Nymphée (Rosny aîné)/II/VI

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Nymphée
Société française d’imprimerie et de librairie (p. 130-139).

VI

Sous l’orage


Quand je me réveillai, le radeau marchait d’une bonne vitesse ; nous avions franchi le chenal, nous nous trouvions en plein lac. Il faisait terriblement chaud. Des nues immenses cachaient et découvraient tour à tour le soleil.

Je cherchai des yeux l’enfant. Je le vis à l’arrière, immergé, poussant le radeau de son bras valide. Il me sourit, me montra vers le nord un pays de collines caverneuses.

— Est-ce là ? — dis-je.

Son geste fit « oui » et il pressa sa main sur sa poitrine, ce qui dans notre langage signifiait Sabine.

— Sabine !

J’invitai l’enfant au repos. Il s’y refusa. Alors, je pris la godille et je ramai. Les gouttes d’une large sueur me baignaient. Des nues basses venait une pesante électricité. Les flots, sans trop de brise, houlaient, courts et actifs. À notre droite, la sombre toison de la forêt s’embrumait de plus en plus, et par un défilé, plus loin que les collines caverneuses, dans une sorte de désert, des tourbillons de sable cachaient tout le ciel. J’éprouvais l’angoisse qu’on éprouve dans ces crises et aussi je ne sais quelle émulation, quelle rivalité de l’homme contre les éléments. L’enfant poussait activement, je maniais la godille avec raideur, et nos efforts combinés nous approchaient de la côte. Nous n’en étions plus qu’à cent mètres lorsque la tempête éclata. Sa fureur insensée couvrit instantanément le lac de vagues effroyables. Une trombe me souleva, m’engloutit, me ramena à la surface, et les fouets humides de la pluie me flagellaient, m’aveuglaient. D’ailleurs, tout le paysage avait disparu dans la grisaille. Je me tenais convulsivement accroché aux poutres du petit radeau dont les liens cédaient ; je pressentais le moment où je serais laissé sans appui. L’enfant avait disparu. J’estime qu’à deux ou trois mètres sous l’eau il se riait de l’ouragan et me surveillait. Et comment en aurait-il été autrement, puisqu’un dernier effort, le coup de queue de la trombe, ayant définitivement disloqué mon radeau, moi-même projeté loin de tout appui, je fus saisi et emporté vers la rive ?

L’enfant montra de la crainte aux premiers coups de tonnerre. Ces coups, d’abord étouffés sous les basses nues irrégulières, bientôt eurent un fracas épouvantable, quand la voûte fut plus haute et plus homogène. Les éclairs mordaient l’eau d’un zigzag bref, ou s’allumaient doux et larges comme des lunes électriques. Les vagues, visiblement s’élançaient vers le ciel, tandis que des nues descendaient, lentes d’abord, capricieuses, mais bientôt tout le lac se couvrit de flammes et de vacarme. La terreur de l’enfant me réveilla. Je lui fis signe de s’abriter au fond du lac et que je l’attendrais. Il accepta, bondit, disparut sous l’énorme agitation.

Resté seul, je bravai orgueilleusement la foudre. L’intarissable torrent coulait sur moi comme un ruisseau sur la montagne. J’ôtai tout le superflu de mes vêtements et, nu jusqu’à mi-corps, j’entrepris d’explorer les environs. On n’y voyait pas à cinq mètres dès que le ciel restait sans éclairs. Mais c’était rare : le lac et le ciel, luttant de tension électrique, peuplaient l’espace de reptiles phosphoreux.

Deux fois le choc me renversa, deux fois je me relevai avec un ricanement. Je me sentais au fond du malheur, dans la volupté noire des désespérés. L’orage, ses menaces, son tumulte infernal, sa pluie sur moi comme d’insultantes lanières, me donnait l’âme de quelque fanatique Hindou, de quelque saint martyr de la primitive Église.

Par les fumées d’un sol humide et surchauffé, à travers les grilles nettes de la pluie, j’entrevoyais les cavernes, je m’en approchais peu à peu. À cinquante pas, sous un magnifique éclair, je tombai tout du long sur le sol, mais ce ne fut pas du choc électrique, ce fut de voir Sabine au seuil d’une des cavernes. Elle se tenait assise sur une grosse pierre et regardait l’orage. Personne n’était auprès d’elle.

