Ode II (Premier livre des Odes de J.-B. Rousseau)

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Ode II (Premier livre des Odes de J.-B. Rousseau)
Œuvres de J. B. RousseauChez Lefèbvre, LibraireTome I (p. 72-76).
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ODE II,
TIRÉE DU PSAUME XVIII.

Coeli enarrant gloriam Dei, etc.

MOUVEMENTS D’UNE AME QUI S’ÉLÈVE A LA CONNOISSANCE
DE DIEU PAR LA CONTEMPLATION DE SES OUVRAGES.

Les cieux instruisent la terre
A révérer leur auteur:[1]
Tout ce que leur globe enserre[2]
Célèbre un Dieu créateur.
Quel plus sublime cantique
Que ce concert magnifique
De tous les célestes corps ?
Quelle grandeur infinie !

Quelle divine harmonie
Résulte[3] de leurs accords !

De sa puissance immortelle[4]
Tout parle, tout nous instruit ;
Le jour au jour la révèle,[5]
La nuit l’annonce à la nuit.
Ce grand et superbe ouvrage
N’est point pour l’homme un langage
Obscur et mystérieux :
Son admirable structure
Est la voix de la nature,
Qui se fait entendre aux yeux.[6]

Dans une éclatante voûte
Il a placé, de ses mains,
Ce Soleil qui dans sa route
Éclaire tous les humains.
Environné de lumière,
Cet astre ouvre sa carrière[7]
Comme un époux glorieux
Qui, dès l’aube matinale,
De sa couche nuptiale
Sort brillant et radieux.

L’Univers, à sa présence,
Semble sortir du néant.
Il prend sa course, il s’avance
Comme un superbe géant.
Bientôt sa marche féconde
Embrasse le tour du monde
Dans le cercle qu’il décrit ;[8]
Et, par sa chaleur puissante,
La nature languissante
Se ranime et se nourrit.

O que tes œuvres sont belles,
Grand Dieu ! quels sont tes bienfaits !
Que ceux qui te sont fidèles
Sous ton joug trouvent d’attraits !
Ta crainte inspire la joie ;
Elle assure notre voie ;
Elle nous rend triomphants :
Elle éclaire la jeunesse,
Et fait briller la sagesse
Dans les plus foibles enfants.

Soutiens ma foi chancelante,
Dieu puissant ; inspire-moi
Cette crainte vigilante
Qui fait pratiquer ta loi.
Loi sainte, loi désirable,
Ta richesse est préférable
A la richesse de l’or ;
Et ta douceur est pareille
Au miel dont la jeune abeille
Compose son cher trésor.[9]

Mais sans tes clartés sacrées,[10]
Qui peut connoître, Seigneur,

Les foiblesses égarées
Dans les replis de son cœur ?
Prête-moi tes feux propices :
Viens m’aider à fuir les vices
Qui s’attachent à mes pas :
Viens consumer par ta flamme[11]
Ceux que je vois dans mon âme,
Et ceux que je n’y vois pas :

Si de leur cruel empire
Tu veux dégager mes sens. ;
Si tu daignes me sourire,
Mes jours seront innocents.[12]
J’irai puiser sur ta trace
Dans les sources de ta grâce ;
Et, de ses eaux abreuvé,
Ma gloire fera connoître
Que le Dieu qui m’a fait naître,
Est le Dieu qui m’a sauvé.

  1. Rousseau, , dit Laharpe, s’est beaucoup trop laissé aller à la
    paraphrase dans cette strophe; mais fut-elle meilleure, elle vaudroit
    difficilement ce premier verset : « Les cieux racontent la
    gloire de l’Éternel, et le firmament publie l’œuvre de ses mains. »
    Quelle majestueuse simplicité ! et combien Rousseau en est loin,
    malgré l’élégance de ces deux premiers vers !
  2. Enserre pour renferme, est un de ces vieux mots qui ne doivent
    point se reproduire dans le style noble et soutenu : ce n’est
    point là qu’ils doivent chercher à reprendre leurs droits. Ce vers
    est en général trop dépourvu d’harmonie. C’est, dit Le Brun, la
    prose de ce que devoit dire la poésie ; et Le Brun a raison.
  3. Résulte, est de la langue des philosophes, et ne doit, en
    aucun cas, entrer dans celle du poète.
  4. Cette strophe et les deux suivantes sont mises avec justice au
    rang de ce que nous avons de plus beau en ce genre. Telle est
    cependant la difficulté de l’art, et la sévérité de la critique, que
    ces belles strophes elles-mêmes n’ont point paru tout-à-fait
    exemptes de taches.
  5. Le jour au jour la révèle, etc. Notre langue manque de terme
    pour rendre l’énergie de l’expression originale, eructat ; qui n’auroit,
    même en latin, d’autre équivalent que scaturit, qui exprime
    l’action continue d’une fontaine, s’échappant goutte à
    goutte de sa source. Racine avoit dit aussi, Athàl. act. I, sc. IV :

    Le jour annonce au jour sa gloire et sa puissance,
  6. Un ancien commentateur des Psaumes avoit déjà dit, en
    parlant de ce concert sublime de la nature entière, généralement
    entendu d’un bout de l’univers à l’autre, inscriptus est omnium
    oculis. Peut-être est-ce là ce qui a donné à Rousseau l’idée heureuse,
    et si noblement hardie, d’üne voix qui se fait entendre aux
    yeux.
  7. Cet astre ouvre, est d’une dureté d’autant plus choquante,
    qu’elle est à contre-sens de l’image que le poète veut rendre.
  8. Dans le cercle qu’il décrit. Combien cette figure rapetisse la
    majesté de l’original : A summo coelo egressio ejus, et occursus ejus
    usque ad summum ejus, etc. « Cet astre est parti des hauteurs du
    ciel : il s’est élancé comme un géant pour parcourir sa carrière. Il
    arrive jusqu’à l’autre extrémité des cieux, et rien ne se dérobe
    à ses rayons. »
  9. Son cher trésor. Cette épithète ne semble pas heureuse à Le
    Brun ; il n’en donne, et l’on n’en voit pas la raison : il seroit, au
    contraire, trop facile de la justifier.
  10. Mais sans tes clartés sacrées, etc. Il étoit difficile de rendre
    plus heureusement le sens et l’expression du texte : Delicta quis
    intelligit ? « Les surprises faites à l’ignorance par la bonne foi. »
  11. Viens consumer,… les vices, etc. Le critique que nous venons
    de citer censure vivement cette expression : il ne sait ce que
    veut dire consumer des vices ! Avoît-îi donc perdu de vue la métaphore
    qui prépare et justifie cette expression, qui n’a plus rien
    alors que de naturel ?
  12. Var.
    Si de leur triste esclavage
    Tu viens dégager mes sens ;
    Si tu détruis leur ouvrage.