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Note sur l'enseignement agricole en France et à l'étranger/Introduction

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NOTE
sur
L’ENSEIGNEMENT AGRICOLE
EN FRANCE ET À L'ÉTRANGER
par
CH. JOLY


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Au moment où l’instruction classique tend à prendre moins d’importance[1] et où l’on sent plus que jamais le besoin d’instruction professionnelle, lorsque les progrès qui s’accomplissent chez les peuples voisins nous font comprendre enfin qu’il devient indispensable de perfectionner notre outillage agricole et de répandre dans les campagnes une instruction qui soit en harmonie avec le climat, avec la nature du sol et les aptitudes des habitants, il n’est pas sans intérêt de voir ce qu’ont fait les étrangers dans la voie qui nous occupe et de comparer nos écoles, nos laboratoires et nos stations agronomiques avec ce qui existe hors de nos frontières.

L’antiquité s’est surtout occupée de luttes, de conquêtes, puis de la forme des cultes, de l’étude des mystères de notre origine et surtout de la nature ou de l’existence de la divinité. On voit aujourd’hui que ce sont des études creuses qui nous laisseront éternellement dans le vague. Une seule grande vérité ressort de toutes les théories théologiques, c’est que tous les peuples, dans tous les temps et dans tous les pays, ont reconnu l’existence d’une cause suprême, infinie, inconnue dans son essence, mais merveilleuse dans ses manifestations : on lui a donné des noms divers, mais, au fond, aujourd’hui que les études sont armées de deux instruments nouveaux, le microscope et le télescope, tous les penseurs voient leurs théories s’égarer plus que jamais dans l’infini et sont tenus de s’avouer vaincus dans leur besoin d’expliquer les origines du monde et la nature de son créateur. Mieux vaut s’arrêter au vers de Voltaire :


« Si Dieu n’existait pas, il faudrait l’inventer »


Contentons-nous donc de cette vérité qui satisfait notre intelligence et tenons-nous en à cette sublime maxime : « Ne fais pas aux autres ce que tu ne veux pas qu’on te fasse ». Là sont toutes les lois, toute la morale, dans le présent et dans l’avenir. Notre pauvre esprit humain est pétri d’erreurs et de préjugés qui se transmettent de siècle en siècle et qu’il n’est pas facile de déraciner. Ainsi, de tout temps, pour assurer son existence, l’homme s’est appliqué à détruire son semblable et, en général, tout ce qui l’entoure, animal ou végétal : on lui a enseigné l’histoire, la poésie, l’éloquence, la théologie, l’art de la guerre, etc., mais, pendant des siècles, on a oublié que le premier des arts consistait, non à guerroyer ou à parler, mais à produire, en d’autres termes, que l’Agriculture était la première, la plus noble de toutes les industries, qu’elle devait passer avant tout, parce qu’elle occupe les trois quarts de la population et qu’elle sert à satisfaire la première des lois : la loi de vie. Voyez encore, à l’heure qu’il est, l’opinion générale : qu’il s’agisse d’une combinaison ministérielle, s’il y a un membre sans couleur, sans influence dans le cabinet, on le mettra au commerce et à l’agriculture : si, dans les familles, il y a un fils moins brillant que les autres, on se console, on en fera un campagnard ou un commerçant !