Je ne me relevai pas : je rampai doucement. À mesure, je m’apercevais qu’elle était bien seule. Comme elle fermait les yeux à chaque éclair, elle ne me vit pas. Toujours rampant, je me demandais s’il fallait entrer dans la caverne. Des Hommes-des-Eaux ne s’y cachaient-ils pas ? Puis une certitude brusque : ainsi que mon compagnon de voyage, les ravisseurs, de Sabine, par frayeur du tonnerre, s’étaient mis à l’eau. Alors, surpris que Sabine ne songeât point à s’évader, je m’aperçus qu’elle avait les pieds et les mains liés.

Ma joie fut si prodigieuse que je restai bien deux minutes haletant, parmi le déchaînement des horreurs. Enfin je pus bondir, me trouver éperdu au pied de ma fiancée. Elle me reconnut, elle eut vers moi un geste d’élan, mais sa faiblesse l’emporta et je reçus sur ma poitrine sa tête évanouie de bonheur. Elle renaquit sous mes baisers. Rien qu’à voir ses deux yeux bleus, sa bouche pure, la grâce de son front, je sus qu’elle avait échappé à tout outrage, et mon cœur d’amant fut large à tenir le monde.

Sabine délivrée, nous partîmes dans la pluie. Tout me parut bien dans l’univers, et les éclats terrifiants de la foudre sur nos têtes étaient des éclats de victoire et d’allégresse. Sabine, son doux visage ruisselant de pluie, souriait vers moi. Elle réfugiait contre mon corps son doux corps de bien-aimée dans un frisson de fièvre exquise. Son capuchon imperméable, protégeait sa tête et sa poitrine ; mais je me souviens qu’une fois elle s’accrocha à mes épaules, qu’elle m’embrassa étroitement et que ce capuchon tomba en arrière. La toison blonde de ses cheveux me noya le cœur de délices : toute ma vie j’aurai devant les yeux sa tête charmante, sa nuque délicate, la jeunesse sacrée de sa chair sous l’intarissable averse. Je la pressai sur moi, délirant, et, au milieu d’un éclat de tonnerre qui fit trembler le sol, je lui rendis ses caresses. Déjà elle se reprenait avec douceur, elle couvrait en souriant sa tête mouillée, elle m’entraînait.

Je tins sa petite main nerveuse comme un exquis enfant tient un oiseau, et nous courûmes jusqu’à l’endroit signalé par mes vêtements.

L’enfant émergea, sortit de l’eau et, quoiqu’il manifestât une extrême frayeur à chaque éclair, cependant il vint jusqu’à nous. Sabine, qui l’avait pris d’abord pour un de nos alliés, s’apercevant qu’il était noir, en conçut tant de crainte, que j’eus peine à la rassurer.

Le temps pressait. Le plus grand obstacle à notre fuite était la terreur de l’enfant aux coups de tonnerre. Cependant, comme il parvint à se vaincre assez pour nous accompagner, je dus plutôt me féliciter de cette circonstance, car elle me garantissait de toute poursuite pendant la durée de l’orage.

D’ailleurs, je m’aperçus que l’enfant se rassurait infiniment dès qu’il tenait ma main, et j’eus alors l’intuition que son malaise pourrait bien être plus physique que moral, le contact de ma main apaisant les véritables ondulations électriques dont il était secoué. Pour quelque raison qui m’échappait, son corps conduisait mieux que le nôtre le fluide, ou du moins partageait plus nerveusement l’état de l’atmosphère. Mais cette même raison de conductibilité ou de nervosité l’apaisait à mon contact, si bien qu’il put nous diriger.

Nous l’accompagnâmes en silence pendant une demi-heure. Alors ma surprise fut extrême de le voir nous engager dans une caverne ou plutôt dans une grotte spacieuse.

« Où donc nous mènes-tu ? » — m’écriai-je.

L’enfant regarda Sabine comme pour l’engager à parler.

« Vous n’êtes donc pas venus ici par une grotte ? — demanda la jeune fille, s’adressant à moi.

— Non, — dis-je, — nous sommes venus par une espèce de rivière.

– Moi, — dit-elle, — j’ai été menée par des souterrains immenses !

— Pouvons-nous risquer une pareille aventure, chère Sabine ? »

Et, m’adressant à l’enfant, j’indiquai que nous désirions un autre chemin. Il marqua que c’était impossible, qu’il fallait s’engager dans la grotte ; mais il prit un air d’assurance comme pour une route déjà parcourue. Moi, je tremblais en regardant Sabine ; elle s’en aperçut.

« Puisqu’il n’y a pas d’autre moyen, — fit-elle, — tout n’est-il pas préférable au risque d’être repris ? »

Elle me donna sa main. L’enfant prit la mienne, et nous nous enfonçâmes dans les ténèbres.