Mouny-Robin (RDDM)

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Mouny-Robintome 26 (p. 887-905).



MOUNY-ROBIN




L’autre soir à l’Opéra, j’étais placé entre un bourgeois de Paris qui disait, d’un air profond, au second acte du Freyschütz : Faut-il que ces Allemands soient simples pour croire à de pareilles sornettes ! — Et un bon Allemand qui s’écriait avec indignation, en levant les yeux et les bras au ciel, c’est-à-dire au plafond : — Ces Français sont trop sceptiques ; ils ne conçoivent rien au merveilleux. — Le bourgeois scandalisé reprenait, s’adressant à sa femme : — Vraiment, ce hibou qui roule les yeux et bat des ailes est indigne de la scène française ! — L’Allemand outragé reprenait de son côté, s’adressant aux étoiles, c’est-à-dire aux quinquets : — Ce hibou bat des ailes à contre-mesure, et ses yeux regardent de travers. Il aurait besoin d’être soumis à l’opération du strabisme. Un public allemand ne souffrirait pas une pareille négligence dans la mise en scène ! — Les Allemands n’ont pas de goût, disait le bourgeois parisien. — Les Français n’ont pas de conscience, disait le spectateur allemand.

— À qui en ont ces messieurs ? demandai-je dans l’entr’acte à un spectateur cosmopolite qui se trouvait derrière moi, et qui, par parenthèse, est fort de mes amis. Comment se fait-il que la mauvaise tenue de ce hibou les occupe plus que l’esprit du drame, si admirablement rendu par la musique ?

— L’Allemand n’est pas content de certaines parties de l’exécution, me répondit le cosmopolite, et il s’en prend au décor. C’est bien de l’indulgence ou de la retenue de sa part. Quant au bourgeois, il va à l’Opéra pour voir le spectacle, et il écoute la musique avec les yeux.

— Eh bien ! pour ne parler que du spectacle, repris-je, que vous en semble ? Vous qui avez vu représenter ce chef-d’œuvre sur les premières scènes de l’Europe, trouvez-vous qu’il soit mal monté (comme on dit) sur la nôtre ?

— Je ne suis pas du tout mécontent de ce sabbat, répondit-il, quoique j’y trouve trop peu de diablerie. Les apparitions du premier plan sont trop négligées, trop rares, et ne sont pas combinées à point avec les paroles du drame et avec l’intention du compositeur. Je n’ai pas vu le sanglier dont le rugissement sauvage est si bien exprimé dans la musique. S’il a passé, c’est si vite, que je ne l’ai point aperçu. À la place de l’apparition d’Agathe, je n’ai vu qu’un revenant quelconque. Ces squelettes et ces lutins sont beaucoup plus laids qu’il ne faut, et ne produisent pas du tout l’effet que produisent en Allemagne les chiens et les oiseaux innombrables qui s’élancent sur la scène. Les aboiemens et le bruit des ailes sont pourtant indiqués dans l’orchestre, et c’est traiter un peu lestement la pensée de Weber que de lui retirer ses manifestations nécessaires. Voilà de quoi l’Allemand se plaint, et il a raison. Mais, ce qui pour moi fait compensation, c’est la beauté de ce paysage, la profondeur de ces toiles, la transparence de ces brouillards, ce je ne sais quoi d’artiste, de poétique et d’élevé [qui préside à la composition du tableau. Sur aucune autre scène, on n’aurait mis autant de goût et d’intelligence à peindre le site en lui-même. Cette cascade dont le bruit sec et froid vous pénètre et vous glace, ces rideaux de brume qui s’éclaircissent et s’épaississent tour à tour, cela est vu et senti grandement par le décorateur. C’est que le Français a plus que l’Allemand le sentiment de la vraie beauté dans la nature, témoin les grands paysagistes que la France seule a produits depuis quelques années. Il y a une véritable renaissance de ce côté-là. L’Allemand voit les choses autrement ; il veut embellir la nature. Elle ne suffit pas à son imagination, il la peuple de fantômes, il donne aux objets réels eux-mêmes des formes fantastiques. La scène allemande essaie minutieusement de réaliser cette pensée du poète, et je crois qu’ici on a bien fait de ne pas le tenter. Il eût fallu sacrifier des effets de vérité à des effets de fantaisie, et peut-être eût-on perdu ces beaux effets sans atteindre au bizarre effrayant des effets contraires. En résumé, on peut dire que chaque peuple a son fantastique, et qu’il serait plus que difficile de concilier les deux.

— Si vous parlez de Paris et devienne, répondis-je, je vous accorde que ces différences sont tranchées ; mais si vous allez au cœur de notre peuple, si vous pénétrez dans nos provinces, au fond de nos campagnes, vous y trouverez des traditions si semblables à celles de l’Allemagne et de l’Écosse, que vous reconnaîtrez bien que ces poèmes populaires ont une source commune. Les poètes et les artistes des diverses nations s’en inspirent plus ou moins. L’Angleterre a Shakespeare et Byron, l’Allemagne Goethe, la Pologne Mickiewicz, l’Écosse Ossian et Walter Scott. Nous n’avons rien de semblable. Nos superstitions n’ont point eu d’illustre interprète et n’en auront pas ; l’esprit voltairien leur a porté le dernier coup, et notre moderne école fantastique n’a été qu’une pâle imitation de celles de nos voisins. Elle n’a rien produit de durable ; c’est une affaire de mode. Le Français des hautes classes et celui des classes moyennes rient des contes de revenans, et défendent aux valets d’en troubler la cervelle des enfans. L’Allemand éclairé n’y croit pas davantage, mais il n’en rit pas ; il les aime. Personne, à cet égard, n’a mieux peint l’esprit allemand que Henri Heine.

