Marie (Auguste Brizeux)/L’Élegie de Le Braz

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MarieAlphonse Lemerre, éditeur1 (p. 135-137).


L’Élégie de Le Brâz


 
Si vous laissez encor les beaux genêts fleuris
Et les champs de blé noir pour aller à Paris,
Quand vous aurez tout vu dans cette grande ville,
Combien elle est superbe et combien elle est vile,
Regrettant le pays, informez-vous alors
Où du pauvre Le Brâz on a jeté le corps.
(Son nom serait Ar-Brâz[1], mais nous, lâches et traîtres,
Nous avons oublié les noms de nos ancêtres.)
Et puis devant ce corps brûlé par le charbon
Songez comme il mourut, lui simple, honnête et bon.
C’est qu’il avait aussi quitté son coin de terre,
Sur le bord du chemin sa maison solitaire,
Le pré de Ker-Végan, Ar-Ros, sombres coteaux :
Là, rencontrant la mer, le Scorf brise ses flots ;
Dans le fond, le moulin fait mugir son écluse,
Et dès que le meunier enfle sa cornemuse,
Au tomber de la nuit, les Esprits des talus,
Les noirs Corriganed dansent sur le palus.

— Je dirai : Si la mort, dans la ville muette
Et les tristes faubourgs, passe sur sa charrette,

Prenez entre vos mains un des pans du linceul,
Car le malheur de tous est le malheur d’un seul ;
Mais, ô bardes pieux ! vous qui parmi la mousse
Retrouverez un jour la harpe antique et douce,
Et dont le lai savant répétera dans l’air
Les soupirs de la lande et les cris de la mer,
Quand avec ses faubourgs la ville est ivre et folle,
Criez qu’un malheureux en secret se désole ;
Si vos cœurs sont souffrants, vous-mêmes plaignez-vous,
Car le malheur d’un seul est le malheur de tous.
Chantres de mon pays, plaignez celui qui souffre !
Paris roula Le Brâz bien longtemps dans son gouffre ;
Un ami le suivait durant ces jours hideux :
Tous deux, pour en finir, s’étouffèrent tous deux. —

Non, ce n’est pas ainsi que l’on meurt en Bretagne !
La vie a tout son cours ; ou, si le froid vous gagne,
Comme une jeune plante encor loin de juillet,
Celle qui vous nourrit autrefois de son lait
S’assied à votre lit ; pleurant sur son ouvrage,
De la voix cependant elle vous encourage ;
Et lorsqu’enfin le corps reste seul sur le lit,
De ses tremblantes mains elle l’ensevelit ;
La foule, vers le soir, l’emporte et l’accompagne
Jusques au cimetière ouvert dans la campagne. —
Si Le Brâz eût aimé le pré de Ker-Végan,
Les taillis d’alentour, le Scorf et son étang,
Il chanterait encor sur le Ros ; ou sa mère,
Mourant, l’aurait soigné comme, depuis, son frère.
Son corps reposerait dans le bourg de Kéven,
Près du mur de l’église et sous un tertre fin ;
Ses parents y viendraient prier avant la messe,

Tous les petits enfants y lutteraient sans cesse.
Etendu dans sa fosse, il entendrait leur bruit,
Et les corriganed y danseraient la nuit.

Oh ! ne quittez jamais le seuil de votre porte !
Mourez dans la maison où votre mère est morte !
Voilà ce qu’à Paris avait déjà chanté
Un poète inconnu qu’on n’a pas écouté.



  1. Le Grand