Ce n’est guère qu’au XIXe siècle qu’on voit surgir partout des écoles d’agriculture et que l’on comprend enfin quelle variété infinie de connaissances embrasse l’agronomie. Prenons, par exemple, en France, la culture du blé : nous la voyons passer du simple au double, suivant les départements, suivant les semences et les fumures employées, l’outillage agricole, etc. ; prenons la vigne, la deuxième plante providentielle après le blé, sous une latitude à peu près égale, Montpellier et Bordeaux, les cépages, la vinification, tout diffère, là comme à Reims ou à Mâcon : quelle variété de problèmes et d’études dans l’art de demander au sol ce qu’il peut produire ! Et malgré toutes nos écoles et notre science, ce sont encore, à l’heure qu’il est, les Chinois qui tirent le plus grand parti de leurs terres à surface égale, et cela, grâce à l’eau et à l’engrais habilement employés ; ils ont peu de fumier de ferme puisqu’ils ont peu d’animaux de boucherie, mais on sait par quoi ils le remplacent. Il est grand temps de les imiter, puisque la vie animale devient tous les jours chez nous plus dispendieuse et plus difficile. Sans aller chercher des conquêtes au loin, que de coteaux nus, que de prairies à améliorer, que de champs à mieux cultiver et à drainer, que de canaux à construire, que d’arbres fruitiers à planter dans notre patrie ! Faisons notre examen de conscience et voyons ce que nous ont rapporté toutes les grandes guerres de ce siècle. Nous avons promené notre drapeau dans toutes les capitales de l’Europe pour en rapporter quelques étendards aux Invalides et finir par la guerre de Crimée, du Mexique et d’Italie ; en résumé, regorgement de la fleur de notre jeunesse et une dette de plusieurs milliards qui va peser sur tous nos budgets à venir, le tout couronné par un écrasement qu’on appelle le siège de Paris[2] l’on a vu ce que jamais l’histoire n’avait montré : une ville de deux millions d’âmes enserrée dans un cercle de fer où n’aurait pas pu passer une feuille de papier, puis 430 000 hommes armés faits prisonniers dons une souricière et, en présence de cet incroyable désastre, la joie rayonnant dans la capitale le 4 septembre ! Oh ! Patrie ! Voile-toi la face ! Si tous ces milliards dépensés en pure perte, si toutes ces vies si précieuses avaient été consacrées à des travaux utiles, quelle France nous aurions à présent ! Hélas ! la leçon de 1870 ne nous servira pas : tout Français se croit appelé à porter partout le « flambeau de la civilisation et à régénérer l’humanité » !

Peuple lumière, on te dit que tu es le cerveau du monde et qu’il ne peut pas se tirer un coup de canon en Europe sans ta permission ! Consulte à cet égard les peuples voisins : ils te diront que tu n’es qu’un fils de famille et que tu as besoin d’un conseil judiciaire. Tu te payeras toujours avec des mots : « Instruction » (sans l’éducation), « liberté » (prononcez licence), « fraternité » (prononcez : frères ennemis) « l’empire, c’est la paix », « pas un pouce de notre territoire », « le cléricalisme, voilà l’ennemi », « drapeau national des plis duquel sortiront l’égalité » (prononcez médiocrité) « et l’affranchissement des peuples ! » Voilà les mensonges sonores qui forment notre credo politique ; mais ce n’est pas avec cette fumée qu’on fait pousser du blé et qu’on lie des relations avec ses voisins. Nos savants et nos artistes nous sauvent, soit : mais sommes-nous bien sûrs d’être les seuls au monde pour sonder les mystères de la nature et faire progresser l’humanité ? La race anglo-saxonne n’a-t-elle pas apporté une part égale à la nôtre dans les grandes découvertes modernes ? Dans presque toutes les grandes inventions humaines, nous avons été les derniers à nous en servir, que ce soit les chemins de fer, la taxe des lettres, les télégraphes, le téléphone[3] ou l’emploi des machines de tous genres.

Prenons seulement deux exemples : les chemins de fer métropolitains existent à New-York, à Londres, à Berlin ; ici ils donneraient du travail à des milliers de personnes, ils raccorderaient nos gares de chemins de fer, ils dégageraient l’intérieur malsain et encombré de la ville pour vivre plus sainement la nuit hors du centre des affaires : eh bien ! on attend toujours… pour savoir qui aura les pots de vin dans cette grande entreprise.

Autre chose : les canaux latéraux du Rhône sont étudiés depuis longtemps et rendraient la vie et la richesse à dix départements : on a là deux réservoirs précieux, dans le lac de Genève et dans les glaciers des Alpes pour fournir l’eau en été. Eh bien ! les ministres se succèdent, ils vont étudier la grande œuvre sur place, promettre « le dévouement et le patriotisme de la Chambre[4] » puis… le ministre tombe, et on recommence trois mois après… à ne rien faire.