Quant à nous, continuai-je, nous avons lu les contes d’Hoffmann avec un plaisir extrême ; mais l’impression que nous en avons reçue n’a pas modifié nos habitudes de logique, notre impérieux besoin de la recherche des causes, et, par conséquent, cette raison un peu froide et railleuse qui scandalise l’Allemand. J’avoue que rien n’est plus risible que l’esprit fort qui veut tout expliquer sans rien savoir ; mais il y a une autre faiblesse qui consiste à s’interdire toute explication, bien qu’on ne manque pas de science, et qui n’est pas moins ridicule. Voilà, je crois, la différence entre les deux nations. Le Français, par amour du vrai, nie ou méconnaît toute vérité nouvelle ; l’Allemand, par amour du fabuleux, refuse de constater la vérité qui contrarie ses chimères. Mais, je vous le répète, descendez au cœur du peuple ; vous trouverez dans les grandes villes une population intelligente et active, qui, bien qu’initiée à la raison et à la logique des hautes classes, se souvient encore des traditions de son enfance et des contes de sa nourrice villageoise. Et si vous voulez aller au village, sans vous éloigner beaucoup de Paris, vous trouverez la fable de Freyschütz aussi vivante dans les imaginations rustiques que vous venez de la voir sur ce théâtre.

— Je serais curieux de m’en assurer, dit mon cosmopolite.

— Eh bien ! repris-je, allez un peu causer avec les gardes forestiers et les bûcherons de la forêt de Fontainebleau. Ils vous raconteront qu’ils ont entendu, dans les nuits brumeuses de l’automne, passer la chasse fantastique du grand-veneur. Il en est même qui ont rencontré cette chasse terrible, ces biches épouvantées fuyant devant la meute bruyante, et ces grands lévriers dont la race est perdue et qui devancent la course des feux follets, et les chasseurs avec leurs trompes au son funèbre, et le grand-veneur en personne, avec son habit rouge, son panache flottant et son cheval noir comme la nuit, piaffant, reniflant, et faisant fumer la bruyère sous ses pieds autour de ces arbres séculaires qui forment, au plus obscur de la forêt, le carrefour du Grand-Veneur.

— J’ai souvent passé sous ces beaux arbres, répondit mon interlocuteur, lorsqu’ils étaient couverts de soleil et de verdure, et je n’aurais jamais cru que les morts osassent venir prendre leurs ébats aussi près de la capitale.

— Si vous voulez me promettre de ne pas vous moquer de moi, lui dis-je, je vais vous dire comme quoi j’ai été tout près de croire à une fable conforme, à bien des égards, au poème du Freyschutz.

— Je vous en prie, me dit-il, et je vous promets tout ce que vous voudrez.

— Eh bien ! continuai-je, franchissez en imagination une distance de quatre-vingts lieues. Nous voici au centre de la France, dans un vallon vert et frais, au bord de l’Indre, au bas d’un coteau ombragé de beaux noyers qui s’appelle la côte d’Urmont, et qui domine un paysage tout-à-fait doux à l’œil et à la pensée. Ce sont d’étroites prairies bordées de saules, d’aulnes, de frênes et de peupliers. Quelques chaumières éparses, l’Indre, ruisseau profond et silencieux, qui se déroule comme une couleuvre endormie dans l’herbe, et que les arbres pressés sur chaque rive ensevelissent mystérieusement sous leur ombre immobile ; de grandes vaches ruminant d’un air grave, des poulains bondissant autour de leur mère, quelque meunier cheminant derrière son sac sur un cheval maigre, et chantant pour adoucir l’ennui du chemin sombre et pierreux ; quelques moulins échelonnés sur la rivière, avec les nappes de leurs écluses bouillonnantes et leurs jolis ponts rustiques que vous ne franchiriez peut-être pas sans un peu d’émotion, car ils ne sont rien moins que solides et commodes ; quelque vieille filant sa quenouille, accroupie derrière un buisson, tandis que son troupeau d’oies maraude à la hâte dans le pré du voisin : voilà les seuls accidens de ce tableau rustique. Je ne saurais vous dire où en est le charme, et pourtant vous en seriez pénétré, surtout si, par une nuit de printemps, un peu avant les fauchailles, vous traversiez ces sentiers de la prairie où l’herbe, semée de mille fleurs, vous monte jusqu’aux genoux, où le buisson exhale les parfums de l’aubépine, et où le taureau mugit d’une voix désolée. Par une nuit de la fin d’automne, votre promenade serait moins agréable, mais plus romantique. Vous marcheriez dans les prés humides, sur une grande nappe de brume blanche comme l’argent. Il faudrait vous méfier des fossés grossis par le débordement de quelque bras de la rivière, et dissimulés par les joncs et les iris. Vous en seriez averti par l’interruption subite des croassemens des grenouilles, dont votre approche troublerait le concert nocturne. Et si par hasard vous voyiez passer à vos côtés, dans le brouillard, une grande ombre blanche avec un bruit de chaînes, il ne faudrait pas vous flatter trop vite que ce fût un spectre ; car ce pourrait bien être la jument blanche de quelque fermier, traînant les fers dont ses pieds de devant sont entravés.

Le plus mystérieux et le plus pittoresque de ces moulins cachés sous le feuillage et abrités par le versant rapide du coteau d’Urmont (eh ! mon Dieu, si quelque rustique habitant de notre Vallée Noire était là pour m’entendre prononcer ce nom, vous le verriez dresser l’oreille comme un cheval ombrageux ), le plus joli, dis-je, de [ces moulins, celui qui fut jadis le plus prospère et qui désormais ne l’est plus, c’est le moulin Blanchet. Hélas ! il n’a pas toujours de l’eau maintenant dans les chaleurs de l’été, et pourtant jamais il n’en a manqué du temps que Mouny-Robin en était le meunier. Le moulin qui est au-dessus et celui de Lamballe, qui est au-dessous en remontant et en suivant le même cours d’eau, en manquaient souvent. Les meuniers maudissaient la saison, ils tourmentaient en vain leurs écluses, ils épuisaient jusqu’à la dernière goutte de leurs réservoirs sans pouvoir contenter ; leurs cliens, et pendant ce temps la roue du moulin Blanchet tournait triomphante et chassait à grand bruit des flots d’écume. Mouny-Robin satisfaisait toutes ses pratiques, et voyait, comme de juste, venir à lui toutes celles de ses confrères malheureux ; c’est que Mouny-Robin était sorcier, c’est qu’il s’était donné à Georgeon.

