avec toi, vois-tu, l’avenir m’abandonne.
En toi j’ai plus qu’un fils ; oui, je retrouve en toi
Un frère, un autre époux, un cœur fait comme moi,
À qui l’on peut s’ouvrir, ouvrir toute son âme ;
Pensif, tu comprends bien les chagrins d’une femme :
Tous m’aiment tendrement, mais ta bouche et tes yeux,
Mon fils, au fond du cœur vont chercher les aveux.
Pour notre sort commun, demande à ton aïeule,
J’avais fait bien des plans, — mais il faut rester seule ;
Nous avions toutes deux bien rêvé, — mais tu pars.
Pour la dernière fois, le long de ces remparts,
L’un sur l’autre appuyés, nous causons, ô misère !
C’est bien, ne gronde pas… Chez ta bonne grand’mère
Rentrons. Tu sais son âge : en faisant tes adieux,
Embrasse-la longtemps… Ah ! Nous espérions mieux ! »