Pourquoi laisser dépérir le sol même de la Patrie pour aller conquérir au loin des deltas fiévreux qu’il faut arroser du sang de nos enfants et où il faut engloutir des centaines de millions pour des résultats problématiques ?

Nous avons à notre porte une colonie exceptionnelle, l’Algérie, et nous la négligeons, laissant ainsi la proie pour l’ombre.

En industrie, nous faisons des Expositions splendides ; nos voisins viennent piller nos dessins, fabriquer ensuite à moitié prix et prendre notre place sur les marchés de l’univers. Nos ouvriers, que l’on exalte et qu’on flatte pour avoir leurs votes, s’accoutument à un bien-être fort désirable, sans doute, mais qui n’existe pas autour de nous et qui fait que nous fabriquons plus chèrement. Si, encore, nous allions étudier sur place les besoins et les goûts des peuples étrangers[5], nous pourrions modifier notre fabrication, l’adapter aux besoins et aux climats de nos acheteurs, mais il est si doux de rester chez soi, de ne parler que sa langue, d’attendre l’acheteur et de lui imposer ses goûts ! Pendant ce temps-là nos voisins envoient leurs enfants et leurs échantillons à l’étranger, ils créent des relations, étudient les besoins, perfectionnent leur outillage commercial et peu à peu nous évincent des marchés du monde.

Sommes-nous un peuple pratique ?

Je veux bien le croire, mais citons deux faits : nous songeons à célébrer un centenaire politique, à refaire une exposition internationale et à convier les gouvernements étrangers à venir fêter chez nous des principes qui sont l’anéantissement de leur propre existence : avouons que c’est peu tentant pour eux et qu’il est impossible d’agir avec plus de légèreté et d’irréflexion ; mais nos patriotes seraient bien aises de crier « vive la République » aux oreilles des princes étrangers, comme jadis, certain personnage, aujourd’hui arrivé, cria devant le czar « vive la Pologne » !

Que nous ont rapporté les deux dernières expositions ? En 1867, nous avons vu à Paris tous les princes de l’Europe, c’est vrai, mais qu’y ont fait les étrangers ? Ils ont constaté à nouveau leur infériorité comme goût et comme invention, puis ils ont pénétré dans nos ateliers, ils ont étudié nos procédés de fabrication, copié nos modèles pour les faire à plus bas prix et, rentrés chez eux, les Anglais ont triplé leur musée industriel de South-Kensington ; à Berlin, à Saint-Pétersbourg, on a fait de même : on a attiré nos contremaîtres et fabriqué à moitié prix des marchandises inférieures, soit, mais qui se vendaient mieux pour ce motif bien simple que les acheteurs sont plus nombreux que les connaisseurs. À Paris, est-ce que tout le monde ne court pas aux magasins du « Louvre » et du « Bon-Marché » ?

Puisqu’aujourd’hui, presque tout se fabrique par des procédés mécaniques, est-ce que les machines ne fonctionnent pas de même des deux côtés du Rhin ? Reste la question de goût et de modèles : se gêne-t-on pour les copier ?

Prenons l’exposition de 1878 : celle-là a laissé un déficit de plus de trente millions et elle a élevé le prix de toutes choses à Paris ; c’est le plus clair de ses résultats. Ah ! dira-t-on, quand il y a une exposition à Londres ou à Amsterdam, nous y envoyons des députations ouvrières qui font des rapports ! Qu’y-a-t-il dans ces rapports ? On a « fraternisé » dans les clubs, on a maudit « l’infâme capital », on a parlé de « l’instruction intégrale », on a répété en chœur que « le bourgeois » est le « microbe du peuple » et tout cela coûte des centaines de mille francs à la ville de Paris. Comment en serait-il autrement, quand, après l’incendie de leurs monuments publics par les Parisiens eux-mêmes, ou plutôt par une poignée de bêtes féroces déguisées en hommes, chose dont l’histoire n’offre pas d’exemple, on voit trôner au conseil municipal et à la Chambre des députés les incendiaires ?