Qu’est-ce que Georgeon ? Qu’est-ce que Samiel ? Georgeon est un diable bien malin. Je n’ai jamais pu réussir à le voir, quoique j’y aie fait mon possible. Mais tant d’autres l’ont vu, que l’on ne saurait révoquer en doute son existence, et son intervention dans les affaires de nos paysans. C’est lui qui donne de l’eau au moulin, de l’herbe au pré, de l’embonpoint aux bestiaux, et surtout du gibier au chasseur, car il est particulièrement l’Esprit de la chasse. Il trotte dans les guérets, il rôde dans les buissons, il contrarie les chasseurs maladroits, il gambade la nuit dans les prés avec les poulains, et, quand il parcourt la foret, il est toujours accompagné d’au moins cinquante loups, lors même qu’il n’y en a pas un seul dans le pays. Lorsqu’on le surprend dans cet équipage, on s’assemble de tous les hameaux environnans pour faire une battue ; mais, quoi qu’on fasse, les loups deviennent invisibles, et le Malin se moque des chasseurs. C’est que les favoris de Georgeon ne se mêlent jamais de ces battues ; ils n’ont à discrétion des perdrix et des lièvres qu’à la condition de respecter les loups, et de les aider à se soustraire à la persécution. À quoi bon battre le bois et se donner tant de peine ? vous dira-t-on. Nous ne trouverons pas un seul loup aujourd’hui. C’est un tel qui les a serrés dans sa grange. Allez-y. Vous en trouverez là plus de cent à la crèche.

Ah ! combien de loups Mouny-Robin a ainsi hébergés et soustraits à nos recherches ! C’est grâce à lui, sans doute, que nous n’en avons jamais vu un seul à quatre lieues à la ronde, et, sous ce rapport, c’était un sorcier bien utile aux moutons du pays. Mais un sorcier est toujours réputé méchant et nuisible, et Mouny-Robin fut toujours vu de mauvais œil. C’était pourtant la plus douce et la plus obligeante créature du monde. Lorsque je l’ai connu, il était encore jeune ; c’était un homme assez grand, mince, et d’une apparence délicate, quoique d’une force rare. Je me souviens qu’un jour, voulant traverser son pré pour éviter de faire un long détour, je me trouvai empêché par un très large fossé, rempli d’eau et de vase. Tout à coup je le vis sortir de derrière un saule.

— Tous ne passerez pas là, mon enfant, me dit-il, c’est impossible. — Cela ne me paraissait pas impossible ; mais quand j’essayai de poser les pieds sur les pierres aiguës et glissantes qui, jetées çà et là dans le fossé, formaient une sorte de sentier, je trouvai la chose plus difficile que je ne l’avais pensé. J’étais avec un enfant plus jeune que moi, qui me dit : N’essayez pas de passer. Mouny ne veut pas ; c’est un endroit ensorcelé par lui, et, quoiqu’il n’y ait pas beaucoup d’eau, s’il le veut, nous allons nous y noyer.

Comme nous étions en plein jour, et que je n’ai jamais eu peur à cette heure-là, je me moquai de cet avertissement, et j’appelai Mouny. — Viens ici, lui dis-je, et si tu es un brave sorcier, fais-moi passer par le meilleur chemin, puisque tu le connais. — Il fut très satisfait de cette déférence. — Je savais bien, dit-il, d’un air triomphant, que vous ne passeriez pas là sans moi. — Et venant à moi, quoiqu’il fut très pâle et parût exténué par une fièvre qui le rongeait depuis plus d’un an, il me prit à la lettre entre ses mains, m’enleva en l’air comme il eût fait d’un lièvre, et, marchant sur les pierres jalonnées avec une parfaite sécurité malgré ses gros sabots, il me passa à l’autre bord sans broncher. — Toi, dit-il à l’autre, suis-moi, et ne crains rien. — L’autre passa, et ne trouva pas la moindre difficulté. Le sort était levé. Depuis ce jour, j’avais alors dix-sept ans, Mouny-Robin me témoigna toujours la plus grande amitié.

Si j’insiste sur la physionomie de ce personnage, ce n’est pas que je l’aie jamais cru sorcier ; mais c’est qu’il y avait en lui bien certainement quelque chose d’extraordinaire, sinon comme intelligence, du moins comme faculté mystérieuse. Je vous expliquerai au fur et à mesure ce que j’entends par là. Il était, quant à l’extérieur, au langage et aux manières, bien différent de tous les autres paysans, quoiqu’il eût toujours vécu dans les mêmes conditions d’ignorance et d’apathie. Il s’exprimait avec une certaine distinction, quoique avec une sorte de cynisme rabelaisien qui ne manquait pas de sel. Il avait la voix douce et l’accent agréable ; son humeur était enjouée, et ses allures familières, sans être insolentes. Bien opposé aux habitudes de servilité craintive de ses pareils, qui ne rencontrent jamais un chapeau à forme haute sans soulever leur chapeau plat à grands bords, je ne crois pas qu’il ait jamais dit à personne monsieur ou madame, ni qu’il ait jamais porté la main à son bonnet pour saluer. Si le bourgeois lui plaisait, il l’appelait « mon ami, » sinon il l’appelait Cagneux, Daudon ou Massicot tout court. Il ne procédait pas ainsi par esprit d’insurrection. Vraiment, il ne s’occupait point de politique, ne lisait pas de journaux, et pour cause. La chasse l’absorbait tout entier, et j’ai toujours pensé que, comme chacun de nous a une certaine analogie de caractère, d’instincts, et même de physionomie avec un animal quelconque (Lavater et Grandville l’ont assez prouvé), il y avait dans Mouny une grande tendance à rapprocher le type du chien de chasse de l’espèce humaine. Il en avait l’instinct, l’intelligence, l’attachement, la douceur confiante, et ce sens mystérieux qui met le chien sur la piste du gibier. Ceci mérite explication.

Quelques années après mon aventure du fossé (si aventure il y a), mon frère, étant venu se fixer dans le pays, fut pris d’une grande passion pour la chasse. C’était dans les commencemens une passion malheureuse ; car, dans nos vallons coupés de haies et semés de pacages buissonneux, le gibier a tant de retraites, que la chasse est fort difficile. Il ne suffit pas de savoir tirer juste, il faut connaître les habitudes du gibier, combattre ses tactiques par une tactique d’observation et d’expérience, développer en soi la ruse, la présence d’esprit, la patience, n’avoir pas de distraction, savoir tirer au juqer parmi les broussailles, ou viser si juste et si vite, qu’un lièvre à la course apparaissant, pour une ou deux secondes, dans un éclairci de quelques pieds d’ouverture, il tombe là, sans quoi il ira se remiser dans des fourrés impénétrables. La perdrix aux champs n’est qu’une chasse d’enfans. Mais le lièvre au pacage est une chasse de maîtres. Il faut y être bien rompu, bien retors, et le plus habile chasseur de plaine y perdra son latin et sa poudre, à moins que, pour abréger de longues années d’apprentissage, il ne fasse intervenir Georgeon dans ses affaires.

