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Contes en prose (Leconte de Lisle)/Mon premier amour en prose

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Contes en prose (Impressions de jeunesse)
Texte établi par préface de Jean Dornis, Société Normande du livre illustré (p. 1-11).


MON PREMIER AMOUR
EN PROSE


… C’est bien tôt pour mourir !
Lamartine.



Sil m’était permis, comme au temps des préfaces chevaleresques, de donner pour sauvegarde à mon premier amour en prose le sourire d’une seule de mes lectrices, je me souviendrais sans frayeur que

« L’esprit qu’on veut avoir gâte celui qu’on a, »


comme le disait Gresset, en véritable égoïste, attendu qu’il en avait beaucoup. Or, ne me serait-il pas facile d’abuser impunément d’une confiance sans arrière-pensée, à moi qui suis fort spirituel par étude ? — Cependant, que mes lecteurs se rassurent et me pardonnent de les revêtir du pluriel ambitieux de M. T. Gautier. Si j’étais spirituel aujourd’hui, je craindrais que le charme de ma simplicité naturelle ne disparût complètement sous le prestige de l’art ; — aussi, vais-je raconter mon premier amour en prose dans toute sa naïveté.

Il y avait donc une fois un beau pays tout rempli de fleurs, de lumière et d’azur. Ce n’était pas le Paradis terrestre, mais peu s’en fallait, car les anges le visitaient parfois. L’Océan l’environnait de ses mille houles murmurantes, et de hautes montagnes y mêlaient la neige éternelle de leurs cimes aux rayons toujours brûlants du ciel. Or, je vivais, si je ne croyais vivre, dans un des doux recoins de ce pays. Je n’admirais rien, avec le pressentiment sans doute que l’admiration m’eût rendu fou ; mais, en revanche, j’aimais instinctivement tout ce qui m’apparaissait, le ciel, la terre, la mer et les hommes ; — si ce n’étaient les femmes, qui échappaient à ma sympathie et plus encore à mon intelligence ; car, quoique je fusse fort jeune, et que la jeunesse soit comme un miroir où se réfléchissent les choses célestes, j’ignorais, je l’avoue, qu’il existât des anges. Mes yeux crurent s’en apercevoir avant mon cœur, et mon premier amour en prose en advint comme il suit.

Je me rendais un dimanche matin à l’église, en suivant le bord d’une large chaussée plantée de tamarins et de bois noirs à touffes blanches. Des groupes de dames et de jeunes filles passaient à mes côtés, avec celles de leurs caméristes noires qui portaient leurs livres et leurs éventails de plumes ; et tout ce cortège, vert, blanc, rose et bleu, ondulait autour de moi sans que j’y prisse garde. Il me serait difficile de préciser les véritables causes de ma distraction ; mais si l’on était désireux de les apprécier, c’était peut-être que deux sénégalis entrelaçaient sur les palmes voisines la cendre nacrée de leurs ailes ; ou qu’une de ces larges araignées écarlates et noires qui tendent leurs fils d’argent d’un tamarin à l’autre, se laissait bercer au soleil du matin par la brise de mer, comme un gros rubis jaspé de jais ; — ou bien que la brume des montagnes, que la chaleur n’avait pas encore absorbée, flottait comme un voile de gaze brochée d’or, sur les dentelures aériennes des mornes ; mais peut-être aussi, était-ce que je ne pensais à rien et que je marchais sans voir. Que sais-je ? Aucune de ces différentes causes de distraction n’était impossible, pas même la dernière ; et si le lecteur veut bien m’indiquer celle d’entre elles qui mérite le plus son choix judicieux ou le suffrage éclairé de sa science psychologique, je m’empresserai d’être de son avis. Quoi qu’il en soit, nous arrivâmes bientôt à l’église et la messe commença.

Je regardais depuis longtemps cette foule brillante et peu attentive, ces jeunes lions d’outre-mer, sorte de ménagerie béotienne, type encore ignoré, — qui, sveltes, jaunes, maigres, vêtus de blanc, le chapeau gris à larges bords d’une main, et l’autre tacitement appuyée sur leurs reins cambrés, entraient, saluaient, sortaient, revenaient, lorgnaient, causaient et s’ennuyaient ; lorsque mon regard s’arrêta comme par hasard sur un léger chapeau de paille à roses blanches et à rubans cerise, qui se tenait incliné sur un livre. Certes, ce chapeau était charmant et du meilleur goût, mais il m’importait fort peu : j’attendais qu’il se relevât. La sonnette d’un enfant de chœur détermina, après cinq minutes séculaires, le mouvement désiré ; et, comme j’étais exactement en face, je demeurai immobile, pâle, et tellement inondé de joie et de frayeur tout ensemble, que je me crus attaqué d’une fièvre cérébrale. Mon regard s’éblouit et je tombai sur une chaise.

— Monsieur, me dit tout bas l’inoffensive voix du suisse, monsieur, pourquoi pleurez-vous ?

