Nymphée (Rosny aîné)/II/V

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Nymphée
Société française d’imprimerie et de librairie (p. 120-129).

V

La forêt lumineuse


Je suppose qu’il était environ minuit quand l’enfant se réveilla. Son épaule allait beaucoup mieux. Nous avions faim et il parvint à découvrir des noix comestibles. Après le repas je m’endormis d’un léger sommeil. Quand je me réveillai, la lune devait être quelque part sur la gauche, car il venait de ce côté une lueur spectrale à travers les bois : c’était de vagues images de mousselines, un flottement nébuleux de blancheurs, comme un grésil sur la forêt.

Parmi la colonnade, il régnait une ombre de cave, éclairée seulement de quelques dos phosphoreux de poissons. Je me remis à la pagaie. À cause des précautions j’avançais avec une lenteur extraordinaire, si bien qu’en trois heures je ne fis pas deux kilomètres. Une sorte de falaise obscure se dressait alors devant moi, tandis que sur la gauche venait une singulière éclaircie. Et vraiment était-ce déjà le soleil ? L’aube filtrait-elle maintenant à travers la forêt ? Je dirigeai le radeau vers la clarté. Dix minutes suffirent pour tourner le coude, et un vaste paysage, plus brillant qu’un paysage de neige sous la lune, apparut. Pourtant ni la lune, ni le soleil n’éclairaient.

Une luminosité errante, aux larges moires, reposait sur le fleuve, étendu maintenant aux proportions d’un lac. Les eaux, qui se perdaient très lointain dans une forêt inondée, étaient basses, car on voyait les premières bifurcations des racines des arbres. De ces racines partit la lumière en cercles denses qui allaient se dégradant. Mais elle était sans ombre comme une nappe colosse de flammes rases, et, partout, la lueur se mouvait, ondulait, s’éteignait, s’avivait, se plissait ; elle coulait des buissons en cascatelles rutilantes, s’éparpillait en guêpes de clarté à la brise, et, aux places rares où l’eau pouvait la réfléchir, oscillait largement. Un vaste, un stupéfiant silence régnait.

Je restais immobile au seuil de cette féerie. Ma plus lointaine enfance guidait tous mes actes. J’avais de cet âge la naïve admiration et la mystérieuse terreur, l’invisible curiosité et l’horripilation de l’occulte. Je me crus à quelque ville de légende où les Hommes-des-Eaux auraient trouvé moyen d’éclairer le dessous du lac ; je me figurais cette humanité nouvelle, inaccessible à ma faiblesse ; j’eus, moi, le représentant des races supérieures, l’impression peureuse, mélancolique, résignée, des races vaincues ; d’innombrables choses croulèrent en moi qui n’y étaient que par la certitude d’appartenir à la plus haute humanité. Je compris le glissement à l’abîme de nos pauvres rivaux, la vie réfugiée aux rêves, aux théories confuses, aux consolations du Nirvana.

Cependant le phénomène se compliqua de la présence d’un être. C’était, tout là-bas, sur un îlot, un homme dont la silhouette se mouvait sur le fond de lumière. Cette silhouette géante atteignait aux premières branches d’un frêne, à trois mètres du sol. Elle était très mince et je vis bientôt que toute sa hauteur tenait dans ses jambes. Trois, quatre autres hommes semblables parurent sur l’îlot, puis ils entrèrent dans l’eau, qui leur venait à la ceinture. D’un pas rapide ils se dirigeaient vers nous, et j’éveillai mon compagnon.

Effaré, ébloui de la trop vive lueur, il porta la main à ses yeux pour mieux voir, et rien dans l’exclamation qu’il poussa n’exprimait la surprise ni la frayeur. Cependant les hommes approchaient. Selon la profondeur, on voyait émerger leur buste plus ou moins ; parfois même leurs jambes ne plongeaient pas, et j’eus le temps de reconnaître que ces jambes, excessivement grêles, correspondaient à des bras d’une longueur démesurée, secs et minces comme des lianes, et recouvertes d’écailles jaunâtres sans trace de poils. Le tronc était au contraire velu et blanc, la poitrine exiguë, la tête petite, aux grands yeux froids dans une excessive mobilité.

L’enfant semblait prendre plaisir à leur présence, un plaisir mêlé de raillerie. De loin il leur parla. J’écoutai avidement leur réponse. Ils n’avaient pas la voix batracienne, l’accent humide, le clapotement des lèvres de mes Hommes-des-Eaux ; mais, au contraire, le son sourdait en basse-taille de leur poitrine et ils articulaient dur, coupant les syllabes d’un martellement continu des mâchoires.