— C’est encore là le plus sûr, nous disait notre ami le garde champêtre. Quant à moi, je n’ai pas la science qu’il faut pour ça ; et puis ça commence bien, mais ça finit toujours mal avec le camarade. Voilà Mouny-Robin qui vous fera tuer du gibier tant que vous voudrez, et Dieu sait qu’il n’y a pas de plus fin braconnier en Europe et même en France ; mais, voyez-vous, il a après lui un vilain monsieur. Qu’il y prenne garde ! Un beau jour il trouvera son maître, et Georgeon finira par le tourer[1].

Au sortir d’un régiment de hussards, on n’est pas superstitieux. Mon frère, voulant passer maître à la chasse, se fit l’écolier de Mouny, et moi, qui ai toujours aimé à battre les champs et les prés, à fumer à l’ombre parfumée d’un noyer, ou à lire un roman le long de la rivière, je me mis de la partie sans songer à mal.

— D’abord, mes enfans, nous dit Mouny-Robin, il faut se mettre en chasse à l’heure de la grand’messe, si ça ne vous fait pas trop de peine.

À la bonne heure, pensai-je, voilà qui sent le sorcier. Nous partîmes pendant que la cloche du village appelait les fidèles à l’église et nous garantissait au moins contre des concurrens incommodes. — C’est trop tôt, nous dit Mouny-Robin. Laissez entrer tout le monde ; avant que le premier coup de fusil soit tiré, il ne nous faut rencontrer ni fille ni femme.

Malgré cette précaution, et quoique, pour complaire au sorcier dont les pratiques nous divertissaient, nous fissions de grands détours pour éviter de nous croiser dans notre marche avec quelque paysanne attardée se rendant à l’église, nous nous trouvâmes tout à coup face à face avec une bergère qui gardait ses moutons à l’angle d’une prairie. — Comme elle ne marche pas, dit mon frère, cela ne peut pas s’appeler une rencontre. — C’est égal, dit Mouny, c’est bien mauvais, et la chance est contre nous. Nous allons être deux heures sans rien tuer.

Deux heures se passèrent en effet sans que nous pussions abattre une seule pièce. C’était à qui de nous tirerait le plus mal, et Mouny n’était pas le moins maladroit. — Puisque tu es sorcier, lui dis-je, au lieu de conjurer les mauvaises rencontres, tu devrais avoir des balles qui portent Juste. On dit que Georgeon en donne à ses amis.

— Est-ce que vous croyez à Georgeon, vous autres ? dit-il en haussant les épaules. Pour moi, je regarde tout ce qu’on en dit comme autant de contes pour faire peur aux enfans.

— Mais pourquoi évites-tu les rencontres ? pourquoi chasses-tu pendant la messe ? pourquoi crois-tu aux mauvaises chances ?

— Vois-tu, mon petit, reprit-il, tu parles sans savoir. La chasse est une chose à laquelle personne ne connaît rien. Il y a des chances, voilà tout ce que je peux t’en dire. T’ai-je averti que nous aurions deux mauvaises heures ? Elles sont passées ; regarde nu soleil. Eh bien ! voilà une pie sur un arbre. Je vais la tirer, et la chance sera pour nous ; si je la manquais, nous ferions aussi bien de rentrer ; nous manquerions à tout coup.

Il abattit la pie. — Ne la ramassez pas, n’y touchez pas, nous dit-il. Cela n’est bon qu’à lever un sort.

— Ah ça, la bergère était donc sorcière ? lui demandai-je.

— Non, me dit-il, il n’y a ni sorciers ni sorcières ; mais elle avait une mauvaise influence. Ce n’est pas sa faute. L’influence est détruite ; à présent nous allons trouver deux perdrix à la Croix-Blanche.

— Comment ! à une demi-lieue d’ici ? dit mon frère.

— Pardine, je le sais bien, répliqua Mouny ; mâle et femelle ! Vous pouvez rencontrer qui vous voudrez à présent, et tirer comme vous pourrez, vous tuerez ces perdrix-là, je vous les donne. Nous les trouvâmes à la place qu’il avait désignée, et mon frère les tua.

— Maintenant, dit-il, nous ne verrons rien d’ici à une demi-heure : regardez à vos montres.

La demi-heure écoulée : — Je veux tuer un lièvre, dit-il ; il faut que je le tue, ce diable de lièvre !

Le lièvre passa à une telle distance, que mon frère cria : Ne tirez pas, c’est inutile ; il est hors de portée.

Le coup partit.

— Il a beau être sorcier, dit mon frère, il n’abattra pas celui-là. C’est tout-à-fait impossible.

— Cherche, Rageot ! dit Mouny à son chien.

— Oui, oui, cherche ! dit mon frère en riant. Rageot partit comme un trait ; c’était un bien bel épagneul blanc avec deux taches jaunes. Il passa la rivière à la nage, car Mouny avait tiré par-dessus ; il flaira les buissons, poussa un cri de joie, fit vaillamment le plongeon dans les épines, et rapporta le lièvre criblé du gros plomb de Mouny.

Ma foi, je commençais à croire que Georgeon s’était mis de la partie.

Il nous fit plusieurs autres prédictions qui se réalisèrent comme les précédentes. Au retour, notre chien Médor tomba en arrêt sur une compagnie de perdrix.

— Laissez-moi tirer là-dessus, dit Mouny en retenant mon frère. Il nous en faut au moins six.

Il en abattit sept.

— Bah ! c’est trop facile ! disait-il tranquillement en les ramassant.

— S’il n’est pas sorcier ou diable, disais-je à mon frère en revenant, il a du moins quelque pratique secrète que je ne devine pas.

— Bah ! répondit mon frère, il a tant étudié les allures du gibier, qu’il en connaît toutes les remises et toutes les habitudes. Les animaux libres ont une vie très régulière, et il suffit de suivre une de leurs journées pour savoir l’emploi de tous leurs autres jours.

— Mais le lièvre atteint hors de portée ?

— C’est que son fusil porte extraordinairement loin comparativement aux nôtres.

— Mais les sept perdrix ?