Comment l’ouvrier de Paris aurait-il le sens droit, quand on voit des Députés déposer un projet de loi pour limiter le travail à huit heures par jour ? Est-il possible que de pareilles billevesées, enfantées, bien entendu, comme réclame électorale, puissent s’imprimer dans notre journal officiel et paraître à l’ordre du jour ?

Comme, à Paris, on travaille à l’heure, il s’ensuivrait que le gain de l’ouvrier se trouverait diminué ou que le prix de revient de nos produits s’élèverait en proportion, rendant ainsi toute exportation impossible ; voilà tout ce que nos « incorruptibles » ont trouvé dans leur cervelle.

Comment aurait-on le sens du juste et de l’injuste, quand on voit le député qui a eu le plus de voix à Paris, présider, au Cirque d’Été, une réunion ayant pour but d’autoriser le mouillage des vins, c’est-à-dire le vol le plus patent qu’il y ait au monde ? Et cela au nom des ouvriers qui en sont les premières victimes ! Et c’est à cette population inconsciente et aveugle qu’on donne le suffrage universel ! Mieux vaudrait donner un fusil à un singe ! Aussi la voit-on nommer des députés qu’elle ne connaît pas et qu’elle n’a jamais vus, même en rêve…

Allez, chassez les étrangers de vos usines, au nom de la fraternité universelle, continuez à chercher vos conseillers dans le ruisseau, encouragez les insanités qui se débitent dans vos clubs, égorgez les ingénieurs des compagnies minières, glorifiez les assassins, envoyez vos meneurs d’Anzin à la Chambre des députés, si vous n’avez pas assez de médiocrités à Paris, la Province est là qui vous en fournira et si vous croyez ramener par ces moyens la prospérité dans la capitale et guérir la triple crise industrielle, agricole et immobilière dont nous souffrons tous, riches et pauvres, vous vous faites d’étranges illusions !

La crise que traverse l’agriculture et l’industrie en ce moment n’est que le prélude de la concurrence qui devait fatalement s’établir entre l’ancien monde et les terres nouvellement habitées, où le sol et les conditions naturelles aidés par la rapidité et le bas prix des transports rendent la production plus économique. Chaque année, 500 000 Européens dans la force de l’âge et poussés parle besoin d’améliorer leur sort, vont féconder le Nouveau Monde et nous créer une concurrence de plus en plus grande : dans ces pays neufs, la terre ne coûte presque rien, les impôts sont minimes, le service militaire nul, les machines peuvent fonctionner sans entraves et sans le morcellement du sol, le blé peut se produire à 10 ou 12 fr. aux États-Unis, à 5 ou 6 fr. dans l’Inde.

Prouvons par quelques chiffres, la confirmation des réflexions qui précèdent. Si nous consultons les « Documents statistiques réunis par l’administration des Douanes sur le commerce de la France » et publiés en janvier 1886, nous voyons qu’en dix ans, c’est-à-dire de 1876 à 1885, l’importation en France des fruits de table s’est élevée de quarante-cinq millions à cent huit millions : les vins, de vingt-cinq millions sont montés à trois cent cinquante millions. Enfin, pour ne prendre que des chiffres généraux relatifs à l’agriculture, les objets d’alimentation importés en 1876, pour 962 753 fr., ont monté à 1 380 468 francs en 1885. N’y a-t-il pas là bien des produits que nous pourrions demander à notre propre sol ?

Si nous regardons les chiffres de nos exportations, nous les voyons diminuer de 400 millions depuis 4 ans ; est-ce la un commerce extérieur en progrès ?

Trois choses auront caractérisé la fin du XIXe siècle : la construction des chemins de fer, le percement des isthmes et la fabrication presque indéfinie des produits industriels par des moyens mécaniques. De là une surabondance de ces produits, non seulement chez nous, mais chez tous les peuples voisins. De plus, l’accroissement progressif des populations européennes, en rendant la vie plus difficile sur le sol natal, les pousse à la colonisation des contrées lointaines, de même que les progrès presque sans limites de la production par les forces mécaniques obligent le commerce à chercher au loin des débouchés nouveaux et cela en dehors de toute visée politique ou de calculs stratégiques.