Je le regardai avec étonnement et j’étendis la main vers lui, comme pour l’engager tacitement à se mêler de ses affaires, mais le digne homme, se méprenant évidemment, passa sa hallebarde de droite à gauche, tira de sa poche une modeste tabatière en mouffia, et me l’offrit avec politesse. Cette dernière prévenance m’exaspéra, et je repoussai la tabatière si brusquement qu’elle échappa de sa main. Il me lança un regard indigné, ramassa le mouffia vide, et s’éloigna d’un pas grave. Pour moi je m’enfuis de l’église et je fus mêler, disait un académicien, ma douleur aux gémissements des flots orageux. Malheureusement, la mer était fort calme, et je pleurais de joie plutôt que de tristesse, quoique je ne susse pas trop ce que j’éprouvais : mon premier amour m’avait assailli comme un coup de vent. Car j’étais amoureux, et amoureux de la plus délicieuse peau orangée qui fût sans doute sous la zone torride ! Amoureux de cheveux plus noirs et plus brillants que l’aile d’un martin de la montagne ! Amoureux de grands yeux plus étincelants que l’étoile de mer qui jette un triple éclair sous la houle du rescif !… et tellement amoureux, tellement ravi, le cœur tellement gonflé de bonheur… que je tombai malade dès le soir même, attendu que je ne voulais plus ni boire ni manger, ni parler ni dormir, et que j’étais devenu pâle comme un de ces hommes de mauvaise mine qu’on appelle des poètes. Hélas ! ce temps de joie et d’espérance ne pouvait durer ! Au bout de huit jours, il fallut me lever, et la tristesse revint avec la santé. Alors, je n’eus plus qu’un seul rêve, qu’un seul but dans la vie, ce fut de retrouver le chapeau de paille à roses blanches et à rubans cerise. Or, le lendemain de ma complète guérison, je montai à cheval et je galopai sur le chemin de la montagne.

Je me souviens que, sur la route, je me tenais à peu près ce langage : —


« Si le soleil du paradis s’est joué doucement sur tes lèvres roses, ô mon âme ! je sais un soleil plus doux encore : le connais-tu ? —

« Si quelque ange a mis dans ton sourire un souffle plus limpide et plus parfumé que la senteur de la myrrhe, — je sais un souffle qui donne des ailes pour le ciel : le connais-tu ?

« Si la nuit éblouissante a couvert tes cheveux noirs de son ombre divine, — je sais un voile plus discret et plus beau : — le connais-tu ?

« Ce doux soleil, ce voile discret et beau, ce souffle céleste, ô mon âme, c’est l’amour ! — »


Voilà mon titre justifié, et j’en suis charmé ; car j’ai toujours trouvé du plus mauvais goût de spéculer sur un titre. Cette réflexion pourrait bien avoir un grand sens philosophique, mais je n’en déciderais pas. À peine avais-je achevé ma dernière strophe, que j’aperçus venir à moi un beau manchy porté par huit esclaves. Il faisait une légère brise qui en soulevait de temps à autre le rideau de soie bleue, aussi me fut-il permis de jeter en passant un regard distrait sur la personne qu’il renfermait. J’allais le dépasser, lorsque tout à coup je poussai un cri d’étonnement que les nègres porteurs prirent probablement pour un hurlement de colère car ils s’arrêtèrent devant moi immobiles et stupéfaits. Par les mille rayons du soleil ! j’avais reconnu mon chapeau de paille à roses blanches et à rubans cerise !

Oh ! Cervantès, que n’avais-je ta lance de chevalier errant pour disperser ces huit gardiens de ma peau orangée ! pour l’enlever sur mon destrier rapide, pour l’emporter mourante au fin fond des forêts de la montagne, afin d’y vivre à deux d’amour… et d’eau fraîche !… Mais non, hélas ! je restai là, sans parler, sans bouger, et si longtemps que les noirs prirent le parti de déposer le manchy à terre, et d’avertir leur maîtresse qu’un jeune blanc les empêchait d’avancer.

« Ante leves ergo pascentur in æthere cervi ! »


disait, il y a dix-neuf cents et quelques années, Virgilius Maro, d’immortelle mémoire. Hélas ! je me souviendrai bien longtemps des paroles qui sortirent alors du manchy ! —

— Louis ! cria une voix aigre, fausse, perçante, saccadée, méchante et inintelligente ; Louis, si le manchy n’est pas au quartier dans dix minutes, tu recevras vingt-cinq coups de chabouc ce soir ! —

Le pauvre diable de commandeur noir fit soulever sa maîtresse à la hâte, et allait se remettre en route ; mais je descendis de cheval, je l’arrêtai, puis je m’approchai du manchy et je demandai à la plus ravissante tête de femme que j’aie vue et que je verrai jamais :

— Madame ou mademoiselle, veuillez avoir la bonté de me dire si la voix que je viens d’entendre est bien la vôtre ?

— Que vous importe ! répondit l’horrible accent en déchirant des lèvres de corail. Laissez-moi passer, monsieur. Quant à Louis, il aura ce soir ses vingt-cinq coups de chabouc !

Je pris une pose grave et triste, j’étendis la main vers cette perle de la nature matérielle qui ne renfermait pas d’âme ; et je dis :

— Madame, je ne vous aime plus ! —

Elle me répondit par un éclat de rire strident, et s’éloigna portée par ses noirs. Quant à moi, je remontai à cheval et je poursuivis ma course sans but désormais. Trois jours après, j’étais à la cime du Grand-Bénard, des forêts de calumets nus à mes pieds et l’immensité autour de moi. Là, je pleurai la fuite de mon premier amour en prose, que j’écrivis en vers sur le tronc d’un ébénier blanc. Puis je descendis vers Saint-P… et le dimanche suivant, la chaussée plantée de tamarins et de bois noirs à touffes blanches me revit suivre ses bords pour me rendre à l’église. Seulement si j’étais encore distrait, ce n’était pas la faute des sénégalis cendrés ou des araignées écarlates et noires, car je rêvais toujours à cette voix maudite sortant des lèvres de rubis de ma peau orangée.

Voilà le récit naïf mais véridique de mon premier amour en prose. Si le lecteur désirait ardemment entendre celui de mon autre premier amour, j’aurais bien l’honneur de le remercier de sa bonne volonté, mais celui-là ne peut s’écrire.