— C’est qu’il a tiré au plus serré du bataillon. Je ne lui conteste pas d’être plus adroit que nous.

— Mais ses prédictions ?

— Le hasard aide les gens heureux, et le bonheur est aux insolens.

— Avec cela, on expliquerait toutes choses, et pourtant il me semble que cela n’explique rien.

— Attends à demain ou à la semaine prochaine, pour voir comment notre sorcier gouvernera le hasard. Tu verras qu’il ne tombera pas toujours aussi juste qu’aujourd’hui, et que son Georgeon lui fera fiasco plus d’une fois.

Nous nous mîmes à chasser presque tous les jours avec Mouny.

Nous y trouvions un plaisir extrême, mon frère, parce qu’il lui faisait rencontrer beaucoup de gibier, moi, parce qu’il nous conduisait dans les sites les plus charmans et les plus ignorés de la Vallée Noire. Il continuait son système de conjuration contre les influences pernicieuses, et ses prédictions. Je dois dire, pour la vérité du fait, que celles-ci ne se réalisèrent pas toujours parfaitement, mais qu’elles se réalisèrent vingt-cinq fois sur trente, et cela dura non quatre jours, mais quatre ans et demi, pendant lesquels Mouny-Robin prit sur nous, comme chasseur, et peut-être aussi un peu comme sorcier, un ascendant que peu à peu nous cessâmes de combattre. En étudiant avec lui les mœurs du gibier, nous pûmes bientôt nous convaincre que ses habitudes n’étaient pas aussi régulièrement tracées que nous l’avions cru d’abord. Plus nous examinions notre guide, plus nous remarquions en lui une sorte de divination, à l’endroit de la chasse, dont il semblait parfois travaillé et tourmenté comme d’une souffrance, comme d’une maladie. Il n’était pas charlatan le moins du monde, il n’employait aucune manigance cabalistique, et, s’il croyait à Georgeon, il s’en cachait bien et n’en parlait pas volontiers. Un phénomène qui s’opérait en Mouny-Robin nous mit, quoique vaguement, sur la voie de ce que je crois aujourd’hui devoir approcher de la vérité.

Un jour (nous avions apparemment toutes les mauvaises influences contre nous), nous fîmes quatre ou cinq mortelles lieues de pays sans rien rencontrer. Il semblait que tout le gibier eût été frappé d’une plaie d’Égypte, car nous ne pûmes pas seulement viser une alouette. Rageot était d’une humeur de dogue, et Médor nous regardait d’un air mélancolique. Deux ou trois fois, pour tromper leur ennui, ils tombèrent en arrêt sur des hérissons et sur des couleuvres ; mais Mouny nous interdisait de tirer sur ces viles bestioles, prétendant que cela gâtait la main. Au dire des paysans, il protégeait, par malice de sorcier, les mauvaises bêtes vouées au diable, car Georgeon livre au chasseur qu’il protège le plus noble gibier, à condition qu’il respectera les animaux immondes dont il fait sa société dans les nuits de sabbat : les chouettes, les chats sauvages, les crapauds, les serpens, les renards, les loutres, les chauves-souris, les loups, etc. Ce jour-là, Mouny-Robin était triste, accablé, plus pâle qu’à l’ordinaire, et nonchalant comme il ne l’était pas souvent.

— Écoutez, nous dit-il, il faut changer tout cela, je vais me retirer.

— Qu’appelles-tu te retirer ? lui dis-je. Quitter la chasse ?

— Non, mon fils, répondit-il, je vais me retirer dans ce taillis ; vous, vous allez suivre par en bas, et vous n’entrerez pas sous bois ; autrement, tout ira mal.

Nous étions habitués à ses façons de parler : nous suivîmes la lisière du bois, comptant qu’il allait en faire sortir quelque lièvre de sa connaissance ; mais il n’en sortit rien, et au bout d’un quart d’heure, nous le vîmes revenir à nous dans un état singulier de trouble et d’agitation. Il tremblait de tous ses membres et semblait brisé de fatigue, de souffrance, ou d’effroi. Sa blouse était souillée de terre, et ses cheveux remplis de brins de mousse, comme s’il eût été terrassé dans une lutte violente. Son front était ruisselant de sueur, et cependant ses dents claquaient de froid. — Eh bien ! qu’est-ce donc, s’écria mon frère, est-ce que tu viens de te colleter avec l’autorité ? Nous n’avions entendu aucun bruit ; mais, comme nous chassions la plupart du temps sans port d’armes et hors de saison, en véritables apprentis braconniers, nous pouvions faire la rencontre de quelque gendarme, garde champêtre, ou de tout autre fonctionnaire public, et nous nous apprêtions à prendre le large, lorsque Mouny nous arrêta. — Rien, rien ! nous dit-il d’une voix éteinte, ce n’est rien ! — Et faisant un grand effort, il se secoua comme un homme qui chasse une vision, essuya son front, empoigna son fusil d’une main qui tremblait encore, et s’écria, comme s’il eût été inspiré : — Tout va bien, mes amis ! nous allons faire une bonne chasse ! Il y aura de beaux coups de fusil. — Puis, reprenant son air doux et narquois :

— Vous, dit-il à mon frère, vous ne rentrerez pas sans plumes à la maison ; et quant à toi, ajouta-t-il en me regardant, tu verras pour la première fois de ta vie tomber deux lièvres du même coup.

— Et qui fera ce beau coup ? demandai-je.

— Quelqu’un qui s’appelle Mouny-Robin et qui se moque de bien des choses, répondit-il en secouant la tête.

— Et quand cela arrivera-t-il ? demanda mon frère.

— Tout de suite, répondit-il. — Un lièvre parut, il l’ajusta et l’abattit.

— Cette fois il n’y en a qu’un, dit mon frère.

— Entrez dans le buisson, répondit Mouny ; s’il n’y en a pas deux, je veux que celui-là soit le dernier que je tuerai de ma vie. Nous cherchâmes dans le buisson, il y avait un second lièvre dont il avait cassé les reins du même coup qui avait fracassé la cervelle du premier.

— Comment diable, avais-tu fait pour le voir ? lui dis-je ; tu as de meilleurs yeux que nous !

— Des yeux ? répondit-il. Mettez telles lunettes que vous voudrez, et si vous voyez ce que je vois, je vous fais cadeau de mon chien et de ma femme. Allons, allons, vous, dit-il à mon frère, armez votre fusil, la plume n’est pas loin.