Qui va l’emporter dans cette lutte nouvelle ? Sera-ce la France, avec son goût incontestable et son esprit d’invention, mais avec ses armées permanentes, son budget écrasant, ses ministres de passage et ses impôts plus forts que dans toute l’Europe ? Les étrangers ont-ils tort quand ils disent que Paris n’est qu’un théâtre de polichinelles, un gargantua qui, en quinze ans, a consommé trente ou quarante ministres de l’agriculture ? Que peut faire un homme qui a à peine le temps d’endosser son costume officiel et de connaître ses chefs de service ? Ne mourons-nous pas de cette abominable maladie que nos docteurs n’ont pu définir et qu’on appelle « la politique » ? Ah ! méditons bien ces paroles que prononçait notre illustre Pasteur dans son discours de réception de M. Bertrand, à l’Académie française, le 14 décembre dernier : « La vraie démocratie est celle qui permet à chaque individu de donner son maximum d’efforts dans le monde ! Pourquoi faut-il qu’à côté de cette démocratie féconde il en soit une autre stérile et dangereuse qui, sous je ne sais quel prétexte d’égalité chimérique, rêve d’absorber et d’anéantir l’individu dans l’État ? Cette fausse démocratie a le goût, j’oserais dire, le culte de la médiocrité : Tout ce qui est supérieur lui est suspect. On pourrait la définir : la ligue de ceux qui veulent vivre sans travailler, consommer sans produire, arriver aux emplois sans y être préparés et aux honneurs sans être dignes. »

Une autre maladie, chez nous, consiste à forcer, de par la loi, les départements et les communes à fonder non des écoles d’agriculture dont nous avons tant besoin, mais des écoles normales d’institutrices, en grévant pour cela les budgets des communes, au point de ne plus pouvoir satisfaire les besoins les plus indispensables. On a vu des séances du Sénat, par exemple, celle du 29 décembre dernier, occupée à voter 40 ou 42 emprunts pour fonder des écoles dites normales, là où les besoins d’instruction étaient largement satisfaits. Si l’on faisait le relevé des emprunts faits par les villes et les départements, sans nécessité absolue, on en serait effrayé. Je n’ose pas dire les chiffres que j’ai déjà constatés ; mais, qu’on me permette une simple question ; y a-t-il correspondance entre l’accroissement de l’instruction et l’accroissement de la moralité publique ? Ne confond-on pas l’instruction avec l’éducation ? Ne développe-t-on pas l’une aux dépens de l’autre ? Enfin, et je termine ce triste sujet, ne constate-t-on pas une criminalité croissante dans la jeunesse et ne voit-on pas commettre aujourd’hui, par des enfants, des crimes qu’on ne connaissait pas autrefois ? Oui, je ne crains pas de le dire, à force de faire des écoles d’institutrices, il y aura, dans quelques années, autant d’institutrices que d’élèves ; pour garnir certaines écoles on grève les communes et l’on crée des bourses à certaines familles : où cela va-t-il conduire toutes nos malheureuses déclassées ? Nous avions déjà des légions de bacheliers inutiles devenant remisiers ou journalistes ; que deviendront les institutrices ? hélas ! je n’ose le dire.

Quand on examine de près notre situation commerciale, si gênée aujourd’hui, il semble que le remède est bien simple[6] ; gardons notre marché intérieur et égalisons par des mesures de douanes nos conditions de production avec celles de nos voisins. Soit, mais n’allons-nous pas augmenter chez nous le prix de la vie matérielle ? Oublions-nous que nous sommes le peuple le plus imposé de l’Europe ? Que le blé, le pétrole, le fer, le charbon, la viande, la laine, tout cela se produit à meilleur marché hors de chez nous ? Que nous sommes liés par des traités de commerce ? Que nos grands ports, que les intérêts de notre navigation demandent des ménagements ? Que les étrangers nous répondront par des lois prohibitives, comme on l’a vu aux États-Unis, dans la question des porcs trichinés ?

