Nymphée (Rosny aîné)/I/VI

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Nymphée
Société française d’imprimerie et de librairie (p. 75-84).

VI

L’attaque


Un matin, nous voguions mollement, Sabine et moi, sur le lac. Notre ami nous avait d’abord suivis dans notre paresseuse promenade. Il allait, revenait par des sauts imprévus, entraînait quelque temps notre radeau. Nous fîmes halte à l’ombre d’un bouquet de frênes, sur un îlot.

Des nymphæas songeaient neigeusement sur leurs feuilles assombries. L’humble renoncule d’eau se levait entre de fins archipels d’algues. Les sagittaires déployaient leur fine pâleur, aux reflets adoucis comme les nimbus à l’aube. Et les poissons aigus, émergeant par cohortes, s’élançaient à la joie. Plantes et bêtes glorifiaient le jour ; l’heure sonnait aux carillons de l’ombre, aux rides de l’eau, aux balancements du roseau. Les tièdes caresses se cherchaient dans les impondérables nues de pollen, dans la fleur venue tendrement des profondeurs vers une fleur aimée. Le monde des Eaux, père de la vie, ancêtre fécond, multipliait son intarissable magie.

Le regard de Sabine était imprégné de la fraîcheur du lac, de la palpitation du jour. Ému, je tremblais en la regardant. Éternel Éden de la nature autour de la jeunesse amoureuse !

Je me souviens du passage d’un rayon sur elle, à travers la trouée du feuillage. Elle était debout, ses cils abaissés vers moi. Le rayon se mit à trembler sur sa chevelure, dans un frôlis de feuilles. Un rameau tomba ; un insecte brillant erra sur son col. Et le bonheur semblait posé sur l’eau bleuissante, sur le bord nacré des pétales. Je la pris contre mon cœur ; une douceur périlleuse nous commandait :

— Toujours ! — murmurai-je.

Puis, j’eus peur, je m’écartai d’elle ; nous n’osions plus nous parler ; une menace trop charmante rôdait autour de nous ; l’accent des feuilles le frou-frou d’un passereau, le susurrement des insectes, semblèrent des soupirs de l’au-delà… Une rumeur vint nous tirer de cette extase.

C’était à notre gauche, vers une île de peupliers : une trentaine d’êtres humains s’y agitaient. D’autres bientôt les joignirent, qui sortaient du lac.

« Des Hommes-des-Eaux, — dis-je.

— Mais vois… ils sont autres que ceux que nous connaissons ! »

Effectivement, ceux-ci étaient d’une couleur foncée, une espèce de bleu noir. Sabine se pressa vers moi avec un mouvement de crainte :

« Retournons chez nos amis !

— Je le veux bien, » dis-je.

Je me disposais à démarrer, lorsqu’un bouillonnement violent souleva notre radeau : une demi-douzaine d’hommes émergèrent proche l’îlot. Comme nos hôtes, ils avaient les yeux bizarrement ronds, sans presque de sclérotique, les prunelles quasi creuses. Mais leur teint et leur chevelure étaient fort différents, et aussi leur attitude.

Ils nous observèrent à distance ; l’un d’eux, jeune homme athlétique, ne cessait de contempler Sabine. Armés de harpons, ils semblaient redoutables. Je frémis en les voyant approcher davantage. Sabine devint très pâle.

Tout à coup, celui qui contemplait Sabine parla, de la voix humide, clapotante, de sa race. J’eus un geste d’ignorance ; — ils firent entendre un cri de menace, ils agitèrent leurs harpons. La situation devenait critique ; j’avais bien ma carabine, que je tenais prête, mais, les deux coups tirés, comment nous défendre contre ces êtres familiers avec un élément où ils pouvaient se dérober ? D’ailleurs, en supposant que je pusse tenir tête, n’y avait-il pas, à une centaine de mètres, une multitude prête à les aider ?

Tandis que je réfléchissais au péril, le jeune athlète s’était remis à parler ; du geste il semblait exiger une réponse. Alors, j’élevai la voix. Ils furent frappés de stupeur. Arrêtés un instant, en conciliabule, leurs harpons se relevèrent, leur cri s’éleva plus menaçant. Il devint évident qu’ils s’apprêtaient à m’attaquer. J’armai ma carabine : il régna un moment d’horrible silence… Je nous crus perdus, je me préparai à mourir courageusement…

Un cri s’éleva au large. Mes antagonistes se retournèrent, je ne pus retenir une exclamation joyeuse. Une troupe de nos hôtes nageait vers l’îlot. — Notre ami, en tête, faisait des signes aux agresseurs. À ces signes, les harpons étaient retombés ; bientôt Sabine et moi nous nous retrouvâmes au milieu de nos amis.