Au bout de cent pas, nous trouvâmes une bande de canards sauvages, Mouny s’abstint de tirer. Mon frère en tua plusieurs, et revint souper avec son carnier plein de canards, de bécasses et de pluviers.

— Quand je vous ai dit que vous ne rentreriez pas sans plumes ! observa Mouny ; je savais bien que vous ne tueriez pas de perdrix. C’est égal, vous ne devez pas être mécontent. Pour ma peine, vous allez me promettre, si nous rencontrons ma femme, de ne pas lui dire un mot de ce que nous avons fait à la chasse. Il nous avait tant de fois recommandé le secret à cet égard-là, que nous n’avions garde d’y manquer. Il ne cachait point à sa femme le gibier qu’il avait tué ; mais de quelle façon il l’avait abattu, avec quel plomb, à quelle heure, en quel endroit, et après quelles paroles, voilà les mystères qu’il fallait lui faire, chaque jour, le serment de ne pas révéler. Il ne chassait guère qu’avec nous, et c’était une grande marque de confiance qu’il nous donnait. — Tu te crois donc sorcier, que tu caches ainsi ton savoir-faire ? lui disions-nous. — Non, répondait-il ; mais il ne faut pas qu’une femme sache rien des affaires de la chasse : cela porte malheur.

Cet homme offrait dans ses idées au premier abord un singulier assemblage de crédulité et de scepticisme. Il ne croyait vraiment pas au diable, ni aux mauvais esprits, mais à la fatalité, ou plutôt à des influences pernicieuses ou bienfaisantes, qu’aucune science, je crois, n’a jamais reconnues, faute peut-être de les avoir observées. Il eût été bien important que nous fussions assez éclairés pour examiner ou reconnaître les propriétés qu’il attribuait à certains corps, à certaines émanations, à certains contacts. Quand on l’examinait de près, on voyait bien qu’il n’était pas superstitieux le moins du monde, et qu’il agissait en vertu d’une théorie physique vraie ou fausse. Les résultats étaient la plupart du temps si extraordinaires, que, selon toute apparence, il ne se trompait pas souvent dans l’application. Je ne crois pas qu’il ait cherché jamais à remonter aux causes ; mais il avait certainement une science d’instinct ou d’observation. D’où la tenait-il ? Nous n’avons jamais pu le savoir, et j’ignore s’il le savait lui-même. À cet égard, ses réponses étaient évasives, et comme il était plus lin que nous, nous n’en tirâmes jamais rien.

Toutes les fois que la chasse était mauvaise, il se retirait (c’était son expression), c’est-à-dire qu’il se cachait à nos regards, soit dans un buisson, soit dans un fossé, soit dans quelque masure déserte, et qu’après y être resté un certain temps, il en sortait pâle, anéanti, frissonnant, respirant et marchant à peine, mais nous annonçant des rencontres et des victoires superbes qui se réalisaient toujours, et quelquefois avec une exactitude de détails qui tenait du prodige. Un jour, nous résolûmes de l’observer pour voir s’il avait quelque pratique secrète d’une superstition grossière, ou s’il préparait quelque jonglerie. Nous feignîmes de nous éloigner, et nous fîmes un détour pour le surprendre. Nous parvînmes jusqu’à lui sous le taillis avec des précautions tout-à-fait inutiles, car l’état où nous le trouvâmes ne lui permettait pas de nous voir et de nous entendre. Il était étendu à terre, et paraissait en proie à une angoisse inexplicable. Il se tordait les bras, faisait craquer ses jointures, bondissait sur le dos comme une carpe, respirait avec effort, la face pâmée et les yeux éteints. Nous crûmes qu’il était épileptique ; mais les choses n’en vinrent pas là. Il n’eut ni écume à la bouche, ni rugissemens, ni atonie. Ce fut une simple attaque de nerfs, une agitation convulsive, un étouffement pénible, quelque chose de plus douloureux qu’effrayant à voir, et dont il se tira en moins de cinq minutes. Nous le vîmes ensuite se relever peu à peu, s’étendre, se calmer, se ravoir, comme on dit, et rester là encore quelques minutes, comme partagé entre une grande fatigue et une sorte de bien-être. Quand il quitta la place pour nous chercher, nous allâmes le rejoindre par un assez long détour, afin de ne pas l’inquiéter, et il dit à mon frère en l’abordant : Aujourd’hui, si je ne m’en mêle pas, vous ne tuerez rien.

En effet, mon frère tira plus de douze coups de fusil dont pas un seul ne porta. — Je suis donc le dernier des maladroits ! s’écria-t-il en frappant la terre de la crosse de son arme. Ah ça, maître Mouny, tâchez de me désensorceler.

— C’est bien aisé, mon ami, répondit Mouny de sa voix douce et agréable. Donnez-moi cela. De quel côté voulez-vous que je charge ?

Il chargea le côté gauche qu’on lui indiqua, et mon frère chargea l’autre.

— Avec celui-ci, dit Mouny en montrant celui qu’il venait de charger, vous ne manquerez pas.

— Et avec l’autre ? dit mon frère.

— Avec l’autre, vous ne toucherez pas, répondit-il.

Un vanneau passa, mon frère l’abattit ; puis une grive, et il la manqua. Le coup chargé par Mouny avait porté, l’autre avait été casser une branche dix pieds trop haut.

— Et maintenant, chargez le côté droit, dit mon frère. Il est possible que par là le fusil soit meilleur.

— À votre aise, dit Mouny-Robin. Il chargea le droit, et mon frère le gauche. Avec le gauche il toucha, avec le droit il ne toucha point. L’épreuve fut répétée toujours en sens contraire, cinq ou six fois de suite, et le résultat fut toujours celui que Mouny avait annoncé. À la septième : — Cette fois, dit-il, vous allez tuer avec votre charge et manquer avec la mienne ; je suis fatigué. Le fait suivit et confirma la prédiction.