Non, ce n’est pas là qu’est le remède à la situation présente.

Qu’on se pénètre d’abord de cette vérité : que la forme de gouvernement, si importante qu’elle soit, n’est qu’au second plan pour remédier aux difficultés présentes[7]. un ensemble de mesures, une suite d’idées, une persévérance qui est peu dans notre nature : une politique stable, un budget en équilibre, des réformes dans le fonctionarisme, l’instruction professionnelle et agricole sous toutes les formes, l’emploi raisonné des engrais minéraux et des machines perfectionnées, l’association pour la production agricole, la diminution des frais de transport, la construction de canaux pour l’irrigation, la création de champs d’expériences, l’instruction manuelle répandue partout, comme en Suède et en Allemagne, l’observation des progrès accomplis chez nos voisins, l’élude des langues vivantes, les voyages et le séjour de notre jeunesse à l’étranger, etc., etc.

Comme je l’ai dit précédemment, ce qui distingue surtout l’agronomie moderne de l’ancienne, c’est l’application de la science aux procédés agricoles, c’est l’emploi des machines pour faciliter la main d’oeuvre, c’est enfin la fertilisation du sol par l’apport d’engrais minéraux pour compléter l’insuffisance de la fumure au fumier de ferme et donner à la plante les éléments de nutrition qu’à signalés l’analyse chimique.

Déjà, au XVIe siècle, Bernard Palissy, un de nos plus grands génies, avait ouvert la voie dans son immortel ouvrage. Le Baron de Liebig, dans son livre sur « les lois naturelles de l’Agriculture » publié en 1862, a fait ressortir par des faits irrécusables la nécessité de la loi de restitution. Depuis une vingtaine d’années, la facilité des communications et le bon marché des transports ont ouvert des contrées neuves très fertiles au commerce du monde, et ont mis leurs produits en concurrence avec les nôtres ; il faut donc que notre agriculture se transforme et qu’elle demande à la science les moyens de lutter avec l’étranger.

Si on lit le rapport officiel fait au Sénat par M. Krantz sur la crise actuelle, on voit qu’il l’attribue à plusieurs causes :

1° L’excès de nos impôts qui s’élèvent à 104 francs par tête en moyenne ; nous sommes le peuple le plus imposé en Europe et des calculs, dignes de foi, montrent que certaines terres payent de 20 à 30 pour cent de leur revenu ;

2° Le haut prix de la terre qui charge le fermage de trop gros intérêts ;

3° Le morcellement du sol qui est souvent inaccessible à l’enlèvement des récoltes, à l’apport des engrais, à l’irrigation, au drainage, à la culture mécanique ;

4° Le haut prix et la rareté de la main-d’œuvre comparée avec celle de nos voisins ;

5° L’insuffisance d’instruction technique.

À quelques exceptions près, nos agriculteurs, propriétaires ou fermiers n’ont reçu aucune instruction professionnelle ; ils cultivent leurs terres comme leurs prédécesseurs le faisaient et ne tiennent pas compte des enseignements de la science.

Parlerai-je, enfin, de la concurrence étrangère ? Tout le monde sait aujourd’hui que le Canada, l’ouest des États-Unis, le Texas, la Plata, l’Inde et l’Australie peuvent produire du blé à des prix bien inférieurs aux nôtres et, malgré l’éloignement, tous ces pays, pour divers motifs, seront pendant longtemps pour nous une concurrence redoutable.

Si, du blé, nous passons aux plantes oléagineuses, nous trouvons qu’elles ont une concurrence dans le pétrole ; la viticulture est aux prises avec le phylloxéra, la garance est tuée par l’alizarine, le charbon est plus cher chez nous qu’en Prusse et en Angleterre, les laines d’Australie nous inondent et nos impôts augmentent tous les jours ! Il faut aviser.

