Marie (Auguste Brizeux)/L’Apprentissage

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MarieAlphonse Lemerre, éditeur1 (p. 85-86).


L’Apprentissage


 
Soit que ma pente aussi vers ce côté m’entraîne,
J’ai juré de fermer mon âme à toute haine,
À tout regret cuisant ; ouverte à bien jouir,
De la laisser au jour libre s’épanouir ;
De n’aimer d’ici-bas que les plus douces choses ;
De me nourrir du Beau, comme du suc des roses
L’abeille se nourrit, sans chercher désormais
Quel mal on pourrait faire à qui n’en fit jamais ;
Ainsi, les yeux au ciel ou la tête baissée,
D’aller droit mon chemin en suivant ma pensée,
Tout à mes souvenirs, à mes songes errants,
Qu’au hasard, tour à tour, je quitte et je reprends ;
Tout au devoir, à l’art, à la philosophie ;
Et calme, et solitaire au milieu de la vie,
De traverser les flots de ce monde moqueur,
Sans jamais y mêler ni ma voix ni mon cœur. —
Tel était mon projet ; ce projet fut peu sage.
Lorsque de cette vie on fait l’apprentissage,
Non, ce n’est point assez de s’armer de candeur,
De baisser, en marchant, les yeux avec froideur ;
Comme au creux d’un vallon le ruisseau qui s’écoule,
Il faut sur les deux bords toucher à cette foule,

Réfléchir dans son cours bien des objets hideux,
Parfois troubler ses eaux en passant trop près d’eux ;
Pour quelques rossignols chantant sur vos rivages,
Vous entendrez gémir bien des oiseaux sauvages ;
Et les torrents viendront, et le flux de la mer
Parmi vos douces eaux mêlant son sel amer.
Ce monde où l’on doit vivre, oh ! jugeons-le, mon âme !
Partout haine, bassesse, ou jalousie infâme ;
Nulle pitié ; le sang, l’or dieu, la fausseté,
Et sous tous ses aspects l’ignoble lâcheté !
Non, ce n’est pas assez pour le chevreuil timide
De n’aimer que les bois et la feuillée humide :
Il a pour fuir les loups des pieds aériens,
Et deux rameaux aigus pour éventrer les chiens.