De pareilles expériences ne pouvaient pas être attribuées obstinément au hasard et à l’adresse. Mouny était parfois lui-même d’une maladresse incroyable, et il n’en paraissait ni surpris ni humilié. Je sentais cela, disait-il. Il n’y mettait pas d’autre amour-propre. Il était beau chasseur comme on est beau joueur. Nous lui accordions d’être plus exercé et plus habile que nous ; cela ne suffisait pas pour expliquer les faits de divination véritable dont nous étions témoins tous les jours. Il me serait difficile de traduire nettement l’impression que ces faits produisirent sur nous à la longue. Il n’y a pas de fait si remarquable auquel on ne s’accoutume, et pourtant rien au monde n’est aussi difficile à vérifier et à constater qu’un fait de ce genre. Les continuelles et consciencieuses recherches de certains partisans du magnétisme, qui ne sont ni des fous, ni des charlatans, ont bien assez prouvé que la simple conquête d’un fait patent et incontestable peut être l’œuvre de toute une vie. Mais ce qu’il y a de plus étrange, c’est que ce fait à peine conquis entre d’emblée dans les esprits simples et droits sans y produire ni étonnement ni inquiétude. Je ne sais pas si les savans s’y soumettent aussi facilement, j’en doute. Leur orgueil a trop à faire pour s’accommoder des découvertes qui bouleversent leurs théories. Quant à moi, qui n’avais aucune théorie à perdre et aucune science à contrarier, j’ai été témoin d’un de ces faits après lesquels le doute n’est plus possible. J’avais vu Mouny-Robin exercer la faculté de seconde vue, ou d’odorat porté jusqu’à la puissance canine, sans être bien convaincu qu’il y eût dans l’humanité des instincts aussi exceptionnels et outrepassant les bornes connues de nos facultés communes. Dix ans plus tard, je jouai aux cartes avec une somnambule dont la vue semblait tout-à-fait interceptée, et, quoiqu’elle fît des prodiges, je me repentis, en sortant, d’avoir signé le procès-verbal. Il me vint des méfiances que je n’avais pas eues tout de suite. Je soupçonnai sa mère d’être de connivence avec elle pour duper le public, et je ne demandai avec une partie des opposans, quoique le bandeau fût impénétrable, si les contorsions qu’elle avait faites n’avaient pas un peu décollé l’appareil en dessous.

Mais, il y a deux mois, j’ai vu chez un médecin que je sais être un homme de conscience et de vertu, et que de nombreuses supercheries ont rendu plus méfiant que nous tous, une autre somnambule qui, malgré plusieurs bandeaux impénétrables, et privée de l’assistance de tout compère, exerça la faculté de la vue avec autant de netteté que je puis le faire avec d’excellens yeux et une clarté splendide. Cette fois, je poussai mon examen du fait jusqu’à la minutie, jusqu’à l’insolence, et je pourrais citer des détails qui ne laisseraient aucune prise au soupçon de jonglerie. Je suis donc persuadé, je suis donc sur aujourd’hui, autant qu’il est donné à l’homme de l’être d’un fait d’expérience personnelle attentive et lucide, que certains individus de notre espèce peuvent voir (et pourtant pourquoi pas entendre, pourquoi pas odorer ?) dans des conditions où l’exercice des sens serait interdit à la généralité des autres individus. Eh bien ! depuis ce temps, j’admire ma tranquillité. Il m’avait semblé qu’un tel fait me paraîtrait surnaturel, qu’il bouleverserait ma raison, qu’il me rendrait accessible à toutes les billevesées du monde, et je craignais d’arriver à la certitude que je cherchais. Voilà qu’il se trouve que rien de pareil ne s’est opéré en moi. Je ne crois à aucune puissance surnaturelle, et je me dis, avec tous ceux qui ont assisté à l’épreuve, qu’il y a sans doute dans la nature bien d’autres secrets non encore révélés, qui de long-temps ne seront pas explicables. Que dis-je, de long-temps ? ne le seront-ils pas toujours ? Un fait constaté entraîne-t-il autre chose qu’une analyse des effets et des causes saisissables ? et n’y a-t-il pas au-dessus de ces causes saisissables une cause première qui est le secret même de la Divinité ? Qui nous dira comment le blé pousse, et comment l’homme est conçu ? Nous voyons bien germer et poindre un brin d’herbe dans le sein d’une graine, nous voyons bien un enfant naître du flanc de sa mère ; mais la puissance de la vie, mais la perpétuation et le renouvellement de l’être, mais ces propriétés impérissables de l’esprit et de la matière, d’où viennent-elles ?

Quand on aura analysé l’œil de l’extatique, quand on aura trouvé dans ses nerfs, ou dans sa rétine, ou dans son cerveau, une faculté particulière de voir à travers les obstacles et en dépit des distances, que saura-t-on ? Ce qu’on savait il y a trois mille ans : c’est qu’il y a des pythies, des devins, des augures, des visionnaires et des prophètes qui n’exploitent pas tous la crédulité des hommes, et qui sont vraiment mus par une puissance intime et incontestable. On ne dira plus : C’est Apollon, c’est Isis, c’est Jehovah, c’est Magog qui parle. Les savans diront : C’est un fait naturel qui se produit. Mais, en vérité, à qui donc remonte la puissance dont ce fait émane ? Ne sera-ce pas jusqu’à Dieu, aussi bien que tous les faits de la vie dans l’univers ? Ce n’est donc pas dans une étude matérielle de la cause première qu’il faut chercher le progrès. Ce progrès ne sera jamais qu’une confirmation de plus en plus éclatante et universelle de la foi en Dieu, conquête primitive, durable, éternellement modifiable et perfectible de l’humanité. Mais ce qu’il appartient à la science humaine d’analyser et d’expliquer par les moyens qui lui sont propres, c’est d’une part le mécanisme des causes naturelles procédant des causes divines, et de l’autre le mécanisme des effets naturels procédant des unes et des autres. La science fera ce progrès quand les savans auront vu un assez grand nombre de faits nouveaux et incontestables pour rougir de leur scepticisme, comme ils rougiraient aujourd’hui de leur naïveté, si naïfs ils pouvaient être.

J’en étais là de mon explication, quand je vis que mon auditeur cosmopolite était profondément endormi. Je l’avais magnétisé, sans le vouloir, par mes réflexions sur le magnétisme. Ce fut à grand’peine que je l’arrachai au sommeil délicieux que lui procurait ma logique, pour lui faire entendre le final admirable du Freyschutz. Quand le rideau fut tombé : — Vous me devez la fin de l’histoire de Mouny-Robin-Gaspard et de Georgeon-Samiel, me dit-il en passant son bras sous le mien ; nous irons nous asseoir à Tortoni, et vous me l’achèverez.