Ne nous laissons pas abattre, cependant, quand nous voyons les aérostats dirigeables, la guérison de la rage et la transmission de la force par l’électricité ; un pays qui a produit un Chevreul, un Dumas et un Pasteur ne doit jamais désespérer.

J’ai souvent signalé, dans le cours de cette note, notre manque d’instruction professionnelle.

Nous allons, maintenant, chercher ce qui s’est fait en ce genre, chez nous et chez nos voisins et nous tâcherons, si c’est possible, de tirer de cette étude quelqu’une enseignement.



  1. Ceux que cette question intéresse liront avec fruit le Mémoire de M. Gréard au Conseil académique de Paris, en date du 7 juillet 1885, sur le baccalauréat et l’enseignement secondaire.
  2. On a mesuré la distance de la terre au soleil, on ne mesurera jamais l’immensité de la bêtise humaine et de l’aveuglement causé par l’orgueil national que l’on confond avec le patriotisme. En 1870, dans la presse, dans les réunions publiques, à la Chambre, dans les théâtres, partout, on criait : À Berlin ! À Berlin ! La France aveuglée était profondément ignorante de ce qui se passait en Allemagne, et surexcitée par une presse plus ignorante encore, puis intéressée à faire de l’agitation pour débiter son abominable marchandise. On avait une armée régulière de 350 à 300 000 hommes à peine, pour aller attaquer chez elle une nation belliqueuse préparée de longue date, ayant 200 000 hommes à mettre en ligne avec un triumvirat d’acier comme l’empereur d’Allemagne, le prince de Bismark, et le général de Moltke ! Nous avions, nous, à leur opposer un général en chef inexpérimenté et souffrant de la gravelle ! Puis à la suite, tous ces tribuns sans mandat et sans vergogne, n’ayant pas même la pudeur de la défaite, tous ces charlatans politiques que l’histoire flétrira un jour comme ils le méritent, et qui ont escaladé le pouvoir où ils n’ont montré qu’ignorance et incapacité. La Nation ne voyait pas alors, et ne voit pas encore aujourd’hui, que ces « patriotes » aiment la France comme les sangsues aiment les malades. Ah ! celui qui prédisait alors notre perte passait pour un renégat, et les clairvoyants étaient malvenus à émettre leur opinion : j’en sais quelque chose. Rarement, une nation a montré une aberration semblable. Faut-il qu’un pays soit vivace pour qu’il ait rebondi comme il l’a fait ; car, à l’heure qu’il est, la France est encore, avec l’Angleterre, le pays le plus riche de l’Europe.
  3. D’après le bulletin international de l’électricité publié cette année, les Téléphones ont, en Allemagne, 14 733 abonnés. Il y a là 48 lignes interurbaines, et en France 3 seulement.

    Il y a en Angleterre 45 144 abonnés
    Italie 8346 —
    France 7475 —
    Belgique 3365 —
    Espagne 594 —

    On voit que l’usage du téléphone est en raison directe de l’activité industrielle de chaque pays.

