Maurice Pescatore (Préface)

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Maurice Pescatore
Éditions de la “Revue mondiale” (p. 11-14).
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MAURICE PESCATORE


Juin 1910. Le Comité International olympique tient cette année-là sa session annuelle à Luxembourg et comme d’habitude ses membres sont de la part de tous l’objet des plus charmantes attentions. Le château de Septfon­taines est en fête pour eux. M. et Mme Pescatore les ont reçus à dîner. Une réception suit le dîner. Le parc est illu­miné… Mes collègues et moi nous avons l’impression que déjà notre groupement s’est accru d’un nouvel élu. Jusqu’ici le Grand Duché n’était point représenté. Il va l’être… En effet quelques mois plus tard des suffrages unanimes dési­gnèrent Maurice Pescatore pour ce poste. Car le C. I. O. tient fortement à ses prérogatives de « self recruiting body ». Ceux qui le composent étaient alors quarante et un appartenant à vingt-huit nationalités différentes. C’était, comme on le dira plus tard « la maquette de la Société des Nations avec vingt ans d’avance ». En fait les constitutions ne sont pas semblables et le vénérable M. Eyschen, ministre d’État du Luxembourg avait eu raison, la veille, de louer l’originalité de la nôtre qui fait des membres du C. I. O. les « ambassadeurs de l’idée olympique » dans leurs pays res­pectifs et non les délégués de leurs concitoyens au sein du Comité ; d’où résultent une stabilité et une indépendance peu communes. Telle était l’institution dont Maurice Pes­catore désormais allait faire partie pendant dix-neuf ans jusqu’à ce qu’une mort prématurée l’arrachât à notre affec­tion.

À la mienne surtout, car des liens s’étaient d’emblée for­gés entre nous qui malgré l’âge différent (il venait de dé­passer la quarantaine et j’approchais de la cinquantaine) eurent cette spontanéité charmante de la camaraderie printanière. Elle ne s’atténua point avec les années. Nous nous disions toutes choses avec l’abandon d’une confiance en­tière.

Qu’ai-je aimé en lui ?… Sa silhouette circule à travers tant de souvenirs ! Non seulement je le revois à chacune de nos sessions olympiques à Budapest, à Stockholm, à Lau­sanne, à Paris, à Rome, à Anvers, à Prague mais je l’entends au lendemain de la guerre prendre la parole à la Chambre Luxembourgeoise dont il fit partie pendant douze ans. Je me le rappelle courant Venise en gondole avec sa famille et la mienne, à Marseille, dans le tohu-bohu des départs pour l’Abyssinie où se complaisaient son sens pratique d’ancien industriel, sa passion d’aventures sportives et sa curiosité de voyageur insatiable. Je le retrouve à travers les circons­tances et les entourages les plus disparates et toujours si admirablement lui-même, c’est-à-dire compréhensif à un degré rare, et modeste, à un degré bien plus rare encore. Beaucoup d’hommes de haute valeur s’imposent la modestie et réussissent à se faire pour cela justement apprécier. Mais elle est chez eux raisonnée en quelque sorte réfléchie. Maurice Pescatore possédait cette vertu de façon innée et constante. Elle lui coulait dans le sang. Les lecteurs des pages qui suivent s’apercevront de sa haute culture à laquelle lui-même ne croyait point. Il ne croyait jamais à ses propres qualités, pas même à sa valeur sportive. Et quel sportif n’était-il pas ?

Aux séances de la Chambre Luxembourgeoise que je viens de rappeler je me souviens d’avoir apprécié avec l’aisance de ses exposés, sa dialectique calme, bien enchaînée, ordonnée et dont l’idée centrale restait toujours visible de partout comme une cloche s’élevant au-dessus d’une agglomération d’habitations. Point d’effets oratoires sinon ceux qui résultent d’une pensée claire et convaincue. Il ne s’agis­sait alors de rien moins que des destins immédiats de régions bousculées par la guerre : de la grande politique par conséquent nécessitant qu’on tienne compte à la fois du passé et de l’avenir.

Il était né au Château-Giscours en Gironde, le 6 mars 1870. Ce grand vignoble appartenait à son grand-père. Son père l’administrait. À 24 ans il entra dans l’industrie. Sa famille maternelle était intéressée dans la Faïencerie de Septfontaines près Luxembourg. Il en devint directeur et exerça cette direction jusqu’en 1914. La guerre, l’occupation allemande du Grand Duché l’amenèrent à donner sa démis­sion. Depuis 1905 il était bourgmestre de sa commune et depuis 1908 député du canton : poste dont il ne démissionna qu’après l’armistice, malgré la popularité dont il continuait de jouir parmi ses électeurs. Les mesures qu’il préconisait — et qui, à mon avis, étaient les bonnes — n’avaient pas été suivies. Il y a là un chapitre d’histoire diplomatique et poli­tique qui sera bien intéressant à écrire…

Pendant la guerre, ayant contribué à fonder la Croix­-Rouge Luxembourgeoise, il s’était employé en outre à orga­niser et à distribuer lui-même des secours aux habitants des régions dévastées limitrophes, françaises et belges. La mé­daille d’or de la Reconnaissance francaise et la Légion d’Honneur consacrèrent cette belle page de sa carrière active et courageuse.

Alors il voyagea… en sportif. À cette nouvelle forme de sa belle virilité, une mort sournoise et brusque devait mettre fin en moins de quarante-huit heures, le 30 avril 1929, à bord de L’Albertville qui le ramenait en Europe avec Mme Pescatore après leur vaillante traversée de l’Afrique.

Maurice Pescatore était par excellence un sportif. Celui­-là se révèle par l’unité et la diversité avec lesquelles il pré­pare, exécute et apprécie chacune de ses performances. Pré­paration, exécution, appréciation réclament des qualités successives dissemblables et que pourtant doit animer une individualité aux contours nets, de substance uniforme et d’inspiration continue. C’est là, en somme, le grand secret de la valeur humaine. Le sport fournit, pour se l’assimiler, un terrain d’exercice et d’entraînement supérieur à tout autre. Le sportif qui est assez imprégné de cet idéal pratique pour pouvoir l’étendre à tous les domaines, le transposer notamment du plan musculaire au plan moral peut s’élever à de très hauts sommets. Celui dont je parle fut du nombre. La large minutie, si j’ose ainsi dire, avec laquelle il préparait ses exploits sportifs, la joyeuse philosophie avec laquelle il les exécutait, la tranquille équité avec laquelle il en jugeait ensuite ne se sont, je crois, jamais démenties, Par ces termes associés il me semble que son portrait peut être tracé de la plus exacte manière et qu’en les assemblant j’aurai donné de lui une juste idée. Mais que sont les mots — pierres froides — sans la flamme de vie qui est le ciment de l’édifice ? Je remercie du moins celle qui m’a donné ce privilège d’inscrire en tête d’un petit volume plein d’enseignements l’hommage fidèle d’un cœur qui n’oublie pas…


Pierre de Coubertin.