— Je ne saurais, répondis-je, la raconter dans un lieu livré à des influences aussi contraires à l’effet qu’elle doit produire, et je crois, pour continuer le système de mon braconnier extatique, qu’au contact de toutes ces élégances parisiennes, je perdrais la mémoire des jours de ma jeunesse campagnarde. Venez avec moi en plein air ; la lune donne sur les toits, et je réussirai peut-être à sortir de mon explication…

— Je vous en dispense, dit le cosmopolite, qui commençait à en avoir assez. Il me semble que j’ai compris, tout en dormant ; vous attribuez à votre homme une sorte de seconde vue qui s’exerçait à la chasse, et qui se produisait chez lui au moyen de certaines crises nerveuses. Vous pouviez dire cela en deux mots ; je ne suis pas tellement sceptique, que je n’accepte cette donnée préférablement à bien d’autres.

— Eh bien ! repris-je, puisque ma tâche à cet égard est terminée, la fin de l’histoire viendra bien vite. Le garde champêtre et toutes les têtes fortes de l’endroit nous avaient bien prédit que cela finirait mal, et que Georgeon tourerait son compère Mouny. Un beau soir, comme la lune brillait au ciel, Mouny alla comme de coutume lever la pelle de son moulin ; mais, au moment où l’eau s’élançait et mettait la roue en mouvement, Georgeon, qui était mécontent de lui (sans doute parce qu’il ne le trouvait pas assez méchant pour un homme voué au diable), le poussa par derrière, l’enfonça dans l’eau la tête la première et le fit passer sous la roue de son moulin, d’où il sortit suffoqué, brisé et frappé à mort. On le trouva de l’autre côté du moulin, échoué sur l’herbe du rivage, disloqué, immobile et près d’expirer. Il passa pourtant six mois dans son lit, où il finit par succomber aux lésions profondes que la roue du moulin avait faites à la poitrine et à la moelle épinière. — On te l’avait bien prédit, mon pauvre homme, lui disait sa femme à son lit de mort, que Georgeon finirait par te tourer !

— Il n’y a pas de Georgeon qui tienne ! répondait le moribond. Je ne saurai jamais comment cela m’est arrivé, pas plus, ajouta-t-il, que je n’ai su le reste !

Le fait est que l’accident tragique du pauvre Mouny n’a jamais été bien expliqué. Il faut être non pas maladroit, mais bien déterminé au suicide pour passer ainsi par la pelle de nos moulins. Il vous suffirait de voir celui de Mouny, pour vous convaincre qu’il faut s’y lancer ou y être précipité avec une grande force, la tête en avant, pour ne pas pouvoir se retenir aux ais du pont, quelle que soit la force de l’eau. Tout s’expliquerait si Mouny eût été ivre ; mais il ne s’enivra pas, je crois, une seule fois dans sa vie. Il avait horreur du bruit et de l’odeur des tavernes, et, quand il s’y asseyait un instant, il en sortait en disant : « La tête me sonne ! » Je n’ai pas vu un autre paysan aussi délicatement organisé qu’il l’était à certains égards.

— N’avait-il pas un ennemi, un héritier, un rival ? me dit mon auditeur complaisant.

— Hélas ! il en avait plus d’un, répondis-je. Jeanne Mouny était jolie comme un ange, et d’une délicatesse d’organisation aussi exceptionnelle que celle de son mari. Elle était petite, fluette, et blanche comme les narcisses de son pré. Vivant toujours à l’ombre des grands arbres qui croissent dans cette région fraîche et touffue, elle avait préservé son cou et ses bras des morsures du soleil, et, quand elle était vêtue le dimanche d’une robe blanche et d’un tablier à fleurs, elle ressemblait plus à une villageoise d’opéra qu’à une meunière du Berry. Pour rester dans le vrai, ce n’était ni l’une ni l’autre ; mais c’était mieux, c’était quelque chose de fin, de propret et de charmant, avec une voix douce et des manières gracieuses. Il semblerait que ce rapport d’organisation eût dû les rendre précieux l’un à l’autre. J’ai la douleur de vous avouer que Mme Mouny préférait à son époux un gros garçon de moulin, noir, rauque et crépu, auquel Mouny ne témoigna jamais la moindre jalousie. Ceci est encore une particularité du caractère de notre ami. Il n’avait aucun préjugé sauvage sur l’honneur conjugal. Il ne se croyait obligé ni de haïr, ni d’injurier, ni de battre, ni d’étrangler sa femme, parce qu’elle lui était infidèle. Il nous parla souvent de sa position prétendue ridicule, et la manière dont il l’envisageait ne l’était nullement, — Jeanne est beaucoup plus jeune que moi, disait-il ; elle est jolie, et je l’ai toujours négligée. Que voulez-vous ? Je l’aime de tout mon cœur, mais j’aime encore mieux la chasse. La chasse, voyez-vous, mes enfans, celui qui s’y adonne ne peut pas s’adonner à autre chose. Si vous êtes amoureux, si vous êtes jaloux, faites-moi cadeau de vos fusils et de vos chiens, car vous ne serez jamais que de mauvais chasseurs.

Si bien qu’en raisonnant avec cet esprit de justice, il eut pour sa femme les procédés qu’un grand seigneur du temps de Louis XV aurait eus pour la sienne. Il n’est donc pas présumable qu’il ait été assassiné par son rival. Cela n’est venu à l’esprit de personne. Jeanne ne pouvait que perdre à la mort de son mari.

— Alors que présumez-vous de cette mort ?

— Je présume que Mouny était somnambule ou cataleptique d’une certaine façon, et qu’il a été surpris par la crise extatique au moment où il levait la pelle de son moulin. Quoi qu’il en soit, sa fin a été mystérieuse comme sa vie, et il n’est aucun de nos paysans qui ne l’attribue encore aujourd’hui à une lutte avec l’esprit malin, le diable chasseur, le terrible Georgeon de la Vallée Noire. Je vous disais que notre peuple des campagnes possède son fantastique tout comme un autre, et que les Allemands n’en ont pas le monopole. Je pourrais vous conter d’après eux des histoires encore plus effrayantes, mais il est trop tard pour cette nuit. Bonsoir.

George Sand.
  1. Se tourer, en berrichon, lutter ensemble ; être touré, être terrassé dans la lutte.