Notes politiques et sociales : la Reine Victoria

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La Revue blanche,
Tome 24, page 221
Janvier-avril 1901

Alfred Jarry

Notes politiques et sociales : la Reine Victoria[1]
1er février 1901

NOTES POLITIQUES ET SOCIALES


LA REINE VICTORIA

La Reine est morte, vive la Reine… quoique ce soit l’avènement d’un roi. Il nous paraît plus naturel d’employer la traditionnelle formule à glorifier le monarque mort, car les monarques ont ceci de commun avec ces autres grands de la terre, les écrivains – lesquels inventent des hommes au lieu d’en gouverner – que c’est quand ils ne sont plus qu’on s’aperçoit qu’ils étaient grands. Il y a si longtemps qu’elle régnait que tout un demi-siècle de vies humaines s’est éteint, comme il était né, sous le ciel de la même Victoria, ainsi qu’une génération n’a pas le temps de percevoir que les constellations se déplacent.

La reine, en déclarant qu’elle voulait attendre, pour fêter le soixantième anniversaire de son avènement, jusqu’à ses soixante ans de royauté révolus, a prouvé qu’elle ne prévoyait pas plus un terme à cette royauté qu’au royaume ; et tout sujet anglais identifiait en effet dans son esprit la souveraine et l’Angleterre. Bien qu’on pût rencontrer parfois dans les rues de Londres la courte et replète vieille en noir enfoncée dans sa voiture que précédait un piqueur en rouge, la reine était bien véritablement un pouvoir abstrait, et la fermière de Balmoral qui ne la reconnut point prétexta qu’une vraie reine est avant tout une couronne, quoiqu’une tête soit nécessaire à la porter. Il y a là, plausiblement, une des explications de la paisible longévité de Victoria sur le trône. Un peu de même façon, les Français, qui n’ont point de roi, n’ont pu éluder cette conséquence logique que, quand on n’a point de roi, on subit une reine : sa très gracieuse Majesté la République. Il est vrai qu’ils y sont conduits par le peu d’honnêteté de leur langage, qui laisse apparent le sexe des mots. Avec la même naïveté, les lointains sujets de l’Impératrice des Indes se figurent sans doute Victoria comme quelque forme sédentaire d’idole accroupie et les mains levées. Le règne est fini et on n’a point d’autre critérium pour le juger que sa longueur : la reine disait qu’elle ne savait point le sens du mot « opportunité » et qu’elle tâchait à discerner seulement entre le mal et le bien. Mais les ministres sont institués afin de suppléer les rois pour le bien et pour le mal, ceci se confirme de l’actuelle guerre.

Il n’y a maintenant rien de changé dans le monde, si ce n’est qu’assurément le prince de Galles, devenu Édouard VII, ne voyagera plus : on le prendrait pour un président de République. C’est toujours le sang de Victoria qui circule et enlumine le visage royal. Il n’y a rien de changé… Ah ! si : désormais on chantera God save the King.

Alfred Jarry



  1. Voir aussi : Le Cercueil de la reine Victoria