Nous assistâmes alors à une espèce de cérémonie où nos Hommes-des-Eaux faisaient accueil aux autres. De l’île des peupliers la horde sombre accourut entière. On échangea des présents ; les bras s’entrelacèrent singulièrement : il me parut discerner quelque fausseté dans les démonstrations des deux races, surtout du côté des Sombres.

Le jeune athlète continuait de regarder Sabine à distance, d’une manière qui me fâchait extrêmement.


Nos hôtes nous avaient reconduits à notre île. Notre soulagement fut grand de nous retrouver à l’abri. Toutefois, une inquiétude subtile nous hantait. Je crus remarquer qu’elle était partagée. Notre sauveur surtout était ému. Il ne nous quittait plus. Il nous montrait un dévouement admirable et, l’affection appelant l’affection, je me prenais à l’aimer fraternellement.

L’après-midi se passa sans encombre.

Une heure avant le crépuscule, une députation d’Hommes-des-Eaux sombres se présenta à l’île : parmi ces personnages je reconnus le jeune athlète. Il semblait agir comme un chef. Les nôtres reçurent la députation avec honneur, offrant des cadeaux et il y eut une ronde aquatique où les Clairs et les Sombres se distinguèrent à l’envi.

Je me tenais à l’écart, avec Sabine et notre ami. Nous observions tout, à travers les ramures surbaissées d’un frêne. Malgré notre inquiétude, la fête ne laissait pas de nous intéresser. Au moment le plus animé, tout soudain deux hommes émergèrent, non loin de notre retraite. Nous aperçurent-ils ? Avaient-ils épié auparavant ? Je ne sais, mais ils s’avancèrent sur nous. C’était encore le jeune chef. Seulement, il avait un visage souriant, amical, des gestes pleins de douceur.

Il dit quelques mots à notre compagnon, puis, s’éloignant, il regarda Sabine. L’expression de son regard, avide, équivoque, me fit frissonner.

Ils retournèrent au lac. Alors, notre ami, secouant la tête, laissa nettement paraître son inquiétude. Il me fit signe de veiller sur Sabine, et que lui-même ferait bonne garde.

La nuit fut pénible. Des lueurs couraient sur le lac et parmi les feuillages des îles. On entendait des musiques étranges ; on entr’apercevait des troupes sur les eaux.

C’était à la lune décroissante. L’astre se leva, au tiers rongé, vers onze heures du soir. Des nues lui faisaient cortège, une pâle théorie qui parcourait tout le zodiaque. Par instants, la lune passait sa tête jaune dans une fenêtre vaporeuse : alors on apercevait les remous du lac traversé par de grands corps véloces.

Vers une heure, les Sombres vinrent en masse, à moins d’une centaine de mètres de notre île. La lune avait blanchi ; elle surgissait finement sur un promontoire nuageux, elle traçait une route tremblante sur les ondes. Les peupliers étincelaient avec douceur ; tout au fond, un pan de vapeur se défaisait, laissait transsuder une lumière de métamorphose. La lueur parut y tracer une citerne, un cratère blême, net sur les bords, des écharpes de peluche blanche et des perles.

La troupe des hommes poursuivait sa danse aquatique. L’eau se mit à chanter finement, cristallinement. Des voix s’élevèrent en appel ; des jeunes gens de notre île allèrent se joindre à la fête nocturne.

Comme ces scènes m’eussent paru charmantes et passionnantes sans la présence de Sabine ! Quelle joie d’étudier les mœurs de ces êtres demeurés d’une antique race aquatique qui, peut-être, avait dominé sur des continents entiers !

Parfois, je m’abandonnais, je goûtais abondamment la poésie du spectacle. Mais bien vite revenaient mes doutes. Et certes, une défiance apparaissait entre les deux races, née peut-être de luttes anciennes. Leur union semblait plus tactique que profonde.

Brusquement la lune se voila, atteinte par de gros nuages, l’obscurité tomba grandissante. J’eus peur, je me rapprochai de l’abri de ma compagne je me mis en travers de l’étroite entrée.

Là-bas, la fête cessait. Nos jeunes gens revinrent. Un profond silence pesa sur les eaux.

Je veillais encore. Deux ou trois fois je crus entendre un bruit de pas dans les herbes et je ne m’endormis que vers l’aube.