Graves, ils entouraient notre radeau. Tout leur être donnait l’impression d’une race triste, confinée à des territoires ingrats. Dans la demi-clarté, ils apparaissaient d’un blanc de vie souterraine, leurs cheveux pâles, couleur de cendre, les poils de leur poitrine moins foncés que ceux du dos. Je ne sais pourquoi leur présence m’apitoya ; peut-être l’attitude protectrice de l’enfant, peut-être un instinct qui me montra dans ces gens à la tête étroite des parias.

Je me les figurais comme ayant raté leur métamorphose. Rejetés par de puissantes nations mongoles dans ces contrées palustres inaccessibles au reste des hommes, ils avaient dû vivre de prudence et de réserve. L’effort permanent de trouver leur nourriture dans les marais et les étangs avait à travers les siècles allongé leurs membres. Puis de nouvelles peuplades de même origine étant survenues, soit qu’une impulsion plus ferme les eût portés jusqu’aux grands lacs, soit que le temps eût amélioré la région, ces derniers venus avaient pu choisir une adaptation audacieuse et souveraine, se faire amphibies, laissant loin derrière eux les tristes précurseurs réduits à la fréquentation des eaux sous-forestières et peu profondes.

Je compris que l’enfant les priait de pousser le radeau, et ce semblait plutôt un ordre qu’une prière. Bêtes et doux, ils obéirent avec mélancolie, et, je pense, avec le sentiment de leur faiblesse. Notre radeau glissa à travers la forêt lumineuse.

Le rêve baignait cette scène de rêve. Les remous de notre passage faisaient au loin des strates radieuses comme sont les reflets des belles Nacres, mais à l’endroit où nous passions, c’était la déchirure d’une étoffe d’argent, laissant derrière elle un sillage sombre, tandis qu’à droite et à gauche des condensations de lueurs se traçaient en longs replis. J’examinai les eaux avec attention, j’y plongeai la main que je retirai flamboyante, et je reconnus de petites cellules végétales où mes études postérieures me permirent de reconnaître des zoospores d’algue, animés, probablement à l’époque de la reproduction, d’un mouvement semblable à celui des têtards, et, de plus, phosphorescents.

Après des heures de course, le chenal commença de se rétrécir et bientôt l’eau monta jusqu’à la gorge de nos pauvres échassiers haletants. Ils nagèrent quelques minutes, puis, rendus, ils abandonnèrent le radeau et gagnèrent la rive.

Nous étions juste au seuil des ténèbres, car la nappe de zoospores ne s’étendait pas dans le chenal rétréci. Je criai des remerciements à mes aides. L’enfant aussi leur envoya des paroles cordiales. Ils y répondirent par le martellement confus de leur lourde voix et se mirent en marche sur la rive. À mesure qu’ils s’éloignaient, mon intérêt pour eux allait croissant : rien de plus humble, de plus pitoyable que leurs tristes squelettes, soit qu’ils le pliassent comme de bizarres marsupiaux ou que, debout, ils eussent la mélancolie des êtres trop frêles et trop longs. La dernière fois que je les vis, ils trottaient sous les branches, et leur théorie de mortelle pâleur semblait mue, comme les pattes de faucheux coupées, par une désolation mystérieuse…

Je m’étais remis à pagayer. L’eau devenant plus profonde, les arbres plus rares, je fis un peu de chemin dans les ténèbres. L’enfant s’était, je pense, rendormi. Toutes mes sensations furent alors des sensations de rêve. Il me paraissait qu’un trou noir aspirait le radeau, que j’allais sombrer à quelque abîme, que jamais je ne retrouverais la douce sensation de mes lèvres sur la chevelure de ma bien-aimée. Mon courage faiblissait ; je me rappelais cependant des minutes presque aussi âpres endurées avec patience au cours de notre voyage ; mais alors, il y avait l’énergie de Devreuse, la présence de Sabine, des compagnons européens, surtout les périls étaient prévus, la lutte entreprise contre des forces cataloguées. Maintenant la solitude, l’embûche, des hommes infiniment puissants, infiniment différents de nous, et ces ténèbres, cette forêt interminable, cette crainte, avec mon cœur affaibli, de quelque nouvelle aventure prodigieuse où il me semblait qu’aurait défailli ma raison.

Ma pagaie ne battait plus le flot que de coups espacés et inefficaces, le vertige de l’ombre tremblait devant mes yeux ; il vint des périodes où je ne savais exactement si je pagayais encore, si je m’étais arrêté ; d’autres où je me croyais tantôt errant par des ruelles urbaines, tantôt assis au haut d’un phare, et alors je me secouais pour retrouver la rivière, la nuit, le radeau, je murmurais des paroles sans accord avec l’heure et l’endroit. Enfin je sentis que je tombais décidément dans l’inconscience et je me souviens que mon dernier effort fut pour me reprocher la dérive probable du radeau, et pour apercevoir l’aube telle qu’un trou clair dans le chenal.