Marie (Auguste Brizeux)/Le Chemin du Pardon

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MarieAlphonse Lemerre, éditeur1 (p. 90-92).


Le Chemin du Pardon


 


UN JEUNE HOMME

Où courez-vous ainsi, pieuses jeunes filles,
Qui passez deux à deux sous vos coiffes gentilles ?
Ce tablier de soie et ce riche cordon
Disent que vous allez toutes quatre au Pardon.


UNE JEUNE FILLE

Laissez-nous, laissez-nous poursuivre notre route,
Jeunes gens ! Nous allons où vous allez sans doute ;
Et ces bouquets de mil au bord de vos chapeaux
Disent assez pourquoi vous vous faites si beaux.


UN JEUNE HOMME

Eh bien ! tout en causant, Gaït, si bon vous semble,
Jusqu’à Saint-Matelinn nous marcherons ensemble ;
Et de même en causant nous reviendrons ce soir.
Mes yeux sont réjouis, Gaït, de vous revoir.


UNE JEUNE FILLE

Non ! Suivez votre route, et nous suivrons la nôtre.
D’un côté les garçons, et les filles de l’autre.

Vous nous retrouverez aux marches de la croix,
Et nos galants alors nous donneront des noix.

Aux environs de Scaer, ainsi, dans une lande,
D’amoureux pèlerins devisait une bande :
C’étaient Berthel, Jérôme, enfant modeste et fin,
Qui, lorsqu’il sert la messe, a l’air d’un séraphin ;
Anna des bois du Lorth était aussi du nombre,
Et Loïc, qui la suit partout comme son ombre.
Moi-même à ce Pardon j’allais vêtu comme eux ;
Pourtant à mon costume il manquait les cheveux,
Si bien qu’en traversant cette lande embaumée ;
« Quel est donc celui-ci qui revient de l’armée ?
Disaient tout bas les gens. À sa taille, à son air,
C’est celui qui partit pour Ronan, l’autre hiver.
— Eh ! non ! c’est le jeune homme arrivé de la ville.
À parler notre langue on dit qu’il est habile.
Bonjour, monsieur ! et Dieu vous garde du chagrin !
Vous ne méprisez pas ceux qui sèment le grain. »
D’autres d’un air joyeux reprenaient : « Quelle somme,
Pour travailler aux champs, demandez-vous, jeune homme ? »

Nous avancions toujours, et par tous les sentiers
Ce n’étaient que chapeaux, coiffes et tabliers,
Allant vers le Pardon ; sur la bruyère verte,
Des vapeurs du matin encor toute couverte,
Le soleil par moments dardait ses grands rayons ;
Et mon âme volait en exaltations.

Si notre sort commun, Arvor, veut le permettre,
Sais-tu la haute place où, moi, je veux te mettre ?
Hélas ! Pauvre exilé de l’ombre des taillis,

Je sens qu’il est bien doux de parler du pays.
J’en dois savoir parler ! Du moins que ceux des villes
Ne mêlent pas mon nom à leurs intrigues viles !
J’ai vu leur fiel haineux, leur sourire moqueur,
Et loin d’eux j’ai placé mon esprit et mon cœur !

Enfin, on distinguait, après plus d’une lieue,
Les murs de la chapelle et sa toiture bleue ;
Et même avec l’odeur qui sort du cidre doux
Tous les bruits du pardon arrivaient jusqu’à nous,
Quand le désir nous prit d’aller à la fontaine,
Croyant y retrouver Anne et sa sœur Hélène.
Une vieille était là, seule, à laver ses pots,
Qu’elle emplissait d’eau sainte et vendait aux dévots ;
Elle s’en vint à nous disant ses patenôtres,
Et, de mes cheveux courts dupe comme les autres,
La pauvresse ajouta : « Je le vois dans vos yeux,
Vous revenez de France avec un cœur joyeux.
Avez-vous retrouvé chez lui votre vieux père ?
Celle qui vous aimait vous aime encor, j’espère !
Désormais au pays vous passerez vos jours,
Et vous épouserez, jeune homme, vos amours. »

Trompée à mes habits et par cet air de joie
Que la gaîté d’autrui par instant nous envoie,
Mère, ainsi vous parliez ; hélas ! Et dans Paris
L’histoire de ce jour, tristement je l’écris.