  4. On sait que, chez les Députés, ce patriotisme consiste à promettre beaucoup à leurs électeurs, puis, une fois nommés, à taxer les contribuables et à laisser les affaires du pays pour faire les leurs, et rentrer dans les frais de leur élection.
  5. Voir à cet égard les excellentes « Notices coloniales, publiées à l’occasion de l’exposition d’Anvers, en 1885, par le ministère de la marine et des colonies. » Paris, imprimerie nationale. 3 vol. in-8°.
  6. J’avoue que, pour ma part, je ne suis pas porté pour les changements de gouvernement : depuis cent ans que nous sommes dans le provisoire, tous ont fait d’irréparables sottises. Dans une vie déjà longue, j’en ai vu quatre, cela me suffit, et voici ma conclusion : quoiqu’on fasse, c’est comme un déménagement, cela coûte fort cher, et l’on change souvent son cheval borgne pour un aveugle. Il faut toujours combler d’honneurs et d’argent les nouvelles couches gouvernementales, c’est-à-dire les affamés qui, sous tous les régimes, vivent aux dépens du budget. Prenons seulement la masse des contribuables, les méritants, ceux qui travaillent, et adressons-leur ces simples questions : Vous êtes aujourd’hui souverains, vous êtes la force, puisque vous êtes le nombre : hé !, bien, voyons : Payez-vous moins d’impôt ? Votre loyer est-il diminué ? La vie matérielle est-elle moins chère ? La moralité publique a-t-elle augmenté ? Y a-t-il moins d’enfants illégitimes ? Votre commerce est-il plus prospère ? Et vous, ouvriers, vous est-il plus facile de vous élever par le travail, et d’assurer le repos de votre vieillesse ? — Hélas, non ! — Hé bien alors… Au reste, quand on entend gronder sourdement les orages qui menacent les sociétés modernes, on est en droit de se demander si les pouvoirs publics ont fait ce qu’indique la prévoyance pour nous mettre à l’abri des tempêtes sociales qui éclatent de temps à autre. Les uns, sous prétexte de respecter le droit d’asile, reçoivent l’écume des révolutionnaires et des pestiférés politiques qui apportent avec eux leurs fatales utopies ; les autres, pour faire de la réclame électorale, promettent ce qu’ils ne peuvent tenir. Si les réunions publiques sont libres, les folies et les menaces éclatent au grand jour ; si elles sont interdites, on a recours aux complots, et la lutte prend un autre nom : elle produit les régicides, et le fond est le même. Sans doute, la charité fait des miracles, mais, dans le corps social, il y a, comme dans le corps humain, l’hygiène et la thérapeutique. La charité, comme la thérapeutique, soulage et guérit quelquefois, mais mieux vaut faire de l’hygiène, prévenir le mal, améliorer les conditions du travail par les sociétés coopératives, les sociétés de secours mutuels, les caisses de retraite, etc., etc. Quand, en Europe, le choléra fait irruption, on prend toutes les précautions pour l’éviter. Hé ! bien, nous sommes menacés d’une épidémie bien autrement terrible : le socialisme, c’est-à-dire la guerre à la propriété par tous les moyens, l’assassinat, le feu, la dynamite. Dans tous les pays, le but est le même : déposséder celui qui a : on ne dit plus comme au temps des Saint-Simoniens : « À chacun suivant ses œuvres », ce qu’on veut, c’est la richesse par la violence, sans le travail et l’économie. N’y a-t-il pas ici de la faute de tout le monde ?
  7. Pour prouver combien nous sommes amoureux de la forme, et peu soucieux du fond, rappelons-nous un célèbre tribun qui, pour sa réclame électorale, allait présider les banquets des commis voyageurs et des marchands de vin. Pendant dix ans, son talent de parole a tenu le pays suspendu à ses lèvres, et cependant, dans cette outre gonflée de vent, qu’y avait-il ? Après avoir déchaîné la populace, elle a disparu pendant la Commune, pour revenir ensuite tirer les marrons du feu, une fois l’orage passé. Alors, on ne voyait là qu’un « fou furieux ». Ce tribun a-t-il fait les affaires de la France ? Il a fait les siennes et celles de ses amis ! Lorsqu’il a été au pouvoir, a-t-il déraciné un abus ? fait triompher une idée utile ? fondé quelque chose pour mériter des funérailles qui, avec celles d’un grand poète, ont été le triomphe du charlatanisme, au point de faire pâlir Barnum lui-même ? Ces foules ne rappelaient-elles pas l’âne portant des reliques ? Quand notre grand orateur retourna à son fidèle Belleville, auquel il avait tant promis et donné si peu, il fut accueilli par des sifflets auxquels il répondit avec rage, en s’esquivant par une porte de derrière : « Je vous poursuivrai jusque dans vos repaires ! ». Je ne crains pas de le dire : si, dans notre société actuelle, Robert Macaire revenait au monde, et voyait élever une statue à notre idole sur la place du Carrousel, il n’hésiterait pas à se porter candidat au prix Monthyon.